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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 02 : Matière à philosopher ? > Faut-il une philosophie en sciences ?

Faut-il une philosophie en sciences ?

lundi 21 juin 2010, par Robert Paris, Tiekoura Levi Hamed

La philosophie des mathématiques et la physique, le film

SITE : Matière et révolution

Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l’homme et de la société

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La nature en révolution


"Il ne faudrait pas oublier de penser la science"

Le physicien-philosophe Etienne Klein dans "Regards sur la matière"

« C’est terrible que la science se soit tant éloignée du reste de la vie intellectuelle, car elle n’avait pas du tout commencé ainsi. (…) C’est triste à dire, mais la machinerie de la science n’est pas conçue pour traiter les concepts, seulement les faits et les technologies. » (…) Howard Mumford Jones écrit : « Notre époque est fière des machines pensantes et se méfie des hommes qui cessaient de penser. » (…) Si tolérer l’ignorance d’importants objets de science est à la mode, c’est pour des motifs non seulement économiques mais aussi politiques. (…)

Le physicien Robert B. Laughlin dans « Un univers différent »

Le physicien Gilles Cohen-Tannoudji explique dans son ouvrage « La Matière-Espace-Temps » que sa démarche est aussi bien scientifique que philosophique : « Certaines phrases ou paragraphes dans ce livre sembleront peut-être s’apparenter autant à la philosophie qu’à la physique des particules ; c’est que, selon nous, la philosophie est présente dans la physique. Et la réciproque est vraie. » La physique interroge la philosophie, mais, comme on le voit, elle n’est pas la seule science qui suscite des problèmes philosophiques. C’est l’ensemble des découvertes récentes en sciences qui pose le problème sur la manière de penser le monde. Ses questions ont une portée philosophique. D’où vient notre univers matériel ? Par quelle nécessité, par quel hasard ou par quel entremêlement du hasard et de la nécessité, l’histoire du cosmos est-elle pilotée ? Comment conçoit-on aujourd’hui l’apparition de la matière au sein du vide et la naissance de la vie dans la matière inerte ? Quelle est la place de la terre dans l’univers, de la vie sur terre et de l’homme au sein du vivant ? D’où vient que l’homme soit Homme, et d’où vient qu’il pense ? La nature, la vie ont-elles un sens, une logique ? Obéissent-elles à des lois ? Sont-elles des sujets du hasard ? L’univers est-il rationnel ou irrationnel, aléatoire ou obéissant à des lois, c’est-à-dire indéterministe ou déterministe, obéissant à des lois de la logique formelle ou de la logique dialectique, continu ou discontinu, rationnel ou irrationnel, prédictible ou imprédictible ? Ou bien est-il un mélange des uns et des autres ? Quelles relations y a-t-il entre la pensée et la réalité, entre la matière et le cerveau, entre l’homme et l’univers, entre la vie et la mort ? Munis de la science du 21ème siècle, ne peut-on repenser ces interrogations philosophiques primordiales, comme on avait su le faire à d’autres époques ?

« On ne saurait douter que le 20ème siècle est celui où la science a transformé à la fois le monde et la connaissance que nous en avons. On aurait dû s’attendre à voir les idéologies du 20ème siècle se faire gloire des triomphes de la science, qui sont autant de victoires de l’esprit humain, comme l’avaient fait les idéologies séculières du 19ème siècle. En vérité, on aurait même dû s’attendre à voir faiblir la résistance des idéologies religieuses traditionnelles, qui avaient été le siècle précédent les grandes redoutes de la résistance à la science. (...) Pourtant, le 20ème siècle n’aura jamais été à l’aise avec la science, qui a été sa réalisation la plus extraordinaire et dont il est devenu si dépendant. » écrit l’historien Eric J. Hobsbawm dans « L’âge des extrêmes ». « La science domine, certes, mais les idées sociales, politiques et économiques qui prévalent aujourd’hui ont été presque toutes façonnées, consciemment ou non, par une vision du monde fondée sur les résultats de la science du 19ème siècle. Nous continuons à voir la science à peu près comme la voyaient nos grands-parents. » explique le physicien Etienne Klein dans « Conversations avec le sphinx »

Aujourd’hui, la science a les mêmes réticences (ou prudences) qu’autrefois à reconnaître les résultats conceptuels qui découlent de ses recherches. La philosophie en est encore à intégrer les idées des années 1900 de relativité et de physique quantique, mais non celles de la physique actuelle. Cent ans après sa découverte, le quanta d’action est tellement contre-évident que l’on continue à parler en sciences comme s’il s’agissait de grains d’énergie… Et, surtout, le monde discontinu qui en résulte est loin d’être intégré par la pensée moderne dans toutes ses conséquences générales philosophiques. On continue souvent à faire comme s’il s’agissait d’un mélange de continu et de discontinu. La dialectique de la matière qui en résulte est présentée comme s’il y avait discontinuité à un niveau qui produisait de la continuité à un autre niveau. Le « passage de la quantité à la qualité », pour reprendre l’expression de Hegel, serait le passage du continu au discontinu, une espèce de théorie des catastrophes à la Thom. En fait, il conviendrait plutôt de parler de passage d’une série de petites discontinuités, se déroulant de manière relativement régulière, à une grande discontinuité permettant de passer un niveau d’échelle d’organisation. Le quanta de matière est un produit du quanta (virtuel) de vide, lui-même produit par le niveau quantique inférieur du vide (appelé virtuel de virtuel). Bien des concepts issus des sciences méritent eux aussi de passer à la philosophie comme l’émergence, la non-linéarité, l’interaction d’échelle, l’attracteur étrange, et j’en passe.

Ne risque-t-on pas cependant, par une telle démarche, de détourner la science de son objet et de son objectivité tout en entraînant la philosophie en dehors de sa spécificité ? On se souvient de l’avertissement de Isaac Newton  : « Physique, garde-toi de la métaphysique. » Le souci de ne pas transformer la science en appendice d’une idéologie n’est pas infondé. Cependant, l’image d’une science objective, pur produit des observations de l’expérience et du calcul mathématique et étrangère à la pensée philosophique, est fallacieuse. Le physicien Georges Lochak explique dans le « Dictionnaire de l’ignorance » que « Il n’y a pas d’expérience sans idée théorique et pas de théorie sans conceptualisation du réel. » Le physicien Etienne Klein dans « Sous l’atome, les particules » affirme, lui aussi, son souci de conceptualisation : « Penser la science. La science n’est pas la technique. (...) On peut craindre que la volonté d’obtenir toujours plus de résultats expérimentaux n’étouffe la dimension réflexive du métier de physicien. Etre physicien (...) c’est aussi réfléchir, méditer les concepts, en créer de nouveaux, saisir leur portée, envisager leur sens. Il ne suffit pas d’avoir rendu la science prédictive pour en épuiser le contenu. Dans « Prédire n’est pas expliquer », René Thom le dit avec des mots qui feront grincer des dents : « Si l’on réduit la science à n’être qu’un ensemble de recettes qui marchent, on n’est pas dans une situation supérieure à celle du rat qui sait que lorsqu’il appuie sur un levier, la nourriture va tomber dans son écuelle. »

Nombre de scientifiques insistent sur la nécessité de « penser le réel ». Dans ce sens, le physicien David Ritz Finkelstein écrit dans l’ouvrage collectif de sciences et de philosophie intitulé « Le vide » [1] : « Nous avons peut-être besoin d’imagination plus que d’investissement en matériel. » Rappelons ce que disait Lénine sur ce point dans ses « Cahiers philosophiques » : « Il est absurde de nier le rôle de l’imagination même dans la science la plus rigoureuse. » Le biologiste Richard Lewontin remarque dans « Gènes, environnement et organisme » : « Les limites de nos schémas conceptuels ne déterminent pas seulement la nature de nos réponses aux questions mais aussi la nature des questions que nous nous posons. »

On retrouve la même préoccupation chez Prigogine et Stengers dans « Entre le temps et l’éternité » (ouvrage issu du couplage rétroactif d’un physicien et d’une philosophe) : « L’histoire de la physique ne se réduit pas à celle du développement de formalismes et d’expérimentations mais est inséparable de ce que l’on appelle usuellement des jugements idéologiques. »

Le physicien Albert Einstein écrit dans l’article « L’opportunisme du savant », cité par les Œuvres choisies d’Albert Einstein édité par le CNRS (tome 5) :

« La relation réciproque de la théorie de la connaissance et de la science est d’un genre remarquable : elles dépendent l’une de l’autre. La théorie de la connaissance sans contact avec la science n’est qu’un schéma vide. La science sans théorie de la connaissance – pour autant qu’elle est concevable – est primitive et confuse ; mais, dès que le théoricien de la connaissance, dans sa recherche d’un système clair, y est parvenu, il est enclin à interpréter le contenu de pensée de la connaissance dans le sens de son système et à écarter tout ce qui n’y est pas conforme. (...) Il apparaît comme un réaliste dans la mesure où il cherche à se représenter un monde indépendant des actes de perception ; comme un idéaliste dans la mesure où il considère les concepts et les théories comme des libres inventions de l’esprit humain (non dérivables logiquement du donné empirique) ; comme positiviste dans la mesure où il considère ses concepts et théories comme fondés seulement pour autant qu’ils procurent une représentation logique des relations et expériences sensorielles. »

Franco Selleri rajoute, dans « Le grand débat de la théorie quantique », « Aujourd’hui l’opinion la plus répandue est de penser que la physique est une activité purement technique menée par les chercheurs dans leurs laboratoires, selon des règles théoriques et expérimentales bien établies et qu’elle est fondamentalement neutre par rapport aux tendances culturelles, à la philosophie, aux problèmes sociaux et autres. » Et Franco Selleri va, tout au long de son ouvrage, montrer que les questions posées par la physique quantique ne peuvent être résolues sans faire appel à la pensée philosophique.

Est-il nécessaire que la science se dote d’une philosophie ? Le débat sur cette question est toujours en cours. Voici, par exemple, la discussion entre le physicien Anatole Abragam dans « Théorie et expérience, un débat archaïque » et le généticien Antoine Danchin dans « Expérience et Méthodes », articles tirés de l’ouvrage collectif « La philosophie des sciences aujourd’hui »
Abragam : « J’ai toujours été rebelle à la philosophie, à ses méthodes et à son vocabulaire. (...) Analphabète philosophique, j’ai toujours l’impression que dans le débat philosophique on peut prouver tout et son contraire. »
Danchin : « Je me sépare de la critique venimeuse que fait Anatole Abragam : il faut des philosophes et, j’ajouterai, des historiens. »

Citons quelques prises de positions soulignant la nécessité d’une pensée philosophique en sciences :
« Penser la science – La science n’est pas la technique. (...) On peut craindre que la volonté d’obtenir toujours plus de résultats expérimentaux n’étouffe la dimension réflexive du métier de physicien. Etre physicien (...) c’est aussi réfléchir, méditer les concepts, en créer de nouveaux, saisir leur portée, envisager leur sens. Il ne suffit pas d’avoir rendu la science prédictive pour en épuiser le contenu. Dans « Prédire n’est pas expliquer », René Thom le dit avec des mots qui feront grincer des dents : « Si l’on réduit la science à n’être qu’un ensemble de recettes qui marchent, on n’est pas dans une situation supérieure à celle du rat qui sait que lorsqu’il appuie sur un levier, la nourriture va tomber dans son écuelle. »
Le physicien Etienne Klein dans « Sous l’atome, les particules »

« Les difficultés actuelles de la science forcent les physiciens à se colleter avec des problèmes philosophiques beaucoup plus souvent que cela n’était le cas dans les générations précédentes. »
Bertrand Russel (1944)

« On s’étonnera sans doute, d’ici quelques temps, des résistances qu’auront dû surmonter ces recherches expérimentalement étayées, lorsqu’il s’agit d’en tirer des leçons philosophiques générales. »
Le philosophe Dominique Lecourt dans l’introduction à l’ouvrage « Le cerveau en quatre dimensions » de Marc Peschansky

L’historien Eric J. Hobsbawm cite en introduction d’un chapitre de son ouvrage « L’âge des extrêmes » une déclaration de l’ethnologue Claude Lévi-Strauss : «  - Est-ce qu’à vos yeux la philosophie garde une place dans le monde d’aujourd’hui ? – Bien sûr mais à la condition de fonder sa réflexion sur la connaissance scientifique en cours et sur ses acquis. (...) Les philosophes ne peuvent s’isoler d’une science qui a non seulement élargi immensément et transformé notre vision de la vie et du monde, mais qui a bouleversé notre vision du monde. »

La philosophie doit-elle intervenir en sciences ? Le philosophe des sciences Alain Boutot pose la question dans « L’invention des formes » : « L’idée même de rapprocher la science de la philosophie peut paraître déplacée voire même intenable, surtout à notre époque. Attribuer une dimension philosophique à des théories scientifiques n’est-ce pas, en effet, leur ôter du même coup toute scientificité ? La science telle que nous la connaissons et la pratiquons n’a-t-elle pas commencé à progresser de manière sure et reconnue à partir du moment, précisément, où elle s’est libérée de l’emprise de la philosophie ? Vouloir la ramener dans les parages de la philosophie n’est-ce pas vouloir faire retour à une époque aujourd’hui révolue ? Le mathématicien Henri Poincaré, les physiciens Eddington et Einstein ne considéraient pas, par exemple, que la science doive être coupée de la philosophie. » Pour le physicien Max Planck, par exemple, « Le temps où la philosophie et les sciences positives s’observaient mutuellement avec méfiance doit être considéré comme révolu.  » (dans « Initiation à la physique »). Le scientifique Bergman affirme également : « Sous beaucoup d’aspects, le physicien théoricien est un philosophe en habits d’ouvrier. » Cela ne signifie nullement que l’on revienne à reconnaître le rôle d’une métaphysique, à côté de la physique. Par contre, il semble bien que l’étude historique des phénomènes dynamiques dépasse le cadre de chaque domaine des sciences qui l’emploie et mène à des réflexions d’ordre global. Il ne s’agit nullement d’une philosophie se plaçant en dehors ni au dessus des lois de la matière physique, ni d’une nouvelle idéologie anti-matérialiste. C’est le matérialisme scientifique qui a besoin de changer de forme, du fait des progrès de la compréhension de l’Univers.

Bien entendu, il n’est pas question de tirer des conclusions hors de l’expérience, mais il y a belle lurette que la science ne se contente plus d’observer la nature. La science est engagée dans une vision de la nature fondée sur un édifice théorique qui est sous-jacent dans tout le programme de recherche. On ne fait pas des observations objectives, au hasard dans toutes les directions, mais pour approfondir un modèle, confirmer une conception liée à l’ensemble de la conception scientifique. Mettre sur pied une expérience et y investir une équipe, des moyens, du temps, c’est déjà décider d’une orientation et d’un choix. En effectuant telle ou telle expérience, le scientifique s’engage. Il choisit de préciser un point en fonction d’une conception déjà établie de l’ensemble des scientifiques [2]. Il n’y a pas d’expérience sans base théorique et conceptuelle. En ce sens, il n’existe pas d’observation pure ni objective. « On s’engage et on voit » comme le disait, en chef militaire, Napoléon. La science est engagée. Elle est engagée dans la société. Le paléontologue Stephen Jay Gould affirme dans l’ouvrage « Aux racines du temps » : « Il est indispensable que nous autres, les scientifiques, combattions les mythes qui font de notre profession quelque chose de supérieur et d’à part. » Ne se contentant pas de développer des observations et des calculs, les scientifiques ne peuvent progresser sans effectuer des raisonnements, sans produire des concepts et développer des idées abstraites. Ce faisant, les scientifiques font de la philosophie et, parfois, renversent d’anciennes conceptions.

