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La révolution prolétarienne en Asie à la fin de la deuxième guerre mondiale

samedi 8 janvier 2011, par Robert Paris

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La révolution prolétarienne en Asie

Un dirigeant bourgeois déclarait : « le Japon vaincu a gagné. Là où les japonais sont passés, ils ont démoli l’idée de la supériorité du colonialisme occidental ». Le 16 août 45, c’est la défaite japonaise. Ce même mois éclatent des mouvements insurrectionnels en même temps en Indonésie, en Corée, au Vietnam. Il ne s’agit pas de mouvements de guérillas paysannes comme on l’a souvent présenté pour dire que la direction nationaliste était une fatalité. Dans les trois cas, ces mouvements ont lieu dans les grandes villes, et dans les trois cas ils sont essentiellement populaires et même prolétariens.

Indonésie
C’est en Indonésie que la révolution a commencé. Août 1945 au départ des japonais, quand les Hollandais à peine ressortis de prison veulent remettre en place la dictature coloniale, les indépendantistes et les staliniens d’Indonésie prennent les armes et le pouvoir. Ils proclament immédiatement l’indépendance mais ils ne parviendront à virer complètement le colonialisme hollandais qu’en 1949. Le courant nationaliste bourgeois de Soekarno, le parti national, est loin d’être le seul. Bien que décapité par une répression féroce des hollandais lors de l’insurrection de 1928 le PKI, le parti communiste est au moins aussi puissant et beaucoup plus influent dans la classe ouvrière. Sa stratégie est le soutien total à Soekarno au point que le parti communiste met toute son énergie freiner la lutte des ouvriers et des paysans, à empêcher les occupations d’usines, et de terres des plantations étrangères et des grands propriétaires, à justifier le rachat des propriétés nationalisées par l’Etat, à justifier le désarmement des travailleurs et la formation de l’armée bourgeoise. Rapidement les forces nationalistes se trouvent circonscrites dans l’île de Java, la plus peuplée. Mais même là, une insurrection populaire partie de Madium conteste le pouvoir de Soekarno. Le parti communiste, bien que réticent à mener une politique offensive contre la bourgeoisie nationaliste, est porté à la tête de l’insurrection par les masses populaires. Celle-ci fut noyée dans le sang par l’armée de Soekarno et les militants du parti communiste sont pourchassés. Un avant goût de ce qui allait se passer des années plus tard où cette même armée assassinera le parti communiste indonésien qui était le plus grand parti communiste de tous les pays du bloc non communiste, faisant en trois mois un véritable massacre, des centaines de milliers de victimes, dans les rangs de ce parti qui comptait 15 millions de membres en comptant toutes les associations qu’il dirigeait. Un parti communiste qui avait pourtant été à nouveau un soutien sans faille au régime nationaliste qui cependant n’était qu’une féroce dictature qui s’est contentée de faire passer l’exploitation pétrolière de la compagnie Shell à la Standard Oil et de surexploiter violemment la population.

Inde

Les Anglais constatant qu’il y a un mouvement révolutionnaire irrésistible, préfèrent céder le pouvoir d’eux-mêmes à des nationalistes avec lesquels ils tentent des accords pour conserver leurs intérêts économiques plutôt que de risquer que les masses populaires ne s’embrasent. Le travailliste, le major Attlee qui a succédé à Churchill déclare qu’il craint un soulèvement révolutionnaire des masses en Inde et c’est comme cela qu’il obtient très rapidement l’accord de la bourgeoisie anglaise pour céder à toute vitesse l’indépendance ce que l’Angleterre n’envisageait absolument pas un an plus tôt. En octobre 1946 il explique à la chambre que tout retard dans l’accession à l’indépendance provoquera des graves troubles révolutionnaires selon le compte rendu de la mission ministérielle qu’il a envoyée sur place et que selon lui il sera inutile et impossible d’amener suffisamment de renforts sur place. Il est certain que la population anglaise qui réclamait d’abord et avant tout sa démobilisation et qui venait de faire chuter Churchill le représentant de tous les sacrifices consentis au nom de l’effort de guerre ne se sentait pas prête à verser son sang pour lutter contre la population de l’Inde soulevée. Et en février 47 à la chambre des lords Pethic-Lawrence déclare que l’on a déjà trop tardé que selon ses termes « il existe en Inde une situation et un danger révolutionnaire extrême, que si le transfert du pouvoir ne s’effectue pas à bref délai la révolution dont l’éruption a été momentanément retardée par l’annonce de la préparation de l’indépendance par la mission ministérielle éclatera inévitablement ». L’exemple Birman montre toute l’utilité d’aller vers l’indépendance qui a permis en janvier 1947 un rapprochement entre l’Angleterre et le nationaliste Ang San ce qui leur a permis de casser l’alliance entre les nationalistes modérés et radicaux.

En Inde la direction incontestée de la bourgeoisie nationale est le parti du congrès de Gandhi. Sa position est caractéristique vis à vis de la classe ouvrière : aucune indépendance syndicale. Ainsi la seule organisation syndicale qui lui soit liée, celle des ouvriers du textile d’Ahmedabad qui lui sont liées, est organisées syndicalement au sein du parti séparément du reste du mouvement ouvrier qui appartient à une fédération unifiée regroupant tous les autres syndicalistes des staliniens aux réformistes et aux militants radicaux. Le mouvement ouvrier organisé compte autant de membres que le parti du congrès soit 400 000 membres chacun en 1935. Mais plus la revendication politique devient prépondérante, plus la distance s’accroît en faveur de la formation nationaliste bourgeoise faute d’une politique du mouvement ouvrier. Directement lié aux propriétaires fonciers, industriels et commerçants, le parti du congrès est réticent à inclure toute mesure sociale y compris un programme agraire dans ses revendications ce qui laisserait une énorme marge pour un mouvement ouvrier révolutionnaire afin de s’adresser à une paysannerie en révolte. Tout mouvement à caractère révolutionnaire contre l’impérialisme anglais déborderait inévitablement le mouvement politique bourgeois puisque celui-ci s’interdit toute insurrection armée contre les anglais. Le mouvement nationaliste de Gandhi appelle les masses au pacifisme sous des prétextes philosophiques. N’oublions pas que cette philosophie n’avait pas empêché Gandhi de choisir d’appeler les Indiens à soutenir l’effort de guerre de l’impérialisme britannique pendant la première guerre mondiale. Par contre, la montée du mouvement indépendantiste avant guerre va le contraindre à une position plus radicale. En octobre 1939, 90 000 ouvriers d’industrie de Bombay participent à une grève politique contre la guerre qui va obliger le parti du congrès à une petite déclaration de non coopération à la guerre aux côtés des anglais. C’est seulement en 1941 qu’il peut à nouveau offrir sa coopération à l’effort de guerre anglais. Mais, de 1942 à 1944, l’impérialisme anglais ne veut qu’écraser le mouvement nationaliste et pratique des arrestations massives de ses dirigeants comme des militants plus radicaux. Et ce jusqu’à la fin de la guerre. C’est pour négocier avec eux de leur donner le pouvoir à l’indépendance que l’impérialisme anglais les fait libérer en 1945. L’année 1946 est marquée par la montée des luttes ouvrières et par une véritable maturation révolutionnaire qui débute par une mutinerie militaire. Les marins d’une caserne d’entraînement de Bombay manifestent leur mécontentement le 18 février 1946. Le lendemain il s’agit déjà d’un véritable soulèvement de plus de 20 000 marins casernés à Bombay et de 20 bâtiments ancrés dans le port. Les marins soulevés élisent un comité central de grève. Et à Karachi des troubles semblables se produisent. Face à la menace de répression violente le comité central de grève de la flotte en appelle aux travailleurs. Le parti du congrès et la ligue musulmane, les organisations indépendantistes de la bourgeoisie refusent leur soutien au soulèvement. Les 22 et 23 février la bataille fait rage dans Bombay où la population ouvrière qui a pris le parti des mutinés est violemment réprimée : 250 morts. Parti du Congrès et Ligue musulmane contraignent finalement les marins à se rendre et le comité de grève déclare : « nous nous rendons à l’Inde mais pas à l’Angleterre ». Les mutins sont sévèrement condamnés par les partis bourgeois. Gandhi les traite de « racaille » et de combinaison impie d’hindous et de musulmans ». Les dirigeants musulmans déclarent que la flotte doit être disciplinée. C’est là le point commun que ces partis bourgeois ont avec l’Angleterre : la crainte commune du déclenchement d’un mouvement de masse révolutionnaire. Et cela alors qu’ont lieu aussi des troubles dans l’armée anglaise des Indes. Les tommies qui veulent rentrer plus vite et sentent que ça va chauffer manifestent pour rentrer plus vite en Angleterre que ce soit à Delhi ou dans l’Uttar Pradesh. Au même moment, les luttes grévistes des travailleurs sont au point le plus élevé jamais atteint avec la grève insurrectionnelle de deux millions de travailleurs dans un climat de tension extraordinaire.

Pour faire diversion ces formations nationalistes, la Ligue musulmane et le Hindu Masahabha, organisent des manifestations d’opposition inter-ethnique, principalement dans le Bengale et dans le Bihar avec des heurts sanglants entre les communautés religieuses. La Ligue musulmane annonce qu’elle réclame la partition du pays sur des bases religieuses hindous d’un côté et musulmans de l’autre. Cette idée a été en fait discutée par la Ligue à Londres et c’est l’impérialisme anglais qui en a fait lui-même la suggestion pour détourner le mécontentement.

Malgré la répression et malgré les diversions racistes, dans les mois qui suivent, le pays plonge dans le soulèvement et le chaos. Dans des régions entières, plus personne n’obéit plus à l’administration colonialiste. Dans ces conditions, l’Angleterre accélère à toute vitesse le plan d’accession à l’indépendance. Signé début juillet 1947, le plan de partage en Inde et Pakistan, est adopté le 18 juillet et le nouveau pouvoir installé le 15 août 1947. On n’aura jamais vu un pouvoir colonial aussi pressé de donner sa place !

La menace prolétarienne en Inde était tout ce qu’il y a de plus sérieuse. Les salariés représentaient 55% de population des villes et les travailleurs indépendants n’exploitant personne 32% alors que les employeurs n’y étaient que 1%. L’essentiel du prolétariat travaillait dans de grandes entreprises industrielles et près des trois quarts vivaient dans de très grandes cités. Et la lutte s’est déroulée essentiellement dans les villes. Il y aurait eu pour une révolution prolétarienne un énorme potentiel de soutien d’une paysannerie très exploitée et révoltée. L’influence de la grande bourgeoisie sur le petite et moyenne était faible et c’est l’absence politique des travailleurs alors que les possédants ont eu des dirigeants de haut niveau capables d’unir toutes les classes possédantes indiennes qui a permis aux grands propriétaire, banquiers et grands commerçants de tenir le haut du pavé. Le parti communiste indien ne risquait pas de représenter même de manière déformée une politique de classe pour les travailleurs, lui qui proclamait vouloir « un gouvernement de démocratie populaire qui sera celui de tous les groupes, individus et partis démocratiques représentant les ouvriers, les paysans, les classes moyennes et la bourgeoisie nationale, celle qui est favorable à une véritable industrialisation du pays et à l’indépendance de l’Inde ». Pour se donner un visage plus radical que celui qu’il a eu au moment de l’indépendance, le parti communiste soutient un soulèvement paysan armé de deux régions en 1948 l’Andhra et Telengana où sur un territoire de 4000 km² 2000 villages sont organisés en comités populaires, soulèvement qui est réprimé dans le sang par la nouvelle armée de l’Inde indépendante, en guise d’avertissement aux couches populaires. La classe ouvrière a très vite eu à s’opposer à ce nouveau pouvoir avec notamment une grande grève générale de la ville de Calcutta.

Et l’absence d’une politique ouvrière indépendante n’est pas due à l’absence de soutien qu’il rencontrerait dans la population. Ainsi aux première élections générales en Inde, le parti communiste recueille quand même plus de 6 millions de voix et quatre autres groupes se réclamant de l’extrême gauche font respectivement 2,5 millions de voix, 1,1 millions, un million et 400 000 voix à rajouter aux 22, 8 millions de voix obtenues par l’opposition socialiste et communiste.

Citons l’ouvrage de Charles Bettelheim « L’Inde indépendante » :
« La naissance de L’union indienne est intimement liée à l’action du Congrès national indien (parti du Congrès). Cette action elle-même n’a pu aboutir que parce que, sur les ruines de l’ancienne société, s’étaient développées des forces sociales nouvelle, une bourgeoisie et un prolétariat, qui devaient s’opposer de façon de plus en plus active à la domination étrangère. (…) Au cours d’une première période, qui s’étend jusqu’à 1905, le parti du Congrès a été, essentiellement, le porte-parole de la grande bourgeoisie indienne et des couches supérieures des classes moyennes cultivées. Il se fixait pour but l’indépendance nationale. Il désirait voir les Britanniques mettre en œuvre une politique de réformes sociales et de progrès économique. (…) En 1905, année de la première victoire d’un Etat d’Asie, le Japon, sur une puissance européenne et année de la première révolution russe, le parti du Congrès se prononce pour le boycott économique des Anglais afin de protester contre le partage du Bengale. (...) Pendant la guerre de 1914-18, le parti du Congrès se prononce pour le soutien de la guerre, Gandhi lui-même demande aux Indiens de s’engager dans l’armée anglaise. A la fin de la guerre mondiale, le parti du Congrès est prêt à accepter, avec quelques réserves, les réformes promulguées par le gouvernement britannique. (…) Cependant, le mouvement des masses (mouvement qui se manifeste principalement par un puissant essor des grèves ouvrières), la mise en œuvre par le gouvernement britannique d’une politique de répression, puis la vague d’indignation que cette répression suscite dans la population indienne conduisent le parti du Congrès à raidir ses positions. Ces positions plus combatives sont abandonnées par Gandhi en 1922. Tout semble indiquer que ce revirement correspond à la crainte de voir le Congrès débordé par l’action des masses. Cette interprétation est celle que Jawaharlal Nehru lui-même semble admettre (dans « Une autobiographie »). Peu à peu, cependant, l’activité syndicale et politique de la classe ouvrière indienne prend de la force. Les organisations syndicales se multiplient et deviennent permanentes. Le Gouvernement doit même reconnaître officiellement leur existence par le Trade Union Act (1926) qui, d’ailleurs, impose de nombreuses limitations à la liberté et à l’action syndicales. Au cours des années 1922-27, le Trade Union Congress se remplit d’une vie syndicale réelle et, en 1927, il compte 57 syndicats affiliés et 150.000 membres environ. La direction du mouvement syndical échappe alors, progressivement, au parti du Congrès et passe à des syndicalistes ainsi qu’à des militants se réclamant du socialisme ou du mouvement communiste indien. L’essor syndical se poursuit malgré une répression sévère. De nouvelles centrales se forment. Parallèlement, sur le plan politique, on assiste à la naissance des partis ouvriers et paysans nés de la jonction des militants les plus combatifs du mouvement syndical et des éléments de la gauche du parti du Congrès. D’abord constitué sur une base provinciale (au Bengale, à Bombay, dans les Provinces-Unies, au Pendjab, etc…), ces partis s’unissent pour former en 1928 le parti pan-indien des ouvriers et des paysans.(…)
En 1935, avec la promulgation du Government of India Act, la partie « provinciale » de cet acte va donner l’occasion au parti du Congrès de participer pour la première fois sur une large échelle à la gestion des affaires publiques. (…) Sur le plan syndical, l’événement important est la fusion qui a lieu en 1935, du Red Trade Union Congress, centrale à direction communiste qui s’était formée en 1930, et du All India Trade Union Congress. En 1938, la fusion s’effectue aussi avec la National Federation of Trade Unions à direction réformiste. Le mouvement syndical indien est alors unifié à l’exception de l’Association des travailleurs du textile d’Ahmedabad crée par Gandhi et qui est toujours restée en dehors du mouvement ouvrier et compte environ 400 000 membres en 1938-39. Au sein du parti du Congrès, les idées socialistes trouvent un écho. Leurs partisans se regroupent dans le parti socialiste du Congrès (formé en 1934). (…)
La Ligue musulmane avait été fondée en 1906 à l’initiative des autorités britanniques. Celles-ci cherchaient à opposer une force nouvelle au Congrès dont l’orientation leur déplaisait de plus en plus. (…) Les élections ont lieu en 1937 dans les différentes « provinces ». Ces élections, tenues sur une base censitaire, aboutissent à une victoire écrasante du Congrès. La Ligue musulmane, par contre, n’obtient que de maigres résultats : 4,6% du total des votes musulmans. L’accession du parti du Congrès aux gouvernements de la majorité des Provinces accroît considérablement son prestige. En 1938-39, le Congrès est devenu un parti de masse comptant 4 400 000 membres, contre environ 500 000 trois ans plus tôt. L’action pratique du parti du Congrès à travers les gouvernements provinciaux qu’il dirige se trouve doublement limitée : par les pouvoirs restreints dont ces gouvernements disposent et par la différenciation politique qui ne tarde pas de s’opérer à nouveau au sein du parti. (…) La majorité des cadres dirigeants du parti du Congrès étaient étroitement liés aux propriétaires fonciers, aux industriels et aux commerçants indiens et n’étaient donc pas particulièrement disposés à promouvoir les mesures qui, comme une réforme agraire quelque peu profonde, ou des moratoires importants accordés aux paysans écrasés par les dettes ou des augmentations de salaires, etc, auraient porté préjudice aux intérêts matériels de la bourgeoisie indienne. Bien entendu, les masses qui avaient soutenu le parti du Congrès s’attendaient à un changement plus sensible de leurs conditions d’existence, d’où l’apparition d’une certaine désillusion. Comme le disait Jawaharlal Nehru : « Le progrès était lent et le mécontentement se fit jour. » (…)
Au début de la seconde guerre mondiale, le parti du Congrès prend une position de principe radicalement différente de celle adoptée en 1914-18. Tandis que le Congrès avait alors apporté son concours à la guerre, le Comité déclare qu’il « ne peut s’associer à une guerre de caractère impérialiste et dont le but est de consolider l’impérialisme en Inde ». (…) La classe ouvrière indienne prenait elle-même l’initiative de la « non-coopération » : elle déclenchait sur l’initiative de ses propres organisations (et sans l’accord du parti du Congrès) une grève pacifique de protestation contre la guerre. Comme le note justement R. Palme-Dutt, « cette grève du 2 octobre 1939, à laquelle participèrent 90 000 ouvriers de l’industrie de Bombay, a été la première grève contre la guerre dans l’histoire du mouvement ouvrier mondial. » (…) Le refus de coopération du parti du Congrès se limite à la démission des ministères provinciaux en octobre 1939. (…) En juillet 1940, le parti du Congrès change d’attitude. Il offre sa coopération à l’effort de guerre, à condition que soit reconnu le principe de l’indépendance de l’Inde (…) Cette proposition est rejetée par le gouvernement britannique. Les propositions britanniques sont unanimement rejetées par le Congrès. (…) Au cours de l’été 1941, l’extension de la guerre à l’Union soviétique puis en décembre de cette même année, l’entrée en guerre du Japon contre les Etats-Unis amènent la majorité de la direction du Congrès à réviser encore une fois de position à l’égard de la guerre. Fin décembre 1941, le Congrès offre sa coopération aux Nations Unies. (…) Finalement c’est la politique de Gandhi qui l’emporte avec le vote de la résolution d’août 1942. Cette résolution déclare que le Congrès ne veut nuire ni « à la défense de la Chine et de la Russie » ni « à la campagne de défense des Nations Unies ». (…) La déclaration de Nehru au cours du débat où cette résolution été adoptée est particulièrement significative : « Cette résolution n’est pas une menace ; c’est une invitation et une explication, c’est une offre de coopération. » Le gouvernement britannique, loin d’interpréter ainsi la déclaration du 8 août 1942 (la « lutte non-violente » de Gandhi), y trouve une occasion de déclencher une vaste opération de répression. (…) Entre août 1942 et la fin de l’année, les manifestations entraînent, d’après les chiffres officiels, plus de 60 000 arrestations, tandis que 940 personnes sont tuées et 1 630 blessées à la suite d’actions de répression menées par la police ou les forces militaires. La répression se poursuivra jusqu’à la fin de la guerre. Le 6 mai 1944, au moment où la guerre se termine en Europe, Gandhi est libéré pour raison de santé et il annonce que la partie de la résolution d’août 1942 relative à la désobéissance civile est annulée. (…) La formation en Grande-Bretagne d’un gouvernement travailliste, à la suite des élections de l’été 1945, n’accélère pas l’accession de l’Inde à l’indépendance. (…)
Les premiers mois de l’année 1946 sont marqués par deux événements qui influencent sérieusement l’évolution à venir : la tenue des élections aux assemblées législatives et d’importants soulèvements dans la Royal Indian Navy. Aux élections aux assemblées provinciales (élections toujours tenues sur une base censitaire et auxquelles ne peuvent participer que 11% de la population), le Congrès obtient 930 sièges (et 55,5 ù des voix) et la Ligue musulmane obtient 427 des 507 sièges destinés aux musulmans. (…) ces élections mettent en lumière le caractère « représentatif » de ces organisations mais ne suffisent pas à inciter le gouvernement britannique à prendre l’initiative de nouvelles discussions sur le problème de l’indépendance indienne. Cependant, depuis de longs mois, on assiste à une maturation révolutionnaire qui est accélérée par l’action syndicale et ouvrière. Le 18 février les marins d’un centre d’entraînement de Bombay manifestent leur mécontentement, nombre de leurs doléances n’étant pas satisfaites depuis longtemps. Dès le 19 au matin, on est en présence d’un véritable soulèvement auquel participent plus de 20 000 marins casernés à Bombay et dans ses environs ainsi que 30 bâtiments à l’ancre dans le port. Les marins soulevés élisent un Comité central de grève. (…) Le 21 février au matin, la bataille s’engage. Le Comité central de grève de la Flotte fait appel au soutien de la population et des organisations politiques. Le Congrès et la Ligue musulmane se refusent à apporter tout soutien aux marins ; par contre, les syndicats de Bombay et le parti communiste leur apportent leur concours et décident d’une grève générale qui commence effectivement le 22 février. Les 22 et 23 février, la bataille fait rage dans Bombay et une répression, massive et brutale, s’abat sur la population, faisant plus de 250 morts. Le Congrès et la Ligue font alors pression sur le Comité central de grève pour que les marins se rendent. Le Comité central de grève décide finalement de céder, en déclarant : « Nous nous rendons à l’Inde, non à l’Angleterre. » Gandhi condamne sévèrement la « combinaison impie » des hindous et des musulmans qui, si elle avait triomphé aurait « livré l’Inde à la racaille », tandis que Valabhbhai Patel déclare que « la flotte doit être disciplinée. » Ainsi se confirme la volonté de la direction du Congrès d’éviter le déclenchement ou l’expansion d’un mouvement de masse qui pourrait mettre en cause non seulement la domination étrangère mais le régime social.
A partir de la mi-août 1946, les heurts sanglants entre les communautés religieuses se multiplient, principalement au Bengale et dans le Bihar. A l’action de la Ligue musulmane, les organisations politico-religieuses hindoues, et principalement le Hindu Mahasabha qui, dans cette situation, reprend des forces, répondent également par la violence.
Parallèlement, les luttes revendicatives se développent, englobant près de 2 millions de travailleurs dans des mouvements de grève. Un tel chiffre n’avait jamais été atteint jusque là.
C’est dans ces conditions que le vice-roi décide de constituer le premier gouvernement intérimaire. Celui-ci entre en fonctions le 2 septembre 1946. Il est dirigé par Jawaharlal Nehru, Premier ministre. (…) La situation est telle que l’Assemblée constituante décide de s’ajourner jusqu’à avril. La formation du gouvernement intérimaire, en effet, n’a pas mis fin à la détérioration de la situation intérieure. En dépit de la répression massive et de milliers d’arrestations, le pays glisse vers le chaos et l’administration elle-même cesse par endroits de fonctionner. (…)
Le 20 avril 1947, alors que la situation intérieure indienne se détériore rapidement, le Premier ministre britannique, Clément Attlee, déclare que le gouvernement de sa Majesté est « décidé à prendre les mesures nécessaires pour transférer le pouvoir en des mains indiennes responsables, au plus tard en juin 1948. » En même temps le Premier ministre annonce (…) que lord Mountbattent est nommé vice-roi de l’Inde en remplacement de lord Wavell. Lord Mountbatten, aussitôt arrivé en Inde, prépare un plan de partage de l’Inde. Celle-ci doit être divisée en deux dominions : l’Union indienne et le Pakistan, tandis que les Etats princiers conserveront leur indépendance et joindront, après négociations, l’un des deux dominions. Le parti du Congrès et la Ligue musulmane acceptent ces propositions (…). Au début de juillet 1947, le plan est soumis au gouvernement britannique qui le discute et l’adopte en un temps record, faisant preuve d’un remarquable réalisme, étant donné la place tenue par l’Inde dans l’empire britannique. Le 18 juillet 1947, la loi d’indépendance de l’Inde est adoptée par le parlement britannique. »

Vietnam

Chronologie
8 mars 1945 : Coup de force japonais qui fait tomber le régime français au Vietnam
9 mars 1945 : Démantèlement des troupes françaises d’Indochine
11 mars 1945 : Bao Daï proclame l’indépendance de l’Indochine en collaboration avec le Japon
17 avril 1945 : Constitution du gouvernement vietnamien projaponais de Tran Van Kim
26 juillet 1945 : Aux accords de Potsdam, les Alliés décident l’occupation chinoise au nord du Vietnam et anglaise au sud, zones limitées par le 16e parallèle.
13 août 1945 : Pour anticiper l’arrivée des Alliés, les staliniens du « Comité de Libaration du peuple vietnamien » parlent de renversement du pouvoir japonais, la veille de sa reddition.
15 août 1945 : Capitulation du Japon dans la guerre mondiale
18 août 1945 : Constitution du Front National Unifié qui regroupe bourgeoisie et féodaux (Caodaïstes, Hoa Hao et Parti de l’indépendance).
19 aoüt 1945 : Apparition de comités du peuple dans la région sud
21 aoüt 1945 : Constitution de centaines de comités de la jeunesse d’avant-garde
Le même jour, le plus grand quartier ouvrier de Saïgon (Phu-Huan) élit son comité du peuple qui se proclame nouveau pouvoir central. Les paysans liquident les anciens serviteurs des gouvernements français et japonais. Ils investissent les bureaux et tribunaux de l’administration locale. Constitution de tribunaux du peuple qui jugent les grands propriétaires et les anciens fonctionnaires. Les comités du peuple, d’août à septembre, confisquent les biens des riches et partagent les terres. Manifestation de 300.000 personnes dont 30.000 derrière la bannière trotskyste de la LCI.
23 août 1945 : Pour contrer la vague révolutionnaire, le Front National Unifié se dissous et adhère au Viet Minh tenu par les staliniens, seule force capable de contrer la révolution sociale.
25 août 1945 : Abdication de Bao Daï. Formation par les staliniens du « Comité exécutif provisoire du sud Vietnam » qui vise à éviter le vide du pouvoir en occupant tous les postes adminstratifs et en maintenant en place la police : sept staliniens sur neuf ministres et Ho Chi Minh à la présidence. Grandiose manifestation à Saïgon pour l’indépendance.
26 août 1945 : Entrée des troupes chinoises au nord du Vietnam. Première assemblée des comités du peuple.
27 août 1945 : Déclaration du stalinien Nguyen Van Tao, ministre l’Intérieur, contre les trostskystes : « Seront sévèrement punis et impitoyablement frappés tous ceux qui auront poussé les paysans à s’emparer des propriétés foncières. (…) Nous n’avons pas encore fait la révolution communiste qui apportera la solution au problème agraire. Ce gouvernement n’est qu’un gouvernement démocratique, c’est pourquoi il ne lui apartient pas de réaliser une telle tâche. Notre gouvernement, je le répète, est un gouvernement démocratique bourgeois, bien que les communistes soient actuellement au pouvoir. »
28 août 1945 : Déclenchement d’une vaste campagne de calomnies contre les trotskystes accusés de semer le désordre et de provoquer des troubles.
29 août 1945 : Formation du gouvernement provisoire vietnamien
1er septembre 1945 : Déclaration de Tran Van Giau affirmant que l’indépendance n’est pas le produit de la lutte mais des « négociations avec nos alliés » et qui menancent quiconque prétend combattre les armes à la main les « forces alliées » : « Ceux qui incitent le peuple à l’armement seront considérés comme des saboteurs et des provocateurs, ennemis de l’indépendance nationale. Nos libertés démocratiques seront octroyées et garanties par les Alliés démocratiques. »
2 septembre 1945 : Manifestation organisée par le gouvernement et les staliniens pour « accueillir les Alliés » qui débarquent à Saïgon. La manifestation se déroule dans le calme mais des coups de feu sont tirés contre les manifestants en marge du cortège. La colère des Vietnamiens explose. La population explose de colère contre le retour des colonialistes. Le climat change. Des Français sont pris à partie et assassinés. Les staliniens accusent les trotskystes de la responsabilité des troubles.
7 septembre 1945 : A Hanoï, Tran Van Giau décrète le désarmement des organisations non-gouvernementales, dont les comités populaires qui préparaient une insurrection armée contre le retour des troupes alliées au Vietnam. Le nouveau pouvoir stalinien se prépare à « accueillir nos alliés. »
10 septembre 1945 : Débarquement des troupes anglaises à Saïgon
12 septembre 1945 : Manifeste commun des comités du peuple et du groupe trostskyste LCI dénonçant la politique de trahison du gouvernement stalinien et capitulation devant l’Etat-major des troupes anglaises.
14 septembre 1945 : Un détachement armé sous les ordres du chef de la police, le stalinien Quang Bach, arrête les membres du comité populaire révolutionnaire de Tan Dinh (banlieue de Saïgon). Le massacre des trotskystes est lancé par les staliniens et le nouveau pouvoir dans tout le pays pour décapiter la révolution.
22 septembre 1945 : Le général britannique Gracey arme les troupes françaises, liquide le « comité exécutif du sud Vietnam » et proclame la loi martiale.
Octobre 1945 : Les troupes de leclerc se rendeznt maitresses de Saïgon.
Octobre 1945 à janvier 1946 : Leclerc et les troupes françaises réoccupent la Cochinchine.
11 novembre 1945 : autodissolution du Parti Communiste « pour placer les intérêts de la patrie au dessus de ceux des classes. »
6 mars 1946 : Accord entre la France et le Viet Minh : le Vietnam appartient à la Fédération Indochinoise et dépend de l’Union française (c’est-à-dire à l’empire colonial français).
18 mars 1946 : Entrée des troupes françaises à Hanoï.

Historique
En janvier 1945, les forces armées japonaises, qui avaient laissé la France de Vichy au pouvoir, occupent militairement le Vietnam et décident de déclarer l’indépendance aux Etats indochinois. Un coup de force en mars 1945 suffit à désarmer les troupes françaises liées au gouvernement de Vichy qui sont arrêtées et remplacées par un gouvernement vietnamien pseudo indépendant puisqu’il reste lié aux Japonais. Il s’agit de se servir des aspirations nationales des peuples d’Indochine contre les alliés anglo-américains qui ripostent en déclarant accorder l’indépendance à l’Indochine. Seulement la défaite du Japon est très rapide et le 5 août c’est le bombardement de Hiroshima. Le 10 août, le dirigeant nationaliste stalinien Ho Chi Minh devant la carence des autorités projaponaises s’autoproclame nouveau pouvoir. L’essentiel de sa supériorité n’est pas politique mais militaire. C’est lui que les alliés ont armé au Vietnam contre les japonais via le gouvernement chinois du Kuomintang. Il n’a aucune difficulté à démettre le pouvoir fantoche projaponais. Loin d’être un acte révolutionnaire contre le colonialisme français, Ho Chi Minh considère alors cette action du 5 août comme un acte anti-japonais dans le cadre de l’Etat français auquel il demande seulement une autonomie au sein de l’empire. Partisans de cette politique anti-française, Ho Chi Minh s’est empressé de proclamer un gouvernement pour éviter un vide du pouvoir en un soulèvement révolutionnaire des masses vietnamiennes devenait possible. Le 10 août est proclamé par son mouvement la révolution vietnamienne alors qu’en réalité il s’est juste contenté d’un accord au sommet avec toutes les forces bourgeoises et nationalistes en écartant seulement les militants ouvriers syndicalistes, staliniens des villes et trotskystes. Et surtout les masses ont été soigneusement tenues à l’écart lors de sa constitution. Puis il a orchestré des manifestations contre le régime pro-japonais précédent qui n’a pu que se retirer. Dans une proclamation pourtant appelée déclaration d’indépendance, le nouveau pouvoir se dit défavorable à une indépendance immédiate et admet que celle-ci sera accordée par la France dans un délai de 5 à dix ans !
Mais le vietminh dirigé par le parti communiste vietnamien d’Ho Chi Minh n’est fort que dans le nord du pays, au Tonkin. Dans le sud, en Cochinchine, Ho Chi Minh est beaucoup plus faible et les travailleurs ont un rapport de force beaucoup plus favorable et l’escamotage de la révolution va s’avérer beaucoup plus difficile. Il a en face de lui un courant trotskyste implanté avec lequel il a dû plusieurs fois s’entendre. En 1939, seul face à toutes les forces nationalistes et staliniennes les trotskystes ont eu 80% des voix aux élections de Saigon. A l’annonce de la capitulation japonaise s’est en fait un véritable soulèvement révolutionnaire qui a lieu car la population est révoltée contre toutes les autorités. Il faut dire qu’il y a eu au Vietnam un million de morts et par la seule famine il y a encore en 1945 des centaines de milliers de morts chaque mois. Au Tonkin et au Nord Annam, c’est la révolution. Des pauvres s’attaquent aux autorités locales, aux profiteurs et oppresseurs de toutes sortes, les arrêtent les tuent. Ils forment des comités du peuple. Ils mettent en avant le partage des terres, la confiscation des biens des riches. A Saigon, l’opération des nationalistes et des bourgeois qui a eu lieu au nord n’a pu se faire car ce sont les comités du peuple qui se sont fédérés et qui ont pris le pouvoir à l’issu d’une manifestation dirigée par les trotskystes sur les slogans armement du peuple, la terre aux paysans, nationalisation des usines sous contrôle ouvrier. Des tribunaux du peuple jugent les anciens grands propriétaires et fonctionnaires. Les comités du peuple élisent alors une direction provisoire auquel ils affectent un local et qui est gardé par un détachement d’ouvriers en armes. C’est pour se débarrasser de cette révolution que le vietminh qui s’est associé d’anciennes forces vietnamiennes liées à l’ancien régime vichyste va pratiquer une politique se répression et d’assassinat systématique contre les membres des comités du peuple et particulièrement contre les dirigeants trotskystes comme Ta Thu Tau et Tran Van Tach qui sont assassinés systématiquement. C’est en brisant le soulèvement ouvrier que le vietminh va se hisser au pouvoir et non en s’appuyant dessus. Nous le verrons dans un texte que nous lirons sur ce sujet. Et dès qu’il parvient au pouvoir son langage est clair : « seront sévèrement et impitoyablement punis ceux qui auront poussé les paysans à s’emparer des propriétés foncières. Notre gouvernement n’est qu’un gouvernement démocratique bourgeois et il ne lui appartient pas de réaliser la révolution communiste. » Le 2 septembre 1945 ils manifestent même en l’honneur de la commission des alliés. Des colons français tirent dans la foule qui arrête un certain nombre de ces assassins. Cependant le chef de la police stalinien les fait rapidement relâcher. L’exaspération des masses grandit et les staliniens décident d’en finir avec la révolution. Ils annoncent « seront considérés comme provocateurs et saboteurs ceux qui appellent le peuple à l’armement et surtout à la lutte contre les alliés occidentaux ». En septembre 1945 les staliniens vont désarmer les comités du peuple puis pourront en finir définitivement et physiquement avec les membres des comités du peuple de Saigon. Ils avaient fini d’assassiner la révolution indochinoise. En octobre 1945, Ho Chi Minh déclare à la presse : « la France et le Vietnam ont depuis longtemps conclu un mariage. Le mariage n’a pas toujours été heureux mais nous n’avons pas intérêt à le briser. » En novembre 1945, le parti communiste indochinois s’autodissous déclarant : « il faut placer les intérêts de la patrie au dessus de ceux des classes ».

