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La psychanalyse s’oppose-t-elle à la physiologie des neurosciences ?

mercredi 17 mars 2010, par Robert Paris

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« L’identification d’événements mentaux à des événements physiques ne se présente en aucun cas comme une prise de position idéologique, mais simplement comme l’hypothèse de travail la plus raisonnable et surtout la plus fructueuse. » écrit le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux dans « L’homme neuronal »

La première impression peut apparaître opposer inévitablement psychanalyse et neurosciences. En effet, chercher la source de la maladie dans la psychologie du malade, dans ses pensées, dans ses fantasmes semble opposé à la chercher dans le fonctionnement neurologique. Soigner la maladie en parlant au malade pour qu’il prenne conscience des fantasmes qui l’accablent peut sembler une démarche opposée au soin du malade par des médicaments et des traitements chirurgicaux. Effectivement, il pourrait sembler logique à première vue que la maladie ait une origine soit psychologique soit neurologique, de façon exclusive et que le traitement soit également ou psychologique ou physiologique. On peut également se dire que s’il y avait un dysfonctionnement décelable physiquement, on ne pourrait certainement pas le résoudre en faisant parler le malade chez un psychanalyste. En réalité, cette manière de voir suppose d’avance que la physiologie et la psychologie soient des domaines séparés par une barrière infranchissable.

Il faut d’abord rappeler que les thèses de Freud n’opposaient nullement psychologie et neurosciences, fondement psychique et fondement matériel du cerveau. Freud a reçu une formation approfondie en neurosciences et a même commencé à faire des découvertes dans ce domaine au début de sa carrière. Son texte intitulé « Esquisse pour une psychologie scientifique » rappelle ses premières études couronnées de succès et concernant les neurones. Les processus psychiques y sont décrits comme des états fondés sur la physique des neurones. D’autres travaux ont trait aux propriétés anesthésiques de la cocaïne, lorsque Freud était interne dans un service psychiatrique à l’Hôpital général de Vienne, ou encore aux effets psychologiques des lésions physiologiques du crâne. Son texte intitulé « Contribution à la conception des aphasies » (datée de 1891) cherche à construire un pont entre neurologie et psychologie. Il n’a jamais cédé à la propension courante dans le grand public d’opposer physiologie et psychologie. Très longtemps, on a considéré que des maladies psychologiques étaient inexistantes et imaginaires. Inversement, on a longtemps considéré que les dites « vraies maladies » étaient purement physiques et seulement curables en traitant le corps de l’individu.

Freud ne défend pas l’idée d’une séparation entre conscient et inconscient, ni une séparation psychique ni une séparation physique. Dans « L’interprétation des rêves », il écrit : « L’idée qui nous a été offerte est celle d’un lieu psychique. Ecartons aussitôt la notion de localisation anatomique. » Freud le confirme dans « Résultats, idées, problèmes » : « La psychanalyse refuse d’établir pour le moment une relation entre cette topique psychique et une localisation anatomique ou avec une structure histologique. » Cela ne signifie absolument pas que Freud oppose la psychanalyse et la neurologie ou tout autre étude physiologique.

