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La Lutte, journal et organisation des travailleurs communistes révolutionnaires indochinois, en France

mercredi 30 septembre 2020, par Robert Paris

La Lutte, journal et organisation des travailleurs communistes révolutionnaires indochinois, en France

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Mai 1945

DE QUI L’INDOCHINE DOIT-ELLE SE LIBERER ?

Depuis que l’impérialisme américain a mis a l’ordre du jour le "trusteeship", moyen par lequel celui-ci veut s’assurer le contrôle des colonies du monde entier, le gouvernement français a "révélé" ses intentions de transformer l’ancien système colonial en une "Union française". Les capitalistes français cherchent, face aux revendications de l’impérialisme américain, à rallier les ouvriers français à une politique colonialiste "style nouveau", celle du "bon patron", du "bon collaborateur". Cette propagande, qui concerne surtout l’Indochine ne représente cependant qu’une nouvelle hypocrisie, parce que ce n’est pas au moyen de phrases nouvelles qu’on peut changer quelque chose à un système qui, pour être "amélioré", demande à être aboli.

Le mot même de colonisation est synonyme de surexploitation, de vol et de terreur. C’est sur cette base que l’impérialisme fonde sa force. C’est de là aussi qu’il tire les surprofits à l’aide desquels il corrompt les "chefs" du mouvement ouvrier officiel, et entretient le lourd et coûteux appareil de répression que les travailleurs de la Métropole voient se dresser devant eux dès qu’ils entrent en lutte contre leurs exploiteurs.

Ce que les capitalistes ont fait en Indochine

En occupant le pays, ils ne l’ont pas élevé en bloc à un niveau de vie et de culture supérieur. Bien au contraire, ils ont pris sous leur protection et se sont appuyés sur la couche exploiteuse indigène la plus haïe et la plus rétrograde : la féodalité, toute puissante chez les peuplades arriérées du Laos et du Cambodge, et dont les restes, en pays annamite, ont été préservés de la liquidation complète par l’administration française.

Directement et par son intermédiaire, les capitalistes français pressurent et écrèment le pays de ses richesses. Les bénéfices qu’ils en extraient sont tels qu’il leur est possible de céder des "miettes" importantes à cette mince couche indigène privilégiée dont ils ont fait une bande de gouverneurs, d’administrateurs et de fonctionnaires-bureaucrates, valets de l’impérialisme, formant ce qu’on appelle le mandarinat.

En qualité de mandarins, ils défendent les intérêts de leurs puissants maîtres et soutiens, et leurs intérêts propres, ceux des propriétaires fonciers.

La vie du peuple.

La classe laborieuse indochinoise se trouve ainsi doublement exploitée, l’exploitation capitaliste sans frein venant s’ajouter à l’exploitation terrienne féodale. Aussi, comme celle de tous les autres peuples coloniaux, a-t-elle un standard de vie bien inférieur au minimum vital.

Ainsi un ouvrier agricole ne gagne qu’un litre de riz ou 1 franc par journée de travail de 12 heures – rien de plus, sauf un "repas" à midi pour chaque journée de travail effective, et un lopin de terre avec une habitation misérable fourni par le propriétaire.

Le paysan ne peut tirer de l’exploitation de sa parcelle de quoi se nourrir et se vêtir, s’il veut payer ses impôts : impôt individuel de 35 frs, ce qui représente un mois de travail, impôt sur le "revenu", taxe sur chaque pied de tabac, sur chaque oranger, etc... qui frappe d’autant plus lourdement l’exploitation agricole qu’elle est plus petite. Et s’il survient une inondation (assez fréquente dans le delta tonkinois), si la récolte est ravagée, mais que la bicoque ne s’en aille pas complètement à l’eau et que son buffle (le cheval en France) lui reste, il faudra que le petit paysan trime encore plus dur pour payer quand même ses impôts, pour éviter la perquisition, la confiscation de ce qui lui reste ou l’emprisonnement.

La situation des ouvriers n’est pas moins terrible. Ceux des plantations de caoutchouc, thé et café, sont pour la plupart nourris et logés par les patrons dans la dépendance complète desquels ils sont ainsi placés. La maladie les frappe d’autant plus durement que les régions de plantations sont de climat très dangereux, surtout pour des travailleurs sous-alimentés.

L’ouvrier d’usine spécialisé gagne de 5 à 10 frs par jour mais il y en a bien peu. La plupart sont des ouvriers non spécialisés dont le salaire ne dépasse pas 2,50 à 3 frs maximum par jour. Quant à l’ouvrière, avec 1,50 fr par journée de travail de plus de 10 h, elle doit pour vivre chercher à compléter ce salaire dérisoire. Hanoï, capitale du Tonkin, est ainsi renommée... pour sa place au 4ème rang dans le monde, dans le "domaine" de la prostitution ! Voilà la civilisation colonisatrice à l’œuvre...

Mille extorsions s’abattent sur la population, dont les plus connues sont peut-être celles découlant de la régie du sel et de celle de l’alcool.

Tout le sel exploité est vendu obligatoirement à l’Etat, au prix de 20 centimes ou 30 centimes le kilo, et celui-ci le revend 70 centimes à la population – y compris à l’ouvrier des salineries. Comment appeler cela autrement que de l’escroquerie ? La population n’a pas non plus le droit de fabriquer de l’alcool de riz pour sa consommation. Un service de douane spécial a été formé pour la lutte contre la fabrication en fraude, et le fraudeur doit payer une amende bien supérieure à tous ses biens. Pourquoi cela ? C’est que l’alcool de riz est vendu à la population à des tarifs "rémunérateurs" par l’administration française qui, dans certaines régions, oblige les autorités indigènes à écouler des quantités d’alcool arbitrairement fixées.

Voilà encore la colonisation civilisatrice à l’œuvre...

Le régime intérieur.

La terreur policière complète et maintient ce régime d’exploitation sans borne. Un Indochinois n’a pas le droit de circuler librement dans son pays et les voyages à l’étranger ne sont autorisés que par faveur, après un sérieux examen de la vie du candidat – sauf lorsque des milliers et des milliers de travailleurs sont arrachés à leurs foyers pour aller rejoindre les travailleurs de la Métropole et mourir avec eux pour le profit des capitalistes.

L’"ordre", c’est-à-dire la dictature arbitraire des capitalistes, est assuré par des soldats marocains, sénégalais, la Légion et une poignée de policiers indigènes. En revanche de nombreux corps d’infanterie indochinoise sont envoyés pour défendre le même "ordre", dans toutes les possessions françaises d’Afrique, de Chine, etc...

