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LIVRE UN - PHILOSOPHIE - Chapitre 01 - Invitation au voyage au pays des révolutions

mercredi 2 juin 2010, par Robert Paris, Tiekoura Levi Hamed

SITE : Matière et Révolution

Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l’homme et de la société

www.matierevolution.fr

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« Sur des sujets aussi fondamentaux que la philosophie générale du changement, la science et la société travaillent habituellement la main dans la main. (…) Les hommes de savoir transposèrent dans la nature le programme libéral de changement lent et ordonné qu’ils préconisaient pour la transformation de la société humaine. (…) Dans son argumentation en faveur du gradualisme comme rythme presque universel, Darwin dut employer la méthode caractéristique de Lyell : le rejet de la simple apparence et du bon sens au profit d’une réalité sous-jacente. Contrairement à ce qu’accréditent les mythes en vogue, Darwin et Lyell n’étaient pas les héros de la vraie science, défendant l’objectivité contre les élucubrations théologiques des « catastrophistes » comme Cuvier et Buckland. Les catastrophistes étaient des hommes aussi soucieux de vérité scientifique que les gradualistes. »

Stephen Jay Gould dans « Le pouce du panda »

« L’hypothèse des quanta conduit à admettre qu’il y a dans la nature des phénomènes n’ayant pas lieu d’une manière continue mais brusquement et, pour ainsi dire, explosivement. »
Le physicien Max Planck
dans « Initiation à la physique »

« Il faut préciser le sens du mot mutation quand on l’emploie en histoire. Le terme est emprunté à la biologie où il désigne la transformation d’un être ou d’une espèce dont les historiens retiennent l’impossibilité d’un retour en arrière. Il s’agit donc d’un phénomène plus radical qu’une révolution (...) Les phénomènes naturels fluctuent : ils varient d’un cas à l’autre et ils peuvent prendre un cours inédit sous l’effet de causes apparemment infimes. »
Les physiciens Georges Charpak et Roland Omnès
dans « Soyez savants, devenez prophètes »

«  Une révolution est un phénomène purement naturel qui obéit davantage à des lois physiques qu’aux règles qui déterminent en temps ordinaire l’évolution de la société. Ou plutôt, ces règles prennent dans la révolution un caractère qui les rapproche beaucoup plus des lois de la physique, la force matérielle de la nécessité se manifeste avec plus de violence. »
Friedrich Engels
Extrait d’une lettre à Karl Marx du 13 février 1851

Voyage au pays des révolutions

Que diriez-vous de vous embarquer pour un parcours philosophique dans le monde du changement radical ? Voilà une balade qui n’aura rien d’ennuyeux ni de monotone, si le narrateur parvient à rapporter toute la variété de ses paysages. Notre cheminement traversera en tous sens le territoire des sciences, de l’histoire, de l’économie et de la politique. Ne vous inquiétez pas si vous n’avez pas de bagage dans ces domaines : il n’existe pas de prêt à penser pour ce type d’itinéraire. Le trajet n’est pas plus tranquille qu’une sortie en mer sur des flots déchaînés. On s’y promène sur un plateau à l’allure tranquille et, d’un seul coup, on dégringole au fond des précipices les plus impressionnants. On s’allonge sur une paisible prairie herbagée, et on est brutalement au centre d’un volcan en éruption. Une montagne comme les Andes, qui semble inchangée depuis des temps immémoriaux, s’élève insensiblement sous nos pas du fait des mouvements brusques de l’écorce terrestre. Le sol, apparemment immobile, devient brutalement instable, et bouge par à-coups, par tremblements de terre. Un océan apparemment calme est soudain soulevé par un tsunami causé par un redressement d’une plaque continentale bloquée par sa voisine, provoquant en quelques secondes, un choc équivalent à l’énergie de 500 mégatonnes de TNT, soit l’équivalent de 30.000 bombes d’Hiroshima, et soulevant 30 kilomètres cube d’eau. Dans les profondeurs de ces océans, l’écorce est loin d’être calme. On trouve sous les eaux les trois quarts des volcans de la planète et les éruptions les plus violentes ont lieu sous des tonnes d’eau. Certaines dorsales, ces chaînes de montagne enfouies dans les océans, subissant plusieurs dizaines de milliers de tremblements de terre par an. En arrivant brutalement en surface, le magma provoque des effets cataclysmiques. Dans les profondeurs se développent de grandes bulles de gaz, qui parviennent brutalement en surface. Une île volcanique peut apparaître ou disparaître brutalement au milieu d’un océan. Une pente de neige éclatante de soleil s’emballe et se transforme, suite à une action infime, en un mouvement de dévastation déchaîné, détruisant tout sur son passage. D’un seul coup, un matériau passe d’un état non magnétique à un état magnétique, d’un état solide au liquide, d’un état normal à un état supraconducteur. Un flocon de neige change de type de structure. Un noyau atomique se décompose, brusquement et de manière imprédictible, en noyaux plus légers et émet du rayonnement radioactif. Un atome (ou une particule) émet un photon, de manière aussi brutale qu’inattendue. Une cellule vivante se divise tout à coup (méiose), de façon imprédictible. Une synapse neuronale se décharge violemment. Avec l’instabilité de ses couches de neige, une avalanche se déclenche de façon violente et inattendue. Le climat nous réserve des chocs du même type : cyclones et tempêtes. Périodes de glaciation et de réchauffement s’enchaînent, brutalement, sans nous permettre de les prédire. Elles sont aussi inattendues que radicales dans leur temps d’action et dans l’ampleur de leur transformation. A notre échelle aussi, la météo nous réserve ses surprises, aussi brutales que violentes, déchaînant ici une tempête inattendue ou précipitant brutalement là des tonnes d’eau ou de glace sur l’observateur étonné. Une vague de froid se propage au cœur de l’été. Au beau milieu de la chaleur du désert, un orage inonde l’oued et noie ses occupants. Dans un liquide où un sel est dissous, le sel cristallise. L’instant est à chaque fois inattendu. L’événement est brutal. Nul ne peut le prédire exactement, ni le moment de son déclenchement, ni son ampleur. L’intervalle entre deux chocs change sans cesse et on ne peut mettre en évidence qu’une probabilité moyenne. Présenter le phénomène comme le produit d’une action régulière, d’une évolution progressive, ne peut donner l’idée du processus qui, lui, est discontinu. Le changement est qualitatif. Il n’y a même pas passage du continu au discontinu, contrairement à ce que les mesures quantitatives laissent parfois croire, mais des sauts de petite ampleur suivis d’un saut de plus grande ampleur. Ces « effets de pointe » se rencontrent dans tous les domaines : de la lutte sociale aux cours de la bourse, des bifurcations du vivant aux modifications des états de la matière. Une quantité de petites discontinuités en tous sens deviennent brutalement cohérentes, entrent en résonance, et produisent une discontinuité à grande échelle. La résonance, qui fonde un très grand nombre de phénomènes d’interaction, est reliée aux corrélations, inattendues, des rythmes des phénomènes d’avantage qu’à leurs attributs physiques. C’est ainsi que sont reliés le photon lumineux et la matière (atome ou particule), la matière et le vide, le corps et le cerveau, les réseaux neuronaux et les événements mentaux. Les systèmes et les lois concernés par la résonance ont une particularité soulignée par le grand physicien Poincaré  : la possibilité de sauter, brutalement et de manière inattendue, d’une structure à une autre, complètement nouvelle.

COLLISION DE DEUX GALAXIES

EXPLOSION D’UNE ETOILE, DONNANT NAISSANCE AUX ELEMENTS LOURDS


Retenez votre souffle. L’imprédictibilité est au rendez vous. Cette croisière n’aura pas lieu sur un long fleuve tranquille. Les sites à visiter seront aussi bien les chocs de la nature [1] que ceux de la société : tornade, cyclone, tsunami, volcan en éruption, tremblement de terre, avalanche, éclair, tempête, ouragan, explosion nucléaire au sein des étoiles [2], naissance d’une ou d’une galaxie, formation brutale d’un pulsar, déclenchement de sursauts gamma [3], collision de galaxies, explosion d’une supernova, éclatement d’un orage, fission et fusion radioactive, décharge électrique, supraconductivité, particule instable ou métastable, transformation d’énergie en matière et inversement, transition d’état ou rupture de symétrie de la matière, collision photon/électron, émission et réception brutales de photons par la matière, changement brutal de la catalyse chimique, saut d’état de la matière (solide, liquide, gazeux), saut quantique [4], crise [5] du laser, cristallisation, saut d’états de la matière, succession rapide des liaisons et séparations des molécules du vivant, émission et réception de molécules-signaux par une cellule vivante, saut des lignées cellulaires de plus en plus spécialisées, transition de phase du développement du vivant, saut de la croissance physique et mentale, naissance, mort de l’individu, suicide cellulaire, décharge électrique du neurone, émission/absorption de neurotransmetteurs excitateurs et inhibiteurs, activation et désactivation d’un circuit du cerveau, crise orgasmique, flash de la conscience, saut d’état de conscience (éveil, sommeil lent et sommeil paradoxal), choc émotionnel, saut de rythme du cœur, crise cardiaque, épilepsie, changement de mode de vie d’une espèce, mutation génétique, invention de nouveaux plans d’organisation de la vie, explosion de diversité d’espèces, transformation d’une nageoire en patte et en aile, extinction massive d’espèces, brutale dépression économique, renversement d’un régime, effondrement d’une civilisation, émeute, révolte et révolution sociale. La liste des interruptions brutales d’un mécanisme longtemps calme mais qui contenait des contradictions potentiellement explosives est loin d’être close….

Pourquoi une telle liste à la Prévert ? N’est-il pas absurde, par exemple, de dresser un parallèle entre des phénomènes aussi dissemblables que la « violence » d’un volcan à l’éruption explosive et la « douceur » de la cristallisation, qui se contente de déposer un sel ? La « violence » est une caractéristique qui dépend de la dimension à laquelle on l’examine. Nous allons voir qu’une simple réaction chimique avec arrachage d’électron a un caractère d’une violence considérable relativement. Et ces deux phénomènes, volcanisme et cristallisation, sont bien plus liés qu’il n’y paraît. Les volcans explosent quand le magma cristallise [6] rapidement. Sa viscosité bloque brutalement la sortie des laves, provoquant l’explosion impressionnante du cratère. Il est courant de penser la géodynamique du globe en oubliant les grandes éruptions volcaniques. En effet, elles sont très rares. Mais le caractère massif, violent, rapide de leur éruption entraîne une influence considérable dans l’histoire du globe, de son écorce, de son climat et de la vie. Le volcanisme et la tectonique des plaques sont des phénomènes brutaux, producteurs des continents, des mers, des courants, du climat et de toutes les conditions fondamentale à la vie sur terre. Ce sont les chocs de ces deux phénomènes qui ont donné son allure à l’écorce terrestre. Les montagnes ne sont pas les seuls témoignages de ces éruptions. Même en ce qui concerne le climat, elles ont certainement une influence prépondérante sur la température du globe, plus grande que les petites variations de l’émission solaire ou que le très petit effet de serre, sur lequel on a polarisé l’attention du public. Ainsi, les hauts et les bas les plus grands des températures sont certainement plus liés aux grandes éruptions volcaniques qu’à d’autres effets. Il y a eu très peu de grandes éruptions dans l’histoire de la terre, mais elles ont été les plus marquantes pour la terre, pour le climat et pour les êtres vivants malgré leur peu de place dans la longue durée, de très longues durées ayant lieu sans de tels événements. Les événements violents portent une marque qui dépasse le choc immédiat. Elles marquent l’histoire car elles agissent en profondeur. Chacun sait qu’une personne qui a subi une dépression va rester préoccuper longtemps par la crainte d’y retomber. La marque va aller bien au-delà de la durée de la crise. Elle va agir sur le reste de l’existence, des relations et de la manière d’appréhender la vie. La psychologie humaine n’est pas aussi éloignée que l’on veut bien se le dire du fonctionnement général de l’univers. Elle obéit fondamentalement aux mêmes nécessités. Elle n’est pas stable, se transforme sans cesse, même si notre conscience est à la recherche de certitudes, de rationalités plus ordonnées. Comme la matière et la société, elle obéit à un mélange contradictoire d’ordre et de désordre. Le goût d’ordre et de rationalité est plus ou moins prononcé chez les individus. Mais la recherche d’un ordre absolu est aussi folle que la poursuite du désordre absolu. Le fonctionnement naturel est une intermittence, une rétroaction, un mixage d’ordre et de désordre. Il en résulte la possibilité de changements brutaux. Les accidents de la psychologie humaine en témoignent autant que les accidents brutaux de la météorologie ou que ceux de la société.