Freud lui-même n’a jamais cédé à ce dualisme qui oppose corps et cerveau, pensée et constitution physique. Il a toujours insisté sur le fait que son travail sur la psychologie des malades ne signifiait nullement que les processus invoqués n’aient aucune base matérielle, neurologique, dans le cerveau. Tout au long de ses études, ses conceptions ont évolué mais ce point est resté constant. En 1914, Freud écrit dans « La vie sexuelle » : « Toutes nos conceptions provisoires, en psychologie, devront un jour être placées sur la place de supports organiques. » En 1916, dans « Cinq leçons sur la psychanalyse », il affirme : « L’édifice doctrinal de la psychanalyse (…) est en réalité une superstructure qui doit être assise un jour sur ses fondations organiques ; mais nous ne les connaissons pas encore. » Dans « Résultats, idées, problèmes », Freud écrit en 1937 : « Pour le psychique, le biologique joue véritablement le rôle de roc d’origine, sous-jacent. » On ne connaissait pas à son époque les fondements physiques des mécanismes comme l’inhibition, l’oubli, la réminiscence, le rêve, la libido, le désir, la peur, etc, mais Freud ne doutait pas de leur existence dans les mécanismes neuronaux. Dans la conception de Freud, il n’y a aucune opposition diamétrale entre psychologie et neurologie. Il écrit par exemple dans « Cinq psychanalyses » à propos de la fameuse psychanalyse de Dora encore appelée « l’amour de Mr K. » : « Ceux d’entre mes confrères qui ont considéré ma théorie de l’hystérie comme étant purement psychologique et, par conséquent, a priori inapte à résoudre un problème de pathologie, auraient pu conclure, d’après le présent travail, qu’en me faisant ce reproche, ils transfèrent sans raison un caractère de la technique à la théorie. Seule la technique thérapeutique est purement psychologique ; la théorie ne néglige nullement d’indiquer le fondement organique des névroses tout en ne le recherchant pas dans des modifications anatomo-pathologiques et tout en remplaçant provisoirement les modifications chimiques, certes probables, mais actuellement insaisissables, par celles de la fonction organique. Personne ne pourra dénier à la fonction sexuelle, dans laquelle je vois la cause de l’hystérie, ainsi que celle des psychonévroses en général, son caractère de facteur organique. Une théorie de la sexualité ne pourra, je le suppose, se dispenser d’admettre l’action excitante de substances sexuelles déterminées. Ce sont les intoxications et les phénomènes dus à l’abstinence de certaines toxiques, chez les toxicomanes qui, parmi tous les tableaux cliniques que nous offre l’observation, se rapprochent le plus des vraies psychonévroses. ». Dans l’ « Esquisse », les états psychiques sont décrits par Freud comme des états des neurones.

Freud écrit en 1920 : "Les défauts de notre analyse pourraient vraisemblablement s’amenuiser si nous étions déjà à même de pouvoirs remplacer les termes psychologiques par des notions physiologiques voire chimiques."

Dans « Introduction à la psychanalyse », Freud pourfend également ceux qui prétendent opposer psychanalyse et psychiatrie : « Eh bien, vous êtes vous aperçus quelque part d’une opposition entre l’une et l’autre ? La psychiatrie n’applique pas les méthodes techniques de la psychanalyse, elle ne se soucie pas de rattacher quoi que ce soit à l’idée fixe et se contente de nous montrer dans l’hérédité un facteur étiologique général (…) Mais y a-t-il là une contradiction, une opposition ? Ne voyez-vous pas que, loin de se contredire, la psychiatrie et la psychanalyse se complètent l’une l’autre. (…) La psychanalyse est à la psychiatrie à peu près ce que l’histologie est à l’anatomie ; l’une étudie les formes extérieures des organes, l’autre les tissus et les cellules dont ces organes sont faits. Une contradiction entre ces deux ordres d’études dont l’une continue l’autre est inconcevable. (…) Tout porte cependant à croire que le temps n’est pas loin où l’on se rendra compte que la psychiatrie vraiment scientifique suppose une bonne connaissance des processus profonds et inconscients de la vie psychique. » Il faut remarquer, dans les contresens concernant la théorie de Freud, non seulement la fausse opposition entre psychologie et physiologie mais également la fausse opposition entre la sexualité et le reste de comportements humains. Beaucoup traduisent grossièrement Freud par complexe d’Œdipe, c’est-à-dire par la pulsion qui mènerait chacun à vouloir forcer l’interdit de l’inceste au point de tuer le père ou la mère pour libérer la place. Bien entendu, il est exact que Freud considère que le refoulement dans la phase infantile de l’amour filial causé par l’interdit de l’inceste est une cause majeure des névroses qui se déclarent à l’adolescence ou à l’âge adulte. Cela ne signifie pas que Freud considère la sexualité comme un phénomène à part ni qu’il parle à propos de sexualité seulement du passage à l’acte ou de son désir. Pour lui, la sexualité est d’abord un mécanisme du cerveau, caractérisé par des images, des sentiments, des interprétations et des fantasmes. La sexualité, pour Freud, c’est au moins autant le virtuel, le conscient et l’inconscient que le physique et les deux sont inséparables comme ils sont inséparables du reste du fonctionnement cérébral, et comme sont indissociables intelligence et émotions.

