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Algérie 1988 à 1995 : de l’explosion sociale à la guerre contre les civils pour éradiquer la menace prolétarienne

mardi 5 janvier 2010, par Robert Paris

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La révolte populaire de 1988 en Algérie fait partie de la vague de révoltes et d’émeutes qui a parcouru l’Afrique de 1988 à 1991.
Dans la révolte en Algérie en 1988, ce n’est pas du tout les islamistes qui menacent le pouvoir, la classe dirigeante et l’impérialisme : c’est la classe ouvrière et les quartiers pauvres. Le FIS n’existe pas et les islamistes n’ont nullement joué un rôle politique et encore moins dirigeant dans les événements. Ceux qui ont l’influence étaient bien plus le parti communiste PAGS ou le syndicat UGTA, syndicat unique lié au pouvoir. Mais aucun des deux n’a cherché à développer les possibilités du mouvement, bien au contraire. Et ce mouvement n’était pas seulement la révolte des jeunes et des quartiers populaires. Le véritable danger était bien plus encore celui des travailleurs des usines en grève générale rampante, grève qui a duré pendant des mois, bien après l’intervention violente des militaires. A cette époque, si la classe ouvrière était descendue dans la rue au lieu de suivre les consignes de l’UGTA qui l’a cantonnée dans les usines, rien ne prouve qu’elle n’aurait pas pu renverser le régime dont les soldats étaient déjà déstabilisés par la répression qu’ils menaient contre la jeunesse.
Et c’est ce danger d’explosion ouvrière qui a amené les chefs militaires à décider une répression aussi féroce. Avant même l’explosion d’Alger, c’est dès le début de l’été 1988 que des grèves explosives ont eu lieu dans des villes de province comme Saïda, Constantine ou El Ouenza. Puis en juillet, c’est l’usine de fabrication de véhicules industriels de RVI Rouiba avec ses 10 000 travailleurs dans la banlieue d’Alger qui a pris le relais, les travailleurs déclarant publiquement au général-président Chadli : «  nous te donnons huit jours pour décider avec ton gouvernement de nous donner l’augmentation de salaires demandée. Nous arrêtons la grève pour une semaine. Dans huit jours, nous reprenons jusqu’à ce que tu cèdes. » Et à leur suite le personnel au sol d’Air Algérie, l’entreprise ENIEM de Tizi Ouzou et bien d’autres de Béjaïa et Annaba se sont mises en grève en même temps qu’éclataient des manifestations contre les pénuries alimentaires. Le 24 juillet, quand la grève reprend à RVI Rouiba, les travailleurs se confrontent aux forces de l’ordre et l’UGTA parvient encore une fois à retarder l’action des travailleurs et à les empêcher de manifester vers Alger. Pourtant ceux de Rouiba sont alors suivis par les PTT et la grève touche les villes de El Harrach et Oued Smar. Toute la classe ouvrière est près d’exploser et entre en grève les jours suivants. La jeunesse descend dans la rue le 3 octobre aux cris de « vive les ouvriers de Rouiba » et « à bas la répression », évoquant les coups échangés entre les forces de l’ordre et les travailleurs de RVI, puis dans les jours suivants aux cris de « FLN au musée ! » et « Chadli assassin », car l’armée commence à tirer sur les émeutiers à partir du 6 octobre et à torturer les jeunes arrêtés. Le 10 octobre, il y a 100 morts. Le plus grand nombre vont être assassinés dans les jours suivants par une répression militaire aveugle faisant entre 500 et 1000 morts. Le syndicat UGTA pèse alors de tout son poids pour éviter que les travailleurs, massivement en grève, ne descendent dans la rue. Le secrétaire général de l’UGTA, se glorifiant d’avoir sauvé le régime, dira : « le pays est resté debout parce que l’UGTA était sur le terrain ». Et le parti communiste PAGS appelle au calme et à « recréer un climat de confiance entre peuple et armée ». La classe ouvrière, trompée et trahie de toutes parts, sans information ni liaison entre les usines, entre les zones industrielles, continuera pourtant une grève larvée pendant des mois au point que, dans un pays quadrillé par les tanks et frappé par les arrestations et les tortures, le premier ministre Kasdi Merbah en était réduit à adresser une mise en garde aux travailleurs par une dépêche de l’agence APS !

4-19-1 L’impuissance des politiciens “ démocrates ”

Elle est aujourd’hui patente et leur écroulement a été aussi brutal et spectaculaire que leur montée avec le multipartisme de 89. En un an, on a assisté à l’apparition de plusieurs partis dits démocratiques et de nombreuses associations, le tout représentant des milliers de militants ayant d’abord et avant tout comme perspective une démocratisation politique du régime. Ils revendiquaient la fin du parti unique, les droits démocratiques. Ils affirmaient que les élections libres étaient le moyen, sans changer d’abord la société, de faire participer le peuple aux décisions le concernant. La démocratie était effectivement de dénominateur commun des aspirations de toutes sortes de milieux. Mais chacun y mettait-il le même contenu ? La population pauvre pensait que la démocratie serait sociale c’est-à-dire qu’elle en finirait avec les détournements des prévaricateurs et améliorerait le sort du plus grand nombre. La petite bourgeoisie était la plus bruyante et active : elle attendait beaucoup de l’ouverture et surtout de la fin du parti unique. Certains revendiquaient des libertés essentielles comme la liberté des femmes, la liberté de la presse. Certains de ses éléments plus intéressés individuellement y voyaient de postes à gagner, des positions à conquérir en se servant du changement. La grande bourgeoisie avait bien d’autres soucis : l’explosion de 1988, même si elle était restée limitée à la jeunesse parce que l’UGTA avait sauvé le pouvoir en poussant les ouvriers en grève à ne pas descendre dans la rue, était grosse de dangers sociaux. Il fallait lâcher du lest, donner un peu de champ au pouvoir militaire trop compromis par son intervention directe contre la jeunesse d’octobre, trop sali par les assassinats et les tortures. Voilà le but de la classe dirigeante dans l’“ ouverture démocratique ” de 89-90.
Ces différences sociales face à la démocratie, aucun parti politique ne devait chercher à les clarifier car aucun ne voulait voir une perspective dans la révolte de la jeunesse pauvre unie à la classe ouvrière. Les partis “ démocrates ” ne voyaient dans l’alternance qu’une occasion d’obtenir postes et avantages, d’être appelés au pouvoir. La plupart de ces organisations étaient des officines politiciennes sans aucune base sociale. D’autres sont apparues vouloir un peu plus que des strapontins.
Le FFS était un des rares à avoir une existence réelle même si elle était surtout fondée sur la notoriété de son leader. Mais ce parti est très loin d’être une organisation de combat des masses pauvres et il n’a cessé dans les situations les plus dramatiques et les plus tendues de chercher à temporiser, à détendre l’atmosphère et non à prendre la tête d’une révolte. Sa grande spécialité est les appels au calme et les marches pacifiques sans lendemain, sans recherche d’une mobilisation populaire effective. Son discours est celui de notables installés et de chefs traditionnels bien posés qui ne comptent nullement s’appuyer sur un soulèvement populaire pour changer la société. L’attitude caractéristique du FFS est d’en appeler à la responsabilité des classes dirigeantes, de faire appel à leur bon sens, à leur aspiration à la paix civile et à la paix sociale. La mobilisation des masses lui fait peur. On l’a bien vu lors des émeutes de 1988. Les grèves ouvrières ne sont pas son combat comme l’a montré la vague de grèves de 1988-89 où il s’est gardé d’intervenir, de mettre en cause en la doublant à gauche la stratégie de l’UGTA ou encore d’appeler la population à ne pas laisser la jeunesse isolée face à la répression. Même comme parti démocrate bourgeois, le FFS est loin derrière les partis démocrates bourgeois lors de la révolution française, par exemple le parti des jacobins de Robespierre, car il est incapable de s’appuyer sur la révolte des plus déshérités pour canaliser leur force contre le pouvoir. Il ne veut nullement détenir sa direction de la force de la rue mais au contraire de la responsabilité des classes dirigeantes. Son projet de démocratie ne consiste nullement à enlever le pouvoir aux militaires mais à obtenir d’eux un régime civil contrôlé par l’armée. Les institutions de l’Etat il y tient et ne veut nullement risquer une révolte populaire qui pourrait le détruire. Du coup, il ne propose au mieux qu’une démocratie de façade, sans cesse menacée par un risque de coup d’Etat et, au pire, un simple replâtrage de la dictature. Lié aux notables et à la bourgeoisie, il craint trop les masses ouvrières et les pauvres pour se passer des militaires et autres forces de répression. Son absence de participation au pouvoir lui a évité de se discréditer bien qu’il n’ait pas eu grand chose à proposer dans toutes les situations clefs : 1988, 1991 et pendant la guerre civile.
Dans cette dernière situation, le FFS s’est surtout montré favorable à la conciliation avec les islamistes, celle du “ pacte de Rome ”. Il a alors présenté la paix comme l’interruption d’une incompréhension entre les divers partis, un simple problème de capacités à assumer un fonctionnement démocratique. Comme si les islamistes qui tuaient et torturaient étaient simplement des gens avec lesquels il fallait discuter. Il restait en cela sur la même ligne que vis à vis du pouvoir militaire assassin vis à vis duquel il proposait simplement le débat. Pour le FFS, le peuple n’a aucune force pour se battre. Il est incapable de lutter contre une force militaire. On a du mal à reconnaître le Aït Ahmed qui, lorsqu’il s’agissait de lutte d’indépendance, n’avait pas peur de lutte armée et même de parler de révolution allant jusqu’à citer ses grands maîtres staliniens de Chine ou du Vietnam ! Maintenant qu’un état bourgeois algérien est bien en place, il craindrait trop que les pauvres soient capables de le déstabiliser ! Cela l’amène à affirmer sans cesse que la force armée est invincible et d’affirmer aussi que cette armée est celle du peuple et que seuls quelques chefs devraient être remplacés.
Le retour de l’armée dans les casernes, voilà son leitmotiv comme si ces chefs militaires qui détiennent toutes les richesses du pays allaient se contenter de la vie de garnison ! Comme si on pouvait changer quelque chose en Algérie sans renverser ce pouvoir des généraux ! La conciliation est donc le drapeau du FFS comme si ce qui manquait au peuple algérien était le résultat d’une incompréhension, d’un désaccord qu’on pouvait discuter et non une divergence profonde d’intérêts entre des classes sociales opposées. Comme si une guerre civile faisant des dizaines de milliers de morts pouvait s’expliquer par un simple manque de débat, par une incompréhension qu’un peu d’ouverture politique allait régler ! Comme si une dictature militaire prête à donner ses tueurs contre le peuple, prête à bombarder des villages au napalm, utilisant les mêmes méthodes terroristes que l’armée française dans la guerre d’Algérie allait brusquement se changer en une armée démocratique respectant les desiderata populaires dès qu’elle aurait compris que l’on voulait seulement faire de ces tigres des gros chats ronronnants ! Bien sûr, le FFS se gardait bien dans ses programmes d’aller au delà des grandes déclarations d’intention du style “ développer l’économie ” ou encore “ améliorer l’éducation ” et surtout se gardait de répondre à la question clef : va-t-on en finir avec le détournement des richesses pratiqué par les généraux, reprendra-t-on les richesses qu’ils ont déjà volé, cessera-t-on d’enrichir des privilégiés algériens comme français ? Ses appels à la communauté internationale c’est-à-dire aux grandes puissances ne montraient-ils pas déjà qu’il ne comptait pas s’en prendre aux intérêts impérialistes en Algérie ? Comment alors améliorer la situation sociale des millions d’Algérien pauvres si on ne s’attaquait nullement au vol de toutes les richesses par la classe dirigeante, le FFS ne pouvait ni ne voulait répondre à cette question. Du coup, l’influence que ce parti avait dans des milieux populaires, auprès même de militants ouvriers permettait surtout d’éviter que ces militants ne se posent réellement la question de constituer un parti de combat contre la dictature militaire et contre celle des privilégiés.
Une autre option parmi les partis dits démocratiques était celle de l’ “ éradication ” choisie par exemple par le RCD. Ses dirigeants, qui s’étaient dits radicalement opposés au pouvoir militaire quand il s’agissait de jouer un rôle dans le mouvement culturel berbère, prétendaient que la menace intégriste justifiait de soutenir le pouvoir en prétendant que lui seul pouvait sauver le peuple algérien d’une dictature islamiste. En somme, on voulait prétendre que les travailleurs n’avaient d’autre choix que de céder aux terroristes en conciliant avec eux ou de céder à la dictature militaire en lui attribuant des intentions de protéger la population. Face au “ fascisme vert ”, le RCD traitait les militaires de moindre mal ! Comme si la population avait à choisir entre un mal ou un autre mal au lieu de défendre ses perspectives propres... Les autres partis démocrates, issus des uns et des autres ou de l’ancien parti communiste oscillaient entre éradication et conciliation, refusant de s’opposer radicalement à l’un et à l’autre alors que de mois en mois il devenait clair que l’on avait affaire à deux bandes de tueurs capables des mêmes horreurs, défendant fondamentalement la même dictature des privilégiés et décidés les uns comme les autres à maintenir le peuple dans la même misère. Ces deux forces violemment hostiles au peuple portaient l’une et l’autre plus de coups aux pauvres, aux travailleurs, aux villageois misérables que l’une contre l’autre. Si bien que la vie était douce pour les généraux nullement menacés dans leur existence comme aux dirigeants islamistes pendant que des simples bergers ou des travailleurs se rendant à leur usine ou encore des petits soldats perdaient la vie tous les jours ! Si bien que le pétrole et le gaz, pourtant principales sources d’approvisionnement de la dictature, n’étaient pas menacées alors que la population des quartiers et village l’était sans cesse. Quelle belle tromperie que l’éradication. Quel bon moyen de réconcilier de force le peuple avec l’armée !
Au delà des incapacités de tel ou tel parti, de tel ou tel dirigeant, il y a l’inanité du projet de la bourgeoisie dite démocratique. La petite bourgeoisie a eu l’illusion que l’on pouvait démocratiser sans s’attaquer aux bases mêmes de la dictature sociale. Elle a cru même qu’elle pouvait s’attaquer au pouvoir sans faire appel aux travailleurs, à la lutte des classes. Mais cela est faux. Revendications démocratiques et sociales sont inséparables. Lutte contre la dictature et luttes ouvrières le sont également. Car la dictature n’est pas due à la seule volonté de quelques chefs militaires mais aux intérêts économiques et sociaux de toute une classe sociale bourgeoise. C’est seulement Quand les masses pauvres s’en emparent que les revendications démocratiques prennent tout leur sens et elles seules ont la force de l’imposer. Car elles sont une vraie force sociale face à la force de la bourgeoisie.
Les petits bourgeois sont souvent admiratifs du système politique des pays riches qu’ils appellent volontiers l’“ état de droit ”. Devant l’édifice légal de l’Etat bourgeois français, ils se pâment d’admiration oubliant volontiers que cet Etat si démocratique a ordonné la torture en Algérie ou encore qu’il vient d’être responsable d’un massacre en Afrique. Ils oublient que la transformation de la société française avant que l’on parle même de liberté, d’égalité ou de fraternité a été fondée sur les mobilisations révolutionnaires de 1789, 1793, 1830, 1848 et 1871 ! Ils oublient aussi volontiers que c’est en exploitant la planète, y compris le prolétariat de leur propre pays, que les bourgeoisie des pays riches se sont offert le luxe de leur “ démocratie ”.
Devant cet échec des “ démocrates ”, on assiste à la montée de courants qui prônent à nouveau une “ dictature positive ” à la manière de Boumediene. Ils rêvent d’un général ou d’un homme politique puissant et intègre qui serait peut être dur aux pauvres mais aussi dur pour les corrompus. C’est un mythe réactionnaire. Dans une société où les privilégiés détiennent les richesses et le pouvoir, un “ homme fort ” est nécessairement l’émanation de la classe au pouvoir et ne peut se placer au dessus des classes. Il ne faut donc pas compter sur un bourgeois ou un militaire éclairé qui pourrait éviter au peuple d’intervenir par lui-même. On ne fera pas l’économie d’une révolution.
On ne peut pas compter non plus sur les petits bourgeois démocrates, en tout cas sur ceux qui se récrient d’horreur à l’idée de la lutte des classes, prétendent qu’il n’y a pas de classe ouvrière en Algérie, ne voient nullement dans les généraux des intérêts de classe et ne comprennent pas que l’Etat ne peut être au dessus des classes, qu’il est ou au service des possédants ou au service des pauvres. Ceux qui méprisent les petites gens, les travailleurs, les jugent incapables de défendre leur propre politique, et de gouverner demain, ne peuvent pas non plus éclairer la voie de la transformation sociale de la société. Car cette transformation sera le fait des millions de pauvres eux-mêmes, organisés démocratiquement dans des comités de village, d’usine, de quartier et même de caserne. Cette démocratie directe sera indispensable aux petites gens pour s’informer, contrôler, diriger, s’imposer face à tous les privilégiés.
Il ne faut pas compter sur les démocrates bourgeois pour prendre la tête d’un tel mouvement démocratique des masses pauvres, sauf pour le diriger vers des impasses. Il n’y aura pas de Robespierre algérien parce qu’il n’est plus temps, nulle part au monde, pour les Robespierre. La bourgeoisie n’est plus révolutionnaire et préfère s’accommoder de régimes réactionnaires, corrompus ou assassins plutôt que de risquer que ses intérêts sociaux soient menacés par une révolution sociale.
Elle préfère conserver une dictature militaire qui détourne l’essentiel des richesses que de risquer que les masses pauvres la renverse. Pourtant, il n’y aura ni bien être ni démocratie ni de fin des massacres tant que la dictature des généraux sera au pouvoir.
Dans nos pays pauvres, l’Etat apparaît sans camouflage pour ce qu’il est : un simple organe de répression violente alors que dans les pays riches, cette machine à tuer est beaucoup plus camouflée, intervient beaucoup plus sur des théâtres d’opération extérieurs. L’Etat peut tuer, torturer sans limites légales. La seule limite, c’est le risque que la population pauvre se révolte. Ce risque, le pouvoir l’a mesurée en 88-89. Il a pris un peu de recul, instaurant le multipartisme, créant un petit paravent pour camoufler sa dictature. Il a laissé des illusions électorales de changement politique, illusions qu’il n’avait pas ressenti le besoin jusque là de mettre en place. Puis il a fait en sorte que les mécontentements soit plutôt capitalisé à l’extrême droite par les islamistes. Enfin, en déclenchant la guerre civile, il s’est posé en sauveur de la patrie contre les fascistes qu’il venait de favoriser et il s’est servi aussi des actes terroristes des islamistes pour justifier sa propre terreur.
Contrairement ce que prétendent ses dirigeants, l’armée n’a pas mis toutes ces forces à éradiquer des groupes terroristes. Il a surtout envahi des cités ouvrières, enlevant n’importe qui, s’en prenant aux jeunes sous prétexte de lutte contre le terrorisme, tirant aveuglément uniquement pour terroriser la population, pour éradiquer la révolte populaire contre la dictature. Forces spéciales, ninjas, sécurité militaire et bien d’autres bandes armées de tueurs ont, en civil ou en uniforme, menée de véritables razzias terroristes. Pendant ce temps certaines régions sous le contrôle de bandes islamistes le restaient parce que le pouvoir militaire voulait ainsi punir la population pauvre de sa révolte.
Ainsi, militaire et intégristes ont polarisé toute la population entre les deux bandes armées qui assassinaient le pays, prétendant ainsi obliger chacun à choisir l’un ou l’autre camp. Le syndicat UGTA en a profité ” pour, dès le début, appeler au soutien du régime militaire, montrant ainsi qu’il n’attendait qu’un prétexte pour se jeter ouvertement au cou du pouvoir. L’UGTA a même fait partie des organisations qui ont appelé au lancement de la guerre civile et de l’éradication et sa direction s’en est toujours glorifié, même si des années après ceux qui avaient cru que l’armée protégerait au moins la population du terrorisme avaient perdu toutes leurs illusions. .

