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Accueil du site > 02 - Livre Deux : SCIENCES > Inconscience, conscience : Freud et les dernières découvertes en (...) > L’inconscient freudien > Relire Freud aujourd’hui

Relire Freud aujourd’hui

jeudi 28 juillet 2016, par Robert Paris

Lire également :

2–I–1 Relire Freud aujourd’hui

2-I-2 Psychanalyse et physiologie

2–I-3 Les neurosciences peuvent-elles nous éclairer sur la validité de la notion de l’inconscient freudien ?

2-I-4 Psychanalyse et dialectique

2-I-5 Psychisme et discontinuité

2-I-6 Psychanalyse et chaos déterministe

2-I-7 Freud, la religion et l’idéologie sociale

2-I-8 Comment fonctionnent la conscience et l’inconscience ?

2-I-9 Psychanalyse et sociologie, d’après Malinovsky

2-1-10 Totem et tabou : psychanalyse et anthropologie


« Le mécanisme de sublimation, et que la psychanalyse a mis en évidence, a pour objet de rétablir l’équilibre rompu entre le « moi » cohérent et les éléments refoulés. Ce rétablissement s’opère au profit de l’ « idéal du moi » qui dresse contre la réalité présente, insupportable, les puissances du monde intérieur, du « soi », communes à tous les hommes et constamment en voie d’épanouissement dans le devenir. Le besoin d’émancipation de l’esprit n’a qu’à suivre son cours naturel pour être amené à se fondre et à se retremper dans cette nécessité primordiale : le besoin d’émancipation de l’homme. »

Léon Trotsky et André Breton dans le manifeste « Pour un art indépendant »

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Introduction

Ce texte porte sur la nécessité d’une relecture moderne des thèses de Freud. Celles-ci peuvent en effet être réexaminées à la lumière des nouvelles connaissances en neurologie. Comme chacun sait, ce domaine a fait des progrès spectaculaires qui ont pu être utilisés par des psychologues et des psychanalystes et qui permettent de réévaluer la validité des idées avancées par Freud. Notre image du fonctionnement cérébral, considérablement modifiée par les études des chercheurs en neurologie et par des techniques très performantes, modifient-elles nos idées sur la validité du traitement psychanalytique ? Le neurologue Lionel Naccache pose cette question dans un récent ouvrage intitulé « Le nouvel inconscient » : « L’imagerie cérébrale fonctionnelle, qui utilise actuellement de nombreuses techniques complémentaires, permet d’observer avec une résolution spatiale et une précision temporelle parfois très fines, un cerveau « en action ». Grâce à elle, il devient donc enfin possible de mettre en images notre inconscient cognitif ainsi que notre conscience. (…) Nous sommes maintenant prêts à aborder la question (…) : Freud avait-il raison ? Sa définition de l’inconscient se superpose-t-elle aisément avec celle qui est formulée aujourd’hui par les neurosciences ? » Certains auteurs répondent par l’affirmative. « La physique et la biologie contemporains rejoignent spectaculairement certaines intuitions prémonitoires de Freud. » soutient ainsi le psychanalyste Georges Pragier dans son ouvrage « Repenser la psychanalyse avec les sciences ».

Longtemps diamétralement opposés, les psychanalystes et les neuroscientifiques relèvent des convergences comme Gérard Pommier dans son livre intitulé "Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse" : "Qu’est-ce que cet inconscient ? Il faut le préciser, car une fois éliminés le préconscient et le non-conscient, de nombreux neurophysiologistes estiment que "leur" inconscient ne diffère guère de celui des psychanalystes."

Des neuroscientifiques relèvent de nombreuses découvertes de mécanismes donnant crédit au rôle de l’inconscient ou mettant en évidence des mécanismes neuronaux permettant de rendre conscient ou de rendre inconscient des images ou des sentiments qui ne l’étaient pas. Ainsi Joseph LeDoux écrit dans son article "Aborder le cerveau par la porte de derrière" de l’ouvrage collectif de Bear, Connors et Paraidso intitulé "Neurosciences, à la découverte du cerveau" qui récapitule l’ensemble des découvertes récentes de ce domaine : "L’une des choses les plus intéressantes que j’ai découverte est que l’apprentissage des émotions implique des informations sensorielles se projetant sans passer par le cortex sur l’amygdale latérale. La plupart des chercheurs pensaient que le traitement des informations au niveau cortical était indispensable pour prendre conscience de ces processus intentionnels. J’ai pu montrer que les informations sensorielles traitées au niveau sous-cortical était suffisant pour proposer que l’amygdale puisse être le siège d’une forme de mémoire émotionnelle de carractère inconscient. Ainsi, votre cerveau en sait probablement plus sur le monde qui nous entoure que vous ne l’imaginiez."

