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C’était « la zone », « les fortifs », un Paris prolétarien et ils l’ont tué… à coups de bombes « alliées » (anglo-américaines) !!!

dimanche 31 mars 2019, par Robert Paris

Georges Duhamel dans « Vue de la terre promise » décrit la Zone de 1900 :

« Et quand on approchait des portes, quand on commençait d’entendre parler, rire et chanter Paris, alors éclatait la Zone, le grand camp de la misère qui, de partout, investit la ville illustre et magnifique. »

Louis-Ferdinand Céline, dans Voyage au bout de la nuit, décrit la Zone des années 1920 :

« […] cette espèce de village qui n’arrive jamais à se dégager tout à fait de la boue, coincé dans les ordures et bordé de sentiers où les petites filles trop éveillées et morveuses, le long des palissades, fuient l’école pour attraper d’un satyre à l’autre vingt sous, des frites et la blennorragie. »

Un film : "La vie dans la zone "

La zone en 1950 :

« Paris insolite » de Jean-Paul Clébert & Patrice Molinard :

Une fois de plus je rentre dans la ville, et une fois de plus par la porte d’Italie. Pendant la traversée des plateaux de la Bourgogne et des forestières de l’aube, les nuits se sont refroidies, les cabanes de cantonniers et les caches de bûcherons de Saint-Menehould se sont avérées inconfortables, et après avoir traîné mes grolles dans trois, quatre régions de France, et jeté un coup d’œil au-delà des frontières, je rentre au bercail…

C’est l’hiver, et quand il vient et que je ne peux toujours comme les oiseaux migrateurs me déplacer en suivant la chaleur le long des courbes isothermiques, pour rejoindre une région tempérée, j’hiberne comme une bête qui se terre et s’engourdit, j’hiverne comme un navire qui rejoint un port et y fait relâche à l’abri des glaces, je me contracte, je me tapis dans un coin de la ville, je resserre des murs autour de moi, je me rempare, je me recouvre jusqu’aux extrémités des lainages, je m’isole le cerveau, ce rouage gracile, je me tasse, je me creuse mon trou, je rentre dans ma coquille, je me met en veilleuse, je bouge au ralenti.

Une fois de plus, il s’agit de passer quatre ou cinq mois d’hiver à l’intérieur de Paris, l’immense caravansérail des désespoirs et des miracles quotidiens, d’y trouver chaque jour de quoi manger et boire son content, le substantiel, et chaque nuit un asile tranquille, au sans-souci, tout en menant bien sûr vie joyeuse et pleine.

Et je rigole parce que pour le flic qui réglemente la circulation, je suis un vagabond qui rente au port, la gueule râpeuse, les épaules voûtées, la canadienne crasseuse, les godasses en perdition, le ventre creux, la musette vide, et une récente levée d’écrou en poche…

Et je vais écrire un livre !

Je pourrais obliquer vers la droite ou vers la gauche, retrouver ce qui reste de la zone, y chercher dès ce soir un gîte dans les communautés de villas en tôle ondulée des chiffonniers, ou faire le grand tour de la capitale comme les relégués interdits de séjour qui campent à Gennevilliers, à la lisière du département, et rôdent aux abords des boulevards extérieurs, n’osant se décider à pénétrer dans le labyrinthe dangereux des couloirs macadamisés, je pourrais aller m’installer en honnête compagnie dans les carrières de Montreuil ou tant d’autres abris de la proche banlieue. Mais je ne peux résister à l’envie de remonter tout de suite l’avenue d’Italie, de marcher plus vite vers les quartiers vivants, malgré les interminables boulevards vides, la traversée de Paris étant plus longue que celle d’un département. je ne jette qu’un bref coup d’œil vers les bistrots-tabac, je lorgne en vitesse les autobus, les platanes, les pissotières, je hume tout surpris l’odeur de l’essence et de la grosse bête citadine. Je me hâte. Tant pis pour ce soir. Encore une fois, je la sauterai. Mais j’ai trop envie de voir la gueule d’un copain, de connaître l’indicible plaisir naïf d’entrer dans un café familier, de serrer des mains, de dire du ton le plus tranquille : « Comment vas-tu ? », de jouer à l’innocent personnage qu’une absence d’un an ou deux laisse indifférent et qui se remet à sa belote comme à une partie interrompue la veille. Plaisir fugace d’ailleurs, car dix minutes après je raconte ma vie, deux heures après tout le monde sait par quels aventureux avatars j’ai réalisé le tour de force quotidien de la vie, et on en redemande, et je suis tout prêt à recommencer mon récit, car les plus sérieux des auditeurs ont droit aux détails, à la récolte des expériences accumulées, jamais inutiles, sur le vagabondage. Les bistrots sont faits pour ça…

Une somme baroque.