4-19-2 La classe ouvrière a été désarmée politiquement
Une force aurait été capable de faire face à l’armée et aux islamistes, de prendre la tête des pauvres, de tous les opprimés, des jeunes, des femmes, des paysans pauvres, pour leur proposer une alternative : c’est la classe ouvrière. Nombreuse, concentrée en de vastes unités industrielles, minières, portuaires, produisant l’essentiel des revenus du pays, elle possédait une capacité de lutte considérable. Elle l’avait déjà montré lors de grandes grèves notamment en 1977 et en 1988-89. Elle tient, si elle en a conscience, l’avenir du pays entre ses mains. Qui dit conscience dit organisation, car les travailleurs ne peuvent exister socialement et surtout politiquement que s’ils ont une voix indépendante, une expression et le moyen de se reconnaître dans des idées, un programme, des militants. Mais, s’il y a bien une chose que les dirigeants de l’indépendance n’ont pas oubliée, c’est d’empêcher toute existence politique indépendante de la classe ouvrière. Dès 1962, les nationalistes ont bien compris que la classe ouvrière, regroupée dans les villes ou dans de grands centres, représente une force sociale plus capable d’intervenir politiquement que la paysannerie pauvre et dont il faut se méfier. Ils ont tout fait pour mettre la classe ouvrière sous surveillance tout en cultivant l’idée dans l’opinion que les travailleurs des villes étaient les plus favorisés dans la société algérienne et même qu’ils profitaient à l’égal de la bureaucratie des revenus de la rente pétrolière !
La création de l’UGTA était tout le contraire de la reconnaissance de la nécessité pour les travailleurs d’une organisation de défense de leurs intérêts matériels et moraux. C’était un appareil bureaucratique visant au contrôle par le régime des mouvements au sein des travailleurs. Même si nombre de militants ont essayé à la base de défendre un peu et difficilement les intérêts économiques de leur classe, c’est en diffusant en contrepartie le nationalisme bourgeois et non des idées de lutte de classe. La classe ouvrière est ainsi apparue parfois combative mais uniquement en vue de revendications corporatistes et ainsi elle n’est pas apparue pour ce qu’elle est potentiellement, la principale force sociale et politique face au régime militaire. Même aujourd’hui alors qu’une bourgeoisie privée apparaît et s’enrichit, l’UGTA continue de cultiver l’idée que les intérêts des travailleurs doivent être mis à la remorque d’un intérêt national totalement mythique. Le syndicat apparaît comme le principal soutien de l’Etat alors que la classe ouvrière aurait besoin de montrer à tous les pauvres et à la jeunesse qu’elle est une force contre ce pouvoir oppressif. Le nationalisme reste un ennemi particulièrement dangereux pour toute conscience des pauvres et des opprimés de leurs intérêts propres et du programme qu’ils doivent défendre.
Au plan politique on peut se dire pourtant que des militants ouvriers vont appartenir à de nombreuses organisations : FLN, PAGS ou FFS. Mais toutes ces organisations sont loin de vouloir une expression indépendante de la classe ouvrière quand elles ne la mettent pas tout simplement à la remorque du régime. Tous ces partis, loin de positionner les travailleurs à la tête des forces qui se révoltent et s’opposent au régime, ont fait tout le contraire. On a pu le voir tout particulièrement lors des mobilisations, notamment celles du mouvement berbère ou celle de 1988. On n’y a pas vu de militants cherchant à développer une intervention spécifique de la classe ouvrière ou en son sein.
En particulier, en 1988-89, lors de la grève générale perlée divisée entreprise par entreprise, toutes ces organisations ont joué un rôle primordial pour empêcher que la grève prenne et que les travailleurs descendent dans la rue. A l’époque une très grande partie des entreprises ont fait grève puis repris le travail en se croyant isolées puis se sont remises en grève. Ces organisations politiques comme syndicales ont caché aux travailleurs eux-mêmes l’ampleur de la mobilisation, les possibilités énormes d’une mobilisation ouvrière devant la faiblesse d’un pouvoir militaire qui venait de se discréditer en tirant sur la jeunesse. Elles ont joué les tampons entre le pouvoir et les travailleurs, négociant pied à pied pour que chaque entreprise ne manifeste pas, reprenne le travail sur des engagements jamais tenus quitte à reprendre la grève plus tard. Toute une stratégie pour éviter que le pouvoir ait à faire face à la grève générale.
Une telle intervention des travailleurs sur le terrain politique, contre le pouvoir, aurait du même coup crevé immédiatement l’abcès de l’intégrisme. Celui-ci n’avait pas dirigé la lutte des jeunes contre les forces armées et encore moins celle des travailleurs. Il n’a pu se présenter comme le défenseur des opprimés que par défaut. La force des travailleurs les en aurait complètement empêché. Et d’abord parce que les leaders islamistes sont des dirigeants bourgeois et qu’ils ne peuvent pas, s’il y a une menace de montée ouvrière, prendre le risque de jeter de l’huile sur le feu. De plus, la jeunesse enflammée au départ par les luttes ouvrières et notamment celle de Rouiba et le bruit qui avait couru d’une montée générale des travailleurs sur Alger, auraient été très sensibles aux appels d’une classe ouvrière en lutte au moment où elle subissait la répression de ce pouvoir. La démagogie qui allait être celle du FIS aurait été totalement impossible.
A l’inverse, en l’absence d’une intervention politique et sociale indépendante des travailleurs, ceux-ci ont pu apparaître comme un soutien du régime du fait des intervention en ce sens de la direction de l’UGTA. Du coup, les travailleurs se sont trouvé pris au piège, les uns suivant l’UGTA contraints de considérer le pouvoir comme un moindre mal les autres devenant électeurs du FIS pour crier leur haine du pouvoir et leurs enfants soutenant la montée islamiste.
En endormant les travailleurs, ces organisations ont pavé la route qui a permis ensuite aux islamistes d’un côté et au pouvoir militaire de l’autre de les frapper deux ans plus tard.

4-19-3 L’intégrisme, une option violente de la politique de la bourgeoisie
La classe dirigeante algérienne a joué tous les jeux possibles avec l’intégrisme. Elle l’a aidé, crédité, reconnu, financé, lui a accordé la gestion locale, l’a amené jusque dans l’antichambre du pouvoir. Puis, en se retournant brutalement, elle l’a combattu à mort. Demain, elle peut à nouveau s’allier avec lui. Tout cela sans que la population ne comprenne ce qui motive ces retournements et la violence de la guerre civile. Privée d’une compréhension des enjeux, la population pauvre a été complètement désarmée politiquement devant l’islamisme comme devant l’entreprise du pouvoir militaire pudiquement appelée l’“ éradication ”. Elle a été glacée non seulement par la vague de violence qui s’est abattu sur elle mais aussi parce qu’elle ne reconnaissait pas d’où venaient les coups.
Que représente l’intégrisme ? Quelle est sa force et comment le combattre ? Risquait-il de prendre le pouvoir ? Quels intérêts sociaux défend-t-il ? Quelle est la stratégie du pouvoir militaire à son égard ?
La carte islamiste a été une option politique brandie plusieurs fois par les leaders nationalistes, en particulier à chaque fois que des contestations sociales revenaient à la surface. L’islamisme n’est pas l’expression spontanée de la croyance des plus démunis. C’est un jeu politique et social d’éléments de la classe dirigeante qui, pour certains, ne sont même pas croyants. Il s’agit de mettre en avant ce drapeau de la même manière que l’on a mis en avant celui du nationalisme, afin de mettre les plus pauvres à la remorque de la classe dirigeante bourgeoise ou petite bourgeoise. La religion là-dedans occupe la place du socialisme pour le nationalisme : c’est juste la complainte. Ce n’est pas dans le texte religieux que les dirigeants politiques en question trouvent leur programme politique et social mais dans les aspirations d’une classe : la bourgeoisie. Et c’est pour cela que ces leaders ont besoin que leurs objectifs restent cachés car leurs troupes sont des pauvres et les dirigeants islamistes, eux, font partie de la bourgeoisie ou y aspirent.
Ainsi, lors de la montée du FIS, démasquer les islamistes aurait consisté d’abord à mettre en évidence ces liens entre FIS et bourgeoisie et entre FIS et pouvoir. Cela aurait nécessité qu’en face il existe une politique s’adressant aux travailleurs et à la jeunesse pauvre et qui ne soit pas seulement hostile à l’islamisme au nom de la démocratie bourgeoise républicaine mais radicalement opposée à la bourgeoisie et au pouvoir. Le radicalisme démagogique et faux des islamistes ne pouvait être dévoilé que par un véritable radicalisme social. Il n’y a pas de meilleur moyen de démasquer la démagogie islamiste vis-à-vis des milieux pauvres que de proposer aux opprimés de s’attaquer réellement aux classes dirigeantes. Mais c’est le contraire qui a été fait par les partis démocrates bourgeois.
Ils ne se sont nullement adressés aux milieux pauvres au moment où les islamistes pénétraient dans les quartiers populaires et les organisaient. Leur politique n’était en rien hostile à la classe dirigeante puisqu’ils ne contestaient que la forme politique du régime et sur le terrain social se faisaient au contraire les chantres de la bourgeoisie privée et du libéralisme. Les milieux les plus pauvres ont eu à choisir entre des démocrates bourgeois qui se souciaient de leurs souffrances comme d’une guigne et des militants qui vivaient parmi eux la vie des pauvres, qui organisaient la solidarité contre la misère, le manque d’éducation ou les tremblements de terre. Les islamistes n’ont pas gagné seulement parce qu’ils proposaient le paradis mais parce qu’ils répondaient, à leur manière, aux problèmes cruciaux des plus opprimés. Personne n’a offert d’alternative. Au moment du discrédit profond du régime après 88, les partis démocrates ne sont nullement apparus comme un pôle pour les plus pauvres pour lutter radicalement contre le pouvoir. Ils sont apparus seulement comme des officines politiciennes pour occuper la place due l’ancien parti unique. Le succès du FIS a été le produit du soutien à la fois des plus démunis et de la bourgeoisie, y compris du pouvoir.
En quoi le pouvoir et la bourgeoisie pouvaient avoir besoin d’un parti de démagogie religieuse se donnant une allure de parti radicalement opposé au pouvoir ? Au moment où le régime militaire venait de faire tirer sur la jeunesse algérienne d’octobre, le pouvoir et la classe dirigeante avaient besoin d’une fausse perspective vers laquelle orienter cette jeunesse révoltée. Il avait besoin de relancer l’option religieuse en un moment où c’est la lutte de classe, entre riches et pauvres, qui risquait de prendre le dessus avec la montée des luttes ouvrières menaçant de se lier à la révolte des jeunes et des quartiers pauvres. Après 88, le régime a choisi de reculer politiquement pour ne pas perdre le pouvoir. Il a supprimé le parti unique et organisé des élections mais il a eu besoin du coup d’un parti capable de capter les voix des plus pauvres sans être une menace pour la classe dirigeante. D’où le FIS. Jusqu’en 91, l’alliance du régime militaire et du FIS avec la caution de toute la bourgeoisie ne s’est pas démentie. Même les rodomontades des plus radicaux du FIS lors de la guerre du Golfe ne l’avaient pas vraiment remis en cause. Les attaques violentes, de type fasciste, des islamistes contre les femmes ou contre les intellectuels démocrates n’avaient pas interrompu cet idylle entre les galonnés et les barbus. Les attaques contre les grèves ouvrières, comme celle des éboueurs, avaient même enthousiasmé pouvoir et classe dirigeante.
Mais il y avait une limite. Le pouvoir militaire et la bourgeoisie qui lui est liée n’avaient entretenu le FIS que dans le but de conserver, eux, le pouvoir réel quitte à donner des ministères aux dirigeants islamistes pour les charger des licenciements dans les entreprises et de faire accepter l’austérité nécessaire au développement de la bourgeoisie. Ils n’avaient pas du tout l’intention de lui laisser les rênes. Et encore moins les coffres et les armes.
C’était compter sans la haine de la population pauvre à l’égard du pouvoir. Puisque l’on demandait à cette population de voter, elle a choisi de voter FIS pour exprimer non le soutien aux thèse réactionnaires des barbus du FIS mais son rejet violent du régime. Il s’en est suivi un raz de marée électoral au premier tour des élections, ce qui a amené le pouvoir à décider l’interruption du processus électoral. La guerre civile ne découlait pas immédiatement de cette seule décision. Elle provenait de causes plus profondes.
Donner le gouvernement aux islamistes alors qu’ils surfaient sur une vague populaire contre le pouvoir militaire c’était risquer de finir par leur donner tout le pouvoir. L’armée avait connu le même engouement que la jeunesse et certains milieux pauvres en faveur des islamistes. Il y avait donc le risque du développement d’une division entre pro et anti-islamistes au sein de l’armée et jusqu’au plus haut niveau si le pouvoir ne tranchait pas dans le vif. Et surtout, il ne faut pas oublier que toute la politique pour favoriser le FIS était dictée par la crainte de radicalisation sociale. Si le FIS était incapable de canaliser le mouvement social pour recréditer le régime militaire, ce dernier n’avait plus intérêt à le laisser se développer et gagner des positions.
Ce sont les chefs de l’armée qui ont décidé de la solution guerre civile pour pouvoir ainsi mener leur propre guerre, la guerre de classe, aux travailleurs et aux plus pauvres sous couvert de lutte contre les islamistes. Ils ont pu ainsi lancer des vagues d’arrestations, torturer, traiter violemment toute la population en se justifiant par la lutte contre le terrorisme. Quant à la lutte de maquisards du FIS, elle a très vite été circonscrite même si la guerre civile a continué comme mode de gestion de la société par le pouvoir, pour empêcher les grèves, les manifestations, pour faire pression sur toute la population. Pour punir les régions qui avaient voté FIS, le régime a laissé les terroristes écumer les villages, rançonner, enlever, violer, torturer. Pouvoir comme islamistes ont montré qu’ils étaient d’abord et avant tout des ennemis des classes populaires mais celles-ci étaient désarmées et prises entre deux feux.

4-19-4 Quelles perspectives pour la jeunesse révoltée et pour le peuple travailleur
Aujourd’hui, alors que la guerre civile semble pouvoir durer indéfiniment, quelques grèves comme celle des parapétroliers sont le signal que la guerre civile n’a pas éteint la résistance et la révolte des classes populaires. La guerre civile n’a été qu’une rémission pour le pouvoir face à la haine et à la révolte. La durée de cette guerre civile elle même montre que le pouvoir, s’il peut vaincre militairement les islamistes, ne voit pas comment gérer la situation sociale explosive. Il y a même un risque que la terreur, à la fois celle des tueurs du pouvoir et des terroristes, ne suffise plus à empêcher l’explosion sociale.
Pour satisfaire ses mandants impérialistes et bénéficier des investissements des financiers, la classe dirigeante algérienne doit mettre son économie aux normes du marché. Cela veut dire licencier et encore licencier. Cela veut dire accroître l’exploitation aussi. Avec comme résultat évident l’augmentation de la misère, pourtant déjà insupportable. La classe dirigeante sait que dans ces conditions elle marche sur un fil. Une secousse un peu trop forte peut la faire chuter.
Cette secousse, seule la classe ouvrière peut la donner. En 88, les forces bourgeoises ont réussi à empêcher la jonction de la jeunesse révoltée et de la classe ouvrière. Depuis, bien des illusions sont tombées. Toutes les forces qui avaient servi à canaliser les travailleurs ont beaucoup perdu de leur crédit. Mais cela ne remplace pas la nécessité d’une force défendant véritablement les intérêts politiques et sociaux des travailleurs.
On ne fera pas l’économie de la construction d’un parti révolutionnaire défendant une perspective véritablement du côté des masses populaires c’est-à-dire communiste et internationaliste.

4-19-5 La classe ouvrière : une force sociale
qui peut renverser dictateurs et profiteurs
Pour réaliser les aspirations du peuple, faire céder la dictature, s’attaquer aux exploiteurs algériens comme impérialistes, existe-t-il une force sociale ayant une force suffisante, capable de s’unir, de se mobiliser, de prendre la direction de la lutte sans la perdre. Nous répondons oui, cette force existe : c’est la classe ouvrière. Même si elle ne dispose aujourd’hui d’aucune organisation lui permettant de s’exprimer de façon indépendante du pouvoir, de façon indépendante des forces bourgeoises qui gouvernent ou sont dans l’opposition, elle est potentiellement celle qui a la capacité de changer la société en Algérie. Tous ceux qui luttent et veulent renverser la dictature ont intérêt à la comprendre et à agir en conséquence.

L’Algérie est un pays où la population urbaine a cru dans des proportions impressionnantes en quelques années (50 % de la population en 87 contre seulement 25 % en 1954) en même temps qu’une très importante industrialisation à partir des années 70 (près de 30% de la population qui travaille dans l’industrie et produit 50% du produit intérieur à comparer à 25 % de la population qui travaille dans l’industrie et produit 25 % des richesses en France). La force capable de donner une issue au peuple algérien existe, c’est la classe ouvrière. Bien sûr personne n’en parle. Aucun grand parti politique ne parle en son nom. Le journal “ la Nation ” du 10 septembre 1996 écrit même : “ En Algérie, les conflits sociaux n’occupent que très rarement le devant de la scène. (..) Pourtant, au delà de la crise politique, le pays est (aussi) confronté à une grave fracture sociale. Mais celle-ci est masquée par le lancinant problème de la survie au quotidien face à une violence et à un terrorisme aveugles, le plus souvent sans visage. ” Et pourtant la classe ouvrière n’a pas été une grande silencieuse ces dernières années. Elle s’est battue avec courage et détermination, montrant dynamisme et solidarité mais montrant aussi l’absence d’un parti qui soit à elle, qui développe ses propres perspectives politiques. Avec le multipartisme, de nombreux partis bourgeois sont apparus pour offrir leurs services à la classe dirigeante, aucun parti ouvrier. En 1988, la classe ouvrière a perdu une bataille. Elle n’a su ou pas pu profiter d’une crise sociale qu’elle avait elle-même ouverte par ses luttes mais le pouvoir n’a pas eu la force non plus d’en finir avec elle, de la mettre à genoux. Les luttes ouvrières qui ont continué à se développer l’ont montré. C’est toujours la force sociale la plus importante du pays. C’est d’elle que dépend le seul avenir positif possible pour le peuple algérien.
C’est en 1980 que la population urbaine passe le cap des 50 % de la population algérienne.
La décennie 70 a connu un développement considérable des emplois ouvriers dans le secteur industriel. La part de l’industrie et du bâtiment dans l’emploi global passe de 21% en 1967 à 37% en 1983. En ne comptant pas les ouvriers agricoles, et les travailleurs des services, le nombre d’ouvriers passe de 240 000 en 1969 à 1 100 000 en 83 (de 13 à 30 % de la population occupée) puis 1 363 000 en 1983. En 1975, 24,1% de la population active travaillent dans l’industrie et cette proportion ne cesse de croître malgré les licenciements atteignant en 1995 31,3 % de la population active. A cette date, les agriculteurs n’en représentent plus que 22,3 %. Classe ouvrière, prolétariat agricole et travailleurs des services constituent à partir des années 80 l’essentiel de la population d’Algérie, une force sociale considérable.
De 1966 à 77, les emplois urbains dans l’industrie et le bâtiment ont été multipliés par 2,5 alors que la population ne l’était que par 1,7. Et le salariat ne cessera plus de grandir jusqu’à atteindre aujourd’hui 76 % de la population urbaine. Des villes naissent même de créations industrielles : Drâa ben Khedda en Kabylie du textile, Aïn el Kebira de la mécanique, Hassi Messaoud et Hassi R’mel du pétrole et du gaz.
Le nombre d’ouvriers de l’industrie est le reflet de cette apparition d’un nouveau prolétariat : 32 500 ouvriers en 1954, 700 000 en 1979, un million en 1988 et aujourd’hui malgré les licenciements plus d’un million en comptant le secteur privé.
Ce n’est pas seulement le nombre de travailleurs qui importe mais également la concentration de ce prolétariat industriel. En 1969, il y avait au total 6 entreprises de plus de 1000 salariés. Elles sont 119 en 1985.
Le secteur dominant, qui était celui de l’alimentation, du textile, du bâtiment et des transports, est devenu celui des industries hydrocarbures mais aussi sidérurgie, métallurgie, mécanique,... La consommation électrique de la grande industrie montre ce mouvement les anciennes centrales hydrauliques héritées du colonialisme ne comptent plus que pour 9 % de la production électrique du pays !
Dans ce pays à l’origine très sous-développé, se constitue une industrie ultra moderne et très concentrée avec de grands complexes industriels dans la sidérurgie, la chimie, la métallurgie
- complexe sidérurgique d’El Hadjar qui en 1977 emploie déjà 8000 travailleurs et produit 2,2 millions de tonnes. Hauts fourneaux, sidérurgie et aciéries sont concentrés à El Hadjar en 1969. Le pôle sidérurgique et centre phosphatier d’Annaba emploie déjà 18 400 travailleurs en 1977 et aujourd’hui 27 000 salariés en une trentaine d’unités.
- usines pétrolifères de Arzew et Skikda qui exportent en 1976 vingt milliards de mètres cube de gaz et produisent un million de tonnes d’engrais. Ces secteurs représentent 14 000 travailleurs à Arzew et 10 000 à Skikda
- cimenterie de Sour el Ghozlane qui a multiplié par 7 sa production de ciment par rapport à l’époque coloniale.
- industrie lourde métallurgique, mécanique et électrique avec les grandes entreprises Sonacome, SN Métal, SNS et Sonelec.
- complexe de véhicules industriels de Rouiba hérité de Berliet, qui produit déjà 6000 véhicules par an en 1977. Rouiba produit dès 1979 79% des cars du pays, 32% des camions et l’essentiel des tracteurs. Le complexe de Rouiba-Reghaia dont la zone industrielle emploie 14 000 travailleurs en 1978 ira jusqu’à représenter un regroupement de plus de 30 000 ouvriers dans une centaine d’unités de production une force sociale importante et concentrée. A 30 km d’Alger, les travailleurs de Rouiba vont faire parler d’eux en menant les luttes les plus importantes politiquement et tout particulièrement en déclenchant la révolte d’octobre 1988.
- complexe textile d’Oran, tanneries de Rouiba et Jijel, filatures et tissages de laine de l’est, soieries de l’ouest, textiles industriels de Béjaia, etc...
- les industries d’Alger avec les zones de El Harrach, Oued Smar, regroupent 80 000 travailleurs..
La politique méthodique et centralisée appelée "industrie industrialisante" tient en quelques chiffres : les investissements industriels nationaux passent de 3,2 milliards de dinars par an dans la période 67-69 à 29,8 milliards de dinars par an en 79 et 35 milliards de 1979 à 84. En 1995, en pleine crise, le PIB de l’Algérie représente d’après "L’Etat du monde" 46 milliards de dollars soit l’équivalent du total du Maroc et de la Tunisie !

"Le travailleur est la force sociale de la révolution" déclarait la charte nationale qui proclamait également "l’identification des intérêts des travailleurs et de l’état révolutionnaire". Un des éléments clefs de la "gestion socialiste des entreprises" est le syndicat unique l’UGTA, conçu par le pouvoir comme co-responsable de la gestion, en fait courroie de transmission à la fois des dirigeants de l’entreprise et de l’état. La loi 88-28 régissant le droit syndical dicte : “ l’UGTA a pour rôle d’organiser et de mobiliser l’ensemble des travailleurs autour des tâches de développement et de veiller à l’élévation constante de leur niveau social, culturel et politique en vue de les rendre aptes à accomplir les tâches de l’édification socialiste. ” Cela signifie que les travailleurs n’ont pas le droit à un syndicat indépendant du pouvoir et des directions d’usine.
La constitution de novembre stipule que "dans le secteur privé le droit de grève est reconnu" mais "réglementé par la loi" et ne dit rien du droit de grève dans le secteur "socialiste" majoritaire. Ce qui veut dire que la grève est toujours interdite de fait. Et le code du travail réprime sévèrement "les atteintes à la liberté du travail". En fait, la courbe des grèves suit exactement la même courbe dans les deux secteurs. Elle est plus liée à la situation des salaires et au moral des travailleurs qu’à la "nouvelle législation". Ainsi, il y a une très nette montée en 1977 (521 grèves contre 146 en 1972, 70 grèves en 1969, et 33 en 1964).
Quant au syndicat, on l’a dit, la charte de 1976 déclare "l’UGTA est partie prenante du pouvoir". On ne peut mieux dire. Cela ne veut pas dire que les travailleurs sont représentés au sommet mais que les travailleurs ont des mouchards parmi eux !

