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Le matérialisme marxiste, d’après Boukharine

mardi 6 mai 2008, par Robert Paris

Lire sur le site :

1-5-1 La discontinuité, une question philosophique

1-5-2 Qu’est-ce que la continuité ?

1-5-3 Une vieille question

1-5-4 L’illusion du continu

1-5-5 Continuité du vivant ?

1-5-6 Des objets mathématiques continus ou discontinus ?

1-5-7 Le quanta, ou la mort programmée du continu en physique

1-5-8 Pourquoi la notion de continu fait de la résistance ?

1-5-9 La continuité, une propriété mathématique ?

1-5-10 Continuité et discontinuité sont incompatibles

1-5-11 Discontinuité de l’univers et structures hiérarchiques

1-5-12 La discontinuité de la vie : de la création d’espèces à la création de l’homme et à la création humaine

1-5-13 Les paradoxes de Zénon, preuve de la discontinuité dialectique

Extraits de "la théorie du matérialisme historique" :

"La théorie des transformations par bonds et la théorie des transformations révolutionnaires dans les sciences sociales. - Il nous reste maintenant à examiner le dernier côté de la méthode dialectique, à savoir la théorie des transformations par bonds. Comme on sait, il existe une opinion très répandue, suivant laquelle la nature ne fait pas de bonds (natura non facit saltus). Cette sage locution est mise habituellement en avant pour prouver d’une façon a solide » l’impossibilité de la Révolution, bien que les Révolutions aient lieu quand même, en dépit de tous les professeurs bien pensants. Mais, en réalité, la nature est-elle aussi modérée et ordonnée qu’on l’affirme ?

Hegel a écrit à ce sujet dans sa Science de la Logique (Wissenschaft der Logik, Hegels Werke 2e édition, v. III, page 434) : « On dit que la nature ignore les bonds, et cela est clair lorsqu’il s’agit d’une simple apparition ou disparition, dans le sens d’un développement graduel ; or, le changement n’est pas seulement quantitatif, mais aussi qualitatif, et consiste dans la naissance de quelque chose de nouveau, d’autre, dans la rupture de la forme ancienne de l’être. »

Que signifie tout cela ?

Hegel parle du passage de la quantité à la qualité. Nous allons l’expliquer par un exemple très simple. Supposons que nous chauffions de l’eau. Aussi longtemps que la température reste inférieure à 1 000, elle ne bout pas et ne se transforme pas en vapeur. Ses parcelles s’agitent de plus en plus rapidement, mais elles ne surgissent pas à sa surface à l’état de vapeur. Nous n’observons ici qu’un changement de quantité, les parcelles s’agitent de plus en plus rapidement, la température monte, mais l’eau reste de l’eau, avec toutes ses qualités. La quantité change sans cesse, mais la qualité reste la même. Mais lorsque nous avons amené l’eau à la température de 1 000, c’est-à-dire jusqu’au point « d’ébullition », elle commence à bouillir tout à coup, comme si ses parcelles, qui tournaient avec une vitesse vertigineuse, avaient perdu la tête et sauté à la surface sous forme de billes de vapeur. L’eau cesse d’être eau : elle devient vapeur, gaz. C’est une matière nouvelle, ayant des qualités nouvelles. C’est ici que nous voyons deux particularités principales dans le processus de transformation.

Premièrement, à un certain degré du mouvement, les transformations quantitatives provoquent les changements qualitatifs (ou, comme on dit brièvement : « la quantité se change en qualité ») ; deuxièmement, ce passage de la quantité à la qualité se fait par un bond, la continuité et la « gradualité » étant tout d’un coup troublées. L’eau ne se transforme pas constamment et avec une sage progression d’abord en une « petite » vapeur qui est devenue ensuite « grande ». Elle n’a pas bouilli jusqu’à un certain moment, mais elle s’est mise à le faire aussitôt qu’elle est arrivée à un certain « point ». Et c’est cela qui s’appelle un bond.

