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Peut-on distinguer le conscient de l’inconscient ?

vendredi 7 juin 2019, par Robert Paris

« Le moi n’est pas maître dans sa propre maison… Il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. » (Introduction à la psychanalyse, Freud)

« L’interprétation des rêves est, en réalité, la voie royale de la connaissance de l’inconscient, la base la plus sûre de nos recherches, et c’est l’étude des rêves, plus qu’aucune autre, qui vous convaincra de la valeur de la psychanalyse et vous formera à sa pratique. Quand on me demande comment on peut devenir psychanalyste, je réponds : par l’étude de ses propres rêves. » (Cinq leçons sur la psychanalyse, Freud)

Peut-on distinguer le conscient de l’inconscient ?

La question peut sembler une évidence, de même qu’elle peut, en même temps, sembler une gageure impossible. Evidence parce qu’il est certain que notre conscience ne sait pas piloter notre corps et qu’elle ne le fait déjà pas la nuit quand on dort. Gageure impossible puisqu’on demande à la conscience de savoir reconnaître l’inconscient alors qu’on affirme justement, par définition, que l’inconscient serait ce domaine que la conscience ne peut pas connaître ! Comment voulons-nous demander à notre intelligence de déterminer une frontière, si elle existe, entre conscience et inconscience, alors que l’inconscient parviendrait à atteindre et donc à influencer la conscience ? Il y a là un entrelac impossible à démêler apparemment…

Effectivement, s’il s’agissait de domaines non seulement différents mais non interconnectés (ou connectés en sens unique), on ne voit pas comment il serait possible de répondre à la question : où se situe l’inconscient et en quoi diffère-t-il du conscient ?

Le premier point qui nous semble déterminant dans cette distinction entre conscient et inconscient est celui de la durée du phénomène cérébral concerné. En somme, il s’agit d’affirmer qu’en dessous d’un seuil de durée, un phénomène serait toujours nécessairement inconscient, ce qui signifie qu’il n’aurait pas le temps d’accéder au cortex et d’y susciter une réaction capable d’agir sur la cause. Cela ne veut pas dire qu’un tel phénomène n’aura jamais de conséquence dans le cortex et ne mènera jamais une réaction finale du cortex mais que le cortex n’aura pas le temps d’agir avant l’extinction du phénomène. Et rien n’empêche dès lors l’existence de phénomènes qui soient proches du seuil et sont donc à la fois conscients et inconscients, avec des implications communes.

Nous sommes donc amenés, dans un premier temps, a donner comme définition du phénomène conscient celui qui a une action dans le cortex et celle du phénomène inconscient celui qui n’en a pas. Et nous fondons cette distinction non dans une nature particulière du message neuronal mais dans la durée de son action, avec un seuil de séparation entre conscient et inconscient, en se fondant sur le fait qu’il faut un certain temps à la conscience pour être appelée et pour réagir, toute perception trop rapide étant dés lors nécessairement inconsciente. Cette dernière inconscience n’étant pas un domaine inatteignable par la conscience, mais signifiant seulement que la conscience n’a pas été directement impliquée dans l’action du phénomène et la réaction du cerveau à celui-ci.

On se fonde donc pour établir cette distinction sur le fait que la jonction entre le cortex et l’ensemble du corps n’est pas la liaison la plus rapide et que d’autres zones du cerveau réagissent systématiquement de manière beaucoup plus rapide. Des exemples de ce type de situations sont bien connus : c’est l’arc réflexe, c’est encore la régulation métabolique ou encore les images subliminales. Dans les réactions réflexes, notre corps peut réagir bien avant que notre cortex ne soit même informé qu’il y a eu simulation ou sollicitation. Le circuit neuronal dit réflexe ne passe pas par le cortex. Les images subliminales sont tellement rapides que nous ne les voyons que de manière inconsciente. Cela ne veut pas dire que notre conscience ne peut pas s’en aviser mais elle n’en a pas été avisée d’elle-même. Il y a donc des événements que nous pouvons connaître sans en être conscients. Ces événements peuvent accéder à notre conscience mais uniquement si nous les sollicitons, si nous nous posons la question : savons-nous que… Tout ce qui n’a pas réussi à solliciter notre attention peut cependant avoir été perçu sans que nous (notre conscience) le sachions. Il suffit d’une vision, d’une audition, d’un toucher, d’une pensée trop fugitive pour que notre conscience n’en soit pas avisée mais cela ne signifie pas qu’elle ne puisse pas être avisée si nous cherchons dans notre mémoire la trace de cette sensation.