4-19-6 La classe ouvrière d’Algérie mène des combats

1977
En mai, les dockers sont en grève, se battent avec la police anti-émeutes. C’est une véritable bataille rangée. Il y a eu des morts. C’est en tout cas ce qui se dit dans la classe ouvrière car aucun média ne parle de ce mouvement. Résultat : partant d’Alger, le mouvement s’étend à l’ensemble des ports.
En juin, se déclenche la grève qui va servir d’exemple dans le milieu ouvrier celle des ouvriers sidérurgistes de SNS ex-Acilor d’Oran. La colère est telle que les ouvriers ne prennent même pas le temps de rédiger un cahier de revendications. Ils sont en grève, un point c’est tout.
Les grèves ouvrières prennent rapidement de l’extension, touchant pour la première fois le secteur des transports, des cheminots aux dockers, secteur jusque là considéré comme privilégié.
Fin juillet, se déclenche une grève des cheminots spontanée et qui s’étend au pays. Les rapports syndicaux reconnaissent avoir été surpris et avoir tenté de convaincre, sans succès, les travailleurs de reprendre leur poste. UGTA d’Oran  : "les travailleurs ne voulaient rien savoir". "Nous avons essayé une fois de plus d’amener les travailleurs à la reprise du travail. Mais malgré cela, ils restèrent sur leur position." Deux délégués élus de la SNTF- cheminots, sont licenciés sans recevoir le moindre soutien de leur syndicat, l’UGTA.
Face aux cheminots en grève, le pouvoir fait donner les gendarmes pour les forcer à reprendre le travail. De nouveau, toute la classe ouvrière du pays en parle, pas les médias.
De plus, les cheminots donnent des idées à de nombreuses autres entreprises et les grèves commencent à se multiplier : SN Métal (constructions métalliques), docks d’Alger, SNS (sidérurgie).
Violente bataille rangée opposant les forces de l’ordre aux dockers algérois qui tentaient d’occuper la rue.
Le 24 août, la réunion du FLN et de l’UGTA affirme notamment "la simultanéité de ces conflits montre clairement que le Parti et la centrale syndicale se sont retrouvés devant le fait accompli". Bel aveu d’impuissance des forces anti-ouvrières au pouvoir !
C’est seulement le 27 août que "El Moudjahid" rompt le silence sur les grèves, apprenant ainsi aux lecteurs que la direction du FLN et de l’UGTA, parti et syndicat uniques, se sont préoccupés "des conflits que viennent de connaître certains secteurs". "Révolution et travail", la revue de l’UGTA, le 5 septembre écrit que ce n’est pas de la faute des travailleurs s’ils ont été entraînés dans la grève, c’est dû à de mauvais gestionnaires.
Mais, tout n’est pas réglé pour autant. Et le 24 septembre le président Boumediene qui assiste à une réunion de la direction nationale de l’UGTA, prononce un discours diffusé par les médias dans lequel il traite les travailleurs d’"ingrats" et d’"enfants" quand ils se mettent en grève. En même temps, il rejette tous les problèmes sur le dos de la bureaucratie syndicale traitée d’incompétente. En fait, il annonce une augmentation générale des salaires. Devant la grève se généralisant de mai à juillet et touchant l’ensemble des services publics, le pouvoir a reculé.
Cette flambée de grèves essentiellement sur les salaires (dans l’année 521 grèves sans compter 626 mouvements catalogués "malaises ouvriers" !), qui touche à la fois le public et le privé et concerne tout le pays, va contraindre l’UGTA à un changement d’attitude vis à vis des revendications des travailleurs, tâchant d’apparaître comme intermédiaire et conciliateur mais en vain, en 1977-78, l’UGTA complètement discréditée, paye le prix d’années d’étouffement des revendications ouvrières.
En 1977, un cinquième des grèves a lieu du fait du retard ou du non paiement des salaires. Ils obtiennent en grande partie gain de cause puisque pendant trois ans ce motif de grève n’est plus cité.
L’année 1977 aura été celle des luttes ouvrières et cette nouvelle force correspond aussi à un important accroissement numérique des effectifs des travailleurs : le nombre d’emplois dans l’industrie, le bâtiment, les services et le secteur public a progressé de
2 130 000 en 1966 à 3 575 000 en 1977.
"El Moudjahid" du 17 décembre dénonce les "relents de syndicalisme de papa (de l’époque coloniale), c’est-à-dire revendicatif, voire oppositionnel qui se manifeste au sein de l’UGTA".


1980
Nouvelle hausse spectaculaire des grèves avec 1562 conflits recensés officiellement dont 922 grèves effectives. 110.000 travailleurs seront en grève cette année là.
Grève à la SNS El Hadjar (sidérurgie) avec piquets de grèves, collectif de grève et campagne d’explication au public de la grève par tracts
En mars-avril, c’est le "printemps berbère" les régions de petite et grande Kabylie sont secouées par des manifestations populaires. L’intervention violente et provocatrice de la police les font dégénérer en émeutes. Beaucoup plus qu’une manifestation de régionalisme, ce mouvement est le résultat d’un ras le bol social. Les manifestations ont débuté par les étudiants de Tizi Ouzou en mars-avril qui ont manifesté, occupé la faculté puis été dispersés par les forces de l’ordre. Ils ont été suivis par les ouvriers en grève dans différentes entreprises de la région (textiles Sonitex de Drâ Ben Khedda, électronique Sonelec de Oued Aïssi, etc...). Avec les étudiants, les ouvriers de SONELEC en grève sont attaqués par les forces de l’ordre avec violence. La région est bouclée. Il est significatif d’ailleurs que par la suite, d’autres manifestations du même type aient eu lieu dans d’autres régions du pays Guelma, Skikda, Biskra, Oran,...
Le 10 mars 1980, l’université de Tizi-Ouzou a invité l’écrivain Mouloud Mammeri à tenir une conférence sur la poésie kabyle ancienne. Le FLN interdit cette conférence. L’interdiction est vécue comme une provocation. Le lendemain une manifestation est organisée pour dire non à l’arbitraire, première du genre de l’histoire de l’Algérie indépendante. Le pouvoir laisse faire. Cette effervescence à Tizi-Ouzou est au centre de tous les débats et de toutes les discussions dans les universités du pays. Les étudiants de l’Institut National des Hydrocarbures (INH) près d’Alger diffusent une déclaration de soutien à la marche de Tizi-Ouzou.
Le 20 mars, Kamel Belkacem alors rédacteur en chef à El Moudjahid, le quotidien du FLN, déclare : “ Le développement de la culture berbère est incompatible avec les valeurs arabo-islamiques et l’indépendance culturelle ”.
Le 24 mars, About Arezki, un syndicaliste et militant de la cause berbère est arrêté. Quatre jours après cette arrestation, le 28 mars les étudiants de l’INH tentent de se rassembler devant le siège du FLN à Alger. Le rassemblement est empêché par la police. Les universités D’Alger, Tizi-Ouzou, les lycées de Kabylie entrent en contestation. Une manifestation est organisée à Alger, le 7 avril.
Face à cette mobilisation, les cellules du FLN lancent des messages de condamnation des manifestants, en demandant des sanctions exemplaires contres les organisateurs des marches. Le 11 avril, un gala de Ferhat M’henni, chanteur et partisan de l’autonomie kabyle, à Béjaïa est interdit.
Les animateurs du mouvement appellent à une grève générale pour le 16 avril à Tizi-Ouzou, Béjaïa et Alger. Ferhat est arrêté le lendemain. Dans la nuit du 19 avril les CRS envahissent la cité universitaire de Tizi-Ouzou faisant des centaines de blessés. Une rumeur de trente deux morts, le lendemain, a fait le tour d’Algérie.
Les 25 et 26 avril, la ville se couvre de barricades, et les symboles du pouvoir comme le siège du parti sont attaqués. L’armée fait intervenir chars d’assaut et hélicoptères pour rétablir son ordre, et le régime est contraint à faire quelques concessions démocratiques, comme la création de chaires de langue berbère
Devant un mouvement ouvrier et populaire montant, même s’il est encore embryonnaire, avec Chadli en mai 1980, la bourgeoisie et l’Etat choisissent de sacrifier les apparences démocratiques et de laisser les pleins pouvoirs à l’armée pour rétablir l’ordre. Le FLN décrète une remise en ordre du parti unique intitulée : "unité de pensée" et donne consigne aux fonctionnaires et à la police de ne pas craindre de réprimer les luttes de la classe ouvrière et des pauvres. C’est là que les militaires qui tortureront en 1988 ont commencé à se montrer ouvertement les généraux type Attalia, ce dernier aurait déclaré "donnez moi l’armée et je ferai un trou dans le ventre de chaque berbère".
Le 15 juin, jour de l’ouverture du congrès extraordinaire du FLN, le conflit de CVI Rouiba était une gifle pour l’état/parti

1985
Le plan pour faire payer la crise aux travailleurs bat son plein le gouvernement décide un nouveau barème ITS augmentation des impôts sur les salaires, multiplication des taxes (timbres, permis,...), étouffement des oeuvres sociales (cantines, colonies,...), blocage des salaires et compressions d’effectifs. La menace du chômage est un moyen permanent pour faire pression sur les salaires et sur le moral de la classe ouvrière.
Le premier janvier, le ministre décide la fermeture de la briqueterie de Béjaia avec envoi des travailleurs dans d’autres sites éloignés. Les travailleurs occupent pendant 38 jours une usine dont le courant est coupé et qui est entourée par les forces de l’ordre. Les travailleurs doivent évacuer l’usine le 7 février.
Avril, pendant six nuits consécutives, les habitants de la Casbah d’Alger ont affronté la police pour protester contre l’insalubrité des logements et le manque d’eau.
Au cours du mois de mai, les responsables du complexe Pelles et Grues (CPG) de Constantine décident d’organiser le travail en équipe. Une grève a lieu pour une prime d’équipe et se solde par le licenciement de 13 grévistes.
Du 5 au 7 juin, des incidents graves ont lieu à Ghardaïa (600 km au sud d’Alger) faisant deux morts et 56 blessés après une distribution contestée de terres. Cette lutte entre tribus est le résultat de l’accession à la propriété foncière au détriment de ceux qui travaillent la terre.
Fin octobre, mouvements dans les établissements scolaires de la région de Tizi Ouzou manifestations de lycéens et d’étudiants.
Fin août, première action terroriste du groupe intégriste Bouyali qui s’attaque aux militaires et aux gendarmes.
Le 31 octobre, à la suite d’échauffourées à la sortie du stade de Tizi Ouzou, généralisation des émeutes à toute la wilaya, manifestations qui réclament la libération de tous les prisonniers politiques, arrestations et condamnations de manifestants. Les 3 et 4 novembre, affrontements avec les forces de l’ordre. Un comité de coordination composé d’étudiants, de lycéens et de travailleurs appelle à 24 heures de grève qui est très suivie à Tizi Ouzou, devenue ville morte. Les commerces étaient fermés et les travailleurs des chantiers ont fait grève.

1986
Avec la crise, en particulier pour l’Algérie la crise de 1986 et la baisse brutale du prix des hydrocarbures (l’Algérie perd alors un tiers de ses ressources en trois mois), cette fuite en avant économique s’est trouvée brutalement stoppée. L’Algérie est dès lors soumise aux règles imposées aux vaincus. Les organismes internationaux de la dette, en particulier le FMI dictent leurs conditions pour le rééchelonnement de la dette, plan d’ajustement structurel, privatisation, augmentation de la productivité du travail, licenciements massifs, diminution des dépenses de l’état et chargent le pouvoir de se donner les moyens de l’imposer à la population. C’est seulement le 3 juin 1991 que l’Algérie obtiendra un rééchelonnement mais pour une durée de un an seulement. Rééchelonnement sans lequel le pays était en cessation de paiement. Mais pour le rééchelonnement suivant, les conditions deviennent draconiennes : le dinar doit dévaluer (en trois mois le dollar passe de 18,4 à 22,5 dinars), le gouvernement doit s’engager à modifier la loi sur les hydrocarbures et permettre l’accès des compagnies internationales aux champs pétrolifères déjà en exploitation (et plus seulement aux nouveaux gisements comme c’était le cas) et lever l’obligation pour les concessionnaires étrangers d’investir en Algérie. Et finalement, c’est seulement en juin 1992 que le FMI accorde un rééchelonnement ... pour 18 mois avec comme condition une nouvelle dévaluation du dinar, de 50 % ! Et cette fois, la dévaluation doit obligatoirement se répercuter en totalité sur les prix intérieurs !
Le service de la dette va représenter une part croissante : par rapport aux exportations c’est 8,9% en 1975 et 35,6% en 1985 et la dette passe de 4,63 milliards de dollars en 1975 à 18,26 milliards en 1985 et atteint la somme fabuleuse de 32,78 milliards en 1995... (statistiques de la Banque Mondiale)
Cependant, à partir du second trimestre de 1986, avec le choc pétrolier et la baisse des prix pétroliers qui fait perdre plus d’un tiers des ressources au pays en trois mois c’est l’irruption des effets concrets de la crise économique dans la vie quotidienne de la classe ouvrière, la dégradation de son niveau de vie et la menace du chômage prennent des aspects catastrophiques. Le slogan démagogique "pour une vie meilleure est très vite remis au tiroir, remplacé par "le travail et la rigueur pour garantir l’avenir". C’est le début d’une politique appelée ouvertement "politique d’austérité" avec 20% de compressions budgétaires, l’expulsion de 20 000 maliens et nigériens installés dans le sud saharien et travaillant dans l’agriculture et dans les services autour du secteur pétrolier. Pendant que les investissements dans le secteur d’état reculent, les dossiers d’entreprises privées acceptés se multiplient et reçoivent une aide de l’état qui ne va plus cesser de grandir d’année en année à partir de 86. Si les investissements baissent, les résultats des entreprises publiques de production s’accroissent. Le maître mot est gain de productivité
Des luttes ouvrières partielles et ponctuelles sont menées ici et là, de façon dispersée, malgré une répression féroce, qui finit souvent par des affrontements avec les forces de police et des émeutes.
En octobre-novembre, mouvement de contestation lycéen qui prend un caractère violent à Constantine le 5 novembre quand les CNS lâchent leurs chiens sur les jeunes, frappent, cassent des bras à coups de matraque et violent. Toute la ville entre en révolte durant trois jours, des jeunes chômeurs aux travailleurs. Bilan : dix morts et des centaines d’arrestations. Et la ville de Sétif est également touchée deux jours plus tard par le même type d’émeutes. La répression féroce donne un avant goût de celle des émeutes de 1988.

1987
Cette année, ce sont les luttes dans la jeunesse scolarisée qui montrent que la crise de la jeunesse s’est aggravée. L’avenir est bouché. De plus en plus de jeunes ne peuvent plus faire d’études et sont bloqués par une sélection accentuée. Le pouvoir a réduit les crédits à l’enseignement et les places. Les jeunes qui n’ont pas de diplômes sont de plus en plus réduits au chômage. Et cela marque toute la société dans un pays où les jeunes de moins de 20 ans sont la majorité.
La rentrée 87 est marquée par une grève quasi générale des étudiants contre la sélection à l’université, donnant naissance à une coordination nationale des comités étudiants. La radicalisation de la jeunesse scolaire va s’aggraver en 88.