Dans ces conditions, la répression de tout mouvement nationaliste et révolutionnaire est impitoyable. Le moindre mouvement est qualifié de "communiste" – la bourgeoisie connaît son ennemi – et aussitôt l’appareil de répression entre en action. Les prisonniers politiques sont gardés par des soldats recrutés parmi les peuplades arriérées des hautes montagnes de l’intérieur, et soumis aux pires traitements. Les méthodes de torture sont très "efficaces" : piqûres d’aiguilles sous les ongles, attache du "coupable" par les deux pouces du pied à un poteau où on le laisse se dessécher au soleil, ingurgitation d’eau salée pour provoquer la soif, enfoncement d’une tige de fer dans la verge, et mille autres procédés aussi sauvages, bien dignes des capitalistes. Nourris de riz mélangé à du poisson pourri, 99% des prisonniers sont ainsi réduits à la mort.

L’oppression sans phrases est combinée avec la mascarade parlementaire. Mais 40.000 Français envoient au Parlement indochinois deux fois plus de députés que 27.000.000 d’indigènes, et encore la presque totalité des candidatures électorales sont-elles choisies par le gouvernement : riches propriétaires fonciers, industriels, etc..., qui d’ailleurs n’ont souvent qu’une connaissance incomplète de la langue française. Lorsque le jeu des "combines" électorales n’arrive pas complètement à empêcher les masses travailleuses de l’Indochine ; de se faire entendre, leur volonté s’exprime par l’envoi de représentants communistes, tels Tran-Van-Trach et Ta-Thu-Thau, candidats de la IVème Internationale élus à Saïgon en 1939, sous l’occupation japonaise.

Depuis quatre ans, deux camps impérialistes oppriment économiquement et nationalement le peuple indochinois. L’occupation japonaise, avec sa dictature capitaliste-féodale n’a pas permis à la classe laborieuse indochinoise d’obtenir un niveau de vie plus élevé. La classe ouvrière a été poussée frénétiquement au travail pour industrialiser l’Indochine (voies de communication, usines) ; ainsi s’est élargie la base du mouvement prolétarien et se préparent des contradictions futures plus terribles entre l’Indochine et la Métropole. Cette industrialisation n’est pas sans profiter aux capitalistes français Ainsi la Compagnie des Tramways Indochinois continua pendant l’occupation à verser des dividendes à ses actionnaires et les Raffineries d’Indochine réalisèrent en 1941 (derniers bilans publiés) le coquet bénéfice de 9.541.158 frs.

Mais les révolutionnaires emprisonnés sont restés dans les bagnes.

Pour obtenir l’appui du peuple dans la guerre, l’impérialisme japonais a proclamé "l’indépendance" de l’Annam, en flattant ainsi l’esprit nationaliste entretenu par l’occupation étrangère. De son côté, l’impérialisme français proclame la création d’une "Union française" accordant aux Indochinois pour l’avenir et aux "élites", c’est-à-dire aux classes riches, propriétaires fonciers et capitalistes, certains droits, et l’espoir de places lucratives dans l’administration ou le gouvernement (députés). En même temps il est vrai, il fait propager l’idée que "tous les territoires ayant appartenu à leurs possesseurs naturels" doivent leur être "rendus le plus tôt possible". Et dans ce nombre... l’Indochine qui certainement, devrait être rendue à la France." (Déclaration de M. Fraser à l’A.F.P., 30/3/45).

Ainsi, de quelque côté qu’ils se tournent, les travailleurs indochinois ne voient que des pillards qui se réclament à grands cris de leur droit "naturel" à les mettre en coupe réglée.

La situation des Indochinois en France.

Lorsqu’en 1939 éclata la deuxième guerre de pillage mondial, 25.000 Indochinois, pour la plupart des paysans, furent arrachés à leurs foyers pour aller travailler en France dans l’industrie de guerre, poudreries et arsenaux, où ils accomplirent les travaux les plus dangereux et les plus malsains, côte à côte avec d’autres ouvriers coloniaux (arabes notamment) – 15.000 restent encore déportés en France, parce que la guerre a empêché leur rapatriement. Et l’Etat – c’est-à-dire les capitalistes – réalise sur eux de gros bénéfices.

Ces exilés vivent en camps, soumis à l’arbitraire le plus complet et à une discipline terroriste qui, comme à Bergerac, comprend souvent des sévices sanglants. Leur approvisionnement est le même en principe que celui de la population civile, mais, échappant à tout contrôle de la part des intéressés, il est "écrémé" successivement par les commandants de Légion, de Groupements, de Compagnies, puis par toute la séquelle des "sous-officiers", des chefs cuisiniers et cuisiniers, qui s’engraissent de la famine des requis.

Et tandis que, d’une année sur l’autre, les travailleurs doivent se contenter de rebuffades et de promesses, leurs dignes chefs sont en mesure de fournir vêtements et brodequins à leurs amis et connaissances.

Qu’importe qu’il gèle en hiver, et que la tuberculose (60% des morts à l’hôpital indochinois de Marseille) décime les effectifs ! L’important, pour les marchands d’esclaves, c’est que "ça rende", c’est-à-dire que la sueur et le sang des travailleurs se transforment entre leurs mains en "bon argent" et grasses richesses. Aussi pressions et vexations s’abattent sur les camps, pour pousser au rendement : diminution des rations des malades, comme à Salin-de-Giraud (Bouches du Rhône), pour les obliger à retourner sur le chantier, travail le dimanche "en prévision des jours de pluie" comme à la Société de Gadones, etc...

Et malheur à qui tombe malade ! L’hôpital le Dantec de Marseille, le "Tombeau des Indochinois", l’attend. Au train où vont les choses, d’ici quelques années, deux bateaux suffiront à rapatrier les survivants des 15.000 déportés...

Pour les travailleurs indochinois, les employeurs versent à l’Etat, pour chaque journée de travail effective, une moyenne de 65 frs. Mais celui-ci paye aux travailleurs un salaire de famine, et les oblige en même temps à déposer à la caisse d’épargne 25 à 30% de leur solde mensuelle (40 à 60 frs), économies forcées qui servent à masquer aux yeux des masses la détresse des travailleurs.


Quelle que soit la barrière que la différence de langue dresse entre travailleurs français et indochinois, cette barrière doit être franchie, car il est indispensable aux uns et aux autres d’unir leurs efforts contre leurs exploiteurs capitalistes. Les masses indochinoises – surtout annamites – possèdent une tradition révolutionnaire riche d’abnégation et d’héroïsme. L’indépendance qu’elles désirent ne saurait être obtenue par les marchandages de mandarins, liés à l’oppression populaire. Elle ne peut être que le résultat d’une lutte acharnée, impitoyable, menée contre les grandes banques, les 200 familles, bref contre les capitalistes. Et c’est précisément la lutte qu’ont à mener aussi les prolétaires français. Ceux-ci savent bien par expérience, qu’un peuple qui en opprime un autre ne saurait être un peuple libre, et doit s’attendre à être opprimé à son tour.