Mais c’est impossible. Il y a trop de choses à dire.

Il faudrait y consacrer des années, et l’épaisseur d’un tel livre rebuterait l’éditeur avant le lecteur. J’ai tant de notes prises en deux ou trois ans de vagabondages intra-muros, crayonnées et empilées en vrac, Dieu sait où, et plus nombreuses encore dans ma tête, tant de visages, de dialogues, de toiles de fond, de prises de vues des bas quartiers où la vie est animale, dangereuse, cachée, de ce terre-à-terre exemplaire où règnent la loi de la jungle et le démerdage, où pleuvent les miracles, où l’on tire les jours plus vite que les bouffées d’une cigarette, tant de choses vues, entendues, devinées, à hurler sur la place publique ou à tenir secrètes pour n’être pas de la race des condés, tant et tant que j’ai dû limiter mes dix pages d’écriture quotidienne à l’éjaculation lente et spasmodique des premières à venir, dans un désordre imprévisible, selon l’humeur d’une mémoire qui fait des siennes, me joue des tours, et au milieu de la quête régulière et obsédante d’un repas et d’un toit tranquille. Et cela me fout le cafard, car chaque visage, chaque dialogue, chaque rue étroite, chaque coin sombre, chaque bistrot lumineux mériterait un volume entier et bourré comme une cantine, de renseignements, tuyaux, détails, anecdotes, commentaires…

Or, tant pis, il faut se résigner, laisser filer la plume.

Et aussi bien, ceci n’est pas un Baedeker à l’usage des touristes.

Mais il n’est pas de plus belle balade ni de plus fructueuse en rencontres que le grand tour de Paris, la reptation lente et attentive sous un bon soleil hivernal, à la frontière de la ville haute et de la basse banlieue. Et de temps en temps, quand j’ai deux trois cent francs et si possible un copain dont les yeux ne sont pas trop chassieux, je grimpe à la porte d’Aubervilliers par la si triste rue de l’Evangile où le camion hippomobile du laitier fait figure de corbillard tintinnabulant, je prends le bus de ceinture, je me laisse rouler, donnant mes tickets au contrôleur qui me prend pour follingue et emmerdeur, jusqu’à ce que j’aperçoive un trou dans la barrière des H.B.M. et je descends de mon balcon, je continue à pied sur l’ancienne ligne des fortifications qui n’est plus que ruban sale d’herbes et de terre tassées, mais où reste encore, avec un large pan de ciel par-dessus, une perspective reposante de monticules glaiseux où jouent toute la semaine les gosses crasseux hilares, et de petits chemins étroits et piétinés comme des sentes de bêtes vers l’abreuvoir.

Poésie et horreur de la zone ont été maintes fois décrites, inspectées, photographiées, filmées, reconstituées en studio, exportées à l’étranger comme patrimoine national (culture et goût français), utilisées à des fins littéraires, artistiques, moralisatrices, politiques et fourrées de force sous le nez des indifférents, par tous les descripteurs de fantastique social, beaucoup mieux que ne saurait le faire le rôdeur de barrières que je suis d’occasion.

Mais si l’émotion devant ces détritus d’une civilisation mort-née est toujours le même, les décors changent, l’horizon se modifie, les pans de murs s’écroulent, les jardinets s’éloignent, les usines et les cimetières s’étendent à la façon des amibes, les caisses d’habitations vont et viennent et doivent suivre le mouvement, des stades et des squares éclatent ça et là comme des bourgeons, mais vite fanés, faute de sève et d’humus, et retournent à l’état de terrains vagues, domaines des dernières herbes folles, et ce de jour en jour, si fait qu’il faudrait tenir à jour la topographie de la ceinture, la nécrologie des familles nombreuses et s’en tenir à l’actualité, les derniers tuyaux comme ceux des journaux n’ayant qu’une valeur très éphémère. Et tout ce que j’ai vu en six mois d’hiver fait déjà figure de souvenir…