« L’histoire de la physique ne se réduit pas à celle du développement de formalismes et d’expérimentations, mais est inséparable de ce que l’on appelle usuellement des jugements idéologiques. » expliquent Ilya Prigogine et Isabelle Stengers dans « Entre le temps et l’éternité ». Le pire serait que le scientifique fasse de la philosophie sans s’en rendre compte et sans choisir consciemment sa philosophie, comme le bourgeois gentilhomme de Molière faisait de la prose sans le savoir !

Une objection sérieuse mérite qu’on s’y arrête. Des découvertes scientifiques dans des domaines spécifiques, est-ce suffisant pour changer de point de vue philosophique ? Dans « Initiation à la physique », le physicien Max Planck pose la question pour encourager les scientifiques à ne pas se laisser arrêter par de telles difficultés : « A vrai dire, on pourrait objecter ici préalablement qu’un problème de philosophie ne saurait être résolu par les sciences particulières, (...) que si les sciences particulières entreprenaient de dire leur mot sur les questions de philosophie générale, ce serait empiéter d’une façon illicite sur le domaine philosophique. Le philosophe, en effet, ne travaille nullement avec une espèce particulière d’intelligence. A certains égards même le savant lui est de beaucoup supérieur, car il dispose, dans son domaine spécial, d’un matériel de faits beaucoup plus riche. (...) En revanche, la philosophie a de meilleurs yeux pour contempler les ensembles universels qui n’intéressent pas immédiatement le savant et que, par suite, ce dernier omet plus aisément d’observer. »

Tout un courant de pensée qui a connu un grand succès parmi les scientifiques, a cultivé l’idée que la science ne doit pas, et ne peut pas, aller au delà de l’observation, qu’elle doit refuser de répondre à des questions philosophiques sur la matière, son existence, sa nature et son fonctionnement. Ce courant, dit positiviste*, (les notes « * » sont en annexe à la fin du texte) a affirmé l’impossibilité de raisonner sur le monde et son fonctionnement à partir des découvertes sur la matière [3]. Il a surtout pesé dans le sens d’un refus de la révolution [4], de la théorie de l’Histoire et de la dialectique, qui sont inséparables [5]. Elle a eu de nombreux adeptes parmi les physiciens comme Mach et, plus tard, tout un courant de pensée parmi les premiers physiciens quantiques (appelé l’école de Copenhague). L’étrangeté des résultats de la physique quantique (impossibilité de décrire à l’aide de concepts les phénomènes par une évolution temporelle ou une trajectoire d’objets définis) a donné des arguments à tous ceux qui renonçaient à philosopher sur le fonctionnement naturel. Faisant partie du même courant, certains philosophes ont glorifié l’expérience, en l’opposant au reste de la démarche de conceptualisation scientifique (avec la notion de falsifiabilité de Popper [6], par exemple). Au lieu de fonder, sur la base des découvertes scientifiques, une nouvelle conception des interactions, ils en sont venus à nier toute causalité et tout déterminisme. « Le principe de causalité n’est pas falsifiable » affirmait Karl Popper, oubliant que le principe de falsifiabilité (ou de réfutabilité) ne l’est pas non plus ! Certains scientifiques ont cru voir en Popper un philosophe qui allait les libérer des questions posées par les philosophes pour s’en tenir à faire de la science, rien que de la science. Avec lui, ils n’ont fait que s’égarer. Le critère de falsifiabilité n’est pas adéquat pour décrire l’ensemble du processus de la science qui ne se réduit pas à la vérification des théories par l’expérience. La science, qu’on le veuille ou non, est du domaine des idées sur la nature, qui ne se contente pas de mesures et de calculs et nécessite des concepts, des abstractions, des théories. Et, à partir du moment où elle utilise des concepts et des raisonnements, la science philosophe. Ces concepts sont-ils logiques ou contradictoires, dynamiques ou métaphysiques ? Les notions physiques d’énergie, de quantité de mouvement, de flux ou de potentiel ne découlent pas de la seule observation mais d’une pensée scientifique qui est du domaine de la philosophie. Ces abstractions regroupent des phénomènes selon un mode de pensée, même si celui qui le fait, scientifique ou pas, n’en a pas forcément conscience. Un résultat scientifique doit être également compatible avec l’ensemble des conceptions scientifiques et pas seulement avec une expérience. Quant au reproductible et au prédictible, seuls phénomènes que Popper reconnaisse comme scientifiques, ils sont loin de recouvrir l’ensemble des expériences et des actions de la nature. Aucun phénomène un tant soi peu complexe ne se reproduit pas deux fois à l’identique. Demandez, par exemple, aux lanceurs de satellites qui lancent toujours de la même manière les mêmes engins ! Tout phénomène unique est forcément non falsifiable au sens de Popper. Cela exclue en fait l’essentiel des sciences du domaine reconnu par ce philosophe comme une science !

La plupart des phénomènes naturels ne sont pas expérimentables, ne serait-ce parce qu’ils dépendent d’une échelle du temps trop longue (ou trop courte) pour nous. Par exemple, comment vérifier la théorie de formation des étoiles et des galaxies ? Certainement pas par l’expérimentation ! La plupart des apparitions de structures nouvelles est non observable parce qu’agissant dans un temps trop bref relativement au phénomène étudié, et pourtant étudiable scientifiquement. La théorie ne nécessite pas de pouvoir reproduire le phénomène. On ne peut pas non plus refaire l’apparition de la vie, ni le « big bang » !! On ne peut pas retransformer un singe en homme, pour recommencer en sens inverse ! Cela n’empêche pas de penser que nos ancêtres étaient simiesques. Malgré la non reproductibilité et, conséquemment, la non réfutabilité, un phénomène naturel unique obéit à des lois et peut être étudié par la science. On peut raisonner dessus et on peut vérifier les résultats possibles de la théorie. Toute singularité (comme la formation de la lumière, de la matière, l’apparition de la vie, de l’homme et des sociétés) est un phénomène non-falsifiable. Retirer toute singularité de l’étude scientifique, c’est l’appauvrir considérablement. C’est même vider la science de tout contenu, car les singularités, loin d’être l’exception, sont la règle du fonctionnement naturel. L’événement existe bel et bien dans la nature et, du coup, en sciences. Il peut correspondre à une ou à des valeurs-seuils fixes en restant unique, non reproductible à l’identique, comme c’est le cas des phénomènes critiques [7]. On a cité précédemment quelques exemples bien connus comme la supernova [8] qui explose à des niveaux fixes d’énergie ou d’éclat mais n’est pas prédictible. Il en va de même de la décomposition radioactive d’un noyau atomique ou de l’émission d’un photon par un atome. Il ne s’agit nullement de phénomènes marginaux mais des fondements même de la matière, de ses changements d’état. La rapidité de l’intervention du phénomène critique, plus grande que le rythme caractéristique du domaine où il intervient empêche de rendre prédictible son apparition et ses effets. Tout phénomène historique, toute propriété émergente comme la matière et la vie, n’est ni expérimentable ni « falsifiable ». L’évolution de la vie, non reproductible et sans possibilité de prédiction, ne peut donner naissance qu’à une théorie rejetée comme non-scientifique par ces partisans de la réfutabilité. Le changement est trop court pour être observé ou le phénomène sur lequel il se base est trop long. Le paléoanthropologue Ian Tattersall écrit ainsi dans « Petit traité de l’évolution » : « Il existe une catégorie de savoir à laquelle la plupart des personnes sensées ne refuseraient pas le label de « scientifique » mais où la nature des phénomènes étudiés interdit de recourir à la méthode expérimentale : il s’agit des sciences portant sur des phénomènes inscrits dans la longue durée dont le plus notable est la biologie évolutive. (...) En effet, l’histoire dont il est question se déroule sur une échelle temporelle immense qui ne peut être répliquée en laboratoire. (...) Au nombre des très rares philosophes des sciences pris au sérieux par les chercheurs eux-mêmes figure le regretté Karl Popper (...) qui avait une opinion très négative du caractère scientifique des recherches sur l’évolution (...) Plus tard Popper avait quelque peu adouci sa position et consenti à voir dans les travaux sur l’évolution ’’un programme de recherche métaphysique’’. »

La théorie va bien au delà de l’expérience, et c’est très heureux, car l’observation n’entraîne pas d’elle même de leçons générales. La nature ne dévoile pas directement ses procédures. Elle les cache par combinaison des contraires, par inhibition, en masquant les étapes rapides derrière les réactions lentes, en utilisant des produits transitoires à brève durée de vie, etc... Elle efface ses traces tout en présentant de multiples effets mirages. Examiner la nature procède d’un raisonnement et non d’un simple examen objectif. Le scientifique doit développer toute sa subjectivité à l’égal d’un artiste ou d’un militant. Derrière toute observation, il y a un observateur et il n’est pas un spectateur passif. Le savant est un homme appartenant à un groupe de recherche, travaillant déjà dans un cadre de pensée et dans un but. Il appartient à une société dont, consciemment ou non, il reflète les buts, les espoirs. Il obéit aux règles sociales et politiques de son époque. L’expérience, loin d’être objective, n’est valide que dans un cadre théorique donné. Elle ne remet pas en cause ce cadre et ne peut pas non plus en prouver la validité. C’est tout un faisceau de phénomènes qui justifie le cadre général de pensée. Quiconque a vu les résultats des mesures d’une expérience aura constaté qu’il en ressort un grand désordre des résultats et non une loi. La mesure, elle-même, n’a de sens que dans une conception donnée de la matière à mesurer. La loi, loin d’apparaître comme une évidence, nécessite d’abord la définition de paramètres de description valides, paramètres qu’elle ne fournit pas elle-même. Les notions d’énergie ou de quanta étaient tellement non évidentes qu’elles ont mis énormément de temps à être découvertes et à être admises. La conception, qui guide la lecture des résultats de l’expérience, est entièrement à construire et n’est pas dictée par l’expérience. Richard Feynman a montré dans « La nature de la physique » que la même formule mathématique de la gravitation est susceptible de multiples interprétations physiques très différentes et qui dépendent d’abord, pour apparaître, de l’imagination du savant. Le succès de la loi, qui amène qu’elle soit finalement retenue par la communauté scientifique, ne dépend pas seulement d’une corrélation numérique entre des quantités mesurées lors des expériences. Il faut encore que cette loi s’intègre dans l’ensemble des conceptions de la nature reconnues jusque là. Le biologiste Albert Jacquard le rappelle dans « Eloge de la différence » : « Le fait qu’une recherche aboutisse à une « mesure » n’entraîne pas nécessairement qu’elle soit scientifique (...) ». Cependant il arrive – rarement – que des expériences finissent par remettre en cause l’ensemble du cadre théorique préexistant, comme ce fut le cas avec la relativité et la physique quantique. Ainsi, en parlant de quanta, Einstein et Planck ont fait un grand pas en avant théorique qui dépassait largement le simple constat lié à l’expérience. L’observation et la mesure ont justifié de remettre en question l’ancien point de vue, mais elles n’ont pas produit d’elles-mêmes l’hypothèse du quanta. Ses auteurs ont avancé très prudemment, parlant d’abord d’hypothèse ad hoc, bien avant d’affirmer que les quanta étaient bien réels. Car cela représentait un changement très radical, et même un bouleversement plus important qu’ils ne l’imaginaient au départ, un véritable changement philosophique. L’existence du grain, que représente le quanta, supposait que tout n’agissait que par saut discontinu. Un quanta, deux quanta. Jamais un quantum et quart ni 2,74 quanta. Seulement des nombres entiers arrivant un par un, ou par paquets… Aucune progression continue possible entre un et deux quanta. Et surtout un quanta n’est ni de l’énergie [9] ni de la masse, mais de l’action (quantité équivalente au produit d’une énergie et d’un temps, c’est-à-dire ce qu’on appelle un moment cinétique). Du coup, l’interprétation de la matière et de la lumière était entièrement à reconcevoir. Des physiciens aussi peu suspects de couardise que Planck et Einstein craignaient les résultats de leurs propres travaux au point d’affirmer que les quanta n’avaient aucune réalité et n’étaient que des artifices mathématiques pratiques. Ils ont commencé par examiner comment faire pour que cette découverte ne change pas les fondements de la physique. Einstein a tenté tout ce qui était en son pouvoir pour combattre certaines nouveautés de la physique quantique, qu’il avait lui-même initiées, tout particulièrement le caractère probabiliste de la nouvelle physique.