La situation des travailleurs indochinois est si terrible que les social-chauvins eux-mêmes n’ont pu garder le silence. Le CCN de la CGT les a assurés de la "solidarité ardente des travailleurs de France organisés dans la CGT".

Il faut faire une réalité de cette assurance platonique des bureaucrates chauvins (qui par ailleurs ne disent rien de l’Indochine même).

Les travailleurs indochinois exigent :

En France,

LA LIBERATION DES TRAVAILLEURS EMPRISONNES DE BERGERAC ET DE BORDEAUX,

L’ABOLITION DES MESURES D’EXCEPTION ET DU TERRORISME DISCIPLINAIRE DANS LES CAMPS,

LE LIBRE EXERCICE DU DROIT SYNDICAL,

DES SALAIRES QUI LEUR PERMETTENT DE VIVRE.

Pour l’Indochine,

LA TERRE AUX PAYSANS,

LES DROITS POLITIQUES ET SYNDICAUX COMPLETS POUR LES OUVRIERS ET PAYSANS,

UNE ASSEMBLEE CONSTITUANTE ELUE LIBREMENT PAR LES INDOCHINOIS AU SUFFRAGE UNIVERSEL.

Nous, travailleurs de la Métropole, devons appuyer et soutenir entièrement ces revendications et reconnaître en même temps le droit du peuple indochinois à disposer de lui-même, y compris le droit de séparation de la Métropole (c’est-à-dire des capitalistes français).

Septembre 1945

On croit mourir pour la patrie...

L’INDOCHINE AUX INDOCHINOIS !

L’ouvrier français ne sait en fait rien de l’Indochine. Ce n’est pas de sa faute. "L’Empire" indochinois n’est qu’une "chasse gardée" réservée aux directeurs de banque, aux grands planteurs de caoutchouc, aux gros colons possédant des mines et aux fonctionnaires coloniaux qui y mènent une vie de seigneurs féodaux.

Cependant, l’ouvrier indochinois est soumis depuis fort longtemps à un régime dont seule l’attitude de l’état-major allemand en Pologne et en U.R.S.S. peut nous donner une idée.

En 1929-30, c’était les massacres de Yên-Bai, de Co-Am dans le Tonkin parce que les paysans réclamaient l’indépendance de leur pays. En 1933, c’était la terreur et la répression sanglante dans le nord de l’Annam parce que les paysans affamés par la sécheresse demandaient la suppression de l’impôt personnel. En 1937, répression sur la classe ouvrière, par la condamnation arbitraire des militants syndicalistes et des leaders des partis politiques indochinois. En 1939, suppression de tous les avantages que les tra-vailleurs indochinois avaient acquis en 1936 : liberté de presse, liberté d’association et de réunion (les droits syndicaux n’ont jamais existé en Indochine).

Depuis que les colons français accueillirent l’armée japonaise pour protéger leurs rapines (la métropole française occupée elle-même n’étant plus assez forte pour les défendre à la fois contre les Indochinois et s’opposer à la main-mise japonaise) la lutte devint très dure du fait de la coalition franco-japonaise. En octobre 1940 soulèvement à Bac-Son ; en novembre 1940, insurrection à Caolanh dans la Cochinchine ; en janvier 1941, manifestation à Dô-Luon dans l’Annam. La répression fut terrible : en 1940, des dizaines de milliers d’Indochinois, femmes et enfants, furent mitraillés à Caolanh. Les survivants de cette localité furent raflés, attachés ensemble par un fil de fer passé à travers la paume de leurs mains et précipités dans le Mékong.

Après les défaites sanglantes de 1940-41, les ouvriers et les paysans indochinois s’organisèrent clandestinement en attendant le jour de l’écroulement nippon pour se libérer du joug colonialiste. Ainsi fut créée la Ligue de l’Indépendance du peuple indochinois – le Viêt-minh – dont le nom nous a été révélé ces temps derniers par la presse bourgeoise.

Le Viêt-minh groupe les partis nationalistes révolutionnaires (anti-impérialistes) poussés en avant par les partis communistes (Trotskistes, et la fraction du P.C. ayant rompu avec la IIIème Internationale), ainsi que des organisations nationales de paysans, d’ouvriers, de soldats, de femmes et de jeunes. Au lendemain de la capitulation nippone, il renversa le gouvernement indochinois créé par les Japonais (Bao-Daï et Tran-Trong-Kin) et prit le pouvoir en mains.

Voici son programme :

1° Election d’une assemblée représentative de toutes les classes de la population dont la tâche serait de dresser une constitution de l’Etat indochinois et d’un gouvernement fondé sur des principes démocratiques

2° Promulgation des droits et privilèges démocratiques pour l’individu ; droit de propriété, liberté d’organisation, liberté de presse, droit d’association, liberté de pensée, etc...

3° Organisation d’une armée nationale

4° Confiscation des biens appartenant aux Japonais, Français et Indochinois fascistes

5° Amnistie générale pour les prisonniers

6° Droits égaux entre les femmes et les hommes

7° Respect des droits des minorités nationales.

Comme on le voit, ce programme reprend les principes de la "déclaration des droits de l’homme" dont tout petit-bourgeois français est sensé être le défenseur. Mais quoique cherchant sa voie en avant dans les traditions du passé révolutionnaire du peuple français, le peuple indochinois se voit attaqué avec le matériel fabriqué par M. Tillon et par M. Diéthelm. C’est que les "droits de l’homme indochinois" excluent la domination des banques françaises et autres sur l’Indochine dont ces ministres défendent les intérêts.Diéthelm demande partout des volontaires pour le corps expéditionnaire en Extrême-Orient. Mais les travailleurs se montrant peu enthousiastes, il fit appel aux prisonniers de droit commun. A Marseille, ces troupes pillaient dans les boîtes de nuit, raflaient les caisses du quartier du port avant de s’embarquer. C’est avec des hommes de cette trempe que Diéthelm et Giaccobi envisagent le rétablissement du "prestige" de la France.

Leclerc voulut obliger les troupes indochinoises retirées d’Allemagne à aller combattre leurs propres frères ; ayant refusé, elles ont été internées dans le Vaucluse.