1988 : l’explosion sociale
C’est la lutte des travailleurs de Saïda qui a révélé qu’en 88 le volcan social en était au stade de l’éruption. En Juin, Les travailleurs de l’entreprise de construction métallique (ECOMET) de Saïda rejettent la liste communale UGTA pour l’élection de leur section syndicale. La police interpelle un travailleur accusé d’être le meneur, les travailleurs débrayent. Leur camarade est libéré. Dans la même ville quelques jours plus tard en collaboration avec d’autres boites, ils se mettent en grève pour la revendication de l’augmentation du salaire minimum et de la retraite minimum, la lutte contre les licenciements et sanctions abusif et autoritaires.
Toujours dans la même ville et le même mois, à ETRAVA, une boite de 140 travailleurs, le personnel s’est mobilisé, formant un piquet de surveillance pour protéger l’emploi et leur unité menacée de dissolution. Le terrain occupé par cette unité était convoité par les autorités qui veulent en faire des lots à bâtir... La grève s’étendit à toute la zone industrielle et les grévistes marchèrent sur le centre ville où ils réussirent à imposer aux autorités locales une assemblée générale, pour y discuter publiquement de leurs revendications, notamment l’augmentation des salaires.
Au début du mois de juillet, les 10 000 travailleurs de CVI-Rouiba organisent leur première grève totale depuis la répression de la grève de 1982. Ils réclament le paiement de la prime de bénéfice. Ils sortent sur la route nationale et veulent marcher sur Rouiba. L’intervention de syndicalistes arrête le mouvement sur l’engagement de ceux-ci de réexaminer la situation financière de l’entreprise avec un expert-comptable.
En juillet-août, la répression et l’intimidation contre les ouvriers reprennent avec licenciements à l’ENEl (ex SONELEC) d’El Achour, Alger et également mises à pied pour une pétition sur les classifications et arrestation avec interrogatoire de plusieurs ouvriers. De même à l’ENPC (plastiques et caoutchouc) de Oued Smar, Alger.
Après Azazga, Ain Oussera, Fouka, beaucoup de manifestations ont lieu à travers tout le pays (Constantine, Oran, Jijel, Mostaganém, Arzew, la Kabylie etc...). C’est une vague de grèves qui commence à parcourir le pays en cette fin septembre. Un peu partout, le pouvoir répond par des arrestations d’ouvriers. La répression est dure.
En particulier, les mineurs d’Ouenza (à la frontière tunisienne) se sont opposés aux coupures d’eau. Alors qu’ils protestaient pacifiquement, ils ont subi l’attaque de la police. La manifestation s’est du coup transformée en émeute avec incendie des locaux des locaux de la mairie, du parti et du syndicat. La répression a été rapide et brutale. Il y eu des condamnations allant de deux à dix ans de prison.
Cette atmosphère de tension sociale permanente dura plusieurs mois.
La rentrée de septembre avait été particulièrement tendue du fait du scandale des détournements de fonds par des hauts responsables de l’Etat qui a circulé de bouche à oreille malgré le silence officiel. Le pouvoir sentait venir une menace grave, jamais connue auparavant, même en 1977 : celle d’une véritable explosion sociale. C’est pour répondre à cette situation que le 19 septembre, Chadli à prononcé un long discours, musclé Il s’en est pris à tout et à tous, rejetant sur d’autres la responsabilité de la situation que connaît le pays. Il s’est attaqué directement aux travailleurs. Annonçant sa volonté de poursuivre la même politique, les réformes en cours le président Chadli a sommé tous ceux qui n’approuvent pas sa politique et tous les "incapables", tous les "manipulés par l’étranger" de partir, de quitter le pays. Même les "émigrés" n’ont pas échappé à son courroux il leur a reproché de garder pour eux leurs devises et de ne pas suivre l’exemple de leurs voisins Marocains et Tunisiens qui, selon lui, rapatrient leurs économies. Ce discours télévisé a plutôt fait l’effet d’une provocation, dans la mesure où les maux dénoncés par Chadli était les conséquences de sa politique. Il n’a fait que jeter de l’huile sur le feu.
La rentrée était sérieusement tendue par effets cumulatif en raison de l’augmentation et des pénuries des produits de première nécessité, notamment la semoule produit de base pour 80% de la population, la flambée des prix, le manque d’eau potable etc... La jeunesse pauvre particulièrement frappée par le chômage a reçu le discours de Chadli comme une gifle. Le milieu universitaire était en lutte, contre la sélection à l’université, et la note éliminatoire, qui ne sont en réalité, que les conséquences de "l’autonomie" des universités qui est le premier pas vers la privatisation. A cela s’ajoutaient les conditions de vie dans les facs. Des milliers d’étudiants étaient sans chambres, etc...
Tout cela ronge et réveille en même temps un sentiment qui pousse à aller de l’avant et à occuper la rue. Les lycéens commencent à entrer en mouvement. La jeunesse désoeuvrée des quartiers pauvres est touchée.
A Air Algérie, le personnel au sol cesse aussi le travail les 17 et 18 septembre, conflit sur les conditions de travail suite à la mort d’un technicien électrocuté.
D’autres mouvements sociaux ont lieu à l’entreprise ENIEM (électroménager) de Tizi Ouzou ou dans d’autres villes de province comme Béjaia ou Annaba. Dans plusieurs villes ont lieu des manifestations contre les pénuries alimentaires. En fait on assiste à un ras le bol général de plus en plus prêt à déborder.
Dès lors une étincelle suffisait pour mettre le feu aux poudres, et cette étincelle allait venir de la classe ouvrière, de la grève des travailleurs de Rouiba. Le 24 septembre, les travailleurs de la carrosserie débraient et marchent collectivement sur le siège la prime de bénéfice n’a toujours pas été versée. Le 25, la grève s’étend à plus de 60% des travailleurs du complexe. Dans l’après-midi, les grévistes tentent une première sortie sur la route nationale mais les syndicalistes parviennent à nouveau à les convaincre de ne pas manifester dans la rue. A noter que pendant tout le conflit d’octobre, la politique des syndicalistes qui ont encore du poids, les plus "à gauche", ceux de la mouvance PAGS, sera de "ne pas sortir dans la rue pour éviter l’affrontement avec les forces de l’ordre". Les affrontements ne seront pas évités, ni les violences, mais les syndicalistes de l’UGTA et du PAGS auront réussi à empêcher que la classe ouvrière apparaisse comme la force sociale d’octobre et prennent la tête de la lutte.
Le 26, la grève est générale au CVI et les travailleurs organisent une marche ... à l’intérieur du complexe. Une assemblée générale des grévistes se tient en présence du secrétariat national de l’UGTA et de responsables locaux de l’état. La population de Rouiba organise pendant ce temps une manifestation de solidarité aux ouvriers de CVI.
Le 27, un rassemblement général des grévistes rejoint par les ouvriers des autres entreprises de la zone industrielle décide une marche sur Alger. Les travailleurs se heurtent aux brigades anti-émeutes qui les attendaient à la porte de l’usine. Il y a eu bagarre à coups de boulons et des ouvriers blessés. Le pays tout entier, en particulier les jeunes et les ouvriers, a suivi cet affrontement. Les grèves à Rouiba ont toujours eu un écho national quand Rouiba s’enrhume, le pays éternue !
D’autant que le mouvement des ouvriers de Rouiba a une tonalité inhabituelle. Ils ont rendu publique leur communication au président Chadli citée par le journal "La Croix" "nous te donnons huit jours pour décider avec ton gouvernement de nous accorder l’augmentation de salaire demandée. Nous arrêtons la grève pour une semaine. Dans huit jours, nous reprenons jusqu’à ce que tu cèdes." Les événements vont aller encore plus vite que ne le pensaient les ouvriers de Rouiba.
La grève à Rouiba a un écho important. Des grèves éclatèrent de nouveaux dans d’autres villes du pays et à Alger (EL Harrach, Oued Smar etc), avec en particulier celle des PTT le premier et le deux octobre débutant au centre de tri d’Alger-gare pour s’étendre aux principaux centres et bureaux de poste. Le gouvernement tente de désamorcer ce début de grève générale en annonçant des négociations avec le syndicat UGTA.
Le 4 octobre, l’UGTA sans jamais parler de grève, dit "soutenir les revendications des travailleurs tout en les mettant en garde contre les dépassements qui nuisent en dernier ressort aux travailleurs". Mais en même temps, le syndicat affirme son soutien aux réformes économiques du pouvoir. Toujours le même jeu.
Les travailleurs sont amenés à s’organiser eux-mêmes. Ainsi, la grève de la GSE qui débute le 6 octobre, est une grève autogérée par le collectif des travailleurs et marque une rupture par rapport au bureaucratisme syndical.
La vague de grèves ouvrières, qui s’annonce déjà comme la plus importante depuis 1981-1982, va entraîner la jeunesse pauvre et donner un nouveau caractère à la situation. Déjà le 3 octobre, les jeunes des lycées, marqués par le conflit de leurs pères et oncles à Rouiba, ont appelé à une grève pour soutenir la grève générale que tout le monde sent venir et pour descendre dans la rue. Les jeunes crient "vive Rouiba !" et "à bas la répression !"
Le matin du 4 octobre, les lycéens d’El Harrach sont sortis une nouvelle fois dans la rue et se sont heurtés aux policiers.
En effet, la soirée du 4, les jeunes de deux quartiers populaires d’Alger, Bab el Oued et Bachdjarah, ces fils d’ouvriers, ont pris le relais des travailleurs. Ils s’affrontent au dispositif policier qui use de gaz lacrymogènes. Les manifestants renversent des camions de l’Etat pour servir de barricades. Plusieurs manifestants sont arrêtés.
Dans la nuit du 5 au 6, c’est l’émeute violente à Alger. Les jeunes s’attaquent à l’administration, aux sièges du FLN et aux signes extérieurs de richesses voitures et magasins. Le lendemain matin, commence dans les rues d’Alger le soulèvement qui va se propager à tout le pays. Partout, les quartiers pauvres sont des centres de la révolte des jeunes. Ils se rassemblent, manifestent aux cris de "Chadli assassin !" et "FLN au musée !" Les forces de l’ordre sont encore absente : les CNS (équivalent algérien des CRS) ont complètement quitté Bab el Oued et le centre ville d’Alger. Les jeunes sont seuls dans les rues. Beaucoup n’ont que 12 ans. Les bâtiments d’Alger ont flambé. A l’image des palestiniens, c’est la révolte des pierres de la jeunesse algérienne.
A ce stade, il est clair pour tous qu’il s’agit d’un débordement du mécontentement social. Même la presse française parle de "débordement d’un ras le bol social" ou de "vague d’agitation sociale". Plus tard, on voudra faire croire que tout le mouvement n’avait été qu’une manipulation des intégristes, ce qui est faux. "Le Monde" titre encore le 6 octobre "violentes manifestations à Alger sur fond de mots d’ordre de grève". Et “ Le Parisien ” écrit que la préoccupation principale des jeunes qui manifestent est la hausse du coût de la vie et rappelle lui aussi le lien entre les manifestations et la grève générale qui monte dans le pays. Aucun journal en France ni en Algérie ne parle alors même d’intégristes !
Le matin du 6, les batailles de rues reprennent au centre-ville vers 10H du matin. Les CNS assistés par des militants FLN portant un brassard vert arrêtent les jeunes dans la rue et les bastonnent. La police commence à tirer sur les manifestants et donne un avant goût du bain de sang qui va suivre.
L’armée occupe la capitale. Positionnée aux principaux carrefours avec des chars, elle commence à tirer sur la foule faisant déjà de nombreuses victimes. Le FLN déclare "l’ordre sera maintenu sans faille ni faiblesse". Chadli décrète l’état de siège. Mais les manifestations continuent. Des barricades sont dressées. L’armée tire sur des manifestants qui le plus souvent ont 12 à 15 ans.
Le 7 octobre, l’émeute gagne Oran. Sur le même modèle qu’à Alger. L’armée tire. Toujours le 7 octobre, les jeunes de Blida cassent le palais de justice. L’armée intervient, braque les chars sur les émeutiers qui ripostent à coups de pierres.
Le 7, a lieu à Alger la première manifestation intégriste 6000 à 8000 manifestants dans le quartier de Belcourt. Sortant de la prière derrière les imams dont Ali Belhadj, les manifestants réclament les corps des victimes. Les imams essaient plusieurs fois de disperser les manifestants car ils ne veulent pas se confronter à la répression. ils sont finalement contraints d’organiser un grand meeting au stade de 20 août et ensuite, à nouveau, ils n’obtiennent pas la dispersion des manifestants sur lesquels l’armée tire en début de soirée. Les intégristes n’ont pas organisé la révolte mais ils essaient de la récupérer politiquement. Ils ne sont toujours pas à la tête du mouvement en même temps qu’à Belcourt d’autres manifestations ont lieu, sans connotation religieuse, dans les banlieues d’Alger. Ainsi, une manifestation contre la mort d’un enfant de 11 ans se confronte aux forces de l’ordre aux cris de "oui à la justice sociale, non à l’oppression".
C’est seulement à partir du 8 octobre qu’il apparaît que les intégristes sont la seule force politique à se revendiquer directement des jeunes émeutiers. Le Figaro du 10 octobre relève "les hésitations de la classe politique" et le journal français ne cache pas sa sympathie pour le président algérien en train de massacrer son peuple et sa jeunesse : "le président algérien est un homme pondéré et pugnace".
Le libéral bourgeois berbère Aït Ahmed, dirigeant du FFS, loin de se revendiquer de cette révolte et des jeunes émeutiers déclare dans une interview à Libération du 10 octobre "je n’ai qu’un souhait :que les manifestations et les mouvements de solidarité se développent de manière pacifique." Pourtant quand il dit cela l’affrontement violent entre les émeutiers et les forces de l’ordre a lieu tous les jours depuis une semaine ! Il est loin donc de choisir le camp des jeunes révoltés puisqu’il regrette les violences d’où qu’elles viennent ! Aït Ahmed se pose en homme politique de rechange pour le pouvoir, en conciliateur comme il le dit au "Quotidien de Paris" : entre la population pauvre et l’armée. Lui aussi confirme "je ne crois pas que les islamistes aient joué un grand rôle. Cela fait partie de la politique de mystification de l’opinion internationale" (Figaro du 10 octobre) mais il ne propose nullement d’autres perspectives au mouvement que les intégristes. Son discours modéré comme celui de tous les "démocrates" est à comparer à celui d’une autre modéré mais pro-intégriste, l’ancien président Ben Bella qui affirme dans une revue française  : "c’est une révolution". Les "démocrates" style Aït Ahmed ne veulent pas d’une révolution et ne risquent pas de la voir même si elle tonne à leurs fenêtres ! S’il se pose en conciliateur, il n’est en tout cas pas capable de réconcilier les combattants. Tout au plus peut il pousser ses militants du FFS à freiner les luttes en Kabylie. Et là, tous les arguments sont bons "quand vous luttiez en Kabylie, où étaient-ils, tous ces manifestants ?"
Le 8, l’intifada des jeunes a gagné la majeure partie du pays. Alors que l’ensemble de la presse et de la télé essaie de faire croire que le calme est revenu à Alger, les tirs de policiers en uniforme ou en civil et de militaires continuent à Bab el Oued, à El Harrach, tuant de nombreux enfants. A la tombée de la nuit, l’armée tire sur des attroupements de jeunes dans la capitale faisant 62 morts. A 23 H, le ministre de l’intérieur intervient à la télé, reconnait la dimension nationale de la révolte et appelle le peuple à aider au retour au calme. Calme qui est finalement revenu à Alger le 10, sous le coup de la répression militaire ainsi qu’à Oran mais les villes de province les unes après les autres sont gagnées par l’agitation Tiaret, Mostaganem, Chlef, Blida, Annaba.
La nouvelle que l’armée a fait de véritables cartons à la mitrailleuse sur des foules désarmée se propage. Les bilans sont multiples mais on commence à parler de centaines de morts.
Hubert Védrine, porte parole de la présidence française, c’est-à-dire de Mitterrand ne prononce pas un mot pour dénoncer le pouvoir algérien mais parle de "l’extrême attention de la France" ... Il faudrait parler de l’attention que le gouvernement porte aux affaires des sociétés françaises en Algérie, affaires florissantes d’après “ le Monde ”. Et aussi de l’aide du gouvernement français à la dictature algérienne, alors qu’il vient encore de lui envoyer une aide financière et des armements dont des hélicoptères de combat.
Discours télévisé de Chadli le bla-bla habituel, comme si rien ne s’était passé de dramatique dans le pays. Il annonce un référendum sur un projet de modification de la Constitution, comme si c’est de cette revendication que le mouvement était porteur ! Il demande : "à qui profitent ces émeutes ?" Mais pour la population ce qui est évident, c’est qui les a provoqué le blocage des salaires et la hausse des prix. C’est Chadli.
L’après-midi, l’armée tire sur une manifestation intégriste dans le centre d’Alger.
A partir du 11 octobre, la répression devient massive à Alger et dans l’algérois, faisant des centaines de victimes.
C’est une répression sauvage dans les quartiers "la Montagne" et "Beldjerah", deux quartiers populaires, l’armée fait un massacre, tirant dans les murs des maisons. Les paras, la sécurité militaire arrêtent n’importe qui, dans les rues, tabassent, tirent sans sommation, violent. Des milliers de jeunes sont systématiquement torturés dans les casernes, dans des camps d’internement de fortune, dans les commissariats.
Le 11 octobre, grève à Béjaïa car une personne a été scandaleusement arrêtée.
A Oran, des gens sont parqués à la base de Mers El Kébir et massacrés à la baïonnette.
Les exemples de répression aveugle sont innombrables mais elle n’est pas si aveugle que cela : elle frappe les pauvres qui ont un moment fait peur à la classe dirigeante et menacé le pouvoir en place. C’est cela qui ne se pardonne pas. C’est ce qui justifie à leurs yeux le bain de sang. Il faut que les masses populaires gardent un souvenir apeuré des journées où le pouvoir a été bousculé, inquiété. Finalement l’ordre en place a tenu. Le FLN, en tant que parti politique, sera effectivement écarté du pouvoir comme le réclamaient les manifestants qui scandaient "FLN au musée", mais ils criaient aussi "Chadli assassin" ce qui s’adressait tout aussi bien à toute la clique des généraux qui mitraillait le peuple. Mais la dictature militaire, elle, restera en place, de même que les profiteurs, ceux qui gagnent à faire monter le prix des produits de première nécessité, de même les dirigeants qui licencient.
Des travailleurs étaient descendus dans la rue. Mais les usines ne sont pas sorties. La classe ouvrière n’a pas occupé la rue. Pourtant on a vu dans les quartiers ouvriers qu’elle était solidaire des jeunes émeutiers.
La classe ouvrière était prête à se battre dans la rue avec la population pauvre et la jeunesse. Elle en a été dissuadée fortement par les seules organisations qui existaient en son sein. C’étaient des forces politiquement et socialement bourgeoises comme le PAGS, le FFS et l’UGTA. Tout ce qui va suivre, toutes les souffrances que connaît aujourd’hui le peuple algérien découlent de cet échec de 88, y compris le succès de la démagogie des intégristes, le terrorisme d’état et le terrorisme intégriste. Quand on commence la révolution, il faut aller jusqu’au bout disait déjà le révolutionnaire français Saint Just.
L’ordre l’a finalement emporté. Le journal français l’Evénement titre : “ la révolution massacrée ”. Bilan des massacres pendant et de la répression aveugle après les émeutes : 600 à 1000 morts. On ne saura jamais le chiffre exact car à partir d’octobre, bien des jeunes ont "disparu", ont été arrêtés, on ne sait où ni par qui.
Des mobilisations ont lieu pour réclamer leur libération et la fin de la torture. Ainsi à Aïn Benian, plus de 1300 personnes ont assisté à un meeting où des jeunes dénonçaient les viols subis au camp de Sidi Fredj. A Tiaret, une pétition signée massivement contre la torture est portée par une délégation de 200 personnes alors que les manifestations sont interdites. Le 30 octobre un meeting des femmes contre la torture à Alger a lieu au cinéma "l’Afrique". Les comptes rendus des présents sont un réquisitoire impressionnant contre les horreurs commises par l’armée. Le parallèle y est fait entre les tortures de l’armée algérienne et celles de l’armée d’occupation coloniale française pendant la guerre d’Algérie (d’ailleurs certains officiers de la répression comme le général Nezzar étaient d’anciens tortureurs de l’armée coloniale française avant d’être récupérés par l’armée de Boumédiene). A noter que toutes ces manifestations contre la répression, quand elles sont organisées par des militants le sont par les partis ou groupes laïcs et non par les intégristes. Dans la réalité, ceux-ci sont loin d’être les seuls à s’activer dans les quartiers populaires. Mais eux comme le pouvoir et les médias vont se charger de faire croire que tout ce qui bouge en particulier dans les quartiers pauvres d’Alger est intégriste.
La répression violente des jeunes et des quartiers populaires, où les forces armées ont déchaîné non seulement une lutte pour faire régner l’ordre mais une véritable haine a détruit le mythe de l’ANP, l’"armée populaire", celle issue de la "révolution nationale", celle des "héros de la lutte de libération nationale", des "martyrs" ! Pour faire face, Chadli annonce la libération provisoires de toutes les personnes arrêtées et la fin de la torture. Il s’agit surtout pour lui d’éviter que la lutte contre le caractère policier de l’intervention de l’armée ne devienne le point central de l’intervention populaire et ouvrière qui continue de se développer. Le plus impressionnant, en effet, c’est que malgré la répression, alors que les tanks quadrillent encore les rues, la vague de la grève générale ouvrière continue et continuera pendant deux mois ! Et cela sans organisation, sans coordination, sans information même, puisque les médias ne parlent des grèves que pour annoncer leur fin. Bien sûr, c’est "El Moudjahid" qui est le spécialiste des reprises du travail au point d’en faire un titre spécial de ces colonnes. Seulement on peut constater que malgré des numéros qui recensent 10 ou 15 reprises, il y en a encore autant le lendemain ! La vérité est dure à cacher. Et il est exacte que les mouvements se cherchent, vont et viennent. Tantôt l’entreprise fonctionne, tantôt elle arrête. Souvent, les ouvriers font reculer leurs directeurs, leurs patrons. La classe ouvrière est une force qui est crainte. Les motifs les salaires (leur augmentation ou les salaires impayés), le comportement dictatorial des dirigeants d’entreprise, le changement d’équipes syndicales imposées ou trop compromises. Quant aux objectifs politiques que pourrait se donner ce mouvement ouvrier d’une force considérable, ce problème n’a été posé par aucune organisation.
Loin d’aider à organiser les luttes, l’UGTA a mis tout son poids dans la balance pour que les travailleurs ne descendent pas dans la rue, ne se joignent pas aux jeunes, n’unissent pas leurs luttes, ne remettent pas en question le pouvoir comme la situation le rendait possible, comme elle le nécessitait.
Le secrétaire général de l’UGTA expliquait dans un article de presse en 1994 le rôle de son syndicat en 88 et dont il était fier : "le pays est resté debout parce que l’UGTA était sur le terrain." Benhamouda rappelait ainsi au pouvoir que sans l’UGTA et son rôle de pompier, la classe ouvrière menaçait le pouvoir...
Quant au PAGS, influent dans le syndicat, ayant des militants ouvriers nombreux et ayant des responsabilités syndicales, ayant souvent gagné du crédit dans les mouvements des années précédentes, il n’a nullement cherché à mener une politique se démarquant de celle des dirigeants de l’UGTA. S’il subit durement la répression, il n’offre au mouvement aucune perspective. Dans la vague de grèves, il temporise, se prononce contre certaines grèves. Dès l’ouverture démocratique, il dit qu’il "ne faut pas entraver la bonne marche" de la démocratisation. Il ne se présente nullement comme une opposition radicale au pouvoir dictatorial des militaires qui vient de massacrer et torturer la jeunesse pauvre ! Les islamistes sauront se saisir de ce vide pour jouer démagogiquement ce rôle.
Loin d’être une opposition radicale au FLN et au pouvoir conspué par les jeunes, le PAGS envoie encore un message de soutien au congrès du FLN qui se tient le 17 novembre 88 il propose au FLN l’unité d’action pour établir la démocratie. une manière de montrer qu’une fois de plus, c’est au pouvoir que le PAGS offre ses services.
Le 5 novembre, le PAGS diffuse ses propositions intitulées :"pour la démocratisation de la vie nationale", dans lesquelles il précise qu’il est "pour la voie des solutions justes et l’instauration d’un climat social constructif", "faire avancer les formes pacifiques de lutte et de solution des problèmes", "la tâche patriotique immédiate, c’est la démocratisation de la vie politique." Ce n’est pas les revendications sociales et encore moins un programme de lutte ! C’est les mêmes illusions que le PAGS essaie de réintroduire après que le massacre ait dévoilé la vraie nature du pouvoir : une dictature violemment anti-ouvrière. Le PAGS parle de "recréer un climat de confiance entre le peuple et l’armée", "favoriser le brassage armée/peuple", et surtout ouvrir les voies du pouvoir aux partis à l’aide du multipartisme.
Le PAGS qui s’intitule fièrement "parti des ouvriers et des paysans" distribue des tracts intitulés "appel au calme" alors que les grèves continuent dans les entreprises. Alors que le sang des pauvres sèche encore sur les pavés, il appelle à la réconciliation avec les militaires. dans quelques mois, il ira jusqu’à appeler à voter pour la constitution du 23 février 89 et finalement par soutenir le coup d’état militaire de 92. Oui, les ouvriers et les paysans d’Algérie n’ont pas de parti et en tout cas pas le PAGS !
Le 9 novembre, un nouveau gouvernement est formé et le PAGS lui apporte son soutien public : “ après la constitution du nouveau gouvernement et la publication de son programme : soutenir le programme, s’unir et agir pour l’appliquer ”. “ Ces mesures répondent en partie à l’attente des travailleurs, des jeunes des masses populaires dont les manifestations d’octobre ont traduit le profond mécontentement et l’immense besoin de changement ” (cité par Saût el Cha’b ”, organe du PAGS du 14 septembre). Le 17 novembre, le PGS enverra même ses félicitations au congrès du FLN : “ nous ne joignons pas notre voix à ceux qui, après s’être longuement tus, accusent le FLN de tous les maux ”.
Après la levée de l’état de siège, le pouvoir a annoncé l’ouverture politique. Ce sont plutôt les milieux intellectuels et politiques qui ont tout de suite relié cette annonce plutôt que la classe ouvrière, inorganisée politiquement. La classe ouvrière semble s’être donné quelques jours pour mesurer cette ouverture politique. Mais dès le 3 novembre, elle se remet en lutte. Les grèves ouvrières s’étendent à nouveau à l’ensemble du pays. Les journées des 10 et 20 novembre sont des pointes de combativité avec 99 et 72 conflits simultanément.
Les grèves les plus importantes se déroulent alors dans le secteur portuaire, des ports de Skikda, Arzew, Bejaia et Ghazaouet et dans les gros complexes industriels, en particulier Berrouaghia, El Hadjar et encore Rouiba. Dans toutes ces luttes, il s’agit de grèves offensives sur les salaires. S’y rajoute le fait qu’à la faveur de l’"ouverture politique" proclamée par le pouvoir, les travailleurs en profitent pour contester les directions patronales et syndicales particulièrement honnies.
A Berrouaghia, les travailleurs du complexe pompes et vannes interdirent l’accès de l’usine au conseil de direction et décidèrent d’engager la production en autogestion. A CVI-Rouiba, la commission des négociations élue démocratiquement lors de la grève de fin septembre a impulsé un élargissement de la représentation ouvrière par des élections libres de délégués d’ateliers et des services. Au port d’Alger, une assemblée générale des travailleurs réussit à imposer à la direction de l’UGTA la dissolution de l’assemblée des délégués (l’ATE) et l’élection de la commission de préparation des élections de délégués.
A Sider, complexe sidérurgique d’El Hadjar, la grève reprend le 31 octobre. Elle démarre à la tuberie spirale et s’étend rapidement au complexe sur le problème des salaires. Lors du sit-in les feuilles de paie servent symboliquement à s’asseoir dessus ! La direction menace les grévistes en leur déclarant que "leur grève est politique". Le 7 novembre, tout le complexe est en grève. Les comités de grève organisent des marches qui convergent vers la direction du complexe où aura lieu un meeting regroupant plus de 10 000 travailleurs. Ils désignent démocratiquement et par acclamation leurs représentants. Après une entrevue sans résultat avec la direction, ils désignent leurs délégués et élaborent une plate-forme revendicative. Ils forment des comités de vigilance pour assurer la sécurité de la grève.
Le 9 novembre, ils élisent à nouveau le bureau chargé de négocier avec la direction. Ils obtiennent satisfaction sur un grand nombre de revendications et notamment la reconnaissance de leurs nouveaux élus. Les syndicalistes appellent alors à la reprise du travail et les militants du parti stalinien, le PAGS appellent "à rattraper le retard et augmenter la production"  ! (extrait du journal du PAGS du 14 septembre).
Cependant, spontanément, l’exemple d’El Hadjar a fait tâche d’huile avec élaboration collective des plate-formes revendicatives et élection réellement démocratique des élus et des délégations dans les grèves de l’ENCG, Réal-Sider, Travaux-Sider, l’hôpital psychiatrique, le centre hospitalo-universitaire Ibn Rochd, le théâtre, les carrières, les enseignants de l’université. les travailleurs de Guelma en font autant. C’est également le cas à la caisse nationale de la sécurité sociale. Partout dans le pays, les anciennes équipes syndicales sont mises en cause et souvent remplacées.
Bien sûr dans le pays, aucune force politique ne se fait le relais des initiatives des travailleurs. Les partis politiques se concentrent sur la revendication de la fin du parti unique et sur le multipartisme. Ils sont non seulement trop occupés à se mettre en position de profiter du discrédit du parti unique FLN pour aller à la mangeoire mais surtout ce combat de la classe ouvrière pour son organisation à la base et son autonomie n’est nullement celui de ces partis, y compris le FFS qui comprend pourtant en Kabylie un grand nombre d’ouvriers combatifs.
Le pouvoir mesure très vite l’importance du mécontentement et est gêné également par la grève des deux principaux ports d’exportation d’hydrocarbures, Skikda et Arzew. Il promet immédiatement une augmentation de 250 dinars pour les bas salaires, le gel des prix et un programme anti-chômage, mesures annoncées qui ne seront en fait promulguées qu’en janvier 89 avec la nouvelle loi de finances. Mais le gouvernement espère que l’effet d’annonce baissera un peu la température sociale. En même temps le pouvoir met en garde les travailleurs contre "l’anarchie sociale". La même mise en garde est adressée aux habitants de six communes qui, prenant à la lettre la démocratisation, s’étaient organisées et mobilisées pour dissoudre elles-mêmes leur APC corrompue et organiser des élections libres locales.