L’enrichissement de la philosophie par les découvertes des sciences est bien connu : Voltaire par Newton [10] ou Marx par Darwin [11]. Mais quel est aujourd’hui l’apport de la philosophie en sciences ? La science pose toujours de multiples questions qui dépassent largement son domaine, qui sont d’ordre général, principiel, conceptuel, philosophique en somme. Les lois et le désordre de certains phénomènes physiques sont-ils connectés entre eux ? De quel type peuvent être les lois de la matière pour être compatibles avec le vivant, le conscient et le social ? Comment la physique déterministe n’entre-t-elle pas en contradiction avec le libre arbitre humain ? Comment comprendre que la matière puisse être modifiée par l’homme tout en continuant à obéir aux mêmes lois ? Y a-t-il une loi de la matière qui permette de produire la vie ? De quelle propriété de la matière est issue l’intelligence humaine ? Quelle place du réel et du virtuel, du jeu des possibles, du « libre arbitre » ? Faut-il être matérialiste (avec quelle conception de la matière ?), déterministe (quelle sorte de déterminisme ?). Quelle est la manière de penser la causalité à la lumière des connaissances actuelles ? Comment concevoir le fonctionnement d’un système dynamique ? Toutes ces questions requièrent de nouvelles réponses au regard des découvertes scientifiques récentes, comme celles de l’épigénétique, de la génétique du développement, de l’évolution-développement, de la neurobiologie, de la dynamique cellulaire, de la génétique des protéines et des ARN, de la physique quantique des champs (du vide), etc …

Dans son ouvrage-testament « Le renard et le hérisson », Stephen Jay Gould rappelle que les intellectuels n’ont pas craint de parler de « révolution scientifique » à propos de la transformation radicale des idées dues aux sciences : « Bien que difficile à définir et déniée par certains, cette période de changement crucial a été baptisée, par des historiens ordinairement plus circonspects, au moyen de deux mots très radicaux, l’article défini signalant l’unicité, et le mot marquant le caractère irréversible. Les historiens se réfèrent généralement à ce tournant du 17ème siècle comme à la « Révolution » scientifique. (...) En 1939, Alexandre Koyré, doyen des chercheurs du 19ème siècle dans le domaine de la Révolution scientifique, décrivait cette transformation du 17e comme « la plus profonde révolution accomplie ou subie par l’esprit humain depuis l’Antiquité grecque. » La Révolution scientifique, selon l’historien Herbert Butterfield (1957), « éclipse par son éclat tout autre événement depuis l’essor du christianisme et réduit la Renaissance et la Réforme au rang de simples épisodes (...). Quelque chose s’est produit. Quelque chose de très important que nous n’avons pas encore pleinement intégré dans le tissu de nos vies quotidiennes, y compris dans les dimensions – littéraires, esthétiques, éthiques et théologiques – qui ne sont pas directement du domaine de la science mais avec lesquelles, sans la moindre contradiction, son discours et son existence ont toujours été intimement mêlés. »

Dans le « Dictionnaire de l’ignorance » dirigé par Dominique Lecourt, le physicien Basarab Nicolescu explique que « Comme le dit si clairement le physicien Léon Lederman  [12], ’’La science ne concerne pas le statu quo mais la révolution… Quand une révolution se produit, elle étend le domaine de validité de la science, mais en même temps elle peut avoir une influence profonde sur notre vision du monde.’’ Le mot révolution n’est pas excessif dans ce contexte (...). » Aujourd’hui, il est nécessaire de reconnaître la nouvelle révolution philosophique liée au développement des connaissances du même type se produit dans plusieurs domaines à la fois. L’histoire du cosmos est devenue l’objet d’une véritable théorie de l’évolution de la matière. Les quarks, les électrons, les protons, les photons, corpuscules de matière et de lumière, leurs agrégations en atomes, molécules et jusqu’aux étoiles et planètes, galaxies et amas de galaxies, que l’on croyait éléments immuables de l’univers, s’avèrent être les marques des étapes historiques de l’évolution de la matière et, en premier, de sa « création » à partir du vide. Le processus de « création » de matière à partir de l’énergie du vide n’est pas une énigme biblique. On l’observe tous les jours en laboratoire [13] ! Et on observe également les étapes de la formation des galaxies grâce aux dernières générations de télescopes qui permettent d’observer l’univers le plus lointain donc le plus ancien. Ce que l’on croyait être la matière éternelle s’avère être un témoin fossile des grandes étapes de changements radicaux de l’histoire de l’univers. On observe également en laboratoire des modifications de l’héritage génétique par clonage. On intervient aussi pour procéder à des évolutions d’espèces en inoculant des gènes ! On est capables de régénérer des tissus à l’aide de cellules souches. Pour la science contemporaine, le « miracle » est devenu quotidien, presque sans surprise. Cela n’empêche pas les hommes de continuer à croire au miracle. Il y a une contradiction entre le niveau des connaissances (et des capacités de l’homme sur la nature) et le niveau de conscience (lié, lui, au niveau social d’existence de l’homme et au maintien de l’exploitation de l’homme par l’homme).

Le physicien Paul Langevin, remarquant combien la physique, quantique et relativiste, avaient révolutionné les notions d’espace et de temps, remarquait dans « La pensée et l’action » : « Il y a là pour le philosophe une occasion excellente de pénétrer la nature intime de ces catégories (...) ». Il apparaît, en théorie de la Relativité, que le temps ne s’écoule pas simplement comme le bon sens le croyait. La manière et le rythme avec lequel le temps passe n’est pas un fait établi d’avance, fixe, mais dépend de la présence des masses et de l’accélération de l’observateur. Cela signifie que le temps n’est pas défini une fois pour toutes mais est le produit de la dynamique. Il ne suffit pas de mesurer les phénomènes dans le temps, il faut repenser le temps lui-même. Il n’est pas un écoulement fixe, préexistant. Il n’est pas linéaire. Il n’est pas à sens unique à toutes les échelles. Et c’est aussi le cas pour l’espace qui n’est pas aussi simple qu’on le croyait. Les masses courbent l’espace. Elles produisent une courbure du parcours de la lumière. Toutes les remarques contre-intuitives d’Einstein dans sa Relativité ont provoqué autant de débats philosophiques que les questions étranges de la physique quantique. Les plus grands physiciens ont souvent été d’importants philosophes. Les physiciens quantiques de l’école de Copenhague, comme Bohr et Heisenberg, ont plutôt eu tendance à affirmer que la nature ne répondra pas à nos questions générales, qu’il faut renoncer à la description des mécanismes naturels et qu’on ne peut aller au delà du mesurable (thèse dite positiviste*). Cependant, ils ont participé avec Einstein à un des débats les plus passionnés de philosophie des sciences, notamment sur les questions du réalisme et du déterminisme. Le physicien quantique Werner Heisenberg retraçait dans « La partie et le tout » ses sentiments en participant à cette grande révolution des sciences qu’était la physique quantique : « Les questions philosophiques qui sont à l’arrière-plan m’intéressent peut-être encore d’avantage que les petits problèmes de détail (de la physique) »

Aujourd’hui, ce sont les découvertes de la physico-chimie, de la biologie, de la génétique ou de la neurologie qui bouleversent le plus les anciennes conceptions, touchant également les philosophes. Le philosophe Dominique Lecourt écrit, dans son article « En quoi les récentes découvertes scientifiques bouleversent notre vision de l’homme et du monde ? » : « La biologie confirme ici ce dont l’histoire témoigne et dont la philosophie tente depuis des millénaires de rendre raison. » Si la théorie de l’évolution darwinienne avait retenu le gradualisme et le progrès adaptatif comme mode général, elle se transforme actuellement en développant des thèses beaucoup plus fondées sur les sauts et sur des transformations liées à des chocs (voir notamment les conceptions de Stephen Jay Gould et David Raup). Alors que l’évolution était considérée comme continue et positive, ce qui ressort des recherches actuelles est plutôt la discontinuité de la transformation et son caractère de négation. Ce sont les ruptures qui ouvriraient des explosions de la biodiversité potentiellement incluses dans le matériel génétique mais inhibées. Les chocs seraient des inhibitions de l’inhibition. La vie, elle-même, est maintenant considérée comme le produit d’une double négation [14] alors que la philosophie classique de la vie la présentait comme le produit positif de fonctions vitales. La matière, la vie et l’homme résultent d’une histoire, sujette à des événements, à des bifurcations. Nous tenterons de montrer qu’elle est le produit de révolutions, c’est-à-dire de changements qualitatifs avec interaction d’échelle (transformation d’énergie en matière, de matière en énergie, changement d’état, criticalité auto-organisée, changement de structuration des rétroactions génétiques, etc…). Création de structures nouvelles par bifurcation en physique et par révolution sociale ont-ils des points communs ? Le physicien Ilya Prigogine répondait ainsi dans l’ouvrage collectif « La complexité, vertiges et promesses » dirigé par Réda Benkhirane : « L’histoire humaine est l’exemple le plus évident de créativité ! Toute notre histoire peut se voir comme une suite de points de bifurcation. Le passage du paléolithique au néolithique peut se voir comme un point de bifurcation qui se produit à peu près dix mille ans avant JC dans plusieurs civilisations, mais les branches ne sont pas les mêmes : la branche chinoise n’est pas celle du Moyen-Orient, ni celle du précolombien. » C’est un changement complet de philosophie. Choc, saut et bifurcation remplacent la continuité et la linéarité. La négation de la négation remplace l’action positive (par exemple l’énergétisme, le vitalisme et même l’atomisme). L’interaction d’échelle remplace le réductionnisme. Ce n’est pas une simple découverte dans un domaine particulier des sciences mais un changement global de conception.

Admettons la nécessité de philosopher en sciences. Reconnaissons même que la science est liée au domaine de l’histoire. Faut-il pour autant y mêler la politique, le social et l’économie ? N’a-t-on pas séparé avec bonheur physique et métaphysique, idéologie et sciences, sciences dures et sciences molles, sciences naturelles et sciences humaines ? Il a certes fallu les distinguer dans un premier temps mais il faut maintenant que les sciences se rejoignent car les frontières (artificielles) que l’on a bâties n’existent pas réellement. C’est ce qu’affirme le physicien Per Bak, spécialiste des système critiques auto-organisés, qui n’hésite pas à déclarer dans un ouvrage scientifique intitulé « Quand la nature s’organise » : « Jusqu’à présent nous sommes passés de l’astrophysique à la géophysique, puis de la géophysique à la biologie et au cerveau. Nous allons maintenant franchir une nouvelle étape dans la hiérarchie des phénomènes complexes et explorer la frontière entre le monde naturel et les sciences sociales. » Ne faudrait-il pas cependant maintenir la distinction entre études propre à l’homme (sciences dites humaines) et études relatives à l’univers matériel (sciences dites exactes) ? Le physicien Einstein, pour sa part, était persuadé que la démarche de la science n’avait de validité que si elle allait de la particule jusqu’à l’homme, ce que celui-ci perçoit du monde et ce qu’il y fait. Il écrivait ainsi avec Infeld dans « L’évolution des idées en physique » : « La science n’est pas une collection de lois, un catalogue de faits non reliés entre eux. (...) Les théories physiques essaient de former une image de la réalité et de la rattacher au vaste monde des impressions sensibles. Ainsi nos constructions mentales se justifient seulement si (et de quelle façon) nos théories forment un tel lien. » Lénine faisait remarquer, dans « La portée du matérialisme militant », la nécessité d’une philosophie dialectique pour les scientifiques eux-mêmes : « Les spécialistes modernes des sciences de la nature trouveront (s’ils cherchent et si nous apprenons à les aider) dans la dialectique de Hegel interprétée de manière matérialiste un bon nombre de réponses aux questions philosophiques que pose la révolution dans la science. Faute de cela, les grands savants seront aussi souvent que par le passé impuissants dans leurs conclusions et généralisations philosophiques. Car les sciences de la nature progressent si vite, traversent une période de bouleversements révolutionnaires dans tous les domaines si profonde, qu’elles ne pourront se passer en aucun cas de conclusions philosophiques. »

Comme Karl Marx, Friedrich Engels ou Léon Trotsky, les révolutionnaires n’ont jamais admis que l’histoire devait être étudiée séparément des sciences et de la philosophie, ni l’homme séparément de la nature, ni la société à part de l’homme. Et ils se gardaient de considérer que le développement scientifique devait seulement servir à combattre la religion. Ainsi, dans son « Ludwig Feuerbach », Engels reconnaissait au philosophe Feuerbach le mérite d’avoir combattu l’idéalisme (en particulier celui de Hegel) et la religion, mais il se méfiait des critiques « matérialistes » de Hegel. Il remarquait que « Les vulgarisateurs qui, de 1850 à 1860 débitaient en Allemagne leur matérialisme, ne dépassèrent en aucune façon le point de vue de leur maître. Tous les progrès des sciences naturelles faits depuis lors ne leur servirent que de nouvelles preuves contre la croyance en un créateur (...) » Engels voyait un tout autre intérêt aux recherches scientifiques et au développement des conséquences de ces progrès de la recherche : « Mais ce sont surtout trois grandes découvertes qui ont fait progresser à pas de géant notre connaissance de l’enchaînement des processus naturels ; premièrement la découverte de la cellule (...) deuxièmement la découverte de la transformation de l’énergie, enfin la démonstration d’ensemble faite pour la première fois par Darwin (...). Grâce à ces trois grandes découvertes et au progrès formidable des sciences naturelles, nous sommes aujourd’hui en mesure de pouvoir montrer dans les grandes lignes l’enchaînement entre les phénomènes de la nature (...). C’était autrefois la tâche de ce que l’on appelait la philosophie de la nature (...) » Cette tâche était donc reprise par les révolutionnaires. Lénine ne débutait-il pas son ouvrage sur la crise de la physique du début du 20ème siècle, d’où allaient naître physique quantique et relativité, intitulé « Matérialisme et empiriocriticisme », par ce propos : « En ce qui me concerne, je suis aussi un « chercheur » en philosophie. » Et il montrait les implications philosophiques, sociales et politiques de l’idéologie diffusée par le physicien Mach, qui allait être à l’origine du positivisme* (voir annexe à la fin du texte). Ce courant niait la possibilité de philosopher sur les sciences et même de connaître la nature sous prétexte de limitations des capacités de nos sens. C’était comme si le monde que nous étudions n’était qu’un monde pour l’homme. Venu de scientifiques, cette philosophie positiviste, qui prétendait combattre toute métaphysique, entraînait un scepticisme vis-à-vis de la science et de toute philosophie scientifique.

Au lieu de faire de la nature une catégorie figée, à part du reste du processus historique, il faut réintroduire l’Histoire en Sciences :

Celles de la vie : le biologiste François Jacob rapporte cette histoire dans la première conférence de l’Université de tous les savoirs en 2000 : « La stupéfaction a été de constater que les chromosomes, ces structures encore naguère encore considérées comme pratiquement intangibles, sont en réalité l’objet de remaniements permanents, que la molécule de l’hérédité est raboutée, modifiée, coupée, rallongée, raccourcie, retournée. Bref que notre présence sur cette terre est le résultat d’un immense bricolage cosmique. »
Celles de l’univers : « Le mythe de l’univers sans histoire a vécu. » explique l’astrophysicien Marc Lachièze-Rey dans le Hors série de la revue « Sciences et Avenir » de mars 2006. L’astrophysicien Hubert Reeves remarque que c’est une évolution conceptuelle récente : « L’idée d’une histoire de l’univers est étrangère à l’homme de science du siècle dernier. Pour lui, les lois de la matière régissent le comportement de la matière dans un présent éternel. (...) La matière n’a pas d’histoire. (...) L’image d’une matière historique s’impose maintenant de toutes parts. Comme les vivants, les étoiles naissent, vivent et meurent, même si leurs durées se chiffrent en millions ou en milliards d’années. Les galaxies ont une jeunesse, un age mûr, une vieillesse. « 
Celles de l’homme : « Non seulement nous sommes des individus historiques, mais, en plus, nous reconstruisons en permanence notre cerveau, nous inscrivons notre histoire dans une déformation de la structure cérébrale. Il est déboussolant de se dire qu’on ne se baigne jamais dans la même personne, que la stabilité d’un moi est un mythe. N’est pas machine qui veut. Le système nerveux développe ses relations avec son milieu et se transforme au fur et à mesure de ses expériences propres : c’est un processus épigénétique, une évolution permanente des formes. » explique le neurobiologiste Alain Prochiantz dans la revue « Science et Avenir » de juin 2006.

