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La révolution dite des Turbans jaunes en Chine (184-192)

mardi 21 mai 2024, par Robert Paris

La révolution dite des Turbans jaunes en Chine (184-192)

Le soulèvement éclate en 184 sous le règne de l’empereur Han Lingdi lorsque Zhang Jiao, fondateur de la secte taoïste Taiping (« grande paix »), soulève une partie de la population chinoise contre la dynastie Han, jugée décadente et corrompue.

Assiégés, les Han lancent un appel à l’aide et ordonnent une campagne contre les Turbans jaunes qui se comptent par centaines de milliers. De puissants et célèbres généraux, tels que Yuan Shao, Cao Cao, Sun Jian et Ma Teng répondent à cet appel. De son côté, le général Lu Zhi recrute des volontaires. Parmi eux, Liu Bei, Guan Yu et Zhang Fei qui, selon l’Histoire des Trois royaumes, se jurent fraternité et s’en vont combattre les Turbans jaunes. Ils viennent en aide au général Dong Zhuo. Les frères de Zhang Jiao, Bao et Liang, sont battus par Cao Cao et Sun Jian.

Bien que la rébellion principale ait été défaite en 185, des poches de résistances restent invaincues et des soulèvements de plus petites ampleurs émergent sporadiquement. Ce n’est qu’en 205, après 21 années de révoltes, que les Turbans jaunes sont définitivement vaincus. La rébellion, qui tire son nom de la couleur dans laquelle les rebelles se drapaient, a été particulièrement importante dans l’histoire de la Chine comme dans celle du taoïsme, à cause des collusions nombreuses entre rebelles et sociétés taoïstes secrètes. La révolte sert de cadre d’ouverture au grand classique de la littérature chinoise Les Trois Royaumes.

Ce soulèvement est un des facteurs de la chute des Han.

Au printemps de l’an 184, Zhang Jiao, fondateur de la secte taoïste Taïping (« grande paix » qui régnera quand les Han seront éliminés), soulève le peuple chinois contre la dynastie Han, jugée décadente et corrompue. Les partisans de Zhang arborent sur leur front un foulard jaune (huángjīn) en signe de ralliement, ce qui donna son nom à la révolte Huáng jīn zhī luàn des turbans jaunes. Assiégés, les Han lancent un appel à l’aide et ordonnent une campagne contre les Turbans jaunes qui se comptent par centaines de milliers. De puissants et célèbres généraux répondent à cet appel. Les Turbans Jaunes vont se dissoudre avec la mort de leur chef. Le commandant des forces impériales, He Jin, mate le reste de la rébellion. Zhang Bao et Zhang Liang sont eux aussi tués au combat. Des insurrections sporadiques persisterons néanmoins jusqu’en 192. Ce soulèvement est un des facteurs de la chute des Han.

Une des causes principales de la révolte est la crise agraire qu’affronte alors le nord de la Chine. La famine et les inondations causées par des crues du fleuve Jaune contraignent de nombreux paysans et d’anciens colons militaires à chercher du travail dans le sud. De grands propriétaires exploitent durement cette nouvelle main-d’œuvre. Les paysans ayant réussi à conserver leur terre doivent eux faire face à une augmentation des taxes, destinées à construire des fortifications le long de la route de la soie. En effet, les infiltrations étrangères et les menaces d’invasions obligent le gouvernement Han à déployer de coûteuses garnisons autour de cet axe stratégique. La perte des terres et la pression fiscale insupportable entraîne une population toujours plus nombreuse à former des bandes armées itinérantes, et finalement des armées privées.

Dans le même temps, le gouvernement central des Han est en proie à des troubles internes. Le pouvoir des grands propriétaires est un problème ancien, mais peu avant le début de la révolte, les eunuques de la cour ont gagné une influence considérable sur l’empereur, dont ils abusent pour s’enrichir. Les dix plus puissants eunuques forment un groupe appelé les Dix Eunuques, et l’empereur Lingdi se réfère à un d’entre eux, Zhang Rang, comme son « père adoptif ». Le gouvernement est largement considéré comme incapable et corrompu, et les famines et inondations sont vues par le peuple comme une preuve que l’empereur décadent a perdu le mandat du Ciel.