Freud écrivait ainsi dans « Cinq psychanalyses », toujours dans la psychanalyse de Dora : « j’ai tenu à montrer que la sexualité n’intervient pas d’une façon isolée, comme un deux ex machina, dans l’ensemble des phénomènes caractéristiques de l’hystérie, mais qu’elle est la force motrice de chacun des symptômes et de chacune des manifestations d’un symptôme. » Expliquant que la psychanalyse ne devait pas être assimilée à un pansexualisme du type de celui de Jung, Freud écrit : « C’est Jung et non pas moi qui fait de la libido l’équivalent de la poussée instinctive de toutes les facultés psychiques et qui combat la nature sexuelle de la libido. » (Lettre de Freud du 16-6-1873).

Puisque j’en suis à pourfendre les mauvaises interprétations de Freud, il faut absolument rappeler que Freud ne développe pas une conception dualiste avec deux mondes, l’un conscient et l’autre inconscient. L’inconscient ne remplace pas l’âme de la religion. Ce n’est pas une voix divine ni située hors du cerveau physique qui nous parle. Le conscient et l’inconscient ne sont pas deux domaines séparés par une frontière infranchissable dans sa conception. Pour Freud, ce sont, au contraire, deux fonctionnements en permanence imbriqués et inséparables. Freud parle même à ce propos de cycles virtuel-réel-virtuel, le virtuel étant en l’occurrence l’inconscient. Ce contresens ne devrait pas exister, puisque le but même de la pratique psychanalytique consiste à aider le malade à se remémorer des événements et des sentiments situés dans l’inconscient et de les rendre conscients. L’idée même d’une amnésie d’origine psychanalytique signifie aussi la reconnaissance d’une fonction cérébrale permettant de faire passer du conscient à l’inconscient. D’autre part, pour Freud ce mécanisme n’a rien de maladif mais est général et permanent. Ce ne sont pas seulement les malades qui effacent des événements, des images, des pensées de leur mémoire ou qui les refoulent, ce sont tous les êtres humains. Ce n’est nullement un mécanisme pathologique ou lié à une névrose ou à une hystérie. Pour Freud, c’est le mécanisme général, et c’est l’une des affirmations que nous chercherons à vérifier au travers des expériences des neurosciences. Là encore, il s’agit de réparer une erreur classique selon laquelle la psychanalyse ne concernerait que les fous et les détraqués qui auraient des désirs pervers !

Toutes ces opinions fausses, diffusées généralement par des gens qui n’ont rien lu ou seulement de courts extraits de Freud, n’ont rien d’étonnant : il faut rappeler que Freud était très en avance sur son temps et peut-être même sur le nôtre. Il est toujours difficile de parler sereinement sur les relations entre hommes et femmes et sur les pensées qui les concernent et y compris sur les relations entre parents enfants, particulièrement en ce qui concerne l’éveil de l’enfant aux pensées sexuelles. Bien sûr, d’autres idées plaisent beaucoup plus au grand public comme celle que les rêves ou que les mots sans suite, que les lapsus révèlent l’inconscient. Parmi les affirmations dérangeantes de Freud, très en avance sur son époque, citons l’idée que la séparation étanche entre un homme et une femme n’existe pas, l’idée que tous les êtres humains sont plus ou moins homosexuels, l’idée que l’intelligence est inséparable des sentiments et des fantasmes et ne les domine pas, l’idée que la conscience ne domine pas le mécanisme du cerveau et n’en est que l’une des fonctions. Chacune de ces idées mérite d’être examinée à la lueur de nos connaissances actuelles en neurosciences et des expériences les concernant ont pu être réalisées avec succès.