"Nous avons montré que des mémoires émotionnelles peuvent être supprimées en deux étapes par des mécanismes neuronaux : d’abord la suppression du message par le gyrus frontal inférieur droit agissant sur des régions qui sont concernées par les comportements sensoriels de la représentation de la mémoire (cortex visuel, thalamus) suivi par une deuxième étape dans laquelle le gyrus frontal médian droit contrôle des régions concernant le comportement émotionnel de la représentation de la mémoire (hippocampe, amygdale) (...)" écrivent les neuroscientifiques Brendan Depue, Tim Curran et Marie Banich dans leur étude intitulée "Les régions préfrontales orchestrent la suppression de mémoires émotionnelles en deux phases".

Pourtant, 120 ans après le début des travaux de Freud, ses thèses restent contestées par d’autres auteurs. La psychanalyse a été développée par Freud, entre 1884 et 1938, à une époque où le fondement physiologique du fonctionnement psychique était peu connu. A ses débuts, on découvrait à peine l’existence des neurones. Freud n’ignorait rien des connaissances scientifiques de son époque, puisqu’il était lui-même scientifique et neurologue de formation. Le processus physique du mécanisme cérébral était presque complètement inconnu des scientifiques. Il en va tout autrement aujourd’hui. Les techniques actuelles permettent d’examiner des images du fonctionnement neuronal du cerveau. On est capable de matérialiser des sentiments humains, comme la peur, la haine ou l’amour par des circuits neuronaux, par des échanges de molécules appelées des neurotransmetteurs, de matérialiser la plasticité cérébrale par la mémoire des terminaisons neuronales appelées les synapses. Nous sommes maintenant capables de concevoir le fonctionnement d’un neurone, d’un réseau de neurones, au point de concevoir qu’ils soient porteurs de processus de pensée. Nous pouvons désormais suivre le passage de l’information cérébrale dans ces circuits, par l’imagerie IRM ou la tomographie par émission de positons TEP. Nous disposons de l’imagerie en trois dimensions utilisant la résonance magnétique nucléaire de haute résolution. Nous pouvons comparer le fonctionnement physiologique de personnes atteintes de pathologies nerveuses et de personnes saines. Nous pouvons examiner ce qui se passe quand nous refoulons des images et des sentiments. Ce sont des expériences de psychologie cognitive assistée par des technologies de pointe. Ces connaissances en neurosciences ont profondément modifié notre image du fonctionnement cérébral, de la conscience, de la mémoire, des émotions, etc… Ces connaissances peuvent être utilisées pour analyser le cerveau de patients ayant des maladies nerveuses. Couplées avec des expériences de psychologie cognitive, nous allons voir qu’elles permettent de tenter de mettre en évidence l’existence et le fonctionnement de l’inconscient freudien. Ces expériences confirment-elles que cet inconscient est capable de produire des névroses ? Donnent-elles une base physiologique, neuronale, au mécanisme de refoulement, ce processus capable d’inhiber la conscience de certaines informations, événements, pensées ou images ? Donnent-elles un fondement scientifique à l’idée thérapeutique principale de Freud et de la psychanalyse : rendre conscients ces refoulements inconscients pour soigner des maladies mentales qui ne sont pas dues à une lésion ou à une malformation physique ? Il convient d’abord de rappeler quelques idées fondamentales de Freud sur le psychisme humain, son point de vue sur le lien entre conscience et inconscience, entre univers fictionnel et réel, et aussi entre physiologie et psychologie. Freud avait une manière bien particulière de considérer les maladies comme des irruptions brutales de l’inconscience dans le domaine conscient. Il supposait aussi qu’il était possible de rendre conscients les refoulements inconscients afin de supprimer leur caractère pathologique. C’est le fondement de la thérapie psychanalytique. Voici quel sera le plan de l’exposé. Après avoir rappelé ces idées de Freud, il convient ensuite d’exposer les résultats des nouvelles techniques en neurosciences et leur apport dans la question de l’inconscient, pour en venir finalement à la question de la validité de la psychanalyse au vu de ces découvertes scientifiques. On conclura cet examen sur la manière dont nous pouvons envisager aujourd’hui le fonctionnement des univers psychiques, le conscient et l’inconscient.