En mars 1946, les troupes françaises reviennent au Vietnam. Loin de combattre le retour des troupes française, Ho Chi Minh va les accueillir, espérant toujours que celles-ci vont accepter de le mettre à la tête d’un territoire autonome lié à la France.
« Une indépendance prématurée du Vietnam risque de ne pas être dans la ligne des perspectives soviétiques et embarrasserait l’URSS dans ses efforts pour gagner la France en tant qu’alliée. » écrit le PCF, dans un document transmis au Viet Minh par le Groupe culturel marxiste (lié au PCF) de Saigon le 25 septembre 1945 et publié par Harold Isaacs dans « Pas de paix en Asie ».

Grégoire Madjarian rapporte dans « La question coloniale et la politique du Parti communiste français » : « Le 16 février, Ho Chi Minh communiquait à Jean Sainteny, l’envoyé du Haut commissaire D’Argenlieu, qu’il consentait à négocier, sur la base de l’unité et de l’indépendance du Vietnam, l’adhésion à l’Union française. Leclerc et Sainteny pressèrent le gouvernement français d’accepter. Ce qu’il fit, se déclarant prêt à reconnaître un gouvernement vietnamien autonome, à condition que ce dernier accueille amicalement les troupes françaises lorsqu’elles viendraient remplacer les troupes du Kuomintang. On apprenait le 4 mars, à Hanoï, que la flotte de débarquement française faisait route vers Haïphong – le grand port du nord du Vietnam. (…) Le 5 mars, le comité central du Viet Minh, réuni à Huong-Canh, dans la campagne proche de Hanoï, décidait que « dans cette conjoncture, la meilleure condition à suivre pour le salut de la patrie n’était pas de couper les ponts, mais de sauver la paix. » (…) Le journal (du Viet Minh) de Hué le 5 mars, sous le titre « Calmes mais prêts » : (…) « La France a pris l’initiative de négocier. Nous sommes heureux de négocier selon la demande des Français. (…) Les négociations n’aboutiront que si nous obtenons l’indépendance. » (…) Ho Chi Minh et Sainteny signaient le 6 mars 1946 une convention préliminaire. (…) L’idée d’indépendance était absente ; l’unité du Vietnam restait suspendue à un référendum - dont la date n’était pas fixée - qui déciderait du sort de la Cochinchine (Nam-Bo) contrôlée par les troupes coloniales. Enfin des unités françaises – quinze mille hommes – s’installaient dans le Tonkin pour y effectuer, conjointement avec l’armée vietnamienne, la relève des troupes de Tchang Kaï-chek. »

En juillet 1946, le Vietminh représenté par Pham Van Dong et Ho Chi Minh, encore en négociations avec la France à Fontainebleau, est aidé par des troupes françaises pour achever sa purge et en finir avec les militants trotskystes. Ho déclare alors sur son alliance avec la France : « nos libertés démocratiques seront octroyées et garanties par nos alliés démocratiques. »

C’est seulement après le bombardement massif du port de Haiphong, qui fait 6000 morts en novembre 1946, que les nationalistes vietnamiens se trouveront contraints d’admettre qu’il va falloir se battre avec l’impérialisme français. En décembre 46 c’est l’attaque des troupes françaises qui reprend possession du Vietnam et contraint les nationalistes à la lutte armée à Hanoï qui est occupée par l’armée française.

Documents sur la situation insurrectionnelle au Vietnam :

Extraits de « Staliniens et trotskystes au Vietnam » John Sharpe  :
« Les journées d’août
« Le 16 août 1945, les nouvelles de la défaite du Japon parvinrent en Indochine. Le lendemain, le commandement japonais proclamait l’indépendance de l’Indochine (Vietnam, Laos et Cambodge). La rapidité de la reddition surprit tout le monde. Cependant, le Viet Minh avait déjà convoqué un congrès qui formait le jour même un Comité populaire de libération nationale, sorte de gouvernement provisoire. Partout, ils se dépêchèrent d’occuper le vide du pouvoir, en s’emparant simplement de l’appareil du pouvoir colonial franco-japonais. Les troupes du Viet Minh occupèrent rapidement Hanoï sans opposition de la part des Japonais. Désirant d’éviter toute apparence de révolution, le Viet Minh demanda et reçu l’abdication officielle de Bao Daï, l’empereur traditionnel, qui devint du coup « conseiller politique suprême » du nouveau gouvernement.
Dans un geste très significatif, Ho rédigea (conjointement avec les conseillers américains) une Déclaration d’Indépendance, qui commence en citant la Déclaration d’Indépendance américaine et la Déclaration des droits de l’homme française, deux documents clefs des révolutions bourgeoises. Selon la théorie stalinienne de la révolution par étapes, parler de socialisme à ce stade aurait été prématuré, puisque la première tâche était la défaite des féodaux et de l’impérialisme. La réalité de cette « théorie » avait été révélé un mois avant par l’appel de Ho à la France pour une indépendance au sein de l’Union française « dans au moins cinq ans et au plus dix ans » et par l’accord signé à Hanoï au début de 1946 en vue du retour des troupes françaises !
Au Sud Vietnam, la situation évolua différemment du fait de la faiblesse relative des staliniens. Le 19 août, les travailleurs de Ban Co, quartier de Saïgon, formaient le premier Comité du peuple du sud Vietnam. Le jour suivant, un comité similaire du quartier Phu Nhuan de Saïgon, le plus important quartier ouvrier de la ville, occupa le pouvoir gouvernemental. En même temps, les paysans se soulevaient dans les campagnes, brûlant les villas des grands propriétaires ainsi que plusieurs entreprises rizicoles, le 19 août dans la province de Sadec. Dans la seule province de Long Xuyen, plus de deux cents représentants du gouvernement et policiers furent tués par les paysans dans les premiers jours qui suivirent la reddition du Japon.
Le 21 août, le Front National Uni appela à une manifestation qui attira plus de 300.000 participants. Hoa Hao et Cao Daï marchaient derrière le drapeau de la monarchie suivis d’un groupe de 100.000 manifestants. Les trotskystes la Ligue Communiste Internationale représentait l’autre pôle important de la manifestation. Derrière une large banderole de la Quatrième Internationale venaient des pancartes et des drapeaux avec les principaux slogans de la LCI : « A bas l’impérialisme ! », « Longue vie à la révolution mondiale ! », « Front des ouvriers et des paysans ! », « Formons partout des comités du peuple ! », « Assemblée populaire ! », « Armement du peuple », « nationalisation des usines sous le contrôle des travailleurs ! », « Gouvernement ouvrier et paysan ». Quand la bannière de la quatrième internationale apparut, des centaines et des milliers de travailleurs, qui n’avaient pas oublié le mouvement révolutionnaire de 1930, se rassemblèrent derrière, embrassant de vieux amis. (…) En quelques heures, les manifestants d’ICL se montèrent à 30.000.
Face à la montée du mouvement de masse, les staliniens du Viet Minh s’empressèrent de prendre le pouvoir. Leur première tactique consista à se présenter comme les représentants légitimes des forces alliées victorieuses. Ainsi, dans la proclamation du Viet Minh du 23 août, Tran van Giau, le dirigeant des staliniens du sud, proclama : « Nous nous sommes battus durant cinq années aux côtés des démocraties alliées… » La nuit précédente, Giau avait envoyé un ultimatum au Front National Uni, le sommant de se dissoudre et remettre ses postes administratifs au Viet Minh. Le lendemain, le Front National Uni se dissolvait et rejoignait le Viet Minh. (pour couronner la trahison du groupe La Lutte qui avait organisé le Front National Uni en tant que « front populaire « trotskyste », il leur fut accordé un siège au « Comité du sud » du Viet Minh, le 10 septembre 1945 !)
La LCI n’était pas inactive durant cette période, mettant en place une imprimerie, éditant des bulletins adressés à la population toutes les trois heures et formant des unités militaires, comme étape vers l’armement des travailleurs.
Mais les staliniens étaient plus rapides. Le 25 août, à 5 heures du matin, le Viet Minh faisaient un coup d’état sans verser une goutte de sang occupant l’hôtel de ville et les commissariats. Agissant dans le dos des masses et avec l’aide de la bourgeoisie nationaliste (Hoa Hao, Cao Daï, VNQDD), les staliniens s’emparèrent simplement de l’appareil d’état en place et installèrent un nouveau régime bonapartiste bourgeois.
Ensuite, les staliniens appelèrent à une manifestation monstre avec plus d’un million de participants. Plus de trente associations politiques étaient présentes, mais les forces le plus remarquables étaient celles des staliniens et de la LCI. Lors de l’effondrement de l’administration japonaise, les forces de police elles-mêmes se divisèrent en deux camps, la majorité soutenant le Viet Minh, mais une minorité se plaçant sous la bannière de la quatrième internationale ! La délégation de la LCI à la manifestation était nettement plus petite cette fois (2000 manifestants seulement) que lors de la précédente, mais cette fois ceux qui soutenaient la LCI étaient venus avec des contingents de leurs syndicats. (…)
Deux jours après le coup d’état, Nguyen Van Tao, devenu ministre de l’intérieur du régime Viet Minh, lança un défit menaçant : « Celui qui encouragera les paysans à s’emparer des propriétés foncières sera puni sévèrement et sans pitié… Nous n’avons pas encore lancé une révolution communiste qui apporterait une solution au problème agraire. Ce gouvernement est seulement un gouvernement démocratique ( !), et de ce fait il ne peut pas prendre en charge cette tâche. Je le répète, notre gouvernement est démocratique bourgeois même si les Communistes sont au pouvoir. » On ne pouvait pas être plus clair ! (…)
Suite à une conférence de presse de Tao, le Viet Minh lança une campagne anti-trotskyste incessante dans la presse accusant la quatrième internationale de semer le désordre. Le 1er septembre, Tran Van Giau déclara : « Ceux qui incitent le peuple à s’armer seront considérés comme des saboteurs et des provocateurs, ennemis de l’indépendance nationale. Nos libertés démocratiques seront garanties et assurées par les démocraties alliées. »
Pendant qu’Ho Chi Minh lisait la Déclaration d’Indépendance à Hanoï, le Viet Minh du sud organisait une démonstration le 2 septembre pour accueillir les troupes britanniques qui arrivaient. Plus tard dans l’après-midi du 2 septembre, plus de 400.000 personnes se joignaient à une démonstration pacifique allant à la cathédrale. Alors qu’un prêtre connu comme sympathisant des Vietnamiens parlait sur les marches de la cathédrale, des tirs partirent et il fut tué. La foule courut se protéger mais 150 personnes furent blessées. Des émeutes éclatèrent avec des attaques des colons français responsables de crimes. Nombre de Français furent arrêtés mais immédiatement relâchés par Duong Bach Mai, qui publia une déclaration « déplorant des excès qui ont été commis ».
En réponse aux événements du 2 septembre, staliniens et trotskystes émirent deux appels clairement opposés. Alors que les troupes anglaises sous la direction du général Gracey étaient attendues d’un jour à l’autre, le Viet Minh proclamait : « Dans l’intérêt de la nation, nous appelons chacun à avoir confiance en nous et à ne pas se laisser égarer par des gens qui trahissent notre pays. C’est seulement de cette manière que nous pourrons faciliter nos relations avec les représentants des Alliés. » (tract du 7 septembre 1945)
A l’opposé, la LCI déclarait : « Nous, communistes internationalistes, n’avons aucune illusion sur la capacité d’un gouvernement Viet Minh, du fait sa politique de collaboration de classe, de se battre victorieusement contre l’invasion impérialiste qui va avoir lieu dans les prochaines heures. Cependant, s’il s’engage à défendre l’indépendance nationale et les libertés populaires, nous n’hésiterons à l’y aider et à le soutenir par tous les moyens possibles de la lutte révolutionnaire. Mais, par contre, nous devons répéter que nous maintiendrons l’absolue indépendance de notre parti vis-à-vis du gouvernement et des autres partis, car l’existence même d’un parti qui se revendique du bolchevik-léninisme dépend entièrement de son indépendance politique. » (Communiqué du 4 septembre 1947)
Sous l’influence de la LCI, durant les trois mois après le 16 août, plus de cent cinquante comités du peuple (To Chuc Uy Banh Hanh Dong) ont été mis en place au Nam Bo (Vietnam du sud), dont approximativement cent dans la région Saïgon-Cholon. Un Comité central provisoire composé de neuf membres (qui sera ensuite porté à 15) est formé après les manifestations du 21 août.
La question du rôle historique de ces « comités du peuple » est d’une importance cruciale pour le courant révolutionnaire trotskyste. Dans la revue « Quatrième internationale », un article signé Lucien (pseudonyme d’un leader vietnamien de la LCI) écrivait : « La LCI dirigeait les masses par l’intermédiaire des comités du peuple… Malgré sa faiblesse numérique, la LCI réussit, pour la première fois dans l’histoire de la révolution indochinoise, la tâche historique grandiose de création de comités du peuple, c’est-à-dire de soviets. »
La LCI et les comités du peuple proposèrent concrètement une politique d’opposition à la bourgeoisie. Ainsi, les comités du peuple ne donnèrent aucun soutien politique au gouvernent bourgeois du Viet Minh, quand il appelait (hypocritement) à un bloc militaire contre l’invasion des troupes alliées (ce que le Viet Minh rejetait en réalité puisque sa politique consistait à « accueillir » les Alliés). La LCI appela à l’armement des masses travailleuses et commença à prendre des premières mesures pour le mettre en pratique. Les slogans de la LCI ne se bornèrent pas à appeler à une révolution « démocratique » limitée à l’indépendance nationale, mais appelèrent aussi à l’expropriation de l’industrie sous contrôle ouvrier ;
Néanmoins, le terme même de comités « du peuple » obscurcissait la nécessité d’une mobilisation indépendante du prolétariat, organisé de manière séparée sur des bases de classe. Bien que l’alliance avec la paysannerie et une partie de la petite bourgeoisie urbaine contre l’impérialisme et les propriétaires semi-féodaux était d’une brûlante nécessité, cette alliance devait être fondée avant tout sur l’organisation indépendante du prolétariat. Dans des pays où la paysannerie domine numériquement, la mobilisation indissociée « du peuple » garantit qu’une petite bourgeoisie instable dominera les travailleurs. L’alliance nécessaire entre soviets de travailleurs et soviets de paysans doit viser à détruire l’Etat bourgeois et à son remplacement par un Etat ouvrier.
Ces considérations générales avaient des conséquences pratiques immédiates. Alors que les comités du peuple repoussaient l’ultimatum du Viet Minh leur intimant de se subordonner au régime bonapartiste, l’opposition de classe entre les deux pouvoirs n’apparaissait pas toujours clairement aux masses. Les comités du peuple, spécialement à Saïgon, étaient essentiellement des organes du pouvoir ouvrier, alors que le comité du sud du gouvernement du Viet Minh était un front populaire basé sur l’Etat bourgeois en place. Mais aux yeux des masses, cela apparaissait simplement comme une différence entre deux gouvernements « du peuple », un dominé par les staliniens et l’autre par les trotskystes. Le clash violent était inévitable entre ces deux pouvoirs, mais en appelant à la formation de « comités du peuple », la LCI échouait à préparer politiquement les masses à la bataille à la bataille imminente.
Le clash inévitable prit rapidement forme. Le 7 septembre, Giau publia un décret ordonnant le désarmement de toutes les organisations non-gouvernementales. Toutes les armes devaient être rendues à la « garde républicaine » du Viet Minh. Cela concernait les sectes religieuses mais aussi les « organisations de la jeunesse d’avant-garde » et les groupes d’autodéfense basés dans les usines qu’avaient fondé les trotskystes. Le plus important de tous ces groupes était la milice ouvrière organisée conjointement par les travailleurs du dépôt de bus de Go Vap et par la LCI. Cette milice lança un appel à tous les travailleurs de Saïgon-Cholon de s’armer eux-mêmes en vue de la lutte contre l’invasion imminente des anglo-français.
Les troupes anglaises et indiennes sous les ordres du général Gracey arrivèrent à Saïgon le 10 septembre. Le long de la route vers l’aéroport, le Viet Minh a placé des pancartes et des banderoles avec des slogans souhaitant la bienvenue aux Alliés. A l’Hôtel de ville, flottent les drapeaux alliés aux côtés du drapeau du Viet Minh. Le « Comité du sud », du Viet Minh se réunissait à l’intérieur, continuant son travail administratif pendant que les troupes anglaises s’occupaient de supprimer leur pouvoir sur la ville. Le général Gracey qui quelques semaine plus tôt déclarait : « La question du gouvernement de l’Indochine est exclusivement une question française. », supprima la presse vietnamienne, proclama la loi martiale et imposa un strict couvre-feu. Toute manifestation était interdite, ainsi que le port d’armes, y compris des bâtons de bambous.
Le 12 septembre, les comités du peuple et la LCI publiaient conjointement un manifeste dénonçant la politique traîtresse du gouvernement Viet Minh. Le mécontentement populaire était sensible dans les quartiers ouvriers. Devant la probabilité d’une insurrection ouvrière, le Viet Minh se prépara à y faire face. A 4 heures du matin, le 14 septembre, Duong Bach Mai, le chef stalinien de la police, envoya un détachement de la Garde républicaine encercler le local des comités du peuple qui était en réunion. Les trotskystes se contentèrent de se rendre à ces bouchers, ce qui est incroyable !
La LCI le raconte en ces termes : « Nous nous sommes conduits comme d’authentiques militants révolutionnaires. Nous nous sommes laissés arrêter sans violence contre la police, bien que nous soyons plus nombreux et bien armés. Ils nous enlevèrent nos fusils et nos pistolets. Ils saccagèrent nos bureaux, détruisant le matériel, déchirant nos drapeaux, cassant nos machines à écrire et brûlant nos papiers. »
En agissant ainsi, les dirigeants de la LCI firent leur propre perte et celui de la révolution vietnamienne. Derrière cette capitulation, il y avait une grave incompréhension de la vraie nature du stalinisme. Il est vrai que dans les années trente, les leaders de l’Internationale communiste du Vietnam sud maintinrent un bloc de longue durée avec le groupe La lutte et eurent une politique plus « à gauche » que Ho. (…) Cette situation est présentée par les staliniens comme une déviation droitière de leur parti au sud et comme une sous-estimation du danger trotskyste et sur le caractère sans principe d’une coopération avec les trotskystes dans la période des fronts populaires.
Parmi les dirigeants trotskystes qui ont été victimes de ce coup de force stalinien, il y a Lo Ngoc, membre du comité central de la LCI, Nguyen Van Ky, dirigeant ouvrier de la LCI, et Nguyen Huong, jeune dirigeant des milices ouvrières.
Le 22 septembre, les Anglais avaient suffisamment fortifié leur position pour tenter de mesurer leur rapport de force. Les Anglais ont repris la prison de Saïgon, pendant que les troupes françaises du 11e régiment d’infanterie coloniale étaient réarmées. Les colons français sont devenus sauvages à partir de ce jour, arrêtant, frappant, tuant d’innombrables Vietnamiens. Dans la nuit suivante, les troupes françaises occupèrent plusieurs postes de police, la poste, la banque centrale et l’hôtel de ville, le tout sans aucune résistance armée.
A l’annonce de cette nouvelle dans les quartiers ouvriers, un mouvement spontané de résistance a éclaté. Le Viet Minh se disait opposé « aux violences », et essayait plutôt de proposer « des négociations » avec le général Gracey. Dans les quartiers périphériques, des arbres ont été abattus, des véhicules renversés et du matériel amoncelé pour former des barricades grossières. Pendant ce temps, les travailleurs des quartiers ouvriers (Khanh Hoi, Cau Kho, Ban Co, Phu Nhuan, Tan Dinh et Thi Nghe) étaient complètement aux mains des insurgés. Dans certaines zones, des Français ont été tués dans des explosions de haine raciale, résultat de 80 ans de domination coloniale brutale. (…) Les forces insurgées paradaient dans les rues principales du centre ville.
Le plus important contingent armé de l’insurrection était la milice ouvrière du dépôt de bus de Go Vap, une force armée de 60 combattants. Les 400 travailleurs de la compagnie étaient connus pour leur intervention militante dans la classe ouvrière. Alors qu’ils étaient encore affiliés à la fédération syndicale stalinienne, ils refusèrent la dénomination de Cong Nhan Cuu Quoc (« Travailleurs qui sauvent la patrie »), et refusèrent de porter le drapeau du Viet Minh (étoile jaune sur fond rouge), disant qu’ils voulaient se battre exclusivement sous le drapeau rouge de la classe ouvrière. Leur force fut organisée en groupes de choc de onze membres, dirigée par des responsables élus, sous la direction générale de Tranh Dinh Minh, un jeune dirigeant de la LCI et romancier venu de Hanoï.
Faisant face à l’opposition conjointe des Alliés et de la police du Viet Minh, la milice ouvrière de Go Vap tenta un repli vers la zone de la plaine de joncs. Après plusieurs batailles contre les troupes françaises et indiennes, ils atteignent un point de regroupement, où ils purent établir un contact avec des paysans pauvres. Ayant déjà perdu vingt hommes, et ayant vu leur dirigeant Minh le 13 janvier 1946 dans une bataille contre les forces impérialistes, la milice fut finalement écrasée et nombre de ses membres frappés à mort par des bandes du Viet Minh. (…)
Giau se préoccupait avant tout de ses négociations avec les Anglais. Une trêve fut annoncée le 1er octobre, mais dès le 5 octobre, le général Leclerc et le corps expéditionnaire français arrivaient et agissaient rapidement pour « rétablir l’ordre » et « construire une Indochine forte au sein de l’Union française ». La trêve le plus beau cadeau que les forces alliées française et anglaise pouvaient recevoir (du Viet Minh) comme trahison honteuse des masses insurgées.
Pendant que le Viet Minh continuait sa politique visant à apaiser les Alliés, autorisant le libre passage aux troupes anglaises et japonaises au milieu de la zone rebelle, les troupes françaises et indiennes attaquaient au nord-est, cassant ainsi le blocus de la cité par l’insurrection. Au lieu de s’en tenir à la défensive, les staliniens concentraient leurs attaques en vue d’éliminer les trotskystes. Ayant éliminé la LCI et les dirigeants des comités du peuple le 14 septembre, ils se tournèrent contre le groupe La Lutte et encerclèrent son siège dans le quartier Thu Duc, ils arrêtèrent l’ensemble du groupe et les enfermèrent à Ben Suc. Là, ils furent tous fusillés (par le Viet Minh), à l’approche des troupes françaises. Parmi ceux qui furent assassinés ainsi se trouvaient Tran Van Trach (élu conseiller municipal de Saïgon aux élections de 1933), Phan Van Hum, Nguyen Van So et dix autres militants révolutionnaires. Peu après, le Viet Minh fut forcé de quitter Saïgon.
Dans le nord, Ho suivait la même politique de capitulation face aux forces alliées, dans ce cas aux Chinois et aux Français. Cependant, cela prit beaucoup plus de temps qu’au sud, car les troupes chinoises arrivèrent seulement fin septembre, laissant au Viet Minh le temps de consolider son pouvoir. Aussi, le Vietminh avait sa propre zone de guérilla armée au nord, et les Chinois n’étaient pas activement opposés à un Vietnam indépendant. Dans la ligne de sa politique d’ »ouverture » de la coalition pour y inclure les nationalistes bourgeois et les leaders catholiques, Ho décréta en novembre la liquidation complète du parti communiste indochinois. La déclaration du Comité central affirmait que « afin d’accomplir la tâche du Parti … en vue d’une union nationale sans distinction de classes, de partis est un facteur indispensable » et que ce geste a été fait pour montrer que les Communistes « sont toujours disposés de placer les intérêts de leur pays au dessus de ceux de classe, et de renoncer aux intérêts du Parti pour servir ceux du peuple vietnamien. »
A cette époque, cependant, l’opposition était toujours forte au Nord. Le groupe La Lutte publiait à ce moment un quotidien à Hanoï, Tran Dao (La Lutte), qui avait une diffusion de 30.000 exemplaires à la fin 1945. Un courrier du secrétariat de la Quatrième Internationale à ce moment parlait d’un groupe La Lutte bien organisé mais persécuté dans le nord. Conduit par Ta Thu Thau, ancien dirigeant des éditeurs du Tonkin dans les années 1937-38, il tenait de grands meetings et publiait de nombreux ouvrages en plus de son quotidien. (…)
Ta Thu Thau fut arrêté par le Viet Minh au cours d’un voyage vers le sud. Jugé trois fois par des comités du peuple locaux, il faut acquitté trois fois, un tribut à la réputation des trotskystes à cette époque. Finalement, il fut simplement fusillé à Quang Ngai, en février 1946, sur ordre du dirigeant stalinien du sud Tran Van Giau. (…)
Ayant liquidé physiquement tous les dirigeants trotskystes au Vietnam, Ho pouvait maintenant conclure un « marché » avec le gouvernement français (qui comportait François Billoux comme ministre de la Défense !) L’accord préliminaire entre la France et la. « République Démocratique du Vietnam » signé à Hanoï le 6 mars prévoyait notamment que « le gouvernement du Vietnam se déclarait prêt à recevoir amicalement les forces armées françaises. » et à accepter le stationnement de 15.000 hommes des troupes françaises au nord du 16e parallèle. Le sens de l’accord était une indépendance limitée sous l’égide de l’Union française. »
(extraits de « Workers vanguard » - Ligue spartakiste)


Exposé du militant trotskyste vietnamien Ngo Van
« Rappelons qu’après la défaite française en Europe, les Japonais occupèrent l’Indochine et, en accord avec Vichy, conservèrent l’appareil administratif et répressif français, avec un nouveau gouverneur colonial désormais à leur service. La politique des Japonais tendit à éliminer la tendance stalinienne et à rechercher un compromis de collaboration avec les tendances nationalistes et les sectes ; en 1942, le "bonze fou" exilé au Laos fut libéré par eux et lorsque, le 9 mars 1945, les Japonais eurent mis fin au gouvernement colonial français, ils armèrent les adeptes de ces deux sectes, espérant les utiliser comme auxiliaires militaires en cas de débarquement américain.

Revenons aux staliniens et à leurs activités, jusqu’à la prise du pouvoir en 1945. Hô chi Minh, qui vivait en Chine, dans le Kouang si, réunit en mai 1941, un congrès qui groupa des éléments vietnamiens de toutes provenances et forma avec eux, sous l’étiquette peu compromettante de Viêtminh (abrégé de Viêtnam dôc-lâp dông-minh, Ligue pour l’Indépendance du Viêtnam une organisation dont la direction effective appartenait à ses propres partisans.
Les généraux chinois du Kuomingtang réunirent une seconde conférence des réfugiés politiques vietnamiens en Chine, le 4 octobre 1942 à Lieou-tcheou, dans le but d’écarter la tendance communiste et mirent sur pied le Dông-minh hôi, Association pour la Libération Nationale, présidé par le vieil émigré prochinois Nguyen-hai Thâ ; Hô chi Minh fut emprisonné pour 18 mois. Cependant, au Congrès de Lieou-tcheou de mars 1944 au cours duquel fut élaboré le programme d’un "gouvernement républicain provisoire du Viêtnam", le Viêtminh était représenté, il avait un portefeuille. Ce programme consistait en deux points : liquidation de la domination française et japonaise, indépendance du Viêt-nam avec l’aide du Kuomingtang ; tandis que les nationalistes de ce gouvernement restaient en Chine où ils attendaient que l’intervention du Kuomintang leur assurât le pouvoir au Viêt-nam, le groupe de Hô chi Minh, sous la bannière du Viêtminh, rentra au Tonkin et s’établit dans la région de Thai-nguyen. Lorsque le coup de force japonais du 9 mars 1945 mit un terme à l’autorité française en Indochine, le Viêtminh se trouva pratiquement maître du Haut pays. S’orientant politiquement vers les alliés (Russie, Chine nationaliste, Grande Bretagne, États Unis), Hô chi Minh organisa quelques escarmouches contre les Japonais, prit contact avec les Américains à Kun-ming, et en obtint des armes pour lutter aux côtés des alliés. Après la capitulation des Japonais le 15 août 1945, le groupe de Hô chi Minh (le Viêtminh) était déjà une force militaire organisée.