Un des endroits les plus calmes de France n’est autre que le témoignage des plus violentes transformations de la croûte terrestre. Le plateau du Jura (France) construit par des dépôts marins, mis en mouvement, s’est brisé en plusieurs morceaux à différents niveaux, puis érodé sous forme de reculées, comme ici à Baume-les-messieurs

Transition entre les péridotites du manteau (en bas, couleur sombre) et les gabbros de la croûte (en haut, couleur claire), produit d’une discontinuité de la croûte terrestre encore appelée discontinuité de "Moho".

La faille de San-Andreas est une manifestation spectaculaire des tremblements de terre qui marquent les mouvements des plaques. Ceux-ci, loin d’avoir lieu de manière continue, sont bloqués par frottement et ne se produisent qu’au cours de tremblements de terre qui sont des discontinuités de toutes les tailles.

Pas plus qu’il n’est figé, n’est régulier et n’est continu, l’univers n’est évolutionniste. Même si les auteurs ont préféré arracher le « r », le monde est en révolution permanente. Celle-ci peut être masquée, inhibée, bloquée, détournée ou momentanément écrasée, mais jamais elle ne disparaît définitivement. Son influence est toujours présente. Les freins de la transformation, ces mécanismes conservatoires de la nature et de la société, contraignent celles-ci à n’avancer que par bonds. Les continents n’avancent pas lentement et progressivement, mais par à coups, lors de tremblements de terre. Le magma ne sort pas à la surface du globe petit à petit, mais au cours de brutales éruptions volcaniques. Les espèces ne donnent pas lieu à de nouvelles espèces de façon continuelle, lente et régulière mais rare et brutale.

Les récits de la matière et de la société rapportent ces aventures extraordinaires aux rebondissements multiples. L’univers semble immobile, puis la situation s’avère aussi changeante qu’étonnante. Voilà une image très différente de l’univers que celle d’un mouvement régulier et d’une lente évolution régulière : des durées immenses pendant lesquelles il ne se passe rien puis une accélération incroyable avec des développements inimaginables. Les chocs sont alors impressionnants. Les galaxies se heurtent, s’absorbent, se détruisent ou se construisent dans des conflagrations impressionnantes. Les particules se détruisent, ou se construisent, par choc. Les systèmes économiques, au plus haut de leur succès, entrent en crise. Les empires, les plus puissants et les plus incontestés, voient leurs contradictions exploser et sont renversés. Une structure s’effondre sans action externe. Une ou deux modifications moléculaires des gènes homéotiques, ceux qui pilotent le plan d’organisation du corps, donnent une nouvelle espèce ou causent la mort. Les facteurs négligeables deviennent prépondérants. Le petit se change en grand. Le désordonné devient cohérent. L’ordre se change en agitation. L’inerte devient vivant. Le solide devient fluide. Le présumé stable s’avère chaotique. L’instable peut se révéler durable. Un niveau maximum d’agitation peut donner une structure globalement stable. Les structures les plus fondamentales sont transitoires et très fugitives. Le changement potentiel est sans cesse présent au sein de la structure et peut, à tout moment, être actualisé, mis en oeuvre. Le temps n’est pas à l’abri de ces renversements. Le passé revient en force au présent [7]. Les rythmes changent brutalement. Accrochez vous, la surprise est au rendez-vous.

L’une des raisons du caractère inattendu des événements de grande ampleur sur un temps court, naturels comme sociaux, est fondamentale. L’un comme l’autre sont fondés sur le non-équilibre. La deuxième raison, c’est l’interaction d’échelle, produit de l’existence de structures hiérarchiques, et sa conséquence : des petits facteurs ne peuvent être négligés. Même la connaissance détaillée du passé ne permet pas de prévoir la suite. Nul ne peut formuler avec une précision infinie aucun fait réel, qu’il soit un élément de l’Histoire ou un phénomène de la nature. Or chaque détail peut avoir, dans le cours des événements qui s’enchaînent, une importance disproportionnée (propriété appelée la non-linéarité [8]). La troisième raison est la multiplicité des possibles. Les lois n’imposent pas une solution unique [9]. Cela ne veut pas dire que la nature n’obéisse pas à des lois. C’est le niveau inférieur de structure qui tranche entre les différentes solutions. Une seule loi ne suffit pas ni un seul niveau de hiérarchique. La quatrième raison est la discontinuité fondamentale, celle des causes et des effets. La notion de « lien de cause à effet » est dépassée. Le changement qualitatif, fondamental dans la dynamique de la société et de la nature, n’est pas fondé sur un lien continu. Enfin, la raison fondamentale est justement ce caractère dynamique des phénomènes dans lesquels les contradictions ne sont jamais épuisées, mais toujours renouvelées, au moins dans leur forme. La contradiction n’entraîne pas la suppression des causes, mais la nouveauté de l’élément produit et du niveau de l’interaction. La « synthèse » dialectique est source de changement radical, de formation de structures nouvelles. Le produit de cette dynamique du non linéaire, du discontinu, du non-équilibre, du contradictoire est l’imprédictibilité, malgré l’obéissance du monde à des lois. Les meilleurs guides sont incapables de vous assurer pour un trajet aussi renversant.

DES PAYSAGES APPAREMMENT CALMES (ici les roches du Kaiserstuhl)

SONT DES PRODUITS EXPLOSIFS DU VOLCANISME

Inutile par conséquent de chercher dans ce texte une recette philosophique pour s’habituer aux fulgurantes accélérations de l’histoire de la nature et de la société. Elles ont de quoi dérouter les observateurs les plus patients et les plus avertis. Les longues périodes de calme nous préparent mal aux courts et intenses moments de transformation, qualitative, structurelle et révolutionnaire, qui les enserrent. Les classes dirigeantes, elles-mêmes, ne sont pas préparées à la révolution. Le roi Louis XVI pouvait-il deviner en 1789, en demandant au peuple français de se réunir et de rédiger les cahiers de doléance, qu’il donnait ainsi une conscience collective à une révolution en gestation ? Savait-il, en convoquant les Etats Généraux, qu’il préparait ainsi une direction politique à une insurrection populaire à venir ? Il n’avait aucun moyen de concevoir une telle situation. Pas plus que les futurs dirigeants de cette révolution n’en étaient eux-mêmes conscients. Les révolutionnaires (bourgeois) n’ont ni produit, ni manipulé l’insurrection, et ne l’ont dirigée que dans sa phase finale, en 1792-94, soit trois-quatre ans plus tard. La révolution est bel et bien un produit nécessaire des événements, des classes, de leurs buts, de leurs rapports de force. C’est un phénomène fondé sur la conscience des hommes, mais pas sur la seule conscience individuelle. La conscience collective est tout autre : c’est un fait objectif, du domaine d’étude des sciences. La conscience élémentaire, celle des individus, n’est que la base de l’émergence, de la conscience collective. Comme l’agitation d’une molécule, aléatoire, est la base de l’émergence des états organisés de la matière (solide, liquide, gazeux, plasma). Et cette émergence ne se fait pas n’importe comment. C’est un phénomène matériel obéissant à des lois. Mais ces lois ne sont pas figées. Elles sont dynamiques. Ce caractère signifie que la réalité est produite au fur et à mesure du processus et que le résultat final ne peut être connu d’avance.

Insensible, imprédictible, inattendue, brutale, incompréhensible, les qualificatifs n’ont pas manqué à chaque événement de type révolutionnaire que l’on appelle modestement l’ « origine » (origine des différents types de matière, des galaxies, des étoiles, de la vie, des espèces, des embranchements). Les auteurs sont bien d’accord sur un point : les origines posent problème, mais ils divergent sur les raisons de cette difficulté. Ce qui dérange la philosophie ancienne du déterminisme, c’est la rupture de continuité de la causalité. Ce qui gêne les partisans des notions du changement programmé par avance, c’est qu’un tel phénomène n’a apparemment pas d’élément précurseur qui le prépare, qui en donne une première ébauche et construise une continuité matérielle et causale. Ce qui gêne les adversaires du changement brutal, c’est que la transformation est qualitative. Leur monde n’est pas éternel. Les lois de la nature montrent que les structures apparemment les plus solides doivent périr. Voilà qui ne peut laisser indifférent une classe sociale au pouvoir, inquiète de son avenir. L’imprédictibilité et l’irréversibilité de l’histoire achèvent d’amener les auteurs les plus rationalistes à laisser dans l’ombre les situations d’« origine », c’est-à-dire les révolutions, les changements qualitatifs, à les abandonner à l’irrationnel. La dynamique qui fonde la logique de la révolution est très loin de la statique qui reposerait sur la logique usuelle, y compris l’ancienne conception scientifique, celle pour laquelle « rien ne se perd, rien ne se crée » ou encore « les mêmes causes engendrent les mêmes effets ». Beaucoup d’entre nous continuent malheureusement de penser que ces proverbes recouvrent une véritable pensée scientifique. La logique du changement brutal est tout autre : elle invente, elle fait du neuf. Elle bâtit des structures et même des échelles totalement nouvelles, des niveaux émergents de la réalité. D’un grand groupe de molécules [10], elle tire un état de la matière (solide, liquide, gaz, plasma) avec une loi de cet état, et une structure (nuage, mer, roche, étoile, galaxie) avec une loi de structure. D’un échange chimique entre un grand nombre de molécules, elle tire la dynamique du vivant. D’un groupe nombreux de cellules neuronales, elle extrait des échanges, des réseaux, des images neuronales, la mémoire et, finalement, la pensée consciente. N’en déplaise à ceux qui pensent qu’ « il n’y a rien de neuf sous le soleil », la nature et la société n’arrêteront jamais de produire de la nouveauté. Les diverses capacités de mémorisation des individus, si différentes, proviennent du fait que la mémoire, comme tout le fonctionnement cérébral, est une construction historique et non un fonctionnement entièrement préétabli génétiquement.

