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Le stalinisme et l’oppression de la femme

lundi 31 mars 2008, par Robert Paris

Site : Matière et révolution

www.matierevolution.fr

Sommaire du site

Pourquoi ce site ?

11-1 L’origine de la famille et de l’oppression des femmes

11-2 La femme et le socialisme

11-3 Un point de vue récent sur l’oppression des femmes

11-4 La révolution russe et l’oppression des femmes

11-5 Le "socialiste" Proudhon contre les femmes

11-6 La religion judéo-chrétienne contre les femmes

11-7 Quand les femmes s’y mettent, c’est la révolution sociale

11-8 La lutte contre l’oppression des femmes est inséparable de la révolution sociale

11-9 Les revendications de la suppression de l’oppression des femmes

11-10 Le mouvement féministe et le rôle de la femme travailleuse dans la lutte de classe

11-11 La question de la femme

11-12 Les femmes révolutionnaires dans la Révolution française

11-13 Le stalinisme et l’oppression de la femme

11-14 Une pièce de théâtre : les femmes reprennent le pouvoir

11-15 La femme algérienne a besoin de révolution

11-16 Femmes au Mali


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Extrait de "La révolution trahie" de Léon Trotsky :

THERMIDOR AU FOYER La révolution d’Octobre a tenu honnêtement parole en ce qui concerne la femme. Le nouveau pouvoir ne s’est pas contenté de donner à la femme les mêmes droits juridiques et politiques qu’à l’homme, il a fait — et c’est beaucoup plus — tout ce qu’il pouvait et en tout cas infiniment plus que tout autre régime pour lui ouvrir réellement l’accès à tous les domaines économiques et culturels. Mais, pas plus que le "tout-puissant" Parlement britannique, la plus puissante révolution ne peut faire de la femme un être identique à l’homme ou, pour mieux dire, partager également entre elle et son compagnon les charges de la grossesse, de l’enfantement, de l’allaitement et de l’éducation des enfants. La révolution a tenté héroïquement de détruire l’ancien "foyer familial" croupissant, institution archaïque, routinière, étouffante, dans laquelle la femme des classes laborieuses est vouée aux travaux forcés, de l’enfance jusqu’à la mort. A la famille, considérée comme une petite entreprise fermée, devait se substituer, dans l’esprit des révolutionnaires, un système achevé de services sociaux : maternités, crèches, jardins d’enfants, restaurants, blanchisseries, dispensaires, hôpitaux, sanatoriums, organisations sportives, cinémas, théâtres, etc. L’absorption complète des fonctions économiques de la famille par la société socialiste, liant toute une génération par la solidarité et l’assistance mutuelle, devait apporter à la femme, et dès lors au couple, une véritable émancipation du joug séculaire. Tant que cette oeuvre n’aura pas été accomplie, quarante millions de familles soviétiques demeureront, dans leur grande majorité, en proie aux moeurs médiévales, à l’asservissement et à l’hystérie de la femme, aux humiliations quotidiennes de l’enfant, aux superstitions de l’une et de l’autre. A ce sujet, aucune illusion n’est permise. Et c’est précisément pourquoi les modifications successives du statut de la famille en U.R.S.S. sont celles qui caractérisent le mieux la nature véritable de la société soviétique et l’évolution de ses couches dirigeantes.

On n’avait pas réussi à prendre d’assaut l’ancienne famille. Ce n’était pas faute de bonne volonté. Ce n’était pas non plus qu’elle eût une si ferme assise dans les coeurs. Au contraire, après une courte période de défiance envers l’Etat, ses crèches, ses jardins d’enfants, ses divers établissements, les ouvrières et après elles les paysannes les plus avancées apprécièrent les immenses avantages de l’éducation collective et de la socialisation de l’économie familiale. Par malheur, la société se révéla trop pauvre et trop peu civilisée. Les ressources réelles de l’Etat ne correspondaient pas aux plans et aux intentions du parti communiste. La famille ne peut pas être abolie : il faut la remplacer. L’émancipation véritable de la femme est impossible sur le terrain de la "misère socialisée". L’expérience confirma bientôt cette dure vérité formulée par Marx quatre-vingt ans auparavant.