Août 1945. Avènement de Hô chi Minh
Nous examinerons ici la situation qui permit la prise du pouvoir par Hô chi Minh et ses partisans du Viêtminh en août 1945.
Les premiers coups de canon inaugurant en Europe la "continuation de la politique" des puissances par le sang des esclaves, ouvrirent à l’impérialisme japonais, en pleine guerre de conquête de la Chine depuis 1937, la perspective de réaliser le plan de la Grande Asie de Tojo, par l’éviction des anciens maîtres occidentaux du sud-est asiatique. En 1940 sur le refus des Français de laisser pénétrer leurs troupes au Tonkin, les Japonais passèrent à l’attaque à Lan-son et Dong-dang dans la nuit du 22 septembre et débarquèrent à Haiphong le 24, après avoir bombardé le port. Ainsi débuta l’occupation japonaise de l’Indochine ; elle conserva l’appareil administratif colonial français ayant à sa tête un amiral de Vichy qui collabora dans une grande mesure avec l’état-major japonais. Le pillage systématique des produits du pays pour les fins de guerre plongea la population dans une misère accrue ; les masses paysannes vécurent plus que jamais dans le dénuement. Bombardements américains, typhons, froid exceptionnel, firent culminer le désastre dans la grande famine de mars à mai 1945, avec environ un million de morts dans le nord, jusque dans les rues de Hanoi.
Dans le sud du pays, les sectes religieuses persécutées par les Français entrevoient un espoir dans le Japon : les cao-daïstes, dont le pape Pham cong Tac vivait exilé à Nossi-lava (Madagascar) comptent sur le retour du prince Cuong-dê réfugié au Japon ; les fidèles du "bonze fou", les Hoa-hao, obtiennent des Japonais en 1942 le retour de leur maître Huynh phu Sô qui avait été exilé au Laos par les Français. Des groupes nationalistes pro-japonais se forment dès 1943 et leurs membres sont utilisés dans les services japonais de propagande et de gendarmerie.
Dans le nord, vers 1943, dans la région montagneuse de Tuyên-quang, voisin de la frontière chinoise, Hô chi Minh organise son foyer de guérilla, se met en contact avec les Américains pour leur demander des armes, se proclamant aux côtés des "alliés démocratiques" "contre le fascisme japonais" ; son "armée populaire" est officiellement instituée dans le maquis à partir du 22 décembre 1944.
Devant l’offensive américaine dans le Pacifique et la menace de débâcle de l’axe Berlin-Tokio-Rome, le japonais, par un coup de force, mettent fin à l’autorité des Français sur toute la péninsule à partir du 9 mars 1945. Les troupes françaises sont désarmées et cantonnées dans leurs casernes, les dirigeants emprisonnés ou mis à mort ; la population est rassemblée et strictement contrôlée. Les Japonais font proclamer l’indépendance par l’empereur Bao-daï et constituer par Trân trong Kim un "gouvernement national" à Huê le 2 mars. Le couvercle de plomb qui pesait sur le pays s’est fissuré. Les masses populaires se sentent soulagées deux brigands vous pillent et l’un est tombé sous les coups de l’autre, prises du sentiment de contentement de l’impuissant, de l’illusion qu’avec "l’indépendance nationale", quelque chose de positif va se produire dans leur condition. Les policiers arrogants du régime français n’apostropheront plus dans les rues de Saigon, pour vérification de leur carte d’impôt personnel (giây thuê thân) les ouvriers et employés se rendant au travail ; on n’entendra plus les colons français menacer de coups de pied au cul les coolies-pousse qui réclament leur dû. Les membres des groupes nationalistes pro-japonais reçoivent les postes clés de l’administration. La jeunesse du pays, des villes et des villages, est organisée paramilitairement afin de servir de force auxiliaire à l’armée japonaise en cas de débarquement américain ; ce mouvement est connu sous le nom de Jeunesse d’avant-garde (Thanh-niên tiên-phong). Les cao-daïstes forment leurs groupes armés tandis que les Hoa-hao forgent des armes blanches en "attendant les événements", c’est-à-dire l’occasion de prendre le pouvoir. Les militants du groupe stalinien qui ont échappé à la répression ou ont été libérés des camps de concentration après le 9 mars, travaillent en quelque sorte mobilisée par "le gouvernement national" et les paysans et noyautent la Jeunesse d’avant-garde. Tout ce bouillonnement politique dans le sud durant les cinq mois qui précèdent la défaite des Japonais échappe à leur contrôle, tandis que dans les régions du Haut-Tonkin s’étend la zone des groupes armés de Hô chi Minh ; eux aussi attendent les "événements".
Les bombes de Hiroshima et de Nagasaki suivies de la capitulation du Japon le 15 août 1945, marquent une autre ère sanglante pour ce coin d’Asie destiné par les puissances impérialistes (accord de Postdam entre Staline, Churchill et Roosevelt) à être occupé au nord du 17e parallèle par les troupes chinoises, et au sud, par les troupes anglaises. Le nouveau partage du monde efface de la carte indochinoise l’impérialisme français et les Américains comptent, par le truchement des Chinois, de Tchang-Kaï Chek, inclure le nord Viêt-nam dans leur zone d’influence au sud-est asiatique.
Devant le vide politique créé par la reddition japonaise et devançant les troupes chinoises qui allaient ramener avec elles les nationalistes prochinois du Dong-minh-hôi et du Viêtnam quôc dân dang, Hô chi Minh réunit ses partisans au village de Tântrao (province de Thai-nguyên) et créa un Comité de libération nationale du Viêt-nam (Uy-ban giai-phong dân-tôc Viêtnam) dont la majorité se composait d’une dizaine d’anciens membres du PC. Ainsi rompit-il avec le "gouvernement en exil" en Chine, donc avec les nationalistes prochinois. Après quelques manifestations spectaculaires organisées par ses émissaires à Hanoi, Hô chi Minh y fit son entrée à la tête de son "armée populaire" vers août. Le représentant à Hanoi du gouvernement pro-japonais de Bao-Daï, Phan kê Toai, se retira sans ambages. Ainsi se constitua le pouvoir de facto du Viêtminh dans l’indifférence des Japonais qui avaient reçu des alliés la mission de maintenir l’ordre jusqu’à l’arrivée des troupes chinoises. On dit même que les Japonais relâchèrent les quelque quatre cents prisonniers politiques enfermés dans les bâtiments de la Shell et réclamés par le Viêtminh et qu’ils les laissèrent s’emparer des armes. En même temps, des "comités populaires" prirent le contrôle de l’administration dans les provinces et les mandarins disparurent ou se soumirent. Un gouvernement provisoire Viêtminh fut formé à Hanoi le 25 août, présidé par Hô chi Minh ; à Huê, après la démission du gouvernement Trân trong Kim, Bao-daï abdiqua et fut choisi par Hô chi Minh comme "conseiller suprême".
Que s’est-il passé dans le sud du pays après le 15 août ? À Saigon la même absence de pouvoir que dans le nord se fit sentir : les troupes japonaises semblaient frappées d’immobilité en attendant l’arrivée des Anglais, tandis que les Français désarmés depuis le 9 mars attendaient leur "libération" et leur retour au pouvoir. Les partisans de Hô chi Minh (quelques émissaires venus du Tonkin rejoignent le groupe stalinien de Cochinchine), en pleine ville, circulent dans des voitures munies de haut-parleurs en criant : "défendez le ViêtMinh" (ung-hô Viêt minh) Viet Minh, mot inconnu jusqu’alors à Saigon et qui avait tout l’attrait du mystère puis, ils distribuent des tracts, se proclament "aux côtés des alliés Russie, Chine, Angleterre, États Unis pour l’Indépendance". Après une manifestation Viêtminh d’essai organisée le 18 août dans les rues de Saigon, et en l’absence de réaction japonaise, ils appellent à une manifestation générale pour le 20. Pour la première fois dans la vie politique du pays, de véritables masses humaines s’assemblent comme des fourmis dès le matin et emplissent le boulevard Norodom, depuis le jardin botanique jusqu’au palais du gouverneur, puis en ordre, défilent à travers les artères importantes en scandant les mots d’ordre : "À bas l’impérialisme français (Da-dao dê-quôc phap) ! Vive l’Indépendance du Viêt-nam (Vietnam hoàn dôc-lâp) ! Défense du Front Viêtminh !...". Drapeaux et banderoles flottant au-dessus de cette armée mouvante indiquent la présence de la Jeunesse d’avant-garde, la veille encore organisation pro-japonaise, des paysans conduits par des militants staliniens et venus des alentours de Saigon, des ouvriers de Saigon-Cholon, des cao-daïstes, des bouddhistes de diverses sectes encadrés par leurs bonzes, des Hoa-hao, des militants des groupes trotskistes La Lutte et la Ligue des communistes internationalistes. Certains manifestants sont armés de bâtons de bambou. On remarque des banderoles avec des inscriptions insolites "groupe d’assassinat d’assaut (Ban am-sat xung-phong)" arborées par des hommes aux torses nus et tatoués, porteurs d’armes blanches et de vieux fusils. La police vietnamienne au service de l’occupant ne sait plus où prendre les ordres : elle reste impassible devant le défilé à travers la ville en grève, et la foule ne se disperse que dans l’après-midi. Cette manifestation, dont l’initiative appartint au Viêtminh est la tactique classique préparatoire à la prise du pouvoir, elle figure le sceau de l’approbation générale. En réalité chacun est descendu dans la rue avec un espoir différent. Seul sentiment commun mais tout puissant : ne plus voir les Français au pouvoir, vivre la fin du régime colonial.
Du premier éveil de ces masses depuis toujours dans les "menottes et les baillons" émane une tension électrique dans un calme insolite, ce calme préoccupant qui précède la tempête. Toute contrainte est rompue et tout le monde semble vivre un instant de totale liberté, où l’absence de l’État, la carence de la police permet à chacun de se préparer à sa guise à l’éventualité d’un combat terrible. Que l’obscurité à l’horizon d’un changement fondamental ! À Yalta, à Postdam, Roosevelt, Churchill et Staline, ont décidé de notre sort, nous nous jetterons pourtant corps et âme dans un sans lendemain. Devant la perspective de l’arrivée imminente des troupes anglaises, devant la menace du retour de l’ancien régime colonial, l’envoyé spécial de la "France Nouvelle" le colonel Cédile, est déjà à Saigon au palais du gouverneur général , tous les hommes décidés cherchent à se procurer des armes ; chacun vit dans la même atmosphère explosive.
Avec la rapidité de l’éclair, les événements vont se dérouler en ces moments cruciaux de crise générale. Les groupes nationalistes et sectes qui furent pro-japonais restent armés, mais incapables d’initiative : avec la chute du Japon, leur temps est révolu. Le Viêtminh politiquement renforcé par l’avènement de Hô chi Minh à Hanoi et ayant déjà en main le mouvement de la Jeunesse d’avant-garde dont les dirigeants se sont ralliés, fort aussi de la manifestation monstre du 20 dans laquelle il voit l’approbation des masses à sa politique de collaboration avec les "alliés" pour l’indépendance nationale, va imposer son gouvernement.
Bientôt en effet, apparaît sur les murs de la ville une proclamation signée du Comité exécutif provisoire du sud (Uv-ban bành-chanh lâm-thoi Nam-bô). Le comité appelle la population à se mettre derrière lui en vue d’obtenir l’indépendance du pays par la négociation avec les "alliés" et promet la formation d’une république démocratique parlementaire. En même temps que cette affiche annonce la "prise du pouvoir" par le Viêtminh, la liste des membres du gouvernement provisoire présidé par le stalinien Tran van Giau est dressée devant l’Hôtel de ville de Saigon affichée sur une imposante colonne couverte d’étamine rouge ; Nguyen van Tao, autre stalinien, ancien conseiller municipal de Saigon, est désigné pour l’intérieur ; pour donner à leur comité une allure d’union nationale acceptable par les alliés impérialistes dans une éventuelle négociation, les staliniens se sont assuré la collaboration gouvernementale d’un médecin, de quelques intellectuels non staliniens et même d’un propriétaire foncier. Le Comité Nam-bô siège à l’Hôtel de ville, gardé par des miliciens en uniforme blanc. La police et la sûreté se sont ralliées, les commissariats sont contrôlés par les camarades de Tran van Giau ; les pirates de Lê van Viên dit Bay Viên, sont embrigadés comme policiers et agents des futurs assassinats staliniens (on les connaissait depuis toujours sous les Français, sous l’appellation "bandes de Binh-xuyên", du nom d’un hameau situé entre Saigon et Cholon).
L’activité du Comité Nam-bô s’étendit vers les provinces où il constitua ses propres comités provinciaux, qui prirent en main les comités populaires nés spontanément dans les villages, de l’ancienne Jeunesse d’avant-garde. L’arrivée de la commission alliée était annoncée pour le début de septembre. Dans les rues de Saigon flottaient d’immenses banderoles portant des inscriptions de bon accueil en anglais, en russe, en chinois et en vietnamien : "Welcome to the Allied Forces !...". Quelques actes spectaculaires marquèrent la volonté du Comité Nam-bô d’en finir avec la colonisation française : les rues de Saigon changèrent de noms ; la rue Catinat, artère de luxe de la ville, célèbre par ses locaux de la sûreté cachots et chambres de tortures fut baptisée rue de la Commune de Paris ; le boulevard Norodom s’appela boulevard de la République... Les statues des "héros" de la conquête (Évêque d’Adran tenant par la main le jeune prince Canh devant la cathédrale, amiral Rigault de Genouilly au bord de la rivière de Saigon, Bonnard devant le théâtre municipal) et autres monuments de l’ère coloniale furent détruits.
Au matin du 2 septembre, un grand défilé officiel fut organisé par le Comité Nam-bô. La nouvelle milice armée en uniforme ouvrait la marche. Dans l’après-midi place de la cathédrale, quelques coups de feu tirés on ne sait d’où provoquent un déchaînement général ; les manifestants se ruent sur les maisons françaises et la manifestation se termine tard le soir avec des blessés et des tués de part et d’autre.
Bientôt arrivent par avion les gurkhas de la 20e division indienne sous le commandement du général anglais Gracey. Dès son arrivée Gracey fait répandre sur la ville, par des avions de chasse japonais, des tracts proclamant qu’il charge les Japonais du maintien de l’ordre public et qu’il interdit à la population sous peine de punition sévère la détention de toutes armes. Une immense affiche reproduisant cette proclamation est collée sur les murs de la ville. Le ton hautain du militaire représentant les alliés équivaut à une mise en demeure adressée non seulement aux groupes armés des sectes religieuses qui détenaient des quantités d’armes japonaises mais également au Comité Nam-bô dont la milice armée est plus ou moins tenue pour responsable des "désordres" du 2 septembre. Gracey installe son quartier général au petit palais du gouverneur de la Cochinchine. Une activité fiévreuse anime groupes et sectes. Les Hoa-hao prennent l’étiquette de Parti social-démocrate (Dang dân-xa) et il semble qu’ils aient été invités ainsi que les cao-daïstes à quelques postes subalternes du ministère Viêtminh des affaires sociales. Les trotskistes du groupe La Lutte se prononcent pour le soutien du Viêtminh stalinien dans la phase de la lutte pour l’indépendance nationale et pour la formation d’une république démocratique, mais déclarent se réserver le droit de critique ; une autre tendance trotskiste dénonce comme illusion entretenue dans les masses la possibilité d’obtenir l’indépendance nationale par la négociation avec des brigands impérialistes dont le Viêtminh sollicite l’alliance ; préconisant l’armement du peuple (ce qui est contre la volonté de contrôle du Comité Nam-bô sur tous les groupes armés) et la préparation de l’insurrection armée contre le retour de l’ancien régime, ils regroupent quelques dizaines d’ouvriers et d’employés en un Comité populaire révolutionnaire (Uy-ban nhân-dân cach-mang) à Tân-dinh banlieue de Saigon ; un comité populaire semblable se forme à Biên-hoà à une trentaine de kilomètres de Saigon ; mais l’activité de tels comités, négation du pouvoir de facto stalinien, risque de faire tache d’huile et l’arrestation et l’incarcération de leurs membres par la police Viêtminh y met fin. Notons que les militants de Tân-dinh se laissent désarmer sans riposte car ils craignent qu’en tirant sur la police, ils n’arrivent qu’à nourrir l’accusation de provocation portée contre eux par les gens de l’Hôtel de ville, et restent incompris des masses. Les chefs des sectes également objets des recherches de la police, disparaissent avec leurs groupes armés. La répression Viêtminh vise déjà tous les opposants en puissance.
À l’Hôtel de ville siège toujours le Comité Nam-bô auquel Gracey a accordé quelques contacts courtois sans reconnaissance officielle ; d’autre part Cédile qui manigance fiévreusement avec les Anglais pour "rétablir l’ordre colonial" a établi avec ce même Comité un dialogue de sourds. Le 17 septembre des tracts du Comité appellent à la grève générale contre le français et, toujours dans l’espoir d’une négociation possible avec les Anglais, recommande le calme à la population. Trois jours après, le 20, la presse vietnamienne est interdite par les Anglais et les proclamations du Comité sont lacérées et arrachées des murs de la ville. Le 22, les Anglais contrôlent la prison et réarment quelque mille cinq cents soldats français enfermés par les Japonais dans les casernes du deuxième RIC ; enfin dans la nuit du 22 au 23, les Français aidés des gurkhas réoccupent les commissariats de police, la Sûreté, le Trésor, la Poste. Le Comité Viêtminh quitte l’Hôtel de ville et se retire dans les environs de Cholon ; l’insurrection de Saigon éclate la nuit même.

L’insurrection de Saigon de 23 septembre 1945
Le Comité Viêtminh dans le but d’obtenir sa reconnaissance par les Anglais comme gouvernement de facto fit tout pour montrer son pouvoir et sa capacité de "maintenir l’ordre". Il ordonna par voie de presse la dissolution de tous les groupes armés et la remise des armes à sa propre police. La milice Viêtminh, appelée "garde républicaine (Cong-hoà-vê-binh)" eut avec cette police le monopole légal du port des armes. Étaient visés non seulement les sectes religieuses Cao-daï et Hoà-hao, mais aussi les comités ouvriers, la Jeunesse d’avant-garde et les groupes d’autodéfense, c’est-à-dire tous ceux qui se trouvaient hors du contrôle Viêtminh.
Les trotskistes du groupe Tia-sang (l’Etincelle) devant la perspective imminente d’un affrontement inévitable avec les forces militaires anglaises et françaises, appellent par tracts à la formation de comités d’action populaires (tô-chuc-uy-ban hành-dông) et à l’armement du peuple (thiêt-lâp dân-quân) en vue de la constitution d’une assemblée populaire, organe de lutte pour l’indépendance nationale. Les ouvriers du dépôt de tramways de Go-vâp, à quelque huit kilomètres de Saigon, aidés des militants du groupe Tia-sang, organisent une milice et invitent les ouvriers de la région Saigon-Cholon à s’armer et à se préparer au combat.
Le Comité Viêtminh avant de quitter la ville, fait coller partout des papillons la presse étant interdite et la loi martiale proclamée par Gracey dès le 22 invitant la population à se disperser à la campagne et à "rester calme car le gouvernement espère arriver à négocier". Une psychose d’insécurité règne dans la ville qui se vide peu à peu d’une partie de sa population vietnamienne. Dans la nuit du 22 au 23, les Français, réarmés et appuyés par les Gurkhas, réoccupant pratiquement sans résistance les commissariats de police, la Sûreté, la Poste, le Trésor, l’Hôtel de ville... La nouvelle qui se répand comme une traînée de poudre, déclenche l’insurrection dans les quartiers populaires et les faubourgs de la ville. De partout, des détonations sèches déchirent la nuit : c’est l’explosion spontanée des masses. Personne ne peut avoir une vue globale d’événements de cet ordre. Nous recueillons ici les souvenirs de deux témoins plus ou moins acteurs dans le drame. Des arbres abattus, des véhicules renversés, du mobilier divers entassés dans les rues, telles sont les ébauches de barricades qui s’improvisent aussitôt pour empêcher le passage des patrouilles et le déploiement des troupes impérialistes. Les insurgés se tiennent cachés à proximité. Si le centre de la ville est sous le contrôle des Français secondés par les Gurkhas et les Japonais, la périphérie et les faubourgs (Khanh-hôi, Câu-kho, Bàn-co, Phu-nhuân, Tân-dinh, Thi-nghè...) habitat des pauvres, appartiennent aux insurgés : comités populaires, Jeunes d’avant-garde, garde républicaine, cao-daïstes... Les Français rencontrés sont abattus ; les fonctionnaires cruels de l’ancien régime, les policiers réputés tortionnaires repérés depuis longtemps par la population, sont mis à mort et jetés dans l’Arroyo chinois. Le racisme entretenu par quatre-vingts ans de domination, par le mépris de l’homme blanc à l’égard de l’homme jaune, marque de son sceau aveugle les violences populaires qui éclatent en ces heures critiques. Le massacre d’une centaine de civils français de la cité Héraud à Tân-dinh, le 25, en est une illustration douloureuse. La menace de certains Français, répandue en ville, de "faire la peau aux Annamites pour en tirer des sandales" s’est retournée contre tous les blancs.
Des fouilles et des perquisitions systématiques dans le centre n’empêchent pas les insurgés de mettre le feu à la Compagnie du caoutchouc manufacturé, aux entrepôts, etc.... Dans la nuit du 23 au 24, le commissariat du port est attaqué sans résultat par les guérilleros. Le 24, les insurgés contre-attaquent : des groupes descendent la rue de Verdun et remontent le boulevard de la Somme, convergeant vers le marché ; dans la nuit, le marché brûle. Il n’y a plus à Saigon ni eau, ni électricité, ni ravitaillement et chacun vit dans une "ambiance de massacre et de famine". Tandis que chaque jour les Français tentent d’élargir le cercle de leur contrôle, des groupes armés divers s’organisent en guérilla tout autour de la ville. Le Comité Viêtminh déclare alors dans un tract : "les Français... prennent plaisir à assassiner notre peuple. Une seule réponse s’impose : appliquer le décret du blocus alimentaire. Les soldats français pris seront mis à mort". Il conserve cependant l’espoir de s’entendre avec les Anglais et dans l’attente du corps expéditionnaire français dirigé par le général Leclerc. Gracey réussit à engager des conversations avec lui, et une trêve est annoncée le premier octobre. Le 3, Leclerc arrive, avec mission de "rétablir l’ordre" et "construire une Indochine forte au sein de la communauté française". Les commandes du Triomphant défilent rue Catinat et les drapeaux tricolores flottent de nouveau aux fenêtres. Les conversations continuent et n’ont d’autre résultat que le libre passage des troupes anglaises et japonaises dans les zones contrôlées par les insurgés ; c’est le Comité Viêtminh qui, suivant sa politique d’entente avec les impérialistes alliés a pris cette décision. Les Gurkhas et les Japonais ouvrent la marche, occupent les endroits stratégiques dans la périphérie puis, le 12 octobre, les troupes françaises secondées par les Gurkhas passent à l’attaque générale vers le nord-est : les paillotes brûlent à Thi-nghè jusqu’au poste de Tân-binh et l’encerclement de la ville par les insurgés s’effrite dans des combats acharnés. Les anciens font observer que les Français se dirigent d’abord vers les provinces de l’est, comme ils ont fait au début de la colonisation.
Du côté de la guérilla, le chef de bande Ray Viên, se refusant aux basses besognes policières contre toutes les tendances non affiliées au Viêtminh, se rend indépendant de ce dernier et opère pour son propre compte : tout en guerroyant contre les Français, il se livre au pillage. Comme nous l’avons vu, il n’est pas le seul groupe armé à ne pas accepter l’autorité du Viêtminh. Les plus nombreux de ces groupes connus sous le nom de Troisième division (dê-tam su-doàn) sont dirigés par un ancien nationaliste qui avait un moment placé son espoir dans le Japon ; il se retire avec ses quelques centaines d’hommes armés dans la Plaine des Joncs en vue d’organiser la résistance aux Français ; mais il se rend quelques mois plus tard et se dissout.
Le Viêtminh ne tolère aucune tendance qui lui porte ombrage et il en vient à bout par la liquidation physique. Les militants du groupe trotskiste La Lutte qui pourtant s’étaient prononcés pour le soutien critique du gouvernement Viêtminh, en sont presque immédiatement les victimes. Réunis dans un temple de la région de Thu-duc, où ils se préparent à participer à la lutte armée sur le front de Gia-dinh, ils sont cernés le matin par la police Viêtminh, arrêtés et internés un peu plus tard à Bên-suc, province de Thu-dâu-môt, où ils furent tous fusillés avec une trentaine d’autres prisonniers lors de l’approche des troupes françaises. Trân van Thach, ancien conseiller municipal de Saigon élu en 1933 sur la liste stalino-trotskiste et revenu peu de temps auparavant du bagne de Poulo-Condor, était parmi eux. On apprit quelques mois plus tard que le leader du groupe La Lutte, Ta thu Thâu, revenu du bagne lui aussi, et qui s’était ensuite rendu au Tonkin en vue d’organiser des secours contre la famine, avait également été assassiné par les partisans de Hô chi Minh sur le chemin du retour dans le centre Annam.
Dans cette atmosphère de terreur Viêtminh, la milice ouvrière des Tramways de Go-vâp (Doân công-binh) dont l’effectif s’élève à une soixantaine de personnes, participe à l’insurrection en dehors de toute autorité. Les quelque quatre cents ouvriers et employés des Tramways étaient réputés pour leur esprit de lutte et d’indépendance. On sait que sous les Français le droit syndical n’existait pas. Lorsque les Japonais, après le 9 mars, avaient remplacé les Français à la tête de l’entreprise, les ouvriers avaient constitué eux-mêmes un comité d’entreprise et présenté des revendications ; les militaires japonais, colonel Kirino en tête, étaient venus menacer les ouvriers mais, devant leur attitude ferme, les Japonais avaient cédé accordant non seulement une augmentation de salaire, mais la reconnaissance de onze délégués élus par les onze catégories de travailleurs : électriciens, forgerons, menuisiers, etc.... En août, lorsque les techniciens français abandonnèrent momentanément l’entreprise, le comité la géra jusqu’à l’insurrection.
Or tous les insurgés qui ne se rangent pas sous le drapeau Viêtminh sont aussitôt qualifiés de Viet-gian, traîtres ; tous les ouvriers qui ne s’identifient pas au nationalisme sont qualifiés de réactionnaires, de saboteurs. C’est dans cette atmosphère de violence mentale totalitaire que les ouvriers des Tramways de Go-vâp quoiqu’adhérant à la CGT du Sud (création du gouvernement Viêtminh de facto sous la présidence du stalinien Hoàang-dôn Vân et destinée à s’assurer le contrôle des ouvriers de la région Saigon-Cholon ; les délégués y étaient désignés d’office par Hoàang-dôn Vân et consorts malgré les protestations des quelques délégués élus par les ouvriers eux-mêmes) refusent de prendre l’étiquette de "Travailleurs Sauveurs de la patrie (Công-nhân cuu-quôc)" imposée par les staliniens de la CGT et d’adopter le drapeau rouge à étoile jaune du Viêtminh ; ils gardent leur appellation de milice ouvrière, symbole de leur indépendance dans le "front commun", et combattent sous l’emblème du drapeau rouge non pour la patrie mais pour leur propre émancipation de classe. Ils s’organisent en groupes de combat de deux personnes sous la direction d’un responsable élu et les responsables élisent comme commandant Trân dinh Minh ; c’était un jeune trotskiste du nord qui avait publié un roman social à Hanoi sous le pseudonyme de Nguyên hai Au, et était venu participer à la lutte ouvrière dans le sud. Par la force des choses, cette formation ouvrière entra en contact avec les autres groupes de combat des faubourgs est de Saigon dont le commandement était aux mains du chef Viêtminh, Nguyên dinh Thâu. Deux faits divers donneront une idée de ce que put être la dictature sur les insurgés par des individus hissés au commandement et consacrés par le Viêtminh. Nguyên dinh Thân entend celer par le sang sa parcelle d’autorité : des guérilleros du groupe Tây-son (ainsi nommé en souvenir de la révolte des paysans des montagnes Tây-son contre les seigneurs féodaux au 18è siècle) ont réquisitionné du tissu chez la tante d’un stalinien notoire, Duong bach Mai, ancien conseiller municipal de Saigon. Au mépris du combat contre les impérialistes, il les fait fusiller. Il fait arrêter T., suspect de trotskisme, secrétaire exécutif Viêtminh de Tân-binh, et conseiller du Groupe I des Volontaires de la mort (doàn cam-tu sô I) dirigé par Khuât ; on prêtait à ce dernier le projet de descendre Nguyên dinh Thâu malgré sa garde personnelle armée jusqu’aux dents, plutôt que de le laisser assassiner T., lorsque le secrétaire général de la CGT du sud, Ly chiên Thang, le fit libérer. De tels actes terroristes et totalitaires ne sont pas des exceptions, mais seront pratiques courantes dans l’embryon d’État du maquis.
Refusant de se soumettre à l’autorité de Nguyên dinh Thâu, la milice des tramways décide de se regrouper dans la Plaine des Joncs, vers laquelle elle se dirige, tout en combattant contre Français et Gurkhas à Loc-giang, Thôt-nôt, My-hanh... Dans la Plaine des Joncs, ces ouvriers prennent contact avec les paysans pauvres, et c’est là qu’ils perdent au combat leur camarade Trân dinh Minh le 13 janvier 1946. Une vingtaine d’autres avaient déjà trouvé la mort dans les batailles livrées en cours de route.
L’intolérance du Viêtminh à l’égard de toutes les tendances indépendantes, l’accusation de traîtrise assortie de menace de mort qu’il porte contre elles, et la faiblesse numérique du groupe des Tramways, obligent ses membres à se disperser. Trois d’entre eux, Lê Ngoc, Ky, Huong, jeune ouvrier de 14 ans, seront poignardés par les bandes Viêtminh après avoir été arrêtés puis relâchés par les troupes françaises à Hoc-môn.
L’explosion de Saigon s’est répercutée à la campagne est dans les provinces. Comme dans le passé, les paysans ont saisi les notables qui s’étaient distingués par leur cruauté, les propriétaires fonciers réputés pour leurs extorsions ; beaucoup sont mis à mort, leurs maisons et leurs greniers incendiés. On dit que des militants paysans staliniens, revenus de Poulo Condor, le mois précédent, tentèrent d’intervenir dans certains endroits pour tempérer les violences et furent eux-mêmes menacés dans leur vie, suspectés qu’ils furent alors de se mettre aux côtés des anciens oppresseurs. »
Ecrit par Ngo Van

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - La dénonciation de la politique de la prétendue "Quatrième Internationale"

La IV° Internationale en danger

Lettre de Natalia Trotsky, Benjamin Péret, Grandizo Munis 27 juin 1947

(...) Enfin nous trouvons l’Indochine, où pendant longtemps on a oublié de soutenir notre section, y compris de demander qui a assassiné à Ta-Thu-Thau pour soutenir, sans aucune critique rigoureuse, le gouvernement stalinien de Ho-Chi-Minh, si chaudement accepté par The Militant et la Vérité. (...)

- - - - - - - - - - - - - -

1979

"(...) Est-il possible qu’au cours de la nouvelle période de la révolution, de cette période qui va voir se multiplier les « circonstances exceptionnelles », à nouveau des partis petits-bourgeois, y compris staliniens, soient contraints d’aller plus loin qu’ils ne le voudraient sur la voie de la rupture avec la bourgeoisie ? Vraisemblablement oui." Un article de "La Vérité" n°588 (Septembre 1979)

A propos d’une possibilité théorique et de la lutte pour la dictature du prolétariat

de Stéphane Just

L’Indochine, un autre exemple

Au Vietnam, au Laos, au Cambodge, tout est beaucoup plus clair. La colonisation française commence dès 1860 avec la conquête de la Cochinchine. Elle s’achève en 1890. Toutes les conquêtes coloniales françaises sont placées sous l’autorité du Gouvernement général de l’Indochine qui dépend du ministère des Colonies. Le Gouvernement général exerce l’administration directe. L’appareil d’Etat est l’appareil d’Etat français. L’Indochine est considérée comme « territoire français ». Cependant une royauté fantoche est maintenue : l’empereur d’Annam « règne » sur le Tonkin et l’Annam, qui sont formellement « protectorats français ». Sa capitale est à Hué. Il nomme ses « ministres ». Au Laos et au Cambodge aussi la monarchie est maintenue. Par contre, la Cochinchine a été « cédée » à la France, en toute souveraineté, par l’empereur d’Annam, dès 1874. Elle est considérée comme colonie française, ainsi que le deviendront en 1888 Hanoï, Haiphong et Tourane.

Le maintien des monarchies répond à certaines exigences : utiliser les anciennes classes dominantes au profit de la colonisation française. Ce sont les mandarins, les anciens notables communaux, les anciens seigneurs, qui deviennent les agents de la colonisation et de l’administration française. La Cochinchine, « bénéficiant » du statut colonial, est dotée en 1880 d’une Assemblée élue, le Conseil colonial, où siègent quelques Annamites désignés par les chambres de commerce et d’agriculture. Le suffrage et l’éligibilité sont réservés aux citoyens français, et les Annamites, « sujets français », n’accèdent à la citoyenneté que par un acte analogue à la naturalisation (on ne comptait au total dans les trois pays annamites que 2 555 « nationalisés » français, dont les trois cinquièmes en Cochinchine, en 1937 - « Histoire du Vietnam », Philippe Devillers). Plus tard, le Conseil colonial et les principales municipalités seront élus sur la base du double collège. En même temps, un nombre relativement important de Vietnamiens seront intégrés à l’administration coloniale.

Dans leur ensemble, après leur capitulation face à l’impérialisme français, les anciennes classes dominantes de ce pays féodal sont devenues ses agents. Mais la colonisation a bouleversé les rapports de production qui, de féodaux, sont devenus capitalistes. Lorsque les anciens rapports de production n’étaient pas radicalement éliminés, ils étaient transformés, subordonnés dans le sillage de la colonisation, en fonction des intérêts de l’impérialisme français, aux rapports de production capitalistes. Une bourgeoisie autochtone se constituait et se développait dans le processus de la transformation des rapports de production. C’est d’elle, de ses éléments petits-bourgeois notamment, que surgirent les premiers mouvements de lutte contre l’impérialisme français. Très rapidement, en raison de la dépendance de cette bourgeoisie coloniale par rapport à l’impérialisme d’un côté, de sa peur du prolétariat de l’autre, la bourgeoisie vietnamienne atteint l’étroite limite de sa lutte contre l’impérialisme. L’échec du mouvement insurrectionnel de février 1930 que le Parti national annamite avait organisé porta un coup mortel au mouvement révolutionnaire impulsé par la petite bourgeoisie.

Les grandes entreprises capitalistes sont sous le contrôle de la Banque d’Indochine et de la Banque Franco-chinoise qui détiennent une partie plus ou moins importante du capital et appartiennent exclusivement à des sociétés françaises. Même dans l’agriculture il en est ainsi. En 1937, par exemple :

« 700 européens, une poignée de colons et quelques grandes sociétés possèdent un cinquième de la surface des terres des trois pays d’Indochine et en laissent la moitié sans la mettre en valeur, alors que 17 millions d’indigènes végètent sur une terre trop petite, ou peinent et meurent de faim au service des grands propriétaires. » (Mouvements nationaux et lutte des classes au Vietnam - Anh Van et Jacqueline Roussel).

La bourgeoisie indigène industrielle et commerçante est faible. Elle a ses racines dans le contexte de la « mise en valeur » des pays d’Indochine par le capital français ; de plus, ses intérêts sont étroitement imbriqués à ceux des propriétaires fonciers, car la possession de la terre est un refuge sûr pour ses capitaux. L’usure est aussi un de ses « débouchés ».

Les grands propriétaires fonciers au Tonkin possédaient 16,6% des terres. En Cochinchine centrale, 1% des propriétaires possèdent 31,3% du sol ; dans la Cochinchine occidentale, 9,6% possèdent 65,5% du sol. Et surtout, bourgeois et propriétaires fonciers sont les bénéficiaires des prêts usuraires aux paysans « propriétaires » endettés jusqu’au cou.

A la veille de la guerre la paysannerie représentait 92 % du total de la population. La plus grande partie, les deux tiers, était composée de coolies agricoles sans terre, une autre partie extrêmement importante était composée de paysans terriblement endettés mais possédant de misérables lopins de terre. A côté d’une petite bourgeoisie très diversifiée, la classe ouvrière, familles comprises, représentait 5% de la population. La guerre et la politique du PCV

Telle apparaissait, au moment où l’impérialisme français était défait, en juin 1940, par l’impérialisme allemand, « l’Indochine française ». Dès le 19 juin, les Japonais exigeaient le contrôle des transports entre Haïphong et la frontière chinoise. Le 29 septembre, un accord était conclu : une force de 6 000 hommes devait permettre à l’armée japonaise, au Kwang-Si, d’utiliser les moyens de communication du Tonkin et de les couper aux armées chinoises. Le 29 juillet 1941, un accord Darlan-Kato intégra l’Indochine qui resta, sous la souveraineté de la France, dans le système militaire japonais. L’effectif des troupes japonaises stationnées en Indochine s’élèvera aux environs de 35 000 hommes. Mais elles laissèrent l’administration française fonctionner et les troupes françaises assurer l’« ordre » en Indochine.