De même, tout groupe humain, ayant un certain niveau d’activité, est le produit d’une dynamique capable d’inventer, de créer du neuf. Ce qui fonde de nouvelles sociétés, des modes de vie, de production, de propriété et de relations sociales, en somme des civilisations nouvelles, n’a rien de figé, de régulier, de continu, de linéaire. Même en germe, même en idées, en objectifs formulés ou informulés, on ne peut pas trouver ces innovations au sein du groupe de départ. La société sédentaire est issue d’un monde nomade. Les villes sont nées d’un monde paysan sans concentration urbaine. Cette naissance, brutale, n’a pas laissé de traces au point que, dans le Grèce des cités, on ne concevait pas une naissance [11] de la société urbaine et on pensait que cela avait toujours été. Les royaumes sont sortis d’une société sans pouvoir central. La pensée est issue d’une neurochimie cérébrale qui ne la contenait nullement puisque le neurone ne pense pas. De l’automatisme neuronal émerge la pensée comme, de la société sédentaire, agraire, urbaine, artisanale, commerçante, émerge la civilisation. Les étoiles, émission permanente d’énergie, proviennent de masses de gaz n’émettant aucune énergie vers l’extérieur. Les états de la matière naissent des mouvements de molécules individuelles mais qui ne donnent un gaz, un liquide ou un solide que collectivement. La température ou la pression sont des propriétés qui naissent de molécules pour lesquelles ces paramètres n’avaient pas de signification. Les particules de matière sont issues du vide quantique dépourvu de masses. La vie a émergé de la matière inerte. Mais la matière du vivant n’est que de la matière. Isolés du processus global, les matériaux du vivant ne fonctionnent pas. Le principal d’entre eux, l’ADN, s’il est sans connexion, n’est qu’une molécule inerte.

Dans chacun de ces exemples, l’ordre émergent est fondé de façon brutale, étonnante, impressionnante, en rupture avec le monde qui lui a donné naissance tout en ne provenant de rien d’autre que de ce monde. Le nouvel ordre, sa structure, ses lois, son fonctionnement n’existaient pas, même embryonnairement, au sein de chacun des individus qui vont collectivement le mettre en place. On ne trouve pas d’état de la matière, pas d’espèce, pas de société, pas de règles institutionnelles au niveau de l’individu, qu’il s’agisse d’une particule individuelle, d’une molécule, d’un être vivant, d’un homme. Ce sont les relations collectives qui font apparaître un ordre à un échelon hiérarchique qualitativement différent. Une ville ne s’explique pas par l’addition des actions d’un million ou plus d’individus. Un atome ne se comprend pas par l’addition des atomes individuels qui le composent. On ne peut pas expliquer l’armée par le soldat individuel, ni l’Etat par le fonctionnaire ou par le chef d’Etat, ni la société humaine par l’individu, ni le capitalisme par le capitaliste individuel, ni le liquide par l’action individuelle de la molécule. On ne peut éviter le saut qualitatif. Pas de vie dans la molécule (y compris dans celle d’ADN). Pas de conscience dans la matière vivante. Pas de pensée dans le neurone. Pas d’Etat au sein de la société civile du néolithique. Pas d’écoulement du temps au sein du vide. Pas de temps régulier ni de déplacement continu dans l’espace pour la particule individuelle. Pas de solide ni de liquide ni de gaz, pas de température, ni de pression dans des molécules individuelle. Les individus moléculaires ne définissent pas un état de la matière. Il n’y a pas de matière particulière à l’étoile, de matière spécifique de la planète, de la galaxie. Il n’y a pas de gène particulier de l’homme, de gène du grand singe, de gène des singes. Les gènes des uns peuvent fonctionner chez bien des espèces et pas seulement chez celle où on l’a trouvée. Et chez un homme, des gènes de singe produisent un homme ! Chez la souris des gènes de mouche produisent des organes de souris… Car c’est l’action collective, l’interaction avec le reste du matériel biochimique, qui produit une espèce. Un individu-gène ne sait pas ce qu’il s’agit de fabriquer comme espèce, comme corps. Un individu cellulaire neuronal ne sent pas, ne pense pas, ne voit pas. Un neurotransmetteur ne transmet pas une information. Il est seulement une partie d’une interaction collective au sein de laquelle il n’a pas de rôle indépendant. La conscience n’est préexistante au sein du neurone, pas plus que la conscience collective ne l’est chez l’individu. Les milieux populaires de France, en 1789, soulevés contre les derniers restes de la féodalité, n’avaient pas, individuellement, les buts qui allaient sortir des débats et des actions collectives. La propriété que nous voulons souligner ici est l’émergence, issue d’un grand nombre d’individus, de phénomènes nouveaux qui n’étaient pas visibles au sein de chacun d’eux. L’autre point que nous soulignons est l’apparition d’un nouvel ordre issu du désordre.

Le rôle des révolutions, des scientifiques l’ont remarqué qui établissent parfois le parallèle avec ce qu’ils observent en sciences. C’est le cas du biochimiste Roger Lewin, dans « La complexité », où il interviewe des archéologues qui constatent que l’Etat est précédent d’une situation d’ « imminence de l’effondrement » dans des situations aussi diverses que la chute de l’empire romain ou celle de la civilisation Maya ou de Chaco Canyon. Il rajoute : « il s’agit de tournants dans l’histoire des sociétés, de changements rapides comme ceux observés dans les systèmes biologiques et physiques sous l’appellation de transitions de phase. » Le physicien des particules Murray Gell-Mann, qui considère que les systèmes auto-organisés vont de la matière à la société humaine, dans « Le quark et le jaguar », commente la chute de l’empire maya : « L’effondrement de la civilisation maya classique il y a plus d’un millénaire a suscité des hypothèses en abondance, mais la cause demeure un mystère et une source de controverse aujourd’hui encore. Le petit peuple en a-t-il eu assez de travailler sous le joug des dirigeants et de l’aristocratie ? Les gens ont-ils perdu la foi dans le complexe système religieux qui assurait le pouvoir de l’élite en maintenant la cohésion de l’édifice social ? » Des études récentes exposent que des sécheresses ont fait perdre leur autorité aux classes dirigeantes. La revue « Pour la science » d’avril 2006 les cite : «  Certains archéologues ont souligné que le contrôle des réserves d’eau avait permis aux élites dirigeantes d’asseoir un pouvoir centralisé. Les sécheresses, en rendant inopérants les techniques et les rites religieux garants de l’abondance d’eau, auraient affaibli cette classe dirigeante. (...) L’effondrement de l’empire akkadien en Mésopotamie il y a environ 4200 ans, le déclin de la culture mochica sur les côtes du Pérou il y a environ 1500 ans et la fin de la culture tiwanaku sur l’altiplano bolivien sont tous associés à des sécheresses régionales persistantes. (...) Chacun de ces effondrements avaient été interprétés exclusivement en termes de facteurs humains : guerres, surpopulation, épuisement des ressources. » (article de Lary Peterson). Mais ce qui frappe dans cette analyse, au delà du facteur climatique, c’est que l’auteur, qui n’a rien d’un révolutionnaire, interprète la chute des civilisations comme une chute de la classe dominante, classe qui n’est plus respectée de la population exploitée parce que l’ordre social qu’elle défend n’apparaît plus comme conforme à l’ordre naturel –en fait parce qu’il ne permet plus de faire vivre une population très nombreuse- plus exactement très concentrée - par une activité agricole. Dans son ouvrage « La construction du vivant », même un adepte de l’évolutionnisme dit « synthétique » (partisan du tout sélection) comme John Maynard Smith distingue dans l’histoire du vivant huit transitions de phase [12] qui sont des sauts qualitatifs. Cette remarque n’est pas secondaire mais essentielle à la compréhension de l’ordre. Celui-ci est une négation du désordre. Cela signifie que la révolution préexiste à l’Etat (qui n’en est que le produit par négation), comme l’agitation à la structure de la matière, que ce soit à la structure particulaire génétique ou cellulaire. C’est une image considérablement différente, scientifiquement comme philosophiquement. La révolution est donc la négation de la négation qui construit une nouvelle structure. Le désordre de la révolution est nécessaire pour débloquer l’évolution sociale.

Les phénomènes brutaux, qu’ils soient naturels ou sociaux, nous dérangent par leur caractère inattendu, l’absence d’une rationalité évidente. Il n’y a pas de continuité causale, justifiant leur surgissement et leur disparition, ainsi que le bouleversement global de l’ordre qu’ils provoquent. Les conceptions qu’ils nécessitent dérangent nombre de calmes certitudes, aussi bien ancrées que la distinction entre matière et vie, entre homme et animal, ou que l’idée que les lois naturelles seraient fondées sur l’ordre (ordre de l’atome, de la particule, de l’espèce, du gène, de l’ADN, de l’étoile… et ordre fixe de toutes les constantes qui y correspondent). Nous sommes contraints de reconnaître que la tranquillité du monde n’est qu’illusion, comme le sont les apparences de fixité, de constance, de régularité ou de continuité. La violence, avec sa brutalité, sa discontinuité et son changement qualitatif, est l’accoucheuse [13] de nombreux processus. L’explosion de l’étoile en supernova [14] est loin d’être la seule réaction violente de l’univers matériel. La lumière, apparemment fixe de l’étoile est le produit des transformations nucléaires au sein de son noyau. A une tout autre échelle, la microphysique a, elle aussi, ses brutalités impressionnantes. L’arrachage d’un électron de l’atome, base de toute la chimie des molécules, est, proportionnellement, d’une violence aussi inouïe [15] que la fission et la fusion nucléaire, que le choc entre deux photons produisant particule et antiparticule (matérialisation) ou que l’effet inverse (dématérialisation). Particule et antiparticule se couplent, donnant une particule d’interaction ou de l’énergie et, ainsi, dépassent leur contradiction ou la masquent. Les sauts de la matière et de la société ont toutes les tailles, parfois imperceptibles et parfois à la taille de crises de grande ampleur, des séismes terrestres à ceux de la bourse, des cyclones aux crises biologiques et des tremblements de terre à ceux de la société. Les transformations dont il va être question dans cette étude, les changements structurels inattendus, spontanés, radicaux et brutaux, ne se montrent à l’œil nu que dans quelques rares moments [16], lors de la crise éruptive, et sont pourtant en permanence sous-jacentes et à l’œuvre dans le mécanisme général de fonctionnement. Elles sont les manifestations d’un type bien particulier de phénomènes. Il s’agit d’une transformation brutale dans laquelle il y a une discontinuité due à un changement de niveau d’organisation d’une agitation collective désordonnée. Le caractère discontinu et le passage de niveau donne une apparence d’irrationalité due à la rupture de linéarité de la causalité. Le terme approprié pour les décrire nous semble être « la révolution ». Donnons la parole à quelques auteurs sur ce qu’ils entendent par révolution.