Le mécontentement politique, ainsi que la sécheresse et les fléaux, alimentent le ressentiment de la population contre le gouvernement Han. Des prophètes prétendant être l’incarnation ou le descendant de l’Empereur Jaune ou de Laozi trouvent un écho considérable parmi les paysans. Zhang Jue est le plus populaire de ces messies et sa secte taoïste rayonne dans toute la Chine. Tirant profit de la situation, il met en place un projet de rébellion de grande ampleur. Des conjurateurs parviennent même à infiltrer la cour impériale. Les membres du gouvernement ne prennent aucune mesure contre la secte, soit par ignorance, soit par peur de son pouvoir. Alors que Zhang Jue est sur le point de déclencher un soulèvement dans tout l’Empire, certains de ses sympathisants à Luoyang sont arrêtés et exécutés par les autorités. Craignant la répression des autorités alors qu’elle n’a pas eu le temps de lancer des actions d’envergure, la secte commence son soulèvement en province en avance par rapport au calendrier établi, au deuxième mois de 184. Malgré l’impréparation et le manque de coordination, des dizaines de milliers d’hommes se soulèvent, les bureaux locaux du gouvernement sont saccagés et pillés, et les armées impériales contraintes à se tenir sur la défensive.

Quand Zhang Jue apprend que le gouvernement Han a découvert ses plans, il envoie rapidement des messagers pour contacter ses soutiens à travers toute la Chine afin de lancer une action sur le moment même. Entre le 29 février et le 29 mars 184, Zhang Jue lance la rébellion des Turbans jaunes avec environ 360 000 fidèles sous son commandement, tous portants du tissu jaune noué autour de leur tête. Il se fait appeler « Seigneur-Général des Cieux », ses frères Zhang Bao et Zhang Liang étant respectivement le « Seigneur-Général de la Terre » et le « Seigneur-Général des Humains ». Les rebelles attaquent les bureaux gouvernementaux, pillent les comtés et les villages, et prennent le contrôle des commanderies. En dix jours, la rébellion se propage à travers toute la Chine et inquiète profondément la cour impériale à Luoyang.

Les rebelles se concentrent majoritairement dans les provinces de Ji, Jing, You et Yu. Le groupe mené par Zhang Jue et ses frères est soutenu fortement dans la province de Ji, située au nord du fleuve Jaune, près de la commanderie de Julu, terre natale de Zhang Jue (aujourd’hui Comté de Pingxiang, Hebei), et de la commanderie Wei (aujourd’hui Handan, Hebei). Une seconde révolte d’ampleur éclate dans les commanderies de Guangyang (aujourd’hui Pékin) et de Zhuo (aujourd’hui Zhuozhou, Hebei), dans la province You. Le troisième centre de la rébellion est la commanderie de Yingchuan (autour de l’actuelle Xuchang, Henan) et la commanderie de Runan (autour de l’actuelle Xinyang, Henan) dans la province Yu, et la commanderie de Nanyang (autour de l’actuelle Nanyang, Henan) dans la province Jin septentrionale.

Le 1er avril 184, l’empereur Lingdi nomme son beau-frère He Jin, Intendant du Henan, en tant que Général-en-chef et lui ordonne de superviser l’armée impériale afin qu’elle écrase la révolte. Au même moment, l’empereur nomme trois généraux (Lu Zhi, Huangfu Song et Zhu Jun) pour mener trois armées séparées afin de négocier avec les rebelles. Lu Zhi se rend dans la Province Ji, où se trouve Zhang Jue, pendant que Huangfu Song et Zhu Jun font route pour la commanderie Yingchuan. Ils ont sous leurs ordres 40 000 hommes.

L’armée Han remporte la victoire, mais le tribut est terrible. Sur une vaste partie du territoire, les représentants du gouvernement ont été tués, l’information est coupée et le gouvernement central peine à se faire entendre. Les pertes des rebelles se chiffrent en centaines de milliers, de nombreux civils ont perdu leur demeure et une grande partie de l’économie s’est effondrée, la guerre ayant eu lieu dans les régions parmi les plus riches. Les émeutes sont toujours présentes et le nombre de bandits s’accroît fortement. Le gouvernement Han, qui n’est pas en mesure de mettre un terme à toutes les perturbations, s’efforce désespérément de rétablir la situation.