Comme peu de gens le savent, la zone ne date pas du moyen âge, mais de l’époque napoléonienne, et n’a pas été conçue pour l’établissement de fortifications militaires, comme d’autres le croient, mais par l’empereur qui voulait tout simplement feinter les fraudeurs d’alcool, ces contrebandiers qui n’hésitaient pas, pour passer les barrières et éviter les douaniers, à creuser des souterrains qui atteignaient trois cent mètres comme celui de Passy à Chaillot, et débouchaient à l’intérieur des cités de taudis intra-muros où les policiers préféraient ne pas fourrer leur nez. Il fallut mettre bas des centaines de maisonnettes pour obtenir les terre-pleins où la vue porterait… et interdire toute construction sur une largeur de cinquante toises, ce qui n’empêcha pas, au contraire, la naissance d’une nouvelle ville-champignon, faite de terriers et de baraques….

Entre deux dimanches ce morceau de zone (qui ne se trouve pas au-delà, mais en deçà de Paris) a sa vie propre. La cité des chiffonniers. Petites maisons de ciment armé avec jardinets utilitaires et cases d’indigènes postfabriquées posées à même le sol, et bouffées de verdure maigre. Mais aussi nids de baraques sordides au bord de l’ancienne allée du Métro, tas de caisses entassées les unes sur les autres et tenant debout par un jeu savant de poutres et de poteaux, terrains à moitié vagues, pancartes indiquant des propriétés privées ouvertes à tout vent et à tout venant, chiens méchants roupillant du sommeil innocent dans des tonneaux dont il ne reste guère que les cercles de fer….

Le temps virant au beau, je décide de m’en aller camper à la porte Montmartre, et après quelques derniers verres pris au bistrot de la rue des Buttes avec les familles de brocanteurs sédentaires qui vivent là, en deux maisons cossues (je veux dire qui tiennent debout par leurs propres moyens) enrobées de végétation protectrice et flanquées de basses-cours, cages à poules et clapiers comme la propriété de Selkirk, je m’achemine en pleine cambrousse par la rue Toulouse-Lautrec (encore un qui ne se doute pas qu’une municipalité bienveillante et prolixe en reconnaissances posthumes a greffé son nom sur un chemin d’usine, au milieu d’un paysage de prairies incultes et de caillasse verte, mais peut-être eût-il aimé ce décor reposant) et gagne la tranchée du chemin de fer, maintenant abandonnée à son triste sort et envahie par les mauvaises herbes, voie de tortillard qui sort de la ville à travers les fondations des gratte-ciel et s’en va se perdre dans des cours d’usines géantes.

Il y a là bien des possibilités de couchage, tas de buissons, terriers de sable, protégés du vent, du froid, de la pluie, et je m’installe confortablement. De l’autre côté, un tas d’ombres noires signale le camp des clochards, sacs de pommes de terre tendus sur des ficelles et formant tente sans toit entre quoi dorment, chiquent, crachent, picolent, monologuent quatre ou cinq individus au sexe indéterminé. Leur présence est rassurante. Car dans ce lieu peut-être poétique, mais en tout cas sinistre, la vie est tout de même dangereuse. Des rôdeurs se baladent silencieusement entre les touffes d’ivraie. Personnages inquiétants qui surgissent brusquement au sommet du fossé et restent immobiles, hésitant à venir vous trouver (pour quoi faire ? on ne sait jamais d’avance : dévalisage malgré le peu de richesses évident que présente un roupilleur solitaire n’ayant pour tout bagage qu’une musette folle, jeux érotiques non pas d’homosexuels, mais d’hommes privés et obsédés, ou simplement désir de parlotes et de solitude en commun)…

La zone.

Elle s’efface comme une tache de graisse frottée vigoureusement. A la porte de Pantin, à travers les monticules des anciennes fortifications, bien invisibles aujourd’hui, d’où dégringolent des chemins crayeux, des ouvriers percent une tranchée de chemin de fer qui servira d’autoroute. La ville tumultueuse progresse et ronge cette verdure sans chlorophylle, si vite qu’une roulotte sur pilotis paraît maintenant insolite. De l’autre côté du boulevard Mortier, les très hautes et très plates maisons modernes sont les murs d’enceinte d’une nouvelle prison. L’autobus qui traverse les terrains vagues est aérodynamique et ses portes à coulisses font fuir les moineaux. On change les becs de gaz à coude de la rue Paul-Meurice. Des employés de la voirie creusent des tranchées et apportent des tuyaux noirs et béants comme des canons. Dans la rue des Prévoyants, un agent d’assurances examine minutieusement la façade des maisons.