Réflexions sur la révolution sociale …

« Révolution prolétarienne et idéologie bourgeoise
« La composition de ce livre, complexe et imparfait en son architecture, est l’image même des circonstances dans lesquelles il est né : l’auteur s’efforce d’exposer une conception déterminée de la dialectique propre au processus révolutionnaire (...). Quiconque ne s’intéresse qu’aux aspects dramatiques d’une révolution fera mieux de laisser ce livre de côté. Mais celui qui, dans la révolution, voit autre chose et plus qu’un spectacle grandiose, celui qui la considère comme une crise sociale objectivement déterminée, régie par ses lois internes, trouvera peut-être quelque profit à lire les pages que nous lui soumettons. »
« Au moment où je publie cet ouvrage en français, je me résigne par avance à être accusé de dogmatisme, de casuistique, de prédilection pour l’exégèse des vieux textes et surtout d’un certain manque de « clarté ». Hélas, dans l’aversion que l’on éprouve pour la dialectique matérialiste, aversion si habituelle dans les milieux « de gauche » français, y compris bien entendu des rangs socialistes, s’exprime seulement une certaine forme de pensée officielle, un esprit conservateur qui a de profondes racines dans l’histoire de la bourgeoisie française. Mais ne doutons pas que la dialectique du processus historique n’ait raison des habitudes idéologiques de cette bourgeoisie, comme elle l’emportera sur la bourgeoisie elle-même. (...) une nouvelle révolution dans le domaine des idées qui n’est pas dissociable d’une révolution dans le domaine des choses. (...) »
« Mais c’est justement parce que la révolution est un « état de choses » - c’est-à-dire un stade du développement de la société conditionné par des causes objectives et soumis à des lois déterminées – qu’un esprit scientifique peut prévoir la direction générale du processus. Seule l’étude de l’anatomie de la société et de sa physiologie permet de réagir sur la marche des événements en se basant sur des prévisions scientifiques et non sur des conjectures de dilettante. Le révolutionnaire qui « méprise » la doctrine révolutionnaire ne vaut pas mieux que le guérisseur méprisant la doctrine médicale qu’il ignore ou que l’ingénieur récusant la technologie. »
Léon Trotsky
Préface à l’édition française de « La révolution permanente »

« Révolution, le plus grand pas fait pour l’affranchissement total du genre humain. »
L’historien Léonard Gallois
dans « Histoire pittoresque de la révolution française »

« La Révolution française est le premier essai de l’humanité pour prendre ses propres rênes et se diriger elle-même. (...) Les révolutions seules savent détruire les institutions depuis longtemps condamnées. En temps de calme, on ne peut se résoudre à frapper, lors même que ce qu’on frappe n’a plus de raison d’être. Ceux qui croient que la rénovation qui avait été nécessitée par tout le travail intellectuel du 18ème siècle eût pu se faire pacifiquement se trompent. On eût cherché à pactiser, on se fût arrêté à mille considérations personnelles, qui en temps de calme sont fort prisées ; on n’eût osé détruire franchement ni les privilèges ni les ordres religieux, ni tant d’autres abus. La tempête s’en charge. Le pouvoir temporel des papes est assurément périmé. Eh bien ! Tout le monde en serait persuadé qu’on ne se déciderait point encore à balayer cette ruine. Il faudrait attendre pour cela le prochain tremblement de terre. Rien ne se fait par le calme : on n’ose qu’en révolution. »
Ernest Renan dans « L’Avenir de la science, Pensées de 1848 »

« Prend la révolution française (...) Aussi naturel que la pluie qui tombe. D’abord, on ne le fait pas pour son plaisir. On le fait parce que quelque chose vous y pousse. (...) Tout aussi naturel que la pluie qui tombe. »
John Steinbeck dans « Les raisins de la colère »

«  La nécessité de la révolution
« Il y a des époques dans la vie de l’humanité, où la nécessité d’une secousse formidable, d’un cataclysme, qui vienne remuer la société jusque dans ses entrailles, s’impose sous tous les rapports à la fois. (...) On sent la nécessité d’une révolution, immense, implacable, qui vienne non seulement bouleverser le régime économique basé sur la froide exploitation, la spéculation et la fraude, non seulement renverser l’échelle politique basée sur la domination de quelques-uns par la ruse, l’intrigue et le mensonge, mais aussi remuer la société dans sa vie intellectuelle et morale, secouer la torpeur, refaire les mœurs, apporter au milieu des passions viles et mesquines du moment le souffle vivifiant des passions nobles, des grands élans, des généreux dévouements. (...) Mais laissons dormir les indifférents et bougonner les pessimistes : nous avons autre chose à faire. Demandons-nous quel sera le caractère de cette révolution que tant d’hommes pressentent et préparent, et quelle doit être notre attitude en présence de cette éventualité. (...) La prochaine révolution aura un caractère de généralité qui la distinguera des précédentes. Ce ne sera plus un pays qui se lancera dans la tourmente, ce seront les pays de l’Europe. (...) Comme en 1848, une secousse se produisant dans un pays gagnera nécessairement les autres, et le feu révolutionnaire embrasera l’Europe entière. »
Pierre Kropotkine dans « Paroles d’un révolté »


« La révolution russe de 1905
« Nous devons veiller – et sauf nous il n’y aura personne pour le faire – à ce que le peuple connaisse ces journées pleines de vie, riches de contenu et grandes dans leur signification et par leurs effets d’une façon plus détaillée et plus approfondie… »
Illich Lénine dans la Préface de « La Mère » de Gorki


Une transformation qualitative
« La concentration de la production, le développement de la technique et l’élévation de la conscience des masses (…), ces processus se produisent simultanément ; ils ne se renforcent pas seulement l’un l’autre, mais aussi se retardent et se limitent mutuellement. Chacun de ces processus, à un niveau supérieur, exige un certain développement d’un autre de ces processus, à un niveau inférieur. Mais leur développement complet, pour chacun d’entre eux, est incompatible avec celui des autres. (…) Ces processus ne se développent pas isolément les uns des autres mais se limitent mutuellement jusqu’à atteindre un certain point qui dépend de multiples circonstances, mais est en tout cas très éloigné de leur limite mathématique, point à partir duquel ils subissent un changement qualitatif ; leur combinaison complexe engendre alors ce phénomène que nous appelons révolution sociale. »
Léon Trotsky dans « Bilan et perspectives »


La nature de la révolution en Russie ?
« Les gens qui pensent sommairement, ou qui ne pensent pas du tout, supposent qu’ils ont résolu la question en disant : en Russie se déroule actuellement « une révolution bourgeoise ». En réalité, la question se pose ainsi : quelle est cette révolution bourgeoise ? Quelles sont ses forces intérieures et ses perspectives futures ? Pendant la grande Révolution française, la principale force motrice était la petite bourgeoisie urbaine entraînant la masse paysanne. (...) Entre la Révolution du « Tiers Etat » en France et notre révolution (de 1905), il y a eu la Révolution allemande de 1848. Il y a eu la révolution allemande de 1848. Cette dernière était également bourgeoise. Mais la bourgeoisie allemande était incapable de remplir son rôle révolutionnaire. Pour caractériser les événements de 1848, Marx écrivait : « La bourgeoisie allemande se comporta de façon si débile, poltronne et lente, que quand elle se dressa contre l’absolutisme et le féodalisme, elle trouva devant elle la menace agitée par le prolétariat (. .) ». En lisant ce tableau caractéristique (...), ne reconnaissons-nous pas notre propre bourgeoisie et ses guides ? La bourgeoisie russe est entrée dans l’arène politique après la bourgeoisie allemande. Le prolétariat russe est incomparablement plus fort, plus indépendant et plus conscient que les travailleurs allemands de 1848. Le développement général européen a mis à l’ordre du jour la Révolution sociale. Toutes ces circonstances ont enlevé à la bourgeoisie libérale les derniers restants de confiance en soi et dans le peuple. (...) A la veille de la guerre, le prolétariat se trouvait au point culminant d’agitation révolutionnaire. Le nombre de travailleurs en grève en 1914 égalait celui des grévistes de 1905. (...) Le mouvement entre 1912 et 1914 se développa sur une plus grande échelle qu’au début du siècle. Comme il y a dix ans, la guerre stoppa le développement du mouvement ouvrier. La chute de l’Internationale frappa l’avant-garde du mouvement ouvrier. Trente et un mois s’écoulèrent, mois de défaites, de vie chère, de scandales, de faim (...) avant que les prolétaires ne descendent dans la rue. Et ils le firent contre le gré des libéraux bourgeois. Le 6 mars, à la veille de la grève générale, la presse invitait les travailleurs à ne pas troubler le cours normal de la production pour ne pas gêner les opérations militaires. Mais ceci ne retint pas les femmes affamées. Elles descendirent dans la rue en criant le slogan : « du pain et la paix ». Les ouvriers les soutinrent. (...) Les prolétaires de Pétersbourg n’étaient pas encore assez forts, assez organisés, n’avaient pas de contacts suffisants avec les prolétaires de toute la Russie, pour pouvoir conquérir le pouvoir. Mais ils étaient assez forts pour envoyer, du premier coup, le Tsarisme au musée historique. (...) Tous les efforts des libéraux pour écarter la lutte des classes (...) resteront lettre morte. »
Léon Trotsky
dans le journal « Die Zukunft » (avril 1917)

« Le passage du pouvoir d’Etat d’une classe à une autre est le caractère premier, principal, fondamental, d’une révolution, tant au sens strictement scientifique qu’au sens politique et pratique de ce concept. Le marxisme nous oblige à tirer un compte des plus exact, objectivement vérifiable, des rapports de classe et des particularités concrètes de chaque mouvement de l’histoire.
Lénine
dans « Lettre sur la tactique » (avril 1917)

« Histoire de la révolution russe
« L’histoire d’une révolution, comme toute histoire, doit, avant tout, relater ce qui s’est passé et dire comment. Mais cela ne suffit pas. D’après le récit même, il faut qu’on voit nettement pourquoi les choses se sont passées ainsi et non autrement. Les événements ne sauraient être considérés comme un enchaînement d’aventures, ni insérés les uns après les autres, sur le fil d’une morale préconçue. Ils doivent se conformer à leur propre loi rationnelle. C’est dans la découverte de cette loi intime que l’auteur voit sa tâche. »
« Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques. D’ordinaire, l’Etat, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l’histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique. (...) L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées. (...) »
« Il est impossible de comprendre, d’accepter ou de peindre la Révolution, même partiellement, si on ne la voit pas dans son intégralité, avec ses tâches historiques réelles qui sont les objectifs de ses forces dirigeantes. Si cette vue fait défaut, on passe à la fois à côté du but et de la Révolution. Celle-ci se désintègre en épisodes et anecdotes héroïques ou sinistres. On peut en donner des tableaux assez bien venus, mais on ne peut recréer la Révolution, et on ne peut, à plus forte raison, se réconcilier avec elle ; si, en effet, les privations et les sacrifices inouïs sont sans but, l’histoire est… une maison de fous. (...) Compte tenu de toutes les autres qualités nécessaires, seul deviendra poète de la Révolution celui qui apprendra à la comprendre dans sa totalité, à regarder ses défaites comme des pas vers la victoire, à pénétrer dans la nécessité de ses reculs, et qui sera capable de voir, dans l’intense préparation des forces pendant le reflux, le pathétique éternel de la révolution et sa poésie. »
Léon Trotsky
dans « Littérature et Révolution » (1924)


Russie février 1917
« La révolution semble à des chefs d’armée, entreprenants en paroles, indéfendable parce qu’elle est effroyablement chaotique : partout des mouvements sans but, des courants contraires, des remous humains, des faces étonnées et comme subitement abasourdies, des capotes claquant au vent, des étudiants qui gesticulent, des soldats sans fusil, des fusils sans soldats, des gamins tirant en l’air, le brouhaha de milliers de voix, des tourbillons de rumeurs déchaînées, de craintes injustifiées, de joies trompeuses… ; il suffirait semble-t-il de lever un sabre sur toute cette cohue et elle s’éparpillerait aussitôt sans demander son reste. Mais c’est là une grossière illusion d’optique. Un chaos seulement en apparence. Là-dessous a lieu une irrésistible cristallisation des masses sur de nouveaux axes. (...) Point de retour possible. »
Léon Trotsky
dans « La révolution russe » (1er tome « Février »)