Et d’abord, qu’est-ce que l’inconscient freudien ?

Nous appelons « inconscient » tout sentiment, toute image, toute pensée, toute information qui parcourt notre cerveau et que nous affirmons cependant ignorer. Le terme « inconscient » a un peu un parfum de soufre, car cela semble énigmatique et même irrationnel et, pour certains, cela touche au métaphysique. Cependant la notion n’a rien de non scientifique. En fait, il suffit que notre attention ne soit pas attirée sur un objet, une action, une idée ou qu’elle soit occupée ailleurs, pour que notre conscience ne soit pas activée par cet élément. Cela ne veut pas dire que notre cerveau n’a pas été activé. Par exemple, notre œil et notre cerveau voient bien des choses que nous n’avons pas remarquées. Certes Freud n’a pas à proprement parler découvert l’existence de l’inconscient. Avant lui, l’existence d’un psychisme inconscient avait été mis en évidence par bien des phénomènes comme le somnambulisme, la méditation, les réflexes, les hallucinations, les états hypnotiques, les images subliminales, les rêves, les amnésies ou les lapsus. L’intuition, l’invention et la création étaient également des domaines dans lesquels le cerveau rationnel semblait ne pas être le seul producteur de nos pensées et de nos sentiments. Le physicien Poincaré écrivait ainsi dans le chapitre « L’invention mathématique » de son ouvrage intitulé « Science et méthode » : « Le moi inconscient ou, comme on dit, le moi subliminal, joue un rôle capital dans l’invention mathématique [...] le moi subliminal n’est nullement inférieur au moi conscient ; il n’est pas purement automatique, il est capable de discernement, il a du tact, de la délicatesse ; il sait choisir, il sait deviner. ... les phénomènes inconscients privilégiés, ceux qui sont susceptibles de devenir conscients, ce sont ceux qui, directement ou indirectement, affectent le plus profondément notre sensibilité. On peut s’étonner de voir invoquer la sensibilité à propos de démonstrations mathématiques qui, semble-t-il, ne peuvent intéresser que l’intelligence. Ce serait oublier le sentiment de la beauté mathématique, de l’harmonie des nombres et des formes, de l’élégance géométrique. C’est un vrai sentiment esthétique que tous les vrais mathématiciens connaissent. » Voilà comment parlait le mathématicien Poincaré. « Le cerveau en sait plus que ne le révèle l’esprit conscient. » confirme le neuroscientifique Antonio Damasio dans « Le sentiment même de soi ». Sigmund Freud explique dans « Notes sur l’inconscient en psychanalyse » : « Appelons « consciente » la représentation qui est présente à notre conscience et dont nous nous avisons, et posons que c’est là la seule signification du terme conscient. Quant aux représentations latentes, si nous avons quelque raison de supposer qu’elles existent, elles seront désignées par le terme « inconscient ». » Sa conception de l’inconscient est bel et bien le principal apport de la psychanalyse de Freud, l’idée centrale de son étude du psychisme humain. Freud n’avait pas inventé l’inconscient. Ce que cette notion avait de particulier chez lui, c’est que, pour lui, les réflexes, les sentiments, ou autres fonctions dites inférieures, n’étaient pas les seules pilotées inconsciemment, c’est-à-dire sans que nous le sachions. Les fonctions cognitives les plus élevées avaient elles aussi une base inconsciente. C’est une idée qu’il a développée très tôt puisque déjà en 1896 il parlait d’ « idéation inconsciente » dans un article intitulé « L’hérédité et l’étiologie des névroses ». « Nous avons été obligés d’élargir la notion de psychique et de reconnaître l’existence d’un psychique qui n’est pas conscient. » écrivait Freud dans son « Initiation à la psychanalyse ». « La psychanalyse nous a enseigné de surcroît que notre intelligence est une faible chose dépendante, un jouet et un instrument de nos impulsions et sentiments (…) » expliquait-il dans une lettre datée du 28 décembre 1914 et adressée à Frederik van Eeder. Il est difficile d’imaginer à quel point il s’agissait d’un net renversement de point de vue, celui d’une époque où l’on croyait que notre intelligence pilote complètement notre cerveau, nos idées et notre activité. L’être humain moderne, l’homo sapiens, dispose d’un cerveau cognitif qui le distingue des