Alors que la rébellion est défaite, les seigneurs militaires et les administrateurs locaux voient leurs pouvoirs renforcés et prennent conscience de leur force face à un pouvoir central très fortement ébranlé. Cette situation conduit à la chute de la dynastie Han en 220. Après la mort de l’empereur Lingdi en 189, une crise politique entre He Jin et les eunuques entraîne l’assassinat de He Jin le 22 septembre 189. Yuan Shao, allié de He Jin, riposte en mettant le feu au palais impérial et en massacrant les eunuques. Finalement, le seigneur de guerre Dong Zhuo parvient à prendre le pouvoir en se servant du jeune héritier au trône comme d’une marionnette, lui permet par là même de légitimer son occupation de la capitale. À cause de sa cruauté, Dong Zhuo est assassiné en 192, permettant à Cao Cao de commencer son ascension vers le pouvoir.

Malgré la description négative qu’en fait Les Trois Royaumes, la rébellion des Turbans jaunes est une source d’inspiration pour les paysans chinois pendant les siècles suivants et nombreux sont ceux réclamant en être les héritiers spirituels.

« Introduction à la causerie sur la révolte des Turbans Jaunes », Ngo Van

La grande guerre des paysans dans la Chine du IIième siècle.

Pour comprendre l’histoire contemporaine des pays de civilisation chinoise, il est indispensable de connaître, au moins sommairement, l’histoire de la Chine ancienne et le caractère spécifique des insurrections paysannes qui, à plusieurs reprises, menacèrent de ruiner de fond en comble le système de domination administratif et militaire de la dynastie des Han. La grande guerre des paysans chinois des temps modernes qui à permis la victoire de Mao Tsé-toung n’est pas foncièrement différente des guerres des paysans du passé ; et l’État bureaucratique actuel, en dépit de l’idéologie marxiste des nouvelles couches possédantes, présente plus d’un trait de l’État bureaucratique de la Chine impériale. À l’arrière-plan du conflit vietnamien, on retrouve le poids d’une tradition multiséculaire qui oriente toujours les réactions affectives et psychologiques d’une paysannerie misérable. C’est ainsi que l’influence du parti communiste peut être, en bien des points, assimilée à l’influence occulte que les sociétés secrètes ont depuis toujours exercée sur les paysans. Le drapeau rouge ne représente souvent aux yeux de ces derniers qu’un symbole magique parmi d’autres et la démagogie marxiste fait appel aux mêmes sentiments qui, jadis, soulevèrent le peuple contre ses oppresseurs ; aussi bien ne peut-on assimiler les PC de ces pays aux grands partis organisés des pays européens.

Certains phénomènes courants dans les autres parties du monde ont pris en Chine un caractère catastrophique en raison d’une exceptionnelle densité démographique ; ils ont ainsi influé d’une manière continuelle sur l’évolution générale de la société. Mais la nécessité de grands travaux d’irrigation ne justifie pas pour autant les systématisations et les généralisations abusives sur le "mode de production asiatique" et le "despotisme oriental" ; interprétations qui tendent, en dernière analyse, à expliquer toute l’évolution de la société chinoise à l’aide de certaines de ses particularités.

Le système de production fondé sur l’esclavage n’a jamais atteint une extension analogue à celle de l’empire romain et le système féodal lui-même, pour autant qu’il soit comparable à celui qui a régné en Europe sous l’égide du catholicisme romain, ne s’est jamais développé et désagrégé d’une manière linéaire et continue mais ne s’est effondré qu’après diverses résurgences ; il n’a pas donné naissance à un mode de production dominé par la bourgeoisie mais à un système de gentilhommerie qui s’est maintenu sans grande transformation jusqu’en 1911. Plusieurs types d’exploitation semblent avoir coexisté, interdépendant les uns des autres et réagissant les uns sur les autres sans aboutir avant longtemps à la création d’un type stable. Les embryons de connaissance scientifique, pour le moins aussi importants que ceux de la Grèce antique, n’atteignirent jamais le degré de développement nécessaire à l’apparition d’une pensée scientifique comparable à celle de la Renaissance ; et ce fait s’explique également en partie par un caractère spécifique de la Chine : l’énorme influence d’une caste de lettrés imprégnés de l’esprit confucéen. La fidélité à cette morale aristocratique a permis à toute l’administration impériale et à l’organisation de l’État de conserver une homogénéité culturelle et d’éviter la dissolution qui accompagne tous les bouleversements politiques et toutes les conquêtes.