La liquidation du gouvernement de Vichy en 1944 en France a amené l’armée française d’Indochine à changer de camp, tandis que le retournement de la situation militaire dans le Pacifique faisait redouter aux Japonais un débarquement américain en Indochine avec l’armée française dans le dos. Dans la nuit du 9 au 10 mars 1945, les Japonais attaquent les troupes françaises et en vingt-quatre heures liquident leur résistance. Les Japonais n’ont pas les moyens d’improviser une administration de l’Indochine. ils demandent aux fonctionnaires français ou appartenant à l’administration française de rester en place, nommant en Cochinchine, en Annam et au Tonkin des gouverneurs qui se substituent aux gouverneurs français. L’« empereur » Bao Daï incarnera le pouvoir central au Vietnam. A cet effet, Bao Daï constitue un nouveau « gouvernement » : le gouvernement Tran Trong Kim, instrument des Japonais.

L’essentiel est cependant que le coup de force japonais du 10 mars a fait s’effondrer l’appareil administratif et militaire français et ouvert un vide politique immense que le « gouvernement impérial » est incapable de combler. A la capitulation du Japon, le 14 août, les troupes japonaises sont chargées du maintien de l’ordre jusqu’à l’arrivée des troupes chinoises au nord du 16° parallèle, et anglaises au sud. Mais la révolution déferle, non impulsée par la politique du Vietminh, mais en dépit d’elle.

En ces temps où beaucoup font l’apologie du Parti communiste vietnamien et de sa direction, il n’est pas inutile de faire un bref récapitulatif de sa politique avant, pendant et à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Au Vietnam, très rapidement, les partis bourgeois et petits-bourgeois ont été déconsidérés. Dès le début des années 1930, le Parti communiste du Vietnam comptait plusieurs centaines de membres et plusieurs milliers à la veille de la guerre. A la même période, sous la direction de Tha Tu Thau, qui venait d’être expulsé de France, un groupe trotskyste se constituait en Cochinchine. Il allait avoir au cours des années suivantes un puissant rayonnement.

La ligne du PCV a suivi rigoureusement jusqu’en 1947-1949 la ligne que Staline dictait. Jusqu’en 1932, cette ligne est gauchiste. En 1933, l’influence grandissante du groupe trotskyste impose la réalisation d’un front unique entre staliniens et trotskystes. Ils présentent en commun une liste aux suffrages du deuxième collège de Saïgon, lors d’une élection municipale, soutenue par un organe commun, « La Lutte ». Deux candidats de « La Lutte » sont élus. Pour le PCV, ce n’était qu’une transition. En 1935, il applique au Vietnam la ligne du front populaire qui, non seulement tendait la main à la bourgeoisie dite « nationale » vietnamienne, mais, au nom de la défense de la démocratie, soutenait l’impérialisme français contre la « menace fasciste » japonaise. Cette ligne, les staliniens vietnamiens l’appliquèrent jusqu’au pacte germano-russe d’août 1939. Aux élections de 1937 le journal « La Lutte » présentait encore une liste de front unique entre staliniens et trotskystes, dont trois des candidats furent élus. Cependant le 14 juin 1937, les staliniens refusaient de voter une résolution anti-impérialiste que Tha Tu Thau leur soumettait. Ce fut la rupture. Les trotskystes gagnèrent la majorité au sein du groupe « La Lutte » et poursuivirent la parution du journal sur leur orientation. Au Conseil municipal de Saigon, en 1939, les staliniens votaient un nouvel impôt destiné à financer la défense nationale de l’impérialisme français.

« Aussi, au cours des élections au Conseil colonial de Cochinchine le 30 avril 1939, Tha Tu Thau et Tran Van Trach, candidats trotskystes, furent-ils élus (au deuxième collège) bien que ce fut au suffrage restreint dont beaucoup de travailleurs étaient exclus... 80 % des voix, staliniens et bourgeois se partageant le reste. » (op. cit.) Bientôt, le pacte Hitler-Staline fut le prétexte d’une terrible répression dont furent victimes aussi bien les staliniens que les trotskystes, qui, alors que la guerre éclatait, restèrent fermes sur la ligne du défaitisme révolutionnaire.

Pendant la guerre, la ligne du PCV correspond absolument à celle de la bureaucratie du Kremlin. Deux mois après l’intégration de l’Indochine dans le système militaire japonais, deux mois et demi après l’attaque hitlérienne contre l’URSS, alors que visiblement le Japon prépare la guerre, le 8 septembre 1941, Ho Chi Minh annonce la constitution d’un front national : le Front de l’indépendance du Vietnam, ou Vietminh. Le 25 octobre, le « Vietminh » lance son premier manifeste :

« Union de toutes les couches sociales, de toutes les organisations révolutionnaires, de toutes les minorités ethniques. Alliance avec tous les peuples opprimés de l’Indochine. Collaboration avec tous les éléments anti-fascistes français. »

Sous la couverture du Vietminh, le PCV va pouvoir se réorganiser. A la différence des trotskystes complètement isolés et sans moyens, il bénéficie de l’appui du Kremlin. Il peut même utiliser le territoire chinois comme base arrière. Ho Chi Minh, qui s’appelle alors Nguyen Ai Duoc, collabore avec les services chinois. Un moment arrêté, il sera relâché sous l’identité de Ho Chi Minh en février 1943. Philippe Devillers précise : « Il recevra désormais les 100 000 dollars chinois par mois attribués jusqu’alors à Nguyen Kai Thau. » La propagande et l’organisation du Vietminh progressent, notamment au Tonkin. En 1944, il commence la guérilla. La ligne officielle est celle de l’indépendance. Elle correspond aux positions d’alors de l’impérialisme américain qui vise à substituer son influence à la colonisation française et à la ligne de partage du monde en zones d’influence élaborée à Yalta par Staline, Roosevelt et Churchill, réduisant l’impérialisme français à la portion congrue, et contre laquelle se dresse de Gaulle.

Après le 10 mars 1945, le Vietminh opère sans difficultés hors des gros centres et bénéficie du soutien de la population qui espère que l’heure de la fin du colonialisme est proche. Les Américains lui parachutent des armes. Le Vietminh est aussi en relation, par la médiation de Sainteny, avec le gouvernement de De Gaulle. Sainteny en mission en Chine s’efforce de regrouper les débris du corps expéditionnaire français en Indochine qui ont échappé aux Japonais, et de préparer le retour de l’impérialisme français en Indochine. Il envoie selon ses moyens des instructeurs militaires et des armes au Vietminh.

Le Vietminh fait transmettre en juillet 1945, par l’intermédiaire de l’OSS, un aide-mémoire où il résume ses vues sur « l’Indochine française future » :

« Nous, Ligue du Vietminh, demandons que les points suivants soient annoncés par les Français et observés dans la politique future en Indochine française : 1. Un parlement sera élu au suffrage universel. Il légiférera pour le pays. Un gouverneur français exercera les fonctions de président jusqu’à ce que l’indépendance nous soit assurée. Ce président choisira un cabinet ou un groupe de conseillers acceptés par le parlement. Les pouvoirs précis de tous ces organes pourront être mis au point dans l’avenir. 2. L’indépendance sera donnée à ce pays dans un minimum de cinq ans et un maximum de dix. 3. Les ressources naturelles de ce pays retourneront à ses habitants après un dédommagement équitable des détenteurs présents. La France bénéficiera d’avantages économiques. 4. Toutes les libertés proclamées par les Nations-Unies seront garanties aux Indochinois. 5. La vente de l’opium sera interdite. Nous espérons que ces conditions seront jugées acceptables par le gouvernement français. »

La révolution au Nord

Le 16 août 1945, après la capitulation, les Japonais transfèrent le pouvoir au délégué de l’« empereur » Bao Daï, à Hanoï. Le mouvement des masses va déferler. Philippe Devillers raconte :

« Le 16, conformément aux engagements pris, les Japonais transfèrent au délégué impérial Phan Ke Toai les services du Gouvernement général et libèrent les prisonniers politiques. La « Révolution » va maintenant pouvoir se dérouler sans heurts.

Dans la matinée du 17 août, tandis que se réunit à la Résidence supérieure l’Assemblée consultative du Tonkin convoquée d’urgence, les manifestations commencent. Dans l’après-midi, à l’appel du Comité central des fonctionnaires, 20 000 manifestants se rassemblent devant le Théâtre municipal. Pour la première fois, le Front Vietminh apparaît alors ouvertement devant la foule. Des leaders Vietminh se mettent soudain au balcon du théâtre, culbutent le drapeau impérial, hissent au milieu des acclamations le drapeau rouge à étoile d’or. Partout dans la ville, les drapeaux rouges apparaissent. Les Japonais demeurent impassibles. Les manifestations s’amplifient le 18. Les rues sont pleines de drapeaux, de tracts, de mégaphones et de gens qui hurlent. Phan Ke Toai, tremblant devant l’émeute, sommé de se démettre, s’exécute, passe le pouvoir à un Comité directeur provisoire.

Le 19, les nationalistes se sont évanouis. Il n’y a plus dans la ville que des Vietminh. Leurs harangues enflammées ménagent curieusement les Japonais. Les « sections d’assaut » Vietminh occupent les bâtiments publics, sans susciter aucune réaction des Nippons. Ceux-ci, après quelques heures de négociations, cèdent aux insurgés les armes de la Garde indochinoise.

Le 20, le Vietminh, sans lutte, est maître de toute l’administration, de tous les services de Hanoï. Mais les manifestations violentes continuent. De nombreux Français sont molestés, deux disparaissent, beaucoup sont arrêtés. Un massacre sera évité de justesse.

Le 21, la révolution politique gagne en puissance.

Tandis que dans tout le pays, dans les bourgs et villages, les Comités populaires, évinçant les notables, s’installent dans les maisons communes, à Hanoi des intellectuels "gauchistes", sans instructions du Comité central du Vietminh, prennent de grandes initiatives.

Réunis à la Cité universitaire sur la convocation de l’Association générale des étudiants, des "représentants de tous les partis et de toutes les couches de. la Population " votent la motion suivante :

" Vu la nécessité d’unifier, dans les circonstances actuelles, toutes les forces nationales du Tonkin, de l’Annam et de la Cochinchine sous l’égide d’un gouvernement bénéficiant de l’appui des masses, en vue d’établir des relations diplomatiques avec les États étrangers et de consolider l’indépendance nationale, Vu que le Vietminh a lancé le mot d’ordre de l’insurrection générale et a pris le pouvoir dans le Nord, Vu qu’en Annam et en Cochinchine tous les partis espèrent que le Vietminh prendra le pouvoir en ses mains : 1. Exigent l’abdication de l’empereur d’Annam, l’instauration du régime républicain, la remise du pouvoir à un gouvernement provisoire formé par le Vietminh ; 2. Demandent au Front Vietminh d’ouvrir immédiatement les négociations avec les autres partis en vue de former un gouvernement provisoire ; 3. Appellent tous les partis, toutes les couches de la population et les plus larges masses du peuple à soutenir le gouvernement provisoire afin de commencer l’œuvre de consolidation de l’indépendance nationale. "

La motion est transmise, par télégramme, à Hué.

A Hué, la capitulation du Japon a placé le gouvernement Tran Trong Kim devant l’échéance prévue. Les difficultés auxquelles il se heurtait l’avaient déjà amené, le 7 août, à offrir sa démission, mais Bao Daï l’avait prié de continuer à expédier les affaires courantes. Le 16 août, Tran Trong Kim, qui n’est pas encore autorisé par les Japonais à diffuser la nouvelle de la capitulation, affirme son intention de défendre l’indépendance acquise le 9 mars. "Les peuples du Vietnam, dit-il en substance, refusent d’être assujettis de nouveau à la France sous la contrainte de qui ils ont longtemps souffert ", et il demande l’union de tous dans la lutte pour l’indépendance. Le 18, il crée un Comité de salut national, groupant tous les partis politiques, en vue de diriger cette lutte.

L’objectif est maintenant d’obtenir des puissances alliées la reconnaissance de l’indépendance du Vietnam. Sur les conseils de son ministre des Affaires étrangères, Bao Daï adresse des messages en ce sens au président Truman, au roi d’Angleterre, au maréchal Tchang Kaï-chek, au général de Gaulle. Ce dernier message, par son accent, présente un intérêt particulier :

« Je m’adresse au peuple de France, au pays de ma jeunesse. Je m’adresse aussi à son chef et libérateur et je veux parler en ami plus qu’en chef d’Etat. Vous avez trop souffert pendant quatre mortelles années pour ne pas comprendre que le peuple vietnamien, qui a vingt siècles d’histoire et un passé souvent glorieux, ne veut plus, ne peut plus supporter aucune domination ni aucune administration étrangère. Vous comprendriez encore mieux si vous pouviez voir ce qui se passe ici, si vous pouviez sentir cette indépendance qui couvait au fond de tous les cœurs et qu’aucune force humaine ne peut plus comprimer. Même si vous arriviez à rétablir ici une administration française, elle ne serait plus obéie : chaque village serait un nid de résistance, chaque ancien collaborateur un ennemi, et vos fonctionnaires et vos colons eux-mêmes demanderaient à sortir de cette atmosphère irrespirable. Je vous prie de, comprendre que le seul moyen de sauvegarder les intérêts français et l’influence spirituelle de la France en Indochine est de reconnaître franchement l’indépendance du Vietnam et de renoncer à toute idée de rétablir ici la souveraineté ou une administration française sous quelque forme que ce soit. Nous pourrions si facilement nous entendre et devenir des amis si vous vouliez cesser de prétendre à redevenir nos maîtres. Faisant appel à l’idéalisme bien connu du peuple français et à la grande sagesse de son chef, nous espérons que la paix et la joie qui ont sonné pour tous les peuples du monde seront assurées également à tous les habitants tant autochtones qu’étrangers en Indochine. BAO DAÏ

Mais à Hué même, la pression du Vietminh se fait sentir. Le bruit court qu’à Hanoï le Vietminh, soutenu par les Alliés, a pris le pouvoir et qu’il a reçu de ceux-ci toutes garanties quant à l’indépendance du Vietnam. Le 22 août, Bao Daï décide alors de charger le Vietminh de former le nouveau gouvernement en remplacement du cabinet Tran Trong Kim, démissionnaire en bloc. Mais le télégramme de Hanoi, exigeant l’abdication, arrive sur ces entrefaites. Les Vietminh locaux en ont immédiatement connaissance.

Bao Daï, sous la pression d’une partie de son entourage, cède. Le 24, il fait répondre par son Conseil privé qu’il a déjà pris la décision d’abdiquer, de s’effacer, pour ne pas être un obstacle à la libération du pays. Il désire cependant que le peuple soit consulté. En attendant, désireux de céder légalement ses pouvoirs, il demande que les chefs du Vietminh viennent le plus tôt possible à Hué pour la cérémonie de transfert.

Le 25, les deux représentants du Vietminh, Tran Huy Lieu, vice-Président du Comité de libération, et Cu Huy Can, arrivent à Hué. Sans le moindre incident, le régime impérial disparaît. Bao Daï remet les sceaux impériaux et, tandis que le drapeau rouge monte au mât du " Cavalier du Roi ", l’acte d’abdication est signé. »

La révolution au Sud

Au Sud, la révolution va aussi prendre son essor. Voici le récit qu’en fait Devillers :

« Le 14 août se constitue, en présence de représentants nippons, un "Front national unifié". Il groupe, avec le "Parti vietnamien de l’indépendance" de Ho Van Nga, les "Jeunesses d’avant-garde", le "Groupe des intellectuels", les syndicats de fonctionnaires, les Caodaïstes, les Phuc Quoc, les Hoa Hao, enfin le groupe trotskyste « La Lutte ». Ce front dispose de forces importantes. Les groupes de choc caodaïstes et les "Jeunesses d’avant-garde" en forment l’essentiel.

Le 16, un "exécutif" est formé. Le nouveau délégué impérial, Nguyen Van Sam, n’est pas encore arrivé de Hué, mais peu importe. Ho Van Nga, le chef du Parti de l’indépendance, s’installe comme délégué (Kharn Soi) intérimaire, Trait Van An comme "Président du Conseil de Cochinchine", Khê Van Can comme préfet de Saigon-Cholon, et c’est à eux que dans la journée les Japonais commencent à transférer pouvoirs et services. Des manifestations se dessinent. Quelques "Jeunesses d’avant-garde" en profitent pour opérer des perquisitions chez les Européens " sous prétexte d’y découvrir des armes ". Des incidents surgissent.

Le Vietminh choisit ce moment pour sortir de l’ombre. Il répand le 21, dans l’agglomération saïgonnaise, des tracts où il se présente comme un puissant mouvement de résistance vietnamien, soutenu par l’URSS, la Chine et l’Amérique, aux côtés de qui il a combattu Français et Japonais.

Entre communistes et nationalistes, une lutte de vitesse s’engage. Nguyen Van Sam, parvenu à Saïgon le 19, est immédiatement entré en rapport avec l’état-major nippon pour obtenir des armes pour les partis nationalistes et leurs milices. Les communistes, au courant de ces tractations, réalisent le danger : s’ils laissent l’armement nippon passer aux nationalistes,. ils devront abandonner tout espoir de diriger la révolution. Le 22, les Vietminh passent à l’action, provoquent une réunion avec les dirigeants du "Front national unifié". Ils leur démontrent combien leur position, née de la force et de la volonté nippone, est précaire et gênante au moment où est attendue à Saïgon la Commission d’armistice alliée. Si un changement de front n’est pas rapidement opéré, font-ils valoir, le mouvement vietnamien d’indépendance risque fort de se voir traiter par les Alliés comme une pure création japonaise et il sera sans doute écrasé. Pour permettre au peuple vietnamien de conserver l’indépendance qu’il vient de conquérir, il faut que les autres partis s’effacent devant le Vietminh qui, lui, par les titres qu’il s’est acquis à la reconnaissance des Alliés, pourra négocier utilement avec eux.

Cédant à cette subtile argumentation, les chefs nationalistes décident de s’effacer et de faire adhérer leurs partis et groupes au Front Vietminh qui devient ainsi en quelque sorte un "front national" très élargi. Ils croient d’ailleurs que ce changement d’étiquette leur profitera beaucoup plus qu’aux communistes dont ils savent la faiblesse.

Une grande manifestation consacre le 25 août le succès de la révolution. Un défilé monstre, de 9 heures à 18 heures, permet aux nationalistes et au Vietminh d’étaler leurs forces. La manifestation, admirablement orchestrée, se déroule dans un ordre parfait et même impressionnant, sans le moindre incident, devant les Français médusés. Les drapeaux jaunes des nationalistes ont disparu, et tandis que partout surgissent les bannières rouges du Vietminh, un "Comité exécutif provisoire du Sud du Vietnam" s’installe au palais du Gouvernement de Cochinchine. Sur 9 membres, il compte 7 communistes : Giau en assume la présidence et les affaires militaires. Le Dr Thach est commissaire aux Affaires étrangères, Nguyen Van Tao, le leader syndicaliste de 1937, qui vient de purger une peine de cinq ans à Poulo-Condore, est secrétaire général et commissaire à l’Intérieur. Huynh Van Tieng, lui aussi militant syndicaliste, très actif de 1936-1939, à la Propagande. Duong Bach Mai et Nguyen Van Tay (le lieutenant de Giau) sont enfin commissaires aux Affaires politiques et administratives, respectivement de l’Est et de l’Ouest.

Le 25 août 1945, dix jours après la capitulation japonaise, le Vietminh domine ainsi tout le pays vietnamien. Avec une facilité déconcertante, par l’effet conjugué de la négociation, du noyautage, de la propagande et de l’intimidation, grâce à la "neutralité " japonaise surtout, il a conquis le pouvoir. Son drapeau flotte maintenant partout, du Nord au Sud, de Hanoï à la pointe de Camau. »

La révolution à l’œuvre

Le 29, Ho Chi Minh formait à Hanoï un gouvernement provisoire. Le 2 septembre, il proclamait la République démocratique du Vietnam. Pendant ce temps, les troupes chinoises occupaient le Nord-Vietnam jusqu’au 16° parallèle. Dès septembre, les premières troupes anglaises chargées d’occuper provisoirement le Sud-Vietnam arrivaient à Saïgon. Le Vietminh engage alors des discussions de son propre chef avec le représentant du gouvernement français, le colonel Cédile, qui a été parachuté fin août au Sud. Une puissante manifestation a lieu le 2 septembre où se produisent des incidents. Le 4 septembre, Giau, représentant du Vietminh, les désavoue et prêche l’apaisement dans son journal « Le Peuple ». Philippe Devillers écrit :

« Les Vietminh sont alors ouvertement accusés de trahison. Caodaïstes et trotskystes ordonnent à la population de ne pas livrer ses armes. La pression sur les communistes devient intense. Le 10 septembre, Giau doit céder. Il abandonne la présidence du Comité exécutif du Nambô à un "sans parti", Pham Van Bach. Le comité est élargi. Alors que dans sa première formule il comprenait 6 communistes sur 9 membres, il n’en comporte plus désormais que 4 sur 13. Trois "sans parti", deux nationalistes, un caodaïste, un trotskyste, et le chef des Hoa Hao, le bonze Huynh Phu So, faisaient leur entrée. Cet élargissement consacrait l’abandon tactique par les communistes de la direction réelle du mouvement et l’orientation de plus en plus nationaliste du Comité du Nambô. »

Un peu plus loin, il écrit

« Le renforcement progressif des "forces de l’ordre" faisait en effet espérer, dans un avenir proche, un "assainissement" de la situation.

Depuis son entretien malheureux avec les chefs communistes, Cédile a été soumis à l’influence déterminante d’un groupe : celui que forment Bocquel et ses amis, en particulier le planteur Bazé, un Eurasien, et un avocat, Me Béziat. Il a repris contact également avec certains administrateurs des Services civils, dont quelques-uns, comme Lalanne, sont pourtant très discutés par les résistants. Tous pressent Cédile de ne pas traiter avec les "aventuriers" du Vietminh, ces "bagnards", ces "bandits" et "agitateurs" compromis avec les Japs, etc. Cette agitation, lui dit-on, est absolument artificielle et provoquée. Elle n’est qu’un bluff fantastique. Il faut réarmer les soldats, agir. "Les Annamites sont des lâches. Dès que vous vous montrerez fermes, et que vous sortirez la trique, broutt’, ils f..ront le camp comme des moineaux (sic)."

Taper dans le tas ! Du côté français comme du côté vietnamien, la formule a ses partisans. Le capitaine de frégate de Riencourt, chef de la DGER à Saigon, en est un des plus ardents. Cédile n’abandonne cependant pas l’espoir de négocier. Partisan convaincu des nouvelles formules coloniales, il s’efforce de ne pas céder à ces instances. Mais que disent ses instructions ? Rétablir l’ordre. Réinstaller la souveraineté française. Prévoir une consultation populaire générale pour trouver les délégués représentant réellement la nation avant l’établissement du futur régime.

Avec de telles directives, est-il possible de convaincre les Annamites de la générosité de la France ? Entre celui qui a pour mission de rétablir la souveraineté française et ceux qui n’ont qu’un but, défendre l’indépendance conquise, il est clair que le dialogue est difficile, sinon impossible. Plutôt que de risquer une nouvelle Saint-Barthélémy, mieux vaut brusquer les choses. Le prétexte ? Cédile l’énonce froidement dans sa conférence de presse du 19 septembre :

"Le Vietminh, dit-il, ne représente pas l’opinion populaire. Il est incapable de maintenir l’ordre et d’éviter le pillage. Il faut d’abord que l’ordre règne, puis nous constituerons un gouvernement conformément à la déclaration du 24 mars." »

Dès lors, les Français se livrent à de multiples exactions contre les Vietnamiens. L’insurrection et la grève générale se déclenchent à Saigon. Mais le 2 octobre, les dirigeants Vietminh du Nambô acceptent la « trêve » : en d’autres termes, ils brisent la grève générale et liquident l’insurrection. A partir du 5 octobre, les premières troupes françaises, que commande Leclerc, arrivent à Saigon. Comme l’écrit Devillers, « il (Leclerc) ne croit pas à la vertu de la trêve ». Immédiatement, il engage les opérations militaires et la répression la plus brutale. Il réoccupe les points principaux de la Cochinchine, du Sud-Annam et du Cambodge. L’occupation dure jusqu’en février 1946. Quelque temps après Leclerc, est arrivé à Saigon le « moine sanglant », l’amiral Thierry d’Argenlieu, que le général de Gaulle a nommé haut-commissaire en Indochine.

C’est au cours de ces événements, que le Vietminh a assassiné Tha Tu Thau et des centaines de militants trotskystes.

Le réinvestissement de la Cochinchine, du Sud-Annam et du Cambodge n’était que le point de départ pour le réinvestissement total de l’Indochine. Cependant, au Nord, la présence de l’armée chinoise complique encore la situation, déjà difficile.

La révolution a volatilisé les anciennes structures politiques et administratives. Partout se sont constitués des comités. Le programme du Vietminh et celui du gouvernement ne comprennent aucune disposition allant au-delà de la république bourgeoise : ils respectaient et légitimaient la propriété privée des moyens de production. Le gouvernement ne fait qu’entériner le résultat de l’action révolutionnaire des masses lorsqu’il décide la suppression du mandarinat et de toute la hiérarchie administrative et politique coloniale. Par contre, dans les villes et les villages, les comités qui se sont constitués devront s’ouvrir aux représentants de la bourgeoisie et des classes possédantes. Le gouvernement ne décrète que des réformes inéluctables et pratiquement déjà réalisées de fait : assiette de l’impôt, condamnation de l’usure, servitudes héritées du mandarinat. Alors, voyons ce qu’en dit Devillers :

« Ce qui compte en effet pour le moment, c’est moins ce qui se dit ou s’écrit dans les villes comme Hanoï ou Hué, où arrivent des missions alliées, où par conséquent le gouvernement doit sauver les apparences et maintenir l’ordre, que ce qui se passe dans les campagnes.

La révolution y a pris d’emblée un caractère absolu, radical. Avant même que les instructions sur les comités du peuple aient été élaborées, la révolution, la vraie, y a commencé.

Dans les villages et les bourgs, notables et mandarins sont, par centaines, pris à partie, molestés, arrêtés, voire massacrés, par des groupes déchaînés, menés par des agitateurs le plus souvent inconnus, sans que la population, en général terrorisée mais parfois consentante, réagisse. Toutes les prisons, tous les bagnes, simultanément ouverts, déversaient sur le pays, ivres de liberté et de revanche, "politiques" et condamnés de droit commun. Le chaos, la confusion eurent d’autant moins de peine à s’instaurer que depuis plusieurs mois l’autorité du gouvernement, ailleurs que dans les centres, n’avait plus qu’un caractère nominal.

On ne compta bientôt plus les pillages et les perquisitions, les extorsions de fonds, les "confiscations de biens des bourgeois fascistes et contre-révolutionnaires", les arrestations arbitraires et les assassinats après (ou sans) simulacre de jugement par des "tribunaux populaires" hâtivement mis sur pied. Les militants du PCV croyaient l’heure venue d’appliquer le programme "d’élimination du capitalisme fasciste" qui leur avait été enseigné dans les manuels d’agitateurs professionnels. Dans de nombreux centres de province et villages, notamment dans le Nord-Annam (Nghê An, Ha Tinh, Thanh Hoa) et au Tonkin (Bac Ninh, Thai Binh), les comités du peuple, sous leur direction, ordonnèrent la suppression des cérémonies rituelles, le partage des terres, la confiscation des biens des riches.

Les Comités du peuple avaient pris en main les villages et les tyranneaux qui les composaient faisaient régner la terreur. Partout, le pouvoir effectif appartenait à des communistes (souvent étrangers au village) ou à des individus se prétendant tels.

La révolution prenait ainsi au départ un caractère extrêmement violent de lutte sociale. Elle s’affirmait, dans la plupart des régions, comme d’essence communiste, se déroulant sur les lignes absolues du schéma léniniste. »

Une appréciation sur la politique du PCV et la révolution

Ensuite, Devillers expose la situation difficile et la politique des dirigeants du PCV :

« Ces excès ne pouvaient que déconsidérer la révolution, la faire sombrer dans le chaos. Les dirigeants communistes le sentent immédiatement. L’un d’eux, Duong Bach Mai, me dira bien plus tard (en mars 1947) comment, en sa qualité d’inspecteur des Affaires politiques et administratives de l’Est du Nambô (Cochinchine), il s’était employé à calmer les ardeurs intempestives des militants de la base, en leur montrant que la tâche du moment n’était pas de faire une révolution prolétarienne, mais d’abattre le "colonialisme" en appelant tout le peuple à lutter contre lui. ( ... )

Leur seul espoir de se maintenir et de survivre, c’était de prendre la tête de la lame de fond patriotique, en se portant à la pointe du combat pour l’indépendance. Non seulement ils étaient sûrs de rallier ainsi l’immense majorité de la population, mais ils bénéficieraient aussi, les premiers, du soutien des représentants des deux pays alliés, Chine et Etats‑Unis, dont ils connaissaient déjà les sentiments à l’égard de la colonisation, de celle de la France en particulier. Le discours que Giap prononce le 2 septembre à Hanoï ne traduit pas seulement une volonté passionnée d’indépendance ; il montre que les dirigeants Vietminh ont clairement en vue ces deux aspects du problème.

Réprimer les excès, obtenir l’union du peuple : c’est à ces deux objectifs que Ho Chi Minh et son équipe s’emploient immédiatement. Ho Chi Minh reste en effet convaincu, comme en 1930 lorsqu’il fonda le Parti, de l’impossibilité d’une instauration brutale du socialisme au Vietnam. Le peuple n’y est absolument pas préparé, à la fois de par ses traditions et de par son esprit. Pendant de longues années, le Vietnam devra s’acheminer lentement vers le socialisme par l’apprentissage et la pratique de la démocratie. Ce qui importe avant tout, c’est l’indépendance sans laquelle il n’est pas de régime réellement démocratique possible. Le peuple vietnamien doit pouvoir librement décider de son destin sans intervention étrangère. Le socialisme sera son but. Mais le chemin sera long qui y mènera, car il faudra des années pour consolider le régime "démocratique", liquider les tendances réactionnaires, jeter les bases d’une économie et d’une "vie" nouvelles. Pendant cette période, l’union de toutes les classes, de toutes les couches de la population est indispensable. Du reste, la prépondérance écrasante de la classe paysanne ne permet pas d’édifier au Vietnam un régime de dictature de la classe ouvrière. Celle-ci est trop peu nombreuse (3 %de la population active) et elle n’est pas préparée du tout à jouer un rôle dirigeant. Le régime démocratique ne peut se permettre au départ de rejeter des intellectuels et des techniciens sous prétexte qu’ils sont d’origine bourgeoise. L’important est de sceller en toute confiance et de façon indissoluble l’alliance de la bourgeoisie nationale, de la paysannerie et de la classe ouvrière.

Cette clarté de vue, cette conscience des réalités et des nécessités vietnamiennes ce sens de l’évolution historique, cette absence de sectarisme, font sans conteste de Ho Chi Minh un des leaders les plus remarquables du mouvement de libération asiatique. Sa vaste culture, sa connaissance des mondes occidental, russe et chinois, font de lui un homme à part dans le communisme jaune. Il est certes marxiste, profondément marxiste, et cependant il ne donne pas l’impression de croire au matérialisme de la dialectique. Ses paroles, ses actes sont en effet marqués d’un sens profond de l’humain. Toute sa vie il a lutté. Il a été traqué, pourchassé, emprisonné même. Il garde cependant une sérénité impressionnante. Cet homme frêle, ascétique, de santé fragile, nourrissait l’ambition de devenir le Gandhi de l’Indochine ? Certains, qui l’ont beaucoup approché, l’assurent. Il était en tous cas indiscutablement un adversaire de la violence, surtout inutile.

Le zèle excessif des "militants de la base" avait maintenant plongé le Vietnam dans le chaos. Pour reprendre le contrôle, Ho Chi Minh ne disposait que d’une équipe réduite, quelques dizaines de "têtes" à Hanoï, à peine autant dans toutes les provinces. La Propagande, la persuasion (car la force n’existe pas encore) sont les seuls moyens sur lesquels il puisse compter.

Un puissant effort d’organisation est immédiatement entrepris. Faute de base sur qui on puisse compter, la reprise en main s’opérera de haut en bas. L’autorité dans les villes sera assez rapidement consolidée. Des comités exécutifs, composés ou contrôlés par des militants sûrs, assumeront vite les responsabilités à la tête de chaque ky et de chaque province. Mais les difficultés s’accuseront au fur et à mesure que l’autorité pénétrera dans les campagnes. »

Le gouvernement ne veut surtout pas que se réunisse un congrès des comités. Il lui oppose l’élection d’une Assemblée constituante. Il fait appel à la hiérarchie catholique. Il s’emploie à se constituer une armée régulière : « au noyau très sûr de guérilleros armés à l’américaine de la "zone affranchie", il adjoindra peu à peu, après un tri sévère, d’anciens tirailleurs de l’armée française, instruits et disciplinés, d’anciens "gardes indochinois", des auxiliaires japonais, des jeunesses du commandement Ducoroy. » En d’autres termes, il s’emploie à constituer un appareil capable de contenir et de refouler la révolution.

Au Tonkin, la bourgeoisie « indigène » et les propriétaires fonciers, qui bénéficiaient de l’appui des autorités chinoises, se regroupèrent et s’organisèrent très vite. Ils formèrent le Bloc nationaliste. Le PC indochinois multipliait les concessions : le 11 novembre 1945, il alla même jusqu’à proclamer sa propre dissolution ! Les élections furent d’abord reportées, mais on vota le 6 janvier 1946 dans les zones contrôlées par le Vietminh. Les résultats furent un triomphe pour celui-ci, mais, sous le prétexte que les partis bourgeois n’avaient pu se constituer à temps, soixante-dix sièges sur trois cent cinquante furent d’office attribués à l’ « opposition ». Un peu plus tard, le Vietminh forma un nouveau gouvernement, dit d’Union nationale, auquel le Bloc nationaliste participait. Bao Daï restait « conseiller suprême du gouvernement ». Le contact était déjà établi entre Sainteny, « commissaire pour le Tonkin » du gouvernement français, et Ho Chi Minh.