Déterminisme révolutionnaire
« Il faut des circonstances absolument exceptionnelles, indépendantes de la volonté des individus ou des partis, pour libérer les mécontents des gènes de l’esprit conservateur et amener les masses à l’insurrection. Les rapides changements d’opinion et d’humeur des masses en temps de révolution, proviennent, par conséquent, non de la souplesse et de la mobilité du psychique humain, mais bien de son profond conservatisme. Les idées et les rapports sociaux restant chroniquement en retard sur les circonstances objectives, jusqu’au moment où celles-ci s’abattent en cataclysme, il en résulte, en temps de révolution, des soubresauts d’idées et de passions que des cerveaux de policiers se représentent tout simplement comme l’œuvre de « démagogues ». (...) Cependant, les processus qui se produisent dans la conscience des masses ne sont ni autonomes, ni indépendants. N’en déplaise aux idéalistes et aux éclectiques, la conscience est néanmoins déterminée par les conditions générales d’existence. »
Léon Trotsky
dans la Préface à « Histoire de la révolution russe »

« C’est une vérité absolue que nous serons condamnés à périr si la révolution n’éclate pas en Allemagne. »
Lénine
Le 7 mars 1917, au 7e congrès du Parti bolchevik


« Les Lénine et Trotsky avec leurs amis ont été les premiers qui aient devancé le prolétariat mondial par leur exemple... Ce qu’un parti peut à l’heure historique fournir de courage, de force d’action, de coup d’œil révolutionnaire et de logique, Lénine, Trotsky et leurs camarades l’ont largement donné… En ce sens il leur reste le mérite impérissable dans l’histoire d’avoir pris la tête du prolétariat international en conquérant le pouvoir politique et en posant en pratique le problème de la réalisation du socialisme. Le bolchevisme est devenu le symbole du socialisme révolutionnaire pratique. »
Rosa Luxemburg
dans « La Révolution russe », 1918

« Nous sommes loin même de terminer la période de transition du capitalisme au socialisme. Nous ne nous sommes jamais leurrés de l’espoir de la terminer sans le concours du prolétariat international. »
Lénine - Troisième congrès des soviets – janvier 1918

« Qu’est-ce que les classes en général ? C’est ce qui permet à une partie de la société de s’approprier le travail de l’autre partie. Si une partie de la société s’approprie toute la terre, nous avons une classe de grands propriétaires fonciers et une classe de paysans. Si une partie de la société possède les fabriques et les usines, possède les actions et les capitaux, tandis que l’autre travaille dans des fabriques, nous avons une classe de capitalistes et une classe de prolétaires. Il n’a pas été difficile de chasser le tsar ; cela n’a demandé que quelques jours. Il n’a pas été très difficile de chasser les grands propriétaires fonciers, on a pu le faire en quelques mois ; il n’est pas très difficile non plus de chasser les capitalistes. Mais supprimer les classes est infiniment plus difficile. La lutte des classes continue, elle a seulement changé de forme. »
Lénine

« La poigne de fer du social-démocrate Noske écrasa à Berlin, en janvier 1919, le soulèvement des Spartakistes, comme s’intitulaient les Bolcheviks allemands, en souvenir de la révolte de l’esclave romain Spartacus. (…) Mais, le 2 mars 1919, (les Bolcheviks) créaient une troisième internationale, l’Internationale Communiste ou Komintern, destinée à prendre la relève de la seconde, passée avec armes et bagages à l’ennemi de classe. (…) Trois semaines plus tard, il annonçait au huitième Congrès du parti (bolchevik) la proclamation à Budapest par Bela Kun d’une « République des conseils » sur le mode russe. (…) Quelques jours plus tard, une République soviétique était proclamée à Munich. Mais l’assassinat de son chef, Kurt Eisner, devait rapidement mettre fin à son existence. Quant au régime communiste hongrois, il fut renversé au bout de 133 jours par les Roumains agissant pour le compte des Occidentaux. (…) Là comme ailleurs, la terreur blanche succéda vite à la terreur rouge. Entre-temps, l’agitation s’était développée parmi les soldats alliés débarqués en Russie. (…) Un officier mécanicien, André Marty, organisa une mutinerie dans l’armée française. Le 3 avril, Paris dut retirer d’Odessa son corps expéditionnaire. Les Anglais évacuèrent Bakou le mois suivant. »
André Fontaine
dans « Histoire de la guerre froide »

La révolution socialiste est mondiale
« Nous avons répété plusieurs fois que la révolution prolétarienne ne peut s’épanouir victorieusement dans les cadres nationaux. Cette affirmation pourrait sembler à quelques lecteurs niée par l’expérience de près de cinq ans de notre République Soviétique. Mais cette conclusion n’est pas fondée. Le fait que le Pouvoir Ouvrier ait pu se maintenir contre le monde entier, et dans un seul pays, d’ailleurs arriéré, témoigne des capacités colossales du prolétariat qui, dans des pays plus avancés, plus civilisés, accomplirait des miracles. Mais, dans le sens politique et militaire, en tant que gouvernement, nous ne sommes pas arrivés à la formation d’un Etat socialiste, et même nous ne nous en sommes pas approchés. La lutte pour la conservation du Pouvoir révolutionnaire a provoqué un abaissement extraordinaire des forces productrices ; or le Socialisme n’est imaginable que par leur accroissement et leur épanouissement. Les négociations douanières avec les Etats bourgeois (...) sont un témoignage éclatant de l’impossibilité d’une édification isolée du Socialisme dans les cadres nationaux. (...) L’élan grandiose de l’économie socialiste en Russie ne sera possible qu’après la victoire du prolétariat dans les principales nations européennes. »
Léon Trotsky
dans sa Postface de 1922 à « La guerre et la révolution »

«  De la Commune de Paris à la révolution mondiale
« Les révolutions prolétariennes (...) interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà accompli pour le recommencer de nouveau (…) paraissent n’abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser de nouveau formidable en face d’elles, reculent constamment à nouveau devant l’immensité infinie de leur propre but, jusqu’à que soit créé enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière (...). Il est bon en ce 72e anniversaire de la Commune de Paris, de rappeler cette caractéristique des révolutions prolétariennes donnée par Marx en 1851. Les voies de l’histoire, et surtout de la révolution prolétarienne ne sont pas une ligne droite qu’on parcourt d’un seul trait à une certaine époque et qui assure, avec de lourds sacrifices, la victoire ou la défaite. Pour celui qui considère les événements seulement dans la période qui coïncide avec sa propre expérience, la courbe historique semble par moments redescendre à son point de départ ; mais pour celui qui les considère dans leur totalité historique, cette courbe indique la marche inéluctable du prolétariat vers le pouvoir et de la société vers le communisme. »
Albert Mathieu dit Barta, fondateur pendant la deuxième guerre mondiale du groupe trotskyste Union Communiste Internationaliste
dans la revue « Lutte de classes » (mars 1943)

et sur les révolutions de la matière

« La chimie est une école de pensée révolutionnaire. Non parce qu’il y a une chimie des explosifs. Les explosifs ne sont pas toujours révolutionnaires. Non, parce que la chimie est, avant tout, la science de la transformation de la matière. La chimie est dangereuse pour chaque absolu, pour la pensée conservatrice enfermée dans les catégories immobiles. »
Exposé de Léon Trotsky
au congrès Mendeleïev de chimie en septembre 1925

« Cette bifurcation est un phénomène ponctué, critique, par lequel le système acquiert un comportement global nouveau et des propriétés nouvelles. »
Les physiciens Janine Guespin-Michel et Camille Ripoll
dans la revue « Sciences et Avenir » d’août 2005

« On assiste ainsi à une cascade de phénomènes de transition à caractère explosif présidant à l’émergence, pour lesquels la science du non linéaire fournit un modèle universel, la bifurcation (...) »
Le physicien Grégoire Nicolis
dans la revue « Sciences et Avenir » d’août 2005

« L’exemple canonique de la criticalité auto-organisée est le tas de sable. Un tas de sable présente un comportement en équilibre ponctué, pour lequel des périodes de stases sont entrecoupées par des éboulements. (...) Le tas de sable évolue d’une configuration à l’autre non pas de manière graduelle, mais au moyen d’avalanches catastrophiques. (...) L’évolution du tas de sable s’effectue par le biais de révolutions, comme l’histoire dans la vision de Karl Marx. C’est précisément parce que les états dynamiques sont suspendus dans l’état critique que tout arrive à travers des révolutions et non graduellement. De fait, la criticalité auto-organisée est une méthode inventée par la nature pour effectuer des transformations énormes sur des échelles de temps très courtes. (...) Les grands systèmes comportant un grand nombre de composants évoluent vers un état intermédiaire « critique », loin de l’équilibre, et pour lequel des perturbations mineures peuvent déclencher des événements de toutes tailles, appelés « avalanches ». La plupart des changements se produisent au cours de ces événements catastrophiques plutôt qu’en suivant un chemin graduel et régulier. »
Le physicien Per Bak dans « Quand la nature s’organise »

« Les particules ne sont pas des objets identifiables. (...) elles pourraient être considérées comme des événements de nature explosive. »
Le physicien Erwin Schrödinger
dans « Physique quantique et représentation du monde »

« La nature se présente à nous comme ces petites mouches des journées chaudes d’été, que nous voyons presque immobiles, soutenues par un battement d’ailes si vif qu’on le discerne à peine, et qui, soudain changent de place presque instantanément, en un vol bref et rapide, pour s’immobiliser un peu plus loin : les états stationnaires s’étalent devant nos yeux, mais pour apercevoir des transitoires, il faut les chercher. »
Le physicien Georges Lochak
dans sa préface à « La dégradation de l’énergie » de Bernard Brunhes

« La physique quantique traite de choses (...) qui subissent des transitions de phase. »
David Ritz Finkelstein
dans « Le vide » ouvrage collectif dirigé par Edgar Gunzig et Simon Diner

« La microphysique actuelle est essentiellement fondée sur la description minutieuse des états stationnaires (appelés aussi états quantiques), tandis qu’au sujet des transitions, on fait seulement des calculs statistiques. (...) Mais la transition elle-même, en tant que processus individuel, n’est pas décrite. De ce fait, on n’explique pas comment se maintiennent les états stationnaires, car pour expliquer leur étonnante stabilité, il faudrait comprendre ce qui se passe quand un système s’écarte d’un état stationnaire sous l’effet d’une perturbation (...) »
Le physicien Georges Lochak dans un article intitulé « Vers une microphysique de l’irréversible » de la « Revue du Palais de la Découverte »

« Un électron excité « tombe » vers un niveau inférieur en émettant un photon. (...) Einstein avait introduit la notion de transition spontanée par analogie avec celle de décomposition radioactive. »
Le physicien-chimiste Ilya Prigogine et la philosophe Isabelle Stengers
dans « Entre le temps et l’éternité »

« Les photons ne sont pas complètement descriptibles et subissent des transitions spontanées dans le vide. »
David Ritz Finkelstein
dans « L’éther adamantin », article de « Le vide »,
ouvrage collectif présenté par Edgard Gunzig et Isabelle Stengers

« Le radium, ce grand révolutionnaire du temps présent. »
Le physicien Henri Poincaré dans « La valeur de la science »

« La science ne concerne pas le statu quo mais la révolution. »
Le physicien Léon Lederman
dans « Si l’Univers est la réponse, quelle est la question ? »

« La physique ne tend-elle pas à nier le temps en faisant appel aux ’’idéaux immobiles’’ que sont les lois universelles ? La question reste posée de savoir si la physique a vocation à décrire l’immuable, ou bien si, au contraire, elle doit devenir la législation des métamorphoses. »
Les physiciens Etienne Klein et Michel Spiro dans « Le temps et sa flèche »