La gravité de l’erreur du dualisme corps/esprit ne peut être sous-estimée, comme l’a souligné le neuroscientifique Antonio R. Damasio dans « L’erreur de Descartes » : « Comme vous l’avez vu, j’ai combattu dans ce livre à la fois la conception dualiste de Descartes selon laquelle l’esprit est distinct du cerveau et du corps et ses variantes modernes. Selon l’une de ces dernières, il existe bien un rapport entre l’esprit et le cerveau, mais seulement dans le sens où l’esprit est une espèce de programme informatique pouvant être mis en œuvre dans une sorte d’ordinateur appelé cerveau (…) Quelle a donc été l’erreur de Descartes ? (…) On pourrait commencer par lui reprocher d’avoir poussé les biologistes à adopter – et ceci est encore vrai à notre époque – les mécanismes d’horlogerie comme modèle explicatif pour les processus biologiques. Mais peut-être cela ne serait-il pas tout à fait équitable ; aussi vaut-il mieux se tourner vers le « Je pense, donc je suis ». (…) Prise à la lettre, cette formule illustre précisément le contraire de ce que je crois être la vérité concernant l’origine de l’esprit et les rapports entre esprit et corps. Elle suggère que penser, et la conscience de penser, sont les fondements réels de l’être. Et, puisque nous savons que Descartes estimait que la pensée était une activité complètement séparée du corps, sa formule consacre la séparation de l’esprit, la « chose pensante », et du corps non pensant qui est caractérisé par son « étendue » et des organes mécaniques. (…) A mes yeux, le fait d’exister a précédé celui de penser. Ceci est d’ailleurs vrai pour chacun de nous : tandis que nous venons au monde et nous développons, nous commençons par exister et, seulement plus tard, nous pensons. (…) C’est là qu’est l’erreur de Descartes. Il a instauré une séparation catégorique entre le corps, fait de matière, doté de dimensions, mû par des mécanismes, d’un côté, et l’esprit, non matériel, sans dimensions et exempt de tout mécanisme, de l’autre. (…) Et spécifiquement, il a posé que les opérations de l’esprit les plus délicates n’avaient rien à voir avec l’organisation et le fonctionnement d’un organisme biologique. (…) Dans le problème de l’esprit, du corps et du cerveau, l’erreur de Descartes continue à exercer une grande influence. (…) En fait, si l’on peut considérer l’esprit séparément du corps, on peut peut-être même essayer de le comprendre sans faire appel à la neurobiologie, sans avoir besoin de tenir compte des connaissances de neuro-anatomie, de neurophysiologie et de neurochimie. (…) On peut aussi voir un certain dualisme cartésien (posant une séparation entre le cerveau et le corps) dans l’attitude des spécialistes des neurosciences qui pensent que les processus mentaux peuvent être expliqués seulement en termes de phénomènes cérébraux, en laissant de côté le reste de l’organisme, ainsi que l’environnement physique et social (…) L’idée d’un esprit séparé du corps a semble-t-il également orienté la façon dont la médecine occidentale s’est attaquée à l’étude et au traitement des maladies. (…) Le phénomène mental n’a guère préoccupé la médecine classique et, en fait, n’a pas constitué un centre d’intérêt prioritaire pour la spécialité médicale consacrée à l’étude des maladies du cerveau : la neurologie. (…) Depuis trois siècles, le but des études biologiques et médicales est de comprendre la physiologie et la pathologie du corps proprement dit. L’esprit a été mis de côté, pour être surtout pris en compte par la philosophie et la religion, et même après qu’il est devenu l’objet d’une discipline spécifique, la psychologie, il n’a commencé à être envisagé en biologie et en médecine que récemment. (…) La conséquence de tout cela a été l’amoindrissement de la notion d’homme telle qu’elle est prise en compte par la médecine dans le cadre de son travail. Il ne faut pas s’étonner que l’impact des maladies du corps sur la psychologie ne soit considéré que de façon annexe ou pas du tout. (…) On commence enfin à accepter l’idée que les troubles psychologiques, graves ou légers, peuvent déterminer des maladies du corps proprement dit (…) La mise à l’écart des phénomènes mentaux par la biologie et la médecine occidentales, par suite d’une vision cartésienne de l’homme, a entraîné deux grandes conséquences négatives. La première concerne le domaine de la science. La tentative de comprendre le fonctionnement mental en termes biologiques généraux a été retardée de plusieurs décennies, et il faut honnêtement reconnaître qu’elle a à peine commencé. Mieux vaut tard que jamais, bien sûr, mais cela veut dire tout de même que les problèmes humains n’ont jusqu’ici pas pu bénéficier des lumières qu’aurait pu leur apporter une compréhension profonde de la biologie des processus mentaux. La seconde conséquence négative concerne le diagnostic et le traitement efficace des maladies humaines. (…) Une conception faussée de l’organisme humain, combinée à l’inflation des connaissances et à une tendance accrue à la spécialisation, concourent à diminuer la qualité de la médecine actuelle plutôt qu’à l’augmenter. "

Les neurosciences sont en train de franchir ce qui était considéré comme la barrière, absolue, entre l’homme et les sciences naturelles. Dans une publication du CNRS, l’épistémologue Bernard Andrieu concluait dans « Le laboratoire du cerveau psychologique » : « Entre la neurologie et la psychologie, nombre de philosophes, de médecins, de psychanalystes n’ont de cesse de modéliser les liens de l’esprit et du cerveau. (...) Le cerveau psychologique inventait déjà un dialogue entre les sciences exactes et les sciences humaines (...) ».