Les négociations entre les gouvernements chinois et français aboutirent d’autre part, le 28 février 1946, à la signature d’un traité franco-chinois : l’impérialisme français abandonnait ses « droits » en Chine et s’engageait à protéger les commerçants chinois en Indochine ; en échange, les troupes françaises relèveraient les troupes chinoises occupant le Tonkin entre le 1° et le 15 mars 1946 ! L’opération devait être terminée le 30 mars. La convention du 6 mars 1946

Cependant, le 6 mars 1946, la flotte française se présenta devant Haïphong et bombarda la ville sous le prétexte que des canons chinois auraient tiré sur elle ; le même jour, Ho Chi Minh et son gouvernement signèrent avec Sainteny une convention qui stipulait notamment :

« 1° Le gouvernement français reconnaît la République du Vietnam comme un Etat libre ayant son gouvernement, son parlement, son armée et ses finances, faisant partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française. En ce qui concerne les "Trois Ky" (le Tonkin, l’Annam, la Cochinchine), le gouvernement français s’engage à entériner les décisions prises par la population consultée par référendum. 2° Le gouvernement du Vietnam se déclare prêt à accueillir amicalement l’armée française lorsque, conformément aux accords internationaux, elle relèvera les troupes chinoises. »

C’est dans ces conditions que les troupes françaises reprirent pied au Tonkin. Au nom de l’« Unité nationale », indispensable, selon lui, à la lutte pour l’indépendance nationale, le Vietminh avait subordonné les intérêts des ouvriers et des paysans à son alliance avec la bourgeoisie et les grands propriétaires fonciers ; maintenant, il renonçait à l’indépendance ! Sainteny n’avait pas accepté de signer un texte où figurât ce vocable, il consentait seulement à ce que les mots « Etat libre » y soient portés. En contrepartie, Ho Chi Minh acceptait que son « Etat libre » soit subordonné au double carcan de l’Union indochinoise et de l’Union française. Enfin et surtout, il accueillait « amicalement » au Tonkin l’armée française, qui venait de se faire la main en Cochinchine.

Ho Chi Minh partit pour la France à la tête d’une délégation de son gouvernement. Après de longues négociations à Fontainebleau, qui n’aboutirent pas, il signa au dernier moment, le 14 septembre 1946, juste avant de repartir pour Hanoï, un modus vivendi. Les termes mêmes du modus vivendi étaient significatifs. Ho Chi Minh entérinait la « proclamation », intervenue le 1er juin à Dalat, sous l’égide de Thierry d’Argenlieu, d’une « République autonome de Cochinchine » ; il acceptait également ces lignes :

« Les deux gouvernements s’engagent à mettre fin de part et d’autre aux actes d’hostilité et de violence en Cochinchine et en Annam du Sud. »

Autrement dit, il acceptait que les combattants vietnamiens s’engagent à mettre bas les armes, tandis que le maintien des troupes françaises au Tonkin faisait tout naturellement partie du modus vivendi. En outre :

« Le Vietnam accepte le principe de l’unité monétaire et douanière de l’Indochine. La piastre indochinoise fera partie de la zone franc... Le statut des biens et entreprises françaises au Vietnam ne pourra être modifié que d’un commun accord entre les deux gouvernements. Les biens réquisitionnés par le gouvernement vietnamien seront rendus à leurs propriétaires. »

Et ceci encore :

« Le Vietnam s’engage à faire appel en priorité aux ressortissants, français chaque fois qu’il aura besoin de conseillers, de techniciens, d’experts. Cette priorité ne cessera de jouer qu’au cas d’impossibilité pour la France de fournir le personnel demandé. »

La déclaration du gouvernement provisoire du Vietnam, formé le 3 septembre 1945 par ce même Ho Chi Minh qui signait maintenant ce modus vivendi, était bien loin. N’y lisait-on pas :

« Nous, membres du gouvernement provisoire représentant la population entière du Vietnam, déclarons n’avoir désormais aucun rapport avec la France impérialiste, annuler tous les traités que la France a signés au sujet du Vietnam, abolir tous les privilèges que les Français se sont arrogés sur notre territoire. »

Des conséquences inéluctables

La politique suivie par le Vietminh comportait des conséquences inévitables : même ses alliés nationalistes bourgeois n’acceptaient pas cette capitulation, soit par manœuvre, soit parce que réellement partisans de l’indépendance. La répression s’abattit sur eux et l’une des armes utilisées pour les éliminer fut l’assassinat politique. Le gouvernement d’Union nationale démissionna devant l’Assemblée constituante, où deux cent dix députés seulement étaient présents, dont vingt députés de l’opposition.

Ho Chi Minh forma un nouveau gouvernement le 3 novembre : un gouvernement de « Bloc national ». Cependant, le « citoyen » Vinh-Thuey restait encore « conseiller suprême du gouvernement ». Il était impossible au Vietminh, dans ces conditions, de laisser les trotskystes défendre leur politique et s’organiser : on comprend dès lors que l’assassinat de Tha Tu Thau et de centaines de trotskystes combattant contre l’impérialisme français en Cochinchine était pour Ho Chi Minh et le Vietminh une mesure indispensable dans le cadre de leur politique.

Mais tout cela ne suffisait pas encore à l’impérialisme français.

Le 23 novembre 1946, la flotte française bombardait Haïphong ; cette fois, les pièces de marine, arrosant d’obus les quartiers indigènes de la ville, firent des milliers et des milliers de morts. Le prétexte de ce bombardement ? Le contrôle des douanes. La raison véritable ? Le contrôle total par l’armée française de la région militaire de Haïphong. Ce n’était manifestement là qu’une étape vers l’occupation totale du Tonkin.

Et, le 19 décembre 1946, sous couleur de prévenir une attaque contre les troupes françaises que l’armée vietnamienne était censée préparer, celles-ci renouvelèrent à Hanoï le coup de Haïphong : elles occupèrent le siège du gouvernement vietnamien, qui dut s’enfuir. Défaite de l’impérialisme français

Comme le Parti communiste chinois en 1946, le Vietminh, en réalité le PCV, n’avait plus d’autre recours : ou être liquidé physiquement, ou combattre les armes à la main.

C’est alors seulement que le Vietminh appela les Vietnamiens au combat. La guerre d’Indochine commençait. Le Vietminh ne modifiait pas pour autant l’axe de sa politique ; le 19 avril 1947, dans un message adressé au gouvernement français, le gouvernement de Ho Chi Minh affirmait encore :

« L’intérêt des deux peuples est de collaborer fraternellement au sein de l’Union française, association de peuples libres, qui se comprennent et qui s’aiment (sic). ( ... ) Pour prouver le sincère attachement du Vietnam à la paix et son amitié pour le peuple de France, le gouvernement vietnamien propose la cessation immédiate des hostilités et l’ouverture de négociations en vue d’un règlement pacifique du conflit. »

Cette politique ne pouvait qu’affaiblir la lutte du peuple vietnamien et le Vietminh lui-même.

Bien que la guérilla n’ait pas cessé dans une grande partie de la Cochinchine, du delta tonkinois et en nombre de régions du Vietnam,, la situation militaire du Vietminh deviendra extrêmement difficile à la fin de 1947, en 1948 et en 1949.

La défaite de Tchang Kaï-chek et la constitution de la République populaire de Chine vont changer radicalement les rapports. Le 18 janvier 1950, le gouvernement chinois reconnaît le gouvernement de Ho Chi Minh. Le 31, l’agence Tass annonçait également la reconnaissance de la RDV par le gouvernement de l’URSS (ce qu’il n’avait pas fait en 1945 et depuis).

La victoire de la guerre révolutionnaire en Chine donnait obligatoirement une puissante impulsion au combat contre l’impérialisme français au Vietnam. De plus, la guerre de Corée et la menace américaine vont non seulement obliger le gouvernement chinois à intervenir directement en Corée, mais aussi à apporter un puissant soutien au PCV. En octobre 1950, une première offensive vietminh aboutit à la défaite française de Cao-bang, et le Vietminh va contrôler toute la région des hauts plateaux tonkinois. Désormais, il menace directement le delta tonkinois. Au début 1951, grâce aux renforts, de Lattre de Tassigny bloqua une première tentative du Vietminh d’envahir le delta. Mais la guerre allait se poursuivre désormais en d’autres conditions, sans espoir de victoire pour l’impérialisme français. A la fin de 1953 et au début de 1954, l’appui militaire de la Chine est sans conteste un élément déterminant de la défaite française de Dien Bien Phu. Ce n’est qu’en 1952, trois ans après la victoire de la révolution chinoise, que le PCV, officiellement reconstitué sous le nom de Parti du travail, a adopté un programme qui impliquait l’expropriation de l’impérialisme, des grands propriétaires terriens et de la bourgeoisie compradore, le programme d’un gouvernement ouvrier et paysan.

Les huit années de guerre en Indochine, loin de permettre le rétablissement de l’ancien ordre colonial, ont fini de le miner définitivement. Alors même qu’il tentait désespérément de reconquérir l’Indochine, l’impérialisme français a été contraint de constituer sous l’égide de Bao Daï la fiction d’un Etat vietnamien. Formellement, le gouvernement français abandonnait le 30 décembre 1949 sa souveraineté sur le Vietnam.

La défaite de Dien Bien Phu a surtout une importance politique. Elle intervient après la grève générale spontanée d’août 1953 en France, alors que l’agitation pour l’indépendance prend une dimension considérable en Tunisie et au Maroc, à la veille de l’insurrection algérienne du 1° novembre 1954. Elle intervient également au moment où la révolution politique frappe son premier coup en Europe de l’Est. A son tour, elle est un facteur de crise politique de l’impérialisme français. Au Vietnam, toutes les structures artificiellement construites après 1946 par les Français se décomposent. L’« Etat » de Bao Daï s’effondre. Le pourrissement économique et social est impensable. L’armée française est totalement démoralisée. Les accords de Genève que, de concert, la bureaucratie du Kremlin et la bureaucratie chinoise imposent au PCV, sauvent du désastre l’armée française. Ils imposent la partition du Vietnam en deux, à la hauteur du 17° parallèle. Tandis que l’armée française se retire au Sud, les partisans du Vietminh doivent évacuer le Sud, le Laos et le Cambodge. Mais ces circonstances extraordinaires, succédant à celles de huit années de guerre révolutionnaire, à la révolution de 1945 au Vietnam, font du gouvernement de Ho Chi Minh le type de gouvernement ouvrier et paysan dont le « Programme de transition » prévoit la possibilité théorique.

Au Sud, par contre, le maintien des troupes françaises à un premier stade, le soutien massif de l’impérialisme américain, la liquidation des sectes caodaïstes, Hoa Hao, des pirates Bin Xuyen, et surtout le coup politique que constitue le retrait au nord du 17° parallèle des combattants et des militants du Vietminh, vont permettre, ainsi qu’au Laos et au Cambodge, de constituer un Etat compradore qui dépend étroitement de l’impérialisme américain.

Nous reprenons ici ce que « La Vérité » écrivait en faisant un premier bilan de la deuxième guerre révolutionnaire et de l’intervention américaine au Vietnam (n° 567, mai 1975) Défaite de l’impérialisme US : le GRP à Saïgon

Au moment où cet article est écrit, les troupes du Nord-Vietnam et du GRP entrent à Saigon. La présidence du général Minh, représentant de la soi-disant « troisième composante », n’aura été que très provisoire. Il a accepté la capitulation militaire sans conditions que le gouvernement de Hanoï et le GRP ont finalement exigée. Visiblement, il a assuré l’intérim de « l’autorité » entre le départ de Thieu et l’arrivée du GRP. Il y a eu transmission de pouvoir afin d’éviter au maximum le vide politique.

Cette guerre, révolutionnaire et juste du côté des masses du Vietnam et d’Indochine, se termine par une très dure défaite de l’impérialisme, de l’impérialisme américain en particulier. Les gouvernements compradores du Cambodge et du Sud-Vietnam ont été écrasés, liquidés. Leurs armées, leurs administrations, leurs « Etats » se sont totalement désagrégés. Rien n’a pu les sauver. Sous une forme déterminée, la révolution prolétarienne mondiale a remporté une victoire au Vietnam et en Indochine.

Mais à l’heure actuelle, tout n’est pas encore dit à Saïgon. Le gouvernement de Hanoï et le GRP, après avoir exigé la transmission du pouvoir et la capitulation militaire, va-t-il s’ouvrir à des ministres représentant la soi-disant « troisième composante » ? Malgré le désastre total des gouvernements compradores, la pression de l’impérialisme américain se manifeste encore par la présence de la Vll° Flotte au large des côtes sud‑vietnamiennes, et surtout la pression du Kremlin et de Pékin continue à s’exercer sur le GRP et le gouvernement de Hanoï.

Le programme du FNL n’a pas été déclaré caduc. Or il garantit la propriété privée des moyens de production et, de ce seul fait, la division du Vietnam en deux. Déjà, sous la pression du Kremlin et de Pékin et au nom de la politique de coexistence pacifique, d’union nationale, furent signés en 1954 les accords de Genève et, il y a deux ans, les accords de Paris. Le peuple vietnamien et les peuples d’Indochine ont payé d’un prix effroyable la signature des accords de Genève en 1954 et de ceux de Paris en janvier 1973, comme ils avaient déjà payé terriblement cher les accords de Fontainebleau d’août 1946 et la politique d’intégration à l’Union française que Ho Chi Minh et le Vietnam pratiquèrent jusqu’en 1947-1949.

Les millions de morts de cette guerre de trente ans, les incommensurables sacrifices des peuples du Vietnam et d’Indochine, les terribles destructions, les plaies et innombrables séquelles exigent impérieusement que le principe des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes soit pleinement et totalement appliqué au Vietnam et en Indochine. Les masses de ces pays reconnaissent dans le GRP, le gouvernement de Hanoï, le FNL et le Parti des travailleurs vietnamiens leur direction politique, mais elles veulent en finir avec la bourgeoisie compradore, les propriétaires fonciers, elles veulent l’unité du Vietnam et de l’Indochine.

Les régimes bourgeois compradores du Sud‑Vietnam et du Cambodge se sont effondrés. Les classes exploiteuses de toutes ces régions d’Indochine sont socialement et politiquement décomposées. Un vide politique et social béant est ouvert, quelle que soit la précaution prise de la transmission du pouvoir à Saïgon. Les masses, au Cambodge et au Vietnam du Sud, respecteront-elles la propriété privée des moyens de production et de la terre ? Sera-t-il possible de leur imposer la présence politique, au gouvernement et dans le pays, de leurs bourreaux d’hier et de maintenir la division du pays ? Au niveau le plus élevé du FNL, du Parti des travailleurs vietnamiens, du gouvernement de Hanoï et du GRP, ces aspirations des masses trouveront une expression parmi les cadres dirigeants. Il est impossible qu’elles puissent être étouffées. Les dirigeants du FNL et du Parti des travailleurs vietnamiens ont déjà été contraints, à de nombreuses reprises, d’aller plus loin qu’ils ne le voulaient sur la voie de la rupture avec l’impérialisme et la bourgeoisie. Ils ont dû, notamment, passer finalement outre aux « accords de Paris ». Le GRP et le FNL sont entrés à Saïgon et y assurent le pouvoir. Ils seront obligés, compte tenu de la situation, d’abandonner en pratique le programme du FNL et de s’engager politiquement beaucoup plus loin que celui-ci ne le prévoyait. A cela se mesure la victoire de la révolution prolétarienne. « D’excellents accords »… ils n’en moururent pas tous

En dernière analyse, les accords de Paris de 1973 n’ont pu empêcher l’irrémédiable défaite du gouvernement compradore de l’impérialisme américain. Certains, pablistes, staliniens et autres, ont affirmé qu’il était donc juste et nécessaire de soutenir la conclusion de ces accords. Encore ces dernières semaines, le spécialiste maison, Pierre Rousset, écrivait dans « Rouge » qu’il fallait exiger l’application des accords de Paris. Ce raisonnement revient à tout confondre, la maladie et sa guérison. A ce compte, il faudrait dire que les accords de Fontainebleau d’août 1946, qui subordonnaient le Vietnam à l’« Union française », ont été une bonne chose puisqu’en fin de compte ils n’ont pu empêcher Dien Bien Phu et que, dans une certaine mesure, ils y ont même abouti. Les accords de Genève auraient été également une bonne chose. Ils organisaient la partition du Vietnam, à la hauteur du 17°° parallèle, le retrait du Vietminh au Nord de cette ligne, retrait militaire et politique. Mais à l’issue d’une nouvelle guerre révolutionnaire, les troupes du GRP et de la RDVN sont entrées, le 30 avril 1975, à Saigon. Donc, la conclusion étant impliquée dans les prémisses : c’est grâce aux accords de Genève.

Que les dirigeants du peuple vietnamien aient été contraints de signer de semblables accords, s’ils n’avaient pas les moyens politiques et militaires de s’y opposer, se discute et peut se justifier. Lénine et Trotsky ont bien été contraints de signer, en 1918, le traité de Brest-Litovsk qui cédait l’Ukraine à l’Allemagne. Il faut pourtant se rappeler que Ho Chi Minh acceptait, en 1945-1946, le cadre de l’Union française, conformément à la politique du Kremlin ; que lui, Ho Chi Minh, acceptait le partage du monde en zones d’influence et la défense du système impérialiste mondial. C’est l’impérialisme français qui a contraint le Vietminh et Ho Chi Minh au combat, en prenant l’offensive politiquement et militairement, en bombardant Haiphong le 23 novembre 1946 et en occupant ensuite à Hanoï le siège du gouvernement de la république du Vietnam.

Le Vietminh dirigeait alors la guerre révolutionnaire du peuple vietnamien. A partir de 1949, sous l’effet de la révolution chinoise victorieuse, le Vietminh reprenait l’initiative politique et militaire. En 1954, c’était Dien Bien Phu. Ensuite, le gouvernement de la RDVN et le Parti des travailleurs vietnamiens se sont pour le moins accommodés de la partition du Vietnam. La décomposition sociale et politique des classes possédantes au Sud, du gouvernement de Ngo Dinh Diem, ont suscité et nourri sur place les premiers mouvements de la nouvelle guerre révolutionnaire. La situation politique qui se créait et l’intervention directe des troupes américaines ont amené Hanoï à s’engager et à commencer à intervenir militairement en 1960. Il n’y a pas lieu, pour autant, de célébrer ainsi qu’une grande victoire les accords de Genève qui frustraient les masses vietnamiennes de leur victoire de 1954 et leur imposaient une nouvelle guerre révolutionnaire de plus de quinze ans.

Les défenseurs des accords de Genève affirment : ces accords prévoyaient des « élections libres dans les deux ans » ; si cette clause avait été appliquée, tout se serait passé différemment. Dès 1954, chacun savait que c’était là une pure et simple fioriture diplomatique. Le fait essentiel, déterminant, était : la partition du Vietnam, le retrait du Vietnam du Nord, la concentration de l’armée française au Sud, l’établissement au Sud d’une structure gouvernementale et étatique compradore entièrement sous le contrôle de l’impérialisme américain relayant l’impérialisme français.

Les accords de Paris de 1973 doivent être considérés sous le même angle. Ils consacraient la renonciation de l’impérialisme américain à sa stratégie antérieure des années soixante qui conjuguait l’intervention américaine au Vietnam, plus de 550 000 soldats au Sud et la guerre aérienne au Nord, à la préparation de la guerre contre la Chine. A ce propos, il faut détruire une légende, car elle a de redoutables et multiples implications politiques : il est faux que l’impérialisme US ait été battu militairement au Vietnam. Après l’offensive du Têt de 1968, les forces américaines ont contrôlé militairement l’ensemble du Sud ; les troupes US étaient pour ainsi dire plaquées sans racines sur le sol vietnamien, bien que le FNL ait subi une terrible saignée. Les accords de Paris en échec

Mais la situation politique mondiale et celle aux USA étaient telles que, politiquement, préparer la guerre contre la Chine devenait une folie. Il aurait fallu que le prolétariat des principaux pays capitalistes d’Europe soit écrasé, que le régime du talon de fer soit institué aux USA, que la bourgeoisie américaine et toutes les bourgeoisies des grandes puissances impérialistes soient étroitement soumises et disciplinées.

Avant la grève générale de mai-juin 1968 en France et le processus de révolution politique en Tchécoslovaquie, ces conditions étaient à établir. L’impérialisme US pouvait peut-être espérer qu’elles le seraient au cours de la préparation de cette guerre. Tout au contraire, en 1968, une nouvelle période révolutionnaire s’est ouverte en Europe. La coalition impérialiste était déchirée de contradictions. Les rapports sociaux et politiques aux USA étaient extrêmement instables. On était loin de l’État et du gouvernement forts. Dès lors, l’impérialisme américain a dû réorienter sa stratégie mondiale. Il a noué une nouvelle Sainte Alliance contre-révolutionnaire pour faire face à la révolution montante en Europe et dans le monde. La bureaucratie du Kremlin est toujours disponible pour ce genre d’accord. Celle de Pékin se révélera tout aussi disponible. Ce sera le voyage de Nixon à Pékin et ensuite à Moscou. Nixon ne pouvait plus maintenir d’importants contingents an Vietnam. Il s’orientera vers la « vietnarnisation ».

L’impérialisme US pouvait compter sur Pékin et Moscou pour imposer au gouvernement de Hanoï et au FNL une « solution » qui respecte ses intérêts. Le programme du FNL permet les ouvertures politiques allant dans ce sens. Ce furent les accords de Paris de janvier 1973.

Tout comme pour les accords de Genève, on peut trouver dans ces accords tel ou tel paragraphe qui, isolé du contexte, peut faire prendre des vessies pour des lanternes. La réalité politique concrète était que l’armée américaine se retirait du Vietnam mais que le gouvernement et l’administration de Thieu étaient reconnus ainsi que ceux du Vietnam du Sud. Les centaines de milliers de prisonniers politiques restaient dans leurs geôles. La constitution d’un gouvernement à « trois composantes » cher au GRP était renvoyée aux calendes grecques.

Le cessez-le-feu intervenait alors que le FNL n’occupait aucune ville importante (pas un chef-lieu de province) et qu’il était repoussé dans des campagnes plus ou moins désertiques. Les USA fournissaient à l’armée du Sud‑Vietnam un fantastique arsenal. Des milliers de « conseillers » américains restaient. La puissance de feu de l’armée sud‑vietnamienne était une des plus fortes du monde, son aviation la quatrième du monde.

En réalité, les accords de Paris ont mis en place un dispositif politico‑militaire qui n’avait d’autre but que de broyer le FNL et le GRP. Les accords de Paris à peine signés, Thieu s’est employé à réaliser le plan que contenaient en pratique ces accords. Partout, l’armée sud-vietnamienne a attaqué les partisans du FNL, en même temps que la terreur policière s’étendait et se renforçait. Seul le soutien du Nord au FNL lui a permis de tenir au cours de la première année qui a suivi la conclusion des accords de Paris. Le prix sanglant des accords de Paris, ce sont des centaines de milliers de morts supplémentaires au cours des deux années qui ont suivi leur signature, un nouveau cortège de souffrances inouïes que subirent les Vietnamiens du Sud, et aussi du Nord, an cours des bombardements US. De quoi « réjouir » Pierre Rousset... Et puis c’est l’effondrement. Effondrement de l’appareil compradore

Toute la presse en convient : il n’y a pas eu d’offensive d’importance comparable, par exemple, à celle du Têt en 1968 ou à celle du printemps de 1972. La RDVN n’a pas envoyé d’importantes troupes puissamment armées au Sud en ce début d’année 1975. Ainsi la presse a rapporté que le premier chef-lieu de province occupé sur les hauts plateaux l’a été par 1 500 maquisards descendus des montagnes, très mal armés, qui ont mis en fuite 15 000 soldats de l’armée de Thieu, armés jusqu’aux dents. Thieu a donné l’ordre, alors, d’abandonner les hauts plateaux pour regrouper ses forces. Ce fut la débandade pratiquement sans combat.

Le régime Thieu (ainsi que celui de Lon Nol au Cambodge) s’est littéralement effondré sur lui-même, pourri de l’intérieur. Cela rappelle, en pire, l’effondrement de Tchang Kaï-chek en Chine, en 1947-1949. Les troupes, les officiers, ont abandonné sur place, sans combat, armes et bagages. L’administration, l’armée, se sont dissoutes. L’armée du Nord et du GRP a récupéré des centaines de millions de dollars d’armes, d’équipements militaires les plus modernes intacts et jusqu’à des centaines d’avions en état de vol, abandonnés sur les champs d’aviation. Désormais, l’armée du Nord-Vietnam et du GRP dispose d’un armement considérable et moderne qu’elle n’a jamais eu auparavant.

Manifestement, le gouvernement de la RDVN, le FNL, le GRP ont été surpris de cette victoire, sans offensive réelle, sans combats d’envergure, et cela leur pose des problèmes qui les embarrassent. Alors que les troupes du Nord et du FNL étaient à quelques portées de canon de Saïgon, ils affirmaient encore qu’ils voulaient l’application des accords de Paris. Au nom de ces accords, ils demandaient à Saïgon de réaliser les conditions de la constitution d’un « gouvernement à trois composantes », dernière formule qui pouvait sauver ce qui n’était plus déjà qu’un tragique souvenir : le maintien d’un pouvoir et d’un gouvernement faisant place aux représentants de la bourgeoisie compradore. Tout s’effondrait, ce n’était déjà plus possible. Et alors que Pierre Rousset, toujours au nom des accords de Paris, réclamait encore la constitution d’un « gouvernement à trois composantes », l’effondrement du gouvernement et de l’Etat compradores aboutissait à la réalisation des aspirations des masses : le GRP à Saïgon, à la victoire sous une forme donnée de la révolution prolétarienne.

C’est une terrible défaite de l’impérialisme américain, de l’impérialisme en général, et, au-delà, de la politique de coexistence pacifique, de la Sainte‑Alliance contre‑révolutionnaire. L’impérialisme américain, obligé de modifier sa stratégie et de se retirer militairement du Vietnam, subissait déjà un dur échec. Mais la politique de coexistence pacifique le limitait, en imposant au peuple vietnamien les accords de Paris. L’effondrement du gouvernement et de l’Etat compradores du Sud‑Vietnam, et de ceux du Cambodge, est une catastrophe. Pendant vingt-cinq ans, l’impérialisme américain s’est acharné à maintenir sa présence en Indochine : il a fait de son maintien au Vietnam une question centrale de sa politique mondiale. Depuis plus de vingt ans, il s’est engagé directement, et il est balayé. La plus grande puissance impérialiste du monde est défaite sur un terrain qu’elle considérait comme déterminant. Plus encore, la Sainte‑Alliance contre‑révolutionnaire n’est pas parvenue à le garantir, à empêcher cette défaite et la victoire des ouvriers et des paysans du Vietnam et d’Indochine.

La façon dont cette défaite s’est produite et les raisons profondes qui en sont la cause sont tout aussi importantes. Jamais l’impérialisme n’est parvenu à structurer un Etat réel, implanté dans le sol national du Vietnam (et dans les pays d’Indochine). L’impérialisme français n’y est pas parvenu. Le gouvernement et l’administration de Bao Daï n’étaient que des fantômes. Après les accords de Genève de 1954, au Sud, le gouvernement et l’Etat de Ngo Dhin Diem ont eu raison, grâce ait soutien des Arnéricains, des bandes pillardes des Hoa Hao, des Bixuens, des Caodaïstes, des bouddhistes ; mais l’armée, la police, l’administration de Diem ne formaient pas un Etat. Elles ne le cédaient en rien aux bandes de pillards qu’elles éliminaient. Ce qu’a tenté l’impérialisme US

Les coups d’Etat des années 1963 à 1965, au cours desquels Diem a été renversé et où Thieu a accédé au pouvoir, la nécessité de l’intervention américaine étant donné la décomposition des forces de Diem et de Thieu confrontées à une guerre révolutionnaire qui se rallumait, mais que les combattants du FNL menaient avec des moyens dérisoires, démontraient qu’il n’y avait pas d’Etat sud‑vietnamien. Par contre, lorsque les armées américaines eurent pris le contrôle militaire du Vietnam en 1968, constitué et armé une armée sud‑vietnamienne apparemment puissante, l’illusion de la constitution d’un Etat sud-vietnamien fort naîtra. Pourtant, des signes importants démontraient le peu d’efficacité et de solidité de l’administration, de l’armée, de l’Etat et du gouvernement compradores de Thieu.

Tout en procédant à la réduction des forces armées américaines, après avoir cessé les bombardements du Nord et engagé des négociations, ayant le contrôle militaire du Sud‑Vietnam, Nixon a voulu acculer le Nord. La CIA a organisé au mois de mars 1970 un coup d’Etat au Cambodge. il s’agissait d’attaquer et de chasser du Cambodge les troupes du Nord‑Vietnam qui y stationnaient et y circulaient en direction du Sud‑Vietnam. Une opération militaire conjointe, armée américaine‑armée sud‑vietnamienne, fut montée. Les résultats furent médiocres, bien que la voie fluviale du Mékong ait été dégagée. Après que les troupes américaines aient été retirées du Cambodge en juin 1970, les opérations sud-vietnamiennes échouèrent. Poursuivant toujours le même but, l’impérialisme US lança les troupes d’élite du Sud‑Vietnam, en février 1970, au Laos et au Cambodge, en vue de couper la « piste Ho Chi Minh ». Aux premiers, engagements sérieux, les « troupes d’élite » étaient mises en déroute et ne durent leur salut qu’à l’intervention de l’aviation américaine.

En mars 1972, après le voyage de Nixon à Pékin et avant son voyage à Moscou, le FNL et l’armée du Nord ont déclenché leur première offensive puissante depuis celle du Têt en 1968. L’armée de terre américaine n’intervenant plus dans les combats, les troupes au sol sud-vietnamiennes ont eu à faire face toutes seules. Une fois encore, elles ont été mises en déroute. L’aviation américaine intervint alors avec une telle puissance qu’elle obligea les troupes du Nord et du FNL à renoncer à atteindre les objectifs de leur offensive : Hué, Kontum, Pleiku, An Loc. Elles durent reculer et évacuer Quang Tri, seule ville qu’elles avaient réussi à prendre. « La Vérité » écrivait en septembre 1973, en commentant les accords de Paris :

« Bien que le FNL et le GRP soient dans une situation très difficile, rien n’est encore stabilisé sérieusement. Le gouvernement Thieu est corrompu, son administration et son armée sont pourries et incapables. Les masses tout entières lui sont hostiles. Il n’est pas impossible qu’il se désagrège purement et simplement. »

Le FNL, la RDVN ne pouvaient abandonner le Sud‑Vietnam purement et simplement à Thieu. Ils n’ont pourtant mené aucune grande offensive. ils ont seulement résisté aux attaques de Thieu. La haine des masses n’a cessé de grandir contre Thieu. Thieu et son gouvernement n’aboutissaient pas. La situation économique devenait catastrophique. La corruption, la démoralisation, l’incompétence gagnaient,.. gagnaient sans cesse plus profondément. Cela a suffi pour que se décompose l’administration et la « formidable » ( sur le papier ) armée de Thieu.

Après quatre-vingts ans de colonialisme, trente ans de guerre révolutionnaire, il a été impossible, malgré les énormes moyens que l’impérialisme a mis en œuvre, de construire un Etat bourgeois au Sud ayant des fondations sur le sol national. La simple présence de l’Etat ouvrier du Nord-Vietnam, si déformé soit-il, minait toute base déjà extrêmement faible. L’appareil constitué à grands renforts de dollars a pourri sur lui-même et s’est effondré subitement ainsi qu’une vieille bâtisse, sous son propre poids, sous l’impact d’une très faible secousse. La Sainte-Alliance contre‑révolutionnaire n’a pu le sauver. Le PCV au pouvoir au Sud

D’énormes conséquences en résultent. Au Vietnam et en Indochine, les limites du programme du FNL, du FUNK, ne peuvent plus être respectées. Les gouvernements du Nord et du Sud‑Vietnam seront amenés à exproprier le capital, les propriétaires fonciers, à unifier le Vietnam, à constituer la Fédération indochinoise, c’est-à-dire à réaliser certaines tâches qu’un gouvernement ouvrier et paysan doit réaliser, à instituer un Etat ouvrier extrêmement déformé, tout en faisant barrage à la constitution d’une authentique dictature du prolétariat.

Ils s’efforceront cependant de maintenir, en la rajustant, en Asie du Sud‑Est et dans le monde, la politique dite de « coexistence pacifique ». De toute façon, cette terrible défaite que l’impérialisme américain vient de subir, cette extraordinaire victoire que viennent de remporter les masses exploitées d’Indochine, même si le prolétariat de ces pays ne peut saisir et exercer directement le pouvoir politique, donneront une nouvelle et puissante impulsion à la lutte de classe du prolétariat mondial. Tous les peuples d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique, soumis à l’impérialisme, à commencer par ceux du Sud-Est asiatique et de l’Inde, seront poussés à engager la lutte. La victoire des ouvriers et paysans d’Indochine annonce et prépare un nouveau bond en avant de la révolution en Asie évidemment, mais aussi en Amérique latine, au Moyen-Orient [1].

Le gouvernement de la RDV a exercé dès le début le pouvoir réel au Sud-Vietnam après l’effondrement du gouvernement et de l’Etat, compradore de Thieu. Il a surtout évité que les masses n’agissent sur leur propre plan et selon leurs propres moyens. C’est l’armée vietnamienne qui a été l’instrument du maintien de l’ordre, en attendant qu’un appareil bureaucratique, prolongation de l’Etat existant au Nord et constitué dans son ossature de bureaucrates envoyés du Nord au Sud, soit constitué. La tentative de maintenir au Sud les rapports de propriété bourgeois était destinée à échouer, car ils sont incompatibles avec les rapports de propriété existant au Nord, de même que la division du pays en deux, alors que l’appareil d’Etat est le même. Aujourd’hui, il n’en reste plus rien.