La transformation de la quantité en qualité est une des lois essentielles du mouvement de la matière, qu’on peut suivre dans la nature et dans la société, littéralement pas à pas. Suspendez un poids à une ficelle et ajoutez-y peu à peu un poids supplémentaire par petites quantités. Jusqu’à une certaine limite, la ficelle « tient », mais aussitôt que vous aurez dépassé une certaine limite, elle casse instantanément (« par bond »). Condensez la vapeur dans une chaudière. Jusqu’à un certain moment, tout ira bien ; seule, l’aiguille du manomètre (instrument qui indique la pression Je la vapeur) marquera un changement quantitatif de la pression exercée par la vapeur sur les parois de la chaudière. Mais aussitôt que l’aiguille aura dépassé une certaine limite, la chaudière éclatera. La pression de la vapeur aura été un tout petit peu plus grande que la résistance des parois. Jusqu’à ce moment, les changements quantitatifs n’ont pas amené un « bond », un changement qualitatif, mais arrivée à un certain point, la chaudière a éclaté. Plusieurs hommes n’arrivent pas à soulever une pierre, un homme de plus se joint à eux, ils ne la soulèvent pas encore, une faible femme survient et tous ensemble soulèvent la pierre. On a eu besoin ici d’un tout petit supplément de force, et avec lui, on a pu soulever la pierre. Prenons encore un exemple dans le domaine des sentiments humains. Il existe un conte de Léon Tolstoï intitulé Trois pains et une brioche, dont voici le sujet : un homme avait faim et n’arrivait pas à se rassasier ; il mange un pain et a encore faim ; il en mange un autre et a toujours faim ; de même après le troisième ; mais lorsqu’il a mangé la brioche, il sent tout à coup qu’il n’a plus faim. Il se met alors à s’injurier pour ne pas avoir mangé d’abord la brioche : je n’aurais pas eu besoin, dit-il, de manger les trois pains. Cependant, il est clair que cet homme se trompe. Ici aussi, le changement qualitatif, le passage du sentiment de la faim à celui de la satiété, se produit plus ou moins par « bond » (après la brioche). Mais ce changement qualitatif a été, préparé par un changement quantitatif : s’il n’avait pas mangé les pains, la brioche ne l’aurait pas rassasié.

Nous voyons ainsi qu’il est absurde de nier les « bonds » et de parler seulement de la sage progression. En réalité, nous avons affaire aux bonds très souvent dans la nature et le dicton suivant lequel « la nature ne fait pas de bonds » n’est que l’expression d’une crainte des « bonds » dans la société, c’est-à-dire l’expression de la peur des révolutions.

Il est caractéristique de constater que les anciennes théories bourgeoises touchant le problème de l’origine du monde étaient des théories catastrophiques, certes très naïves et inexactes. Telle, par exemple, la théorie de Cuvier. Elle a été remplacée ensuite par la théorie de l’évolution qui a apporté beaucoup de nouveau, mais qui, de parti pris, niait les bonds. En géologie, par exemple, telles sont les théories de Lyell (Principles of Geology), mais, dès la fin du siècle passé, on voit apparaître de nouveau des théories qui reconnaissent le rôle important des bonds. Telle la théorie du botaniste De Vries (La théorie des Mutations : « mutations » - chan­ge­ment subit), qui affirme que, de temps en temps, à la base de changements précédents, des transformations subites se produisent, qui, ensuite, se consolident, et deviennent le point de départ d’une évolution nouvelle. On ne va. pas loin aujourd’hui avec les anciennes conceptions qui niaient les « bonds ». Ces conceptions (Leibnitz dit, par exemple : « Tout va par degrés dans la nature et rien par sauts ») ont évidemment leur source dans le conservatisme social.

Si les savants bourgeois nient le caractère contradictoire de l’évolution, ils le font par peur de la lutte de classe et par désir de. masquer les contradictions sociales. De même, la crainte des bonds est basée sur la peur de la révolution. Toute cette sagesse se réduit au raisonnement suivant - la nature ignore les bonds qui n’existent et ne peuvent exister nulle part. Donc, les prolétaires, ne vous avisez pas de faire la Révolution !

Mais on voit ici avec évidence à quel point la science bourgeoise contredit les postulats scientifiques les plus essentiels. En effet, tout le monde sait qu’il y a eu un grand nombre de révolutions. Essayez de nier la Révolution anglaise ou la grande Révolution française ou encore celle de 1848, ou, enfin, la Révolution russe de 1917-1921. Et si ces bonds ont lieu et ont eu lieu dans la vie sociale, ce n’est pas à la science de le « nier », c’est-à-dire de se cacher devant la réalité comme l’autruche, mais de comprendre ces bonds et de les expliquer.