Après la philosophie et l’Histoire, allons-nous également introduire la politique en sciences ? J’entend déjà des objections du type : « il n’y a pas d’électrons bourgeois et d’électrons prolétariens ». Il ne s’agit pas ici de reproduire une idéologie du type de la « pensée Mao Tsé Toung ». De la politique en sciences, c’est inacceptable diront nombre d’auteurs, disant non au mélange des genres. C’est trop tard. La politique est inscrite depuis belle lurette dans les modes de pensée, les images et les concepts des sciences. L’équilibre, la stabilité, l’ordre, le désordre, l’agitation, l’organisation, la structure, la hiérarchie, l’état, le dialogue, ou les cycles périodiques sont des concepts que les sciences partagent de longue date avec la vie sociale et politique. Le lien n’est pas seulement terminologique. Les concepts scientifiques sont liés aux idées sociales, et partant à la vie sociale et politique. La notion de continuité ne découle pas directement des expériences en sciences, mais de notre image du monde. L’équilibre est d’abord un idéal social. Cela explique qu’on en soit restés longtemps à des modèles d’équilibre alors que ce n’est pas ce que l’on observe ni en sciences [15], ni en économie, ni en histoire. Il faut aujourd’hui un véritable renversement de point de vue pour avancer, une science des structures du non équilibre qui n’est pas vraiment le déséquilibre ni l’équilibre ni une alternance des deux. La vie était présentée comme l’équilibre du métabolisme et la mort comme la fin de cet équilibre fixe. Cette vision est complètement périmée. La biologiste Marie-Christine Maurel, commentant les découvertes d’Ilya Prigogine des structures de non équilibre de la matière qui sont une passerelle entre la matière inerte et la vie, écrit : « Tout système vivant est un système ouvert qui échange matière et énergie avec son environnement. Il est le siège d’entrées et de sorties, d’une construction et d’une destruction permanente de ses composants. (...) Il ne connaît pas, tant qu’il est en vie, d’équilibre chimique et thermodynamique. On peut même dire que la vie tire son énergie du déséquilibre créé par le métabolisme. (...) Le déséquilibre est créateur (...) Il est tentant pour Ilya Prigogine de suggérer que l’origine de la vie est rattachée à des instabilités successives. »

La matière était également présentée comme fondée sur les lois de l’équilibre. Le physicien Per Bak, dans « Quand la nature s’organise », déclare ainsi : « Les systèmes hors d’équilibre se distinguent complètement de ceux à l’équilibre (...) démontrant l’inutilité du langage de l’équilibre pour ce type de problème. Il fallait un nouveau mode de pensée. » Il propose une nouvelle philosophie, celle des transitions de phase : « La théorie de Wilson des transitions de phase (...) a montré que les propriétés fondamentales d’un système près d’une transition de phase n’ont aucun lien avec les détails microscopiques du problème. » Exactement comme l’histoire d’un événement social collectif n’est pas la somme des histoires individuelles des participants. Cette nouvelle philosophie scientifique étudie le système à l’état critique comme un tout et donne une nouvelle image de l’ordre issu du désordre. En quoi la conception d’un ordre issu du désordre, d’une loi du non équilibre, s’est-elle heurtée à la pensée officielle. Le physicien quantique Werner Heisenberg le rapporte dans « La partie et le tout, le monde de la physique atomique » : « L’ordre, et l’acceptation mentale de cet ordre étaient-ils liés à une époque déterminée ? Nous avions été élevés dans un monde qui semblait bien ordonné. Nos parents nous avaient enseigné les vertus bourgeoises qui formaient la condition du maintien de cet ordre. » Qu’il suffise pour s’en convaincre de voir à quel point le terme d’ordre est favorisé dans l’idéologie officielle (maintien de l’ordre, service d’ordre, parti de l’ordre, …) et à quel point le terme de désordre est déconsidéré de façon purement négative (désordre social, désordre des sentiments, désordres du climat, désordres économiques). L’ordre, tel qu’il est conçu aujourd’hui par les scientifiques, est une dynamique fondée sur le désordre. Par exemple, voici comment le biologiste Ladislas Robert décrit « le mode de surgissement d’un système vivant ou d’un esprit conscient conçu comme un tout articulé à partir de multiples processus métastables d’assemblages et de synapses neuronaux mais irréductible à ces derniers. Les configurations locales (neurones, cellules) s’ordonnent par des jeux de synchronisations/désynchronisations variés qui reflètent le mouvement vital du système lui-même : s’y trouvent intégrées à part entière comme inhérentes à sa vitalité les expériences destructrices qui sont la vie du système. Une telle conception de l’ordre comme processus incessant d’ordonnancement/désordonnancement pose la question de l’émergence du nouveau. Puisqu’un tel mouvement va de l’avant et n’est jamais reconduction d’un ordre préalable existant, c’est qu’il crée à partir de sa dynamique même la possibilité de la nouveauté, c’est-à-dire de l’inattendu et de l’inanticipable. »

L’ordre n’est plus ni figé, ni préétabli ni même prédictible. Il est émergent, issu du désordre. Selon l’ancienne conception, l’ordre stable était synonyme de ce qui fonctionne bien et le désordre synonyme de destruction. Cette ancienne conception est restée dominante et la nouvelle, bien que développée dans tous les domaines des sciences, est loin d’avoir été largement diffusée dans le grand public ni même parmi les scientifiques eux-mêmes. La conception de l’ordre a des implications qui dépassent largement des questions comme le fonctionnement de la vie ou de la matière. Dans sa préface à « Dieu joue-t-il aux dés » de Ian Stewart, Benoit Mandelbrot rappelle comment la théorie du chaos a été un grand chambardement d’une science qu’il appelle « la science de l’ordre » : « La science du désordre date seulement des trente dernières années. (...) Venant d’horizons extrêmement variés et porteurs de bagages intellectuels différents, plusieurs individus et plusieurs groupes ont choisi à peu près la même époque pour se poser des questions auxquelles leurs contemporains ne pensaient pas. Ils ont ainsi créé divers courants de pensée qui ont vite interagi, et qui finirent pas être considérés comme des aspects variés d’une théorie du désordre en train de naître. (...) Variation des prix ou (...) turbulence des fluides, (...) ma version de la science du désordre ignorait d’emblée la distinction entre la physique et le social. » Ian Stewart souligne effectivement les nombreux passages de l’ordre au désordre, et inversement : « Des lois simples peuvent ne pas engendrer des comportements simples. Des lois déterministes peuvent produire des comportements qui semblent aléatoires. (...) Des phénomènes qui paraissaient sans structure et aléatoires peuvent en fait obéir à des lois simples. (...) Il s’agit d’un monde entièrement nouveau, (...) une percée fondamentale dans la compréhension des irrégularités de la nature. » Il rappelle notamment la remarque du biologiste Robert May en 1976 : « Non seulement en recherche (...) mais dans le monde quotidien de la politique et de l’économie, (...) les systèmes élémentaires ne possèdent pas nécessairement des propriétés dynamiques simples. » » Ian Stewart en concluait qu’il faut désormais « considérer l’ordre et le chaos comme deux manifestations distinctes d’un déterminisme sous-jacent. » L’opposition diamétrale entre ordre et désordre, structure et agitation, stable et instable doit céder la place à des catégories intégrant la contradiction et son dépassement.

L’idéologie de l’ordre n’est pas le seul a priori social et politique qui a marqué la science. La préférence pour le continu n’est pas moins forte. Elle suppose que, si le monde peut se transformer, c’est quantitativement, lentement, progressivement et sans heurt, en somme surtout pas de manière révolutionnaire. Les thèses sur les sauts dans la nature étudiées par Georges Cuvier, Thomas Henry Huxley, De Vries, Agassiz, Richard Goldschmidt, Barbara Mac Clintock, Stephen Jay Gould, René Thom, David Raup, Per Bak, etc… ont été souvent écartées par un a priori privilégiant la continuité et dénigrant leur « catastrophisme » [16]. La thèse darwinienne a, dès le début, été diffusée par son auteur dans une version progressive, rejetant la transformation discontinue et soutenant l’idée de « progrès évolutif », comme l’a fait remarquer Thomas Henry Huxley, ami de Charles Darwin, qui n’acceptait pas ce choix de Darwin. Stephen Jay Gould s’est chargé dans nombre d’ouvrages de faire connaître cette limite du darwinisme. « Vous vous êtes encombré d’une difficulté inutile en adoptant le précepte selon lequel ’’la nature ne fait pas de sauts’’ sans la moindre réserve. » écrivait Thomas Henry Huxley à son ami Charles Darwin, tout lui en apportant son appui la veille de la parution de « L’origine des espèces » (novembre 1859), (cité par Stephen Jay Gould dans « Le pouce du panda »). Thomas Huxley soulignait dans une communication scientifique de 1869 que l’horloge du changement est comme celle qui marque les heures : elle a un fonctionnement ponctué d’appels brusques de la sonnerie (ponctuation) que sont les événements brutaux. Stephen Jay Gould rappelait dans sa synthèse finale intitulée « La structure de la théorie de l’évolution » que « Selon le point de vue classique, les catastrophistes (autrement dit les « mauvais ») avaient invoqué des forces surnaturelles déclenchant des crises paroxystiques, afin de pouvoir faire tenir la totalité de l’histoire de la terre dans les limites contraignantes de la chronologie biblique. (...) En fait, les catastrophistes semblaient avoir avancé l’argument opposé : ils semblaient dire que nous devions essayer de comprendre les mécanismes du changement en paléontologie en nous fondant sur l’observation des archives géologiques telles qu’elles se présentent à nous réellement. De leurs côtés, les uniformitaristes (autrement dit les « bons ») semblaient soutenir, pour contrer leurs adversaires, un argument moins conforme à la démarche empirique normale de la science : ils demandaient de supposer l’existence de processus gradualistes non observables directement, en justifiant cette hypothèse par le caractère malheureusement imparfait, selon eux, des archives géologiques. »

Les thèses discontinues sont combattues par les partisans du continu, beaucoup plus sur le terrain purement idéologique que sur le plan scientifique, en utilisant un argument prétendument « matérialiste » : l’apparition brutale de nouveauté serait nécessairement un appel au miracle religieux. Stephen Jay Gould retraçait le combat des anti-discontinuités dans « Le renard et le hérisson » : « J’avais appris lors de mon premier cours de géologie (...) que les « catastrophistes » (sifflets et sarcasmes dans l’assistance..) étaient des apologistes religieux antiscientifiques qui prônaient des révolutions géologiques paroxysmiques de la planète car ils croyaient à l’efficacité des miracles et, en accord avec la chronologie biblique, aux six mille ans d’âge de la Terre. Bien que j’aie lu et relu les pionniers du catastrophisme, je n’ai jamais rien trouvé de tel chez eux (...) Ils répudiaient les miracles en tant que phénomènes extérieurs aux lois naturelles, et donc inexplicables par la science. En fait les catastrophistes défendaient la position (...) selon laquelle la dynamique géologique de la Terre antique avait été paroxysmique mais totalement naturelle, plutôt que graduelle et cumulative (...) » Depuis, les scientifiques ont développé une conception de l’émergence qui ne doit rien au religieux et conçoit parfaitement l’apparition brutale de nouveauté sans faire appel à un créateur extérieur à la nature. Même la notion de « création » n’appartient plus au créationnisme religieux, au mysticisme et à l’irrationnel. La physique matérielle n’a plus besoin pour être comprise à l’aide d’interventions extérieures à sa propre dynamique – la création divine, le principe mystique ou la « force vitale ». L’émergence de structure est une propriété du fonctionnement de la matière inerte et non une particularité du vivant. Les sauts de la structure matérielle ne sont pas UNE création unique, ni une action immatérielle pour les penseurs émergentistes. Pourtant, les défenseurs de l’évolutionnisme néo-darwinien continuent à se couvrir du matérialisme pour rejeter l’idée de changements brutaux et de singularités, comme vient encore de le montrer la dernière offensive « matérialiste » de Guillaume Lecointre, Marc Silberstein, Jean-Paul Krivine et Jean Bricmont, par exemple dans l’ouvrage collectif « Les matérialistes ». On ne peut qu’appuyer leur souci de repousser les mysticismes qui réapparaissent et prospèrent sur la base des contradictions du monde moderne et détournent même la science et sa démarche. Mais leur matérialisme étroit est-il celui qui s’appuie vraiment sur les derniers développements des sciences ? Il est permis d’en douter.

Il convient certes de ne pas tomber dans le piège des conceptions créationnistes [17], et plus généralement idéalistes (selon lesquelles le monde ne pourrait pas s’explique entièrement par des causes purement physiques mais également métaphysiques). Mais il est aussi important de ne pas rejeter des études scientifiques sur le seul fondement qu’elles défendent l’idée de structurations nouvelles pouvant « apparaître » brutalement sans avoir été préalablement préparées, l’idée de création spontanée par un développement physique. Des évolutionnistes, comme Guillaume Lecointre, Jean Bricmont ou Jean-Paul Krivine, prétextent souvent des dangers des dérives créationnistes pour rejeter toute conception scientifique se fondant l’idée de sauts dans la nature, toute thèse non linéaire [18], discontinue et non-réductionniste, défendue par des biologistes ou paléoanthropologues comme Jean Chaline, Christian De Duve, Stephen Jay Gould, Ian Tattersall ou David Raup. En théorie de l’évolution, l’idée des discontinuités est ainsi combattue au nom du dogme évolutionniste par les néo-darwiniens. Ils taxent les théoriciens de l’évolution qui ne sont pas adeptes du progressisme (qu’il faudrait appeler « volutionnistes ») de créationnisme, et les accusent de vouloir le retour au dogme religieux. Accusation fallacieuse et qui ne suffit pas à discuter les thèses scientifiques avancées. Ils trouvent pour étayer leur propos quelques cas comme celui des théoriciens du « dessein intelligent », selon lesquels la nature poursuit un objectif, ou quelques scientifiques ouvertement religieux comme Anne Dambricourt [19]. Mais cela ne devrait pas leur suffire ni leur éviter d’argumenter sur le fond avec ces auteurs comme c’est malheureusement le cas. En effet, qui oserait dire que les études de Leibniz sont à rejeter du fait que sa recherche était, selon lui, fondée sur sa métaphysique ?