1989
Si l’année 88 est l’année des émeutes des jeunes écrasées dans le sang mais qui se sont déroulées sur fond d’une grève générale rampante de plusieurs mois, les deux années qui vont suivre sont plus encore celles de la montée des grèves. Les grèves ne commenceront à refluer qu’en 1991 avec 1034 conflits et surtout en 1992 avec 493 luttes. Par contre, ces conflits toucheront des plus grands groupes de travailleurs puisqu’en 1992, il y aura quand même 112 138 travailleurs en grève.

ANNEE NOMBRE DE GREVES NOMBRE DE GREVISTES

1988.......... 1933........... 285.619

1989.......... 3889........... 357.652

1990......... 2023............. 301.694

D’ailleurs le premier ministre Kasdi Merbah lui-même, s’exprimant à propos des grèves dans El Moudjahid du 3 juin, journal du FLN et du pouvoir, dit "mieux vaut en parler que les ignorer" et il constate que "leur nombre a été plus élevé, leur durée parfois plus longue, et l’impact de certaines plus considérable sur la vie quotidienne (éboueurs, postiers, enseignants)", "la contestation des gestionnaires, dans certaines usines, est un facteur nouveau", "le nombre d’interventions de la police (contre les grèves) et celui des arrestations opérées n’a guère varié entre les quatre mois de 1988 et la période correspondante de 89".
Le 23 février, le pouvoir, pour donner l’impression qu’il tient compte des aspirations au changement exprimée en 88 et aussi pour trouver un dérivatif politique, modifie la constitution, abolit toute référence au socialisme, au rôle dominant du parti unique, le FLN, autorise le multipartisme et acceptera la légalisation de plusieurs de dizaines de partis politiques dont le FFS (Front des Forces Socialistes d’Aït Ahmed), le RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie de Saïd Saaadi) et le PAGS (le parti communiste, Parti de l’Avant-Garde Socialiste).
Par contre, au plan social, le pouvoir ne freine pas l’accentuation de la fracture sociale, il l’accélère. Les prix sont libérés alors qu’ils étaient fixés centralement jusqu’en 1980 et surveillés jusqu‘en 1989. Les salaires ne vont pas suivre pour autant et le ministre du commerce expliquera : “ pour éviter que les salaires n’entrent en contradiction avec les profits et maintenir le caractère durable de l’accumulation, il est indispensable que la productivité augmente plus rapidement que les salaires ”.
Le 21 mars, rassemblement de 1000 islamistes à Alger (deux semaines avant les femmes réclamant l’abrogation du code de la famille et les droits des femmes manifestaient quatre fois plus nombreuses) et proclamation de la création du FIS, Front Islamique du Salut. Le 10 mai, cent mille manifestants marchent dans les rues d’Alger contre la violence des intégristes musulmans à l’appel du PAGS et du RCD ; Les organisateurs font tout pour ne pas apparaître hostiles au pouvoir qui, il y a à peine un an demi, a massacré la jeunesse. Les slogans sont bien significatifs "l’armée, le peuple pour la démocratie" ou "union dans la diversité et le pluralisme".
Le 14 septembre, le président Chadli légalise le FIS.
Du 1er octobre au 25 décembre, grèves dans les entreprises nationales et les services publiques. Le FIS dénonce la grève "manipulée".
Prêches incendiaires de Ali Belhadj qui enflamme les jeunes islamistes  : “ Sachez que la démocratie est étrangère dans la maison de Dieu ” et “ le multipartisme est inacceptable du fait qu’il résulte d’une vision occidentale ”. (cité par “ Le Maghreb ” du 20 octobre)

1990-92 : du multipartisme à la guerre civile

A remarquer dans le conflit des éboueurs le rôle anti-grève des militants du FIS qui ont organisé le volontariat pour remplacer les grévistes. Abassi Madani déclare alors au journal Es Salam du 21 juin 1990 : "les grèves des syndicats sont devenues des terriers d’action pour les corrupteurs, les ennemis d’Allah et de la patrie, communistes et autres, qui se répandent partout du fait que le cadre du FLN se rétrécit et s’affaiblit."
Cependant pendant l’été, le syndicat islamiste, le SIT, une création du FIS, voit le jour. Son texte de déclaration en dit long non seulement il dit bien sûr tirer sa légitimité du Coran mais il déclare que "l’ancien régime a "habitué les ouvriers à ne pas travailler", que "la lutte de classes n’existe pas en Islam", et toute relation entre patron et ouvrier est dictée par un hadith qui traite le travailleur de khawal, c’est-à-dire domestique-esclave ! Bien sûr, ce hadith déclare que l’objectif est que le patron traite son esclave comme un frère ... "Le prophète aimait le travail et les mains câleuses", déclare ce texte. Hachemi Sahnouni, de la direction du FIS déclare "le syndicat islamique doit s’occuper d’inciter les ouvriers à travailler, car le pays leur appartient." En même temps, le SIT essaie de développer une démagogie en milieu ouvrier en dénonçant la corruption du pouvoir.
Victoire du FIS aux élections locales du 12 juin avec plus de 4 millions de voix (environ la moitié des voix), pour les premières élections pluralistes de l’Algérie indépendante. Pour une bonne part, c’est un vote sanction contre le FLN (qui ne recueille que 36,6%). Le PAGS qui s’était présenté massivement à ces élections reçoit lui aussi une importante claque en n’ayant pas assez de voix pour avoir un seul élu ! C’est la sanction d’années de trahison de la classe ouvrière. Il ne s’en relèvera pas.
Le FIS va investir massivement les localités, y plaçant ses hommes et obtenant un important soutien de la petite et moyenne bourgeoisie qui pense qu’il va aller au pouvoir.
Du 25 mai au 6 juin, grève appelée par les intégristes du FIS et de son syndicat, le SIT. La grève est peu suivie, montrant que dans la classe ouvrière, l’intégrisme n’a pas percé. Comme la grève du FIS n’est pas un succès, celui-ci déclenche une action politique de masse dans la rue qui est très médiatisée : grandes marches de soutien dans les principales villes. La répression de ces marches par les forces de l’ordre avec affrontement faisant de nombreuses victimes contribue à présenter les intégristes comme LA force d’opposition radicale. Abassi Madani et Ali Belhadj sont arrêtés ainsi que de nombreux militants. Ainsi est créée la situation où les islamistes apparaissent comme les seuls vrais opposants au pouvoir.
De plus, des directions d’entreprise profitent de la situation pour se débarrasser de travailleurs catalogués islamistes, et dont certains ont simplement suivi le mot d’ordre de grève ou simplement sont des travailleurs combatifs et jugés gênants par les directions d’usines sans être des barbus ni même des soutien politique de l’intégrisme. Le journal El Watan parle de 150 islamistes licenciés au port d’Alger. Les licenciements ont le soutien de l’UGTA et du PAGS ils appuient les directions comme ils appuient l’état pour se débarrasser des intégristes mais ils ne comptent pas pour cela sur la lutte des travailleurs.
Le 1er novembre, plus de 150 000 manifestants à Alger à l’appel du FIS.
L’UGTA apparaît de plus en plus comme le principal soutien du pouvoir militaire, son secrétaire général Benhamouda a déclaré qu’il voulait plutôt la concertation que la lutte et que pour les intérêts du pays et pour redresser la situation des entreprises, "nous sommes prêts à nous serrer la ceinture".
En décembre, le secrétaire général de l’UGTA Benhamouda fonde le CNSA, comité national pour la sauvegarde de l’Algérie qui appelle à l’annulation des élections et à donner le pouvoir aux militaires. De très nombreux syndicalistes désapprouvent cette prise de position qui fait du dirigeant syndical un pion des militaires au nom de la défense de la patrie et de la république menacés par l’intégrisme. Pour justifier sa prise de position de soutien au pouvoir militaire, le secrétaire général de l’UGTA Benhamouda déclare "avant qu’on ne soit lié aux travailleurs, on est d’abord lié au pays" et annonce son objectif de "renforcer les institutions de la république".
Il y a en 1991, il y a 71500 grévistes, soit plus qu’en 1977, l’année des grandes grèves. Cela signifie que, malgré la situation politique dans laquelle les travailleurs sont rendus silencieux (lutte du FIS, dictature militaire du Haut comité d’Etat, proclamation de l’Etat d’urgence, chape de plomb militaire, assassinat du président Boudiaf) le niveau des grèves reste important.
26 décembre 1991, premier tour des élections législatives qui marquent d’abord le dégoût de la population face à toutes les forces politiques puisque 41% de la population s’est abstenu. Le FIS obtient 48 % des suffrages exprimés et plus de 180 sièges. C’est surtout une gifle pour le pouvoir dont le parti ex-unique, le FLN n’a obtenu que 15 sièges sur 430, passant même derrière le FFS qui a 25 sièges.
Le 27 décembre, le PAGS s’associe à tous ceux qui appellent les militaires à dissoudre le parlement et diffuse un tract intitulé : “ pour sauver l’Algérie, il faut annuler les élections et interdire les partis intégristes ”.
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1992
Le 12 janvier, coup d’état militaire : le haut état major, après avoir démissionné le président Chadli, décide d’annuler les élections législatives et de donner la totalité des pouvoirs à l’armée en instituant le HCE, Haut Comité d’Etat où domine le général Nezzar, chef d’état major de l’armée. Ce dernier proclame l’état d’urgence sur tout le territoire et le FIS est dissous, ses activités interdites, ses associations comme ses écoles. Le pouvoir militaire obtient le soutien des partis "laïcs" (FLN, PAGS) et du syndicat UGTA qui a même milité pour cette prise de pouvoir par les militaires et pour l’annulation des élections sous prétexte que les intégristes sont un danger plus important. Ainsi le parti stalinien PAGS apporte son soutien à la dictature militaire, à l’état de siège : "elle ouvre de nouvelles perspectives que la société civile dans son ensemble ainsi que toutes les institutions de la république doivent savoir gérer dans l’intérêt de la paix civile". En fait, la guerre civile vient de commencer et prise entre deux feux dans le bras de fer entre islamistes et militaires, c’est la population qui prend tous les coups.
Comme camouflage de la dictature militaire, l’armée fait appel à un civil à la présidence : Mohamed Boudiaf, un ancien de la lutte d’indépendance et opposant en exil de longue date. C’est un des rares “ anciens ” à ne pas être complètement discrédités. A 73 ans, ils revient au pouvoir mais pas pour longtemps : deux mois plus tard, il est assassiné.
En février, l’état d’urgence est proclamé pour un an ainsi que le couvre-feu après 22H30 à Alger.
Il est clair que l’Etat d’urgence proclamé pour lutter contre l’intégrisme est dirigé tout autant contre la classe ouvrière. Ainsi l’article 6 du décret donne au ministre de l’intérieur, le pouvoir “ de réquisitionner les travailleurs pour accomplir leurs activités professionnelles habituelles, en cas de grève non-autorisée ou illégale. Ce pouvoir de réquisition s’étend aux entreprises publiques et privées (..) ”

1993
En février les cours exceptionnelles de justice contre le terrorisme entrent en fonction à Alger, Oran et Constantine. Dès les 5 premiers mois, elles vont prononcer plus de cent condamnations à mort. C’est le temps des "éradicateurs" qui affirment tous les mois que c’est le dernier quart d’heure du terrorisme en Algérie et qui ne cessent de monter d’un cran la violence des interventions de l’armée.
Alors que la misère grandit pour la majorité de la population, des fortunes nouvelles se bâtissent à une vitesse phénoménale, malgré et parfois grâce à la crise islamiste et terroriste. D’après Brahimi, ministre du Plan puis premier ministre, cité par la documentation française (monde arabe janvier 1993), en 1990 les salariés soit 75 % de la population disposaient de 150 milliards de dinars et les non salariés de 98 milliards. En 93, l’écart s’est encore creusé entre riches et pauvres.

13- L’intégrisme, une option violente de la politique de la bourgeoisie
La classe dirigeante algérienne a joué tous les jeux possibles avec l’intégrisme. Elle l’a aidé, crédité, reconnu, financé, lui a accordé la gestion locale, l’a amené jusque dans l’antichambre du pouvoir. Puis, en se retournant brutalement, elle l’a combattu à mort. Demain, elle peut à nouveau s’allier avec lui. Tout cela sans que la population ne comprenne ce qui motive ces retournements et la violence de la guerre civile. Privée d’une compréhension des enjeux, la population pauvre a été complètement désarmée politiquement devant l’islamisme comme devant l’ entreprise du pouvoir militaire appelée l’“ éradication ”. Elle a été glacée non seulement par la vague de violence qui s’est abattu sur elle mais aussi parce qu’elle ne reconnaissait pas d’où venaient les coups.
Que représente l’intégrisme ? Quelle est sa force et comment le combattre ? Risquait-il de prendre le pouvoir ? Quels intérêts sociaux défend-t-il ? Quelle est la stratégie du pouvoir militaire à son égard ?
La carte islamiste a été une option politique brandie plusieurs fois par les leaders nationalistes, en particulier à chaque fois que des contestations sociales revenaient à la surface. L’islamisme n’est pas l’expression spontanée de la croyance des plus démunis. C’est un jeu politique et social d’éléments de la classe dirigeante qui, pour certains, ne sont même pas croyants. Il s’agit de mettre en avant ce drapeau de la même manière que l’on a mis en avant celui du nationalisme, afin de mettre les plus pauvres à la remorque de la classe dirigeante bourgeoise ou petite bourgeoise. La religion là-dedans occupe la place du socialisme pour le nationalisme : c’est juste la complainte. Ce n’est pas dans le texte religieux que les dirigeants politiques en question trouvent leur programme politique et social mais dans les aspirations d’une classe : la bourgeoisie. Et c’est pour cela que ces leaders ont besoin que leurs objectifs restent cachés car leurs troupes sont des pauvres et les dirigeants islamistes, eux, font partie de la bourgeoisie ou y aspirent.
Ainsi, lors de la montée du FIS, démasquer les islamistes aurait consisté d’abord à mettre en évidence ces liens entre FIS et bourgeoisie et entre FIS et pouvoir. Cela aurait nécessité qu’en face il existe une politique s’adressant aux travailleurs et à la jeunesse pauvre et qui ne soit pas seulement hostile à l’islamisme au nom de la démocratie bourgeoise républicaine mais radicalement opposée à la bourgeoisie et au pouvoir. Le radicalisme démagogique et faux des islamistes ne pouvait être dévoilé que par un véritable radicalisme social. Il n’y a pas de meilleur moyen de démasquer la démagogie islamiste vis-à-vis des milieux pauvres que de proposer aux opprimés de s’attaquer réellement aux classes dirigeantes. Mais c’est le contraire qui a été fait par les partis démocrates bourgeois.
Ils ne se sont nullement adressés aux milieux pauvres au moment où les islamistes pénétraient dans les quartiers populaires et les organisaient. Leur politique n’était en rien hostile à la classe dirigeante puisqu’ils ne contestaient que la forme politique du régime et sur le terrain social se faisaient au contraire les chantres de la bourgeoisie privée et du libéralisme. Les milieux les plus pauvres ont eu à choisir entre des démocrates bourgeois qui se souciaient de leurs souffrances comme d’une guigne et des militants qui vivaient parmi eux la vie des pauvres, qui organisaient la solidarité contre la misère, le manque d’éducation ou les tremblements de terre. Les islamistes n’ont pas gagné seulement parce qu’ils proposaient le paradis mais parce qu’ils répondaient, à leur manière, aux problèmes cruciaux des plus opprimés. Personne n’a offert d’alternative. Au moment du discrédit profond du régime après 88, les partis démocrates ne sont nullement apparus comme un pôle pour les plus pauvres pour lutter radicalement contre le pouvoir. Ils sont apparus seulement comme des officines politiciennes pour occuper la place due l’ancien parti unique. Le succès du FIS a été le produit du soutien à la fois des plus démunis et de la bourgeoisie, y compris du pouvoir.
En quoi le pouvoir et la bourgeoisie pouvaient avoir besoin d’un parti de démagogie religieuse se donnant une allure de parti radicalement opposé au pouvoir ? Au moment où le régime militaire venait de faire tirer sur la jeunesse algérienne d’octobre, le pouvoir et la classe dirigeante avaient besoin d’une fausse perspective vers laquelle orienter cette jeunesse révoltée. Il avait besoin de relancer l’option religieuse en un moment où c’est la lutte de classe, entre riches et pauvres, qui risquait de prendre le dessus avec la montée des luttes ouvrières menaçant de se lier à la révolte des jeunes et des quartiers pauvres. Après 88, le régime a choisi de reculer politiquement pour ne pas perdre le pouvoir. Il a supprimé le parti unique et organisé des élections mais il a eu besoin du coup d’un parti capable de capter les voix des plus pauvres sans être une menace pour la classe dirigeante. D’où le FIS. Jusqu’en 91, l’alliance du régime militaire et du FIS avec la caution de toute la bourgeoisie ne s’est pas démentie. Même les rodomontades des plus radicaux du FIS lors de la guerre du Golfe ne l’avaient pas vraiment remis en cause. Les attaques violentes, de type fasciste, des islamistes contre les femmes ou contre les intellectuels démocrates n’avaient pas interrompu cet idylle entre les galonnés et les barbus. Les attaques contre les grèves ouvrières, comme celle des éboueurs, avaient même enthousiasmé pouvoir et classe dirigeante.
Mais il y avait une limite. Le pouvoir militaire et la bourgeoisie qui lui est liée n’avaient entretenu le FIS que dans le but de conserver, eux, le pouvoir réel quitte à donner des ministères aux dirigeants islamistes pour les charger des licenciements dans les entreprises et de faire accepter l’austérité nécessaire au développement de la bourgeoisie. Ils n’avaient pas du tout l’intention de lui laisser les rênes. Et encore moins les coffres et les armes.
C’était compter sans la haine de la population pauvre à l’égard du pouvoir. Puisque l’on demandait à cette population de voter, elle a choisi de voter FIS pour exprimer non le soutien aux thèse réactionnaires des barbus du FIS mais son rejet violent du régime. Il s’en est suivi un raz de marée électoral au premier tour des élections, ce qui a amené le pouvoir à décider l’interruption du processus électoral. La guerre civile ne découlait pas immédiatement de cette seule décision. Elle provenait de causes plus profondes.
Donner le gouvernement aux islamistes alors qu’ils surfaient sur une vague populaire contre le pouvoir militaire c’était risquer de finir par leur donner tout le pouvoir. L’armée avait connu le même engouement que la jeunesse et certains milieux pauvres en faveur des islamistes. Il y avait donc le risque du développement d’une division entre pro et anti-islamistes au sein de l’armée et jusqu’au plus haut niveau si le pouvoir ne tranchait pas dans le vif. Et surtout, il ne faut pas oublier que toute la politique pour favoriser le FIS était dictée par la crainte de radicalisation sociale. Si le FIS était incapable de canaliser le mouvement social pour recréditer le régime militaire, ce dernier n’avait plus intérêt à le laisser se développer et gagner des positions.
Ce sont les chefs de l’armée qui ont décidé de la solution guerre civile pour pouvoir ainsi mener leur propre guerre, la guerre de classe, aux travailleurs et aux plus pauvres sous couvert de lutte contre les islamistes. Ils ont pu ainsi lancer des vagues d’arrestations, torturer, traiter violemment toute la population en se justifiant par la lutte contre le terrorisme. Quant à la lutte de maquisards du FIS, elle a très vite été circonscrite même si la guerre civile a continué comme mode de gestion de la société par le pouvoir, pour empêcher les grèves, les manifestations, pour faire pression sur toute la population. Pour punir les régions qui avaient voté FIS, le régime a laissé les terroristes écumer les villages, rançonner, enlever, violer, torturer. Pouvoir comme islamistes ont montré qu’ils étaient d’abord et avant tout des ennemis des classes populaires mais celles-ci étaient désarmées et prises entre deux feux.