Pour mener à bien la répression une campagne de calomnies fut lancée par la bourgeoisie contre le peuple indochinois. On a prétendu entre autres qu’il avait reçu des armes des Japonais, mais les journaux annoncèrent eux-mêmes par la suite que c’est tout le contraire qui s’est passé. A Saïgon le commandement anglais avait chargé les Japonais de maintenir l’ordre, de même que Tchang-Kaï-Chek en Chine leur avait intimé l’ordre de garder les armes plutôt que de les rendre aux armées communistes.

Malgré la "paix" qui devait suivre l’effondrement du Japon, M. Diéthelm mobilise. Il est en train de verser le sang en Indochine comme il l’a fait en Afrique du Nord et en Syrie. Les travailleurs indochinois sont cependant décidés à lutter jusqu’au bout avec comme mot d’ordre : "l’Indépendance ou la Mort" ! Pour les secourir les travailleurs français doivent, dans leurs syndicats et leurs partis, faire voter des motions de solidarité avec la révolution indochinoise :

Pour l’indépendance de l’Indochine.

Contre l’envoi du corps expéditionnaire.

Pour l’union entre les travailleurs français et indochinois dans le cadre des Etats-Unis socialistes soviétiques du monde.

Novembre 1945

L’INDOCHINE AUX INDOCHINOIS !

Les militaristes Anglais, Japonais et Français, essayent ensemble de "sauver" les intérêts des gros capitalistes en Indochine. C’est pour ces pillards colonialistes que le peuple français doit supporter les impôts écrasants, l’inflation, la faim, la mobilisation et continue la guerre qu’on disait « finie ».

A la solidarité de ces militaristes, opposons la solidarité des travailleurs Français, Indochinois, Anglais et Japonais.

A bas l’intervention étrangère en Indochine !

Pas de corps expéditionnaire français !

Vive la République Indépendante Indochinoise, amie de tout peuple qui l’aidera dans cette voie !

Novembre 1945

Groupe Indochinois "LA LUTTE"

POUR LE RETRAIT DU CORPS EXPEDITIONNAIRE EN INDOCHINE !

POUR L’INDEPENDANCE DE L’INDOCHINE !

CAMARADES,

Les organisations ouvrières présentes à ce meeting ont bien agi en exigeant la libération de nos camarades arrêtés par la police française pour le "crime" d’avoir expliqué au peuple français, la justesse de la cause, pour laquelle lutte le peuple indochinois.

Elles ont bien agi en organisant ce meeting de protestation contre la répression sauvage que le gouvernement français poursuit en ce moment contre les travailleurs Indochinois.

Mais ce meeting suffit-il à soutenir notre juste cause ?

Se montrer libéral en ce qui concerne les Indochinois en France, et souhaiter que le gouvernement français mène une autre politique en Indochine, en même temps que la répression se poursuit là-bas de plus en plus féroce, nous ne pouvons pas regarder cela comme une solidarité réelle vis-à-vis de nous.

Les organisations ouvrières disposent de forces énormes : si la répression menée actuellement est un crime contre la liberté – et c’est un crime ! – alors ces organisations doivent empêcher par des moyens en leur pouvoir, la répression de se poursuivre ; ce que Marty avait fait en 1919 pour la Russie des Soviets, les partis ouvriers et la CGT doivent le faire pour l’Indochine : donner l’ordre aux travailleurs, aux marins, aux dockers, d’arrêter tout envoi d’armes et de troupes, à destination de l’Indochine !

Nous ne saurions regarder comme de véritables amis que les organisations ouvrières françaises, dont les actes sont en accord avec les paroles et qui ne se bornent pas à dénoncer, les excès de la politique colonialiste, mais se prononcent pour l’indépendance de l’Indochine, car sans cela, les adoucissements demandés seront des paroles utilisées dans la métropole, tandis qu’à Saigon, ce sera toujours les Leclerc qui agiront par leurs méthodes.

Que les organisations qui participent ce soir au meeting, se prononcent donc clairement si elles sont pour le retrait du corps expéditionnaire de l’Indochine, si elles sont pour l’indépendance de l’Indochine délivrée des colons et des banques, si elles se solidarisent avec les opprimés d’Indochine par tous les moyens en leur pouvoir. Car si la CGT, le PCF, et le PS laissent les dockers charger les bateaux qui transportent les soldats pour assassiner nos frères, et ces soldats marchent contre la cause que ces organisations reconnaissent être celle de la liberté, c’est qu’elles agissent en fait comme des complices.

Les travailleurs français sauront, comme nous, les juger.

A BAS LE CORPS EXPEDITIONNAIRE !

VIVE LA SOLIDARITE ENTRE LES EXPLOITES ET LES OPPRIMES DE TOUS LES PAYS CONTRE L’IMPERIALISME !

13/11/45

"LA LUTTE"

Décembre 1945

La répression s’abat à l’heure présente sur l’ensemble des tirailleurs indochinois encasernés en France. Travailleurs français, vous vous êtes sans doute demandé la raison des mesures terroristes des hommes des trusts ? Quel est donc le crime des tirailleurs qu’on désarme, qu’on emprisonne par centaines, qu’on charge à la baïonnette et qu’on fusille ?

Ils ont débarqué en France il y a six ans, venus des coins les plus reculés d’Indochine. On les a armés et poussés au front comme du bétail. Pourquoi se battaient-ils ? On exigeait seulement d’eux qu’ils se fassent tuer. Les survivants ont connu les stalags et le travail sans salaire dans l’organisation Todt.

Sortis des stalags, nous n’avons pas eu les mêmes droits que les autres prisonniers (pas de prime de libération, par exemple). Nous avons demandé au gouvernement de nous démobiliser (ayant connu sept ans de caserne, certains d’entre nous huit et neuf ans de service militaire) et de nous orienter vers les centres de formation et de rééducation professionnels.

On nous a en réponse enrégimentés à nouveau, même les malades, nous faisant travailler pour les patrons français (dans les forêts, salineries, etc...), avec un salaire de 2 frs. par jour. Bien plus on veut nous forcer à entrer dans le corps expéditionnaire pour aller combattre nos frères au pays.

Nous avons demandé au Général Leclerc de nous épargner pareille besogne : on nous a mis dans des camps disciplinaires à Entraigues (Vaucluse), en nous enlevant tous nos effets et en nous privant de nourriture.

Tout cela pour n’avoir pas voulu être infâmes en faisant la guerre à nos familles.

Le 18 octobre dernier, nous avons fait, avec nos compatriotes travailleurs, la grève de la faim pour protester contre l’embarquement de force de nos camarades à Marseille, contre la guerre en Indochine et contre l’arrestation arbitraire des membres de la délégation générale des Indochinois (notre organisation représentative en France). Partout nous avons rencontré la sympathie des travailleurs français – tandis que les officiers colonialistes arrêtent plus de 300 des nôtres et jettent sur nous, désarmés, les gardes-mobiles armés de baïonnettes, comme à Agen où une trentaine d’anciens prisonniers de guerre indochinois furent grièvement blessés.