Quelles zones du cerveau peuvent contrôler des actions cérébrales inconscientes comme respirer, contrôler nos battements cardiaques, équilibrer notre métabolisme, rechercher de la nourriture et un abri, éviter les prédateurs, et nous reproduire ? Ce sont le tronc cérébral, l’hypothalamus, la base du télencéphale, l’amygdale et le cortex cingulaire. Damasio rappelle, dans « L’erreur de Descartes » que ces zones « ont pour rôle principal de contrôler les processus vitaux fondamentaux, sans faire appel au fonctionnement mental et à la raison. »

« Les émotions primaires (c’est-à-dire innées, préprogrammées, jamesiennes) dépendent de circuits neuronaux appartenant au système limbique, au sein duquel l’amygdale et le cortex cingulaire antérieur jouent le rôle le plus important… Non conscientes, automatiques et involontaires, les réponses émanant des représentations potentielles préfrontales sont signalées à l’amygdale et au cortex cingulaire antérieur envoyant des messages au corps. »

Dans « Le sentiment même de soi », Damasio écrit :

« On peut se retrouver dans un état triste ou heureux, tout en étant absolument incapable de dire pourquoi on se retrouve dans cet état… Un sourire spontané procuré par un réel plaisir, ou les sanglots spontanés provoqués par l’angoisse sont exécutés par des structures cérébrales enfouies dans le tronc cérébral, sous le contrôle de la région cingulaire. Nous n’avons aucun moyen d’exercer un contrôle volontaire direct sur les processus neuraux situés dans ces régions. (…) Nous sommes presque aussi peu efficaces à mettre un terme à une émotion qu’à empêcher un éternuement. (…) Le cerveau induit des émotions à partir d’un nombre relativement limité de sites cérébraux. La plupart d’entre eux sont localisés au-dessous du cortex cérébral et sont appelés sous-corticaux. Les principaux sites sous-corticaux se trouvent dans la région du tronc cérébral, de l’hypothalamus et du télencéphale basal. »

Remarquons cependant que les actions conscientes nécessitent les bases cérébrales de l’inconscient. Damasio rappelle, dans « L’erreur de Descartes », que « Le néo-cortex ne peut pas engendrer d’images si le vieux cerveau sous-jacent (hypothalamus, tronc cérébral) n’est pas intact et ne coopère pas avec lui. »

De même, les mécanismes dits inconscients sont généralement eux-mêmes influencés par des actions des zones de la conscience.

On doit donc rejeter l’idée de deux mécanismes indépendants, de deux cerveaux indépendants, l’un cortical et l’autre sous-cortical, le point de vue dichotomique conscient/inconscient. La relation entre conscient et inconscient est à considérer bien plus de la manière d’une contradiction dialectique que d’une opposition diamétrale.

Comme le dit Damasio, « L’opposition parait si flagrante entre les types de traitement de l’information effectués par ces deux parties du cerveau – les structures « inférieures et anciennes » et celles « supérieures et nouvelles » - que cela a poussé à envisager leurs fonctions respectives selon une dichotomie apparemment sensée : dit de façon la plus simple possible, les anciennes parties du cerveau, en bas s’occupant de la régulation biologique fondamentale, tandis qu’en haut le néo-cortex réfléchit, avec sagesse et subtilité. Dans les étages supérieurs, au sein du néo-cortex, il y a la raison et la volonté, tandis qu’en bas, il y a les émotions et tout ce qui, banalement, concerne le corps. Cette conception, cependant, ne rend pas compte des mécanismes neuraux qui sous-tendent les processus rationnels de prise de décision, tels que je les vois. »