Au cours des années de famine, les ouvriers se nourrissaient autant que possible — avec leurs familles, en certains cas — dans les réfectoires d’usines ou les établissements analogues et ce fait fut officiellement interprété comme l’avènement de moeurs socialistes. Point n’est besoin de nous arrêter ici sur les particularités des diverses périodes — communisme de guerre, Nep, premier plan quinquennal — à cet égard. Le fait est que, dès la suppression des cartes de pain, en 1935, les ouvriers les mieux payés commencèrent à revenir à la table familiale. Il serait erroné de voir dans ce retour au foyer une condamnation du système socialiste, qui n’avait pas été mis à l’épreuve. Les ouvriers et leurs femmes n’en portaient pas moins un jugement impitoyable sur l’"alimentation sociale" organisée par la bureaucratie. La même conclusion s’impose en ce qui concerne les blanchisseries socialisées où l’on vole et abîme le linge plus qu’on ne le lessive. Retour au foyer !

Mais la cuisine et la lessive à la maison, aujourd’hui louées avec quelque gêne par les orateurs et les journalistes soviétiques, signifient le retour des femmes aux casseroles et aux baquets, c’est-à-dire au vieil esclavage. Il est fort douteux que la motion de l’internationale communiste sur "la victoire complète et sans retour du socialisme en U.R.S.S." soit après cela bien convaincante pour les ménagères des faubourgs !

La famille rurale, liée non seulement à l’économie domestique, mais encore à l’agriculture, est infiniment plus conservatrice que la famille urbaine. En règle générale, seules les communes agricoles peu nombreuses établirent chez elles, au début, l’alimentation collective et les crèches. La collectivisation, affirmait-on, devait amener une transformation radicale de la famille : n’était-on pas en train d’exproprier, avec les vaches du paysan, ses poules ? En tout cas, il ne manqua pas de communiqués sur la marche triomphale de l’alimentation sociale dans les campagnes. Mais quand commença la reculade, la réalité perça tout de suite les brumes du bluff. Le kolkhoze ne donne en général au cultivateur que le blé dont il a besoin et le fourrage pour ses bêtes. La viande, les produits lactés et les légumes proviennent presque entièrement de la propriété individuelle des membres des kolkhozes. Du moment que les aliments essentiels sont les fruits du travail familial, il ne peut pas être question d’alimentation collective. De sorte que les parcelles naines, donnant une nouvelle base au foyer, accablent la femme sous un double fardeau.

Le nombre des places fixes dans les crèches, en 1932, était de 600 000 et il y avait près de quatre millions de places saisonnières pour la durée du travail des champs. En 1935, il y avait près de 5 600 000 lits dans les crèches, mais les places permanentes étaient comme auparavant beaucoup moins nombreuses. Du reste, les crèches existantes, même à Moscou, à Leningrad et dans les grands centres, sont loin de satisfaire aux exigences les plus modestes. "Les crèches, dans lesquelles les enfants se sentent plus mal qu’à la maison, ne sont que de mauvais asiles", dit un grand journal soviétique. Il est naturel après cela que les ouvriers bien payés se gardent d’y envoyer leurs enfants. Or, pour la masse des travailleurs ces "mauvais asiles" sont encore trop peu nombreux. L’Exécutif a tout récemment décidé que les enfants abandonnés et les orphelins seraient confiés à des particuliers ; l’Etat bureaucratique reconnaît ainsi, en la personne de son organe le plus autorisé, son incapacité de s’acquitter de l’une des fonctions socialistes les plus importantes. Le nombre des enfants reçus dans les jardins d’enfants a passé en cinq ans, de 1930 à 1935, de 370 000 à 1 181 000. Le chiffre de 1930 étonne par son insignifiance. Mais celui de 1935 est encore infime eu égard aux besoins des familles soviétiques. Une étude plus poussée ferait ressortir que la plus grande et en tout cas la meilleure partie des jardins d’enfants est réservée aux familles des fonctionnaires, des techniciens, des stakhanovistes, etc.