En Europe, le christianisme a servi à justifier un régime féodal rigide aussi bien que les révoltes contre ce dernier ; en Chine, deux philosophies sociales se sont opposées ouvertement et d’une manière permanente. À l’éthique confucéenne qui ne s’appliquait qu’aux classes dirigeantes s’oppose la philosophie sociale de Lao Tseu. Tandis que les enseignements de Confucius idéalisent l’ordre féodal et donneront par la suite une base morale solide aux classes possédantes, à la Cour impériale et à l’aristocratie des villes, ceux de Lao Tseu renferment une critique de la société et de l’État fondée sur le refus de toute contrainte administrative et sociale. L’identification de l’homme avec la nature, principe de base du taoïsme, ne peut avoir lieu qu’en l’absence de toute intervention de l’État ou d’une contrainte sociale. On comprend à quel point cette doctrine a pu servir de fondement à la morale de la paysannerie révolutionnaire qui s’est opposée d’une manière permanente à l’administration impériale concentrée dans les villes. C’est dans l’enseignement de Lao Tseu que les révoltés trouveront à chaque fois la base intellectuelle et morale qui légitimera leur révolte. La pensée de Lao Tseu traduit d’ailleurs les conceptions fondamentales de la paysannerie chinoise : un sentiment profond et instinctif de l’ordre de la nature et l’hostilité face à toute forme de pensée scientifique propre à troubler cet ordre. Ainsi, tandis que le confucianisme, malgré une brève période de persécution sous l’empire de Ts’in1, restera toujours le système de morale et de philosophie politique des classes possédantes, le taoïsme, par son opposition à toute intervention autoritaire dans la vie des hommes et son hostilité à toute société coercitive et hiérarchisée, sera toujours la base du comportement élémentaire de la paysannerie révolutionnaire, une "façon de sentir".

Jamais le travail des esclaves n’atteignit en Chine le degré de développement qu’on lui connût dans l’empire romain et dans la Grèce antique. C’est sur le travail de la paysannerie que reposera toujours l’édifice de la société chinoise. Ce n’est pas sans raison que dans la hiérarchie officielle des classes sociales le paysan occupe la seconde place derrière le lettré, l’artisan et le marchand venant à la suite.

Le "despotisme oriental" de l’empire des Tchéou (1122-247 avant notre ère) devait donner naissance à des guerres sans nombre pour aboutir finalement à la période dite des Royaumes Combattants. Sept seigneuries se disputent continuellement l’hégémonie. Celle de Ts’in1, après avoir vaincu et annexé à son territoire les autres, finit par unifier pour la première fois toute la Chine et à fonder la première monarchie centralisée (221 av. notre ère). Pour donner une échelle de grandeur des travaux effectués à l’époque et du système de contrainte et de coercition qu’ils impliquent, on peut signaler que la construction de la Grande Muraille de Chine nécessita le travail de plusieurs millions d’hommes ¬ corvéables, prisonniers politiques et de droit commun, esclaves ¬ sous la direction d’une véritable armée. Une insurrection générale de forçats et de paysans sous la direction d’un paysan pauvre Tcheng Cheng mit fin à la dynastie des Ts’in. La monarchie despotique s’effondra mais l’insurrection populaire fut écrasée grâce à l’intervention de l’ancienne noblesse féodale évincée du pouvoir par la dynastie Ts’in. La lutte pour le pouvoir entre les différentes bandes armées rivales se termina par la fondation de l’empire de Han par un plébéien, ancien gendarme sous l’empire Ts’in (206 av. notre ère). L’État des Han antérieur hérite de toutes les institutions de l’empire Ts’in, mais une nouvelle aristocratie de type semi-féodal se créée autour de l’État bureaucratique centralisé et de sa hiérarchie minutieusement établie. L’empereur est Fils du Ciel et des signes célestes divinisent toujours son pouvoir. De cette époque date la création de la route de commerce connue sous le nom de la Grande Route de la Soie qui reliait la Chine à l’empire romain, au royaume des Parthes et à l’Inde. On verra que l’image idéalisée de l’empire romain donnera naissance à des descriptions d’un État utopique dont le caractère calqué sur celui de la Chine sera exempt de ses "tares".