autres animaux et probablement de ses prédécesseurs humains ou pré-humains, y compris probablement des néandertaliens. Nous avons une pensée construite, ordonnée, permettant une transmission par le langage et des actions préparées par avance. En privilégiant cette pensée consciente, nous avons souvent tendance à nous présenter nous-mêmes comme des êtres entièrement conscients et bien des gens ont encore du mal à admettre que nous ne soyons pas maîtres de nos pensées et de nos actes, sans pour autant que cette idée ait un rapport avec celle de spiritualité de type mystique ou religieux. Certes, tout notre fonctionnement corporel est inséparable de celui de notre cerveau. Cependant, cela ne signifie pas que notre conscience pilote notre fonctionnement physique. Il existe bien d’autres capacités dans notre cerveau que celles dont nous sommes conscients. Par exemple, nous ne savons pas comment il faut réguler nos battements cardiaques, mais notre cerveau le fait, y compris pendant notre sommeil ou dans le cas d’un individu dans le coma. Ce pilotage de notre corps est inconscient. Et c’est loin d’être le seul mécanisme de notre cerveau qui ne soit pas conscient. Seuls les adeptes des notions de spiritualité croyaient, du temps de Freud, que notre conscience n’est pas notre seul pilote. Les idées de Freud n’allaient pas du tout dans ce sens, puisque Freud pensait que chez tous les êtres humains existait un fondement matériel aussi bien au conscient qu’à l’inconscient. En 1914, il écrivait dans « La naissance de la psychanalyse » : « Toutes nos conceptions provisoires, en psychologie, devront un jour être placées sur la base de supports organiques. » Il ne confondait nullement les états pathologiques des maladies nerveuses avec l’existence de pensées inconscientes. Il n’y a pas, chez Freud, d’opposition diamétrale entre conscience et inconscience. Ce sont des domaines connectés en permanence et interdépendants. Il pensait même que la pensée inconsciente était, chez tous les hommes, à la base de la pensée consciente. Il écrivait ainsi dans « Métapsychologie » : « L’inconscience est une phase régulière et inévitable des processus qui constituent notre activité psychique : tout acte psychique commence en tant qu’acte inconscient, et il peut soit le demeurer soit se développer jusqu’à la conscience. » Dans le sens inverse, le passage du conscient (ou du pré-conscient) à l’inconscient s’appelle le refoulement. C’est un point fondamental de la conception freudienne. Freud écrit en 1914 dans sa « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique » que « Le refoulement est à présent le pilier sur lequel repose l’édifice de la psychanalyse. » Il s’agit cette fois d’un mécanisme piloté au stade préconscient et qui renvoie dans l’inconscient des pensées ou des images d’un niveau inconscient ou pré-conscient qui auraient pu, sinon, accéder à la conscience. Le refoulé n’est pas détruit. Il peut même être ramené à la conscience. Et ceci a une importance considérable car, dans les maladies nerveuses, les fantasmes qui sont des pensées inconscientes cessent d’être pathologiques s’ils deviennent conscients. Dans la psychanalyse, ce n’est pas à proprement parler la découverte de l’inconscient qui est originale mais la découverte de la possibilité de soigner une maladie nerveuse par une méthode psychologique. Soigner une maladie nerveuse par simple discussion sans administration de médicaments ou sans action physique comme la chirurgie est une attitude tout à fait nouvelle devant la maladie. La psychanalyse entend y parvenir en rendant conscients des événements passés oubliés et des sentiments inconscients. De plus, il s’agit d’une auto-analyse. Le psychanalyste n’a pas pour but de démontrer au malade la cause de sa maladie. L’analyste n’est pas le médecin mais le malade lui-même, car le procédé thérapeutique est un travail d’interprétation au sein du cerveau du malade. Ce n’est pas la parole du psychanalyste qui soigne. Ce n’est pas non plus de parler au psychanalyste de ce que l’on sait de sa maladie. C’est d’apprendre ce qu’on croyait ne pas savoir parce que cela reposait au sein du cerveau dans un fonctionnement inconscient. En accédant au conscient, Freud affirme que l’inconscient cesse d’être pathologique. Dans son « Introduction