L’Exécutif a dû constater également, il n’y a pas longtemps, que "la décision de mettre un terme à la situation des enfants abandonnés et insuffisamment surveillés est faiblement appliquée". Que cache ce terne langage ? Nous n’apprenons qu’occasionnellement par les entrefilets publiés dans les journaux en caractères minuscules que plus d’un millier d’enfants sont placés à Moscou, "au foyer même, dans des conditions extrêmement pénibles" ; que les maisons d’enfants de la capitale renferment 1 500 adolescents qui ne savent que devenir et sont voués à la rue ; qu’en deux mois d’automne (1935), à Moscou et à Leningrad, "7 500 parents ont fait l’objet de poursuites pour avoir laissé leurs enfants sans surveillance". De quelle utilité ont été ces poursuites ? Combien de milliers de parents les ont évitées ? Combien d’enfants "placés au foyer dans les conditions les plus pénibles" n’ont pas été comptés par la statistique ? En quoi les conditions "les plus pénibles" diffèrent-elles des conditions simplement pénibles ? Autant de questions laissées sans réponse. L’enfance abandonnée, visible ou dissimulée, constitue un fléau qui atteint d’énormes proportions par suite de la grande crise sociale au cours de laquelle l’ancienne famille continue à se désagréger beaucoup plus vite que les nouvelles institutions ne peuvent la remplacer.

Les mêmes entrefilets occansionnels des journaux, joints à la chronique judiciaire, apprennent au lecteur que la prostitution, dernière dégradation de la femme au profit de l’homme capable de payer, sévit en U.R.S.S. L’automne dernier, les Izvestia publièrent tout à coup que "près de mille femmes se livrant dans les rues de Moscou au commerce secret de leur chair" venaient d’être arrêtées. Parmi elles : cent soixante-dix-sept ouvrières, quatre-vingt douze employées, cinq étudiantes, etc. Qu’est-ce qui les avait jetées sur le trottoir ? L’insuffisance du salaire, le besoin, la nécessité "de se procurer quelque supplément pour s’acheter des chaussures, une robe". Nous avons vainement essayé de connaître, ne fût-ce qu’approximativement, les proportions de ce mal social. La pudique bureaucratie soviétique prescrit le silence à la statistique. Mais ce silence contraint suffit à attester que la "classe" des prostituées soviétiques est nombreuse. Et il ne peut pas être question ici d’une survivance du passé puisque les prostituées se recrutent parmi les jeunes femmes. Personne ne songera à faire particulièrement grief au régime soviétique de cette plaie aussi vieille que la civilisation. Mais il est impardonnable de parler du triomphe du socialisme tant que subsiste la prostitution. Les journaux affirment, dans la mesure où il leur est permis de toucher à ce sujet délicat, que la prostitution est en décroissance ; il est possible que ce soit vrai en comparaison avec les années de famine et de désorganisation (1931-33). Mais le retour aux relations fondées sur l’argent entraîne inévitablement une nouvelle augmentation de la prostitution et de l’enfance abandonnée. Où il y a des privilégiés, il y à aussi des parias !

Le grand nombre d’enfants abandonnés est indiscutablement la preuve la plus tragique et la plus incontestable de la pénible situation de la mère. Même l’optimiste Pravda se voit réduite à d’amers aveux sur ce sujet. "La naissance d’un enfant est pour beaucoup de femmes une menace sérieuse..." Et c’est précisément pourquoi le pouvoir révolutionnaire a apporté à la femme le droit à l’avortement, l’un de ses droits civiques, politiques et culturels essentiels tant que durent la misère et l’oppression familiale, quoi qu’en puissent dire les eunuques et les vieilles filles des deux sexes. Mais ce triste droit devient, de par l’inégalité sociale, un privilège. Les renseignements fragmentaires fournis par la presse sur la pratique des avortements sont saisissants : "cent quatre-vingt-quinze femmes mutilées par les faiseuses d’anges", dont trente-trois ouvrières, vingt-huit employées, soixante-cinq paysannes de kolkhoze, cinquante-huit ménagères passent en 1935 par un hôpital villageois de l’Oural. Cette région ne diffère des autres qu’en ce que les renseignements la concernant ont été publiés. Combien de femmes sont chaque année mutilées par des avortements mal faits dans l’U.R.S.S. entière ?