« Certains mécanismes régulateurs fondamentaux fonctionnent sans que les individus chez lesquels ils s’effectuent s’en rendent compte. Vous ignorez quel taux d’hormones vous avez dans le sang, de même que la concentration en ions potassium ou la proportion de globules rouges qui y règne, à moins que vous ne décidiez de les mesurer. Mais des mécanismes régulateurs légèrement plus complexes, déterminant des réactions manifestes, vous informent directement de leur existence lorsqu’ils vous poussent à mettre en œuvre un comportement (ou à vous en abstenir) (…) en incitant une représentation potentielle à déterminer certains types de changements dans le corps, lesquels peuvent conduire à un état corporel ayant une certaine signification (faim, nausée), ou à une émotion reconnaissable (peur, colère), ou à quelque combinaison des deux. »

La question temporelle semble bel et bien déterminante.

« La conscience normale nécessite une brève mémoire, de l’ordre d’une fraction de seconde. (…) Dans la « fugue épileptique », (…) le patient a brutalement l’air étrange et confus, mais il peut fort bien s‘en sortir sans encombre (…) En l’espace de quelques secondes (…), l’épisode d’automatisme se termine (…) La conscience s’en est revenue aussi brusquement qu’elle s’en était allée. (…) Dans l’intervalle, le patient n’a aucune espèce de souvenir. Le patient ne sait pas alors et ne saura jamais ce que son organisme était en train de faire durant l’épisode. (…) Les événements qui se sont produits durant la période de crise n’ont pas eu maille à partit avec la mémoire (…) La suspension de l’émotion est un signe important dans les crises d’absence et dans les automatismes d’absence. (…) L’absence d’émotions est surprenante si l’on songe au fait, comme nous l’avons vu, que les émotions peuvent être déclenchées de façon non consciente, à partir de pensées auxquelles on ne prête pas attention, ou à partir de dispositions inconnues, aussi bien à partir d’aspects de nos états corporels qui sont impossibles à percevoir. (…) La conscience-noyau est engendrée comme sur le mode d’une pulsation pour chacun des contenus dont nous sommes conscients. (…) Le temps est par essence ce qui permet d’établir le lien causal entre l’image d’un objet et sa possession par vous. Le temps écoulé est infime si on le mesure avec un bon chronomètre, mais il est en vérité extrêmement long si vous y pensez en vous plaçant du point de vue des neurones qui rendent tout cela possible, et dont les unité des temps sont bien plus petites que celles de votre esprit conscient – les neurones sont excités et se déclenchent eux-mêmes en quelques millisecondes seulement, alors que les événements dont nous sommes conscients dans notre esprit se produisent en l’espace de nombreuses dizaines, centaines et milliers de millisecondes. (…) L’idée selon laquelle la conscience est en retard relativement à l’entité qui est à l’origine du processus de conscience, se voit renforcée par les expériences pionnières menées par Benjamin Libet sur le temps que met un stimulus à être rendu conscient. Nous sommes probablement en retard pour la conscience de près de cinq cent millisecondes. (….) Dans « L’erreur de Descartes », j’ai avancé l’hypothèse selon laquelle la partie de l’esprit que nous appelons Soi serait, biologiquement parlant, fondée sur un ensemble de configurations neuronales non conscientes ( …) Le monde de l’inconscient psychanalytique s’enracine donc au sein des systèmes neuronaux qui forment le support de la mémoire autobiographique ; on considère d’ailleurs généralement que la psychanalyse est une manière de retrouver un réseau de connexions psychologiques entrelacées au sein de la mémoire autobiographique. Or ces dernières sont inévitablement en rapport avec le réseau de connexions neuronales dont je viens de parler. L’inconscient, dans le sens étroit du mot que notre culture lui a conféré, n’est qu’une partie d’un vaste ensemble de processus qui demeurent non conscients, c’est-à-dire absents de la conscience-noyau ou étendue. A vrai dire, la liste de ce que nous ne connaissons pas est stupéfiante. Elle inclut ainsi toutes les images complètement formées dont nous ne nous préoccupons pas, toutes les configurations neuronales qui ne deviennent jamais des images, toutes les dispositions que nous avons acquises au fil de l’expérience, qui restent inactives et ne se transformeront peut-être jamais en un schème neuronal explicite, le remodelage discret de ces dispositions et le travail de remise en réseau, qui ne sera jamais explicitement connu, toute la sagesse et le savoir-faire caché que la nature a consigné dans des dispositions homéostatiques innées. (…) Les preuves de l’existence de l’inconscient n’ont cessé de s’accumuler durant ce siècle, y compris à travers des travaux qui ne se réclament ni de Freud ni de Jung. »