Mais le long de l’avenue du Belvédère qui sinue, des casseroles rouges sont crochées comme des fruits aux branches des buissons. Entre la porte des Lilas et celle de Bagnolet s’étend encore cette agglomération anachronique, communauté de chiffonniers, de ferrailleurs, de rempailleurs, de mendigots, d’éleveurs de poules et de souris blanches, quadrilatère de jardins incultes et de cabanes, isolés par les haies de lits-cages (dont la profusion est étonnante), de villas dans la construction desquelles entrent plus souvent le bois que le ciment, les planches et les tôles que la brique, de cabanes dont on ne devine pas tout de suite l’usage, habitacles, hangars à outils, casiers à lapins ou chiottes.

Au milieu des choux et des soleils, des baignoires font office de châteaux d’eau comme en grande banlieue, mais on est dans le vingtième arrondissement. Deux ou trois roulottes sont montées sur des solives qui commencent à disparaître dans le sol, là depuis l’avant-guerre ou l’exode. Un vieux camion peint en rose et brun comme pain d’épice de foire, le nez busqué, a des rideaux blancs aux lucarnes et une fumée grasse et jaune sort du toit percé d’une cheminée à abatvent.

C’est lundi. Il n’y a pas un gosse dans la rue des Fougères, ni dans celle des Glaïeuls, seuls deux yuccas sous les banderoles de linge humide. Un vieux lave de la salade à l’eau de la fontaine emmaillotée de paille. Une vieille casse les lattes d’une barrière avec une hachette et fendille son bois sur le bord du caniveau. Les chemins sont pleins de glaise et de pissenlits, les carrés de terre de choux de Bruxelles stériles.

Je vais chez Francis acheter trois gauloises à 4 fr. 50 pièce. Cette buvette tassée comme les masures voisines au creux du fossé, tapie sous les planches et les tuiles du toit (un luxe évident), grande comme une piaule où le comptoir tient la plus grande place avec le poële qui chauffe à blanc, une pipe Godin passée à l’argent. Le plafond bas est tout bouchonné de papier. Entre les lattes du plancher, on sent et voit la terre battue… Mme Jeanne sert d’imposantes assiettées pour un prix en rapport avec la clientèle habituelle, chiffonniers, gitans et gitanes, bonshommes et bonnes femmes locataires propriétaires des bouts de terrain environnants. C’est le seul bistrot du « pays » comme ils disent. J’y suis chez moi. En famille là encore. J’écoute le patron… On est copains comme cochons. J’écoute ses histoires, les jambes tendues autour du poêle, la ceinture défaite après un repas substantiel, un verre de la gnôle patriarcale au creux de la main, tout oreille à la description qu’il a plaisir à faire des originaux de tous crins qui peuplent ce morceau de zone, et à ses souvenirs sur l’époque héroïque, encore toute proche, deux, trois ans, où le café était « mal fréquenté », où les coups de feu s’échangeaient aussi vite que les injures…

Il fait décidément trop froid pour se coucher sous une haie, et j’atteins la porte des Lilas, sans avoir trouvé de solution. J’hésite encore. Ou redescendre de l’autre côté de Ménilmontant vers les Buttes où les caches ne manquent pas ou continuer à suivre la zone jusqu’à la porte de Pantin pour rejoindre les huttes de buissons où dorment les clochards. Mais le froid me prend aux épaules et me pousse de force vers la rue Saint-Fargeau…

Parvenu au bout du boulevard Poniatowski, je domine le large fossé que creuse la Seine et que franchit le pont National… De l’autre côté, formant colline, s’étend un étroit pan de zone, d’où la vue parcourt tout l’horizon, mais où ne s’élève aucune cahute habitable. Ce ne sont pourtant pas les clochards qui manquent, domiciliés pour un temps dans les asiles du coin, rue du Château-des-rentiers ou rue Cantagrel, et dehors dès le petit jour, jusqu’à quatre heures où ils se mettent en quête des dix-sept francs nécessaires à l’achat du gros pain à tremper dans la soupe populaire. Mais ayant le gîte plus ou moins assuré les vagabonds du coin se contentent de roupiller dans l’herbe, aux creux des fossés ou des fourrés maigres dont les branches minces les captent et les protègent un peu, faisant voûte maigrichonne au-dessus de leurs carcasses en chien de fusil, et devant quoi ils peuvent allumer un feu à tout faire entre trois pavés…

Je les retrouve d’ailleurs cinq minutes plus tard dans les plus proches bistrots d’Ivry, tâtant de la gobette et se payant des pipes au détail, l’œil plissé, les bajoues couperosées, la barbe grasse, l’haleine puissante. Ce sont là le père Tripette, le Veuf et la Bouscaille, trois bonshommes des confins de Charenton, venus faire un tour dans la capitale, changer d’air, faire du bouzin, et, comme dit le patron, emmerder le monde. Présence de la flicaille. Disparition du papier et des métaux dans les gamelles de trois heures du matin (entendez les récipients que l’Almanach Vermott a baptisés boîtes de nuit et qui recèlent vos résidus culinaires et ménagers). Et comme d’habitude moyens de parvenir.