Il existe bien sûr des créationnistes pour s’appuyer sur certains résultats de la recherche scientifique mais cela ne juge pas du tout de leur validité. Personne ne propose de renoncer au « Big Bang » (ou, plus exactement, à l’idée d’un cosmos construit par des transitions successives qui ont produit la matière et la lumière) sur le seul argument que des créationnistes s’en servent (le terme Big Bang étant d’ailleurs plus que malencontreux vu que personne parmi les physiciens ne croit actuellement à une explosion originelle) pour y voir la création du monde créé par dieu. Une thèse selon laquelle il y a eu de multiples créations par la matière, avec notamment des créations/annihilations en permanence dans le vide, apporte-t-elle de l’eau au moulin de la divinité ? Voilà un dieu qui a bien du mal à arriver à ses fins ! Des idées scientifiques ne sont pas mises en cause parce que les religieux s’en emparent ou font mine de reprendre à leur compte leurs thèses. Un site créationniste intitulé « Qu’est-ce que la théorie créationniste », sur internet en 2005, cite ainsi les scientifiques David Raup et Christian De Duve prétendument à l’appui de sa thèse : « La théorie créationniste prédit que toutes les formes de vie sont apparues de façon indépendante et soudaine.  » Voilà un dieu qui n’aurait pas réalisé le monde en sept jours, mais s’est avisé de changer sans cesse de modèle ! La « création » permanente, que l’on constate, a-t-elle alors besoin d’un dieu ? Pour notre part, nous n’adopterons pas seulement le terme de « création naturelle » mais celui de « révolution ». On se heurte là à un a priori (religieux ?) de certains scientifiques qui considèrent que « révolution » n’est pas un terme scientifique. Peut-on donner de la révolution, phénomène politique et social bien connu, une description en termes scientifiques ? Il serait juste de parler d’une transformation qualitative et ponctuée, ce qui suppose l’interaction entre niveaux hiérarchiques, dans laquelle l’émergence de l’ordre est liée à la non linéarité du phénomène qui permet l’interaction d’échelle à proximité d’une zone critique. En termes moins spécialisés, cela signifie que plus une transition est rapide, plus elle peut développer d’énergie, plus elle permet à un niveau inférieur d’organisation d’interférer au niveau supérieur de la structure. Et surtout le niveau supérieur détermine le sens de l’action au niveau sous-jacent. C’est une nouvelle vision de la matière et du déterminisme découlant de multiples études. Elle a l’avantage de souligner l’importance des processus plus que des états transitoires. Elle tient compte non seulement des résultats exprimés mais des diverses déterminations possibles. On ne peut à la fois considérer l’espèce comme définie de manière fermée et ensuite chercher le mode d’évolution des espèces. Le déterminisme ne suppose plus que l’avenir soit pré déterminé ni même prédictible puisque des bifurcations peuvent entraîner vers plusieurs avenirs, un véritable « jeu des possibles » comme le suggère François Jacob. Eh bien, l’atome, la particule ou la société ne sont pas moins que la vie un jeu des possibles tout en obéissant à des lois du non équilibre. Il y a une histoire objective soumise à la causalité, mais celle-ci n’est pas linéaire.

Certains auteurs actuels, qui se disent « matérialistes », défendent le déterminisme de la matière mais en s’accrochant à l’ancienne version de la matière et du déterminisme, et mènent ainsi un combat d’arrière garde contre la religion et l’irrationnel. Certes, ils remarquent et combattent à juste titre le développement de fausses sciences. Ces « pseudo-sciences » [20], font appel à des notions métaphysiques mêlées à celles tirées des sciences. C’est le cas notamment du concept de « dessein intelligent » ou encore celle de « principe anthropique », version moderne du jardin d’Eden – l’univers construit pour l’homme – en somme la croyance en un créateur divin, qui prête à la nature un but préétabli et une action bien dirigée. « Le « principe anthropique », énoncé en 1974 par B. Carter de l’Observatoire de Meudon, affirme que les constantes fondamentales ont la valeur qu’elles ont pour permettre l’apparition de l’homme. C’est dire que l’Univers aurait été produit POUR l’Homme. Et pourquoi le monde y compris l’homme, ne serait-il pas un jardin prévu pour le cafard ou pour la bactérie ? Cela signifie que les constantes qui déterminent les fondements de la physique ont été déterminées il y a des milliards d’années avec une précision extraordinaire uniquement pour permettre la vie consciente bien plus tard. Et où cette volonté préexistante de construire la pensée consciente aurait-elle été inscrite ? Voilà une question qui reste sans réponse. On a là une version ancienne du déterminisme et, en même temps, un accommodement avec la conception religieuse, créationniste, de l’histoire. Qui dit « créé POUR » dit un créateur, même si une partie des partisans du principe anthropique se défendent de rouler pour les religions. Et, surtout, concevoir les lois de la nature comme des règles POUR arriver à un but, c’est renoncer à la démarche scientifique qui consiste à étudier COMMENT fonctionne la nature et non à lui prêter une volonté. L’apparition de la conscience humaine a toujours été une énigme et les premières idéologies étaient des animismes prêtant une volonté à la nature. Les premières religions prétendaient que chaque acte de la nature avait un but. La foudre tombait sur une maison pour punir ses habitants. Aujourd’hui, avec notre connaissance des multiples bifurcations et catastrophes de l’histoire de l’univers (des milliards de milliards), il faudrait croire que chacune d’elles serait orientée pour bâtir, bien plus tard, une espèce sur une poussière de l’univers : la terre ! Et il est affligeant de constater qu’un grand nombre d’astrophysiciens croient à cette thèse !

Il n’y a rien à redire à vouloir combattre des idéologies rétrogrades qui veulent nous faire retourner au créationnisme mais cela ne doit pas servir de prétexte, au nom de la science, pour combattre la recherche sur les sauts dans la nature comme prétendent le faire certains scientifiques. Ainsi, dans « Science du chaos ou chaos en sciences », Jean Bricmont, sous prétexte de débusquer dans la science le diable métaphysique et religieux, a combattu toute thèse du changement brutal, notamment les conceptions de Stephen Jay Gould, qui n’ont rien de religieux et condamné comme fausse science la théorie du chaos [21]. Ce courant rejette particulièrement la dialectique de Hegel : « Quid du matérialisme dialectique ? La philosophie (...) doit pouvoir s’émanciper de certains concepts superfétatoires (...) (comme) la dialectique d’obédience hégélienne –trop intuitive, trop imprécise, trop peu opératoire (.. ) ». Ceux qui se réclament d’idées progressistes, se disant marxistes parfois, sont eux aussi hostiles aux thèses du changement radical. Dans l’ouvrage collectif « Les matérialismes », Yvon Quiniou de la Revue « Actuel Marx », dans son article « Visages du matérialisme », allie une petite reconnaissance à Lénine (« Lénine, en son temps, avait apporté une réponse extrêmement rigoureuse  ») à un combat radical contre … le radicalisme de la transformation de la matière qui se conclue par : « L’évidence s’impose que la réalité matérielle est productrice de nouveauté – je n’ose pas dire créatrice en raison de la consonance religieuse de ce mot – et que cette nouveauté se laisse comprendre scientifiquement, sur le seul plan de l’immanence naturelle, qu’elle n’a donc rien de mystérieux : elle est un mixte de continuité et de discontinuité, la discontinuité étant le résultat de la continuité (...) » Ces « matérialistes » affirment même que la discontinuité qui ne se résoudrait pas dans la continuité ne serait que le retour aux croyances anti-scientifiques ! « Le matérialisme est un monisme et un continuisme » écrivent Jean Dubessy, Guillaume Lecointre et Marc Silberstein dans « Les matérialismes et leurs détracteurs ». Pourtant, avec la théorie du chaos, les phénomènes critiques auto-organisés, l’émergence n’a rien d’un retour au religieux. Le paléontologue Stephen Jay Gould écrit ainsi dans « Le renard et le hérisson » : « Les propriétés qui apparaissent dans un système complexe sous l’effet des interactions non linéaires de ses composants sont dites émergentes – puisqu’elles n’apparaissent pas à un autre niveau et ne sont révélées qu’à ce niveau de complexité. (...) L’émergence n’est donc pas un principe mystique ou anti-scientifique, ni une notion susceptible d’avoir des échos dans le champ religieux (...) C’est une affirmation scientifique sur la nature des systèmes complexes. »

Autant la philosophie de la création a une connotation ancienne de type religieux autant la philosophie du continu a pour origine récente une conception du progrès graduel liée au développement de la bourgeoisie européenne. « Sur des sujets aussi fondamentaux que la philosophie générale du changement, la science et la société travaillent habituellement la main dans la main. (...) Lorsque les monarchies s’effondrèrent et que le 18ème siècle s’acheva dans la révolution, les hommes de science commencèrent à considérer le changement comme un élément normal de l’ordre universel, non comme un élément aberrant ou exceptionnel. (...) Le gradualisme, l’idée que tout changement doit être progressif, lent et régulier, n’est jamais né d’une interprétation des roches. Il représente une opinion préconçue, largement répandue, s’expliquant en partie comme une réaction du libéralisme du 19ème siècle face à un monde en révolution. » expliquait Stephen Jay Gould dans « Le pouce du panda ». On se souvient de la théorie positiviste* développée par Auguste Comte, au beau milieu des révolutions, entre 1830 et 1848, et dont le slogan préféré était « ordre et progrès » ! Le philosophe Dominique Lecourt expose dans le « Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences la préoccupation d’Auguste Comte  : « Le progrès se trouve maintenant défini comme « développement de l’ordre ». (...) Il faut mobiliser les affects pour conserver l’ordre social. D’où, au nom de la « politique positive », son projet d’une nouvelle religion, celle de l’Humanité, la première religion démontrée qu’annonçait déjà la 46ème leçon du cours (Cours de philosophie positive). » Débutée par la nécessité de supprimer la métaphysique, cette philosophie achève sur la fondation « positive », c’est-à-dire fondée sur la démonstration, d’une nouvelle idéologie religieuse ! La nécessité de l’ordre amène d’un ordre spirituel et d’un grand ordonnateur, même s’il est plus abstrait que dans les grandes religions monothéistes. Pendant un grand nombre d’années, le positivisme* de Comte va non seulement influencer les penseurs philosophiques, économistes et politiques mais également les scientifiques.

La science d’une époque est beaucoup plus influencée qu’on ne le croit souvent par les conceptions philosophiques, sociales et politiques du moment. L’importance du social en sciences, considérées comme objectives, étonne. Pourtant, comme le constatait Léon Trotsky dans « Le marxisme et notre époque » « La science peut trouver son accomplissement, non dans le cabinet hermétiquement clos du savant, mais seulement dans la société des hommes en chair et en os. Tous les intérêts, toutes les passions qui déchirent la société exercent leur influence sur le développement de la science, tout particulièrement de l’économie politique qui est la science de la richesse et de la pauvreté. » Le physicien Erwin Schrödinger remarquait, à propos des hommes de sciences, dans son essai « La science est-elle une mode ? » : « Ce sont des hommes et ils sont les enfants de leur époque. Le savant ne peut se dépouiller de ses habits terrestres quand il entre dans un laboratoire ou quand il monte en chaire. (...) Tout ceci montre combien la science est dépendante de l’état d’esprit à la mode du jour (...) Quand on vit au milieu d’une époque culturelle, il est difficile de percevoir les caractéristiques qui sont communes à différentes branches de l’activité humaine, dans cette époque même. » Considérée à tort comme objective, expérimentale, exacte et mathématique, la science appartient en fait aux domaines des idées et de la vie sociale autant qu’à ceux des faits naturels et des expériences, et elle a toujours nécessité des conceptions philosophiques même si les scientifiques n’en ont pas nécessairement conscience. « Ceux qui vitupèrent le plus la philosophie sont précisément esclaves des pires doctrines philosophiques. » remarquait malicieusement Friedrich Engels dans « Dialectique de la nature ». Et c’est justement sa philosophie, le matérialisme dialectique [22] qui a été le plus vilipendée ces dernières années et notamment sa « dialectique de la nature » à laquelle certains auteurs, y compris marxistes, ont reproché de vouloir imposer une idéologie à la science. Le simple fait de parler d’une « dialectique de la nature » est l’objet de leurs critiques. Ils prétendent que ce serait placer une idée, la dialectique, au dessus de la réalité, ce qui n’est nullement une accusation légitime contre le point de vue d’Engels. Ses successeurs, Lénine et Trotsky sont tout aussi innocents de cette prétention : « Quand quelque marxiste tentait de transformer la théorie de Marx en passe-partout universel et sautait vers d’autres domaines des sciences, Vladimir Illich le gratifiait de sa réplique expressive « komchvantvo » (communisme prétentieux). Le communisme ne remplace pas la chimie. L’inverse est vrai également. La tentative d’enjamber le marxisme sous prétexte que la chimie (ou les sciences naturelles en général) doit résoudre tous les problèmes, est aussi une fanfaronnade (...). » déclarait Léon Trotsky le 17 septembre 1925, au quatrième congrès Mendeleïev.

La philosophie des sciences naturelles n’est nullement éloignée de celle des sciences sociales. En quoi les connaissances en sciences peuvent-elles être d’un apport dans le domaine des sciences humaines, et inversement ? Charles Darwin a été influencé dans son idée de sélection par la « lutte pour la vie » conçue par le sociologue Malthus. C’est la statistique en démographie qui a inspiré sa physique statistique à Bernoulli. C’est l’étude des cours de la bourse du coton qui a donné à Mandelbrot l’idée des fractales. C’est le philosophe Emmanuel Kant qui a trouvé l’idée principale (la concentration, et la rotation qui en résulte, d’une nébuleuse primitive) permettant d’interpréter la formation du soleil et du système solaire. Il a également découvert l’idée du freinage de la rotation de la terre par les marées. Cependant ne vaudrait-il pas mieux respecter les spécificités des différentes branches des sciences et laisser leurs professionnels respectifs se dépêtrer de problèmes déjà ardus pour eux, en se contentant de vulgariser leurs résultats ? Pourquoi des non-spécialistes devraient-ils réfléchir aux questions que posent les sciences ? Notons que des non-spécialistes ont assez souvent joué un rôle en sciences. On se souvient ainsi de la découverte du vaccin par Pasteur alors qu’il n’était ni médecin ni biologiste reconnu mais seulement chimiste – mais aussi de sa découverte de la rupture de symétrie des molécules cristaux du vivant -, de l’intervention brillante en biologie du physicien quantique Erwin Schrödinger (son petit opuscule « Qu’est-ce que la vie ?), ou de l’important travail de synthèse du journaliste scientifique James Gleick (son ouvrage « La théorie du chaos »), ou encore des développements philosophiques remarquables des physiciens Henri Poincaré ou Albert Einstein. « (Il faut) admettre que quelques uns d’entre nous se hasardent à un essai de synthèse des données expérimentales et des théories. » remarquait Erwin Schrödinger, physicien quantique « se hasardant » à élaborer une conception du vivant, anticipant l’ADN, dans son ouvrage « Qu’est-ce que la vie ? ».

La science d’aujourd’hui se défend de rechercher une compréhension globale du monde. Nombre de scientifiques affirment que cette ambition était illusoire et prétentieuse. La plupart des philosophes contemporains défendent l’idée selon laquelle, avec la fin du stalinisme, est morte toute aspiration à donner un sens à l’univers et à son histoire. Cette aspiration à une compréhension globale est dénoncée aujourd’hui sous l’expression, considérée comme péjorative, d’ontologie [23]. C’est une manière de mettre dans le même sac matérialisme [24] scientifique et religion révélée ! Certains auteurs affirment même que la science du 20ème siècle, ayant reconnu ses limites [25] et renoncé à dominer tous les domaines de la pensée. Elle serait contrainte d’admettre son incapacité à régenter la pensée, et du coup deviendrait plus tolérante vis-à-vis des croyances. Les grandes découvertes scientifiques, qui continuent de révolutionner notre vie, nos techniques, nos connaissances et notre vision du monde, ne seraient elles plus capable d’influencer notre philosophie, face aux croyances religieuses ou des diverses conceptions mystiques ou occultistes ? Nombre d’intellectuels propagent l’idée que la science a renoncé à toute interprétation du monde s’opposant aux grands mysticismes et que seuls les marxistes continueraient de propager le mythe d’une compréhension universelle.