à la psychanalyse », Il donne une définition de ce domaine des sciences du cerveau et des comportements humains : « La psychanalyse est un procédé de traitement de personnes atteintes de maladies nerveuses. (…) Nous sommes habitués à identifier le psychique et le conscient (…) La psychologie consiste pour nous dans l’étude des contenus de la conscience. La psychanalyse se doit de soulever des objections contre cette identité prétendue entre le psychique et le conscient. (…) Elle se doit d’affirmer qu’il y a une pensée inconsciente et une volonté inconsciente. (…) Les symptômes névrotiques, représentations et impulsions, nous amènent inévitablement à la conviction de l’existence de l’inconscient psychique. (…) Le sens des symptômes est inconnu des malades jusqu’à ce que l’analyse révèle que ces symptômes sont des produits inconscients qui peuvent, dans certaines conditions, être rendus conscients (…) Les processus conscients n’engendrent pas de symptômes névrotiques ; et, d’autre part, dès que les processus inconscients deviennent conscients, les symptômes disparaissent. (…) Des processus psychiques n’ayant pas pu se développer normalement, de façon à arriver jusqu’à la conscience, ont donné lieu à un symptôme névrotique. » L’inconscient détiendrait la clef des sentiments qui torturent les personnes atteintes de maladies nerveuses incapables d’expliquer ce qui leur est arrivé. Cela ne signifie pas que l’inconscient doive être assimilé au pathologique. Pour Freud, le mécanisme inconscient est général à tous les individus. Il est indispensable au fonctionnement conscient qui débute toujours par un mécanisme inconscient. Ce message n’est pas toujours porté à la conscience. Pour passer à la conscience, le message doit passer un seuil. Si cette limite n’est pas dépassée, le message est perçu par le cerveau mais pas par la conscience. Cela signifie que nous répondons à toute question que nous ne savons pas. Dans ce cas, comment le psychanalyste pourrait-il nous faire trouver ce que nous ne savons pas ? Eh bien, répond Freud, notre intelligence ne sait pas mais si nous laissons notre cerveau bavarder sans trop raisonner, il peut retrouver l’information enfouie dans notre cerveau, à la manière d’une personne qui ne se rappelle plus d’un nom et le retrouve sans le chercher. L’autre apport fondamental de Freud sur l’inconscient est d’avoir affirmé que le point essentiel est dans la mémoire de l’enfance. Dans « L’introduction à la psychanalyse », Freud écrit : « L’inconscient de la vie psychique est l’infantile. » Il ne s’agit pas seulement des expériences traumatisantes, ni même des chocs réels de la vie de l’enfant, mais essentiellement des fantasmes de l’enfance. Car l’enfance est une partie de la vie où l’on est le moins capable de distinguer le réel de la fiction. Nous pensons souvent que notre conscience nous permet d’accéder directement au réel. C’est une illusion. Les informations ne sont jamais directes. Elles sont reconstituées et traitées, avant d’être interprétées. Et cette interprétation, fonction essentielle de notre conscience, agit par tâtonnements, de façon beaucoup plus désordonnée qu’on ne le pensait. Le conscient est d’abord une fiction qui est progressivement corrigée. Chez le malade, la fiction peut l’emporter sur le réel. Le cauchemar peut sembler être réalité. Freud souligne l’importance des évocations, des fantasmes, des rêves dans le fonctionnement du cerveau. Les actes ne sont pas les seuls à compter. L’image, le virtuel, la représentation, le langage sont les éléments psychiques fondamentaux, explique Freud. Le fantasme est aussi important que le réel et est inséparable, dans le cerveau humain, du réel. La construction de certains comportements comme la sexualité ont autant de base dans le fonctionnement physique du corps et dans son développement que dans des images virtuelles construites au cours de l’enfance, quand la sexualité reste virtuelle, imaginaire. Le non-conscient pour Freud n’est pas un irréel, ni un inconnaissable, ni un insensible. Etudiant les souvenirs d’enfance, Freud écrit : « Le caractère le plus déconcertant des processus inconscients, refoulés, (…) tient à ce que l’examen de réalité ne vaut rien en ce qui les concerne, que la réalité de pensée est assimilée à la réalité effective