« Si tu veux de la misère, me dit la Bouscaille, bouge pas, tu vas bientôt être heureux. On y cavale, au chagrin. »

En haut de l’avenue Eugène-Thomas, trois fois par semaine, les cloches de la zone sud et du cimetière de Gentilly, les vieux des fossés de Bicêtre, les brocanteurs et les chiffonniers dêcheurs de la Maube, des Gobelins, du Château-des-Rentiers, radinent leur marchandise infourguable, au moins à première vue, pires qu’aux Puces de Saint-Ouen ou à la ferraille de la Bastille, pareils aux faux gitans, aux romanichels de Montreuil, aux biffins de Saint-Médard, misère étale au bord des trottoirs, que la voirie bienveillante est en train de remettre en état (c’est-à-dire enlève les vieux pavés à diligence et les remplace par du coulis de ciment), les godasses dépareillées, les vestes et pantalons torchons, fringues à cent balles, les tombées de cuir, les vieux papiers maculés encore lisibles (collection d’« Illustration » de la guerre 1914-1918 et portraits auréolés des huiles d’époque), les ballots de cartes postales, la menue ferraille, les sacs de clous tordus rouillés, les bibelots à concierge disloqués, amputés comme ces pauvres mecs dont la gueule se plâtre de plus d’espoir. Et entre les tas de trésors à prendre, les commerçants et petits bourgeois de l’avenue et les ménagères des logements tout neufs passent et jettent un coup d’œil vague à leurs pieds et font des commentaires.

En bas de la rue, ça marche. Des camelots officiels liquident des stocks de grosses maisons, des surplus de faillite et d’occupation, des réquisitions, des domaines, baratinent à s’en faire péter les cordes et sauter la luette, et ramassent du pognon par billets de mille qu’ils enfournent, entassent à coups de pouce dans les profondeurs des canadiennes.

Mais en haut, face au canon de Bicêtre et le long des fortifs, c’est pas beau. Envie de s’asseoir et d’en finir, à condition que ça puisse finir un jour…

En parlant tout seul, je m’achemine par la Poterne des Peupliers vers l’avenue Romain-Rolland où je suis sûr de trouver hautes herbes et gazon chaud pour faire la sieste, au milieu de l’habituelle colonie de personnages fantasques, familles entières et couples discrets éparpillés sur une bonne longueur de route rappelant celles de l’exode, roupillant gueule ouverte, bouffant le saucisson, sifflant des litres, se grattant les parasites et berçant des mioches dans des voitures qui, pour une fois, gardent leur emploi originel. D’où viennent-ils, ceux-là encore ? Où vont-ils ? Que font-ils ? Mystère. Ils gardent leurs distances….

Faisant suite, non pas à la zone qui saute par-dessus, mais à la vadrouille que j’ai entreprise depuis quelques pages, se trouve la Cité Universitaire. Propriété privée d’un luxe inouï si l’on considère, de chaque côté, l’inculte des terrains vagues et dans laquelle, par inadvertance, n’entre jamais un clochard. Et Dieu sait pourtant s’il y trouverait le paradis, porte grande ouverte, herbe molle, gazon doux, buissons et taillis protecteurs, clair de lune à travers les jolies maisons, ignorance totale des flics et des rondes. Mais tenue correcte y est de rigueur…

Les bords de la Seine, la nuit, prennent facilement un aspect fantastique… Mais la seule façon de rendre hommage, comme de l’apprécier, à ce paysage ahurissant est d’y traîner ses grolles d’un bout à l’autre et dans les deux sens. De la Rue de la Zone au Point de Jour. Et retour par l’autre rive…