Vers le début de l’ère chrétienne, la concentration des terres, l’accroissement des impôts, le luxe et la corruption de la Cour impériale provoquèrent une série de révoltes populaires qui, après les réformes sociales d’un usurpateur, Wang-Mang, aboutit à un soulèvement armé général. C’est la révolte des Sourcils Rouges (18 après notre ère). L’état de nomadisme dans lequel étaient jetés les paysans expropriés, le paupérisme croissant de la paysannerie, maintenaient le pays dans un état d’anarchie permanent. Bandit devient synonyme de rebelle et dans cet état de décomposition du système impérial, chaque aventurier pouvait être sûr de recruter une armée et se poser en prétendant à l’empire. Après la prise de la capitale de l’empire Tchang-ngang (23 de notre ère) et la mort de Wang-Mang qui, fidèle en son origine surnaturelle, s’obstinait à implorer le Ciel pour éloigner les armées rivales, les candidats à la succession noyèrent l’insurrection dans le sang. L’empire des Han postérieur (25-220 de notre ère), après une courte période d’essor économique et culturel, connut le même processus de décomposition. La concentration et le regroupement des terres entre les mains des propriétaires fonciers prirent des proportions inouïes. Les paysans asservis cultivaient la terre pour des "maisons puissantes" qui possédaient des centaines de milliers de "mou". La ruine de la paysannerie était telle qu’une partie des lettrés eux-mêmes demandait la limitation de la propriété foncière. C’est dans cette atmosphère de décomposition du pouvoir impérial qu’éclata la grande insurrection populaire des Turbans Jaunes qui, par son inspiration taoïste, devait donner aux revendications paysannes un caractère de radicalisme révolutionnaire inconnu jusqu’alors. Elle dura près d’un quart de siècle et ne fut réprimée qu’au prix d’efforts incessants de la part du gouvernement central. Parallèlement éclata, dans l’ouest de la Chine, l’insurrection des Cinq Boisseaux de Riz ; elle devait donner naissance à un État d’un type nouveau fondé sur des principes moraux communautaires.


l) La persécution atteignit d’ailleurs tous les autres courants philosophiques de l’époque qui s’opposaient à la tentative d’unification des Ts’in et à son école de légistes.

Etienne Balazs dans « La bureaucratie céleste » :