Bien entendu, nombre de neuroscientifiques, contrairement à Damasio et à Freud, coninuent opposer physiologie et psychologie, même s’ils ne sont pas fondamentalement opposés à la psychologie ou à la psychanalyse. Ils tirent argument de l’efficacité des actions chimiques sur la maladie pour prétendre que le fondement de la maladie est physique. Inversement, certains psychologues ou certains psychanalystes tirent argument de l’efficacité des traitements analytiques pour se détourner de l’étude neurologique dans le traitement des pathologies nerveuses. Les deux démarches témoignent d’erreurs d’interprétations. Les auteurs sont victimes d’une philosophie qui oppose comme deux domaines séparés la physiologie et la psychologie, alors qu’il n’y a pas de sentiments sans appui sur un fonctionnement physique et il n’y a pas de fonctionnement physique dans le cerveau qui ne soit pas relié à des images cérébrales.

Prenons un exemple de ce type de démarche : celui de Rita Carter et de son ouvrage « Atlas du cerveau », écrit en collaboration avec le professeur Christopher Frith. Rita Carter prend l’exemple de la maladie de Tourette dont elle décrit ainsi les manifestations : « Leurs gesticulations, les tics qui rongent leur visage, le flot d’aboiements, d’incohérences et d’obscénités qui sortent de leur bouche suscitent quelques regards indignés (…) La plupart sont d’un niveau intellectuel normal. (…) Les psychanalystes ont vu dans cette maladie l’illustration même des conséquences du refoulement de la colère. Le traitement consista donc à rechercher les « racines » de cette hypothétique colère ou à encourager le patient à l’exprimer plus ouvertement. La théorie à la base de cette thérapie se trouva irrémédiablement ébranlée par l’invention, dans les années 60, d’un médicament qui atténuait considérablement les symptômes de cette maladie, et, dans certains cas, les supprimait totalement. Ce médicament se fixait sur les récepteurs de la dopamine. Lorsque cette « écran chimique » se plaquait à la surface des cellules, celles-ci ne pouvaient être activées par la dopamine. Les neurones n’étant pas stimulés, les tics s’arrêtent. Aujourd’hui, le syndrome de Tourette est de plus en plus considéré comme l’un des multiples désordres mentaux associés aux dysfonctionnements des processus chimiques sophistiqués qui garantissent la bonne prise en compte de nos pulsions vitales. » Opposer interprétation et soins physiologiques ou psychologiques est plus que courant. Pourtant, les deux sont inséparables. Des circuits neuronaux interagissent s’ils sont parcourus suffisamment longtemps par un courant et dans ce cas, ils sont une image mentale, qu’elle soit consciente ou non. Le physique et le psychologique ne sont donc pas séparables, pas plus qu’émotions et pensées, que réel et virtuel. Rita Carter tire argument de l’efficacité des médicaments pour affirmer que, dans ce cas, il ne peut être question de cause psychologique de la maladie. C’est comme si on disait qu’un mal de tête dû à une fâcherie familiale ne pouvait être soigné par un cachet d’aspirine. D’autre part, les psychanalystes ne cherchent pas à trouver « les racines » du mal mais à aider le malade à rendre conscientes les images inconscientes. Le psychanalyste ne va pas expliquer au malade la cause de sa maladie. Rita Carter explique pourtant elle-même que le fonctionnement neurologique justifie cette démarche : « Dans certaines circonstances, la psychothérapie donne de bons résultats. Mais c’est probablement moins parce qu’elle libère nos émotions que parce qu’elle nous permet de les remonter dans le cortex où elles peuvent être traitées de manière consciente. (…) Parler, réfléchir sur nos émotions nous permet de les contrôler, de nous défaire de leur emprise. » Rita Carter examine notamment les mécanismes cérébraux des peurs irrationnelles : « Selon Freud, ces peurs irrationnelles apparaissent parce que l’objet de phobie se substitue de manière