Mains au creux des fentes pantalonnières, le mégot basculant, l’œil plissé sous la fumée, un pied chassant l’autre, on se tape un gueuleton visuel, gratuit, pour soi seul. Longe des péniches mortes, croise des sablières et des grues enterrées dans le sable humide, file entre les arbres, se glisse sous les colonnades de ciment où gargouillent des filets d’eau le long des murs suintant des traînées de pisse, s’arrête de temps en temps pour tenter de reconnaître la gueule d’un ami sous le déploiement vestimentaire endormi face contre terre, se pose un instant sur une bitte pour rouler du tabac, aspire à pleins poumons l’air soi-disant marin mais plein de remugles incataloguables, odeurs diverses échappées lentement des portes grillagées qui portent des numéros comme celles des maisons sises au-dessus, jette un coup d’œil à l’intérieur par simple curiosité, et touche du doigt pour voir si par hasard elle n’est pas ouverte…

Tout autour la ville dort ou fait semblant. Le décor utilitaire des deux rives se hausse et prend une gigantesque importance. Cheminées d’usines, verrières, ponts suspendus, gazomètres, défilés de lumières clignotantes, maisons plates et maisons hautes, bâtiments administratifs et d’entreprises échelonnés et posés sur le quai comme des propriétés, entrepôts de la douane, petites guérites à escalier des gardiens…

Tout de suite après le pont de Flandre, sur la gauche, s’ouvre un bras mort, dont je n’ai jamais su le nom ni l’utilité, plan d’eau immobile entre deux immenses bâtiments apparemment vides et abandonnés… Mais après les écluses, c’est la zone, qui s’est infiltrée là, tout en longueur, une série de jardins étroits comme ceux des garde-barrières. De loin en loin, une cabane de planches abrite une famille nombreuse de chiffonniers qui déjeunent dehors, sur le pas de la porte, comme d’honnêtes rentiers de banlieue. Les hommes y ont déjà des allures de biffins et chineurs des îles de la Jatte et Saint-Denis, et les femmes des attributs de pétroleuses. Un type que je n’ai jamais pu rencontrer s’est fabriqué une niche dans un coin avec des ficelles et des chiffons, où il ne doit pouvoir tenir que recroquevillé. L’une de ces cahutes porte sur le flanc, en grosses lettres blanches, DESODEUR, ce qui ne peut être que le nom des propriétaires, l’astuce et les jeux de mots n’étant pas le fort de ces gars-là…

En amont et en aval de la ville morte, les possibilités sont plus grandes. Lors des trois saisons où la peau ne se caille ni ne gerce comme morilles pédonculées, les bords de Seine sont envahis par toute une population d’aborigènes dont la qualité première est l’anonymat, corps humains se traînant sur deux lianes minces… Ecluses de Suresnes, de Longchamp, de Charenton. Et surtout cette épouvantable île des Ravageurs, vers le pont d’Asnières, amas informe de chantiers en démolition, de végétation privée de chlorophylle, de baraques branlantes, d’une couche épaisse de fumier humain et de papier chiffon…

Pour camper dans Paris (et je prends ici l’acception du terme affiché pour la gouverne des forains et nomades aux abords des villes et villages) durant les belles saisons, printemps et automne, avant et après la grande vadrouille, il n’est excellent que les terrains vagues (c’est-à-dire vides, ce qualificatif ayant perdu sa première valeur pourtant judicieuse), et se comptent parmi eux les talus des fortifs, le Champ des Curés à la porte d’Italie, les stades herbus, les Buttes-Chaumont, les chantiers de démolition ou de construction, le motodrome de Montreuil... Derrière les grilles, les murs à demi écroulés, les palissades peintes, on est sûr de trouver abri sous roche, coin d’ombre, pan de terre douce trou d’homme, planches et pavés propres à un séjour hivernal, taillis buissonneux abat-vent, où tous les flics ne peuvent fouiner, et s’en foutent un peu… Il s’agit toujours de la même rusticité d’aspect, toit de tuiles, volets de bois, murs qui semblent de torchis, mansardes délabrées… Pas une de ces masures n’est semblable à la suivante… Entre des murs suintant et graisseux, finissant en entrelacs de sentes herbues irriguant des maisonnettes banlieusardes et débouchant sur un terrain vague, monticule couvert de caillasses, de papiers sales et d’orties jaunâtres, d’où l’on voit une caravane de toits et le grand pan de ciel de la ville…

Tout les mendigots, vrais ou faux, fauchés ou fortunés, se retrouvent à intervalles réguliers, les pilons qui tendent un jambe dépareillée aux abords des correspondances métropolitaines, et les spécialistes de la manche qui présentent casquette ou béret basque aux lieux dits de stationnement interdit. Spécialistes ou non. Car tout libéré des prisons de la Seine (être sans logis est un crime qui vaut la prison : délit de vagabondage) n’a en poche que de quoi se précipiter au plus proche bistrot pour boire à la régalade et voir venir, trouver un boulot, n’importe lequel pourvu que j’en sorte et n’y retourne pas, mais plus facilement (au bout d’une demi-journée) un piéton qui a encore le geste facile, un consommateur qui considère la chose avec compréhension.