La question de l’universalité de la science dépasse largement la question des religions. En sciences, la démarche consistant à vérifier si une remarque faite dans un secteur d’étude donné n’était pas généralisable à d’autres, et à pousser chacune de ces tentatives jusqu’au bout a donné, à plusieurs reprises, d’importants résultats. De là sont nées les conceptions ondulatoires comme corpusculaires, l’électromagnétisme de Maxwell, les quanta de matière et de lumière de Planck et Einstein, comme les ondes de Broglie de la matière. Parallélismes ou globalisations de phénomènes apparemment dissemblables ont permis la généralisation de méthodes d’analyse, de concepts, de types de lois et de moyens de traitement. Bien des progrès fondamentaux de la connaissance reposent sur ces généralisations non-évidentes, comme l’utilisation des concepts de « matière » (supposant que les divers corps naturels ont la même base et que le ciel contient la même matière que sur terre), de « rayonnement » (admettant que lumière, onde électrique, magnétique et ondes radio sont de même nature), de vaccin (supposant que la vaccination appliquée contre la rage pouvait être appliquée contre d’autres maladies complètement différentes), ou de « vivant » (affirmant que nous obéissons à des lois communes avec les vers, les arbres, les microbes et les bactéries). Les termes d’espèce, de molécule, d’homme font partie de ces généralisations, de ces abstractions, de ces conceptualisations qui ont ouvert un champ de découvertes. Ces révolutions scientifiques n’avaient rien d’évident. Dire que le nerf, le muscle et le sang sont tous constitués de quelque chose de commun, la cellule, était très difficile à admettre. Comme il est étonnant que la molécule ADN soit la même pour tous ces types de cellules. Il était peu évident de concevoir que le cuivre et l’hydrogène avaient les mêmes types de composants, l’atome, ou que tous les types d’atomes étaient composés des mêmes électrons, protons et neutrons. Tout cela repose bien entendu sur des faits. Mais, en même temps, ces abstractions nécessitent une philosophie, s’appuient sur elle. C’est un choix philosophique de parler d’ « homme » et d’isoler cette catégorie abstraitement du reste, de la nature, elle-même catégorie abstraite. On ne peut se passer de ces abstractions mais on doit être conscient des choix philosophiques que l’on fait. Par le concept, on connecte, on oppose ou on isole, des faits, des objets, des phénomènes. Le concept « matière » peut isoler du concept « vie » et « inerte » de « vivant ». Or, l’isolement des opposés n’est pas absolu. Il peut être contredit.

Des progrès récents des sciences mettent en valeur de nouveaux concepts universels, ceux du changement et de la dynamique, comme une époque précédente avait introduit ceux du mouvement : d’énergie, de trajectoire, de dimension d’espace, de vitesse, de périodicité et de stabilité, concepts qui avaient également été employés dans des domaines divers. Que le non spécialiste ne s’affole pas de ces terminologies parfois inconnues, nous citons quelques uns des nouveaux concepts universels des sciences, tels que « bifurcation », « quantification », « transition », « rétroaction », « diffusion », « ponctuation », « percolation », « structure dissipative de non équilibre », « émergence », « dynamique non linéaire », « attracteur étrange », « interaction d’échelle », « saut quantique », « ordre par fluctuations », « résonance », « renormalisation », « néguentropie », « bifurcation », « sensibilité aux conditions initiales », « inhibition de l’inhibition », « équilibre instable ponctué », « histoire arborescente », « cycles ordre-désordre et construction-destruction », « rupture de symétrie », « régulation par rétroactions positives et négatives », « structuration spontanée des itérations en boucle », « fractales », « rythmes interactifs », « criticalité auto-organisée » « structuration spontanée des rétroactions en cascade » ou encore « chaos déterministe ». Ces notions que nous expliciterons au fur et à mesure, loin de se cantonner au domaine où elles ont été découvertes, ont un large champ d’action et permettent de développer de nombreux parallèles entre des domaines très divers. Elles ont le même caractère d’universalité qu’autrefois les concepts d’atome, de particule, de cellule, de photon lumineux, mais elles ont un caractère qui les différencie des anciens concepts. Elles décrivent des processus et non des objets.
Prenons ainsi la science de l’émergence [26]. Il s’agit d’un domaine de la physique statistique que Cécile Michaut rapporte dans son article « A la recherche des lois universelles » dans « La recherche » de janvier 2007 : « Rien de commun, direz-vous, entre un aimant, un tas de sable, un banc de poissons ou une épidémie. Et pourtant ! Pour tous ces exemples, un comportement collectif ordonné « émerge » à partir des interactions entre les objets élémentaires qui les composent : électrons, grains de sable, poissons ou malades contagieux. (...) Ils ont beau être très différents, ils n’engendrent pas moins, parfois, des propriétés « universelles », ainsi nommées car elles sont indépendantes des propriétés microscopiques du système. (...) Les propriétés universelles se manifestent notamment lorsque le système change d’ »état » (ou de « phase ») : un métal qui devient aimanté, un tas de sable qui s’effondre, des poissons qui changent spontanément de direction, une épidémie qui s’arrête de manière soudaine. La transition de phase est caractérisée par un « paramètre d’ordre » (...) Plus on est proche du point de transition, plus le paramètre d’ordre devient indépendant du comportement des objets élémentaires. (...) F. Van Wiland a mis en équation les changements d’état dans les modèles d’épidémies. Il a découvert que pour plusieurs d’entre elles, la transition présentait des propriétés universelles appartenant à la même classe que les phénomènes d’aimantation et de réactivité chimique dite autocatalytique. »

Il ne s’agit pas de heurter pour le plaisir les habitudes de pensée des auteurs contemporains mais, au stade actuel, il apparaît indispensable d’avancer dans la compréhension du monde en le considérant dans son ensemble, tout en s’appuyant sur les résultats souvent obtenus séparément dans chacun des domaines. Bien sûr, nombre de scientifiques n’aiment pas qu’on saute comme cela d’un secteur d’étude à un autre, craignant que l’on en vienne à des généralités qui n’ont pas un sens précis, à des expressions qualitatives qui ne réfèrent pas à des expériences correctement interprétées. On a plus de mal avec des notions nouvelles, bien sûr. Personne n’est plus choqué qu’on emploie le terme périodicité pour des phénomènes allant du vivant à l’économie et du pendule au courant électrique. Il ne s’agit bien sûr pas de dire que la particule est identique à l’être humain, ni l’espèce au régime social. Par contre, dans tous ces domaines les structures sont des produits des interactions et les modes d’interaction ont des similarités qui permettent qu’ils s’éclairent mutuellement. Ils sont reliés à la même philosophie du monde, la dialectique. Certaines conceptions tirées des sciences ont été élevées au rang de philosophie pour le plus grand profit non seulement des philosophes mais des scientifiques et des chercheurs de tous domaines, comme Einstein se plaisait à le souligner. Le parti pris de l’universalité, celui de l’unité du monde, a souvent ouvert un champ d’action extraordinaire, y compris là où la convergence était loin d’apparaître à l’œil nu et de façon directe.

Le changement de point de vue est bel et bien général, philosophique et part en effet de l’évolution des sciences elles-mêmes, de l’histoire des idées sur la nature. Ayant découvert des régularités, des structures et des lois, les savants ont longtemps cru qu’elles étaient fondées sur la fixité, la constance, la conservation, la stabilité, la régularité ou la périodicité. Cette vision du monde opposait diamétralement deux principes : ordre et désordre, stabilité et instabilité, mouvement et immobilité, changement et conservation, matière et vide. Cette conception était autant le produit des préjugés philosophiques et sociaux de l’époque que de ses connaissances scientifiques. On avait en effet découvert les « constantes » de la physique, les lois de conservation de la masse, de la charge et de l’énergie, la constance apparente du rythme du temps, la structure apparemment fixe de la matière, l’unicité de la matière (de la terre au ciel étoilé), la périodicité du mouvement des planètes du système solaire ou des saisons, la constance physiologique liée au métabolisme du corps (homéostasie), la fixité de l’ADN et de ses constituants, etc… D’autre part, la durabilité de la structure économique et sociale apparaissait, aux classes dirigeantes et aux penseurs, comme le but principal de la société. Ces croyances sont tombées, les unes après les autres.

Il a fallu reconnaître la dynamique évolutive du monde : évolution des espèces, histoire des planètes, des étoiles et de l’univers, entropie de la matière, histoire de l’homme, caractère éphémère des civilisations, transformation des sociétés, dynamique du globe, etc … On a admis le caractère transformiste de la vie pour une espèce, puis on l’a constaté pour un individu et enfin pour une cellule. Bien qu’inerte, la matière des planètes se transforme : partie du même gaz contenant des poussières, cette transformation a donné des planètes complètement différentes. Puis, la conception évolutive et continue a elle-même montré ses limites pour la pensée scientifique, son incapacité à décrire les révolutions du monde qui sont des transformations brutales et des discontinuités fondées sur des changements qualitatifs. On ne passe pas insensiblement d’un gaz en concentration à une étoile, ni d’une espèce sans carapace à une autre qui l’a inventée au cours de son développement. On ne peut pas passer graduellement du vide à la matière ni de la matière à l’énergie. Ce qui a permis de le comprendre, c’est la découverte des singularités et du rôle constructeur de nouveauté de celles-ci, le rôle des révolutions de l’Univers (et non des évolutions).

Comprendre les révolutions de l’histoire des multiples états de la matière est indispensable pour déchiffrer le monde tel que nous l’observons. Il n’est stable qu’en apparence et est, au contraire, fondé sur un mécanisme capable de produire de la nouveauté. En effet, le changement n’est pas seulement un épisode d’un passé lointain. Il se produit en permanence devant nous, même si nous ne le savons pas. Il fonde le fonctionnement de l’ensemble de l’univers. Là où nous croyons voir de la stabilité, nous avons un ordre produit par le désordre. C’est un ordre qui est sans cesse remis en question puis reconstruit. La philosophie dominante n’est bien sûr pas favorable à voir le monde comme le produit des révolutions. Pour penser les sciences à l’aide d’une philosophie révolutionnaire, on se heurte aux mêmes a prioris philosophiques, aux mêmes préjugés contre-révolutionnaires, que pour penser l’économie, l’histoire ou la politique. Il s’agit de conceptions sociales indispensables à la classe dirigeante. Bien entendu, la plupart des scientifiques comme des philosophes pensent sans se voir dicter directement leurs points de vue par une quelconque classe… Mais les scientifiques ne vivent pas dans un monde des idées qui serait indépendant du monde réel dominé par les intérêts de classe. Leurs recherches sont des démarches humaines, marquées par la philosophie de leur époque et les idées sociales dominantes. Leurs avancées scientifiques ne sont pas indépendantes des besoins sociaux formulés par la classe dirigeante et des moyens de chercher et de publier que celle-ci leur prête. Contrairement à ce que croit parfois le grand public, les scientifiques ne sont pas au pouvoir dans la société moderne.

On comprend qu’une telle conception tirée des sciences ne plaise pas à la classe dirigeante et qu’elle préfère l’absence de philosophie scientifique actuelle et le scepticisme ou l’éclectisme qui en tient lieu. Il faut remonter aux années 1920 pour trouver de véritables controverses publiques entre sciences et philosophie, notamment celle entre les physiciens quantiques, entre Heisenberg, Bohr, Einstein et Planck, entre indéterminisme et déterminisme, entre idéalisme et matérialisme, entre positivisme et réalisme. Autant les débuts des physiques quantique et relativiste avaient entraîné un débat philosophique passionné [27], autant les nouvelles révolutions en physique quantique (électrodynamique, chromodynamique, unification des interactions, vide quantique, relativité quantique, théorie des cordes, etc…), comme dans d’autres domaines des sciences, n’ont amené que peu de nouvelles discussions conceptuelles (du type des expériences de pensée d’Einstein) et encore moins de débats philosophiques. Il y a cent fois plus d’articles philosophiques sur le « chat de Schrödinger » [28] que sur la nouvelle image de la matière [29] et du vide produite par les conceptions actuelles de la physique ou sur la nouvelle image de la vie [30] produite par la biologie, les théories sur l’évolution et le développement. Pourtant celles-ci sont porteuses d’une véritable révolution des notions et des concepts et, en tout cas, en auraient profondément besoin. A croire que plus on en saurait sur le monde moins on pourrait le penser ! Ce n’est pas l’ignorance ni de trop grandes connaissances, trop spécialisées, qui étouffent la pensée, c’est la société. Et, au sein de celle-ci, ce sont les intérêts de la classe dominante qui amènent les auteurs à s’autocensurer. Même ceux qui sont conscients des problèmes et des limites de la pensée actuelle craignent justement d’apparaître révolutionnaires et d’être marginalisés.

« La Physique n’est pas seulement une question d’expérimentation. Elle commence là où les gens se posent des questions. Je veux dire qu’il n’y aurait même pas d’expériences si les gens ne se posaient pas ces questions. Les gens ont été intéressés par la compréhension du monde d’un tout autre point de vue que l’expérimentation. (…) Popper a proposé son idée de falsifiabilité (des théories devraient entraîner des conséquences qui peuvent être contredites par des expériences) mais ce n’est pas une vérité absolue sur ce qu’est la science.

A l’origine, la science est une philosophie. Aujourd’hui, on croirait plutôt qu’elle ressort d’une espèce de technique. Notre monde moderne est tout entier en train de se ramener à des techniques et cela supprime la signification de toutes choses. Les gens sont progressivement tombés dans ce piège et ont expliqué que tout ce qui n’est pas technique serait sans importance. Vous pouvez vous rendre compte de cette évolution historique de l’idéologie dominante. Mais on ne peut pas en déduire que cette thèse soit une vérité absolue.

Je pense que toute expérience scientifique sort de questions philosophiques. Si on revient à l’Histoire, à l’époque de la Grèce antique, la science était essentiellement spéculative. Par la suite, on a corrigé cela en développant l’expérimentation. Aujourd’hui, nous sommes passé de l’autre côté et nous disons que seules les expériences ont droit à l’existence. C’est l’erreur inverse. La science nécessite plusieurs choses et non une seule. Elle implique des idées et la pensée précède l’expérience. Si vous excluez la philosophie, vous excluez aussi les pensées qui mènent à de nouvelles expériences. Le seul apport extérieur autorisé aujourd’hui est celui des mathématiques. C’est le seul domaine où les gens s’autorisent quelques libertés de pensée. En dehors des expériences, on a le droit de jouer autour des mathématiques autant qu’on veut. (…) On peut se permettre ce que l’on veut du moment que ce sont des calculs mathématiques. Les gens croient que les mathématiques disent la vérité, mais qu’aucune autre pensée ne peut en dire. Les mathématiciens parlent d’élégance en mathématiques. Chaque physicien a bien entendu sa propre philosophie, mais la philosophie actuellement acceptée est extrêmement pauvre et inélégante. »

David Böhm dans « The Ghost in the atom » de Davies et Brown

Notes

[1] Ouvrage dirigé par Simon Diner et Edgard Gunzig et donnant une idée des réflexions actuelles sur le vide et la matière.