« Transitions et révolutions : un modèle
« Les sociétés humaines fournissent d’innombrables exemples de transitions brutales (...) On peut se demander légitimement si ce type de transition très rapide ne pourrait se comprendre de façon générale (...). Et puisque nous nous posons des questions sur les transitions (les changements brutaux) (...) cela fait penser à la dynamique des sociétés humaines. S’agissant de « révolution », il n’est pas absurde de penser à une transition dans un sens qui se rapproche de celui qu’il a dans les sciences exactes. (...) Ces systèmes présentent de temps en temps des comportements d’intermittence spatio-temporelle, séparés par de longues périodes de calme. Autrement dit, le paramètre de contrôle de tels systèmes n’est plus constant ; il croit mais très lentement au cours du temps, jusqu’à atteindre la valeur-seuil, et la bouffée d’intermittence spatio-temporelle qui se produit alors fait décroître la contrainte loin en dessous du seuil, à partir duquel elle recommence à croître jusqu’à la prochaine bouffée. »
Les physiciens Pierre Bergé, Yves Pomeau et Monique Dubois-Gance
dans « Des rythmes au chaos »

« Dans la nature rien n’est immuable. Tout est en perpétuel état de transformation, de mouvement et de changement. »
Le physicien David Bohm dans « Causalité et hasard en physique moderne »

« Un photon de lumière aiguë vient frôler un atome de matière. Fugace télescopage au fin fond du réel. En surgissent deux électrons, un de chaque signe, vifs et rapides comme l’éclair, enfin presque ; ils ralentissent, courbent leur trajectoire, lancent des photons ; s’ils se rencontrent à nouveau, ils fusionnent l’un dans l’autre puis disparaissent en remettant, comme leur dernier soupir, deux furtifs grains de lumière. »
Le physicien Etienne Klein
dans « Sous l’atome, les particules »

« Nous avons étudié certains exemples qui semblent d’énormes sauts dans l’évolution biologique (...). Il se produit bien des révolutions. »
Le physicien Murray Gell-Man dans « Le quark et le jaguar »

« L’évolution, c’est le résultat d’une lutte entre ce qui était et ce qui sera, entre le conservateur et le révolutionnaire (...) »
Le biologiste François Jacob dans « La logique du vivant »

« Le déclenchement de l’influx nerveux résulte de la perméabilité de la membrane aux ions sodium. Le potentiel électrique commande cette ouverture de la membrane lorsqu’il franchit une valeur-seuil, il démasque des canaux au travers desquels les ions sodium s’engouffrent de « manière explosive » à l’intérieur de la cellule. »
Le neurophysiologiste Jean-Pierre Changeux
dans « L’homme neuronal »

« En donnant naissance à des protéines, les ARN ont agi en apprentis-sorciers. (...) L’apparition des protéines a donc, au sens propre comme au sens figuré, introduit une nouvelle dimension dans le développement de la chimie du vivant. Ces nouvelles macromolécules, capables de déployer dans l’espace des outils chimiques efficaces pour constituer des sites catalytiques spécifiques et performants, ont ouvert à l’évolution de vastes perspectives. Grâce à elles, l’organisation de la matière a pu franchir un pas décisif et révolutionnaire. »
Le chimiste Martin Olomucki
dans « La chimie du vivant »

Qu’entendons-nous par « révolution », dans le domaine de l’histoire des sociétés où ce terme est couramment employé ? « Lorsque la guerre de la Révolution éclata, les rois ne la comprirent point ; ils virent une révolte là où ils auraient dû voir le changement des nations, la fin et le commencement d’un monde. » répondait Chateaubriand dans « Mémoires d’Outre-Tombe ». Il ne faut donc pas y voir une simple révolte. Mais comment distinguer les deux ? Le grand écrivain français a appris de la Révolution de 1789 que la révolution sociale est la fin d’un monde et le commencement d’un monde nouveau. Comment cela est-il possible ? Cela ne peut se produire que si naissent au sein des masses opprimées des éléments de ce « monde nouveau », des formes de société, des objectifs, des organisations d’un type nouveau, une nouvelle conscience capable de finir par s’imposer. La révolution suppose l’émergence d’organisations indépendantes des masses populaires, défendant les intérêts de ces masses et représentant même confusément et embryonnairement ces intérêts. Telle est l’origine du nouveau pouvoir, de la nouvelle société : un changement d’état d’esprit des larges masses. La révolution sociale et politique est essentiellement une transformation de la conscience collective, même si bien des commentateurs y voient principalement une action violente et irrationnelle des masses. En 1789, la Révolution française a commencé quand les larges masses ont compris, en rédigeant les cahiers de doléance, qu’elles ne supportaient plus l’ancien ordre social et quand les classes dirigeantes ont compris, symétriquement, que rien ne pouvait plus fonctionner comme avant. C’est à ce niveau qu’un mécanisme objectif, objet d’examen par une étude scientifique, s’est mis en branle. La révolution est devenu une nécessité objective. Soulignant le rôle central et dynamique de la conscience révolutionnaire collective dans la révolution française, l’historien Jules Michelet l’expliquait dans « Histoire de la Révolution française » que « En attendant, tout ce qu’une longue étude des précédents de la Révolution, et de la Révolution même, nous conduit à croire, (...) c’est qu’entre la science véritable et la conscience populaire, il n’y a rien de contradictoire. » La compréhension de la révolution a besoin de science, car le mécanisme d’émergence [17] d’une conscience collective révolutionnaire est objectif, naturel devrait-on dire. L’émergence de la conscience collective au sein d’une société est aussi étonnante que l’émergence de la conscience individuelle apparaissant au sein de la multitude des connexions et des messages neuronaux d’un cerveau humain, autant que l’émergence de la civilisation au sein de la société agraire, de la vie dans la matière, d’une espèce nouvelle ou de l’invention d’un organe au sein du vivant, ou encore de la matière dans le vide. Il s’agit bien d’étudier la révolution comme on analyse scientifiquement un orage, une éruption volcanique ou un tremblement de terre, c’est-à-dire en tant que phénomène naturel, même si, dans ce domaine, intervient bien entendu la conscience humaine et l’action volontaire des individus, des organisations et des groupes sociaux.

La conscience d’intérêts communs au sein des classes en lutte n’est pas préexistante. Elle est sortie brutalement des chocs d’intérêts violemment contradictoires. D’où le caractère insensible de la montée révolutionnaire. Le moment de la crise n’est devenu une évidence qu’une fois celle-ci complètement développée et prête à exploser à la moindre étincelle. Si ce n’était pas le cas, aucune crise n’irait à son terme. Commentant le caractère particulier de l’irruption de la révolution sociale, le révolutionnaire Karl Marx remarquait malicieusement : « Bien creusé vieille taupe ! ». Il soulignait ainsi que la poussée de la crise révolutionnaire est moléculaire, insensible, souterraine et n’a rien d’un mécanisme facile à observer, à cerner et à prévoir. « Pas plus évident que l’herbe qui pousse », disait Lénine à propos du développement de la conscience révolutionnaire et de la progression de la crise sociale. Bien entendu, la structuration spontanée n’est pas seule à intervenir. La conscience de classe vient également de la progression des idées, de l’expérience passée, de l’organisation révolutionnaire, de l’existence de minorités d’avant-garde, de leur organisation, toutes choses qui n’apparaissent pas spontanément et ne sont pas issues directement des processus moléculaires. L’action des petits facteurs, d’une échelle inférieure, au sein d’un mouvement à grande échelle, n’est pas propre aux phénomènes sociaux, comme le montre la théorie du chaos déterministe qui emploie à ce propos l’expression de « sensibilité aux conditions initiales ». L’intervention des individus et des petits groupes dans l’Histoire n’enlève rien au caractère des phénomènes, même si elle modifie considérablement l’issue des événements. Comprendre ce mécanisme d’émergence d’une conscience sociale, là réside la difficulté de l’étude de la révolution. Ce mécanisme est aussi naturel que celui du volcan. Il s’agit de la formation, à partir de l’agitation des actions et des consciences individuelles, de l’apparition, brutale, d’un niveau supérieur, collectif. Le vivant nous donne de multiples exemples dans lesquels des fonctionnements individuels produisent un système collectif, dont les propriétés n’étaient pas présentes au sein des individus. La vie elle-même n’est pas le fait d’une cellule isolée. On ne décrirait pas autrement la construction d’une cohérence collective d’un grand nombre de petits aimants [18] (ferromagnétisme). Cette remarque n’enlève rien à la spécificité de la conscience humaine. Elle se rapporte seulement au mode de formation, brutal et révolutionnaire, de niveaux émergents, un mécanisme qui s’avère universel et fondateur de toute réalité dynamique. Les masses populaires participent de changements à grande échelle qui obéissent à des lois et font partie des mécanismes de l’univers. Ce sont des faits objectifs, même s’ils sont réalisés par des individus, en fonction de la conscience qu’ils ont des événements. « Comme le dit Friedrich Engels, « Personne ne sait la révolution qu’il fait.  » écrit le physicien Etienne Klein dans « Petit voyage dans le monde des quanta ». Le révolutionnaire G.Munis explique dans son analyse de la révolution espagnole de 1936, « Leçons d’une défaite, promesse de victoire » : « Lorsqu’elles commencent un combat révolutionnaire dans un pays, les masses n’ont généralement pas conscience de la rupture historique qu’elles inaugurent ; elles voient seulement les causes les plus directes et les plus immédiates. C’est d’ailleurs ce qui permet à de nombreux imposteurs politiques de profiter de leur confiance alors qu’ils ne mériteraient que leur mépris. » Le facteur temps est alors un point essentiel. Si la pression des masses est suffisante, si la classe dirigeante n’a pas la capacité de réagir rapidement, si la voie en est préparée par des organisations révolutionnaires, les masses auront assez de temps pour prendre conscience de la signification de leurs aspirations et pour réaliser leurs véritables objectifs. La rapidité de la prise de conscience collective est déterminante pour ne pas laisser à la classe dirigeante le temps de se ressaisir et de se donner les moyens d’écraser la révolution.

Les phénomènes brutaux de la nature et de la société sont partout présents, même si certains poètes chantent « le calme de la nature » et si les laudateurs de l’ordre proclament la « solidité » de la matière, l’ « adaptabilité » de la vie, l’éternité des empires, la continuité des civilisations, des idéologies et des Etats. Prenant le contre-pied de cette thèse, nous affirmons que, dans tous les domaines, l’explosion [19] est une phase essentielle des phénomènes : explosion de la structure de la matière nucléaire, explosion de l’étoile, explosion de la rafale de l’influx nerveux, explosion de l’émission de neurotransmetteurs, éruption volcanique, changement climatique brutal, explosion sociale, explosion des espèces au Cambrien [20], explosion de la civilisation, explosion de la révolution sociale, explosion économique, explosion démographique, etc…. Ce n’est pas en France que l’on devrait faire des efforts pour expliquer que l’Etat est une structure issue de la violence et non de la plume du législateur. Institutions sociales et politiques ne sont pas nés du respect des institutions mais de leur viol par la force des luttes de classes. On s’émerveille, en physique autant qu’en politique, que la destruction, par choc, de structures produise de nouvelles structures. Tous les jours, les accélérateurs explorent les résultats possibles des chocs entre particules qui produisent de nouvelles particules, plus ou moins éphémères. La brutalité de la fabrication d’une organisation nouvelle étonne, qu’il s’agisse d’un phénomène naturel ou social. Dans les deux cas, les hommes font appel à des explications mystiques, car l’explication naturelle d’une telle apparition restera cachée à quiconque considère la structure comme figée, existant de toute éternité et produite par une intentionnalité. Qu’un empire puissant et redoutable puisse être vaincu par des pauvres sans moyens est présenté comme incompréhensible et devant être plutôt expliqué par l’action divine [21] et par des forces qui dépassent les opprimés [22]. En effet, celui qui observe une structure sociale, dans laquelle il vit, ignore d’où elle vient et n’en imagine pas une autre qui l’a précédé, ni une autre qui pourrait la suivre. L’apparition de la ville et de la civilisation est sans doute l’une des émergences les plus étonnantes de l’évolution sociale. L’apparition de l’Etat, à distinguer nettement de la précédente, est tout aussi étonnante. Il est parfaitement étrange pour un homme de rechercher l’origine de l’Homme, comme pour un être de matière de concevoir l’apparition de la matière. C’est faire surgir l’univers du néant, la lumière du noir et la pensée de … rien. On croit toucher à l’irrationnel, au mystérieux, aux limites de l’entendement humain.