14- Malgré la dictature et la guerre civile,
les travailleurs continuent à se battre

1995
En 1995, 55 800 travailleurs ont été licenciés dans des plans sociaux "pour raisons économiques". Le journal "El Watan" du 28 octobre, écrit : "la pauvreté envahit les villes, villages et douars sans faire quartier."
Le 10 janvier , les principaux partis du pays annoncent qu’ils ont signé à Rome un pacte pour la paix en Algérie, “ le pacte de Rome ”. Les signataires vont de l’ancien parti unique le FLN, du parti intégriste le FIS, du principal parti kabyle le FFS, en somme des divers politiciens bourgeois que le pouvoir laisse à l’écart de la gestion des affaires. A cet aréopage se mêle aussi un groupe d’extrême gauche arrivé là par on ne sait quelle bizarrerie le Parti des Travailleurs de Louiza Hanoune. Ce programme “ pour la paix ” qui ne demande même pas la fin de la dictature militaire, qui ne dénonce pas franchement les exactions des terroristes (et pour cause, le FIS y participe !) n’aura aucune suite et pour seul résultat de contribuer à faire croire que la seule alternative à la politique violente de la dictature militaire est de ramener les intégristes au pouvoir !
Le 9 mai, en opposition à la direction de l’UGTA , trois responsables de la fédération syndicale des pétroliers signent un appel à la grève à partir du 22 mai et pour trois jours. L’UGTA réplique en appelant à “ renvoyer la grève à une date ultérieure ”. La grève est suivie dans neuf entreprises du secteur : Enafor, Enageo, Ensp, Entp, Engcb, Engtp, Asmidal, Enac et Enep. Le mouvement suivi par 50 000 travailleurs est un succès mais il marque la division des travailleurs, division réalisée ” grâce au syndicat. La veille de la grève, l’UGTA est parvenue à obtenir une promesse gouvernementale pour les entreprises Naftal, Naftec, Enip qui n’ont du coup pas participé à la grève ainsi que les entreprises de gestion des zones industrielles d’Arzew et de Skikda. “ C’est une manoeuvre du secrétaire de la Fédération qui est intervenu à la télévision la veille du lancement de la grève pour casser le mouvement ” déclarent les organisateurs de la grève, cités par “ El Watan ” et qui appellent à reprendre la grève le 24 juin.
Menaçant les syndicalistes qui ne suivent pas la direction, Benhamouda, cité par “ la Nation ”, déclare lors de la commission exécutive du syndicat : “ l’organisation syndicale peut lever la couverture syndicale sur quiconque, parmi nous, instrumente l’action syndicale dans le but de provoquer le mécontentement et la colère pour les retourner contre l’UGTA ” et il dénonce les syndicalistes “ dépourvus de base économique ”, sous-entendu qui ne comprennent pas l’intérêt des affaires. Il vise non seulement les syndicalistes des pétroliers mais au delà. Ainsi, critiquant la position de syndicalistes de Tizi Ouzou, il déclare : “ c’est moi qui donne l’orientation ”.
Le 19 juin, l’ébullition grandit dans le secteur du bâtiment et notamment les travailleurs de l’EBA menacent d’occuper la rue.
Déclaration choc de Benhamouda qui menace d’une grève générale : “ si on veut aller à la casse, on ira à la casse ”. Commentant cette déclaration, le journal “ El Watan ” du 20 juin écrit : “ l’UGTA, comme le dit son secrétaire général dans un entretien accordé hier au “ Matin ”, ne peut pas “ trahir les travailleurs ”, craint d’être “ débordé par l’agitation sociale poussée par la poursuite des licenciements et la hausse continuelle des prix.(..) L’appel à la grève générale peut être aussi pris comme un moyen d’absorber une colère sociale grandissante et d’éviter un embrasement total du front social à l’approche d’échéances électorales. ” Jusqu’au 27 juin, l’UGTA va parler de la grève générale qu’elle compte organiser fin juin et tenir ainsi tout le monde en haleine en se donnant l’air de menacer le gouvernement et les patrons pour en réalité faire patienter les travailleurs.
Le 24 juin la grève des pétroliers reprend, suivie pendant dix jours par 45 000 travailleurs mais qui n’est pas soutenue par la centrale syndicale UGTA. Par contre cette grève a la sympathie des travailleurs. Ainsi ceux de Rouiba ont diffusé des messages de soutien. Le secrétaire général de l’UGTA, tentant d’arrêter cette grève, a été désavoué par la base syndicale à la conférence d’Hassi Messaoud représentant 150 sections syndicales.
Le 26 juin, un mouvement de manifestations contre la cherté de la vie se déroule dans les villes de l’est du pays. “ Le soir d’Algérie ” commente  : “ tous les ingrédients quant à un mécontentement populaire sont réunis ” et “ avec la multiplication de grèves et autres actions syndicales, la grève générale semble se concrétiser en douceur ”.
Le secrétaire général Benhamouda change alors brutalement de ton, il menace encore une fois d’organiser une grève générale avant le 5 juillet et qui sera “ répétitive tant que les travailleurs ne sont pas rétablis dans leurs droits ” : “ l’UGTA et les travailleurs refusent de payer pour la mauvaise gestion des décideurs et de tous ceux gèrent les deniers publics ”. Mais finalement, c’est une rodomontade de plus. Le 27 juin, l’UGTA annule son mot d’ordre de grève générale suite au début des négociations avec le gouvernement bien que celui-ci ait rejeté le relèvement du salaire de base. Il n’y a en fait qu’un accord “ de principe ” sur le paiement des salaires des ouvriers du bâtiment.
Après avoir signé un accord avec le gouvernement, accord qui ne donne aucune garantie aux travailleurs, il dégonfle la baudruche qu’il avait lui-même gonflé, déclarant  : "la sagesse l’a emporté, la grève n’aura pas lieu.", "Il faut aller de l’avant pour redonner la confiance, pour remettre les algériens au travail.", "Il faut tout imaginer et tout entreprendre, je dis bien tout, pour apaiser le front social." Le journal “ El Watan ” relève “ il accuse sans ménagement “ ceux qui veulent utiliser aujourd’hui la sueur des travailleurs pour saper le travail colossal que réalise le président de l’Etat ”. ”
Le conflit au sein de l’UGTA qui a suivi la grève des pétroliers continue. Le 16 juillet, le secrétaire général tente de réunir des troupes syndicales qui lui seraient fidèles contre les trois secrétaires fédéraux qui ont soutenu la grève. Benhamouda ne parvient pas à tenir sa réunion fractionniste dans le secteur pétrolier et il est pris à partie par des travailleurs de ce secteur.
Dans bien des sections syndicales, Benhamouda est désapprouvé, quelquefois violemment. Mais l’appareil syndical qui n’est pas élu par la base le soutient unanimement. Il est acclamé par les réunions de bureaucrates centraux.
En juillet, répondant au journal “ le Matin ” qui dit que “ les travailleurs jugent insuffisants les résultats des accords ”, Benhamouda déclare : “ il fallait débloquer la situation tant au plan social que politique (..)Il faut aller de l’avant pour redonner confiance, pour remettre les algériens au travail, en jetant toutes nos forces dans la bataille de la croissance économique. ” On peut dire que l’UGTA aura jeté toutes ses forces dans la bataille pour empêcher la classe ouvrière de se battre sur ses propres objectifs. Les siens sont clairs : “ il ne faut pas oublier que l’Algérie s’apprête à vivre une événement politique historique : l’élection présidentielle ! ”
Les trois jeunes syndicalistes du mouvement des pétroliers ont une certaine popularité dans la classe ouvrière et “ la Nation ” du 8 août écrit : Chihab, Bouderba et Naji sont désormais des noms connus du public et du monde du travail surtout. Ces jeunes syndicalistes cristallisent le mécontentement des travailleurs, et ceux du secteur pétrolier plus particulièrement
Suite aux débrayages des 27 et 28 juin (qui ont amené le directeur général à attaquer en justice 19 responsables et syndicalistes pour entrave à la liberté du travail), l’ENAMEP-Centre se met en grève illimitée le 17 juillet, sur décision d’une assemblée générale des travailleurs la veille, contre le non-paiement des salaires. Le directeur déclare la grève illégale : car “ l’assemblée générale n’était pas réglementaire (..) et je n’ai pas été consulté au préalable”.
Le 24 juillet, les travailleurs du secteur pétrolier organisent un meeting à Alger qui regroupe les travailleurs de neuf entreprises qui avaient fait la grève en juin dernier. C’est un succès : il y a mille participants selon “ Liberté ” du 25 juillet. Les travailleurs de la Sonatrach (prospection pétrolière) d’Hassi R’Mel qui soutiennent les grévistes de juin ont été très remarqués. “ Le Matin ” du 25 juillet titre : “ le secrétaire général fédéral, désavoué ”.
Le 7 septembre, mis en accusation devant une conférence syndicale centrale, Benhamouda reconnaît pour la première fois avoir signé l’accord patronat/syndicat/gouvernement de juin dernier sans avoir pour cela l’accord du syndicat. Le 8 septembre, Benhamouda se désolidarise ouvertement de la grève de dix jours des pétroliers et justifie même ouvertement la position du gouvernement sur le sujet déclarant que les revendications des grévistes étaient aberrantes. Tous les animateurs de la grève ont d’ailleurs été suspendus par leur fédération de l’UGTA. Selon “ la Tribune ” du 8 septembre, “ on leur a fait miroiter, en échange de la renonciation à la reprise du mouvement, une levée de la suspension qui les frappe ”. L’UGTA n’interviendra même pas pour défendre les syndicalistes : Bouderba et Zini, licenciés par l’Entreprise des Grands Travaux Pétroliers sur le motif de s’être opposé au redressement de l’entreprise (redressement que tous les ouvriers traduisent par privatisation et licenciements). Il n’y aura encore aucune protestation de l’UGTA quand ces deux syndicalistes seront arrêtés et emprisonnés.
En septembre-octobre, le secrétaire général de l’UGTA, Benhamouda, fait la campagne du général Zéroual. Il fait ses meetings. Il déclare à propos de Zéroual que “ son programme est celui des travailleurs ”. En même temps Zéroual fait une campagne assez populiste, assez démagogique ancien style, surtout quand on la compare au discours style Chadli. Ils se dit le candidat “ des jeunes, des femmes, des travailleurs, des paysans, des moudjahiddines.. . ”. Il parviendra ainsi à semer quelques illusions dans des milieux populaires qui ne savent plus à quel saint se vouer. Mais dans la réalité, loin de chercher à sortir la population des affres de la misère, Zéroual s’emploie à les y enfoncer.
En décembre, les ouvriers du bâtiment se sont mis en grève, exigeant le paiement des arriérés de salaire. Lors d’une manifestation interdite, ils ont occupé la place devant le siège de l’UGTA. Le gouvernement leur a cédé mais en prélevant, soi-disant pour les payer, un “ impôt de solidarité ” sur tous les ouvriers du secteur public ! Pendant deux jours, en février 1996, des centaines de milliers d’ouvriers dont 200 000 du secteur public vont faire grève, paralysant les aéroports, les écoles, l’université, la Sonatrach. C’est une démonstration de force bien que l’UGTA s’en tienne à une grève symbolique.

1997
Le 13 juillet, grève à 100% des différentes unités de SNVI Rouiba ainsi que dans les unités d’Oran, Constantine et Tiaret. Le secrétaire général de l’union locale, interviewé par Liberté le 15 juillet, déclare que la situation est “ de la dynamite ” du fait du retard de versement des salaires, des compressions d’effectifs et des menaces de fermetures d’entreprises. Selon le même journal, “ à la SNVI, le holding Mécanique a décidé de fermer 12 unités et de “ remercie ” 3600 travailleurs. ” La situation est générale et l’hebdomadaire titre : “ bouillonnement sur le front social. Pour de multiples raisons, le monde du travail n’est pas prêt d’observer une trêve durable. ” Et de citer “ Infrafer qui compte “ libérer ” 50% des 2900 travailleurs employés ” sans compter les “ 600 licenciés auparavant et ceux, toujours en poste qui ne perçoivent plus leur salaire depuis deux mois. 1700 emplois sont menacés à l’ENCG. 3000 travailleurs licenciés dans la wilaya de Tipaza n’ont pas reçu leurs indemnités. A l’ENAL comme à l’ENAFEC, le problème des salaires impayés se pose là aussi comme à l’ECTA. L’ENRIC pour sa part caracole en tête de liste des situations sociales les plus dramatiques. Dissoute par le Holding Bâtiment, contre l’avis du ministère de l’Habitat, ses travailleurs lors d’un sit-in devant le siège du holding ont appelé à un rassemblement à la maison du peuple. ” Et le journal, citant le secrétaire général de l’union locale de Rouiba qui se demande “ si la direction actuelle de l’UGTA continuera à faire le dos rond avec le risque, plus que probable, de se faire fatalement déborder par sa base. ” Le syndicaliste local que l’hebdomadaire qualifie de “ vieux routier de l’action syndicale ” affirme que “ l’inertie et la paralysie de la direction syndicale contrastent avec le bouillonnement de la base. La situation ne peut plus durer sans risques de dérapages ”. Il relève que depuis l’assassinat du secrétaire général Benhamouda, la commission centrale du syndicat n’a pas été réunie.
Le mouvement démarré le 13 juillet, à la SNVI de la zone industrielle de Rouiba, cherche à se poursuivre mais il est freiné par l’attentisme syndical. Liberté relève que les travailleurs considèrent le débrayage massif du 13 comme “ une répétition générale ” : “ le débat promet d’être chaud quand bien même la tendance générale est au durcissement du ton particulièrement chez les travailleurs dont la grogne est plus perceptible ”, par contre le dirigeant syndical dit l’hebdomadaire “ fait montre de réserve ”. Et effectivement il obtient de l’assemblée générale un nouveau délai. Le 16 juillet, les travailleurs décident qu’ils reprendront leur grève le 27 juillet, s’ils n’obtiennent pas satisfaction. Le motif est le refus du “ plan social ”. En plein mois de juillet, les travailleurs de l’usine de camions de Rouiba, menacés de perdre plusieurs milliers de postes de travail, étaient au centre de journées de protestation unitaires suivies par trente mille ouvriers de la zone industrielle.

2000
C’est par des tirs de grenades lacrymogènes et de balles plastiques et par des coups de matraque que la manifestation de plusieurs milliers d’ouvriers sidérurgistes du trust Alfasid (6000 salariés), à El Hadjar, près d’Annaba, a été accueillie mardi 16 mai par les forces de l’ordre. Ce tir à bout portant et sans sommation a fait plusieurs centaines de blessés dont une trentaine de graves. Selon la presse algérienne, l’émotion est considérable dans la classe ouvrière. Dans ce pays qui connaît en permanence la violence des attentats terroristes et celle de l’armée au pouvoir, il est pourtant très inattendu que les forces de répression se heurtent violemment avec les travailleurs. En effet, l’ancien syndicat unique du pouvoir et pompier des luttes ouvrières, l’UGTA, est toujours parvenu à servir de tampon, en empêchant les travailleurs de descendre dans la rue. L’UGTA, toujours liée au pouvoir, appelant à cette démonstration pacifique, les travailleurs d’Alfasid ne s’attendaient pas du tout à l’assaut des forces d’intervention de la gendarmerie. “ Le Quotidien ” du 18 mai écrit : “ La charge policière a été délibérément ordonnée pour constituer un message de dissuasion sans équivoque. Le pouvoir fait ainsi comprendre qu’il ne tolère, sous aucun prétexte, que le mécontentement social déborde hors des enceintes que sont les lieux de travail. ”
A l’origine du conflit, il y a la déclaration de la direction d’Alfasid, affirmant qu’elle allait utiliser les salaires de mai et juin des ouvriers pour payer ses dettes au fournisseur de minerai de fer. Les ouvriers sidérurgistes, qui ont subi de multiples plans de licenciement, perdant plus de la moitié des emplois, ont été des mois sans salaire et sont menacés par la privatisation du trust en train de se négocier, ont décidé de ne pas se laisser faire. Le patron d’Alfasid prétend maintenant qu’on l’a mal compris, qu’il a payé les dettes de l’entreprise et que “ la ponction sur les salaires n’était qu’une hypothèse ”. Mais la grève continue au moment où nous écrivons car la révolte est loin d’être retombée. Un mouvement de solidarité s’est même développé dans la classe ouvrière. Les travailleurs des grandes entreprises du pays menacées comme Alfasid par la privatisation, comme SNVI de Rouiba, ou l’ENIEM de Sidi Bel Abbes, se sentent même directement concernées par cette grève et évoquent la possibilité d’une lutte d’ensemble contre les privatisations.
Face à ce risque d’extension du mouvement, le syndicat UGTA n’a rien eu de plus pressé que d’envoyer des dirigeants syndicalistes nationaux sur place pour, selon ses propres termes, “ calmer les travailleurs ” d’Alfasid et pratiquer des opérations de diversions, à SNVI Rouiba par exemple. L’UGTA est momentanément parvenue à ce que les rassemblements aient désormais lieu à l’intérieur de l’entreprise où les assemblées se tiennent chaque jour avec de nombreux travailleurs des usines voisines. Le dirigeant de l’UGTA Sidi Saïd a déclaré “ restez vigilants et ne sortez pas du complexe. (..) Il ne faut pas recourir à la confrontation ”. Loin d’appeler les 23 autres filiales de Sider, pourtant en ébullition, à se joindre à la grève, Sidi Saïd appelle les travailleurs d’Alfasid à reprendre le travail après une manifestation de 6000 ouvriers dimanche 21 mai !
Ces événements se produisent alors que l’Algérie connaît une recrudescence de luttes, dans les usines comme dans le secteur des Finances, de l’Enseignement, etc... Le journal algérien “ Le Matin ” du 29 avril titrait déjà à la une : “ la bombe sociale fait peur ”. C’est ce que craint le pouvoir. Il ne s’est engagé, prudemment, dans l’opération de fin de la guerre civile qu’en espérant que le front social soit calme. Les attentats servaient à justifier le climat sécuritaire, les arrestations arbitraires et l’interdiction des mouvements sociaux. L’objectif de cette paix est de donner l’image d’un pays stable qui attire les investisseurs. Si le président Bouteflika a blanchi des combattants islamistes armés avec sa loi de “ concorde civile ”, l’Algérie est loin d’en avoir fini avec les attentats : il y a, selon la presse, en moyenne plus de 200 morts par mois.

2001
Mardi 20 mars, une bonne partie de l’activité économique du pays a été paralysée par la grève des travailleurs du pétrole et des industries attenantes et par les actions de solidarité de toute la classe ouvrière. C’est le plus important mouvement depuis la grève des travailleurs du secteur parapétrolier en 1995. C’est la première fois qu’un mouvement d’ensemble a lieu contre la privatisation d’un secteur. La distribution d’essence a été entièrement bloquée et un grand nombre d’usines ont arrêté le travail ou même sont descendues dans la rue. Les diverses actions, grèves ou manifestations, ont été suivies très largement, à plus de 92% selon l’UGTA, le syndicat officiel, proche du pouvoir. Ce dernier déclare 500 000 grévistes.
C’est l’annonce par le gouvernement algérien d’une loi sur la restructuration du secteur des hydrocarbures qui a mis le feu aux poudres. En perspective, il y a la privatisation du secteur pétrolier et particulièrement de la Sonatrach. Cette annonce a entraîné une ébullition dans les secteurs liés à l’énergie qui sont les plus importants en Algérie et, immédiatement, cette importante réaction de solidarité de toute la classe ouvrière. Des secteurs importants de la sidérurgie, comme Alfasid, et de la métallurgie, comme SNVI Rouiba, ont fait grève. Des postiers, des hospitaliers, des employés communaux et des enseignants se sont joints au mouvement. Depuis des années, c’est au nom de la privatisation que les travailleurs de l’industrie d’Etat (toujours prépondérante dans l’économie algérienne) subissent des licenciements massifs, des fermetures d’usines et des baisses de salaires. Les projets de privatisation prévus par le gouvernement pour 2001 se montent à 184 entreprises (63 à la vente et 121 avec des participations au capital). C’est dire que toute la classe ouvrière est directement concernée d’une manière ou d’une autre.
Depuis plus de dix ans, les gouvernements successifs ont proclamé qu’ils voulaient sortir du “ socialisme de Boumedienne ” et libéraliser l’économie. Les travailleurs n’ont pas vu la couleur de l’activité économique prospère qui leur était promise avec “ la fin du socialisme ”. Ils n’ont connu au contraire que les sacrifices. Résultat : les voyants économiques sont au vert pour la bourgeoisie - hausse des recettes à l’exportation, hausse du prix de vente et des quantités de pétrole vendues, excédent budgétaire, baisse du service de la dette, mais ils sont au rouge pour les travailleurs - prix multipliés par cinq en dix ans, chômage d’un tiers de la population active et pauvreté en hausse continue.
L’UGTA a pris la mesure du mécontentement et su en prendre la direction. C’est pourtant l’UGTA qui avait négocié les privatisations avec les gouvernements successifs et détourné nombre de mouvements sociaux. Ses dirigeants ont même fait la campagne du chef de l’Etat Bouteflika et depuis, n’ont nullement cherché à lui mettre des bâtons dans les roues. Cette fois, sentant le climat, le syndicat ne s’est pas opposé à l’expression du mécontentement. Les fédérations syndicales du pétrole, de la chimie et du gaz, soutenues par celle des mines et par plusieurs syndicats d’entreprises ont appelé à la grève, néanmoins réduite à une “ journée de protestation ”, parfois une heure de grève dans de très nombreuses entreprises. Le seul objectif précis mis en avant par les dirigeants syndicaux a été que le pouvoir négocie la privatisation et, bien entendu, associe à ces discussions… l’UGTA ! Les dirigeants de l’UGTA présentent le mouvement comme un avertissement et l’éventualité d’une grève générale seulement comme une menace si le pouvoir persiste. Certains leaders syndicalistes, comme ceux de RVI Rouiba ou d’Alfasid, ont fait savoir qu’ils contestaient la stratégie syndicale de la “ journée d’action ” et affirmé que seule une lutte d’ensemble déterminée pourrait faire céder le pouvoir.
Quant aux partis politiques, ceux qui participent au pouvoir, du RCD aux islamistes en passant par le FLN, eux qui jouaient un peu les opposants la semaine précédente, ils se sont fait petits. Le FFS, qui se donne une allure “ de gauche ” et est dans l’opposition, loin d’appeler à étendre la grève pour déborder l’UGTA, préfère y voir une manipulation politique du pouvoir. Ainsi, le SATEF, syndicat de l’enseignement lié au FFS, a refusé d’appeler à la grève. Le FFS laisse même entendre que ce qui est en cause n’est pas la privatisation en soi mais la manière non démocratique par laquelle le pouvoir refuse d’en débattre. Il apporte de l’eau au moulin de tous les hommes politiques bourgeois soi-disant “ démocrates ” qui prétendent que le but de la grève serait seulement de défendre les avantages liés à la rente pétrolière de clans du pouvoir dont feraient partie l’UGTA. En fait, le principal calcul du syndicat lié au pouvoir est de monnayer son rôle de pompier des grèves tout en évitant de perdre son influence ou d’être débordé. Si l’UGTA a préféré prendre la tête de la lutte, c’est pour la canaliser. Et c’est surtout pour faire en sorte que la classe ouvrière, la principale force face au pouvoir militaire, ne joue pas le rôle politique qui pourrait être le sien.
Les illusions sur Bouteflika sont tombées encore plus vite que sur ses prédécesseurs. La misère ne fait que s’accroître et les attentats continuent. La loi de “ concorde civile ”, promulguée par Bouteflika, si elle a réhabilité des islamistes, n’a pas arrêté les massacres : officiellement 9123 morts depuis sa venue au pouvoir (200 000 morts depuis dix ans). Et des ouvrages et témoignages récents, largement connus et commentés, accusent des escadrons de la mort à la solde de la dictature militaire en place d’être responsables de certains grands massacres comme celui de Bentalha à l’été 1997.
Les attentats et la répression, où islamistes et pouvoir se sont partagé les rôles contre la population, ont effectivement visé à terroriser la classe ouvrière et à lui enlever ses armes de classe. Elle n’en est pas moins toujours là. Même si pour faire face à l’offensive de la bourgeoisie, il lui manque un programme et une direction en opposition radicale avec le pouvoir en place et ses soutiens politiques.
Aux riches, Bouteflika a dit : “ on ne demandera pas aux investisseurs d’où vient leur argent ”.Même les profits illicites de la guerre civile sont les bien venus. Aux travailleurs, il a tenu le langage de la fermeté et de l’austérité. “ Je n’ai pas d’argent à distribuer ” a-t-il répondu à ceux qui lui demandaient d’augmenter les salaires, comme les enseignants du CNES en grève. Les grèves et manifestations sont toujours durement combattues par le pouvoir : celle des aiguilleurs du ciel déclarée illégale en mars, la marche de protestation de 200 travailleurs de Sider et SNVI du 19 octobre dernier à l’appel de la coordination des métallos et mécanos interdite et ceux qui ont bravé l’interdiction sanctionnés. Quant aux licenciements, ils continuent de plus belle, avec l’annonce en août de 3400 licenciements à Sider (entreprise de sidérurgie qui était déjà passée de 22 000 à 12 000 en 1997). Alors que les chiffres officiels annoncent une augmentation de la production industrielle de 10,5 % en 1998, les licenciements continuent et le chômage bat sans cesse des records. De 1995 à 1997, l’Office National des statistiques estime la perte du pouvoir d’achat des ménages à plus de 45% et la part de la population en dessous du seuil de pauvreté est estimée à 12 millions soit 40,2% de la population. Le revenu par habitant et par an est de 1700 dollars alors que dans les années 1970 il était de plus de 2000 dollars et commence à descendre en dessous du revenu moyen des années 60 ! Les travailleurs sont toujours aussi révoltés mais épuisés à la fois par les horreurs de la guerre civile, par la misère, les licenciements (des centaines de milliers en quelques années) et, dégoûtés par une politique syndicale, celle de l’UGTA, qui lèche les bottes du pouvoir et dont le crédit s’est effondré. Non seulement son dirigeant Sidi Saïd appelle à voter pour Bouteflika, mais il déclare “nous n’avons pas besoin de grèves inutiles”, comme lors de la grève des P et T d’octobre 1998. Les travailleurs auront non seulement à se battre contre les patrons et l’Etat qui veulent leur faire payer les sacrifices économiques mais aussi se battre politiquement contre tous ces partis et syndicats qui prétendent les représenter mais sont socialement et politiquement du même bord que les généraux qui gouvernent dictatorialement le pays depuis l’indépendance. Même si, la violence des classes dirigeantes a momentanément découragé ou rendue prudent la classe ouvrière, rien ne peut réduire la haine des exploités pour ce pouvoir pourri et ces possédants à l’avidité violente et leurs nouvelles exactions ne peuvent qu’entraîner de nouvelles explosions sociales comme celle de1988 qui redonneront aux exploités l’occasion de renverser ce régime.
La jeunesse a fait la surprise en avril 2001 en lançant le plus important mouvement de contestation qu’ait connu l’Algérie indépendante. Les jeunes à eux seuls ne peuvent obtenir satisfaction (ils ne bloquent pas l’économie, ils ne peuvent menacer le pouvoir) ni faire reculer le pouvoir. Il faut qu’ils s’unissent aux travailleurs. Ces derniers n’ont pas intérêt à laisser le pouvoir désespérer la lutte des jeunes, car alors s’en sera fini de toutes les promesses que fait aujourd’hui le pouvoir sous la pression de la révolte. C’est aux travailleurs de définir avec les jeunes, avec les femmes, avec les paysans pauvres, avec tous les opprimés l’avenir qu’ils veulent bâtir.