Et les pauvres ne vont plus à la porte des églises, pour la bonne raison que ces lieux ne sont plus fréquentés par des gens charitables, mais bien seulement par des égoïstes qui courent s’y réfugier peureusement, se serrant les coudes dans ces hôpitaux du silence comme dans le réconfortant ânnonement anonyme des prières et psalmodies, quand le monde extérieur leur fout une trouille verte, les prend aux tripes et menace de les noyer vifs dans la merde nationale. Et les pauvres ne sont plus à la sortie des cathédrales parce que les flics y maintiennent l’ordre et les feraient déguerpir avant qu’ils aient pu seulement tendre le regard vers les autocars de touristes pour qui la mendicité est plaie répugnante quoique inhérente au pittoresque de leur catalogue…

Paris vécu.

Comme s’intitulaient les séries de cartes postales, vendues par centaines différentes avant la guerre de quatorze, pittoresques et pleines de vie, rues fourmillantes et peuple sur le pas de sa porte, groupes heureux ou malheureux…. séries de petits métiers, personnages anachroniques qui vivotaient au jour le jour et s’en trouvaient fort bien, les derniers arpenteurs et flânocheurs du trottoir, musiciens ambulants, chanteurs des cours, joueurs d’orgue de Barbarie, marchands d’habits à pied, colporteurs d’articles de caves, bouquetières, rémouleurs, rétameurs, réparateurs de porcelaine, rempailleurs de chaises, loueurs de bateaux aux Tuileries, vendeurs de petit vent du Nord, tondeurs de chiens sur les quais, matelassières sous les ponts, charmeurs d’oiseaux dans les squares et de-ci de-là des bonshommes originaux connus et inséparables de leur quartier, le père Charles, la mère Louise, le Vicomte… »

C’était « la zone », « les fortifs », un Paris prolétarien et ils l’ont tué… à coups de bombes « alliées » (anglo-américaines) !!!

Ce qui a détruit « la Zone », cette bande de terrains entourant toute la capitale et semée d’usines et de cabanes d’ouvriers pauvres, français comme immigrés, ce ne sont pas les bâtisseurs, ce ne sont pas les constructeurs du boulevard périphérique, ne sont pas des démolisseurs des bidonvilles, non ce sont les bombardiers anglais et américains de 1942 à 1944 !!!

La « zone », c’était un peu un monde à part, avec des habitations très précaires, qui existait là, aux frontières de Paris, mais aussi aux frontières de la société intégrée, dans un ancien domaine appelé les fortifications ("les fortifs" dans le langage de l’époque) et qui ceinturait Paris d’un pourtour de jardins ouvriers et de bidonvilles. C’était ce qu’on appelait aussi la « ceinture rouge ». « La zone » avait sa population (zonards, zoniers, cabaniers, population des barrières, peuples des fortifs), son animation populaire, ses règles, ses méthodes, ses langages, ses origines, en partie immigrées et une réputation peu flatteuse, même si ses habitants étaient loin d’avoir nécessairement des mœurs de bandits ni de voyous. Mais la zone était un peu livrée à elle-même, à la misère et au chômage aussi, surtout dans l’immédiat après-guerre, quand faisait rage la crise du logement et la pauvreté.

Le massacre de la ceinture rouge a été la suite du massacre de la Commune de Paris de 1871 !!! Un crime contre-révolutionnaire des classes possédantes pour éradiquer « les rouges », les prolétaires !!!