[2] S’opposant aux physiciens adeptes du positivisme, le physicien Max Planck affirmait dans « Initiation à la physique » : « Contrairement à ce que l’on soutient volontiers dans certains milieux de physiciens, il n’est pas exact que l’on puisse utiliser, pour l’élaboration d’une hypothèse que des notions dont le sens puisse, a priori, être défini par des mesures, c’est-à-dire indépendamment de la théorie. »

[3] Pour Auguste Comte, « positif » sous-entend le sens du progrès évolutif qui récuse le rôle de la négation dialectique. Il écrit « La vraie philosophie moderne est destinée par sa nature, non à détruire mais à organiser. » écrit-il dans son « Cours de philosophie positive ». Et surtout, il tient à ne pas détruire la société capitaliste. Il se positionne contre le négativisme issu de la révolution française. Le positivisme est donc tout autre chose qu’un simple refus de philosopher en science. Il vise à philosopher contre la révolution. Le « Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences » dirigé par Dominique Lecourt expose : « Le Cours de philosophie positive s’annonce ainsi comme une œuvre de combat, comme « l’instrument d’une « opération philosophique » visant à mettre fin à l’anarchie intellectuelle, morale et politique qui s’est installée en Europe, du fait de la prééminence persistante, depuis la Révolution française, d’une philosophie négative, c’est-à-dire destructive, incapable de promouvoir un état stable de l’organisation sociale. Le positivisme de Comte ne trouve sa profonde cohérence que dans une philosophie de l’histoire laquelle offre cette particularité d’annoncer la fin de l’histoire. » Thèse d’une bourgeoisie arrivée au pouvoir que d’affirmer que le cours de l’histoire s’arrête désormais !

[4] Dans « Contre le positivisme » (1869), le révolutionnaire Auguste Blanqui résumait ainsi le positivisme de Comte : « Monceau d’absurdités et niaiseries touchant le Christianisme et le Moyen Age attaqués à tort par les Révolutionnaires, suivant l’auteur. Prétendus bienfaits du catholicisme et de la féodalité. Doctrine exécrable du fatalisme historique, du fatalisme dans l’humanité. Tout ce qui arrive est bien, par cela seul que cela arrive. » * Voir l’article de Blanqui en annexe, à la fin du texte.

[5] Le rejet de la dialectique est inséparable de celui de la révolution et de la lutte des classes comme le relevait Gyorgy Lukacs : « D’un point de vue pratique, le révisionnisme est par essence et obligatoirement un compromis, ne serait-ce qu’à cause de son point de départ théorique. Il est toujours éclectique : c’est-à-dire qu’il tente d’émousser et d’égaliser déjà théoriquement les différences de classe pour faire de leur unité le critère qui servira à apprécier les événements. C’est pour cette raison que le révisionnisme rejette la dialectique, car la dialectique n’est pas autre chose que l’expression conceptuelle du fait que l’évolution de la société procède en réalité d’une série de contradictions et que ces contradictions (entre les classes, entre leur existence économique antagoniste, etc) constituent le fondement, le noyau réel de tout événement (...). Comme la dialectique en tant que méthode n’est que la formulation théorique du fait que la société poursuit son développement à travers une série de contradictions, du passage d’un contraire à un autre, donc de manière révolutionnaire, le rejet théorique de la dialectique signifie la rupture principielle avec tout comportement révolutionnaire. »

[6] Je cite Popper parce qu’il a encore, et malheureusement, une influence sur bien des scientifiques et des philosophes des sciences mais cette réputation me semble très imméritée. Karl Popper a, entre autres, proposé un critère de reconnaissance d’une science : la falsifiabilité, c’est-à-dire la possibilité de faire des prédictions qui puissent ensuite être vérifiées par observation. Cette démarche, permettant la réfutation, semble à beaucoup d’auteurs tout à fait valable. En fait, la science est loin d’être fondée sur la seule réfutation par l’expérience. Elle fonctionne tout autant sur le raisonnement, sur la comparaison, sur l’intuition et sur l’accord de la communauté scientifique. Contrairement à ce que dit Popper, les sciences ne peuvent se résumer à ce qui se prédit, à ce qui est reproductible par expérience. Ni la théorie de l’évolution, ni l’astronomie, ni la cosmologie, ni même la physique dans sa totalité pourront jamais prétendre être une science au sens de Popper, c’est-à-dire une théorie faisant des prédictions vérifiables par l’expérience. Une autre objection a été soulevée avant même que soit produite la thèse de Popper. Elle est le fait de Pierre Duhem dans « La théorie physique » : « Le physicien ne peut jamais soumettre au contrôle de l’expérience une hypothèse isolée, mais seulement tout un ensemble d’hypothèses ; lorsque l’expérience est en désaccord avec ses prévisions, elle lui apprend que l’une au moins des hypothèses qui constituent cet ensemble est inacceptable et doit être modifiée ; mais elle ne lui désigne pas celle qui doit être changée. » En fait, la thèse de Popper n’a même pas l’intérêt de l’originalité. Nietzsche l’a devancé dans « Par delà le bien et le mal », affirmant notamment : « Ce n’est pas le moindre charme d’une théorie que d’être réfutable. »

[7] « Les systèmes dynamiques non linéaires éclairent le concept de bifurcation. Une bifurcation correspond en effet au changement de nature d’un attracteur qui surgit lorsque la valeur d’un paramètre de contrôle du système franchit une valeur critique. » expliquent Janine Guespin-Michel et Camille Ripoll dans l’article « La dialectique de l’émergence ». Le terme « critique » fait appel à l’idée de crise, de saut qualitatif au passage d’un seuil.

[8] Une valeur-seuil est bien connue des astrophysiciens : la masse critique à partir de laquelle une étoile naine blanche explose émettant avec une luminosité dix milliards de fois celle du soleil et produisant les éléments chimiques à noyaux lourds. La fixité de la valeur-seuil provient de la relation entre deux actions opposées qui déterminent l’étoile. Cette relation définit une masse critique universelle de 3 x 1030 kg. L’énergie développée par l’explosion est elle aussi une quantité fixe alors que les étoiles naines blanches qui lui donnent naissance sont diverses. C’est le type même d’un phénomène critique.

[9] Bien des auteurs raisonnent encore comme si le quanta était de l’énergie. Nous voyons le monde d’un point de vue qui sépare les deux termes dialectiques : temps et énergie. La physique quantique affirme qu’ils sont inséparables. Ce sont des quantités qu’elle appelle « complémentaires ». On ne peut les mesurer séparément. Dire que l’unité élémentaire est l’activité et non l’objet, telle est la signification philosophique de l’action. « Le passage du quantum d’action au quantum d’énergie constitue, selon moi, une regrettable erreur d’aiguillage. » écrit Jean-Claude Auffray dans « L’atome ».

[10] Voltaire écrit ainsi dans « lettres philosophiques » : « Les découvertes du chevalier Newton, qui lui ont fait une réputation si universelle, regardent le système du monde. Je vais vous dire le peu que j’ai pu attraper de toutes ces sublimes idées. » (quinzième lettre philosophique ’’sur le système d’attraction’’)

[11] « Avant tout autre, il faut citer ici Darwin, qui a porté le coup le plus puissant à la conception métaphysique de la nature en démontrant que toute la nature organique actuelle, les plantes, les animaux et, par conséquent, l’homme aussi, est le produit d’un processus d’évolution, qui s’est poursuivi pendant des millions d’années. Mais comme jusqu’ici on peut compter les savants qui ont appris à penser dialectiquement, le conflit entre les résultats découverts et le mode de pensée traditionnel explique l’énorme confusion qui règne actuellement dans la théorie des sciences de la nature. » écrit Engels dans « Socialisme scientifique et socialisme utopique ».

[12] Dans l’ouvrage « Si l’Univers est la réponse, quelle est la question ? ».

[13] Ce sont les créations/annihilations de particules et d’antiparticules devenues une observation classique dans les accélérateurs de particules.

[14] Selon l’immunologue Ameisen, la cellule possède dès sa naissance un mécanisme génétique d’auto-suppression, mécanisme indispensable à l’existence de la cellule. Ce mécanisme de négation est lui-même nié par une molécule inhibitrice et c’est ainsi que la cellule retarde son apoptose (suicide cellulaire).

[15] Pour mesurer à quel point le changement de philosophie est considérable, donnons la parole à un physicien actuel, Pascal Viot : « Les situations dans lesquelles un système évolue sans relaxer vers un état d’équilibre sont de loin les plus fréquentes dans la nature. » Et ce scientifique démontre que, même un système à l’équilibre, s’il interagit dans un temps court, se comporte comme un système hors équilibre car il n’a pas atteint son temps de relaxation. Et, d’autre part, un système qui est hors équilibre n’est pas un système totalement désordonné. Il peut être stationnaire hors équilibre. C’est un ordre issu du désordre. Un condensé de multiples contradictions : lois et imprédictibilité, ordre et désordre, déterminisme et hasard, complexité et simplicité, etc… Sans connaissance philosophique, il y a de quoi y perdre son latin. Des questions comme équilibre, stabilité, continuité, dynamique, ordre sont des questions hautement philosophiques. Un scientifique dépourvu de philosophie, comme le sont l’essentiel des étudiants en sciences, est aussi désarmé conceptuellement que s’il ne disposait pas de l’outil des mathématiques, même s’il n’en a pas conscience. Et, surtout s’il n’en a pas conscience !

[16] Sous le terme de « catastrophisme », on peut lire dans le « Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences » : « Le catastrophisme a toujours constitué une composante importante de la réflexion en biologie. (...) On y retrouve chroniquement une double composante l’une, mythique et ancrée depuis des siècles dans notre culture, fait subjectivement référence aux châtiments d’ordre divin (...) l’autre, scientifique, tente d’identifier, de comprendre et d’interpréter les crises biologiques qui se sont succédé au cours des temps géologiques. (...) Charles Darwin défend le gradualisme, c’est-à-dire le fait que les changements évolutifs doivent être infinitésimaux et se produire de manière continue à vitesse constante. Ce critère ne lui était aucunement indispensable, et même ses amis et alliés comme Thomas Huxley ( ..) le lui reprochèrent. Nous verrons qu’il est scientifiquement pertinent de parler de catastrophisme dans un cadre évolutif moderne. » (Hervé Le Guyader)

[17] Aux USA, pourtant le pays de la technique et de la science, le créationnisme prend de l’ampleur comme réponse politique de la classe dirigeante à la situation sociale et aux affrontements au Moyen-Orient. Cette réaction politique mène à une thèse selon laquelle l’homme aurait été « créé » il y a 6000 ans en même temps que les autres espèces comme le dinosaure. Bien entendu, ce ne sont pas les difficultés théoriques du darwinisme qui mènent à une telle thèse !

[18] Est linéaire tout phénomène dans lequel l’effet est proportionnel à la cause. Si la cause double, l’effet double. La linéarité est, dans la nature, une approximation qui n’est possible que dans quelques cas particuliers. Par exemple, dans un gaz parfait contenu dans un récipient, la pression est proportionnelle à la température mais ce n’est pas le cas pour la plupart des gaz. Et dans la nature la non-linéarité est générale. L’existence de différents niveaux en est une première raison. Une matière se comportant de manière linéaire donnerait une additivité des effets. Ce n’est pas le cas : un électron plus un proton donne un atome d’hydrogène avec des propriétés nouvelles n’existant pas dans les deux composants. Si on double le nombre d’éléments on ne double pas l’effet : la fusion de deux atomes d’hydrogène donne un atome d’hélium qui n’est pas le double d’un atome d’hydrogène. Les effets de seuils sont la cause de transitions de phase dans lesquels une énergie double ne donne pas un effet double mais un changement d’état.

[19] Dans la postface à « Le darwinisme en question » de Phillip E.Johnson, Anne Dambricourt-Malassé écrit : « Un être humain qui prétend développer une théorie athée de l’évolution s’auto-proclame Logos Universel. C’est un aveugle. » Celle-ci a mené une étude du cerveau humain dans laquelle elle affirme que l’évolution cérébrale est dirigiste et non aléatoire et qu’elle n’obéit pas à une sélection darwinienne.

[20] C’est dans cet esprit que Jean Bricmont a écrit en collaboration avec Alan Sokal, le fameux auteur d’un article polémique contre les sociologies dites modernes, ouvertes sur les métaphysiques, un ouvrage sur les « Impostures intellectuelles ». Ils ont prétendu détruire la notion de singularité en l’étudiant au travers de … Gilles Deleuze !

[21] L’astrophysicien John Barrow explique ce qu’est la théorie du chaos déterministe dans « La grande théorie » : « Il existe quantité de phénomènes physiques, des conditions météorologiques aux battements du cœur, où la moindre incertitude dans notre connaissance de l’état du système à un moment donné débouche sur une perte totale de l’information sur son état après une très courte période de temps. Des « présents » presque identiques conduisent à des futurs très différents. De tels systèmes sont appelés chaotiques. »

[22] « La grande force de la méthode de Marx fut d’aborder les phénomènes économiques (...) du point de vue objectif du développement de la société prise en bloc, exactement comme un naturaliste aborde une ruche ou une fourmilière. (...) La méthode de Marx est matérialiste, parce qu’elle va de l’existence à la conscience, et non inversement. La méthode de Marx est dialectique parce qu’elle considère la nature et la société dans leur évolution, et l’évolution elle-même comme la lutte incessante des forces antagonistes. » écrit Léon Trotsky dans « Le marxisme et notre époque. » Ce qui a permis à Karl Marx d’affirmer qu’il avait seulement eu besoin en philosophie de renverser le caractère idéaliste de la philosophie dialectique de Hegel, c’est que ce dernier, bien qu’idéaliste, considérait le monde comme un tout appréhendable par la science : « philosophie et science sont deux termes inséparables : car le propre de la pensée philosophique est de ne pas considérer les choses par leur côté extérieur et superficiel, mais dans leurs caractères essentiels et nécessaires. » (G.W.F Hegel dans « Esthétique »)

[23] L’expression « ontologie » rassemble sous une même rubrique toutes les philosophies, de celle de Marx à celle de la Bible, du moment qu’elles affirment que le monde a un sens. La croyance selon laquelle le monde immuable a été créé par un dieu parfait serait à rapprocher de la théorie de la lutte des classes et de la dialectique selon laquelle le monde est sans cesse en mouvement sous la pression de ses contradictions. Cette affirmation est une arnaque philosophique pour évacuer sans discussion la théorie marxiste.

[24] Les grands courants philosophiques de l’histoire se sont séparés sur la question du rapport entre monde matériel et monde des idées, d’une part en idéalisme et matérialisme, et d’autre part en monisme et en dualisme. Le monisme suppose qu’il y a un seul univers et le dualisme qu’il y en a deux (le corps et l’esprit). Le matérialisme et l’idéalisme, deux monismes, considèrent qu’il y a un seul monde. Le matérialisme considère que la matière englobe tout. L’idéalisme considère que ce sont les idées qui pilotent le monde. Un exemple courant de l’idéalisme est la religion.

[25] Certaines lois sont présentées comme des limites de la connaissance. C’est le cas de l’inégalité d’Heisenberg. Celle-ci note que le quanta est la quantité minimale pour que s’exprime un phénomène en termes de matière/lumière. Ce n’est pas une limite de la capacité de comprendre le monde mais une frontière réelle d’un des mondes, celui des particules existant dans des durées mesurables dans notre monde humain. Mais on parvient à connaître au-delà. C’est l’un des objectifs de la physique quantique du vide. D’autres démonstrations mathématiques ne font que souligner les limites de la logique formelle. C’est le cas du théorème d’incomplétude de Gödel, pourtant cité partout comme une limite de la connaissance !