Au Laos et au Cambodge, l’effondrement des appareils d’Etat compradores a été tout aussi brutal qu’au Sud-Vietnam. Dans le contexte de la défaite de l’impérialisme américain, là aussi, l’expropriation des grands propriétaires fonciers, et des capitalistes était inévitable. Mais la peur du prolétariat, des masses urbaines, a provoqué de la part des « Khmers rouges » des mesures d’une brutalité sans précédent : chasser les masses des villes, à commencer par les habitants de Phnom Penh.

Notes

[1] Fin de la reprise du texte de mai 1975, La Vérité n° 567.

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Annexe : trois lettres d’Ho Chi Minh (3e tome des œuvres complètes)

Première lettre d’Ho Chi Minh
« Le 10 mai 1939
« Chers camarades bien aimés,
Dans le passé, à mesyeux et aux yeux de nombre de camarades, le traotskysme nous a semblé une question de lutte entre les tendances au sein du parti communiste chinois. C’est pourquoi nous n’y prêtions guère attention. Mais, peu avant l’éclatement de la guerre, plus exactement depuis la fin de l’année 1936 et notamment pendant la guerre, la propagande criminelle des trotskystes nous a ouvert les yeux. Depuis, nous nous sommes mis à étudier le problème. Et notre étude nous a conduits aux conclusions suivantes :
Le problème du trotskysme n’est pas une lutte entre les tendances au sein du Parti communiste chinois. Car, entre communistes et trotskystes il n’y a aucun lien, absolument aucun lien. Il s’agit d’un sujet concernant le peuple tout entier : la lutte contre la patrie.
Les fascistes japonais et étrangers le savent. C’est pourquoi ils cherchent à créer des désaccords pour tromper l’opinion et porter atteinte au renom des communistes, en faisant croire que communistes et trotskystes sont du même camp.
Les trotskystes chinois comme les trotskystes d’autres pays ne représentent pas un groupe, encore moins un parti politique. Ils ne sont qu’une bande malfaiteurs, de chiens de chasse du fascisme japonais et du fascisme international.
Dans tous les pays, les trotskystes se sont donné de belles appellations afin de masquer leur sale besogne de bandits. Par exemple, en Espagne ils se nomment Parti ouvrier unifié marxiste (POUM). Savez-vous que ce sont eux qui constituent le niz d’espions à Madrid, à Barcelone et d’autres endroits, au service de Franco ? Ce sont eux qui organisent la célèbre « cinquième colonne », organisme d’espionnage de l’armée des fascistes italiens et allemands. Au Japon, ils s’appellent Ligue Marx-Engels-Lénine (MEL). Les trotskystes japonais attirent les jeunes dans leur ligne puis ils les dénoncent à la police. Ils cherchent à pénétrer dans le Parti communiste japonais afin de le détruire de l’intérieur. A mon avis, les troskystes français organisés autour du groupe Révolution prolétarienne se sont fixés pour but de saboter le Font populaire. Sur ce sujet, je pense que vous êtes sûrmeent plus renseignés que moi. Dans notre pays de Chine, les trotskystes se regroupent autour de formation telles que La Lutte.
Les trotskystes ne sont pas seulement les ennemis du communisme. Ils sont aussi les ennemis de la démocratie et du progrès. Ce sont les traîtres et les espions les plus infâmes. Peut-être avez-vous lu les actes d’accusation des procès en Union soviétique contre les trotskystes. Si vous ne les avez pas lus, je vous conseille de les lire et de les faire lire aux amis. Cette lecture est très utile. Elle vous aidera à voir le vrai visage répugnant du trotskysme. (…)
Lettre parue dans « Notre voix » du 23 juin 1939 et au tome 3 des Œuvres de Ho Chi Minh

Deuxième lettre d’Ho Chi Minh :

« Chers camarades bien aimés,
« Avant que je vous réponde sur les activités des trotskystes de Chine, permettez-moi de vous présenter la demi-douzaine de leurs chefs de file, maîtres reconnus qui ont œuvré pour le renom de la IVe Internationale. Tran Doc Tu (Chen Duxiu), Banh Thakt Chi, Lu Han, Dep Thanh, Thuong Mo Dao, Hiang Cong Luoc.
Chronologiquement, voilà les actions qu’ils ont commises :
En septembre 1931, lors de l’invasion japonaise en Mandchourie, la Sûreté japonaise a pris contact avec les trois premiers. Les deux parties ont signé un pacte ; le groupe trotskyste s’engage à ne mener aucune propagande contre l’invasion japonaise. La Sûreté japonaise s’engage à lui verser mensuellement une somme de trois cent dollars ainsi que d’autres sommes supplémentaires, selon les « résultats du service rendu ».
A partir de ce moment, Chen Duxiu (Tran Doc Tu) et ses complices se mirent immédiatement au travail. Avce les subventions japonaises, ils publièrent des brochures et des revues satiriques pour propager des idées telles que « En occupant la Mandchourie, les Japonais ont voulu régler rapidement le différend en suspens, ils n’ont pas le but de s’emparer de la Chine. »
A peine ces idées se propageaient dans les colonnes de leurs publications, Shangaï fut attaquée à son tour en janvier 1932 par les troupes japonaises.
A ce moment que disent les trotskystes ? Reconnaissent-ils qu’ils se sont trompés ? Cessent-ils de collaborer avec les occupants ? Absolument pas ! Alors que les soldats de la 19e armée versent leur sang pour défendre la patrie, les trotskystes en actes comme en paroles continuent de commettre crime sur crime. D’un côté ils écrivent : « La guerre de Shangaï ne concerne nullement le peuple. Il ne s’agit pas d’une guerre nationale révolutionnaire. Il s’agit d’une guerre interimpérialiste. » … D’un autre côté, ils répandent des fausses rumeurs, agitent des mots d’ordre à caractère défaitiste, dévoilent les secrets de la défense, etc…
Mais ce n’est pas tout. Les trotskystes tels que Hoa Van Khoi et Cung Van Thu, en liaison avec la police et les patrons japonais, s’introduisent dans la grève des ouvriers à Shangaï et emploient tous les moyens pour saboter le mouvement. Au point qu’ils arrvient à faire arrêter les dirigeants les plus talentueux de la grève.
En 1933, le généralissime Phung Ngoc Tuong et le général Cat Hong Xuong, membres du parti communiste, organisent une troupe de résistance à Kal-gan. A cette époque, étant dans la clandestinité, la liaison entre le centre et le nord s’avère difficile. Profitant de cette situation, le trotskyste Truong Mo Dao, se disant « représentant du Parti communiste », tente de transformer la guerre anti-japonaise en guerre civile avec le mot d’ordre « Marcher avec les Japonais, lutter contre Tchang Kaï Shek ». … etc ..
Lettre parue dans « Notre Voix » du 7 juillet 1939 et au tome 3 des Oeuvres de Ho Chi Minh

Troisième lettre d’Ho Chi Minh

« Camarades bien aimés,
« Dans ma dernière lettre, je vous ai raconté coment les trotskystes ont reçu leur salaire payé par les Japonais et comment ils ont essayé de saboter notre héroïque lutte à Shangaï et notre mouvement patriotique à Kal-gan. Aujourd’hui, je vous raconterai la suite de leurs crimes.
Se repliant à Fu Kien, la 19e armée reprend sa lutte. Elle forme le gouvernement antijaponaiset mène la propagande pour le front uni grâce à la signature d’un pacte avec l’Armée rouge chinoise. Peu de temps avant, la 19e armée était l’une des forces les plus anticommunistes. Mais, devant le danger qui menace la patrie, elle accepte d’oubler les querelles et les haines pour ne viser qu’un but unique : la lutte contre les envahisseurs.
Obéissant aux ordres des Japonais, les trotskystes entent immédiatement en action : d’une part, ils suscitent le sentiment régionaliste parmi la population – la 19e armée étant venue de Kouang Toung – pour combattre le nouveau gouvernement. D’autre part, ils cherchent à affaiblir l’Armée rouge. La façon dont ils accomplissent la deuxième tâche est la suivante : ils demandent à entrer dans l’Armée rouge en tant que militants révolutionnaires. Au début, afin de gagner la confiance, ils ont mené des actions très positives. Une fois placés aux postes de responsabilité plus ou moins importants, ils ont commencé à commettre des actes criminels. Je vous cite quelques exemples : Dans la bataille, quand il faut reculer, ils donnent l’ordre d’avancer. Quand il faut avancer, ils donnent l’ordre de reculer. Ils envoient des renfots et des armes dans les endroits où on n’en pas besoin. Mais dans les endroits où on en a besoin, ils ne les envoient pas. Ils badigeonnent de poison des blessures des combattants, surtout des cadres de l’armée, dans le but de leur faire amputer les bras et les jambes, etc. Ces actes ont été heureusement découverts à temps. Quelle chance pour les communistes !
Depuis 1935, les communistes mènent une campagne d’une grande ampleur pour la formation du Frant national contre les Japonais. Le peuple, et particulièrement les ouvriers et les paysans, a soutenu activement ce programme. Dans le Kuo-min-tang, l’idée du front national progresse. Pendant ce temps, on constate que les trotskystes jouent le double jeu, en recourant à la fois à la calomnie et à la division. Ils disent aux masses : « Vous voyez les communistes se sont vendus à la bourgeoisie. Le Kuo-min-tang ne se battra pas contre les Japonais ! » S’adressant au Kuo-min-tang, ils lui disent : « le Front national, ce n’est qu’une ruse des communistes. Pour combattre les Japonais, il faut détruire les communistes. »
Vers la fin de 1936, la politique de l’union contre les Japonais a triomphé dans les événements de Tay Aïn. Devant la défaite de leur politique de guerre civile, les trotskystes Truong Mo Dao et Ta Duy Liet décident d’organiser l’assassinat de Vuong Di Triet, un des partisans convaincus de la politique de Front national.
Maintenant, je vous parle de 1937, époque qui précède la guerre. Tout le monde s’unit pour combattre les Japonais, sauf les trotskystes. Ces traîtres se sont réunis clandestinement et ont édopté « la résolution » dont voci quelques extraits : « Dans la guerre contre les Japonais, notre position est claire : ceux qui veulent la guerreet ont des illusions sur le gouvernement du Kuo-min-tang, ceux-là concrètement ont trahi. L’union entre le Parti communiste et le Kuo-min-tang n’est qu’une trahison. » Et d’autres ignominies de ce genre.
Quand la guerre s’approche, les promesses japonaises se matérialisent. Les trostskystes de Shangaï reçoivent 100.000 dollars chaque mois por leurs activités dans le centre et le sud de la patrie. Ceux de Tien Sin et de Pékin 50.000 chaque mois pour leurs activité dans le Hoa Bac (région du nord) afin de mener la lutte contre la 8e armée et contre les organisations patriotiques.
Vers le milieu de 1937, les trotskystes ont été découverts et arrêtés dans la « zone spéciale » (dac khu). D’après les aveux de Ton Nghia Hai, ils se sont fixés comme objectif : &- détruire la 8e armée, 2- Empêcher le développement du front national, 3- Espionner, 4- Organiser l’assassinat des dirigeants.
Devant le tribunal populaire de la « zone spéciale », le trotskyste Hoang Phat Hi, entre autres aveux, a déclaré qu’au cours de la quatrième entrevue avec Truong Mo Dao, celui-ci lui a fait les recommandations suivantes : « Tu dois étudier attentivement les méthodes et le système d’organisation de l’Armée rouge. Après, tu organiseras des centres de jeunes qui assureront la tâche de sabotage. Notre but est de provoquer le désordre au sein de l’Armée rouge et de liquider ses dirigeants. » Truong Mo Dao a ajouté : « Il faut persuader une partie des cades de la base de nous suivre, susciter leur nostalgie du pays natal, encourager leur désertion en leur fournissant un peu d’argent. C’est un des moyens de désintégration de cette armée. »
Le trotskyste Quach Uan Kinh a avoué que Ton Nghia Hai l’a chargé de mener la propagande pour le défaitisme chez les combattants en leur démontrant que « La Chine ne pourra pas vaincre. », car, « même si nous arrivons à chasser les Japonais, les Américains et les Anglais seront encore là pour nous opprimer » ; que « non seulement nous ne pourrons pas vaincre, mais notre pays sera détruit si nous continuons le combat », que « la Chine est trop faible pour lutter à la fois contre le Japon, l’Angleterre et l’Amérique. » Truong Mo Dao a complété ses instructions par ces paroles : « Il faut exploiter la politique du front national pour calomnier les communistes et dire qu’ils ont vendu la classe ouvrière. Notre but est de scusciter le mécontentement parmi les combattants. » Sous le prétexte de les éduquer, les trotskystes les trotskystes organisent les éléments les plus retardés de l’armée en petits groupes puis profitant des conditions pénibles de la vie dans l’armée, ils les encouragent à déserter avec armes et munitions. En liaison avec les brigands, ils créent des désordres à l’arrière de la 8e armée en plein combat.
Ce sont là les procédés des trotskystes dans lutte contre la 8e armée nationale révolutionnaire. (…)
Lettre parue dans « Notre voix » du 28 juillet 1939 et au tome 3 des œuvres de Ho Chi Minh

Extraits du Rapport de Ho Chi Minh à l’Internationale communiste intitulé « Quelques idées sur la ligne politique préconisée par le parti pendant la période du Front démocratique (1936-1939) » :
« Vis-à-vis des trotskystes, il ne doit y avoir aucun compromis, aucun concession. Il faut utiliser tous les moyens pour les démasquer comme agents du fascisme. Il faut les extermine politquement. »

Extraits de « Révolution d’août », ouvrage écrit par le Parti communiste vietnamien :

« Après le coup de force des Japonais contre les Français (le 8 mars 1945), la situation de la province de Quang nam fut des plus complexes. Le pouvoir des Français fut renversé mais le nouveau pouvoir des Japonais ne s’était pas encore installé ; les Japonais menèrent activement la propagande pour la réalisation de la « Grande Asie ». (…) Il y eut un groupe se proclamant anti-impérialiste composé de trotskystes qui mettait en avant le mot d’ordre : « lutter ocntre tous les impérialismes ». Ce faisant il combattait la politique qui était alors celle de notre parti, qui préconisait l’alliance avec les Forces alliées. (…) Dans cette période, bien qu’ils n’eussent joué aucun rôle tant soit peu important, les trotskystes complotèrent pour la prise du pouvoir. Ils placèrent Ho Ta Khanh [1], une de leurs partisans comme ministre dans le gouvernement fantoche des pro-japonais et Huynh Van Phuong comme directeur de la Sûreté japonaise. Ils dépêchèrent Ta Thu Thau, leur chef de file, à Hué pour occuper la place de conseiller du gouvernement de Tran Truong Kim, avec l’espoir qu’après le renversement de celui-ci, Thau remplacerait Kim et s’installerait au pouvoir. En un mot, à partir de mars 1945, et plus précisément après le coup de force des Japonais renversant les Français, se constituèrent autour des Japonais les couches de gens, des sectes religieuses pro-japonaises, avec le soutien des trotskystes. (…) Le 11 septembre 1945, les soldats anglais et indiens arrivèrent au Sud Vietnam. Ils libérèrent aussitôt 7000 Français emprisonnés lors du coup de force du 8 mars 1945 et leur distribuèrent des armes prises aux Japonais. En plus, ils aidèrent les Français à réorganiser leur appareil administrtatif, des fonctionnaires dont le rôle consistait à mener des activités de division et de provocation. Ce fut l’occasion pour les trostskystes de commettre des actes de destuctions. Ils avancèrent les mots d’ordre ultra-gauchistes tels que « détruire les ennemis français », « distribuer la terre aux paysans ». Notre service de sûreté intercepta à Tan Binh un document dans lequel ils envisageaient le renversement de notre pouvoir. Dans la réalité, ils collaborèrent avec les réactionnaires des sectes religieuses, cherchant à amadouer et à organiser nos compatriotes, venant des provinces, en unités de combat armées. (…)
« Répression contre les trostskystes réctionnaires
« Après notre prise de pouvoir, les trotskystes ont publié un journal ayant pour titre Doc Lap (Indépendance) tendant à saborder notre politique. Ils demandèrent la confiscation de toutes les rizières et terres pour qu’elles soient partagées entre les paysans. Nous avons décidé de saisir le journal Doc Lap, de démasuqer les saboteurs devant le peuple ; en même temps, nous avons donné l’ordre d’arrêter les chefs de la bande trotskyste qui s’étaient cachés à Di An, Thu Duc (à 18 kilomètres au nord de Saïgon) ; parmi eux Nguyen Van So, Phan Van Hun, Phan Van Chanh, Tran Van Thach, etc… (…) En démasquant les Japonais, nous avons démasqué en même temps les réactionnaires caodaïstes pro-japonais qui cherchèrent à embrigader la population (…) Nous avons démasqué également les trostskystes, espions des Japonais. (…) Les trotskystes ont été dirigés par Tran Van Thach, Ho Huu Tuong, Nguyen Van So. Pendant la période où ils étaient placés sous le régime de surveillance par les Français à Can Tho, ils orientèrent leurs activités en direction des intellectuels et des fonctionnaires. Mais leur influence fut minime. Après le coup de force des Japonais, ils menèrent la propagande pour le soutien de Tran Truong Kim, militèrent pour le retour au trône du prince Cuong Dé, et se prononcèrent contre le Viet Minh et les communistes. Ils s’allièrent à la secte religieuse Hoa Hao pour lutter contre la révolution. »

Conclusion

La lutte de libération nationale du Vietnam a été la plus longue et la plus douloureuse de tous les combats contre l’oppressio nationale. Une des raisons en est que l’impérialisme ne se battait pas seulement pour conquérir ou reconquérir une petite langue de terre sans grandes richesses et, même, sans situation si stratégique que cela, au regard des efforts en hommes, en argent et en matériel. Se jouait au Vietnam toute l’image aux yeux du monde entier du colonialisme français et de l’impérialisme américain. En face, on trouvait toute la détermination d’un petit peuple qui, ayant vu qu’un peuple jaune n’était pas fatalement un peuple d’esclaves et qu’un pays occidental n’était pas toujours le vainqueur, ne supportait plus d’être traité comme du bétail. Cependant, ce combat avait pris une tournure sociale à ses débuts en 1945. Il avait été mené par le prolétariat des villes insurgé, se constituant en comités autonomes, donc des soviets, un double pouvoir ou du moins son embryon, Cette capacité révolutionnaire du prolétariat en Asie n’avait pas concerné que le Vietnam. C’est grâce à une allliance de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie et des impérialismes que la révolution a été en partie détounée, en partie battue en 1945. Les nationalistes, sous couvert de communisme, ont monopolisé le pouvoir, assassiné les membres des comités et livré la révolution au colonialisme.
Le colonialisme français a voulu faire du Vietnam une démonstration de sa force retrouvée. L’impérialisme anglais vouliat y démontrer son alliance avec la France. La bourgeoisie vietnamienne voulait se débarrasser de son pire ennemi : le prolétariat vietnamien.

Les trotskystes en Indochine de 1930 à 1946 Cet article se propose de retracer brièvement l’histoire des trotskystes en Indochine de 1930 à 1946. C’est une période relativement peu connue, mais importante pour le mouvement trotskyste en général car il s’agit d’une des rares occasions où des trotskystes ont joué un rôle politique de premier plan et ont eu une grande influence dans les masses populaires. De 1930 à 1932, les premiers groupes clandestins se réclamant de l’Opposition de Gauche commencèrent à s’organiser à Saigon, en Cochinchine. De 1933 à 1937, on assista à une collaboration insolite entre trotskystes et staliniens autour du journal La Lutte. En 1945, les principaux dirigeants trotskystes sortirent de prison, où ils avaient été jetés au début de la Seconde Guerre Mondiale, et tentèrent de réorganiser le mouvement. Mais bientôt, ils furent assassinés et leurs organisations liquidées par le Viêt-Minh sous la conduite des staliniens. Contexte historique et situation sociale et économique du Viêt-Nam en 1930 La colonisation Avant la colonisation française, le Viêt-Nam était gouverné par une monarchie despotique s’appuyant sur un système mandarinal hiérarchisé. Son économie était très arriérée et reposait essentiellement sur l’agriculture. Cette agriculture se pratiquait de manière archaïque, sur des superficies très réduites. L’artisanat et le commerce étaient très peu développés. L’écrasante majorité de la population vivait de manière misérable. La colonisation militaire française commença en 1859. La France fit de la Cochinchine (sud) une colonie française tandis que l’Annam (centre) et le Tonkin (nord) devinrent des « protectorats » français. L’exploitation économique du Viêt-Nam ne débuta véritablement qu’à partir de 1900. Elle se traduisait en pratique par la mise en place des plantations d’hévéas, des mines et de quelques industries de transformation (cimenterie, distillation...). Cependant, la quasi-totalité des matières premières extraites était exportée vers la métropole et ne servait pas à un développement conséquent de l’industrie locale. Néanmoins, ce développement industriel, même embryonnaire, eut pour effet de produire une nouvelle catégorie de travailleurs. On compta ainsi en 1933, 223 000 travailleurs de l’industrie ou des plantations d’hévéas, soit 1,5 % de la population (1). Ces ouvriers travaillaient dans des conditions particulièrement difficiles et gagnaient des salaires misérables. Premières réactions Le peuple vietnamien n’avait jamais cessé de se battre contre l’impérialisme français depuis le début de la colonisation. Ce combat se menait d’abord sous la direction des mandarins et des militaires insoumis. Des lettrés cherchaient ensuite l’aide des pays étrangers, notamment celle de la Chine ou du Japon, pour renverser la domination française. Les partis collaborationnistes Au sortir de la Première Guerre Mondiale, la bourgeoisie et la petite bourgeoisie indigènes s’étaient renforcées, mais encore trop faibles, elles acceptaient le rôle de compradore de l’impérialisme. Ainsi lit-on dans la thèse de doctorat de Huynh Xuân Canh : « L’Indochine, qu’elle le veuille ou non, ne peut encore se passer de la tutelle de la France, et la richesse pour l’une est aussi un peu de bien-être pour l’autre. » (2) Toute une frange de cette bourgeoisie se retrouvait donc dans des partis plus conciliants qu’opposés au gouvernement colonial, comme le Parti Constitutionnaliste ou le Parti Progressiste. Le Kuomintang vietnamien En 1927 se constitua au Tonkin le Viêt Nam Quôc Dân Dang (Kuomintang vietnamien), parti nationaliste dont le but était de chasser l’impérialisme par la violence pour établir un gouvernement républicain démocratique. En février 1930, il fomenta l’insurrection des tirailleurs de la garnison de Yen-Bay, qui fut réprimée dans le sang. Le Parti fut ensuite annihilé, frappé par la répression féroce du gouvernement colonial. Le Thanh Niên, puis le PCI En 1925, Nguyên Ai Quôc, le futur Hô Chi Minh, créa à Canton, en Chine, le Viêt Nam Cach Mang Thanh Niên Hôi (Association de la Jeunesse Révolutionnaire du Viêt-Nam). Son but était de recruter des jeunes Annamites sur place ou du pays, de les former politiquement et de les renvoyer ensuite construire l’organisation à l’intérieur du pays. En 1929, environ 200 militants avaient ainsi été formés, et on comptait un millier d’adhérents ou sympathisants du Thanh Niên en Indochine. En 1930, il se réorganisa en Dông Duong Công San Dang (Parti Communiste Indochinois) et adhéra officiellement à l’Internationale communiste (IC) en 1931. L’histoire du PCI en ces années, regardée parallèlement avec celle du Parti communiste chinois et celle de l’IC, est riche d’enseignements, mais son étude dépasserait le cadre de cet article. Des mouvements de protestation de grande ampleur secouèrent le pays du Nord au Sud en 1930-1931. En effet, à la suite de mauvaises récoltes, des milliers de paysans manifestèrent à partir de mai 1930 devant les centres administratifs pour demander la diminution ou le report de l’impôt. En septembre 1930, ces manifestations prirent une tournure insurrectionnelle en Annam. Les paysans s’érigèrent en soviets, exécutèrent notables et propriétaires, prirent en main l’administration dans plusieurs provinces de l’Annam. Mais ces tentatives furent bientôt réprimées violemment par le gouvernement colonial (4000 arrestations, plus de 1700 morts). Le PCI, tenu pour responsable, fut impitoyablement traqué et quasiment décimé. Naissance des organisations trotskystes au Viêt-Nam (1930-1932) Les organisations trotskystes au Viêt-Nam naquirent sous l’impulsion des étudiants revenus de France, où ils avaient été en contact avec des oppositionnels comme Rosmer. Penchons-nous un moment sur l’un d’eux, Ta Thu Thâu, figure importante du mouvement trotskyste au Viêt-Nam. Ta Thu Thâu Ta Thu Thâu (1906-1945) arriva en 1927 à Paris où il s’inscrivit à la Faculté des Sciences. Il rejoignit le Viêt Nam Dôc Lâp Dang (Parti pour l’Indépendance du Viêt-Nam) dont il prit la direction en 1928. La période 1928-1929 marqua un glissement idéologique de Ta Thu Thâu et de ses camarades du nationalisme radical au marxisme. Cependant, ils étaient mécontents de la politique aussi bien de l’Internationale Communiste que de sa section française. Ta Thu Thâu écrivit : « Après cette constatation que la bourgeoisie indigène née artificiellement n’est capable d’aucune révolution, écoutons Doriot (3) professer maintenant sa théorie coloniale : "révolution bourgeoise démocratique d’abord", dit-il dernièrement [...]. Aussitôt défilent dans mon esprit avec une netteté aveuglante les horribles scènes de torture en Chine lors de l’expérience "révolutionnaire" Tchang Kai Tchek-Staline. Doriot peut-il comprendre que, frappée d’impuissance congénitale, la bourgeoisie indigène ne fera pas sa révolution démocratique, mais se placera au côté de l’impérialisme ? » (4) Il fustigeait ainsi l’Internationale Communiste qui avait conduit au massacre des milliers d’ouvriers chinois par sa politique d’alliance organique avec le Kuomintang nationaliste. Concernant plus précisément la politique du PCF vis-à-vis de l’Indochine, Ta Thu Thâu écrivait aussi : « Cette grave lacune [i.e. le manque de préparation idéologique et de formation théorique, NdlR] fut signalée plus d’une fois à l’Internationale Communiste et à sa section française. Qu’ont-ils fait pour la combler ? Le parti français continue à entraîner les éléments d’ailleurs petits-bourgeois qu’il encadre vers une agitation stérile, sans penser à la formation des cadres. [...] Ce n’est plus entre nous et l’Internationale une question de différence tactique. C’est la vieille lutte que Lénine a toujours menée contre la spontanéité dans le mouvement révolutionnaire, contre l’empirisme révolutionnaire dégénérant en opportunisme d’autant plus hideux qu’aux yeux des masses il porte encore le manteau révolutionnaire. » (5) Ta Thu Thâu et ses camarades rejoignirent ainsi fin 1929 l’Opposition de Gauche en France, dirigée alors par Alfred Rosmer. Lorsqu’éclata la révolte de Yen-Bay en 1930, Ta Thu Thâu rédigea en avril-mai plusieurs articles pour La Vérité, organe de la Ligue Communiste. Le 24 mai, il organisa avec ses camarades une manifestation devant le Palais de l’Élysée dénonçant la condamnation à mort des insurgés Yen-Bay. Les manifestants furent arrêtés et expulsés au Viêt-Nam. L’Opposition à Saigon en 1932 En 1932, il existait trois groupes de l’Opposition de Gauche à Saigon :
- Dông Duong Công San (Communisme Indochinois), organisé autour de Ta Thu Thâu ;
- Thang Muoi (Octobre) organisé autour de Dào Hung Long et Hô Huu Tuong, un autre expulsé de France ;
- Ta Dôi Lâp Tùng Thu (Éditions de l’Opposition de Gauche), animé par Huynh Van Phuong et Phan Van Chanh, deux amis de Ta Thu Thâu expulsés comme lui à la suite de la manifestation des Champs-Élysées. Ce cercle d’études diffusait des traductions des classiques du marxisme en vietnamien. Ces trois groupes clandestins étaient actifs parmi les coolies et les ouvriers de Saigon et comptaient quelque dizaines de militants. Bien que travaillant ensemble à certains moments, ils étaient divisés sur la tactique vis-à-vis des staliniens. Cependant, ce mouvement, à peine né, fut momentanément brisé par la répression consécutive aux événements de 1930-31. En août 32, la Sûreté arrêta la plupart des militants trotskystes et les jeta en prison. Le front unique trotskystes-staliniens autour de La Lutte (1933-1937) Les campagnes électorales Il existait sous le gouvernement colonial un Conseil Municipal de Saigon, instance consultative sans pouvoir réel. Seules les personnes soumises à l’impôt personnel pouvaient voter, ce qui faisait 4332 électeurs sur une population de 300 000. Ces électeurs étaient en majorité employés, commerçants ou fonctionnaires. La représentation annamite avait été l’apanage du Parti Constitutionnaliste pendant des années. Les révolutionnaires voulaient s’en servir comme tribune légale pour diffuser plus largement leurs idées dans les masses. Ainsi sous l’autorité du nationaliste Nguyên An Ninh, que tous considéraient comme leur aîné, se constitua un front électoral commun pour les élections de mai. Le 21 avril, un meeting électoral se tint devant une foule nombreuse et effervescente. Une liste électorale composée d’intellectuels et d’ouvriers fut présentée. Les candidats exposèrent leurs objectifs : droit syndical, droit de grève, journée de huit heures, suffrage universel, repas gratuits pour les chômeurs, création de crèches, etc. L’auditoire se familiarisait avec des vocables inédits : « capitalistes », « syndicats », « grèves », « lutte de classe », etc. Trois jours plus tard parut le n° 1 de La Lutte, tiré à 10 000 exemplaires, où figuraient notamment le programme politique de la liste, une initiation au syndicalisme et une attaque contre le Parti Constitutionnaliste. Le 7 mai, et pour la première fois dans l’histoire de la colonie, deux candidats « communistes » (Nguyên Van Tao et Trân Van Thach), furent élus au Conseil Municipal de Saigon. Mais leur élection fut bientôt invalidée par l’administration coloniale. En octobre 1934, l’expérience de La Lutte fut tentée de nouveau, cette fois de manière plus régulière et durable. Son comité de rédaction se composait de trois nationalistes (dont Nguyên An Ninh), de quatre staliniens (dont Nguyên Van Tao, qui avait fait les manifestations des Champs Elysées), et de cinq trotskystes (dont Ta Thu Thâu, Phan Van Chanh, Huynh Van Phuong, Hô Huu Tuong). Cependant, il semble que l’influence des staliniens fut prépondérante jusqu’en 1936. La ligne éditoriale était : lutte contre le pouvoir colonial et ses alliés (Parti Constitutionnaliste) ; soutien des revendications des ouvriers et des paysans ; échos des luttes dans le monde ; histoire des mouvements révolutionnaires passés ; diffusion du tronc commun de la pensée marxiste. D’un accord mutuel, on s’abstenait cependant de critiquer l’URSS ou l’Opposition de Gauche. En 1935 eurent lieu les élections au Conseil Colonial de Cochinchine et au Conseil Municipal de Saigon. La Lutte présenta à chaque fois une liste intellectuels-ouvriers et à chaque fois elle obtint des élus. Son influence grandissait manifestement dans la petite bourgeoisie et dans le menu peuple. L’activité des trotskystes On a vu qu’il existait des divergences à l’intérieur même du courant trotskyste. En dehors de la collaboration au hebdomadaire La Lutte, les trotskystes étaient organisés dans deux groupes principalement : le groupe La Lutte, mené par Ta Thu Thâu, et le groupe Octobre, dirigé par Hô Huu Tuong. Octobre critiquait notamment La Lutte pour sa collaboration trop étroite avec les staliniens. Ces deux tendances déployaient des efforts considérables pour organiser le mouvement syndical. En 1937, elles impulsèrent notamment la création de la Fédération Syndicale de Cochinchine. Cette Fédération était implantée dans au moins 39 entreprises de Saigon et influente dans certaines d’entre elles, dont l’Arsenal, les chemins de fer, le tramway ou encore chez les dockers. Ainsi les militants trotskystes jouèrent-ils un rôle prépondérant dans l’organisation des grèves de 1936-1937 au Sud. Cependant malgré leur influence, l’une et l’autre tendances gardaient une structure de groupe, sans arriver à construire un parti solidement organisé et de masse, contrairement au PCI. En effet, ce dernier s’était réorganisé après sa quasi-liquidation en 1930-1931. Il avait prit un essor incontestable et possédait une structure solide, ramifiée à l’échelle nationale. Comment expliquer ce contraste ? Selon l’historien Daniel Héméry, Ta Thu Thâu « était avant tout un tribun, par tempérament personnel peut-être » (6). Nous pouvons raisonnablement faire l’hypothèse que le PCI bénéficiait d’un soutien important de l’URSS et de la Chine (logistique, théorique — formation des cadres en Chine —, financier...), soutien sur lequel ne pouvaient évidemment pas compter les trotskystes vietnamiens. La rupture du front unique et les événements qui s’ensuivirent (1936-1939) L’élection du Front Populaire en France et l’effervescence en Indochine En 1936, le Front Populaire fut porté au pouvoir en France. Cela provoqua un immense espoir en Indochine. Parallèlement aux occupations d’usines en France, des vagues de grèves monstres secouèrent l’Indochine du Nord 1936 à février 1937. En même temps, La Lutte lança la formation des Comités d’Action, destinés à recueillir les plaintes des ouvriers et paysans, en vue d’un Congrès Indochinois. Ce Congrès devait accueillir la commission d’enquête parlementaire venue de métropole. À peine lancés, ces CA eurent un succès fulgurants : en deux mois, quelques 600 CA furent créés. L’effervescence populaire était telle que l’administration coloniale, inquiète du dynamisme du mouvement, y mit un coup d’arrêt. Elle interdit en effet les réunions publiques, jeta momentanément en prison plusieurs militants dont Ta Thu Thâu et Nguyên An Ninh. Des entreprises licencièrent les ouvriers participant aux CA. Néanmoins, l’importance des grèves et l’essor des CA obligèrent la métropole à des concessions. Ainsi le décret Blum-Moutet de décembre 1936 « réglementa le travail libre [...], interdit l’emploi des enfants de moins de 12 ans... ». Il y eut aussi quelques augmentations de salaires. Cependant, ni droit syndical, ni droit de grève, ni droits aux délégués ne furent accordés... Divergences entre les trotskystes et les staliniens Le PCI adopta en 1936 la ligne définie par l’Internationale Communiste et déjà adoptée par le PCF, consistant en la constitution d’un Front Populaire Indochinois antifasciste avec des forces « de gauche ». Il devait également soutenir le Gouvernement de Front Populaire en métropole, et ne pouvait donc critiquer librement l’administration coloniale. Les trotskystes en revanche étaient résolument attachés à un Front Unique anti-impérialiste, et récusèrent tout soutien ou toute neutralité à l’égard du Front Populaire (français). D’autres éléments contribuèrent à la rupture : le début des procès de Moscou, l’intensification des diffamations anti-trotskystes par le régime stalinien… De plus, aussi bien les organisations trotskystes clandestines que le PCI s’étaient développés durant les années précédentes et pouvaient donc se passer d’une collaboration de plus en plus insoutenable. À l’été 1937, les staliniens quittèrent La Lutte. Après la rupture La Lutte était désormais sous le contrôle des trotskystes. Les staliniens constituèrent avec le Parti Constitutionnaliste un Front Démocratique. En juillet 1938, ils soutinrent l’emprunt de 33 millions de piastres « pour la défense de l’Indochine » et le recrutement de 20 000 indigènes par le gouvernement de Dalladier. Les trotskystes, désormais membres de la IVe Internationale fondée en septembre 1938, défendaient le défaitisme révolutionnaire consistant à « dégager le caractère impérialiste de toute guerre en ce pays entre l’impérialisme français et un autre impérialisme envahisseur et à expliquer aux masses qu’en cas de guerre, elles n’auront personne pour les défendre » (7). À cause de ce combat contre l’impérialisme français, ils se virent traités d’« agents du fascisme » par les staliniens. Mais leur propagande eut des effets spectaculaires. Aux élections municipales de 1939, ils obtinrent 80 % des voix, loin devant le Parti Constitutionnaliste et les staliniens. Cependant, dès le début de la guerre, tous les leaders trotskystes furent arrêtés par la Sûreté, et le mouvement trotskyste, ainsi décapité, resta silencieux presque jusqu’à la fin de la guerre. La liquidation des trotskystes par le Viêt-Minh (1945-1946) La conquête du pouvoir par le Viêt-Minh Pendant la guerre, Nguyên Ai Quôc avait ressuscité le Viêt Nam Dôc Lâp Dông Minh Hôi (Front pour l’Indépendance du Viêt-Nam, Viêt-Minh en abrégé), qui se donnait pour but la libération du Viêt-Nam et l’instauration d’une république démocratique. Il ne fait d’ailleurs pas de référence au communisme afin de se donner la possibilité de regrouper en son sein des partis nationalistes bourgeois. Sa propagande était alors particulièrement nationaliste, en témoigne un exemple tiré du poème Lich su nuoc ta (L’histoire de notre pays) diffusé en 1942 : « L’histoire du Viêt-Nam le montre / Notre peuple fut glorieusement héroïque / Il combattit plus d’une fois le Nord, il pacifia l’Est / Invincibles sont les fils de Dragons et petits-fils d’Immortels. » (8) À partir de 1944, des guerilleros Viêt-Minh s’infiltrèrent au Nord du Viêt-Nam à partir de la Chine. En mars 1945, le coup de force japonais renversa le pouvoir français qui avait dominé le Viêt-Nam pendant 80 ans. L’empereur Bao Dai proclama l’indépendance, mais déclara que le Viêt-Nam « suivrait les directives du Manifeste commun de la Grande Asie orientale », autrement dit qu’il deviendrait un protectorat japonais. En août 1945, le Japon capitula sous les bombes. Les Alliés décidèrent que le Nord serait occupé par les troupes de Tchang Kai Tchek et le sud par celles de Mountbatten. Ces armées avaient pour but de désarmer les troupes japonaises et de « restaurer l’ordre public ». Cependant, profitant du vide politique entre la capitulation japonaise et l’arrivée des Alliés, le Viêt-Minh déclencha le soulèvement armé. Le 19 août, les guerilleros de l’armée de libération prirent Hanoi, les Japonais laissant faire. Le 2 septembre, Hô Chi Minh proclama la République Démocratique du Viêt-Nam devant une foule en liesse. La réorganisation des groupes trotskystes Rappelons que la plupart des leaders trotskystes avaient été jetés en prison au commencement de la guerre, et leurs organisations avaient été quasiment détruites. En 1943-1944, à l’expiration de leur peine, ils tentèrent de réorganiser le mouvement. En août 1944, le groupe Octobre (sans Hô Huu Tuong, qui avait abandonné le marxisme en prison) se réorganisa en Ligue Communiste Internationaliste, avec des effectifs réduits (quelques dizaines de militants, dont Ngô Van). En mai 1945, des anciens du groupe La Lutte, dont Ta Thu Thâu et Phan Van Chanh, fondèrent le Dang Tho Thuyên Cach Mang (Parti Ouvrier Révolutionnaire) et tentèrent de reprendre le contact avec des groupes trotskystes du Nord. Ces derniers avaient pu continuer leurs activités durant la guerre et jouissaient d’une influence grandissante. Ils diffusaient notamment la feuille Tranh Dâu (La Lutte) au lendemain de la guerre. Les événements d’août-septembre 1945 dans le Sud Le Viêt-Minh prit le pouvoir dans le Sud le 25 août. Le groupe La Lutte aurait participé au Comité Exécutif Provisoire pendant cette courte période précédant la reconquête française aidée par l’armée britannique. Pendant le même temps, la LCI et La Lutte mettaient en avant dans les manifestations les mots d’ordre : « Armement du peuple ! » et « Pour un Gouvernement ouvrier et paysan ! ». La LCI tentait de faire revivre les Comités Populaires, d’organiser des milices ouvrières, et refusait tout compromis avec le Viêt-Minh. Cependant, la LCI et La Lutte furent toutes deux bientôt liquidées par les staliniens. Ta Thu Thâu qui avait été envoyé au Nord pour rétablir le contact avec les trotskystes du Nord fut arrêté et jugé plusieurs fois par des tribunaux populaires du Viêt-Minh à son retour dans le Sud. À chaque fois, il fut acquitté, mais finalement, il fut mystérieusement exécuté en février 1946. Trân Van Chanh, Trân Van Thach (anciens du front La Lutte et du Conseil Municipal de Saigon) et un grand nombre de leurs camarades furent tour à tour assassinés ou exécutés sous l’ordre des cadres connus du PCI fin 1945-1946. Comment expliquer cette politique meurtrière vis-à-vis des militants aussi dévoués à la cause de la Révolution ? Dès 1939, dans trois lettres envoyées de Chine au PCI — et publiées dans la version officielle de ses Œuvres complètes — Hô Chi Minh avait déjà accusé les trotskystes d’être des agents du fascisme et ne lésinait sur aucun procédé diffamatoire. Dans un rapport à l’Internationale Communiste écrit par Hô Chi Minh, on peut lire : « Vis-à-vis des trotskistes, il ne doit y avoir aucun compromis, aucune concession. Il faut utiliser tous les moyens pour les démasquer comme agents du fascisme, il faut les exterminer politiquement. » (Cf. « Trois lettres de Hô Chi Minh inédites en France », dans Chroniques Vietnamiennes n° 1, 1986 ; revue éditée par le Groupe Trotskyste Vietnamien.) En octobre 1945, l’organe du Comité Central du PCI, Co Giai Phong, appelait à « abattre immédiatement les bandes de trotskistes », ce qu’il justifiait ainsi : « Au Nam Bô [Cochinchine], ils [les trotskystes] réclament l’armement du peuple, ce qui épouvante la mission anglaise, et l’accomplissement intégral des tâches de la révolution bourgeoise démocratique dans le but de diviser le Front National et de provoquer l’opposition des propriétaires fonciers à la révolution. » (Cité dans Tap Chi Công San, février 1983, p. 50, cité par Ngô Van, op. cit., p. 359.) On voit ainsi clairement la volonté du Viêt-Minh d’encadrer la population, de se présenter comme un gouvernement d’union nationale capable de maintenir l’ordre public afin de négocier dans les meilleurs termes avec les Alliés. Cela était en contradiction manifeste avec les mots d’ordre des trotskystes d’« armement du peuple » et de « gouvernement ouvrier et paysan ». En 1946, un militant français, Daniel Guérin, eut une entrevue avec Hô Chi Minh lors de sa venue en France dans le cadre des négociations avec le gouvernement français. Interrogé sur la mort de Ta Thu Thâu, Hô Chi Minh répondit ainsi : « Ce fut un patriote et nous le pleurons », avant d’ajouter : « Mais tous ceux qui ne suivront pas la ligne tracée par moi seront brisés. » Interrogé à deux autres reprises sur ce sujet, il ne fournit jamais de réponse précise ou éluda tout simplement la question. Ainsi, la plupart des militants révolutionnaires trotskystes furent abattus. Quelques-uns survécurent et furent contraints à l’exil. Ils continuèrent leurs activités militantes principalement en France, au sein de différents groupes comme le Groupe Trotskyste Vietnamien (cf. le dernier numéro du CRI des travailleurs).