Les tirailleurs répartis dans les régions de Strasbourg, Mulhouse, Aix-en-Provence, Agen, La Rochelle, Arles, Montpellier ont rendu leurs galons aux bourreaux et gardes-chiourme, demandant la libération de tous leurs camarades arrêtés. Ou alors que l’on interne comme prisonniers de guerre, les 8.000 tirailleurs indochinois !

Car ils estiment que leurs camarades n’ont fait que leur devoir. Ils vous demandent de les soutenir. Ce n’est pas dans des pays éloignés et étrangers que se passent ces choses, c’est ici, en France même.

Par leurs mesures terroristes, les colonialistes veulent faire de nous une machine à répression, bonne contre quiconque ; demain, on tentera d’utiliser contre vous ces tirailleurs : en les défendant aujourd’hui, vous vous défendez vous-mêmes.

Montrez en nous soutenant par tous les moyens en votre pouvoir, que vous n’aiderez pas les crimes des colonialistes et des hommes des trusts. Partout localement, syndicalement et politiquement, aidez-nous à obtenir sans attendre :

LA LIBERATION DE TOUS LES TIRAILLEURS ARRETES.

LA DEMOBILISATION ET LA TRANSFORMATION EN TRAVAILLEURS DE TOUS LES TIRAILLEURS.

L’OCTROI AUX TIRAILLEURS DES MEMES AVANTAGES QUE CEUX AUXQUELS ONT DROIT LES AUTRES PRISONNIERS DE GUERRE, LEUR INSCRIPTION DANS LES CENTRES DE REEDUCATION ET D’APPRENTISSAGE PROFESSIONNELS.

Les Tirailleurs Indochinois en France

Février 1947

Les déclarations de D’Argenlieu

LA GUERRE D’INDOCHINE, UNE GUERRE IMPERIALISTE

Quand, il y a deux mois, l’Etat-Major de d’Argenlieu recommençait une politique de force pour remettre le Viêt-nam sous la coupe incontestée de la Banque d’Indochine, les consignes données à la presse étaient de présenter cette offensive comme "de simples opérations de police". Mais ce n’était là qu’un prétexte pour nous entraîner dans une véritable guerre, et pour masquer le caractère aventuriste de la politique du gouvernement français. (Voir Lutte de Classes n°81).

Aujourd’hui nous sommes en présence des faits. Cette guerre contre un peuple de plus de vingt millions d’hommes et de femmes, décidé tout entier à résister jusqu’au bout aux colonialistes, est en réalité une guerre d’extermination, pour laquelle il faut engager des effectifs et des sommes considérables, et qui condamne le peuple français aux mêmes consé-quences économiques et politiques qui durent déjà depuis 1939.

Des journaux ont calculé, et personne ne les a démentis, que pour réinstaurer "l’ordre" des banquiers français en Indochine, il faudrait y envoyer une armée de 500.000 hommes ! Et encore, dans ce cas, la guerre peut se poursuivre indéfiniment.

Voilà ce qui explique les appels, en apparence inattendus, que d’Argenlieu adresse en ce moment aux "grandes puissances". "La solution du problème indochinois est retardée par le manque d’une politique commune des grandes nations...", vient-il de déclarer à des journaux anglais et américains. "La Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas, et si possible les Etats-Unis, doivent se concerter pour étudier la question et décider d’une politique commune à l’effet d’extirper les idées anti-démocratiques (sic) qui prévalent dans ces territoires" (en Asie).

Nous disons des "appels en apparence inattendus", car l’éventuelle intervention américaine, par exemple, ne nous avait été présentée jusqu’à maintenant que comme un argument de plus pour faire la guerre, afin d’empêcher que d’autres "ne prennent notre place". Cet argument colonialiste a été propagé notamment par L’Humanité, à l’usage des ouvriers auprès desquels on ne pouvait pas utiliser des arguments proprement chauvins.

Mais il n’y a rien d’inattendu dans ces appels de d’Argenlieu. Ils ne font que confirmer que la guerre que mène le peuple d’Indochine est une guerre émancipatrice, devant laquelle les manœuvres des impérialistes, pour s’évincer l’un l’autre, font place à leur solidarité face à un danger qui les menace tous pareillement. L’attitude des impérialistes nous prouve que la guerre du Viêt-nam pour son indé-pendance constitue un facteur de libération de tous les travailleurs et de toute l’humanité.

Cette solidarité des impérialistes ne fait qu’affirmer les intérêts communs, dans cette guerre, des travailleurs des métropoles et des colonies, solidarité d’intérêts dont malheureusement la majorité des travailleurs français n’ont pas conscience. Cependant l’action de d’Argenlieu contre le Viêt-nam s’accompagne de déclarations anti-communistes (qui ne visent pas le ministre de la Défense Nationale Billoux, ou le vice-président Thorez qui l’alimentent en armes et matériel humain), mais la classe ouvrière. La lutte contre les travailleurs d’Indochine est menée par lui en tant que lutte anti-ouvrière en général, et ce ne sont pas là des mots. Alors qu’en Indochine même, les premiers incidents contre le Viêt-nam étaient accompagnés par le sac d’un journal de tendance socialiste à Saïgon, dans la métropole, un deuxième meeting du seul Parti qui s’est effectivement solidarisé avec les travailleurs du Viêt-nam, le Parti Communiste Internationaliste (IVème Internationale), a été à nouveau dispersé à coups de matraques et de violences par les policiers des ministres soi-disant "communistes" et "socialistes".

A la solidarité impérialiste, qui unit les d’Argenlieu aux banquiers de Londres et de New-York et à leurs généraux, il faut opposer la solidarité prolétarienne qui unit les travailleurs de France aux travailleurs du Viêt-nam et à ceux du monde entier. Il faut une solidarité agissante. A bas la guerre de d’Argenlieu ! Vive l’Union libre des peuples métropolitains et coloniaux au sein des Etats-Unis socialistes soviétiques du monde !

GAUTHIER

Février 1948

SOLIDARITE avec les TRAVAILLEURS INDOCHINOIS !

La semaine dernière, les Indochinois, actuellement parqués dans des camps de travail, en France, ont répondu, unanimes, par la grève de la faim, à l’arrestation arbitraire d’un de leurs représentants : Tran Ngoc Danh, délégué officiel du Viet-Minh à Paris.