externe, le souhait assimilé à l’accomplissement, à l’événement (…) C’est pourquoi il est si difficile de différencier fantaisies inconscientes et souvenirs devenus inconscients. » Dans son « Introduction à la psychanalyse », il rajoute : « Dans le monde de la névrose, c’est la réalité psychique qui est déterminante. » Cependant, Freud ne plaide pas pour l’idée de deux mondes complètement séparés, pour un dualisme. Au contraire, il affirme que le virtuel ne cesse d’intervenir dans le réel, et pas seulement dans le cas des pathologies, des névroses, des hystéries, mais chez tous les individus. Le rêve est indispensable, l’imaginaire tient une place au moins aussi grande que l’information sur le monde réel. Le fantasme construit au moins autant l’individu que sa vie réelle, physique. Et les deux sont inséparables, imbriqués et en permanence en interaction. Cette conception modifie la compréhension du mécanisme conscient qui apparaît beaucoup plus erratique qu’on ne le croyait auparavant. La conscience n’est pas une prise de conscience directe du monde réel, mais un mécanisme d’interprétation non linéaire, en grande partie au hasard, par tâtonnements successifs. Il n’y a pas de mécanisme préétabli mais une construction par bricolages plus ou moins ratés. Nous sommes obligés fréquemment de nous heurter à notre inconscient. Nous ne pilotons pas par notre intelligence tous nos sentiments. Certains de nos actes nous semblent étranges. Parfois, nous nous apercevons que nous savions des choses que notre mémoire ne nous rappelait pas. Nous ne savons pas pourquoi nous avons fait tel ou tel rêve, pourquoi tel événement n’a pas été mémorisé alors qu’il a suscité un choc important pour nous, pourquoi nous ne pouvons plus retrouver l’origine de certains comportements névrotiques. Pas plus que la sexualité infantile, l’inconscient n’a été découvert par Freud, mais il en a donné une interprétation totalement nouvelle et qui, en partie, reste incomprise ou contestée. Ce n’est pas Freud qui a découvert l’inconscient mais son originalité a été de proposer un mécanisme de fonctionnement des relations entre conscient et inconscient. Pour Freud, l’inconscient ne correspond pas seulement à des manifestations inconnues du cerveau : ce sont également des phénomènes qui auraient pu être conscients, ou ont été conscients à un moment et ont été inhibées. C’est l’hystérie qui a mis Freud sur la voie de l’étude de l’inconscient. Si l’hystérique est submergé par un affect dont la conscience semble tout ignorer, c’est parce qu’il existe un processus psychique non conscient. L’origine de l’hystérie lui est apparue dans le refoulement des sentiments conscients. Freud écrit dans son « Introduction à la psychanalyse » : « Le refoulement est le processus grâce auquel un acte susceptible de devenir conscient, c’est-à-dire faisant partie de la préconscience, devient inconscient. Il y a encore refoulement lorsque l’acte psychique inconscient n’est même pas admis dans le système préconscient voisin, la censure l’arrêtant au passage et lui faisant rebrousser chemin. Il n’existe aucun rapport particulier entre la notion de refoulement et celle de sexualité. » L’inhibition de la conscience ou refoulement est un mécanisme général de fonctionnement du cerveau humain qui est l’une des principales découvertes de Freud, au même niveau que ses apports dans les domaines de la sexualité infantile, de la signification des rêves et du rôle de la sexualité dans les maladies nerveuses. L’idée principale de la psychanalyse est qu’il est possible d’évoquer consciemment des idées, des images, des événements qui ont été enfouis dans l’inconscient. L’importance de cette possibilité provient du fait que le passage à la conscience des événements refoulés dans l’inconscient supprime les symptômes névrotiques, processus qui est le fondement de la thérapie psychanalytique. Le fondement de la psychanalyse, sa définition même, consiste à délier des impressions anciennes dans le cerveau qui ont été oubliées, cachées, inhibées, autocensurées, refoulées ou bloquées, et à les faire réapparaître grâce à la libre parole qui peut permettre à l’inconscient de s’exprimer. Cette évocation d’impressions anciennes cachées permet au malade de sortir de son enfermement et d’en finir avec le blocage des