Concluons, provisoirement, avec « Le moi et le ça » de Sigmund Freud :

« Être conscient » est avant tout une expression purement descriptive et se rapporte à la perception la plus immédiate et la plus certaine. Mais l’expérience nous montre qu’un élément psychique, une représentation par exemple, n’est jamais conscient d’une façon permanente. Ce qui caractérise plutôt les éléments psychiques, c’est la disparition rapide de leur état conscient. Une représentation, consciente à un moment donné, ne l’est plus au moment suivant, mais peut le redevenir dans certaines conditions, faciles à réaliser. Dans l’intervalle, nous ignorons ce qu’elle est ; nous pouvons dire qu’elle est latente, entendant par là qu’elle est capable à tout instant de devenir consciente. En disant qu’une représentation est restée, dans l’intervalle, inconsciente, nous formulons encore une définition correcte, cet état inconscient coïncidant avec l’état latent et l’aptitude à revenir à la conscience. Les philosophes nous adresseraient ici l’objection suivante : le terme inconscient ne se laisse pas appliquer dans le cas particulier, car aussi longtemps qu’une représentation se trouve à l’état latent, elle ne représente rien de psychique. Nous nous garderons bien de répondre quoi que ce soit à cette objection, car cela nous entraînerait dans une polémique purement verbale, à laquelle nous n’avons rien à gagner.

Mais nous avons obtenu le terme ou la notion de l’inconscient en suivant une autre voie, et notamment en utilisant des expériences dans lesquelles intervient le dynamisme psychique. Nous avons appris ou, plutôt, nous avons été obligés d’admettre, qu’il existe d’intenses processus psychiques, ou représentations (nous tenons ici compte principalement du facteur quantitatif, c’est-à-dire économique), capables de se manifester par des effets semblables à ceux produits par d’autres représentations, voire par des effets qui, prenant à leur tour la forme de représentations, sont susceptibles de devenir conscients, sans que les processus eux-mêmes qui les ont produits le deviennent. Inutile de répéter ici en détail ce qui a été dit tant de fois. Qu’il nous suffise de rappeler que c’est en ce point qu’intervient la théorie psychanalytique, pour déclarer que si certaines représentations sont incapables de devenir conscientes, c’est à cause d’une certaine force qui s’y oppose ; que sans cette force elles pourraient bien devenir conscientes, ce qui nous permettrait de constater combien peu elles diffèrent d’autres éléments psychiques, officiellement reconnus comme tels. Ce qui rend cette théorie irréfutable, c’est qu’elle a trou¬vé dans la technique psychanalytique un moyen qui permet de vaincre la force d’opposition et d’amener à la conscience ces représentations inconscientes. À l’état dans lequel se trouvent ces représentations, avant qu’elles soient amenées à la conscience, nous avons donné le nom de refoulement ; et quant à la force qui produit et maintient le refoulement, nous disons que nous la ressentons, pendant le travail analytique, sous la forme d’une résistance. »

La suite :

Notre première connaissance consciente de l’inconscient, c’est le rêve

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