La révolte de 1988 en Algérie (article d’un groupe d’extrême gauche)

NOYER DANS LE SANG LE MOUVEMENT DES MASSES Plus de cinq cents morts, des milliers de blessés, des milliers et des milliers d’arrestations : voilà la réponse du gouvernement CHADLI, du F.L.N. et de l’Armée Nationale Populaire aux revendications et aux aspirations de la jeunesse et du prolétariat algériens. Généralement et délibérément la presse a ignoré que les manifestations des 4 et 5 octobre à Alger et des jours suivants dans toutes les grandes villes d’Algérie ont été précédées par une puissante vague de grèves. Le 4 octobre, le correspondant du "Monde" à Alger signalait : "Depuis une semaine la grève paralyse la zone industrielle comprise entre Rouïba et Reghaï a à une vingtaine de kilomètres à l’est d’Alger. La suppression d’une "prime de jouet" de 100 dinars (un dinar équivaut grosso modo à un franc) par enfant allouée aux travailleurs de la Société nationale de véhicules industriels (SNVI, ex‑Berliet) est à l’origine d’un conflit social qui s’est étendu rapidement aux autres entreprises... Dimanche 2 octobre, la grève a éclaté dans la matinée au centre des chèques postaux et au centre de tri postal d’Alger‑gare avant de s’étendre au cours de la journée à l’ensemble des PTT. Les fonctionnaires des postes réclament l’application d’un statut spécial prévu par le statut général des travailleurs (SGT), sorte de grille des salaires à l’échelle nationale. Mais Alger et sa banlieue n’ont pas le monopole de la tension sociale. Des conflits sont signalés ici et là en province, qui traduisent un mécontentement général de plus en plus sensible". "Le Monde" daté du 6 octobre rapportait : "Des rumeurs insistantes de grève générale pour mercredi 5 octobre ont converge de tout le pays vers la capitale depuis plusieurs jours. Des tracts auraient circulé appelant à cesser le travail. Mais mardi soir aucune confirmation de mot d’ordre précis n’a pu être déterminé". A tel point, ajoutait‑il, que : « L’Union Générale des travailleurs algériens (UGTA, syndicat unique), l’une des organisations de masse du F.L.N. dans son communiqué "réaffirme le bien fondé des aspirations légitimes des travailleurs en matière de pouvoir d’achat et de conditions de vie". Mais (quoi qu’en dise "Le Monde") l’UGTA est une structure subordonnée au F.L.N. et au gouvernement. Aussi, son communiqué poursuivait : "Tout en mettant en garde contre les dépassements qui nuisent en dernier ressort aux travailleurs, à l’économie nationale et à notre Révolution Socialiste". C’est sur le fond d’engagements de grands mouvements de grèves, d’une atmosphère de préparation à la grève générale des travailleurs algériens que, le 5 octobre, écoliers et lycéens en grève ont commencé à manifester à Alger. Des milliers et des milliers de jeunes sans emploi et sans espoir d’en obtenir, venant des quartiers populaires les ont rejoints et ont déferlé sur la ville ainsi qu’un raz de marée. Leur colère n’a pas été aveugle : "(Ils) ont souvent choisi avec soin leurs objectifs et plus particulièrement ceux qui représentent l’Etat, le parti au l’opulence. Ils ont brisé toutes les vitres du ministère du commerce, envahi le ministère de la jeunesse et des sports, allant jusqu’à brûler le fauteuil du chef de cabinet en place publique et mis à sac, avant de l’incendier, le ministère de l’éducation et de la formation, qui a son siège à Koubai en proche banlieue". La jeunesse à attaqué toutes les représentations du pouvoir qu’elle a pu atteindre. Dés le 5 octobre, les Compagnies Nationales de Sécurité protégeaient le siège du F.L.N.. Le 6 octobre dans l’après‑midi, le gouvernement CHADLI a décrété l’état de siège. Le mouvement de la jeunesse s’est étendu aux autres villes d’Algérie : Oran, Mostaganem, Blida, Annaba, etc... Précédemment déjà contre les travailleurs en grève : "des centaines d’hommes des CNS (Compagnie Nationale de Sécurité), l’équivalent des CRS français, ont été déployés, casqués, munis de boucliers, afin de barrer l’accès au centre de Rouiba, interdisant du même coup la route de la capitale aux grévistes qui avaient pourtant décidé d’aller s’y faire entendre. De violents affrontements ont opposé les manifestants aux forces de l’ordre qui disposaient de canons à eau et de chiens policiers". ("Le Monde" du 4 octobre). Contre le mouvement des jeunes, l’armée a été engagée : "La répression a été terrible. Après une première journée d’émeute, l’appel à l’armée a été fatal. Sans états d’âme, les soldats dont beaucoup venaient de la région militaire de Béchar, ont obéi aux ordres. Ils ont tiré sauvagement sur d’autres Algériens, au pistolet, au fusil à pompe, au fusil à lunette, au pistolet mitrailleur, au fusil mitrailleur, à la mitrailleuse et à la mitrailleuse lourde de 23mm montée sur des chars". Des chars auraient tiré au canon sur les manifestants. La forme et la violence de la répression ont été froidement calculées : il s’est agi de noyer dans le sang la lutte du prolétariat et de la jeunesse contre le régime. Ce fut la purge sanglante. "LA VOIE ALGERIENNE DE DEVELOPPEMENT" : LES DEUX PREMIERS PLANS Aux grèves ouvrières, au déferlement de la jeunesse d’Algérie, il y a des causes immédiates. Tout manque pour la population laborieuse et la jeunesse : la semoule, l’huile, le beurre, la viande, le pain, le café, le thé, les détergents, les ampoules électriques, etc, etc... La rentrée scolaire a été marquée par la totale pénurie des fournitures. La spéculation sévit et les prix flambent. Il faut jusqu’à 200 dinars (environ 200 francs) pour un kilo de viande alors que les salaires sont effroyablement bas. Jusqu’à l’eau qui manque à Alger. Dans la journée elle est coupée. C’est la conséquence de la politique économique que le régime a suivie depuis son avènement en 1962, mais qui a pris son plein essor à partir du coup d’Etat du 19 juin 1965 où BOUMEDIENNE, chef de l’A.N.P., a renversé BEN BELLA. "Le modèle de développement algérien" était simple : accroissement massif de l’extraction du pétrole et du gaz dont la vente sur le marché mondial devait permettre à l’Etat algérien de se procurer les devises nécessaires à un développement rapide et gigantesque, pour le pays, de l’industrie lourde (sidérurgie, métallurgie, mécanique), de l’électrification, d’industries de transformation (chimie organique (plastique) et minérale (engrais, azote, soufre)). Par entraînement cela devait provoquer la constitution et la croissance d’industries de biens de consommation, le développement de l’agriculture. Au total l’économie algérienne devait croître harmonieusement et couvrir l’ensemble des besoins de l’Algérie. La principale source du financement de l’économie devait être l’Etat. Entre 1962 et 1971, les revenus provenant des hydrocarbures sont passés de 50 millions de dinars en 1962 à 1 648 millions en 1971. Entre 1965 et 1971, l’essentiel des avoirs étrangers en Algérie, mines, compagnies d’assurances, industries, sociétés pétrolières, a été nationalisé, non sans indemnités ; les banques étrangères ont été nationalisées et tout le secteur bancaire est passé aux mains de l’Etat. De gigantesques trusts ont été constitués dont le Sonatrach. Toute la planification a été conçue selon le "modèle" stalinien et les experts du Kremlin ont joué un rôle déterminant dans l’élaboration des plans : de 1967 à 1969, premier plan triennal ; 1970‑1973 et 1974‑1977, deux plans de 4 ans. Au cours du plan 1967‑69 les investissements se sont élevés à 9,8 milliards de dinars. Entre 1970‑73, ils ont atteint 34,5 milliards et 10,6 entre 1974‑77. L"industrie et les hydrocarbures ont absorbé 62 % des investissements planifiés. La part des investissements dans l’agriculture est par contre tombée de 16,1 % à 7,2 %. Dans le numéro 4 et 5 de "Libre Algérie" (juillet ‑ septembre 1987) Chibani MAKLOUF écrivait : "L’industrialisation lourde a nécessité un équipement gigantesque, totalement importé, (elle) n’a créé que très peu d’emplois et comme elle s’est développée sans impulser les autres branches, elle se trouvera comme enclavée dans l’économie algérienne. Dépendante par ses équipements et sa technologie, sa main d’œuvre, son encadrement, ses matières premières, son financement et ses débouchés, des pays capitalistes, elle ne se constitue pas comme le pôle de l’industrialisation de l’Algérie, mais comme la branche algérienne des trusts internationaux qui ne pouvaient la construire qu’en la spécialisant dans la production de ferraille". (...) Dès 1973 et plus encore après 1974 l’Algérie est entrée dans un engrenage ou le contrôle de son appareil de production dépend pour une large part des trusts et des banques. Les usines ont nécessité une main d’œuvre très qualifiée, limitée et bien payée, ce qui a entraîné une crise grave, du chômage et des sous emplois (350 000 emplois non agricoles créés en 4 ans alors que la population s’est accrue à un rythme annuel de 3,5 % et compte 56,6 % de jeunes de mains de vingt ans)". (...) Elle a créé un problème au sein de la fonction publique (écarts énormes entre les salariés de la Sonatrach et d’autres salariés comme les enseignants ou les postiers) et un véritable fossé entre les ouvriers et les paysans". A la campagne aussi se sont développées les différenciations sociales. A la mort de BOUMEDIENNE, fin décembre 1978, crise économique et crise sociale étaient déjà à l’ordre du jour. REAJUSTEMENT : LES DEUX PLANS QUINQUENNAUX En 1980‑84 et 1985‑89, nouveaux plans quinquennaux cette fois. En 1980‑84 : "L’industrie et les hydrocarbures bénéficient des plus importants crédits, soit 154,5 milliards de dinars (38,6 % du total) mais le changement avec la politique antérieure est sensible, surtout pour les hydrocarbures dont la part est réduite de moitié (15,7 % du total au lieu de 29,40 %)... on admet qu’une partie de l’appareil productif, construit autour des hydrocarbures doit être démantelé" ( ... ) "découpage des grandes sociétés nationales en unités plus petites, dirigées par des PDG chargés de réaliser une plus grandes rentabilité du capital et la recherche d’une meilleure exploitation des travailleurs par leur intégration dans le processus de production" ( ... ) "La décentralisation" grâce au rôle plus actif demandé aux entreprises, communes et willaya qui doivent élaborer des plans pluri‑annuels mis en œuvre par des "plans annuels d’exécution" qui concourent à la réalisation du plan national". Il s’agit de : "remodeler l’économie en fonction de la crise économique mondiale, de supprimer les déséquilibres pour éviter l’explosion sociale et de rechercher, par une exploitation souple de la force de travail, la reproduction et l’élargissement du capitalisme d’Etat". Le monopole d’Etat du commerce extérieur établi en 1978 est assoupli. Le plan quinquennal 1985‑89 est encore en cours d’application. Il est marqué par les conséquences de la crise économique, ses répercussions sur l’Algérie, la chute des cours pétroliers. 1) L’Algérie a multiplié la création de sociétés mixtes avec les Etats Unis, l’URSS et les pays de la CEE pour bénéficier des capitaux et de la technologie étrangère et s’assurer des débouchés pour ses hydrocarbures ; en contrepartie, elle ouvre son marché intérieur aux sociétés étrangères qui spécialisent les entreprises étrangères dans la sous‑traitance. Ces sociétés doivent faciliter le démantèlement du secteur public et servir de pont avec le secteur privé, encouragé par tous les moyens. Elles doivent aussi servir d’entreprises pilotes pour mieux inciter les entreprises publiques à réaliser des gains de productivité, c’est‑à‑dire à obtenir par des méthodes de gestion moderne (informatique, mobilité de la main d’œuvre, salaires liés aux résultats, en application avec le Statut Général du travailleur) et la généralisation de la gestion socialiste des entreprises (corporatisme) une rentabilisation maximale de la force de travail. Et cet afin d’assurer des profits aux actionnaires des sociétés mixtes. 2) La nécessité d’assurer l’auto‑suffisance élémentaire et la satisfaction des besoins sociaux. 3) La recherche du "moins d’Etat" par la dénationalisation croissante des entreprises publiques et la suppression progressive des avantages acquis : gratuité de l’enseignement, logements de fonction, médecine gratuite, allocations familiales, Sécurité Sociale, soutien aux produits de première nécessité". "Le Monde" du 13 octobre écrit : "Dans l’industrie, le secteur privé longtemps brimé retrouve droit de cité. Le code pétrolier est revu pour permettre aux compagnies étrangères de reprendre l’exploitation du territoire. Les grandes entreprises nationales d’abord morcelées en unités plus maniables sont débarrassées de la tutelle étroite des ministères. Depuis juin (1988) la participation de l’Etat est portée par les holdings chargés de contrôler a posteriori la gestion désormais jugée sur des critères de rentabilité financière et non plus le respect des objectifs du plan. Symbole : le ministère du plan lui‑même est supprimé en novembre 1987, alors que les chambres de commerce sont réhabilitées". Désormais les entreprises nationales peuvent licencier. LA "REFORME AGRAIRE" L’agriculture a évolué parallèlement. Dès 1962 le départ des colons, la volonté des fellahs d’occuper les terres, a posé problème au gouvernement BEN BELLA. En mars et en octobre 1962, les biens vacants et appartenant aux européens ont été nationalisés et le secteur d’auto‑gestion a été créé : 3 millions d’hectares (1/3 des terres cultivées, la quasi totalité des terres riches), 100 000 travailleurs. Les comités de gestion n’ont fait que gérer les terres nationalisées. Le rôle de direction est revenu aux directions qui ont fait appliquer le plan. En 1972, le gouvernement BOUMEDIENNE a décrété "la révolution agraire". Les terres communales et domaniales, les archs, les habous publics et les terres en friches ont été nationalisés et versés au fonds national de la révolution agraire. Le FNRA a obtenu ainsi 3 millions d’hectares supplémentaires. Au cours de la 2e phase, juin 1973, juin 1975, la réforme a touché 21 980 propriétaires dont 17 000 absentéistes, 631 840 hectares et 768 000 hectares de palmiers. Les fellahs auxquels ces terres ont été attribuées ont dû s’affilier aux "coopératives agricoles polyvalentes communales de service" (CAPCS) et ils en dépendent strictement. "La R.A. a créé trois secteurs distincts : l’autogestion étatisée avec ses propres structures de commercialisation ; le secteur privé ne bénéficiant d’aucun investissement public, créant ses propres structures de commercialisation et contrôlant les circuits de la viande, des fruits et des légumes , le secteur de coopératives de la "R.A." aidé et contrôlé par l’Etat. La bureaucratisation a abouti à un résultat étonnant : pour écouler leur production, les coopératives ont dû passer par les circuits du privé". Depuis 1980 l’Etat a augmenté considérablement les investissements dans l’agriculture. Mais c’est surtout depuis 1986 que des "réformes" ont été engagées. Les fermes d’Etat sont cédées en gérance à de nouvelles coopératives ou à des particuliers. Ce qui fait dire aux Algériens : "Les barons du régime avaient eu les villas et les commissions sur le pétrole, Leurs fils ont eu les terres". Les prix agricoles ont été libérés. La production a augmenté mais les prix flambent. L’ECONOMIE D’UN PAYS SEMI‑COLONIAL Alors qu’en trente cinq ans la population est passée de 9 520 7216 habitants (1954) dont 984 031 européens, à environ 20 millions en 1988 (malgré l’exode des européens), la production agricole et de biens de consommation est loin d’avoir suivie. Rien qu’en ce qui concerne l’alimentation, la couverture par la production nationale est tombée de : 70 % en 1969, à 55 % en 1973, à 35 % en 1977, à 30 % en 1980. Aujourd’hui encore les 2/3 des besoins alimentaires du pays sont couverts par l’importation. La crise économique de 1980 a frappé durement l’économie algérienne. La chute des cours du pétrole et du gaz lui est fatale. 95 % des exportations sont constitués par le pétrole et le gaz. En 1985 ces exportations s’élevaient encore à 12,5 milliards de dollars en 1986, elles sont tombées à 7,9 milliards. Elles se sont situées à 9 milliards en 1987. Depuis 1985, pour maintenir l’équilibre de la balance commerciale, les importations ont été drastiquement réduites : 10 milliards de dollars en 1984 ; 9,11 milliards en 1985. Pour 1986 le programme global d’importations était fixé à 48 milliards de dinars. Il a été réduit à 30 milliards. En 1987 les importations ont été limitées à 7,5 milliards de dollars dont 1/3 pour les achats alimentaires. Les dépenses budgétaires ont été réduites d’un quart et les recettes fiscales tirées du pétrole ont diminué de la moitié en un an. De grands projets d’investissements ont été abandonnés. Les salaires ont été bloqués. Le taux de croissance est tombé de 5 % à moins de 3 % en dessous de la croissance démographique 3,07 %. Sur une "population active" de seulement 3 700 000, il y aurait, selon les chiffres officiels, 17 % de chômeurs. La dette extérieure n’a cessé de croître. Nulle en 1965, elle a atteint 5 milliards de dollars en 1975, 17 milliards en 1984, 21 milliards en 1987. Le montant du service de la dette est écrasant : 3,4 milliards de dollars en 1987, soit 40 % des recettes d’exportation : "Les besoins de financement en 1987 ont atteint 4,3 milliards de dollars, contraignant l’Algérie à trouver quelque 3 milliards de financement bancaire directs". (Le Monde Economique 1987). Mais l’Algérie est un des "bons élèves du FMI". Jusqu’alors, elle a "honoré" les échéances de sa dette sans demander de rééchelonnement. La classe ouvrière, la population laborieuse, la jeunesse n’ont qu’à se serrer la ceinture. Telles sont les cause immédiates des grèves et des manifestations. UNE REVOLUTION ETOUFFEE "Le modèle de développement de l’Algérie" est une faillite. En fait de socialisme, d’indépendance nationale, l’Algérie a été intégrée à la division internationale du travail que domine l’impérialisme. De toute façon ce "modèle de développement" ne peut que subir les crises de l’économie capitaliste. Mais, de plus, sur cette base, l’Algérie n’a pas cesse d’être une semi‑colonie sous la couverture de l’indépendance politique. Finalement la raison fondamentale des contradictions économiques, sociales et politiques qui sont à l’origine des puissants mouvements de grève et du déferlement de la jeunesse qui a suivi, est que la guerre pour l’indépendance contre l’impérialisme français a été menée sur le terrain de l’unité nationale contre toute tendance à ce qu’elle se développe en révolution prolétarienne. Les accords d’Evian, signés entre DE GAULLE et le Gouvernement Provisoire Révolutionnaire Algérien, ont prévu la constitution d’un exécutif provisoire que A. FARES a présidé et un référendum sur l’indépendance de l’Algérie. Il a eu lieu le 1er juillet 1962 : 90 % pour l’indépendance. Le gouvernement français a remis alors le pouvoir à l’exécutif provisoire. Le CYPRA et l’exécutif provisoire se sont rapidement décomposés. L’Armée de Libération Nationale était composée des combattants de l’intérieur (des Willayas) et de l’armée qui était regroupée aux frontières de l’Algérie, en Tunisie et au Maroc. Cette armée de l’extérieur n’a pas combattu mais à disposé d’un armement relativement important. En s’appuyant sur l’armée des frontières passée en Algérie après l’indépendance (elle sera rebaptisée le 4 septembre 1962 "Armée Nationale Populaire") BEN BELLA s’est emparé du pouvoir. Il a brisé les forces armées de l’intérieur (des Willayas) et tout mouvement autonome des masses. Il a intégré l’UGTA à l’appareil du F.L.N., éliminé le mouvement des paysans d’occupation et de gestion des terres des colons. C’est‑à‑dire qu’il a cassé toutes tendances à la révolution sociale. Il s’est situé sur la ligne de l’application des accords d’Evian et a commencé à construire le nouvel Etat bourgeois algérien. Dans "La Vérité" no 527 de février‑avril 1964, AKLOUF écrivait que l’Etat algérien est un "Etat bourgeois". Il précisait : "La bourgeoisie nationale n’a pas les moyens de gouverner directement. Elle doit s’en remettre à une bureaucratie politique parasitaire pour quelle construise un véritable appareil d’Etat. Cet Etat, au sens strict du terme, joue pour cette bourgeoisie un rôle de tuteur assurant, par l’animation d’un secteur nationalisé, les conditions d’un développement économique. Par la même, cet Etat dispose d’une relative autonomie. C’est en ce sens que le régime de BEN BELLA, élevé au dessus des différentes classes sociales et jouant de leurs contradictions, est un régime bonapartiste. Qu’il ne satisfasse pas toutes les couches de la bourgeoisie algérienne est une évidence, mais elles sont bien contraintes pour l’heure de s’en contenter. Ce type de régime appuyé par un parti unique se retrouve, certes avec des variantes différentes, dans nombre de pays ayant récemment accédé à une indépendance formelle" BOUMEDIENNE a renversé BEN BELLA et il a poursuivi la construction de cet Etat. Le pseudo socialisme algérien n’a été que la recherche du renforcement des bases économiques et sociales de la faible bourgeoisie algérienne. La période CHADLI et le cours actuel vont dans le sens de l’extension de l’appropriation privée des moyens de production, le démantèlement des secteurs de plus en plus importants des nationalisations, ce qui va de pair avec la soumission toujours plus étroite de l’économie algérienne aux capitaux étrangers, cela dans le cadre de la crise économique, sociale et politique actuelle. D’INCESSANTS MOUVEMENTS DE CLASSE Depuis la conquête de l’indépendance politique formelle en Algérie la lutte des classes entre le prolétariat, la paysannerie pauvre, la jeunesse et la bourgeoisie, le pouvoir, l’appareil d’Etat a été d’une grande intensité. Agitation chronique en Kabilie pour les droits nationaux. Dés décembre 1964, série de grèves : dockers d’Alger, travailleurs de la SNTA, Peugeot, Durafour, Sonatrach. Février 1967 : grève des étudiants. Février 1968 : grève générale de l’Université. 2‑19 janvier 1971 : grèves et manifestations étudiantes, le 15 dissolution de l’UNEA. 4‑15 octobre 1974 : grève de 1200 ouvriers de la SNS (métallurgie) de Kourba, grève générale et création d’un collectif de grève. 16‑30 avril 1977 : grève massive des étudiants arabisants. Mai‑juillet 1977 : vague de grèves : 8‑16 grève générale des dockers, affrontements sanglants avec les forces de l’ordre ; 19‑221 juillet, grève générale victorieuse des cheminots relayée le 13 août par celle de la RSTA (transports d’Alger). Septembre‑octobre 1977 : grèves à la Sonatra (mécanique) de Constantine et Rouiba, RSTA ; manifestations à Oran, Skikda, Belcourt, Sétif. Mai‑juillet 1978, série de grèves : usine textile de la Sonitrex de Diaa Ben Khedda, transports, cheminots de Constantine, à la Sonatra 6‑16 juillet 1979, grève générale victorieuse des postiers. 22 novembre grève des étudiants arabisants. 1er avril‑25 juin, le "printemps kabyle", le peuple kabyle lutte pour ses droits nationaux. 1981 : du 3 février au 23 mars, nouveaux mouvements en Kabylie. 19 mai journée des étudiants, manifestations d’étudiants et de jeunes à Alger, Tizi­-Ouzou, Annaba. A Bejaia, la manifestation étudiante et lycéenne est rejointe par les ouvriers, les fonctionnaires et la population. Saccage du siège F.L.N., des locaux de la Willaya, de l’APC, vive répression, des centaines d’arrestations. 20 avril émeutes dans l’Oranais et le Constantinois. 9 juillet et 26 septembre, grève au complexe de véhicules industriels de Rouiba. 5‑8 juin 1985 graves incidents liés à des conflits de redistribution des terres cultivables à Ghardaïa. 2 morts, 56 blessés, une centaine d’arrestations. Du 19 octobre à décembre, Kabylie : grève de soutien et manifestations en faveur des emprisonnés. 8‑10 novembre 1986, à Constantine manifestation d’étudiants et de lycéens contre la réforme du bac. Violents affrontements avec la police : 4 tués, des centaines de blessés. Elargissement du mouvement dans plusieurs villes de l’est (d’après la chronologie établie par "Libre Algérie" no 4 et 5). La bourgeoisie algérienne doit, d’autant plus qu’elle est faible, abandonner le pouvoir politique à l’armée, à la police, aux forces répressives, au F.L.N., à un Etat hypertrophié, brutalement répressif, comme elle a dû avoir recours à lui pour réaliser les conditions de son renforcement économique et social. TOUS SOUTIENNENT CHADLI Le sang des massacres coulait encore que le gouvernement CHADLI recevait des messages de soutien du roi du Maroc, du gouvernement BEN ALI de Tunisie, du colonel KADHAFI. Les gouvernements impérialistes, la bureaucratie du Kremlin, soutiennent, évidemment aussi, le gouvernement des massacreurs de la jeunesse algérienne. Les gouvernements français successifs ont collaboré étroitement avec les services secrets du gouvernement CHADLI : BEN BELLA expulsé de France ; toute publication d’opposition au gouvernement CHADLI interdite en France, couverture de l’assassinat, le 7 avril 1987, de ALI MILICI, rédacteur en chef de "Libre Algérie". Le gouvernement MITTERRAND ‑ ROCARD ‑ DURAFOUR ‑ SOISSON soutient le gouvernement CHADLI. Il laisse d’ailleurs "l’Amicale des Algériens de France", instrument des services secrets algériens, contrôler au compte du gouvernement CHADLI l’émigration algérienne en France. Toute la presse française, du "Monde" à "Libération", va dans le même sens. Que dans les sommets gouvernementaux algériens, à l’intérieur du F.L.N. il y ait des divergences et contradictions c’est vraisemblable. Mais pour couvrir CHADLI ces journaux n’hésitent pas à évoquer la possibilité d’un sombre complot manigancé par les officiers de l’ANP pour déconsidérer CHADLI aux yeux des masses. Lui‑même pour se blanchir vient de limoger MESSAADIA, numéro 2 du F.L.N. et le général LAKHAL‑AYAT, chef de la sécurité militaire. La direction du P.C.F. y va aussi de sa contribution au soutien du gouvernement des massacreurs de la jeunesse algérienne. Claude BILLIARD, rapporteur au C.C. du P.C.F. qui s’est tenu le 12 octobre, a déclaré : "Le président CHADLI lui‑même a souligné l’ampleur des difficultés, en dénonçant les carences dans le développement économique, la bureaucratie, l’enrichissement de certains au détriment des citoyens et de l’Etat. Il a pris l’engagement de réformes politiques importantes". Le 10 octobre, CHADLI a pris la parole à la radio et à la télévision. Il a évoqué Dieu et a "justifié" la répression : "Il était de mon devoir en tant que premier responsable de la nation de prendre, dans le cadre de mes prérogatives constitutionnelles, les mesures nécessaires pour protéger cet Etat et cette nation, quelles que soient les circonstances et les difficultés". Ensuite de quoi il s’est retranché derrière la crise pour expliquer la pénurie. Enfin, il a annoncé des "réformes nécessaires même dans le domaine politique". Les "réformes économiques" sont connues, ce sont celles déjà en cours. Elles seront poursuivies et étendues. Toutes sont favorables à la bourgeoisie algérienne et à son renforcement économique et social. Les réformes politiques qui devaient être approuvées par un référendum, le 3 novembre, consisteraient en ce que le président de la République choisirait le premier ministre lequel serait désormais responsable devant l’Assemblée Nationale. Jusqu’à présent, le gouvernement dépendait directement du président de la République. Mais le F.L.N. resterait le parti unique et toutes les "organisations de masse", UGTA et autres, continueraient à lui être subordonnées de fait sinon de droit. Rien ne changerait en fait sur ce plan. Par contre, il semble bien que le pouvoir soit ébranlé et que se soient mis en route des processus qu’il ne contrôle pas : dénonciation des tortures subies par les manifestants qui furent arrêtés ; formation d’un "comité universitaire pour la démocratie, contre la répression et la torture", "comité provisoire" pour constituer une organisation professionnelle autonome des médecins, etc... POUR UN PARTI OUVRIER : LE PARTI DU PROLETARIAT Derrière les grèves et le mouvement de la jeunesse qui viennent d’avoir lieu en Algérie, comme derrière les "révoltes de la faim" qui ont eu lieu en 1985 au Maroc et en Tunisie, sourd la révolution prolétarienne. Aujourd’hui la majorité de la population algérienne vit dans les villes. L’industrialisation a eu au moins ce résultat : le renforcement de la classe ouvrière. La révolution prolétarienne refoulée au moment de la conquête de l’indépendance politique formelle de l’Algérie n’a cessé depuis de menacer la bourgeoisie et le pouvoir. Elle est prête à déferler. Voilà la signification des grèves et du déferlement de la jeunesse du début octobre. Particulièrement inadéquate et désarmante pour le peuple algérien est la "déclaration de Londres" du 16 décembre 1985 que BEN BELLA et AIT AMED ont signée conjointement qui se conclut ainsi : "Les signataires tiennent à préciser qu’ils ne se présentent pas comme alternative de gouvernement ou équipe de rechange. Leur but étant d’animer une profonde dynamique politique en vue de la démocratisation des institutions et de la société algérienne. Tous les Algériennes et les Algériens sont conviés à se mobiliser dans ce combat d’idées pacifiques, pour démystifier les faux semblants idéologiques, imposer le règne de la loi et ouvrir une ère de justice, de fraternité et de bonheur pour l’humanité algérienne". C’est la charte de la collaboration des classes, de l’Union Nationale, donc de la soumission à la bourgeoisie. Quant au régime du F.L.N. depuis l’élimination de BEN BELLA et d’AIT AHMED il se serait seulement perverti. Le régénérer en le "démocratisant" par des voies pacifiques : telle serait la tâche. Il n’est donc pas étonnant que AIT AHMED ait adressé au lendemain du massacre une lettre au "Monde" qui se conclut de cette façon : "Je considère qu’il n’y a pas un seul exemple dans le monde de parti unique qui ait géré convenablement l’économie et le développement du pays et que seul l’essor d’un processus de démocratisation pourrait éviter que l’Algérie ne devienne l’homme malade de la Méditerranée occidentale. J’exprime le vœu qu’un gouvernement d’unité nationale soit formé, dans le but d’organiser des élections libres, c’est‑à‑dire fondées sur l’instauration des libertés publiques en vue de l’élection d’une assemblée nationale constituante". Il ne lance pas les mots d’ordre de : A bas CHADLI, à bas le F.L.N., à bas ce gouvernement et ce pouvoir d’assassins ! BEN BELLA a condamné plus durement le gouvernement et le pouvoir en place : "une cassure s’est faite désormais en Algérie entre tout un peuple et une camarilla de colonels et de militaires qui le dirige", sans ouvrir pour autant une quelconque perspective à la population laborieuse et à la jeunesse d’Algérie. C’est la révolution prolétarienne qui sourd derrière les grèves et le déferlement de la jeunesse en Algérie, pourtant il ne faut pas le cacher : les masses agissent spontanément ; elles n’ont ni orientation, ni programme, ni stratégie, ni organisation qui les structurent. Il semble même que les intégristes n’aient joué aucun rôle dans les grèves et le déclenchement du déferlement de la jeunesse. Tout au plus ont‑ils tenté de récupérer le mouvement tout en le freinant. Au drame du mitraillage de la jeunesse se conjugue celui de l’absence d’organisation propre au prolétariat, à la population laborieuse, à la paysannerie et à la jeunesse. La leçon sanglante est évidente : il faut au prolétariat, à la paysannerie, à la jeunesse d’Algérie, un parti de classe, un parti ouvrier, armé du programme et de la stratégie de la révolution prolétarienne. ELEMENTS POUR UN PROGRAMME Seule une analyse concrète peut permettre de déterminer précisément le programme nécessaire à la construction de ce parti et à ce parti. Mais il n’y a aucun doute : ce ne peut être que la projection du programme de transition et notamment de sa partie consacrée aux pays arriérés. En Algérie, la conquête de l’indépendance politique formelle a été une conquête sur l’impérialisme ; la révolution prolétarienne refoulée fait que l’indépendance nationale, malgré l’industrialisation, n’a pas été acquise. A l’intérieur de l’Algérie, en Kabylie, se pose une question nationale. Les tâches démocratiques n’ont pas été résolues. Les mots d’ordre de l’expropriation du capital étranger, de l’annulation de la dette, celui d’une nouvelle réforme agraire, sont intimement liés à ceux de la conquête des libertés démocratiques, des droits d’organisation, de presse, de manifestation, etc... Après ces massacres les mots d’ordre mettant au cause les organes de l’Etat bourgeois, l’ANP, le CNS, le F.L.N., sont à l’ordre du jour ainsi que ceux de l’organisation et de l’armement du prolétariat pour combattre le corps des officiers, les forces répressives. En Algérie, pays où une nouvelle réforme agraire est nécessaire, où le droit à l’indépendance de la Kabylie (si les Kabyles l’exigent), où la libération du joug économique par rapport à l’impérialisme restent à accomplir, où surtout la dictature militaire et du F.L.N., où le régime du parti unique a soumis les "syndicats" et les "organisations de masse" à l’Etat, où dès après l’indépendance l’administration coloniale française a cédé la place au nouvel Etat "Il est impossible de rejeter purement et simplement le programme démocratique : il faut que les masses dépassent ce programme dans la lutte. Le mot d’ordre (de l’élection au suffrage universel libre et secret) d’une ASSEMBLEE NATIONALE (ou CONSTITUANTE) conserve toute sa valeur". Les revendications de salaire, de l’échelle mobile des salaires, du droit au travail et aux études pour la jeunesse, surgissent immédiatement. En Algérie l’industrie a été développée artificiellement et à des rythmes forcés, sur une orientation qui ne correspond pas aux besoins des masses, mais sur celle du gigantisme économique bureaucratique, en édifiant une industrie lourde monumentale et, finalement, artificielle. De ce fait la question de l’élaboration et de la réalisation d’un nouveau plan, répondant aux besoins des masses, de la réorientation et de la reconversion économique est une question brûlante. Dès lors la revendication du contrôle ouvrier sur chaque entreprise et sur l’économie dans son ensemble est au premier plan des revendications du prolétariat. Dans le combat contre le gouvernement, le pouvoir y compris, pour la Constituante ainsi que l’écrit le programme de transition : "A une certaine étape de la mobilisation des masses sur les mots d’ordre de la démocratie révolutionnaire, les soviets peuvent et doivent surgir. Leur rôle historique dans chaque période donnée en particulier leurs rapports avec l’assemblée nationale est déterminé par le niveau politique du prolétariat, par la liaison entre celui‑ci et la classe paysanne et par le caractère de la politique du parti prolétarien. Tôt ou tard les soviets doivent renverser la démocratie bourgeoise. Eux seuls sont capables de mener la révolution démocratique jusqu’au bout et d’ouvrir ainsi l’ère de la révolution socialiste". En Algérie le déroulement historique, les relations entre les classes font que les tâches démocratiques et celles de la révolution socialiste sont immédiatement et totalement imbriquées. C’est pourquoi y compris l’agitation pour la Constituante doit inclure les revendications propres au prolétariat et le mot d’ordre pour un gouvernement ouvrier et paysan, pour le socialisme. A l’évidence la révolution prolétarienne en Algérie ne peut se fixer comme tâche la réalisation du socialisme dans la seule Algérie. Elle est et ne peut être que la pointe avancée de la révolution prolétarienne dans tout le Maghreb. Le mot d’ordre des Etats Unis Socialistes du Maghreb, situe comme étant un des principaux objectifs du gouvernement ouvrier et paysan est indispensable. La révolution prolétarienne en Algérie donnera une puissante impulsion à la révolution en Afrique, au Proche et au Moyen Orient. Elle est et sera forcément étroitement liée au développement de la révolution prolétarienne en Europe. »