mécanismes cérébraux engendrés par la crise psychologique. Freud se heurte en effet au problème des hystériques qui semblent tout ignorer des causes de leur mal. Les faits mêmes qui sont à l’origine du mal semblent inconnus du patient. La gageure que se propose la psychanalyse est de demander au patient de parler jusqu’à parvenir par lui-même à la solution de cette énigme. « Les pierres parlent » disait Freud dans le texte intitulé « Sur l’étiologie de l’hystérie ». Comment peut-on dévoiler soi-même des causes que l’on ignore ? Beaucoup de penseurs sérieux pensent encore que la psychanalyse n’est rien d’autre qu’une arnaque ! La psychiatrie qui traite les malades à l’aide de médicaments leur semble généralement beaucoup plus sérieuse. Freud écrit ainsi : « Un profane trouvera sans doute qu’il est difficile de comprendre comment des troubles du corps et de l’âme peuvent être éliminés par de « simples » mots. Il aura l’impression qu’on lui demande de croire en la magie » dans l’étude intitulée « Le traitement psychique » (1905). Freud faisait remarquer, par exemple, que lorsque l’on ne trouve pas un mot ou un nom, la recherche systématique ne donne rien. Par contre, laisser vagabonder son cerveau ou penser à autre chose permet de retrouver le mot cherché. Le désordre cérébral était donc une base pour retrouver un message construit. Cela montre que le message ordonné de la conscience a besoin du désordre inconscient sous-jacent. L’interprétation de la conscience est, pour Freud, dépendante de l’imaginaire, du sentiment, du fantasme. Dans le cas des névroses, le non-conscient bloqué qui fait souffrir l’individu car il refoule ses désirs, finit par paralyser le conscient et même le fonctionnel. La névrose ou l’hystérie peut mener à des paralysies du cerveau et même des paralysies de zones du corps. Ce qui ne se manifestait normalement que dans les rêves, dans les paroles non maîtrisées, dans les lapsus, le non-conscient, finit par bloquer le conscient parce que l’inhibition a atteint un stade insupportable pour l’individu, menant à une crise névrotique. L’apparition du fantasme dans la vie consciente est une manière de se libérer des entraves réelles. Pour le malade névrotique le fantasme est aussi vrai que s’il était réel. Freud écrit dans le livre intitulé « Cinq leçons sur la psychanalyse » : « Ces fantasmes possèdent une réalité psychique qui s’oppose à la réalité matérielle, et nous apprenons peu à peu à comprendre que, dans le monde de la névrose, c’est la réalité psychique qui est déterminante. » Car le fantasme se distingue du réel parce qu’il ne possède aucun critère de vérification, parce qu’il est issu de l’inconscient. Tous les éléments de la vie d’un individu, ses relations avec les autres, son image de soi-même, son histoire passée sont des thèmes qui ne connaissent pas seulement un développement conscient mais aussi inconscient. L’homme emmagasine des informations mais aussi des interprétations dont certaines seulement sont conscientes. Certains mécanismes de l’inconscient accèdent à la conscience, ce qui nous a permis de connaître l’existence de l’inconscient, mais, comme le dit Freud, ce n’est que la partie immergée de l’iceberg. Parfois, lorsque la situation prend un caractère pathologique, cette apparition de l’inconscient a un caractère bloquant pour la conscience, le mécanisme conscient étant inhibé par l’irruption de l’inconscient. Les interdits, les craintes, la peur de souffrir, les refus d’accepter une situation ont tellement pris le pas que le cerveau conscient est dérangé dans son fonctionnement. C’est le cas des symptômes hystériques. Certaines personnes sont paralysées sans pour autant avoir de paralysie physique. Elles perdent la voix sans avoir la moindre lésion des organes de la parole. Elles ont subi une série de chocs psychologiques qui ont perturbé la psychologie et s’expriment ainsi dans le domaine réel. Examinons comment un neurologue définit la condition d’une perception consciente en citant Antonio Damasio dans "L’erreur de Descartes" : "Les images sur lesquelles nous raisonnons (images d’objets spécifiques, schémas d’action et diagrammes de relations, ainsi que leur traduction sous forme de mots) doivent non seulement occuper le centre du champ mental - ce qui est obtenu grâce aux mécanismes