Mais là où la société répugne le plus à concevoir le changement brutal, c’est bien entendu dans le domaine social. Dès la plus ancienne antiquité des civilisations, c’est face aux menaces de la révolution sociale que les classes dirigeantes, comprenant que la conscience collective populaire avait une importance vitale pour la classe dirigeante, décidaient de s’occuper des croyances des opprimés qu’ils avaient jusqu’alors abandonnés à leurs convictions personnelles ou locales. Les religions d’Etat, développées dorénavant, tentaient de solidifier la domination de la classe dirigeante en prêtant à l’Etat un caractère éternel, comme les dieux, et en demandant à leurs astrologues et sorciers de fonder cette durabilité du pouvoir sur la tranquillité des étoiles du ciel et du mouvement régulier, apparemment éternel, du soleil et des planètes. Le caractère de la religion change fondamentalement avec l’apparition de l’Etat. Cela a été noté par les anthropologues comme le rappelle Alain Testart dans l’article « Des dieux à l’image des rois » de la revue « Les grands dossiers des sciences humaines » : « De tout temps, la figure des dieux a été modelée sur celle des rois. Et en retour, l’image des rois se pare de vertu divine. Mais la royauté divine n’est pas qu’un reflet de celle des humains. Les dieux représentent un modèle imaginaire plus tolérable du commandement humain. » Sur un autre plan, l’Etat avait besoin des dieux-rois pour justifier la légitimité des rois-dieux : faut d’une continuité terrestre de l’Etat, les dieux fournissaient une continuité dans le ciel.

Les religieux prétendaient trouver dans le ciel une stabilité qui n’existait ni dans le climat, ni dans l’activité agricole ou commerciale, ni dans la vie sociale et politique. Quête inutile ! Il n’y a rien d’éternel dans l’Univers, ni les galaxies, ni les étoiles, ni la matière. Il n’y a aucune loi non plus qui puisse revendiquer le statut d’éternité. La matière n’est pas plus stable que la vie ou la société humaine. Elle a eu une naissance. Elle a changé de forme. La loi de la gravitation, elle-même, n’a pas toujours existé. Elle n’est que l’un des pôles d’une des formes de la contradiction de la matière, une de ses étapes historiques. Le ciel étoilé, l’image même de la stabilité dans les anciennes religions, s’avère produit de l’agitation désordonnée de la matière et de la violence des chocs [23]. Le soleil est le résultat des mouvements désordonnés des gaz hydrogène et hélium qui subissent des transitions radioactives vers des atomes plus lourds avec émission d’une grande quantité d’énergie. Les étoiles apparaissent et disparaissent. Les planètes, poussières de pierre et de gaz, piégées provisoirement sur des orbites, peuvent quitter à la longue leur système solaire. La nuit, apparemment calme, d’un ciel étoilé retentit (notamment par les ondes gamma et les particules émises) des explosions de ses étoiles, des collisions de ses galaxies et, probablement, de chocs encore plus rudes comme ceux concernant les trous noirs. L’infiniment petit n’est pas moins agité que l’infiniment grand. La matière qu’on pensait immobile et stable, au moins dans ses atomes dits élémentaires, contient, enfouie en son sein, non seulement le mouvement brownien de ses molécules s’entrechoquant, mais aussi toutes les explosions nucléaires de ses noyaux atomiques, tous les sauts quantiques de sa réalité microscopique, tous les chocs entre particules, par l’intermédiaire des photons lumineux, et tous ceux liés à l’effervescence du vide. Les agitations et les discontinuités brutales sont partout présentes, dans tous les domaines et à toutes les échelles. Comme l’avaient fait l’idéologie des religions d’Etat (du culte du Pharaon au christianisme, au confucianisme et à l’Islam), la science de l’époque montante de la bourgeoisie, le scientisme ou le positivisme, a diffusé un idéal scientifique fondé sur une idéologie de l’ordre, de la fixité, de la stabilité, du progrès et de l’équilibre, idéal qui s’avère totalement infondé avec les découvertes de la « nouvelle physique » pour reprendre l’expression du physicien Davies. Rechercher une philosophie concernant les sciences et l’histoire ne consiste pas à construire un nouveau scientisme, mais à concevoir un mode dynamique reposant sur l’agitation.

La notion d’objet fixe et stable (atome, particule, molécule, cristal) y est remplacée en physique par celle de structure dynamique globalement stable [24], c’est-à-dire un ordre issu du désordre collectif. Cette notion se retrouve dans tous les domaines à chaque fois qu’un ordre est produit à partir du bruit des chocs multiples. Les crises de la matière ne se contentent pas de détruire des structures : elles en construisent de nouvelles. Des particules se désintègrent, des noyaux atomiques cassent transformant une partie de leur matière en énergie, des matériaux se fissurent, des corps se dissolvent et des solides voient leurs structures se détruire. L’agitation de la matière saute ainsi d’un degré. Mais l’inverse se produit également. Des solutions cristallisent. L’énergie devient matière. Des liaisons moléculaires se structurent y compris à grande échelle. Des fluides se transforment en solides. Des structures magnétiques apparaissent brutalement. Diverses formes d’organisation apparaissent. Des solides cristallisent. Des réactions chimiques se couplent. La vie se forme. Elle multiplie les structures, les mécanismes, la diversité. La matière n’est pas non plus une « chose » fixe, qui s’opposerait, par sa constance, aux changements rapides du vivant. Au contraire, tous deux reposent sur des dynamiques extrêmement actives de changement.

Dans la matière inerte à petite échelle, un mécanisme de matérialisa-tion/dématérialisation se réalise à grande vitesse, avec des sauts sur des très petites distances de temps et d’espace, et fonde la matière. C’est aussi un mécanisme de construction/destruction qui fonde le vivant, que ce soit son fonctionnement ou son transformisme. La création est, on le sait, permanente au sein du vivant. Mais il ne s’agit pas d’une création ex-nihilo, à partir de rien. Ce sont des potentialités existantes qui deviennent réelles. Dans le fonctionnement génétique, des potentialités diverses existaient et étaient inhibées. L’apparition de nouveauté est une inhibition de l’inhibition et elle permet la création de nouvelles espèces qui n’existaient jusque là qu’en tant que potentialités. Il en va de même de la matière qui apparaît dans le vide. Elle ne vient pas de rien mais des particules éphémères du vide. C’est une particule virtuelle qui devient réelle et fonde la matière microscopique. La particule matérielle ne nous semble stable que parce qu’elle est sans cesse nouvelle, que sa masse passe très vite d’une particule virtuelle à sa voisine au sein du nuage de points virtuels. Si une particule de masse devait conserver des propriétés constantes, cela lui coûterait une énergie infinie, ce qui est impossible. Elle saute donc entre des états transitoires qu’elle occupe pendant des temps très brefs. Le temps d’existence est la limite d’intervalle pendant lequel la particule doit percevoir le monde qui l’entoure. Les mesures, menées par la matière elle-même pour se déplacer et se transformer en fonction de l’environnement, ne peuvent excéder cette durée, ne peuvent atteindre que des distances limitées, et sont donc imprécises. La même particule virtuelle ne garde ses caractéristiques de particule de masse que durant un temps très court, avant de rejoindre le vide. La constance de la même particule nécessiterait une précision de valeur dans les interactions matérielles telle qu’il faudrait un temps et une énergie infinis pour se réaliser. La nature réelle ne fonctionne que par approximation puisqu’elle doit agir dans un temps fini, court généralement, et ne peut échanger suffisamment d’information pour utiliser des valeurs fixes. Agir rapidement est déterminant pour interagir avec un phénomène ayant un temps caractéristique limité. Une action trop lente serait aussi insignifiante que d’enfoncer un clou avec lenteur !

Au sein de la dynamique, le changement brutal – la crise révolutionnaire – n’est pas un accident, mais un élément fondamental, constructif et même constitutif du processus. La conservation globale des caractéristiques d’une structure se fait au moyen de sauts, qui marquent la suppression de l’ancienne structure et la naissance d’une nouvelle. Les exemples de tels phénomènes sont légion. Pour subsister, la particule doit brutalement émettre un ou plusieurs photons par un processus qui est assimilable à un choc et par lequel la particule saute d’un état à un autre. Par l’émission de certains bosons (particules d’interaction), ceux du mécanisme de Higgs, la particule cède sa propriété de masse à la particule virtuelle voisine. Le virtuel devient réel et inversement, par une procédure assimilable au même type de choc et qui fonde une nouvelle structure. C’est par ce mécanisme de changement brutal que les caractéristiques de l’ancienne particule sont conservées. La conservation structurelle a eu lieu aux dépens de la matérialité de la particule. Cette dernière a disparu ou, plus exactement, ce n’est plus le même grain qui en est porteur. C’est au prix de cette disparition et de cette apparition que la matière se conserve au plan structurelle (conservation de la masse, de la charge, de l’énergie, etc). Le dédoublement de la cellule vivante a les mêmes caractéristiques (saut, brutalité, imprédictibilité, phénomène probabiliste). Le maintien des propriétés de la cellule s’est, là aussi, faite aux dépens de la vie de l’ancienne cellule disparue. La destruction est à la base de la construction. Le vivant a besoin de faire disparaître, sans cesse, quantité de cellules et de molécules. Les cellules vivantes sont des phénomènes en permanence à la limite de la crise menant à la mort.

Toutes ces crises, dans des domaines aussi divers, ont en commun un même mode de fonctionnement, qu’il s’agisse de la matière et de la vie mais également de la conscience et de la société. Ces caractéristiques communes sont l’interaction d’échelle, la discontinuité à grande échelle de matière, d’espace et de temps liée à la cohésion rapide et inaccoutumée des éléments individuels à petite échelle, le rapport de la durée d’interaction et du temps caractéristique de la structure, la création d’une organisation nouvelle des interactions, capable de bâtir un nouvel ordre dit émergent, c’est-à-dire qui n’est pas présent dans les éléments présents pris individuellement. A cette description, que les amateurs de propositions formelles peuvent choisir comme définition de la révolution, chaque spécialiste d’un de ces domaines dira qu’il reconnaît parfaitement soit la supraconductivité, soit la cristallisation, soit la crise économique, soit la fusion nucléaire, etc…

La compréhension des mécanismes de la matière nous éclaire sur le mode de fonctionnement des sociétés humaines (et inversement). La crise économique capitaliste illustre ce type de dynamique. Dans une crise boursière, on retrouve l’importance de la rapidité et de la taille des chocs. Si une augmentation ou une diminution de valeurs boursières diverses en grand nombre a lieu de manière cohérente dans un temps court, c’est la catastrophe. En temps normal, il y a sans cesse de petites crises pour telle ou telle valeur boursière, mais pas de crise générale. C’est la coordination de mouvements, d’ordinaire indépendants et sans cohérence, qui provoque la crise. Le désordre des achats et des ventes est synonyme de conservation et le trop grand ordre (cohérence brutale des achats et des ventes), réalisé brutalement, provoque un choc important capable de détruire la structure économique. La société humaine connaît le même type de phénomène quand des centaines de milliers de travailleurs sont, en même temps, concernés par un mouvement social de grande ampleur. Quelques luttes sociales et politiques, jusque là disjointes, se rejoignant dans un court laps de temps en un même mouvement, provoquant un changement qualitatif. En France, en 1789, l’aspiration des paysans à la terre, la revendication de la bourgeoisie d’un Etat à son service et de l’unification nationale, celles de liberté de la petite bourgeoisie radicale des villes, souvent contradictoires, se sont combinées en un seul et même mouvement. En Russie, en 1917, la révolution ouvrière, la révolte contre la guerre, l’aspiration à la terre et la revendication nationale des peuples opprimés, ne se contentent pas de s’additionner : si elles ont lieu simultanément sur un temps court, elles provoquent une situation nouvelle d’une dimension supérieure d’un niveau d’échelle supplémentaire.