Ayant démontré son incapacité à fournir aux femmes obligées de recourir à l’avortement le secours médical nécessaire et des installations hygiéniques, l’Etat change brusquement de voie et s’engage dans celle des prohibitions. Et, comme en d’autres cas, la bureaucratie fait de pauvreté vertu. Un des membres de la Cour suprême soviétique, Soltz, spécialisé dans les questions se rapportant au mariage, justifie la prochaine interdiction de l’avortement en disant que la société socialiste ne connaissant pas le chômage, etc., la femme ne petit y avoir le droit de repousser les "joies de la maternité". Philosophie de curé disposant par surcroît de la poigne du gendarme. Nous venons de lire dans l’organe central du parti que la naissance d’un enfant est pour beaucoup de femmes — et il serait plus juste de dire pour la plupart — "une menace". Nous venons d’entendre une haute autorité soviétique constater que "la décision concernant l’enfance abandonnée et délaissée s’accomplit faiblement", ce qui signifie certainement un accroissement du nombre des enfants abandonnés ; et voici qu’un haut magistrat nous annonce qu’au pays où "il est doux de vivre" les avortements doivent être punis de prison, exactement comme dans les pays capitalistes où il est triste de vivre. On voit d’avance qu’en U.R.S.S., comme en Occident, ce seront surtout les ouvrières, les paysannes, les domestiques, auxquelles il sera malaisé de dissimuler leur péché, qui tomberont entre les pattes des geôliers. Quant à "nos femmes", qui demandent des parfums de bonne qualité et d’autres articles de ce genre, elles continuent à faire ce qu’il leur plaît sous le nez d’une justice bienveillante. "Nous avons besoin d’hommes", ajoute Soltz en fermant les yeux sur les enfants abandonnés. Des millions de travailleuses pourraient, si la bureaucratie n’avait mis sur leurs lèvres le sceau du silence, lui répondre : "Faites donc vous-mêmes des enfants !" Ces messieurs ont visiblement oublié que le socialisme devait éliminer les causes qui poussent la femme à l’avortement et non faire bassement intervenir le policier dans la vie intime de la femme pour lui imposer les "joies de la maternité".

Le projet de loi sur l’avortement a été soumis à une discussion publique. Le filtre serré de la presse soviétique dut tout de même laisser passer nombre de plaintes amères et de protestations étouffées. La discussion cessa aussi brusquement qu’elle avait commencé. L’Exécutif a fait, le 27 juin 1936, d’un projet infâme une loi trois fois infâme. Plusieurs des avocats patentés de la bureaucratie en furent même incommodés. Louis Fisher écrivit que la nouvelle loi était en somme un déplorable malentendu. A la vérité, cette loi dirigée contre la femme, mais qui institue pour les dames un régime d’exception, est l’un des fruits légitimes de la réaction thermidorienne [1].

La réhabilitation solennelle de la famille qui a lieu — coïncidence providentielle ! — en même temps que celle du rouble, résulte de l’insuffisance matérielle et culturelle de l’Etat. Au lieu de dire : "Nous avons été trop pauvres et trop incultes pour établir des relations socialistes entre les hommes, mais nos enfants et arrière-neveux le feront", les chefs du régime font recoller les pots cassés de la famille et imposent, sous la menace des pires rigueurs, le dogme de la famille, fondement sacré du socialisme triomphant. On mesure avec peine la profondeur de cette retraite !

La nouvelle évolution entraîne tout et tous, le littérateur comme le législateur, le juge et la milice, le journal et l’enseignement. Quand un jeune communiste honnête et candide se permet d’écrire à son journal : "Vous feriez mieux d’aborder la solution de ce problème : Comment la femme peut-elle s’évader des tenailles de la famille ?" il reçoit une paire de bonnes bourrades et se tait. L’ABC du communisme [2] est déclaré exagération de gauche. Les préjugés durs et stupides des classes moyennes incultes renaissent sous le nom de morale nouvelle. Et que se passe-t-il dans la vie quotidienne des coins perdus de l’immense pays ? La presse ne reflète que dans une infime mesure la profondeur de la réaction thermidorienne dans le domaine de la famille.