neuraux de l’attention - mais doivent être maintenues plus ou moins longtemps - ce qui est obtenu grâce aux mécanismes d’une mémoire de travail perfectionnée." Notre cerveau voit, sait, comprend de nombreuses choses que nous ignorons. Il y a ainsi une mémoire non consciente. Un amnésique semble avoir perdu complètement la mémoire de certaines choses et pourtant on peut l’aider à les retrouver. Il y a bien une mémoire non consciente. Les fantasmes seraient constitués de fragments rapides tirés du réel et du virtuel dans un domaine interdisant toute distinction claire entre le réel et le virtuel. Pour Freud, la conscience possède un système d’interprétation par essais successifs qui est surveillé par des mécanismes de vérification. L’inconscient se différencie par le fait qu’aucune vérification n’est possible : il n’y a pas confrontation avec l’expérience. C’est pour cela que le rêve, le fantasme, les obsessions, etc, ne peuvent être supprimés de façon rationnelle. Freud affirme que ces images doivent être évoquées pour apparaître au niveau conscient pour cesser de perturber la personne atteinte d’une pathologie névrotique. Il ne s’agit pas seulement de la sexualité, au sens des relations sexuelles ou de leur seule évocation, contrairement à ce que certains ont prêté à Freud. Il s’agit également des relations avec les autres, de la vie sociale, des images fantasmagoriques de l’existence, des interdits de la vie sociale. Là encore, la psychanalyse ne prétend pas ramener le monde entier à la sexualité ni au mécanisme psychologique. Freud écrit ainsi dans la préface de l’édition des « Essais » en 1920 : « Les gens sont allés jusqu’à adresser à la psychanalyse le reproche absurde de « tout » expliquer à partir de la sexualité. » Non pas que Freud renonce à l’idée que la plupart des pensées et sentiments humains sont inséparables de la sexualité de l’enfance, de l’adolescence puis de l’âge adulte. Mais, pour Freud, il ne s’agit pas de la sexualité au seul sens physique mais au sens global, à la fois réel et imaginaire, dans les sensations comme dans les sentiments. Il ne s’agit pas de considérer que l’on tient là le mécanisme unique du cerveau humain, bien entendu, mais de dire qu’aucun sentiment, aucune pensée n’est à séparer complètement de la sexualité. Freud écrit dans son « Introduction à la psychanalyse » : « Toutes les fois que la psychanalyse envisageait tel ou tel événement psychique comme un produit des tendances sexuelles, on lui objectait avec colère que l’homme ne se compose pas seulement de sexualité, qu’il existe dans la vie psychique d’autres tendances et intérêts que les tendances et intérêts de nature sexuelle, qu’on ne doit pas « tout » dériver de la sexualité, etc. Eh bien, je ne connais rien de plus réconfortant que le fait de se trouver pour une fois d’accord avec ses adversaires. La psychanalyse n’a jamais oublié qu’il existe des tendances non sexuelles, elle a élevé tout son édifice sur le principe de la séparation nette et tranchée entre tendances sexuelles et tendances se rapportant au « moi » et elle a affirmé, sans attendre les objections, que les névroses sont des produits, non de la sexualité, mais du conflit entre le « moi » et la sexualité. (…) De même, il n’est pas exact de prétendre que la psychanalyse ne s’intéresse pas au côté non sexuel de la personnalité. C’est la séparation entre le « moi » et la sexualité qui a précisément montré avec une clarté particulière que les tendances du « moi » subissent, elles aussi, un développement significatif qui n’est ni totalement indépendant de la libido, ni tout à fait exempt de réaction contre elle. »

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  • Relire Freud aujourd’hui 18 août 2014 10:41, par Robert Paris

    « La biologie est le domaine de possibilités indéfinies, une science dont nous sommes en droit d’attendre les explications les plus étonnantes, sans que nous puissions prévoir les réponses qu’elle pourra donner dans quelques dizaines d’années aux questions que nous posons. Ces réponses seront peut-être telles que tout notre édifice artificiel d’hypothèses s’écroulera comme un château de cartes. ». a écrit Freud qui était bien loin d’opposer science neuronale et psychanalyse…

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