symbolique à une entité réellement effrayante, mais qui est, pour une raison ou une autre, trop gênante ou trop horrible pour être reconnue. (…) Afin de mieux comprendre ce phénomène, nous allons examiner le parcours d’une information potentiellement effrayante lorsqu’elle pénètre dans le cerveau. (…) Toutes les information sensorielles parviennent d’abord au thalamus (…) Dans le cas des stimuli émotionnels, (…) l’information est conduite à l’amygdale (système d’alarme du cerveau et générateur de réponses émotionnelles). L’itinéraire numéro un conduit à l’arrière du cerveau, au cortex visuel qui analyse l’information et transmet ses conclusions. (…) Cet itinéraire numéro un est long, sinueux et implique de nombreux arrêts. (…) C’est ici qu’intervient l’itinéraire numéro deux. Le thalamus se situe près de l’amygdale, à laquelle il est relié par un épais faisceau de neurones. L’amygdale, à son tour, est étroitement reliée à l’hypothalamus qui contrôle la réponse corporelle – affrontement ou fuite. (…) L’information circule des yeux au corps en quelques millièmes de secondes. » De ces remarques de Rita Carter, nous déduisons d’abord qu’il existe des circuits cérébraux conscients qui passent pas le cortex et des circuits cérébraux non conscients qui n’y passent pas. Nous remarquons ensuite que les différents circuits fonctionnent généralement en même temps. Le conscient ne s’oppose pas au non-conscient. Enfin, nous remarquons que le circuit non-conscient est de loin le plus rapide. Enfin, une dernière remarque qui est tout aussi générale : le non-conscient lié à un mécanisme de refoulement freudien implique généralement l’amygdale. Rita Carter rapporte ainsi : « Des recherches récentes indiquent que les souvenirs inconscients seraient conservés dans l’amygdale – une aire cérébrale dont jamais, jusqu’alors, on n’avait imaginé qu’elle pouvait être un lieu de stockage de mémoire. Selon LeDoux, l’amygdale enregistrerait les souvenirs inconscients de la même manière que l’hippocampe enregistre les souvenirs conscients. (…) Si le souvenir activé par l’amygdale est suffisamment intense, il peut devenir incontrôlable et déclencher des réactions corporelles si spectaculaires que la personne revit le traumatisme réel avec toutes ses manifestations sensorielles. Cet état psychique – un désordre posttraumatique – est manifestement lié à une expérience particulièrement terrifiante. Il arrive toutefois que ces souvenirs inconscients émergent de l’amygdale sans que surgissent simultanément les souvenirs conscients qui pourraient les associer à un événement particulier. La peur irrationnelle alors ressentie peut rester vague – et générer une simple angoisse diffuse – ou exploser soudainement – et donner une crise de panique. Si le sentiment est provoqué par un stimulus conscient, il peut se révéler être une phobie. Les souvenirs inconscients se forment plus facilement lors d’événements particulièrement stressants, car les hormones et les neurotransmetteurs qui se libèrent alors excitent l’amygdale – et affectent également le traitement des souvenirs conscients. (…) LeDoux a montré – du moins, chez le rat – qu’un stimulus conditionné (générateur de peur) n’est pas nécessairement enregistré au niveau conscient. » Rita Carter cite l’ouvrage du neurologue Joseph LeDoux intitulé « Le cerveau émotionnel » : « Le sentiment conscient d’une émotion n’est certainement pas indispensable au fonctionnement des systèmes émotionnels. La plupart des réactions émotionnelles sont générées inconsciemment. Freud avait parfaitement raison de comparer la conscience avec la partie immergée de l’iceberg mental. (…) Les connexions reliant les systèmes émotionnels aux systèmes cognitifs sont plus puissants que celles allant en sens inverse. » Comme on le constate, il n’est pas exact que les études neurologiques iraient nécessairement a contrario de toutes les approches psychologiques, en particulier de celle de la psychanalyse.