Les révolutions dans la société sont l’équivalent des bonds dans la nature. Elles ne sont pas dues à des surprises. Elles sont préparées par toute la marche de l’évolution antérieure, de même que l’ébullition de l’eau est préparée par le chauffage ou l’explosion d’une chaudière par la pression croissante de la vapeur sur ses parois. La révolution, dans la société, est sa reconstruction, « le changement du système au point de vue de sa structure » ; elle arrive infailliblement à la suite d’une contradiction entre la structure de la société et les nécessités de son développement.

Nous dirons plus loin comment cela se Produit. Pour l’instant, il faut que nous sachions une chose : « tant dans la société que dans la nature, certaines choses se font par sauts ; dans la société aussi bien que dans la nature, ces sauts sont préparés par la marche antérieure des choses ou, en d’autres termes, dans la société et dans la nature l’évolution (développement graduel) mène vers la révolution (bonds) : les bonds présupposent un changement continu, et le changement continu conduit aux bonds. Ce sont deux moments nécessaires du même processus ». (Plékhanov : Critiques de nos critiques, 1903.)

Le problème des contradictions dans l’évolution et des bonds constitue un des points essen­tiels de la théorie. Toute une série d’écoles et de tendances bourgeoises peuvent être hostiles a la téléologie, favorables au déterminisme, etc. Mais elles butent chaque fois qu’elles touchent à ce problème. La théorie de Marx n’est pas une théorie évolutionniste, mais révolutionnaire. C’est pour cette raison qu’elle est inacceptable pour les théoriciens de la bour­geoisie. Et c’est pourquoi ils sont prêts à tout « admettre » de cette théorie, à l’exception... de la dialectique révolutionnaire. Leur critique du marxisme suit d’habitude la même ligne. Ainsi, par exemple, le professeur allemand Werner Sombart s’incline avec respect devant Marx aussi longtemps qu’il parle d’évolution, mais il commence immédiatement à l’attaquer lorsqu’il aperçoit les éléments révolu­tionnaires du marxisme. Des théories entières sont forgées à cet effet. Marx, voyez-vous, est un savant pour autant qu’il est évolutionniste, mais aussitôt qu’il devient, même en théorie, révolutionnaire, il cesse d’être savant, il se laisse emporter par des passions révolution­naires et abandonne la science. M. Pierre Strouvé, ex-marxiste, auteur du premier manifeste de la social-démocratie russe, qui est devenu ensuite leader monarchiste et principal théoricien de la contre-révolution, a aussi commencé sa critique de Marx par celle de la théorie des bonds. Plékhanov, qui était alors révolutionnaire, a écrit à ce sujet . « M. Strouvé s’est chargé de nous montrer que la nature ne fait pas de bonds, et que l’intellect (la raison) ne les souffre pas. Comment cela se fait-il ? Peut-être n’a-t-il en vue que son propre intellect qui, en effet, ne souffre pas de bonds pour cette très simple. raison que M. Strouvé, comme on dit, ne peut pas souffrir une certaine dictature (Critique de nos critiques). La soi-disant « école organique », les « positivistes », les partisans de Spencer, les évolutionnistes, etc., seront tous adversaires des bonds, car ils n’aiment pas « une certaine dictature ».

1 Message

  • Le matérialisme marxiste, d’après Boukharine 23 août 2009 20:59, par MOSHE

    Mais on voit ici avec évidence à quel point la science bourgeoise contredit les postulats scientifiques les plus essentiels. En effet, tout le monde sait qu’il y a eu un grand nombre de révolutions. Essayez de nier la Révolution anglaise ou la grande Révolution française ou encore celle de 1848, ou, enfin, la Révolution russe de 1917-1921. Et si ces bonds ont lieu et ont eu lieu dans la vie sociale, ce n’est pas à la science de le « nier », c’est-à-dire de se cacher devant la réalité comme l’autruche, mais de comprendre ces bonds et de les expliquer.

    Les révolutions dans la société sont l’équivalent des bonds dans la nature. Elles ne sont pas dues à des surprises. Elles sont préparées par toute la marche de l’évolution antérieure, de même que l’ébullition de l’eau est préparée par le chauffage ou l’explosion d’une chaudière par la pression croissante de la vapeur sur ses parois. La révolution, dans la société, est sa reconstruction, « le changement du système au point de vue de sa structure » ; elle arrive infailliblement à la suite d’une contradiction entre la structure de la société et les nécessités de son développement

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