La riposte du gouvernement Schuman ne s’est évidemment pas fait attendre : aussitôt, perquisitions et rafles ont été effectuées, par la police, dans tous les camps. Ce que la presse bourgeoise, fondant alors en un seul choeur de louanges émues autour du cadavre de "l’apôtre de la non-violence", Gandhi, s’est empressée de démentir et de qualifier, honteusement, d’opérations de recensement (Le Monde).

Or, ces travailleurs, au nombre de dix mille, ont été amenés de force en France, au début de la guerre. "Ils ont connu la vie du front avec ses dangers, les camps de prisonniers avec leurs atrocités. Beaucoup parmi eux sont sous l’uniforme depuis dix ans et tous, depuis bientôt huit ans, n’ont reçu aucune nouvelle des leurs", relations-nous dans La Voix numéro 27.

Chaque fois que les soldats vietnamiens, à bout de forces, ont réclamé leur démobilisation et leur rapatriement, le gouvernement français a répondu par la provocation, la torture, les attaques aux grenades lacrymogènes, les emprisonnements en masse et les travaux forcés.

De terribles conditions de vie, la répression incessante la plus féroce n’ont cependant pas réussi, pas plus en France qu’en Indochine, à briser le courage et la volonté de lutte acharnée des Vietnamiens.

Les travailleurs français ne peuvent pas rester indifférents aux souffrances et aux luttes de leurs frères opprimés des colonies. Seules, en effet, la fraternisation et la lutte solidaire des travailleurs français et vietnamiens peuvent mettre fin aux massacres d’Indochine, source de misère et de souffrances pour tous, et assurer le triomphe des forces de paix sur les forces de guerre.

P.S. - Au défilé du 8 février, organisé par la C.G.T., la police a attaqué les Vietnamiens qui avaient osé porter une pancarte contre Bao Daï, ex-empereur d’Indochine et protégé de la finance parisienne.

Depuis certaines déclarations officielles, on savait Vincent Auriol inviolable (et on prétend que nous sommes encore en République !). Mais Bao Daï ? Simple prétexte pour taper dans le tas.

Mars 1948

Que se passe-t-il dans les camps de travailleurs indochinois ?

Dans les camps de travailleurs indochinois, une féroce campagne de répression est en cours pour briser la résistance des travailleurs.

Les délégués sont, depuis quelque temps, systématiquement arrêtés. Les détenus sont concentrés au camp de Blas (Lot-et-Garonne), en vue de leur "rapatriement" en Indochine.

Or le "rapatriement", c’est la mort pour 90% d’entre eux : ceux qui ont été "rapatriés" depuis 1946 ont été maintenus dans les camps de concentration de Tourane et Cap-Saint-Jacques, et soumis aux travaux forcés.

Pour s’opposer à un premier départ de cent trente de leurs camarades, les travailleurs indochinois ont fait appel aux dockers et marins de Bordeaux et de Marseille. Mais, tandis que les travailleurs français de base étaient prêts à agir, la direction de la C.G.T. et le citoyen Tollet se contentèrent de bonnes paroles : les cent trente déportés sont partis en chantant l’"Internationale".

Déjà, une seconde fournée se prépare. Pour s’opposer à son envoi au camp de Blas, la 49° compagnie, à Mont-de-Marsan, mène depuis des jours la grève de la faim.

Les délégués parlant français étant arrêtés, les uns après les autres, la direction des camps refuse de reconnaître de nouveaux délégués sous prétexte, comme à Remiremont (Est), "qu’ils ne parlent pas français". Cela revient à interdire les délégués, c’est-à-dire briser l’organisation des travailleurs.

Mais quelle est la vie de ceux que l’Etat français veut bien laisser en liberté surveillée ?

Le Syndicat du textile de Roanne signale qu’à l’usine France-Rayonne, des travailleurs indochinois sont utilisés dans les ateliers les plus malsains, où beaucoup sont devenus aveugles. Pour les chômeurs, le système des corvées gratuites est de nouveau en vigueur : balayage de la chambre du commandant, etc...

Les appels à la solidarité des travailleurs indochinois se heurtent au silence des Tollet et compères, qui, sous prétexte que "trop d’ouvriers français restaient encore en prison", ont refusé d’organiser un meeting à Paris.

Mais justement, en défendant les travailleurs indochinois, ce sont eux-mêmes que défendent les travailleurs français, alors qu’en les abandonnant à leurs bourreaux, ce sont leurs propres chaînes qu’ils forgent.

J. RAMBOZ

Mai 1949

"UN PEUPLE QUI EN OPPRIME UN AUTRE DOIT S’ATTENDRE A ETRE OPPRIME A SON TOUR..."

I

"Les budgets civils doivent payer pour les dépenses militaires", ou du moins leur surcroît qui vient surtout des opérations d’Indochine. Et c’est ici que la majorité de l’Assemblée et celle du pays sont un peu complices, que l’une et l’autre auraient en somme mauvaise grâce à faire la mauvaise tête... il faut savoir, dire et reconnaître que cette politique (outre-mer) exige de grands moyens, c’est-à-dire de sérieux sacrifices matériels et humains.

Est-ce un journal "subversif", "anti-national" qui tire avec cette netteté les conséquences de la politique coloniale du gouvernement français ? Pas du tout : il s’agit de l’officieux Monde du 10 Mai 49, sous la plume de J. Fauvet.

Il est ainsi reconnu officiellement que la raison première des sacrifices matériels (impôts, vie chère et bas salaires) et humains (gaspillage de la jeunesse française), C’EST LA GUERRE D’INDOCHINE.

POURQUOI Y A-T-IL LA GUERRE EN INDOCHINE ?

L’essor de l’économie capitaliste à la fin du XIXème siècle a jeté les grandes puissances – Angleterre, France, Etats-Unis, Russie, Allemagne et Italie – à la conquête du monde : il s’agissait de s’assurer les meilleurs débouchés, sources de matières premières et sphères d’investissement des capitaux. Par toute la terre, c’est la ruée vers les pays "neufs". En 1885, à la suite de ses missionnaires, "la France" occupe le Tonkin – ayant apporté Dieu aux peuples d’Indochine, elle venait leur en réclamer le denier.

Si la résistance opposée par les Etats chinois et annamite fut faible, CELLE DE LA POPULATION N’A PAS CESSE. La "paix française" était le calme du couvre-feu. Dès 1917 profitant de la crise due à la première guerre mondiale, l’Annam s’insurge. L’une après l’autre, toutes les couches populaires entrent dans l’action, culminant en 1929 dans une insurrection de paysans et de petits-bourgeois qui se termine par une "pacification" sanglante.