La noble passion des prédicateurs croissant en intensité en même temps que grandissent les vices, le septième commandement devient très populaire dans les couches dirigeantes. Les moralistes soviétiques n’ont qu’à renouveler légèrement la phraséologie. Une campagne s’ouvre contre les divorces trop faciles et trop fréquents. La pensée créatrice du législateur annonce déjà une mesure "socialiste" qui consiste à faire payer l’enregistrement du divorce et à augmenter la taxe en cas de répétition. Nous n’avons donc pas eu tort de noter que la famille renaît en même temps que s’affirme de nouveau le rôle éducatif du rouble. La taxe ne sera pas une gêne pour les milieux dirigeants, il faut l’espérer. Les personnes qui disposent de bons appartements, d’autos et d’autres éléments de confort arrangent d’ailleurs leurs affaires privées sans publicité superflue et dès lors sans enregistrement. La prostitution n’est humiliante et pénible que dans les bas-fonds de la société soviétique ; aux sommets de cette société, où le pouvoir s’unit au confort, elle revêt la forme élégante de menus services réciproques et même l’aspect de la "famille socialiste". Sosnovski nous a déjà fait connaître l’importance du facteur "auto-harem" dans la dégénérescence des dirigeants.

Les "amis" lyriques et académiques de l’U.R.S.S. ont des yeux pour ne rien voir. La législation du mariage instituée par la révolution d’Octobre, et qui fut en son temps un objet de légitime fierté pour la révolution, est transformée et défigurée par de larges emprunts au trésor législatif des pays bourgeois. Et comme si l’on tenait à joindre la dérision à la trahison, les arguments mêmes qui servirent autrefois à défendre la liberté inconditionnée de l’avortement et du divorce — "l’émancipation de la femme", la "défense des droits de là personnalité", la "protection de la maternité" — sont aujourd’hui repris pour limiter ou interdire l’un et l’autre.

La reculade revêt des formes d’une écoeurante hypocrisie et va beaucoup plus loin que ne l’exige la dure nécessité économique. Aux raisons objectives du retour à des normes bourgeoises, telles que le paiement d’une pension alimentaire à l’enfant, s’ajoute l’intérêt social qu’ont les milieux dirigeants à approfondir le droit bourgeois. Le motif le plus impérieux du culte actuel de la famille est sans nul doute le besoin qu’éprouve la bureaucratie d’une stable hiérarchie des rapports et d’une jeunesse disciplinée par quarante millions de foyers servant de points d’appui à l’autorité et au pouvoir.

Tant qu’on a espéré confier à l’Etat l’éducation des jeunes générations, le pouvoir, loin de se soucier de soutenir l’autorité des aînés, du père et de la mère en particulier, s’est efforcé au contraire de détacher les enfants de la famille pour les prémunir contre les vieilles moeurs. Récemment encore, dans la première période quinquennale, l’école et les jeunesses communistes faisaient largement appel aux enfants pour démasquer le père ivrogne ou la mère croyante, leur faire honte, tenter de les "rééduquer". Autre chose est de savoir avec quel succès... Cette méthode ébranlait en tout cas les bases mêmes de l’autorité familiale. Une transformation radicale s’est accomplie dans ce domaine non dépourvu d’importance. Le cinquième commandement est remis en vigueur en même temps que le septième, sans invocatîon de l’autorité divine pour le moment, il est vrai ; mais l’école française se passe aussi de cet attribut, ce qui ne l’empêche pas d’inculquer la routine et le conservatisme.