1) Cité par Anh Van et Jacqueline Roussel dans Mouvements nationaux et lutte de classe au Viêt-Nam, Publications de la IVe internationale, 1947. 2) Ibid. 3) Membre du CC du PCF. Il sera plus tard exclu du PCF et tournera au fascisme. 4) Ta Thu Thâu, « À la lueur de la révolte de Yen Bay », dans La Vérité n° 31, 11 avril 1930. 5) Ta Thu Thâu, « La révolte de Yen Bay et ce qu’elle signifie », dans La Vérité n° 30, 4 avril 1930. 6) Daniel Héméry, Révolutionnaires vietnamiens et pouvoir colonial en Indochine, Editions Maspero, 1975. 7) Cité par Ngô Van, Viêt-Nam 1920-1945, Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Nautilus Editions, 2000, p. 258. 8) Cité par Ngô Van, ibid., p. 298.

Corée

En Corée les alliés avaient décidé d’un système d’occupation apparemment absurde et qui allait donner lieu au pire affrontement de la guerre froide en 1950 mais qui, en cette fin de guerre mondiale, correspondait aux différentes zones dans cette région. En effet la péninsule coréenne était divisée en deux, une partie sous occupation russe et une autre sous occupation américaine, les deux étant séparées par le 38ème parallèle. En fait en disant cela on oublie lune grande part du problème, on attribuait à la Chine la partie de la Corée continentale, le Kan Do, prise lors des conquêtes militaires et cela allait s’avérer très important par la suite.
Au départ cette division discutée lors des conférences de Téhéran en 1943 et Yalta en 1945 devait être provisoire. Les premiers arrivés sur place sont les russes au nord le 24 août 1945. Puis les USA arrivent un mois plus tard au sud en septembre 45. Des deux côtés tout est programmé et aucun des deux camps n’a l’intention de demander à la population de décider. Les russes ont dans leurs bagages Kim Il Sung qu’ils comptent imposer comme dirigeant sous l’étiquette parti communiste. Pourtant il existe en Corée un parti communiste clandestin dont Kim n’est pas le dirigeant mais c’est l’homme des russes et dans l’ambiance d’effervescence sociale les russes s’en méfient comme ils se méfient de tous les militants démocrates ou syndicalistes qui vont très vite peupler leurs prisons. Pour se débarrasser du réel parti communiste coréen, les russes vont avoir de grandes difficultés car il faut s’en débarrasser à la fois au nord et au sud. Au nord cela se fera sous l’occupation militaire russe, les anciens dirigeants iront en prison ainsi qu’au fur et à mesure tous les opposants à Kim Il Sung. Au sud, ce sera beaucoup plus difficile d’autant que traditionnellement la direction du parti communiste résidait au sud à Séoul et que le parti va rester un seul parti malgré la division du pays.
Des deux côtés, il y a la même situation catastrophique pour la population qui se traduit tout de suite par une explosion sociale La misère des travailleurs est catastrophique. Le nombre des morts est considérable. Et, en plus la population sort de nombreuses années d’occupation japonaise où ils ont souffert atrocement. Ce n’est pas pour accepter facilement une autre occupation militaire. Enfin, très vite le problème du partage du pays en deux qui semble être du provisoire qui dure va devenir un problème politique de premier ordre, empêchant les deux pouvoirs de se stabiliser et de gagner du crédit. En effet, sur ordre de Staline, Kim Il Sung au nord va défendre la division du pays de la même manière qu’au sud le fantoche des américains Syngman Rhee, un dictateur d’extrême-droite corrompu et ultra-violent. Des deux côtés, la classe ouvrière va s’opposer à cette division et en particulier les syndicats d’origine plutôt anarcho-syndicalistes avec des militants d’extrême gauche et qui ne sont pas encore contrôlés par le parti communiste. La pression est telle au sud que le parti communiste sud coréen prend son indépendance politique de la direction du nord en août 46. Mais en même temps il le fait sur des bases tout ce qu’il y a de moins révolutionnaire, du moins dans un sens prolétarien. La thèse d’août qui souligne cette indépendance politique à la fois n’accepte plus la division du pays mais affirme qu’il faut mener une révolution bourgeoise en vue de la réunification, révolution qui aura pour base les campagnes et non les villes. Et cela signifie aussi que le PC du sud appelle les ouvriers et les paysans à rejoindre les montagnes pour y organiser la guérilla. Le syndicat des ouvriers du sud va s’opposer violemment à ces propositions. En effet, les travailleurs sont très loin de se sentir impuissants dans leurs luttes dans les usines au point d’aller se retrancher dans les montagnes. La thèse du caractère bourgeois de la révolution n’est pas mieux acceptée.
En fait, dans les usines c’est à une offensive ouvrière que l’on assiste en Corée du sud. L’insurrection ouvrière part de deux villes : Taekou, grande ville du sud est et Busan le grand port du sud. C’est un soulèvement spontané qui débute par une grève des cheminots et qui se termine par de véritables affrontements armés, les travailleurs s’étant organisés en milice ouvrière. Partout des comités de grève sont mis en place et la grève s’étend à de nombreuses autres villes. La réaction des troupes américaines est très violente. La répression s’étend à tout le pays contre les syndicats et les militants radicaux. Le PC du sud qui n’était pour rien dans le mouvement est interdit. La dictature de Syngman Rhee devient féroce. Des opposants politiques et des dirigeants syndicalistes sont assassinés comme le leader anarcho-syndicaliste.
Kim Ku et le dirigeant social-démocrate Yo Un Hyong. Le Parti communiste a été contraint de passer dans la clandestinité totale. La direction politique du PC du nord en profite pour réussir pour la première fois à établir sa domination sur l’ensemble du parti communiste.
En 1946-47, loin de se stabiliser, le régime de Corée du sud est attaqué sur tous les fronts : mutineries militaires, insurrections paysannes, mouvements politiques dans les villes contre le régime de Syngman Rhee et mouvements sociaux. Le pouvoir central de Séoul est tellement affaibli qu’il est contraint de laisser les paysans occuper toute une région dite libérée. Le PC du sud décide de s’investir dans cette révolution paysanne et il appelle à nouveau les ouvriers à le suivre. La plupart des ouvriers et des militants intellectuels qui vont suivre cet appel sont massacrés avant même qu’ils aient pu rejoindre la région ni s’armer. Le PC du sud va quand même prendre la direction politique de ces paysans insurgés. Il leur conseille de quitter les terres agricoles pour rejoindre les montagnes et effectivement cette guérilla va tenir là jusqu’à la guerre de Corée en 1950, où elle fera sa jonction avec l’armée nord coréenne. Paradoxalement c’est cela qui lui sera fatal car le régime de Corée du nord n’avait nullement envie de soutenir les paysans du sud et va les abandonner en cessant de les armer dès l’offensive américaine.

Chine

La « révolution » maoïste est l’une de celles qui a produit le plus de mythes mensongers pour couvrir d’un voile « révolutionnaire » et « communiste » des politiques qui étaient tout le contraire de cela. On a même longtemps présenté la Chine comme plus communiste, plus anti-impérialiste et plus révolutionnaire que la Russie de Staline, et même de Lénine. Selon cette légende, Mao serait arrivé au pouvoir à la tête d’une révolution paysanne. Il aurait construit un pouvoir des ouvriers et des paysans, du type soviétique comme en octobre 1917 en Russie. Il aurait rompu avec l’impérialisme. Il aurait aidé la révolution mondiale, en restant révolutionnaire, contrairement au « révisionnisme » russe. La révolution culturelle marquerait le caractère de « révolution permanente » du régime chinois, sa capacité à s’attaquer aux idéologoqies réactionnaires et la jeunesse des idées révolutionnaires en Chine. Voilà quelques uns des mensonges qui courent sur le pouvoir chinois.

La Révolution chinoise de 1949
Nous allons essayer de rétablir une réalité qui n’a pas grand-chose à voir avec les affirmations précédentes. Ce qui a donné ses forces armées à Mao, ce n’est pas la lutte des classes, ni la révolution sociale, mais la lutte de défense nationale contre le Japon. Il a ainsi pu construire sa fameuse « huitième armée de route » intégrée à l’ensemble des forces armées chinoises, aux côtés de Tchang Kaï Chek, et aux côtés des USA. C’est cette armée, une fois la défaite japonaise acquise, qui lui a permis de prendre le pouvoir. Même s’il a eu un recrutement dans les campagnes, l’armée de Mao est tout sauf une organisation fondée sur une lutte radicale de la paysannerie. Mao a gouverné des régions paysannes comme un chef d’armée qui s’entend bien avec les paysans, mais qui s’accommode avec les possédants locaux, propriétaires fonciers, banquiers, commerçants et usuriers. Dans ces zones dites libérées, il n’appliquait pas un programme social radical, se contentait de baisser les impôts. Il n’a pas appliqué un programme radical de distribution de terres aux paysans pauvres. Mao n’est même pas un chef de révolte paysanne, comme la Chine en a connu dans le passé. Quant à la révolution paysanne, quand elle a éclaté – nullement à l’initiative de Mao – il a longuement hésité à prendre son parti, et, même après cette décision, il a toujours refusé d’armer les paysans. Y compris durant l’offensive contre le régime de Tchang Kaï Chek, il déclarait que « Les paysans qui nous rejoignent peuvent nous apporter à manger, pousser nos chariots, ou s’occuper des soins des blessés. En aucun cas, ils ne doivent être armés. » En ce sens, son armée et son appareil d’Etat sont des instruments classiques de pouvoir et non des organes révolutionnaires. Son parti est un organe politique de pouvoir et, avant même la prise de pouvoir, un parti unique. Il n’est pas question de remettre en question cette direction dictatoriale. Mao n’a pas un seul instant envisagé d’organiser les travailleurs de villes au cours de sa « révolution », même pas au moment de la prise de pouvoir dans les villes. Dans les villes, il a, par contre, pris contact avec les bourgeois, petits et grands, et les intellectuels, auxquels il donnera des places dans le pouvoir. Il a également recyclé l’essentiel du pouvoir de Tchang Kaï Chek, notamment ses chefs militaires, même ceux ralliés de la dernière seconde. Il est encore moins, malgré le titre de communiste dont il pare son parti, un dirigeant du prolétariat chinois. A partir de 1927, il avait quitté ce prolétariat et ne l’a jamais retrouvé. La lettre aux militants trotskystes qu’écrit Trotsky explique que, si l’armée de Mao prend le pouvoir, elle interviendra contre le prolétariat. La politique de Mao n’est pas communiste, ne vise pas au pouvoir du prolétariat, n’a nullement renoué avec Marx ni rompu définitivement avec l’impérialisme et le capitalisme, comme le rappelle son idylle actuelle. Le terme le plus juste sur son régime est celui de bonapartisme bourgeois. Le bonapartisme signifie une dictature militaire qui est populaire et dont l’apparence de force provient de l’équilibre entre deux forces réelles. Ici ces forces sont, d’un côté la bourgeoisie impérialiste et de l’autre le prolétariat.

Document :
Léon Trotsky
LA GUERRE DES PAYSANS EN CHINE ET LE PROLÉTARIAT
(Letttre aux Bolcheviks-léninistes chinois)
22 septembre 1932

« Après une longue interruption, nous avons enfin reçu votre lettre du 15 juin. Il est superflu de vous dire combien nous nous félicitons de la résurrection de l’Opposition de Gauche chinoise, après la désorganisation apportée dans ses rangs par les persécutions policières.
Pour autant que l’on puisse juger d’ici avec nos informations tout à fait insuffisantes, la position exprimée dans votre lettre concorde avec la nôtre. L’attitude intransigeante envers les opinions démocratiques vulgaires des staliniens sur le mouvement paysan, ne peut évidemment rien avoir de commun avec une attitude passive et inattentionnée envers le mouvement paysan lui-même. Le manifeste de l’Opposition de Gauche internationale publié il y a deux ans (Sur les perspectives et les tâches de la révolution chinoise), appréciant le mouvement paysan des provinces du sud de la Chine, disait : "La révolution chinoise trahie, détruite, exsangue, montre qu’elle est vivante. Espérons que le temps n’est plus loin où elle lèvera de nouveau sa tête prolétarienne." Et plus loin : "La large crue du soulèvement paysan peut incontestablement donner une impulsion à l’animation de la lutte politique dans les centres industriels. Nous comptons fermement là-dessus."
Votre lettre montre que, sous l’influence de la crise et de l’intervention japonaise, la lutte des ouvriers des villes renaît sur le fond de la guerre paysanne. Dans notre manifeste nous écrivions sur ce fait, avec toute la prudence nécessaire : " Personne ne peut prédire d’avance si les foyers des soulèvements paysans se maintiendront sans interruption pendant toute la période prolongée dont l’avant-garde prolétarienne aurait besoin pour se renforcer, pour engager dans la bataille la classe ouvrière, et accorder sa lutte pour le pouvoir avec les offensives paysannes généralisées contre ses ennemis les plus immédiats. "
Actuellement, il semble que l’on puisse exprimer avec quelque certitude l’espoir qu’avec une juste politique on réussisse à lier le mouvement ouvrier, et d’une façon générale, le mouvement des villes, avec la guerre paysanne. Cela serait le commencement de la troisième révolution chinoise. Mais pour l’instant, ce n’est là qu’un espoir, et non une certitude. Le principal travail reste à accomplir dans l’avenir.
Dans cette lettre je ne voudrais poser qu’un seul problème, en tout cas celui qui me semble avoir de beaucoup la plus grande importance et être le plus brûlant. Je vous rappelle encore une fois que les informations dont je dispose sont absolument insuffisantes, occasionnelles et fragmentaires. C’est avec plaisir que j’accueillerais toute information complémentaire et toute rectification.
Le mouvement paysan a créé son armée, a conquis un grand territoire, et l’a couvert de ses institutions. Au cas de nouveaux succès, – et nous souhaitons évidemment ces succès – le mouvement se heurtera aux centres citadins et industriels, et par là-même, se trouvera face à face avec la classe ouvrière. Comment se passera cette rencontre ? Sera-t-elle assurée d’un caractère pacifique et amical ?
Cette question peut sembler à première vue superflue. A la tête du mouvement paysan se trouvent des communistes ou des sympathisants ; n’est-il donc pas évident que les ouvriers et les paysans doivent, lorsqu’ils se rencontreront, s’unifier sous le drapeau du communisme ?
Malheureusement, le problème n’est pas si simple. Je m’appuierai sur l’expérience de la Russie. Durant les années de la guerre civile, la paysannerie, dans différentes régions, créait ses propres troupes de partisans, et parfois même, naissaient des armées entières. Quelques-uns de ces corps d’armée se considéraient comme bolcheviks et étaient souvent dirigés par des ouvriers. D’autres restaient sans parti et avaient à leur tête le plus souvent d’anciens sous-officiers paysans. Il y avait aussi l’armée " anarchiste " sous le commandement de Makhno. Tant que les armées de partisans agissaient sur le revers de l’armée blanche, elles servaient la cause de la révolution. Certaines d’entre elles se remarquaient par un héroïsme et une ténacité particulière. Mais, dans les villes, ces armées entraient souvent en conflit avec les ouvriers et avec les organisations locales du parti. Les conflits naissaient aussi lors de la rencontre des partisans et de l’armée rouge régulière, et dans certains cas, cela prenait un caractère aigu et morbide.
La rude expérience de la guerre civile nous a démontré la nécessité dé désarmer les corps d’armée des paysans dès que l’armée rouge assumait le pouvoir dans une région débarrassée des gardes blancs. Les meilleurs éléments, les plus conscients et les plus disciplinés, s’intégraient dans les rangs de l’armée rouge. Mais la plus grande partie des partisans tentait de conserver une existence indépendante, et entrait souvent en lutte armée directe avec le pouvoir soviétique. Il en fut ainsi avec l’armée " anarchiste ", indirectement koulak par son esprit, de Makhno, mais pas seulement avec elle. De nombreux corps paysans, luttant fermement contre la restauration des propriétaires fonciers, se transformaient après la victoire en une arme de la contre-révolution. Les conflits armés entre les paysans et les ouvriers, quelle qu’en soit l’origine dans les cas particuliers, que ce soit la provocation consciente des gardes blancs, le manque de tact des communistes, ou le concours malheureux dés circonstances, avaient à leur base la même cause sociale : la situation de classe et l’éducation différenciée des ouvriers et des paysans. L’ouvrier aborde les problèmes sous l’angle socialiste ; le paysan sous l’angle petit-bourgeois. L’ouvrier tente de socialiser la propriété qu’il a reprise à ses exploiteurs ; le paysan, tente, lui, de la partager. L’ouvrier veut faire servir les châteaux et les parcs dans l’intérêt général ; le paysan, pour peu qu’il ne puisse les partager, est enclin à brûler les châteaux et à déboiser les parcs. L’ouvrier fait effort pour résoudre les problèmes à l’échelle étatique, et selon un plan ; mais le paysan aborde tous les problèmes à l’échelle locale, et se conduit d’une façon hostile envers le plan du centre, etc...
Il est évident que le paysan peut lui aussi s’élever jusqu’à un point de vue socialiste. Sous le régime prolétarien, une masse de plus en plus grande de paysans se rééduque dans l’esprit socialiste. Mais cela exige du temps, – des années, et même des décades. Si l’on n’envisage que la première étape de la révolution, alors les contradictions entre le socialisme prolétarien et l’individualisme paysan prennent souvent un caractère aigu.
Mais ce sont des communistes qui se trouvent à la tête des armées rouges chinoises. Cela n’exclut-il pas les conflits entre les corps paysans et les organisations ouvrières ? Non cela ne les exclut pas. Le fait que des communistes se trouve individuellement à la tête des armées paysannes ne change en rien le caractère social de ces dernières, même si la direction communiste a une bonne trempe prolétarienne. Mais comment la situation se présente-t-elle en Chine ? Parmi les dirigeants communistes des corps de partisans rouges, il y a, sans aucun doute, pas mal d’intellectuels ou de semi-intellectuels déclassés qui ne sont pas passés par la sérieuse école de la lutte prolétarienne. Durant deux ou trois ans, ils vivent la vie des commandants et des commissaires de partisans. Ils commandent, ils conquièrent des territoires, etc... Ils s’imprègnent de l’esprit du milieu environnant. La plus grande partie des communistes du rang dans les corps de partisans rouges se compose de toute évidence de paysans qui, très honnêtement et sincèrement, se prennent pour des communistes, mais qui sont des révolutionnaires "paupérisés" ou des petits propriétaires révolutionnaires. Celui qui, en politique, juge selon les étiquettes et les dénominations, et non selon les faits sociaux, est perdu. Surtout lorsqu’il s’agit d’une politique qui se fait l’arme à la main. Le véritable parti communiste est l’organisation de l’avant-garde prolétarienne. En outre, la classe ouvrière de Chine se trouve depuis quatre ans dans une situation dispersée et asservie, et c’est seulement maintenant qu’apparaissent les symptômes d’une renaissance. Lorsque le Parti communiste, fermement appuyé sur le prolétariat des villes, essaye de commander l’armée paysanne par une direction ouvrière, c’est une chose. C’est tout autre chose lorsque quelques milliers, ou même quelques dizaines de milliers de révolutionnaires qui dirigent la guerre paysanne, sont ou se déclarent communistes, sans avoir aucun appui sérieux dans le prolétariat. Or, telle est avant tout la situation en Chine. Cela accroît dans une grande mesure le danger des conflits possibles entre les ouvriers et les paysans armés. Dans tous les cas, les provocateurs bourgeois ne manqueront pas.
En Russie, à l’époque de la guerre civile, le prolétariat était au pouvoir dans la plus grande partie du pays. La direction de la lutte appartenait à un parti fermement trempé, et malgré cela, les corps de paysans, qui étaient incomparablement plus faibles que l’armée rouge, entraient souvent en conflit avec elle lorsque celle-ci avançait victorieusement sur le territoire des partisans paysans.
En Chine, la situation absolument désavantageuse des ouvriers est visible.
Dans les principaux centres de la Chine, le pouvoir appartient aux militaristes bourgeois. Dans d’autres districts, aux dirigeants des paysans armés. Le prolétariat, lui, n’a de pouvoir nulle part. Les syndicats sont faibles, et l’influence du parti parmi les ouvriers infime. Les corps des partisans paysans qui ont la pleine conscience de la victoire acquise sont couverts par l’I.C. Ils se nomment " l’armée rouge ", c’est-à-dire qu’ils s’identifient ainsi avec le pouvoir soviétique armé.
On voit que les éléments dirigeants de la paysannerie révolutionnaire de Chine s’attribuent par avance une valeur politique et morale qui, en réalité, appartient aux ouvriers chinois.
Ne peut-il pas en résulter que toutes ces valeurs se retourneront à un moment donné contre les ouvriers ?
Il est évident que les paysans pauvres qui constituent la majorité en Chine, pour peu qu’ils réfléchissent politiquement, et ceux-là sont une infime minorité, désirent sincèrement et ardemment l’union et l’amitié avec les ouvriers. Mais la paysannerie, même armée, est incapable de mener une politique indépendante.
Occupant dans les circonstances actuelles une situation indéterminée et instable, la paysannerie peut au moment décisif, aller soit vers le prolétariat, soit vers la bourgeoisie. La paysannerie ne trouve pas facilement la voie vers le prolétariat, et elle ne la trouve qu’après une série d’erreurs et de défaites. Le pont entre la paysannerie et la bourgeoisie est constitué par la moyenne bourgeoisie citadine, principalement par les intellectuels qui interviennent sous le drapeau du socialisme, et même du communisme.
Les cercles dirigeants de l’armée rouge chinoise ont, sans aucun doute, réussi à se créer une psychologie de commandement. En l’absence d’un fort parti révolutionnaire et d’organisations de masses prolétariennes, il ne peut y avoir en fait de contrôle sur les cercles dirigeants. Les commandants et les commissaires apparaissent comme les maîtres incontestés de la situation et, en entrant dans les villes, ils seront avant tout enclins à regarder les ouvriers de haut en bas. Les revendications des ouvriers leur sembleront souvent inopportunes et mal venues. Il ne faut pas oublier aussi des " futilités ", comme celle-ci : dans les villes, l’Etat-major et toute l’organisation de l’armée ne s’installent pas dans les taudis prolétariens, mais au contraire, dans les meilleurs édifices de la ville, dans les maisons, et les appartements des bourgeois. C’est une raison qui peut pousser le sommet de l’armée paysanne à se considérer comme une partie de la classe " cultivée et instruite ", et non comme le prolétariat.
Ainsi, en Chine, des causes et des motifs d’une conflagration entre l’armée paysanne par son contenu et petite-bourgeoise par sa direction – et les ouvriers, existent. Et même toute la situation augmente considérablement les possibilités et même l’inévitabilité de tels conflits. Par là même, les chances du prolétariat se présentent dès le début moins favorablement qu’en Russie.
Du point de vue théorique et politique, le danger s’accroît d’autant plus que la bureaucratie stalinienne recouvre cette situation pleine de contradictions, par le mot d’ordre de la " dictature démocratique des ouvriers et des paysans ". Peut-on trouver un piège plus agréable extérieurement, plus perfide en son essence ? Les épigones réfléchissent non pas avec une compréhension sociale, mais avec des phrases toutes faites : le formalisme est le trait fondamental de la bureaucratie.
Les populistes (narodniki) russes reprochaient parfois aux marxistes russes leur ignorance de la paysannerie, leur aveuglement sur le travail à faire à la campagne, etc... A quoi les marxistes répondaient : " Nous soulevons et organisons les ouvriers du rang, et grâce à eux, nous soulèverons la paysannerie. Telle est la seule voie du parti prolétarien. "
Dans les années 1925-1927 de la révolution, les staliniens ont soumis directement et sans recours les intérêts des paysans à ceux de la bourgeoisie nationale. Dans les années de la contre-révolution, ils sont passés du prolétariat à la paysannerie, et ainsi, ont pris sur eux le rôle qu’assumaient chez nous les socialistes-révolutionnaires au temps où ils étaient un parti révolutionnaire. Si, durant ces dernières années, le Parti communiste chinois avait concentré son effort dans les villes, dans les centres industriels, dans les chemins de fer, s’il avait soutenu les syndicats, fréquenté les clubs de culture et les cercles, si, sans se séparer des ouvriers, il leur avait appris ce qui se passait au village, – la situation du prolétariat dans le rapport général des forces serait aujourd’hui beaucoup plus favorable. En fait, le parti s’est séparé de sa propre classe.
Justement pour cela, il peut porter en fin de compte un préjudice à la paysannerie, car, si le prolétariat est et reste dans l’avenir à l’écart, sans organisation et sans direction, alors la guerre paysanne, même en plein succès, s’enlisera.
Dans la vieille Chine, chaque victoire de la révolution paysanne se terminait par la création d’une nouvelle dynastie, avec, en outre, de nouveaux grands propriétaires. Le mouvement aboutissait à un cercle vicieux. Dans la situation actuelle, la guerre paysanne, par elle-même sans une direction immédiate de l’avant-garde prolétarienne, ne peut que donner le pouvoir à une nouvelle clique de la bourgeoisie, à un quelconque Kuomintang de " gauche ", à un "troisième parti ", qui en pratique se différencieront très peu du Kuomintang de Tchang-Kai-Chek. Et cela signifierait une nouvelle défaite des ouvriers due à l’arme de la " dictature démocratique ".
Quelles conclusions peut-on tirer de là ? La première conclusion est qu’il faut fermement et ouvertement regarder les faits en face. Le mouvement paysan est un grand facteur révolutionnaire dans la mesure où il est dirigé contre les gros propriétaires fonciers, les militaristes, les geôliers et les usuriers. Mais dans le mouvement paysan lui-même, il y a une très forte tendance réactionnaire et de propriétaires. Et à un certain stade la paysannerie peut se retourner contre les ouvriers, en ayant en outre les armes à la main. Celui qui oublie la double origine de la paysannerie n’est pas un marxiste. Il faut apprendre aux ouvriers du rang à différencier par des connaissances et des recherches " communistes " les processus sociaux réels.
Il faut suivre avec soin les opérations de l’armée rouge ", éclairer systématiquement aux yeux des ouvriers la marche, la signification et les perspectives de la guerre paysanne, et lier les revendications actuelles et les problèmes du prolétariat avec le mot d’ordre de la libération de la paysannerie.
Sur la base de vos propres investigations, de rapports et autres documents, il faut étudier avec ténacité la vie intérieure des armées paysannes et des corps d’armées dans les régions occupées par elle, dévoiler sur des faits concrets les tendances de classe contradictoires, et montrer clairement aux ouvriers quelles sont les tendances que nous soutenons, et quelles sont celles que nous combattons.
Il faut veiller avec attention à la coordination entre l’armée rouge et les ouvriers des petites localités sans perdre de vue même les plus petites discordances entre eux. Dans le cadre des conflits de villes et de rayons isolés, même très aigus, ces discordances peuvent sembler des épisodes locaux, mais, dans un développement ultérieur des événements, les conflits de classe peuvent s’étendre à l’échelle nationale, et mener la révolution à la catastrophe, c’est-à-dire jusqu’à une nouvelle destruction des ouvriers par les paysans armés trompés par la bourgeoisie. L’histoire de la révolution est pleine d’exemples semblables.
Dans la mesure où les ouvriers comprendront plus clairement la dialectique vivante des relations de classe entre le prolétariat, la paysannerie et la bourgeoisie, plus ils rechercheront sans hésitations des liaisons avec les couches paysannes les plus proches, et plus ils se dresseront ardemment contre les provocateurs contre-révolutionnaires, tant dans le cadre des armées paysannes elles-mêmes, que dans les villes.
Il faut créer des unions syndicales, des cellules du parti, éduquer des ouvriers du rang, unifier l’avant-garde prolétarienne et l’entraîner dans la lutte.
Il faut s’adresser à tous les membres du parti officiel par des appels, et des demandes d’éclaircissements. Il est vraisemblable que les ouvriers communistes liés à la fraction stalinienne ne nous comprendront pas immédiatement. Les bureaucrates hurleront sur notre " sous-estimation " de la paysannerie, et même, s’il vous plaît, sur notre " hostilité " envers la paysannerie (Tchernov accusait toujours Lénine d’hostilité envers la paysannerie). Il est évident que de tels cris n’émouvront pas les bolcheviks-léninistes. Lorsqu’avant avril 1927 nous donnions les avertissements nécessaires contre le coup d’Etat inévitable de Tchang-Kaï-Chek, les staliniens nous accusaient d’hostilité envers la révolution nationale chinoise. Les événements ont démontré qui a eu raison. Les événements apporteront de nouveau leur vérification. L’opposition de gauche peut apparaître trop faible pour impulser dans l’étape présente une direction aux événements dans l’intérêt du prolétariat. Mais elle est suffisamment forte dès maintenant pour montrer aux ouvriers la voie juste et, s’appuyant sur le développement ultérieur de la lutte de classes, pour démontrer aux yeux des ouvriers sa justesse et sa perspicacité politique. Ce n’est qu’ainsi que le parti révolutionnaire peut conquérir la confiance, croître, se fortifier, et se mettre à la tête des masses populaires.
Prinkipo, 22 septembre 1932.