[26] La revue « La Recherche » de janvier 2007 cite quelques découvreurs de ce domaine : le physicien chimiste Lars Onsager, le biologiste K. L van Bertallanffy, les physiciens Phillip Anderson et Stephen Wolfram, notamment.

[27] Un des fondateurs de cette nouvelle physique comme Werner Heisenberg écrivait par exemple un ouvrage intitulé « Physique et philosophie » discutant philosophie en rapport avec les découvertes récentes sur la matière.

[28] Le paradoxe de Schrödinger est l’un des problèmes de pensée discuté par les physiciens quantiques au début de la découverte de cette nouvelle science. Il porte sur le problème de la relation entre le monde microphysique des particules (un noyau radioactif dont la fission est imprédictible et seulement probabiliste) et celui à notre échelle – le chat qui va être tué suite à la décomposition nucléaire d’un atome instable -. Il s’agit de rendre palpable la contradiction entre le monde à notre échelle et celui de la microphysique. Schrödinger voulait montrer que l’on ne pouvait se contenter de dire qu’il y avait une physique déterministe à notre échelle et une autre indéterministe à l’échelle microscopique. Des positions, des vitesses, des trajectoires, des objets à notre échelle et rien de tout cela au niveau dit quantique. L’apparente prédictibilité à notre niveau et des probabilités seulement au niveau quantique. Le paradoxe montre que l’on ne peut pas se contenter de dire qu’il s’agit de deux mondes, car la superposition d’états en microphysique pose le problème : le chat n’est-il pas dans la superposition d’états « mort » et « vivant » ? C’est finalement la théorie de la décohérence qui a le mieux répondu à la question en exposant comment les interactions fondent le monde macroscopique que nous connaissons.

[29] Que l’on peut commodément résumer par les formules imagées et contradictoires : le réel, c’est le virtuel ; la matière, c’est du vide ; le vide, c’est de la matière. Même inerte, la matière est un processus actif, changeant et dynamique.

[30] Une autre formule choc résumerait cette nouvelle image par : la vie, c’est la mort et la mort, c’est la vie.

19 Messages de forum

  • Faut-il une philosophie en sciences ? 16 novembre 2009 18:53, par Robert Paris

    "Il paraît particulièrement nécessaire de faire de nouveau de la philosophie une affaire sérieuse."

    Hegel dans "Phénoménologie de l’Esprit"

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 18 novembre 2009 21:21, par Robert Paris

    « La Physique n’est pas seulement une question d’expérimentation. Elle commence là où les gens se posent des questions. Je veux dire qu’il n’y aurait même pas d’expériences si les gens ne se posaient pas ces questions. Les gens ont été intéressés par la compréhension du monde d’un tout autre point de vue que l’expérimentation. (…) Popper a proposé son idée de falsifiabilité (des théories devraient entraîner des conséquences qui peuvent être contredites par des expériences) mais ce n’est pas une vérité absolue sur ce qu’est la science.

    A l’origine, la science est une philosophie. Aujourd’hui, on croirait plutôt qu’elle ressort d’une espèce de technique. Notre monde moderne est tout entier en train de se ramener à des techniques et cela supprime la signification de toutes choses. Les gens sont progressivement tombés dans ce piège et ont expliqué que tout ce qui n’est pas technique serait sans importance. Vous pouvez vous rendre compte de cette évolution historique de l’idéologie dominante. Mais on ne peut pas en déduire que cette thèse soit une vérité absolue.

    Je pense que toute expérience scientifique sort de questions philosophiques. Si on revient à l’Histoire, à l’époque de la Grèce antique, la science était essentiellement spéculative. Par la suite, on a corrigé cela en développant l’expérimentation. Aujourd’hui, nous sommes passé de l’autre côté et nous disons que seules les expériences ont droit à l’existence. C’est l’erreur inverse. La science nécessite plusieurs choses et non une seule. Elle implique des idées et la pensée précède l’expérience. Si vous excluez la philosophie, vous excluez aussi les pensées qui mènent à de nouvelles expériences. Le seul apport extérieur autorisé aujourd’hui est celui des mathématiques. C’est le seul domaine où les gens s’autorisent quelques libertés de pensée. En dehors des expériences, on a le droit de jouer autour des mathématiques autant qu’on veut. (…) On peut se permettre ce que l’on veut du moment que ce sont des calculs mathématiques. Les gens croient que les mathématiques disent la vérité, mais qu’aucune autre pensée ne peut en dire. Les mathématiciens parlent d’élégance en mathématiques. Chaque physicien a bien entendu sa propre philosophie, mais la philosophie actuellement acceptée est extrêmement pauvre et inélégante. »

    David Böhm dans « The Ghost in the atom » de Davies et Brown

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 11 décembre 2009 09:50, par Robert Paris

    Lénine dans « La portée du matérialisme militant » : "Nous devons comprendre qu’à défaut d’un solide fondement philosophique, il n’est point de science de la valeur, point de matérialisme qui pussent soutenir la lutte contre les pressions des idées bourgeoises et la restauration de la conception bourgeoise du monde. Pour soutenir cette lutte et la mener à terme avec un entier succès, le spécialiste des sciences de la nature doit être un matérialiste moderne, un partisan conscient du matérialisme tel que l’a présenté Marx, c’est-à-dire que son matérialisme doit être dialectique. (...) Nous pouvons et devons élaborer cette dialectique dans tous ses aspects, publier des extraits des principales œuvres de Hegel, les interpréter dans un esprit matérialiste. (...) Les spécialistes modernes des sciences de la nature trouveront (s’ils cherchent et si nous apprenons à les aider) dans la dialectique de Hegel interprétée de manière matérialiste un bon nombre de réponses aux questions philosophiques que pose la révolution dans la science. Faute de cela, les grands savants seront aussi souvent que par le passé impuissants dans leurs conclusions et généralisations philosophiques. Car les sciences de la nature progressent si vite, traversent une période de bouleversements révolutionnaires dans tous les domaines si profonde, qu’elles ne pourront se passer en aucun cas de conclusions philosophiques."

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 11 décembre 2009 09:52, par Robert Paris

    Hegel dans "La théorie de l’Etre" :

    "L’erreur fondamentale où tombe tout empirisme philosophique, c’est qu’il emploie les catégories métaphysiques de la matière, de la force, de l’unité, de la pluralité, de l’universel, de l’infini, etc. Il lie entre elles ces catégories, y suppose et y applique les formes du syllogisme, et tout cela sans savoir qu’il admet ainsi lui-même une connaissance métaphysique."

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    • Faut-il une philosophie en sciences ? 10 février 2010 11:40, par ZOGO DE BKO

      je vous écis pour souléver quelque probleme o cours de notre discuission sur le big bang nous avons parlé de galaxie mais concretement parlant quesque la galaxie.
      existe t’il reellement un monde différent de notre monde ?
      Quand galilée parle de loi de gravitation et de loi d’inertie qu’est k’il voulais réellement dire ?

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      • Faut-il une philosophie en sciences ? 10 février 2010 21:12, par Robert Paris

        Dans le ciel, nous voyons des phénomènes très différents de ce qui se passe sur terre : les étoiles sont des soleils au contraire des planètes qui sont des équivalents de la terre, mais ces étoiles et ces planètes sont tous différents les uns des autres. Et quand on observe avec des instruments, on s’aperçoit que certaines lumières du ciel que l’on pourrait prendre pour des étoiles du fait de leur distance sont en fait des groupes d’un très grand nombre d’étoiles : les galaxies.

        Les étoiles naissent en groupe et pas isolément.

        La matière n’est pas répartie équitablement dans l’espace. la plupart des zones n’ont preque rien et d’autres zones ont des grands regroupements.

        Pourquoi la matière se regroupe à grande échelle ? Parce que l’univers n’est pas stationnaire. Il change et il est contradictoire. A certaines échelles, la matière s’attire et à d’autres elle se repousse.

        La répulsion s’appelle expansion de l’univers. On l’appelle aussi, à tort, big bang, même s’il n’y a aucun bang. L’attraction s’appelle gravitation.

        Tout l’univers est fait de lutte entre des contraires comme attraction/répulsion de la matière...

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        • Faut-il une philosophie en sciences ? 4 mars 2010 09:56, par ZONGO DE BKO

          Emmanuel kant est le philosophe que nous étudions à avoir occupé une chaire de philosophie à l’université.il etait en quelque sorte un ((philosophe proffessionnel)).
          Le terme philosophe recouvre de nos jours deux sens légerement différents ;Un philosophe est d’abord quelqu’un qui essaye de trouver ses propres reponses aux problemes philosophique qu’il se pose.Mais il peut aussi etre un specialiste de l’histoire de la philosophie.
          Et kant etait un de ses philosophe professionnels ?Il connaissait la pensée des philosophes qui l’ont precedes tel que Descartes,spinoza tous deux etaient des rationnaliste
          et des empiristes comme Locke et hume.
          pour les premiers la raison est le seul fondement sûr de notre connaissance.Alorsque les empiristes soutiennent que seul nos sens nous permettent de comprendre le monde.
          selon kant les deux avaient raison et tord à la fois.La question etait de savoir quelle connaissance nous pouvons avoir du monde.Mais il s’agissait de savoir si le monde etait telquer les sens percevaient ou telque nous le represante la raison.
          pour kant tous deux jouent un grand role. mais il trouvait que les rationnalistes accordait trp de pouvoir à la raison et que les empiristes se limitaient trop à leurs experiences sensibles
          que lexperince de nos sens soit à l’origine de toute connaissance,il admet cela ;mais il ajoute que notre raison seul possede les conditions requises pour annalyser comment nous percevons le monde.

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          • Faut-il une philosophie en sciences ? 4 mars 2010 15:46, par Robert Paris

            Tu as parfaitement raison. Kant était un grand philosophe mais n’avait-il pas placé l’homme au dessus du monde en décidant que la raison humaine est au dessus du reste ? Le cerveau humain n’est-il pas simplement un produit de la nature et non au dessus d’elle ? La raison humaine est-elle le seul critère de vérité ?

            la nature ne produit-elle pas elle même des critères de vérités ? Y compris des critères qui ont existé avant l’homme et sans lui, sans sa raison ?

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            • Faut-il une philosophie en sciences ? 4 mars 2010 15:51, par Robert Paris

              En résumé, en théorisant l’homme séparément de la nature, ne parvient-on pas à une morale ? Celle-ci peut relativiser le savoir ensuite, elle n’a fait que le palcer d’abord au sommet ? Kant dit : « On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter. » mais l’incertitude ne suffit pas à nous dire comment nous agissons dans ce monde ?

              Du coup, on risque fort d’en venir à une vision centrée sur l’homme et qui théorise que l’homme doit être sage et ne pas trop prétendre connaitre.

              est-ce que cela nous suffit ?

              Ne vaut-il pas mieux que le philosophe soit non seulement un professionnel de sa matière mais aussi très lié à l’histoire, aux sciences, à la sociologie, au droit..., comme Hegel ?

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 6 mars 2010 17:42, par Bill, Casa

    Le pouvoir dans la société, dans l’Etat ? comment peut-on en résumer ?

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    • Faut-il une philosophie en sciences ? 20 mars 2010 20:35, par Robert Paris

      Cher Bil,

      effectivement la question du pouvoir est la plus importante.

      actuellement, ce sont les classes dirigeantes qui ont le pouvoir

      les Etats sont les représentants de ces classes dirigeantes qui détiennent leur force à la fois de leur rôle économique et de leurs liens avec l’armée, la police, la justice, la religio, etc...

      Comment les travailleurs peuvent prendre le pouvoir

      surement pas seulement en votant

      surement pas en choisissant de bons politiciens

      surement pas en se contentant de s’intégrer à la société actuelle

      il faut qu’il y ait un soulèvement social comme celui qui a renversé Moussa traoré mais dans lequel les plus opprimés choisissent de s’organiser indépendamment en comités

      ensuite, ces comités de travailleurs, de chômeurs, de jeunes, de femmes, d’habitants des quartiers poilaires appellent les petits soldats à ne plus obéir à leurs gradés, ensuite ils appellent les paysans à s’organiser en comités

      et ils prennent les décisions et s’intitulent nouveau pouvoir...

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 6 juillet 2010 18:39, par Robert Paris

    « Sous beaucoup d’aspects, le physicien théoricien est un philosophe en habits d’ouvrier. »

    P. Bergmann, 1949

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 7 octobre 2010 20:03, par RP

    "Philosopher, c’est penser sans preuves, mais point penser n’importe quoi, ni n’importe comment."

    André Comte-Sponville

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 15 février 2011 09:06, par Robert Paris

    « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré », disait Einstein.

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 31 mai 2011 16:10, par MOSHE

    "Il ne faudrait pas oublier de penser la science"

    Le physicien-philosophe Etienne Klein dans "Regards sur la matière"

    « C’est terrible que la science se soit tant éloignée du reste de la vie intellectuelle, car elle n’avait pas du tout commencé ainsi. (…) C’est triste à dire, mais la machinerie de la science n’est pas conçue pour traiter les concepts, seulement les faits et les technologies. » (…) Howard Mumford Jones écrit : « Notre époque est fière des machines pensantes et se méfie des hommes qui cessaient de penser. » (…) Si tolérer l’ignorance d’importants objets de science est à la mode, c’est pour des motifs non seulement économiques mais aussi politiques. (…)

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 20 novembre 2013 13:19, par Robert Paris

    « Il est difficile d’éviter la conclusion que nous ne pouvons plus en rester à la démarcation naïve, et naïvement pensée comme assurée, entre philosophie et science. »

    Cornelius Castoriadis

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 25 août 2015 07:45, par Robert Paris

    « Parfois les découvertes philosophiques « négatives » des physiciens ne sont pas moins importantes, ni moins révolutionnaires pour la philosophie que les découvertes des philosophes de métier. »

    Fritz London et Edmond Baouer dans « La théorie de l’observation en mécanique quantique »

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  • Faut-il une philosophie en sciences ? 13 mars 2016 07:00, par R.P.

    La philosophie des sciences de Dominique Lecourt :

    « Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, il semble bien qu’une situation de divorce se soit installée entre sciences et philosophie dans le monde contemporain.

    Des sciences, on attend qu’elles appportent toujours plus de connaissances positives, si possible applicables au bénéfice de tous ; on leur demande aussi de prévoir, et le cas échéant de prévenir les risques auxquels nous exposent nos efforts pour maîtriser la nature aussi bien en nous-mêmes qu’en dehors de nous.

    De la philosophie, on entend qu’elle nous éclaire sur les questions ultimes de l’existence individuelle et collective…

    Nombreux sont les hommes de science qui, dans ces conditions, dénient à leur travail toute dimension philosophique….

    On ne compte plus les philosophes qui, de leur côté, croient pouvoir rayer les sciences de leur souci. »

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