Le souci de l’autorité des aînés a d’ailleurs déjà entraîné un changement de politique à l’égard de la religion. La négation de Dieu, de ses auxiliaires et de ses miracles était bien l’élément de division le plus grave que le pouvoir révolutionnaire ait fait intervenir entre pères et enfants. Mais, oublieuse du progrès de la culture, de la propagande sérieuse et de l’éducation scientifique, la lutte contre l’Eglise, dirigée par des hommes du type Yaroslavsky, a souvent dégénéré en cocasseries et vexations. L’assaut des cieux a cessé comme l’assaut de la famille. Soucieuse de sa bonne réputation, la bureaucratie a commandé aux jeunes athées de déposer les armes et de se mettre à lire. Ce n’est qu’un commencement. Un régime de neutralité ironique s’institue peu à peu à l’égard de la religion. Première étape. Il ne serait pas difficile de prédire la deuxième et la troisième si le cours des choses ne dépendait que des autorités établies.

Les antagonismes sociaux élèvent toujours et partout au carré ou au cube l’hypocrisie des opinions dominantes : telle est à peu près la loi historique du développement des idées traduite en termes mathématiques. Le socialisme, s’il mérite son nom, signifie entre les hommes des rapports désintéressés, une amitié sans envie ni intrigue, l’amour sans calcul avilissant. La doctrine officielle déclare d’autant plus autoritairement que ces normes idéales sont déjà réalisées que la réalité proteste avec plus d’énergie contre de semblables affirmations. Le nouveau programme des Jeunesses communistes soviétiques adopté en avril 1936, dit : "Une famille nouvelle, de l’épanouissement de laquelle se préoccupe l’Etat soviétique, se crée sur le terrain de l’égalité réelle de l’homme et de la femme." Un commentaire officiel ajoute : "Notre jeunesse n’est mue dans le choix du compagnon ou de la compagne que par l’amour. Le mariage bourgeois d’intérêt n’existe pas pour notre génération montante." (Pravda, 4 avril 1936.) C’est assez vrai tant qu’il s’agit de jeunes ouvriers et ouvrières. Mais le mariage d’intérêt est assez peu répandu parmi les ouvriers des pays capitalistes. Par contre, il en va tout autrement dans les couches moyennes et supérieures de la société soviétique. Les nouveaux groupements sociaux se subordonnent automatiquement le domaine des rapports personnels. Les vices engendrés par le pouvoir et l’argent autour des relations sexuelles fleurissent dans la bureaucratie soviétique comme si elle se donnait pour but à cet égard de rattraper la bourgeoisie d’Occident.

En contradiction absolue avec l’affirmation de la Pravda que nous venons de citer, le "mariage d’intérêt" a ressuscité ; la presse soviétique en convient, soit par nécessité soit par accès de franchise. La profession, le salaire, l’emploi, le nombre de galons sur la manche acquièrent une signification grandissante, car les questions de chaussures, de fourrures, de logement, de bains et — rêve suprême — d’auto s’y rattachent. La seule lutte pour une chambre unit et désunit à Moscou pas mal de couples chaque année. La question des parents a pris une importance exceptionnelle. Il est bon d’avoir pour beau-père un officier ou un communiste influent, pour belle-mère la soeur d’un gros personnage. Qui s’en étonnera ? Peut-il en être autrement ?

La désunion et la destruction de familles soviétiques où le mari, membre du parti, membre actif du syndicat, officier ou administrateur, a évolué, a acquis de nouveaux goûts, tandis que la femme, opprimée par la famille, est demeurée à son ancien niveau, forme un chapitre très dramatique du Livre de la société soviétique. Le chemin de deux générations de la bureaucratie soviétique est jalonné par les tragédies des femmes arriérées et délaissées. Le même fait peut être observé aujourd’hui dans la jeune génération. C’est sans doute dans les sphères supérieures de la bureaucratie, où les parvenus peu cultivés, qui considèrent que tout leur est permis, forment un pourcentage élevé, qu’on trouvera le plus de grossièreté et de cruauté. Les archives et les mémoires révéleront un jour les vrais crimes commis contre les anciennes épouses et les femmes en général par les prédicateurs de la morale familiale et des ce "joies" obligatoires "de la maternité" inviolables au regard de la justice.