P. S
. Pour donner le plus de clarté possible à ma pensée, je noterai la variante théorique suivante, qui est fort plausible.
Supposons que l’Opposition de Gauche développe dans le plus prochain avenir un travail énorme et plein de succès au sein du prolétariat industriel et acquière en son sein une influence capitale. Le parti communiste officiel continue, pendant ce temps, à limiter toutes ses forces à "l’armée rouge" et aux rayons paysans. Arrive le moment où les troupes paysannes entrent dans les centres industriels et se heurtent aux ouvriers. Il n’est pas difficile de prévoir qu’ils opposeront hostilement l’armée paysanne aux " contre-révolutionnaires trotskystes ". En d’autres termes, ils se mettront à surexciter les paysans armés contre les ouvriers du rang. C’est ainsi qu’ont agi les S. R. russes et les mencheviks en 1917 ; ayant perdu les ouvriers, ils luttèrent de toutes leurs forces pour conserver leur appui unitaire, et envoyèrent les casernes contre les usines, le paysan armé contre l’ouvrier bolchevik. Kerenski, Tseretelli, Dan, baptisaient les bolcheviks si ce n’est du nom de " contre-révolutionnaire ", tout au moins " d’agents involontaires " ou " d’aides inconscients " de la contre-révolution. Les staliniens s’embarrassent moins que quiconque de la terminologie politique. Mais les tendances sont identiques : une orientation hostile des paysans et en général des éléments petits-bourgeois contre les détachements du rang de la classe ouvrière.
Le centrisme bureaucratique, en tant que centrisme ne peut avoir une base de classe indépendante. Mais dans sa lutte contre les bolcheviks-léninistes, il est contraint de rechercher un appui à droite, c’est-à-dire dans la paysannerie et la petite-bourgeoisie, les opposant au prolétariat. La lutte des deux fractions communistes, les staliniens et les bolcheviks-léninistes renferme ainsi en son sein, des tendances à se transformer en une lutte de classe. Le développement révolutionnaire en Chine peut développer ces tendances jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la guerre civile entre les dirigeants de l’armée paysanne et l’avant-garde prolétarienne sous la direction des léninistes.
Si un tel conflit, par la faute des staliniens, survenait, cela signifierait que l’Opposition de Gauche et la fraction stalinienne cesseraient d’être des fractions communistes mais seraient devenues des partis politiques hostiles l’un à l’autre, ayant une base de classe différente.
Une telle perspective est-elle inévitable ? Non, je ne le pense aucunement. Dans la fraction stalinienne (P.C. chinois officiel), il y a non seulement des paysans, c’est-à-dire des petits-bourgeois mais aussi des tendances prolétariennes. Il est de toute première importance pour l’Opposition de Gauche de rechercher un rapprochement avec l’aile prolétarienne des staliniens, de lui développer les appréciations marxistes sur les " armées rouges " et en général sur la relation entre le prolétariat et la paysannerie.
Gardant son indépendance politique, l’avant-garde prolétarienne doit être inévitablement prête à réaliser l’unité d’action avec la démocratie révolutionnaire. Si nous ne sommes pas d’accord pour identifier les corps armés des paysans avec l’armée rouge, comme la force armée du prolétariat, si nous ne sommes pas enclins à fermer les yeux sur le fait que l’on couvre le drapeau communiste par le mouvement paysan d’un contenu petit-bourgeois, par contre, nous nous rendons parfaitement compte de la signification, de l’importance énorme du caractère démocratique-révolutionnaire des guerres de paysans, nous apprenons aux ouvriers à comprendre cette signification et nous sommes prêts à faire tout ce qui est en notre pouvoir, pour aboutir avec les organisations paysannes à un accord militaire nécessaire.
Notre tâche consiste, en conséquence, non seulement à empêcher tout commandement militaire et politique sur le prolétariat de la part de la démocratie petite-bourgeoise, s’appuyant sur les paysans armés, mais aussi à préparer et assurer la direction prolétarienne sur le mouvement paysan et, en particulier sur son "armée rouge".
Plus nette sera pour les bolcheviks-léninistes la compréhension de la situation politique et des tâches qui en découlent ; plus sera couvert de succès l’élargissement de leur base dans le prolétariat ; plus sera tenace la manière dont ils pratiqueront la politique du front unique envers le parti officiel et le mouvement paysan dirigé par lui, d’autant mieux ils réussiront à préserver la révolution du heurt plein de danger entre la paysannerie et le prolétariat ; non seulement ils assureront l’unité d’action nécessaire entre deux classes révolutionnaires, mais aussi ils transformeront leur front unique en un pas historique vers la dictature du prolétariat. »
Léon Trotsky
Prinkipo, 26 septembre 1932.

Loin d’être une force combattue par l’impérialisme, l’armée de Mao a représenté pour les Américains une force combattante à soutenir pendant la guerre contre les japonais ; Ils l’ont armé et soutenu. Ils ont fait pression sur Tchang Kaï Chek pour qu’il collabore avec Mao. Ce dernier a accepté mais, dès la fin de la guerre, Tchang a pensé être capable d’écraser Mao avec l’aide américaine. C’était compter sans la vague révolutionnaire qui parcourt alors les campagnes, un mouvement spontané qu’après une hésitation Mao décide d’accompagner.

Document :
« La "Révolution" de Mao Tse-Toung »
« Rapport sur le stalinisme chinois »
écrit par Hsieh Yueh

1948 Paru dans la revue "Fourth International" (New-York), décembre 1949, avec l’introduction suivante : « Le texte suivant est un résumé d’un article paru dans le premier numéro du magazine "Fourth International" (publié à Hong Kong), organe du Parti Communiste Révolutionnaire, section chinoise de la IVème Internationale. L’auteur est un des principaux leaders du trotskisme chinois et un des pionniers du mouvement communiste en extrême orient. Bien qu’ayant été écrit il y a huit mois, le 15 avril 1948, l’article rapporte des faits et des tendances dans le soi-disant mouvement communiste chinois qui ont été jusqu’à maintenant ignorés à l’ouest. »

15 avril 1948
« La victoire militaire du stalinisme en Chine a fait croire à certains que les pays arriérés fournissent un sol fertile au développement du stalinisme. C’est un raisonnement empirique. Il est vrai que les pays coloniaux sont composés dans leur majorité de petits bourgeois et d’éléments paysans, mais cette seule condition n’est pas suffisante pour garantir le succès des staliniens. La petite bourgeoisie n’est pas isolée du reste de la société. En dépit de son importance numérique dans certains pays, elle ne peut jouer un rôle indépendant à l’époque du déclin capitaliste. Elle doit prendre position dans le combat qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie en faveur de l’une de ces deux classes. Les staliniens chinois ne peuvent être victorieux en s’appuyant uniquement sur la petite bourgeoisie, une classe qui est incapable de résister à la pression des capitalistes. Cela est d’autant plus vrai que le prolétariat a été écrasé et le mouvement paysan isolé. Ainsi l’insurrection paysanne dans la province du Kiangsi en 1927-37 a été vaincue par le blocus capitaliste.
Le stalinisme a pu remporter de grandes victoires en Chine parce que la paralysie du prolétariat s’est accompagnée d’un effondrement du capitalisme. La guerre de 1935-1947 a affaibli les bases matérielles de la puissance capitaliste. Les masses, même celles qui soutiennent normalement la bourgeoisie, se sont retournées contre elle. Mais les mêmes conditions historiques qui ont favorisé la croissance du stalinisme, créent également des difficultés pour lui lorsque ses armées s’approchent des grandes villes. Le problème pour le stalinisme est alors de s’allier lui-même au prolétariat ou aux capitalistes. Les faits prouvent qu’il a préféré s’allier à la bourgeoise plutôt qu’au prolétariat.
Le facteur principal des succès militaires du stalinisme fut la réforme agraire d’octobre 1947. Pendant la guerre sino-japonaise, les staliniens ont abandonné la réforme agraire et se sont contentés de réduire les loyers revenant aux propriétaires. Après la guerre, le PC fut vaincu par le Kuomintang pour le contrôle des zones libérées. Les leaders staliniens reconnaissaient eux-mêmes que les paysans n’étaient pas satisfaits de leur politique réformiste et réclamaient des terres. Lors de la réunion du Comité Central du 4 mai 1946, le PC décida d’effectuer un tournant vers la réforme agraire afin de gagner le soutien de la paysannerie dans la guerre contre Tchang Kai-chek.
Pourtant, les effets de cette réforme dans les zones initialement contrôlées par les staliniens furent limités. Les propriétaires reçurent leur part dans la distribution de terre et cette part fut souvent plus importante que celle reçue par les paysans. Les paysans riches conservèrent toutes leurs terres. Mais même cette réforme limitée dut faire face à l’opposition des propriétaires fonciers qui avaient pénétré dans les rangs du PC chinois.
La "lettre ouverte aux membres du parti" publiée en janvier 1948 par le Comité Central de la région Shansi-Shantung-Honan déclarait : "Les directives actuelles du Parti visent une fraction du parti qui est composée de propriétaires et de paysans riches qui préservent les biens de leur famille et de leurs amis." Et le stalinien Nieh Yung-jin, dans son texte sur "le Renouvellement de nos Rangs", admet que "ces éléments (les propriétaires et les paysans riches) occupent la plupart des postes dans notre parti." Il va même jusqu’à déclarer que, "vue à la lumière de la réforme agraire, notre politique apparaît comme reflétant les vues des propriétaires et des paysans riches."
De plus, ces documents donnent une description très concrète de l’attitude de ces propriétaires membres du PC chinois. Ces éléments furent les principaux opposants à la réforme agraire mais quand elle eut lieu, ils cherchèrent à en obtenir le maximum d’avantages. Ils se conduisirent "toujours avec la plus grande avidité", utilisant même les forces armées pour se réserver les meilleures terres, la plupart des vivres, des outils, des maisons et des vêtements, etc. Ces éléments sont déjà devenus "un groupe opposé au peuple", opposé aux paysans pauvres et dépourvus de terres. Le document cité ajoute : "Les paysans pauvres et sans terres sont aujourd’hui dans une situation pire que jamais car ils n’ont pas assez de terre à cultiver, pas assez de maison, pas assez de vêtements. Ils n’ont même pas le droit de parler dans les comités de village. Exploités auparavant par les propriétaires, les paysans pauvres et sans terre sont maintenant exploités par ces mauvais membres du Parti."
Sous la pression de cette crise interne dans ses rangs comme du tournant à gauche de la politique extérieure du Kremlin, le PC effectua alors un nouveau tournant avec la publication le 10 octobre 1947 du "Programme de Réforme Agraire." Il s’agissait d’un appel aux masses pour compléter la réforme agraire. Mais le caractère limité de cette "orientation vers les masses" apparaissait non seulement dans le fait que la réforme agraire n’a rien changé du droit d’acheter et de vendre la terre confisquée aux propriétaires - ce qui favorisait une nouvelle concentration de terre entre les mains des paysans riches - mais aussi parce qu’elle autorisait expressément le libre transfert de capital aux entreprises industrielles et commerciales. Il apparut plus tard que la réforme elle-même s’arrêta rapidement.
La bureaucratie fut effrayée par le développement de la lutte des masses. "Les masses combattent automatiquement les mauvais membres du parti. Dans certaines régions, les membres du Parti sont arrêtés et battus par le peuple." Telle est la plainte de Liou Chao-chi dans "Leçons de la Réforme Agraire dans le Pinshang." Dans un autre document important, le Comité Central du district de Shansi-Hopei-Shantung-Honan résume ainsi le conflit entre les paysans et la ligne politique du PC :
1) Dans le but d’obtenir davantage de terres, les paysans donnent de fausses informations sur la taille des terres des propriétaires.
2) Après le partage, ils n’admettent pas que les propriétaires obtiennent davantage de terres qu’eux-mêmes.
3) Ils veulent confisquer les usines et les entreprises des propriétaires et des paysans riches.
Cela démontre clairement le conflit entre les tendances révolutionnaires des masses qui veulent exproprier complètement les classes possédantes et la tendance bureaucratique et conservatrice du PC qui, en pratique, protège les positions de ces classes. La bureaucratie accuse invariablement les masses d’"être trop à gauche" ou d’"aventurisme de gauche" afin de limiter leurs actions qui menacent la ligne stalinienne et ses alliés bourgeois.
Il fallut bientôt stopper toutes les actions des masses. Le 24 août 1948, la New China News Agency (New China press service) publia le texte d’un article du West Honan Daily News qui annonçait officiellement que la réforme agraire devait être arrêtée et que les paysans devraient se satisfaire d’une réduction des loyers, des impôts et des intérêts aux usuriers.
Ainsi, la réforme agraire qui débuta le 4 mai 1946 dans les régions antérieurement occupées par les staliniens fut interrompue en août 1948 dans les régions qu’ils occupaient depuis peu. Un document officiel du PC chinois du 22 février indique que dans les régions libérées depuis longtemps ou plus récemment, la réforme qui s’était achevée par différentes mesures avait conduit à la constitution de trois zones distinctes :
Dans la première, une petite fraction de propriétaires et de paysans riches avait acquis les terres les meilleures et les plus grandes. Dans cette zone, les paysans riches et moyens constitueraient 50 à 80 % de la population des villages et posséderaient en moyenne deux fois plus de terres que les paysans pauvres. Le Comité Central du PC chinois dit que la distribution des terres dans cette zone est terminée.
Dans la seconde zone, les paysans riches et les vieux propriétaires disposent relativement de plus de terres que dans la zone précédemment décrite. La plupart d’entre eux, selon le CC du PC, ont de meilleures et de plus grandes propriétés que les paysans pauvres et il en est de même pour les membres du Parti. Les paysans pauvres et sans terre comptent 50 à 70 % de la population villageoise et "pour la plupart d’entre eux, la vie n’a pas beaucoup changé". Ici, la distribution des terres a eu lieu, mais dans une forme incomplète.
Enfin, une troisième zone n’a connu aucune distribution de terres et les propriétaires et les paysans riches disposent de la plus grande partie de la terre alors que les paysans pauvres n’ont rien reçu. Cela provient aussi d’une information officielle du CC du PC chinois.
Il apparaît de toute évidence que la "cupidité" des propriétaires et des paysans riches, qu’ils soient ou non membres du PC, a eu les mains libres dans cette réforme et que la plupart de ceux à qui des terres ont été confisquées s’enrichissent déjà à nouveau. Les "paysans moyens" dont parle le CC dans la première zone, comprennent de nombreux exploiteurs et propriétaires fonciers.
Les soi-disant régions libérées comprennent tout le territoire situé au nord du Hoang-Ho (Fleuve Jaune). La réforme agraire était et est encore appliquée dans cette région de manière variable. Nous sommes en présence ici d’une politique typiquement stalinienne. Pour résister à la pression de la bourgeoisie, les staliniens sont forcés de s’appuyer sur les masses. Mais quand le mouvement des masses risque d’entraîner un bouleversement social, la bureaucratie stalinienne tente de canaliser ces actions et, dans sa frayeur, effectue un virage à droite, négocie avec la bourgeoisie et ordonne l’arrêt du mouvement populaire.
Politique industrielle et commerciale
Le principal frein de la réforme agraire est la politique nommée "protection de l’industrie et du commerce". Elle autorise le libre transfert des capitaux des paysans riches aux entreprises industrielles et commerciales même dans les villages et les petites villes des zones libérées. Les usines et les mines antérieurement nationalisées dans les premiers districts occupés sont peu à peu remises aux capitalistes privés. Liu Ning-i le montre clairement dans son texte sur "La politique Industrielle dans les Régions Libérées" où il écrit : "Le gouvernement veut renforcer les différents secteurs d’industrie lourde et légère. Pour cela, tout le monde, y compris les grands capitalistes, doit être mobilisé en utilisant toutes les forces et grâce à une coopération totale."
Pour contribuer au développement industriel et commercial, le PC chinois a mis en oeuvre une politique fiscale stimulant l’initiative privée à la place de la politique fiscale du Kuomintang qui étouffe l’entrepreneur. Mais le miracle de la construction rapide d’une industrie lourde dans les régions arriérés et agricoles ne s’est pas produit. La plupart des entreprises industrielles et commerciales de cette région sont de type artisanal. Il y a de petites machines. La composition organique du capital est donc très basse. Mais la propagande du PC chinois proclame que la tâche principale sur le terrain de l’industrie et du commerce est (selon Lui Ning-i) "de développer les forces productives et de réduire les coûts de production." Plus la composition organique est basse, Plus la part du capital variable, celle des salaires est importante dans la détermination du coût de production. Par conséquent, la politique industrielle et commerciale du PC chinois implique en premier lieu une baisse des salaires réels, l’allongement de la journée de travail et la surexploitation de la force de travail par la méthode bien connue du travail aux pièces.
Le PC chinois a introduit ces méthodes d’exploitation dans toutes les zones libérées. Voilà ce qu’il en est de la "politique salariale" dont il est si fier. Les documents du PC chinois parlent ouvertement de "salaires trop élevés". La journée de travail a été allongée jusqu’à 10 et même 12 heures. Non seulement le système du travail aux pièces a été introduit mais les staliniens ont tenté de le justifier sur le plan théorique. Ils expliquent que "dans le système du paiement aux pièces, les ouvriers obtiennent des salaires plus élevés si ils augmentent la production ; ils augmenteront donc la production pour obtenir des salaires plus élevés : c’est une conception très raisonnable et progressive de la rémunération du travail manuel." (Chang Per-la, "Politique du Travail et de l’Impôt dans le Développement Industriel")
Quand l’armée du PC chinois entra dans les grandes villes, elle protégea toutes les entreprises privées, chinoises ou étrangères. Seul le vieux "capital bureaucratique", c’est à dire les entreprises directement contrôlées par le gouvernement du Kuomintang, furent touchées ; même dans ce cas, les investissements des capitalistes privés dans ces "entreprises bureaucratiques" restèrent intacts. Ainsi, la politique des staliniens dans les villes est le prolongement de leur politique dans les campagnes. Et tout comme les staliniens sacrifient les intérêts des ouvriers et des paysans pauvres sous la pression de la bourgeoisie nationale, ils prendront des mesures similaires sous la pression de l’impérialisme.
Le transfert du pouvoir
Après avoir examiné les faits économiques, venons-en à la situation politique. Avant la réforme agraire dans les régions primitivement occupées, le pouvoir était déjà passé entre les mains des paysans riches et des propriétaires sans que les paysans pauvres puissent se faire entendre dans le Parti ou dans leurs organisations. Après le début de la réforme agraire, le PC chinois commença à créer des Comités de Paysans Pauvres afin d’obtenir un soutien populaire de masse à leur politique. Ces Comités groupèrent les pauvres des campagnes et permirent d’accélérer la réalisation de la réforme agraire. Les Comités de Paysans Pauvres ont donné naissance au Congrès des délégations paysannes. Au moment de leur formation, les Comités de Paysans Pauvres remplissaient toujours le rôle de véritables soviets paysans : ils confisquaient les terres des propriétaires fonciers et levaient les impôts.
Le Congrès des Délégations Paysannes remplaça les Comités de Paysans Pauvres par des Comités Paysans auxquels les paysans riches et exploiteurs appartenaient également. En fait, les documents du PC chinois se plaignent de ce que "certains de ces Comités Paysans ne comprennent même pas les paysans moyens." Il faut noter que le PC chinois ne différencie pas scientifiquement les différentes couches de la paysannerie et considère souvent les paysans riches comme des "paysans moyens". De plus, le parti est toujours constitué par des éléments riches et même souvent exploiteurs. Cela explique les plaintes constantes de la bureaucratie au sujet des paysans pauvres qui "veulent toujours tout contrôler", qui "violent la propriété des paysans moyens".
Au sujet de l’achèvement de la réforme agraire, la bureaucratie insiste particulièrement sur la dissolution des Comités de Paysans Pauvres ; tout au plus autorise-t-elle une"commission des paysans pauvres" à l’intérieur des Comités Paysans. Pour leur part, les Comités Paysans furent uniquement constitués dans un but économique. La bureaucratie a tout fait pour les empêcher de devenir une autorité politique Ce pouvoir devait passer du Congrès des Délégations Paysannes au Congrès des, Délégués du Peuple de village qui devaient devenir l’autorité politique dans le village. Il est dit expressément que ce Congrès de Village des Délégués du Peuple "réunirait toutes les classes démocratiques, c’est à dire les ouvriers, les paysans, les artisans, les professions libérales, les intellectuels, les entrepreneurs et les propriétaires éclairés." (Discours de Mao Tsé-toung au Congrès du PC du Shansi-Shuiyun) C’est donc un organe de pouvoir basé sur la collaboration de classes et qui remplace l’autorité des paysans pauvres.
Les chefs de l’"armée de libération" font preuve du même esprit conservateur et réactionnaire quand ils pénètrent dans les grandes villes. Cherchant à réconcilier les factions de l’ancien gouvernement Kuomintang, les staliniens ont considéré la "paix de Peiping" comme un modèle pour le transfert du pouvoir. Aussi ils ont démontré que ce qui comptait pour eux était seulement de gagner la confiance de la bourgeoisie Kuomintang et non celle de la classe ouvrière qui aurait détruit l’appareil d’état bourgeois dans les villes. Le PC chinois a également maintenu les moyens de répression dans les villes parmi lesquels l’infâme principe de la responsabilité collective. (Si la police ne peut trouver un "fauteur de troubles", elle peut arrêter un membre de sa famille ou un otage). Les staliniens ont aboli le droit de grève et institué l’arbitrage obligatoire. Tout comme le pouvoir des paysans pauvres fut supprimé dans l’intérêt de la collaboration de classe, les premiers efforts des ouvriers pour créer une organisation indépendante dans les villes furent étouffés par la bureaucratie.
Les syndicats ont traditionnellement servi au mouvement ouvrier d’école de la lutte de classe. Les staliniens chinois ont transformé cette formule. Pour eux, le syndicat est devenu "une école de production qui encourage les caractères productifs et positifs du prolétariat." Le devoir de défendre les intérêts des ouvriers est appelé "aventurisme gauchiste."
Dans les entreprises privées, les capitalistes ont conservé un pouvoir illimité. Dans les entreprises nationalisées - appartenant auparavant au "capital bureaucratique" - le pouvoir appartient à un comité de contrôle dont le directeur de l’usine est le président et comprenant des représentants des anciens propriétaires, des représentants de la maîtrise et des représentants des ouvriers. Mais les ouvriers disposent seulement de voix consultatives, le directeur ayant le dernier mot pour toutes les décisions.
La conséquence de cette politique anti-ouvrière, comme l’admit récemment le North East Daily News, est que "les membres du parti travaillant dans les usines abandonnent le point de vue des masses et croient que le directeur prend toutes les décisions importantes sans demander l’avis du parti et du syndicats et que le comité de contrôle est superflu." Le journal poursuit : "Il ne sera pas possible de maintenir longtemps l’attitude positive des ouvriers si nous ne les protégeons pas par des méthodes de gestion démocratique. A côté du directeur, des ingénieurs et de la maîtrise, les comités de contrôle doivent comprendre une majorité d’ouvriers, Ces ouvriers seraient élus par les syndicats ou par le Congrès des délégués Ouvriers" (Le 16 mars 1949, la New China News Agency rapporte de Mukden un article de la North East Daily News intitulé : "La démocratisation de la gestion des entreprises est une importante mesure pour augmenter la production.")
Cette citation indique que les Comités de Contrôle dans les usines nationalisées n’existent même pas dans toutes les régions primitivement occupées par les staliniens. Quand ils existent, ce sont des organes purement administratifs séparés de la classe ouvrière et qui sont devenus en fait des organes au service des directeurs. Mais quand le Congrès des Délégués ouvriers existe, il sert de corps consultatif comme les syndicats.
Le caractère du "Pouvoir du Peuple".
L’analyse faite plus haut nous procure un matériel important sur le caractère du soi-disant "pouvoir populaire" du PC chinois et son évolution future. La progression des armées a partir de la campagne vers les villes industrielles a fait passer le PC d’un pouvoir régional instable avec une base agricole isolée à un pouvoir reposant sur une base relativement stable et urbaine. Cette transformation s’est accompagnée d’une politique de collaboration de classe. Au fur et à mesure que le PC chinois s’est emparé du pouvoir national, il s’est éloigné des ouvriers et des paysans pauvres et il a cédé à la pression de la bourgeoisie. Mao Tsé-toung prétend que son pouvoir sera "une dictature populaire démocratique conduite par le prolétariat allié à la paysannerie". Mais en expliquant quelles classes forment la base de son pouvoir, il déclare franchement qu’il s’agit "des ouvriers, des paysans, des artisans indépendants, des professions libérales, des intellectuels, des capitalistes "libres" et des propriétaires "éclairés" qui ont rompu avec leur classe". Nous, marxistes, ne nous trompons pas sur cette formule ; nous comprenons que ce n’est rien d’autre qu’un pouvoir bourgeois embelli.
Aujourd’hui, alors que les armées du PC chinois s’emparent des grandes villes, ce pouvoir est encore en pleine évolution et se déplace des campagnes vers les villes. La victoire du PC chinois n’a pu être acquise sans le soutien armé de la paysannerie qui résulte d’un compromis entre ces armées et la bourgeoisie. Nous pouvons nous rendre compte pourtant, en fonction de son attitude conservatrice envers la classe ouvrière et les paysans pauvres et de sa peur des actions de masse, que le PC s’oriente vers une dictature militaire. Presque toutes les villes ont été placées sous contrôle militaire direct. Les bureaucrates se dégagent tellement des organisations de masse qu’ils sont obligés de s’appuyer directement sur l’armée, la police et les services secrets. Bien sur, ce processus est encore loin d’être achevé. Il en est seulement à son début mais son futur développement peut déjà être discerné.
Les perspectives du stalinisme chinois
L’évolution de la Chine a d’importantes conséquences :
1. Dans les campagnes :
a) Dans les "régions anciennement ou plus récemment libérées" où la réforme agraire a été effectuée ou est en voie d’achèvement, les nouveaux paysans riches et propriétaires, parmi lesquels se trouvent des membres du parti qui ont acquis de nombreux privilèges, constituent les principaux éléments dans le Congés de village des Délégués du Peuple alors que les comités paysans, lorsqu’ils avaient un pouvoir réel, ont été subordonnés à des "gouvernements de coalition" à l’échelon du village. Les paysans pauvres, éternelles victimes, sont mécontents du pouvoir exercé par les membres locaux du parti et des paysans riches qui proviennent d’une nouvelle différenciation.
b) La réforme agraire a été stoppée dans les régions "récemment libérées". Les anciens paysans riches et propriétaires sont considérés comme la composante principale dans la formation du "gouvernement de coalition". Les paysans pauvres, incapables de satisfaire leurs besoins, continueront comme auparavant la lutte de classe en introduisant des oppositions dans les rangs du mouvement stalinien lui-même.
2. Dans les villes :
Ces différenciations et ces contradictions conduisent à la formation de nombreuses tendances oppositionnelles au sein du mouvement stalinien mais celles-ci sont encore régionales, isolées, individualistes et souvent de type paysan. Elles sont condamnées et réprimées comme manifestations d’"aventurisme gauchiste" et de "trotskysme". Un grand nombre d’ouvriers rejoindront le PC après l’entrée des armées staliniennes dans les villes mais la politique anti-ouvrière de la bureaucratie fera naître un mécontentement parmi le prolétariat. Leur résistance aggravera la lutte de classe dans les rangs des staliniens eux-mêmes. Les ouvriers éduqués tenteront de former des groupes d’opposition politique. Cela marquera le début de l’effondrement du stalinisme en Chine.
3. A l’échelle nationale :
Le PC chinois s’oriente vers un pouvoir basé sur la collaboration de classe. Il exercera le pouvoir en maintenant les anciennes bases sociales de la Chine et se trouvera face à face avec les anciennes difficultés. Pour les résoudre sur le plan économique comme sur le plan politique, la bureaucratie ne pourra se contenter de petites réformes partielles (comme le sacrifice du "capital bureaucratique" et d’une partie des intérêts des landlords). Elle ne recevra aucune aide substantielle du Kremlin. La réputation du Kremlin est déjà mauvaise dans la population chinoise : il demande des services pour lesquels il ne donne rien en échange. La seule voie ouverte au PC chinois est l’utilisation de la bourgeoisie nationale pour mendier l’assistance de l’impérialisme. Etant moins capable de résister à la pression impérialiste que Tito, Mao Tsé-toung entrera plus rapidement en conflit avec l’ "internationalisme" de Staline (lisez : le nationalisme grand-russien). (…) »

Notes

[1] Mensonges : cet ancien ministre de Tran Trong Kim n’a jamais été trotskyste. Pas plus que le chef de la Sûreté n’était bien sûr un trostskyste, ni que le dirigeant trotskyste le plus connu, Ta Thu Thau, ait été conseiller d’un gouvernement quel qu’il soit ! Ces allégations grossières, qui ne sont étayées d’aucune preuve, sont des calomnies classiques des staliniens. Si leurs auteurs y avaient cru, ils les auraient utilisé à l’époque des faits, ce qui n’est même pas le cas. Elles servent seulement de justification après coup d’une politique d’assassinats ciblés. Pas de pardon pour des agents de l’impérialisme japonais !

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