Le saviez-vous ? La zone de Paris qui a été massivement bombardée peu avant « la libération » et l’a été par les avions des armées anglaise et américaine, c’est… la zone périphérique, que l’on appelait d’ailleurs de longue date « la zone » comme ses habitants « les zonards » ou les « gens des cabanes », la « population du périph ». Il ne s’agissait pas d’une voie périphérique, mais de la périphérie de Paris. On les appelait aussi les « habitants des fortifs », pour dire les fortifications…

Tout autour de Paris, il y avait des bidonvilles peuplés de travailleurs. C’était aussi « la ceinture rouge » qu’on l’appelait ! Rouge parce que le prolétariat était qualifié de « rouge », de révolutionnaire, de communiste ! Et la bourgeoisie en avait d’autant plus peur qu’elle s’était discréditée avec le pétainisme qu’elle avait soutenue à fond ! Cette peur, elle datait de la grève de masse de 1936, de l’occupation des usines…

Et la grande bourgeoisie a éradiqué sa peur en 1943-1944 en bombardant massivement la ceinture rouge de Paris !!!

Les témoignages n’abondent pas sur cet épisode peu glorieux et encore moins reconnaissent le but de ces bombardements soi-disant contre « les nazis » !!!

Voir ici les véritables buts du bombardement anglo-américain sur la France, comme sur l’Allemagne, l’Italie, le Japon, les puissances vaincues : éviter tout risque révolutionnaire prolétarien suscité par la défaite comme la bourgeoisie mondiale en avait vécu dans toute l’Europe suite à la première guerre mondiale.

Les bombardiers « alliés » qui ont rasé la ceinture rouge de Paris et les banlieues ouvrières n’ont pas tiré au hasard, n’ont pas tiré de trop haut, n’ont pas manqué d’informations, n’ont pas raté une gare ou une usine, elles ont ciblé préventivement le prolétariat qui risquait de devenir révolutionnaire. Et ils ont réussi : en Europe occidentale, la guerre mondiale n’a pas été suivie d’une révolution sociale !!!

Les victimes civiles prolétariennes de la fin de la deuxième guerre mondiale n’ont jamais eu ni leur historien, ni leur cérémonie, ni leurs regrets hypocrites, ni leur arc de triomphe ou tombeau ! Les classes possédantes ne reconnaissent jamais leurs crimes !

Celles de « la zone », de la ceinture rouge de Paris, que les classes possédantes traitaient de bandits, de classes dangereuses, de voleurs, de terroristes, de zonards, ont vu leur terriroire transformé en « périphérique », en jardins et en immeubles de briques rouges, seul reste du caractère « rouge » de cette zone de baraquements, de pauvreté, de gadoue et de non-droit. Mais il convient de rappeler que l’immense majorité de ses habitants n’étaient ni des voleurs ni des bandits mais des travailleurs, avec ou sans travail… Et c’est en tant que prolétaires que les classes dirigeantes les qualifiaient de classe dangereuse et c’est en tant que « rouges » qu’ils l’ont bombardée, pas pour combattre « les allemands », ni le nazisme ou le pétainisme ou le fascisme. Si personne ne diffuse cette réalité, c’est que toutes les tendances politiques, syndicales et sociales de France ont pactisé avec les classes possédantes de l’époque.

Film : le bombardement britannique de la banlieue de Paris en 1942

Film : le bombardement anglo-américain de Paris en 1943

Film : le bombardement allié de Paris en 1944

Quand les bombardiers anglo-américains ont massacré le peuple travailleur de France

1944 : Terroriser la classe ouvrière par des massacres de masse pour éviter la révolution sociale à la fin de la guerre

Le bombardement des populations civiles des pays vaincus pour ne pas rééditer la vague révolutionnaire d’après la première guerre mondiale

En France

Au Japon aussi

Agglomération parisienne bombardée par les anglo-amércains

A Paris

La Zone (exposition)

La Zone (wikipedia)

Les fortifs et la zone

La Zone (film)

Les gens des fortifs et de la zone

Racontée par les photos d’amateurs

La zone périphérique parisienne

Avant le périphérique

Exposition sur le zone à Montreuil

Bidonville de Nanterre

Par les photos

Film archive INA

Les fortifs

La zone, mythe et réalité

Les gavroches de la zone

Les fortifications

Vidéo sur la construction autour de Paris

Filmographie

Des fortifs au périph

Des classes laborieuses aux classes dangereuses

In english

La chanson

Pour les Fortifs

Les fortifications de Paris

La terreur des fortifs

Fleur des fortifs, ça s’étiole

C’est les purotins des fortifs

Les fortifs, vivantes dans les mémoires

Gosse !… Elle allait quéqu’ fois aux fortifs

Vidéos :

Paris bombardé en 1944

Septembre 1944, le bombardement de Paris

Les avions qui bombardaient Paris

Ce que pensait la population du bombardement allié de Caen

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