Peu d’années passent cependant avant de nouvelles luttes : 1933 voit les manifestations de masse des ouvriers et des paysans. Malgré la répression féroce — la torture est monnaie courante – ces mouvements grandissent de 1936 à 1939. La guerre de 39 est marquée par l’arrestation et la déportation des principaux dirigeants.

"Les insurgés sont des agents japonais. Le Viet-Minh n’est qu’une machine de guerre abandonnée par ceux-ci dans leur défaite." Ce sont ceux-là mêmes qui se servent d’exprisonniers japonais comme éclaireurs et troupes de choc qui colportent ces accusations. En fait, l’occupation japonaise ne met pas fin aux soulèvements. Fraternellement unis, policiers japonais de Bao-Daï et policiers français de Decoux font leur possible pour maintenir "l’ordre" – leur ordre – jusqu’au moment où l’effondrement japonais, affaiblissant, par contre-coup, son compère-ennemi français, donne issue à l’insurrection générale du Viet-Minh en 1945.

La guerre d’aujourd’hui n’est pas une "nouvelle" guerre. Elle continue la politique d’hier. Elle en est l’expression concentrée et fidèle.

QU’ONT FAIT, AU NOM DE LA FRANCE, LES CAPITALISTES EN INDOCHINE ?

Sous leur bienveillante domination ont pu subsister la féodalité indigène et le mandarinat. Rien d’étonnant que ce soit aujourd’hui, au Cambodge et en Cochinchine, les seuls soutiens et derniers espoirs de la politique "française" ! Mais la situation des classes populaires n’a fait qu’empirer, une exploitation supplémentaire au profit du maître étranger venant s’ajouter à l’exploitation traditionnelle.

Sa terre, pour le petit paysan, est un moyen non de vivre, mais de mourir lentement, écrasé qu’il est d’impôts – impôt individuel de 35 frs. en 1938 (soit un mois de travail), impôt sur le "revenu" (à quand l’impôt sur la misère ?), taxe sur chaque pied de tabac, d’oranger, etc... Dans ces conditions, les petits paysans sont la proie assurée des usuriers. Rongée par les hypothèques, leur terre passe morceau par morceau dans le patrimoine de l’Eglise – les Pères Blancs comptent parmi les plus grands propriétaires fonciers – et des banques indochinoises. Ruinés les paysans prolétarisés trouvent à "vivre" comme ouvriers agricoles sur les grands domaines pour un salaire journalier de 2 à 4 frs. avant la guerre.

Dans les grandes plantations vit ainsi un prolétariat misérable, plutôt vendu que loué, à la merci complète de son employeur.

La population ouvrière ne connaît pas une vie meilleure. A la même époque, l’ouvrier spécialisé gagnait 5 à 10 frs. par jour. Mais la masse des non spécialisés touchait "l’honnête" salaire journalier de 2,50 frs. à 3 frs. et l’ouvrière, pour 10 heures de travail, 1,50 fr. !

Les "pittoresques" congaies des "récits exotiques" ne sont souvent que de pauvres créatures cherchant dans la prostitution un remplacement ou un complément à un salaire de famine.

En 1860, la Grande-Bretagne fit la guerre pour obliger les chinois à acheter l’opium produit par ses grands planteurs de Birmanie et des Indes. L’Administration Française n’emploie pas de telles méthodes. Il lui suffit, grâce à l’appui de ses fidèles mandarins, d’obliger la population à consommer des quantités d’alcool arbitrairement fixées, vendues au prix fort au profit du gouvernement. De la même façon, le monopole sur le sel permet de revendre au travailleur des salineries 70 centimes (en 38-39) le kilo de sel qui lui a été acheté 20 ou 30 centimes.

LA FRANCE, MERE DE LA LIBERTE

Un indochinois ne peut circuler librement dans son pays. Réquisitionnés comme main-d’ œ uvre à bon marché, 12.000 travailleurs furent importés en France en 1939, parqués dans des camps, soumis à mille vexations. Dix ans après, les travailleurs rapatriés ne peuvent regagner leur village et restent "concentrés" dans des camps comme à Tourane et Cap St. Jacques.

Là où n’existe pas la liberté matérielle, il ne saurait exister de liberté politique. Lorsque les élections ne sont pas "bonnes", la parole reste à la police. C’est ainsi qu’en 1939 furent arrêtés et déportés les députés trotskystes Tha-Thu-Tau et Tran-Van-Trach, élus triomphalement avec 80% des voix contre 15% au gouvernement !

40.000 Français envoyaient au parlement indochinois plus de représentants que 27 millions d’indigènes ! Les dernières élections fabriquées en Cochinchine en 1949 ont montré la confiance du peuple en ses "protecteurs" : 85,5% des électeurs pourtant choisis se sont abstenus, 14,5% – dont les policiers, les fonctionnaires, les propriétaires fonciers, les mandarins... – ont accepté de participer à la comédie.

II

CE QUE SIGNIFIE LA GUERRE D’INDOCHINE

Pour les travailleurs :

SACRIFICES MATERIELS. "Les budgets de la Défense Nationale et de la France d’Outre-mer dépassent de 35,3 milliards le plafond de 350 milliards fixé en Décembre... à cela s’ajoutent les dépenses supplémentaires pour l’Indochine" (Le Monde, 21 mai), le corps expéditionnaire revenant à peu près à la moitié de l’entretien de l’armée métropolitaine. Les colonialistes français auront des canons, mais les travailleurs français se passeront de beurre.

SACRIFICES HUMAINS : 37.000 jeunes hommes, rien que dans la marine, étaient tombés à l’automne 1948. Combien d’autres tombes se sont ouvertes au printemps ? La presse si prompte à nous renseigner sur les ébats de la princesse Margaret a, quant à ce sujet, un b œ uf sur la langue, et le "paysan" Petsche fait ce qu’il peut pour alimenter cette guerre qui fait fondre des milliers de jeunes paysans comme beurre sur la poêle.

Pour les capitalistes :

DES PROFITS ACCRUS. Le Monde du 7 avril nous apprend que : les "Hévéas de Tayminh" ont, pour l’exercice 48, réalisé un bénéfice net de 3.860.463 piastres indochinoises, le dividende étant fixé à 18 piastres par action (net 237,66 frs.) et à 142,71 piastres pour les parts (net 1940,89 frs.) ; et le 9 avril, que les comptes de la "Compagnie du Cambodge" font apparaître pour 1948 un bénéfice de 15.251.925 piastres contre 2.628.724 pour l’exercice précédent !

La terre d’Indochine est grassement fumée de sang. Elle rapporte...