3 Messages de forum

  • bill a bamako
    En lisant ces écrits, l’on peut dire que l’Algérie tout comme le Mali a connu une situation de dégénérescene avec le soulèvement de la population. aussi la création du multipartisme qui était mis au service de la classe dirigeante. aucun n’était livré à la classe ouvrière. donc c’est qui font le plus de travail, les franges de la société mais quand le moment de bénéfice arrivive ce sont eux qui sont malheureux. moi je pense que ce genre de régime qui cherche à monopolisé le pouvour est nefaste pour la population. et même si il était difficile de chercher un compromis mais il fallait l’envisager. Mais la paix est elle Possible dans ce pays ?

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    • Je suis tout à fait d’accord avec toi : il y a des ressemblances entre les luttes du Mali de 1991 et d’Algérie de 1989.

      Il s’agit même d’un vaste mouvement qui a parcouru toute l’Afrique et pas seulement l’Afrique au moment où les régimes des pays de l’Est tombaient.

      C’est l’ensemble de la domination sur la planète qui a changé à cette époque suite aux difficultés de l’impérialisme pour maintenir sa domination sur le monde.

      Il y est quand même parvenu mais les luttes des travailleurs d’Afrique du sud, de Turquie, de Corée du sud, de Pologne, etc, ont contraint l’impérialisme à changer de politique : fin des blocs, mondialisation, etc...

      En même temps, les peuples d’Afrique ont bougé, du Gabon à la Côte d’Ivoire. Et jusqu’au Rwanda.

      ce qui a manqué, ce n’est pas de trouver des compromis. Au contraire, c’est que l’aile combative des travailleurs, des femmes et des jeunes aille jusqu’au bout : jusqu’à renverser le pouvoir.

      Cela n’a été fait dans aucun pays et c’est pour cela que tout reste à faire aujourd’hui.

      C’est aussi pour cela qu’il y a eu les massacres du Rwanda et d’Algérie.

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  • algerie octobre 1988 les espoirs...... octobre 1988, à la suite des grèves ouvrières, les émeutes de la jeunesse d’Alger, réprimées dans le sang, avaient ébranlé la dictature que le FLN avait instaurée depuis l’indépendance. A peine plus de trois ans plus tard, une nouvelle dictature menace de prendre la place de la dictature militer

    Le retour de l’armée sur le devant de la scène, pas plus que la victoire électorale du FIS arrêtée à mi-course, n’est encore la mise au pas de la population algérienne. Et l’entrée en scène à nouveau de la classe ouvrière algérienne pourrait changer le sort de l’Algérie.

    Trois ans d’une crise du régime qui aurait pu tout autant ouvrir les conditions d’une montée des luttes et de l’organisation de classe des travailleurs algériens que celle a contrario des fanatiques religieux. Les démagogues islamistes ont su utiliser à leurs fins l’aggravation de la crise économique, le chômage, la réduction à la misère de toute une partie de la population. Mais ils l’ont pu parce qu’en face d’eux, aucun autre parti politique, s’appuyant lui sur la classe ouvrière, n’a montré à toutes les couches pauvres du pays une autre issue à la crise que la prière pour calmer les ventres vides, et la promesse du paradis pour seul espoir.

    Trois ans de perdus parce qu’en dehors du FIS ou de l’armée, la vie politique n’a été animée que par une pléiade de nouveaux politiciens « démocrates », petits-bourgeois écartés jusque-là du pouvoir ou ex-politiciens du FLN devenus subitement « démocrates », aux dires de qui les élections, et les élections seules, devaient tout résoudre. Ceux-là mêmes qui en sont réduits à pleurer aujourd’hui leur défaite électorale face au FIS et à se jeter dans les bras des généraux, parce qu’il n’était pas question pour eux de s’appuyer sur la seule autre force qui pourrait s’opposer aux islamistes, la classe ouvrière dont, dans le fond, ils craignent davantage la colère, qu’ils ne craignent celle, bien plus clémente pour les riches, de Dieu.la classe dirigeante a choisie de faire une guerre contre les masses populaire pour sauver son pouvoir et casser toute espoirs que la classe ouvrière et les couches populaires pourront renverser ce système.
    La classe ouvrière algérienne ne manque ni de combattivité ni de réactivité, on l’a vu. Mais elle ne pourra déployer sa force et surtout manifester son indépendance politique qu’en mettant en avant ses propres solutions à la terrible crise sociale qui frappe aujourd’hui le peuple algérien. Dans la situation de l’Algérie, il est évident que c’est d’un programme révolutionnaire qu’il s’agit. Mais dans ce pays qui a connu tous les combats pour la liberté mais aussi subi tous les terrorismes, il ne doit pas manquer d’hommes et de femmes, de jeunes, de travailleurs, pour le reprendre à leur compte.

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