Non, la femme soviétique n’est pas encore libre. L’égalité complète présente encore sensiblement plus d’avantages pour les femmes des couches supérieures, vivant du travail bureaucratique, technique, pédagogique, intellectuel en général, que pour les ouvrières et particulièrement pour les paysannes. Tant que la société n’est pas en état d’assumer les charges matérielles de la famille, la mère ne peut s’acquitter avec succès d’une fonction sociale qu’à la condition de disposer d’une esclave blanche, nourrice bonne cuisinière ou autre. Des quarante millions de familles formant la population de l’U.R.S.S., 5% et peut-être 10% fondent directement ou indirectement leur bien-être sur le travail d’esclaves domestiques. Le nombre exact de domestiques en U.R.S.S. serait tout aussi utile à connaître pour apprécier d’un point de vue socialiste la situation de la femme que toute la législation soviétique, si progressiste soit elle Mais c’est précisément pourquoi la statistique cache les domestiques dans la rubrique des ouvrières ou des "divers" !

La condition de la mère de famille, communiste respectée, qui a une bonne, un téléphone pour passer ses commandes, une auto pour ses déplacements, etc., a peu de rapport avec celle de l’ouvrière qui court les boutiques, fait son dîner, ramène ses gosses du jardin d’enfants à la maison — quand il y a pour elle un jardin d’enfants. Aucune étiquette socialiste ne peut cacher ce contraste social, non moins grand que celui qui distingue en tout pays d’Occident la dame bourgeoise de la prolétaire.

La vraie famille socialiste, délivrée par la société des lourdes et humiliantes charges quotidiennes, n’aura besoin d’aucune réglementation et la seule idée des lois sur le divorce et l’avortement ne lui paraîtra pas meilleure que le souvenir des maisons de tolérance ou des sacrifices humains. La législation d’Octobre avait fait vers elle un pas hardi. L’état arriéré du pays aux points de vue économique et culturel a provoqué une cruelle réaction. La législation thermidorienne recule vers les modèles bourgeois, non sans couvrir sa retraite de phrases menteuses sur la sainteté de la "nouvelle" famille. L’inconsistance socialiste se dissimule ici encore sous une respectabilité hypocrite.

Des observateurs sincères sont frappés, surtout en ce qui concerne les enfants, de la contradiction entre les principes élevés et la triste réalité. Un fait tel que le recours à d’extrêmes rigueurs pénales contre l’abandon d’enfants peut suggérer la pensée que la législation socialiste en faveur de la femme et de l’enfant n’est qu’hypocrisie. Des observateurs d’un genre opposé sont séduits par l’ampleur et la générosité du dessein qui a pris forme de lois et d’organes administratifs ; à la vue des mères, des prostituées et des enfants abandonnés en proie à la misère, ces optimistes se disent que l’accroissement des richesses matérielles donnera peu à peu la chair et le sang aux lois socialistes. Il n’est pas facile de dire laquelle de ces deux façons de penser est la plus fausse et la plus nuisible. Il faut être atteint de cécité historique pour ne pas voir l’envergure et la hardiesse du dessein social, l’importance des premières phases de son accomplissement et des vastes possibilités ouvertes. Mais on ne peut pas non plus ne pas s’indigner de l’optimisme passif et en réalité indifférent de ceux qui ferment les yeux sur la croissance des contradictions sociales et se consolent à l’aide des perspectives d’un avenir dont ils proposent respectueusement de laisser les clefs à la bureaucratie. Comme si l’égalité de l’homme et de là femme n’était pas devenue, devant la bureaucratie, une égalité dans le déni de tout droit ! Et comme s’il était écrit que la bureaucratie est incapable d’instituer un nouveau joug, au lieu de la liberté !

L’histoire nous apprend bien des choses sur l’asservissement de la femme à l’homme, et des deux à l’exploiteur, et sur les efforts des travailleurs qui, cherchant au prix du sang à secouer le joug, n’arrivaient en réalité qu’à changer de chaînes. L’histoire, en définitive, ne raconte pas autre chose. Mais comment libérer effectivement l’enfant, la femme, l’homme, voilà ce sur quoi nous manquons d’exemples positifs. Toute l’expérience du passé est négative et elle impose avant tout aux travailleurs la méfiance envers les tuteurs privilégiés et incontrôlés.

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