L’ECHEANCE 1949

Après 4 ans de guerre, quelle est la situation ? Des milliers de jeunes hommes sont tombés, des milliers se battent... et cependant "les troupes du Viet-Nam contrôlent 80% du territoire. Les français ne se trouvent en sécurité que dans les grandes villes. Les forces militaires françaises qui se servent de l’artillerie, de tanks, d’avions, se révèlent impuissantes devant la tactique de guérilla des Viet-Namiens", écrivait le périodique américain U.S. News and World Report du 13 Août dernier et, le 2 Juin, le Far Eastern Survey : "Tout ce qui est en dehors des centres et des grandes villes est aux mains d’Ho-Chi-Minh. La grande offensive d’hiver 1947-48 a été contenue et repoussée avec de lourdes pertes. Impasse politique et militaire, et ruine économique, telle est la situation."

La situation a-t-elle changé depuis ? Dix divisions doivent partir, politiciens et généraux sont envoyés en mission – mais les coups de mains des "rebelles" aux portes mêmes de Saigon prouvent qu’en fait la situation a empiré pour les Français et leurs partisans. L’offensive de printemps moissonne de nouveaux hommes mais ne peut que prolonger une guerre qui risque de s’étendre au monde entier.

Les capitalistes français mettent leur ultime espoir en Bao-Daï, le représentant des féodaux pro japonais. "Avec le retour de S.M. (sic) Bao-Daï au Viet-Nam s’ouvrira pour ce pays une ère nouvelle" écrit A. Surmer dans le supplément d’Avril à La France d’Outre-Mer. Ainsi le nègre fétichiste modèle une poupée de boue et attend d’elle la pluie et le beau temps...

RÉCLAMER LA PAIX... ET LAISSER FAIRE LA GUERRE

"Il faut négocier aussi avec Ho-Chi-Minh", disent les uns – "seulement avec Ho-Chi-Minh" répliquent les autres – mais la guerre continue.

Ces fameuses négociations ont déjà eu lieu : en Mars et en Septembre 1946 ; et le traité avec Bao-Daï ne fait que reproduire, avec quelques concessions en plus, les deux précédents traités. A bon droit la revue La Lutte de Classes de mars 1949 écrit : "Ce n’est cependant pas la paix qui s’en est ensuivie : pendant que M. Thorez, avec M. Bidault, signait ces accords, M. Tillon, ministre de l’air, veillait à la fabrication des ’Cormorans’ pour le transport des tanks à destination de l’Indochine. "

RETRAIT DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE

Le Monde laisse échapper la vérité quand il parle de la complicité de l’Assemblée. Tous les partis qui y bavardent sont complices de la "sale guerre", car aucun n’a voulu prendre la responsabilité d’une résistance effective contre elle ! Mais c’est faux que le pays soit complice : il le serait s’il continuait à se taire.

"Vous voulez pactiser avec ceux qui versent le sang français !" Ceux qui anathèment ainsi contre les adversaires de la guerre, ce sont les hypocrites défenseurs des politiciens et de l’Etat-Major qui se disposent à verser sans compter le sang des nouvelles recrues. Si le sang versé devait être payé par le sang, ces gens-là dormiraient-ils tranquilles ?

Cette guerre n’est pas celle du peuple français. Elle s’exerce directement contre lui, car les nécessités du financement de la guerre servent à justifier l’aggravation de la situation des travailleurs et une répression "à la Jules Moch".

Insuffisante pour venir à bout de la résistance désespérée de la population vietnamienne, la présence des troupes françaises suffit à éterniser la guerre. Entre lui-même et les peuples d’Indochine, ’d’une part, et, d’autre part, les dividendes d’une poignée de financiers, comment le peuple français ne choisirait-il pas ?

Pour que cesse la guerre d’Indochine, IL FAUT CESSER DE LA FAIRE, il faut obtenir l’arrêt des envois de troupes et le retrait du corps expéditionnaire !

Dans chaque groupement corporatif, dans chaque syndicat, travailleuses et travailleurs de France doivent obliger leurs représentants à agir nettement dans ce sens – ils doivent retirer toute confiance et tout appui aux soutiens avoués ou honteux des chacals de la Finance. Unis pour la défense de leur intérêt le plus élémentaire, il faut qu’ils crient à ceux-ci : QUITTEZ L’INDOCHINE ! et qu’ils envisagent toutes les mesures pour que ce cri soit entendu.

Mai 1949

Jacques Ramboz

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Pour conclure

1 Message

  • Le 26 août, le Dr Joseph Scalice a prononcé une conférence à l’Université technologique de Nanyang à Singapour sur le soutien apporté par le Parti communiste des Philippines (CPP) et les diverses organisations qui suivent sa ligne politique au président philippin Rodrigo Duterte en 2016. Scalice a examiné les origines historiques et politiques de cette politique du parti en explorant les parallèles historiques avec les actions menées par le CPP et un parti rival, le Partido Komunista ng Pilipinas (PKP), à la fin des années 1960 et au début des années 1970, époque où le président Ferdinand Marcos prenait des mesures pour imposer la dictature militaire.

    La réponse de Joma Sison, le leader stalinien de longue date du CPP a été de lancer une campagne de calomnies effrontées contre le professeur Scalice, l’accusant d’être un « agent de la CIA », sans la moindre preuve. Sison et ses partisans combinent ces mensonges avec des menaces de violence à peine voilées ou pas si voilées contre le Dr Scalice et les « trotskistes ».

    Dans une réponse récente à Sison, le Dr Scalice a noté : « Des mèmes de piolets ont été publiés dans les commentaires en réponse à Sison comme étant « la seule réponse aux trotskistes ». Il n’y a rien de drôle à ce sujet. C’est une référence à l’assassinat de Trotsky et au meurtre de masse stalinien de membres de la Quatrième Internationale, de l’Opposition de gauche et des vieux bolcheviks, qui a fait littéralement des centaines de milliers de victimes. Bien que leurs origines historiques soient différentes, la fonction des mèmes de piolets est politiquement analogue à celle des croix gammées. »

    Dans ce contexte politique, il est opportun de rappeler l’un des pires crimes du stalinisme en Asie du Sud-Est, l’exécution de Ta Thu Thau, chef des trotskystes vietnamiens, qui a eu lieu il y a 75 ans en septembre. Le dirigeant trotskyste a été arrêté le 14 septembre 1945, puis jugé par un « tribunal populaire » qui a refusé de le condamner. Il a ensuite été abattu quand même par un peloton d’exécution stalinien du Viet Minh. La date exacte de son décès, bien que connue des autorités vietnamiennes, n’a pas été rendue publique.

    La suite :

    https://www.wsws.org/fr/articles/20...

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