Les études des zones d’activité cérébrales nous donnent des informations sur les maladies nerveuses, nous permettant par exemple d’examiner quelles zones, quels circuits sont concernés. Rita Carter rapporte ainsi dans l’ouvrage précédemment cité : « Certaines aires d’un cerveau dépressif manifestent une hyperactivité. C’est le cas du bord extérieur du lobe préfrontal. Michael Posner et Marcus Raichle, qui exercent également à l’Ecole de médecine de l’université de Washington, ont découvert que chez les gens normaux, cette zone s’active lors de tests sollicitant la mémoire à long terme ou lors de la remémoration d’épisodes tristes de la vie. Son rôle semble donc être de conserver dans la conscience les souvenirs à long terme. Les autres régions hyperactives sont l’amygdale et le cortex cingulaire antérieur ; cette zone, qui s’éveille lorsque nous faisons un effort de concentration, est particulièrement active lorsque nous enregistrons des réactions – par exemple, la douleur – générées à l’intérieur de notre cerveau. Toutes ces régions sont interconnectées – l’activation de l’une entraîne la stimulation des autres. Selon Posner, les états dépressifs seraient causés par l’activation d’un circuit par lequel l’amygdale injecte des sentiments négatifs dans la conscience ; le lobe préfrontal extrait alors des souvenirs à long terme correspondant à ces sentiments, le cortex cingulaire antérieur s’empare de ces sentiments et empêche l’attention de se porter sur des éléments positifs, le thalamus maintenant l’activité du circuit tout entier. Si cette interprétation est correcte, elle rend compte de nombreux aspects déroutants des états dépressifs. L’action du cortex cingulaire antérieur explique pourquoi les remèdes habituels à la tristesse sont inopérants. (…) L’implication de l’amygdale explique la tristesse apparemment gratuite associée à cet état. Nous l’avons vu, l’amygdale ne génère pas de concepts et produit seulement des émotions. Elle explique également l’efficacité des médicaments qui augmentent la concentration des neurotransmetteurs : ils activent les aires qui doivent être activées et désactivent celles qui doivent être désactivées. »

Les études en neurosciences expliquent donc à la fois l’efficacité des méthodes psychanalytiques et celles des médicaments. Elles n’opposent pas le niveau psychologique et le niveau physiologique. Les neurosciences justifient l’idée que laisser la pensée se promener sans être guidée par la réflexion permet d’évoquer d’anciens souvenirs qui nous dérangent et dont on ne se rappelle plus. Rita Carter rappelle ainsi que « Les réminiscences cachées induisant des sentiments de peur sont vraisemblablement stockées dans l’amygdale plutôt que dans le cortex. Inutile d’y penser car l’activité corticale tend à réduire l’activation de l’amygdale. Voilà sans doute pourquoi les souvenirs de traumatismes enregistrés dans l’amygdale semblent resurgir dans la conscience lorsque nous nous relaxons et laissons notre esprit vagabonder, comme dans la technique psychanalytique d’association libre. » Loin d’opposer psychisme et fonctionnement matériel du cerveau, les études récentes en neurosciences, couplées à la psychologie cognitive, semblent donner une base matérielle à la fois au processus conscient de l’intelligence et au processus inconscient. Le monde fictionnel (inconscient) a une base matérielle aussi solide que la conscience. Il semble même être l’univers sur lequel se fonde la conscience, un univers agité qui serait la base, par un processus permanent d’auto-organisation, de toutes les pensées conscientes. Les pensées inconscientes auraient une capacité à s’autodétruire à grande vitesse et la pensée consciente serait l’inhibition de cette autodestruction. La réalité de l’effet de pensées fictionnelles sur notre cerveau est bien connue, puisque nous pouvons les produire nous-mêmes. C’est la source de l’effet que produisent sur nous les images fictions de la télé ou les sons de la radio. Ces images et ces sons s’adressent au moins autant à notre conscience qu’à notre inconscient.

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  • Il faut d’abord rappeler que les thèses de Freud n’opposaient nullement psychologie et neurosciences, fondement psychique et fondement matériel du cerveau. Freud a reçu une formation approfondie en neurosciences et a même commencé à faire des découvertes dans ce domaine au début de sa carrière. Son texte intitulé « Esquisse pour une psychologie scientifique » rappelle ses premières études couronnées de succès et concernant les neurones. Les processus psychiques y sont décrits comme des états fondés sur la physique des neurones. D’autres travaux ont trait aux propriétés anesthésiques de la cocaïne, lorsque Freud était interne dans un service psychiatrique à l’Hôpital général de Vienne, ou encore aux effets psychologiques des lésions physiologiques du crâne. Son texte intitulé « Contribution à la conception des aphasies » (datée de 1891) cherche à construire un pont entre neurologie et psychologie. Il n’a jamais cédé à la propension courante dans le grand public d’opposer physiologie et psychologie. Très longtemps, on a considéré que des maladies psychologiques étaient inexistantes et imaginaires. Inversement, on a longtemps considéré que les dites « vraies maladies » étaient purement physiques et seulement curables en traitant le corps de l’individu.

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