« La crise sociale et la philosophie politique à la fin des Han

« (...) Nous sommes au milieu du 2ème siècle. L’immense empire des Han jouit depuis de longues années d’une paix relative, la population a presque doublé depuis la restauration, aux environs de l’ère chrétienne et les richesses s’accumulent. Mais l’accumulation même de la richesse et la différenciation des professions qui marquent le passage d’une économie naturelle vers une économie d’échange ont comme rançon une plus grande inégalité dans la distribution des revenus et le renversement des rapports sociaux traditionnels. Le signe le plus évident de ce déséquilibre est l’affaiblissement du pouvoir impérial. (...) La pointe de la pyramide hiérarchique commence à s’ébrécher, et une lutte serrée s’engage pour l’exercice du pouvoir réel. (...) Tandis que l’avant-scène retentit des querelles des diverses fractions de la classe dirigeante, toute occupée à se tailler la plus grande part des revenus et sourde aux avertissements des philosophes, le peuple des campagnes se prépare à se soulever contre l’exploitation intolérable des grands propriétaires et les exactions vexatoires des mandarins. La population agricole, c’est-à-dire la presque totalité de la nation, vivait dans une misère indicible. Le paysan libre était en train de disparaître. Constamment menacé sur son lopin par la famine, les impôts, les corvées et pressuré par de multiples demandes des fonctionnaires mal payés, ou encore menacé d’expropriation par quelque grand seigneur désireux d’agrandir son domaine, il était condamné tôt ou tard à aller rejoindre les rangs du prolétariat agricole. (...) Cette énorme masse des meurt la faim et des cul-terreux vit dans une sourde fermentation, travaillée depuis une dizaine d’années par les émissaires d’une nouvelle foi : la « Voie de la Grande Paix » taiping dao. (...) Ils ne se contentent plus d’annoncer à leurs adeptes la venue d’une nouvelle ère, celle de la prospérité, de l’âge d’or de l’égalité, car c’est le véritable sens de l’expression Taiping (...) ils les organisent en de véritables phalanstères, des communautés rustiques (...). Et ils mettent sur pied une étonnante organisation militaire en trente-six divisions qui, mises en branle le jour de l’an 184, occuperont le pays en une marche foudroyante. (...) Les turbans jaunes – c’est le nom le plus connu de la secte à cause du jaune qu’ils portent en tant que couleur symbolique de la terre - vont mettre à feu et à sang toute la Chine du Nord. De deux foyers, les régions les plus peuplées du bas Fleuve Jaune et du Sichuan, la révolte se propage comme une traînée de poudre et gagne toute la Chine (...). Les premiers actes, et combien significatifs, de cette énorme jacquerie mi-sociale mi religieuse seront de prendre d’assaut les préfectures et sous-préfectures, de tuer ou de chasser les fonctionnaires, d’en nommer d’autres, de lever des impôts et de réparer les chemins. (...) La répression est féroce, elle fait, au cours de la seule année 184, un demi million de victimes. (...) Le pays est bouleversé de fond en comble par le combat entre troupes impériales et Turbans Jaunes, battus sur un point pour se retrouver plus nombreux sur un autre. C’est l’exode des riches et des lettrés vers un coin tranquille, la fuite éperdue des vagabonds et des réfugiés : des masses humaines se déplacent dans toutes les directions. (...) Les dirigeants se ressaisissent et organisent des expéditions punitives. (...) C’est l’heure des militaires, la lutte de tous contre chacun (...) jeu sanglant de l’élimination des concurrents dans la course effrénée au pouvoir. Cette lutte durera encore pendant une génération et transformera la Chine d’un puissant empire en un vaste cimetière. »

Etienne Balazs rapporte comment la philosophie chinoise s’est développée pour répondre à cette crise sociale et aux problèmes politiques qui les accompagnaient :

« Plus la crise sociale s’accentue, plus pressantes deviennent les démarches de l’esprit en vue de découvrir le chemin du salut. (...) Une inquiétude saisit les commentateurs les plus butés, le Confucianisme se cherche une doctrine cohérente. Et les thèses longtemps oubliées des écoles taoïstes et légistes, voire des sophistes et des logiciens, semblent subitement reprendre un sens d’actualité brûlante, à la lueur des inextricables problèmes de l’heure. (…) Vérité première reconnue de tous, c’est la crise. Mais que faire, comment expliquer la crise et quel remède y apporter ? (...) Le Confucianisme est l’idéologie de la bureaucratie en général, particulièrement des hauts fonctionnaires en place. La clientèle du Taoïsme se recrute souvent dans le milieu des petits fonctionnaires retirés ou définitivement écartés des postes importants. »
« Dans la Chine du 2ème siècle, (...) tout est en ruine : les villes détruites, la campagne dévastée, la population pillée, brûlée, massacrée. (...) L’administration impériale n’existe plus. L’empire dépecé en trois tronçons est la pomme de discordes des gouverneurs militaires indépendants et les trois capitales sont le théâtre d’incessantes intrigues. (...) Que reste-t-il à l’intellectuel s’il veut s’évader d’une situation sans issue et oublier sa condition monstrueuse, sinon le rêve, l’alcool et les plaisirs de la chair ? (...) Pour échapper à la fatalité inexorable de leur sort, ils recherchent dans le narcotique du songe, de la poésie, de la musique (...) et trouvent dans l’extase taoïste des « excursions lointaines » (...) Leurs idées pénètrent dans tous les milieux et préparent ainsi les âmes à la délivrance de la foi bouddhique. (...) Oscillant entre l’extrême affirmation de l’individualité et l’extrême négation de l’homme comme entité sociale, ils ne tarderont pas à s’opposer à la catégorie confucéenne essentielle de la famille. (...) L’énorme vague de nihilisme, qui déferle sur la Chine par suite de la guerre civile, envahit toute la société en plusieurs étapes (...) »

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