La sociologie, la politique et l’histoire emploient, pour ce type de phénomène, le terme de révolution. La biologie, la médecine, la psychiatrie, l’évolutionnisme et la paléontologie ont recours, comme l’économie, à la notion de « crise », de la crise cardiaque à la crise d’extinction du Permien, de la crise d’épilepsie à la crise d’expansion de biodiversité du Cambrien. La physico-chimie appelle ces changements brutaux des « transitions de phase », des « phénomènes critiques », des « émergences de structure », des « ruptures de symétrie », etc… Ces images ne se contentent pas de décrire un domaine ou un autre, mais un même mode d’existence d’un processus dynamique et s’étendent du coup à une large catégorie de phénomènes. Ce qui caractérise les discontinuités à grande échelle, c’est d’être portées par des quantités de discontinuités aléatoires, à petite échelle, s’agitant en tous sens. Lors de la crise, « rupture » est bien le terme descriptif exact, car ces discontinuités élémentaires deviennent brutalement cohérentes, produisant une discontinuité à grande échelle. La liaison chimique se rompt. Le noyau atomique fissionne. La foudre rompt la symétrie de l’air, structurant un espace dans lequel était absente une direction favorable pour la propagation électrique. La rupture de symétrie est une image très efficace pour l’établissement d’un nouvel ordre. L’ordre social se fissure menant non seulement au chaos mais aussi parfois à un pouvoir d’un type nouveau. La pente de neige se fend, déstabilisant des masses considérables de matière. La neige a changé de structure et un simple mouvement a suffi à provoquer une grande catastrophe. L’écorce terrestre se brise. La planète connaît des grands tremblements de terre. S’ils sont assez rares à grande échelle, il y a en permanence des myriades de secousses de petite échelle, de toutes sortes de tailles, sans périodicité fixe. Dans tous ces phénomènes divers, on constate de multiples agitations, apparemment aléatoires, qui se coordonnent dans un temps très court. Les photons devenus cohérents donnent le faisceau laser. La trop grande cohérence des vibrations dans la matière entraîne non seulement la rupture de la structure mais la formation d’une structure nouvelle à grande échelle. Par exemple, l’agitation des molécules d’eau existe en tous sens dans une masse d’eau mais un choc brutal produit une onde à grande échelle : le tsunami. Les cellules « pace-maker » du cœur sont collectivement productrices du rythme de propagation de la contraction du muscle mais cette rythmicité n’est pas fixe. Si elle devient trop cohérente, cela provoque la crise cardiaque appelée fibrillation ventriculaire. De même, les réseaux neuronaux interagissent, construisent des circuits capables de se stimuler à un certain rythme. Si ces interactions deviennent trop cohérentes, elles causent le déclenchement de l’épilepsie. Le cerveau a besoin d’un certain niveau de désordre sous-jacent pour produire des structures transitoires. Si des structures fixes apparaissent dans le fonctionnement cérébral, c’est la crise. L’activation en boucle trop durable de certains circuits neuronaux cause des maladies psychiques graves comme les obsessions. Une roche connaît des cassures de toutes tailles et de toutes directions. C’est la base d’une solidité apparente à grande échelle. Mais si les petites fissures de la roche, atteignant un seuil, se coordonnent, elles provoquent la rupture de la roche à grande échelle. Toute une série de petites agitations désordonnées, des discontinuités à petite échelle, habituellement insensibles, agissant brutalement de façon plus coordonnée à grande échelle, provoquent une discontinuité de grande ampleur. La cohérence dans la lutte des classes, c’est la révolution. Des millions de révoltes individuelles ne s’additionnent pas ; elles peuvent rétroagir de manière exponentielle et produire quelque chose de neuf, une potentialité nouvelle pour la société. Celui qui n’a pas vécu des secousses sismiques à grande échelle peut s’imaginer que la terre est généralement calme et stable et croire que seule une cause accidentelle, extérieure au fonctionnement normal, a pu causer une rupture. Il peut ignorer les petites perturbations (pourtant brutales et fortes à leur échelle) et oublier que ces petites ruptures font partie de la même dynamique que les changements massifs. Le fonctionnement de l’écorce terrestre est inséparable du fonctionnement du manteau (convection chaotique de matières en fusion) et de celui du noyau. C’est la convection qui fait émerger des points chauds et cause des éruptions volcaniques. C’est la tectonique des plaques liée au mouvement du magma sous-jacent qui produit le mouvement des plaques et les tremblements de terre. La rupture ne fait que révéler des oppositions qui étaient jusque là inhibées (en l’occurrence par les frottements des plaques). Ces oppositions dépassant un seuil s’expriment brutalement. Le changement est, par conséquent, un saut brutal. Les contradictions inhibées ou cachées ont comme résultat le saut qualitatif.

Pour le commun des mortels, le monde ne change pas ou peu, car, tous les matins, la terre semble la même et le même soleil se lève dans un ciel identique, mais le soleil change à de nombreuses échelles. A chaque seconde pour ce qui concerne les fusions radioactives, à l’échelle de dizaines d’années pour les mouvements de la couche externe, à plus grande échelle encore en ce qui concerne les mouvements d’interaction entre les couches concentriques de l’astre. En tant qu’individu, nous sommes aussi sujets de transformations à plusieurs échelles successives : changements moléculaires en dessous du millième de seconde, changements biologiques chaque seconde, changements métaboliques chaque jour, etc… Cependant, nous tâchons de nous convaincre de la continuité de notre conscience et de nous persuader que tous ces chocs ne font pas de nous, à chaque fois, un autre homme. Tous les jours, nous nous réveillons en nous assurant que nous sommes le même homme et que nous allons rencontrer les mêmes proches, dans un environnement inchangé. Cette construction psychologique n’est pas une évidence. Il nous a fallu les longs mois de notre petite enfance pour mettre en place cette confiance dans le lendemain et en nous-mêmes. Le sentiment de la permanence de notre « moi » a été le produit de tout un travail de notre cerveau et n’est pas acquis dès la naissance. Ce n’est pas un gain définitif. Il peut facilement être remis en cause du fait d’expériences individuelles douloureuses. Par exemple, les attaques hormonales de l’adolescence, de la sexualité et de la croissance produisent une déstabilisation de la confiance en soi, due notamment à une discontinuité dans les réactions personnelles et, parfois, dans l’apparence physique. L’équilibre, la sûreté de soi, la confiance, la stabilité, la maîtrise du stress sont des conquêtes de tous les jours, jamais définitivement acquises, comme le montrent les maladies dites psychologiques – en fait la psychologie est inséparable du reste du fonctionnement. Tant qu’il n’y a pas de choc, nous nous contentons de la croyance en la fixité de notre moi, comme un fait indiscutable et qui ne nécessite pas d’explication. Nous le vérifions cependant régulièrement dans notre miroir physique et aussi dans notre miroir mental. C’est ce que nous appelons la conscience. En ce sens, la continuité est un besoin de notre moi, mais la discontinuité, réelle, est la plus forte. Il en va de même de la stabilité de la société.

Même si nous ne savons pas vraiment grâce à quoi il tient, nous croyons que l’univers social est aussi durable que l’univers matériel, car nous avons bien du mal à imaginer le changement brutal et qualitatif et, plus encore, à l’intégrer dans nos projets. Jusqu’au jour où la réalité nous y contraint. Celui qui n’a connu aucune révolution sociale, qui n’a pas vu exploser le volcan, peut croire que c’est un phénomène extérieur au fonctionnement normal et penser que, sauf accident, les classes sociales vont cohabiter éternellement sans grands heurts. Par contre, celui qui s’attache sérieusement à l’étude des mécanismes révolutionnaires, comme le font le plus souvent des scientifiques ou des représentants des classes dirigeantes, s’aperçoit qu’il y a des tremblements de terre, matériels comme sociaux, en permanence à toutes les échelles, et que, parfois, ils se coordonnent à grande échelle. Certaines philosophies très anciennes, comme celles des civilisations indiennes d’Amérique, celles d’Asie ou celles des sumériens de Mésopotamie, affirmaient que le monde existe parce qu’il est, à chaque fois, détruit puis reconstruit dans des cycles sans fin. Cette mythologie n’est pas seulement fondée sur l’observation de la nature et de ses cycles (les saisons, la vie et la mort), mais aussi sur l’expérience politique historique : les civilisations se sont développées, puis ont été renversées et de nouvelles sont apparues. Ces croyances supposaient non pas une création mais plusieurs créations successives.

Aujourd’hui, sans faire appel à une quelconque métaphysique, nos connaissances nous apprennent que le monde ne s’est pas fait ni progressivement, ni continûment, ni en une fois, mais par de multiples destructions et recommencements, appelés des « transitions ». Aux petites échelles de la matière, la grande variété des formes des particules est une cristallisation ou une fossilisation des étapes de cette histoire, qui rappelle les multiples événements brutaux dont ils sont les produits, les étapes historiques du cosmos. L’astrophysicien Marc Lachièze-Rey écrit dans le « Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences » que « La seconde nouveauté fondamentale de notre cosmologie, sans doute la plus surprenante, réside dans la reconnaissance de l’évolution de l’univers. Tous les objets et systèmes de la nature naissent, vivent et meurent. C’est évident pour les êtres vivants mais nous savons aujourd’hui que planètes, étoiles, galaxies évoluent également. » A tout moment, il y a des explosions d’étoiles dans une région de l’espace ou des chocs de galaxies, mais cela ne nous touche que peu, vu le petit nombre d’étoiles qui explosent dans la durée de vie d’un homme et la probabilité infime d’être concerné par ces explosions, vu leur éloignement. Le cosmos n’a pas cessé de subir ces transitions à grande échelle, nombreuses et brutales. Elles ont eu lieu assez rarement (relativement aux périodes intermédiaires), seulement à certains instants historiques, ce qui donne un sentiment trompeur de durabilité, sinon de stabilité, vu l’échelle de temps à laquelle nous observons le monde. Les interactions d’échelle, qui produisent des transformations considérables venues des petites échelles du mécanisme, étonneront toujours l’observateur qui ignore cette propriété. Des transformations d’espèces, la matière microscopique en connaît des milliards à la seconde : le quark change de type, le neutrino saute d’un genre à un autre, proton et neutron s’échangent, l’électron saute d’un état à un autre, d’une couche atomique à une autre, … Les sociétés humaines réservent le même type de surprises et les régimes, les plus solides en apparence, explosent parfois sous les contradictions internes des sociétés de classe et sous les coups des explosions révolutionnaires des exploités et des opprimés, mettant en évidence des potentialités inattendues. Elles n’ont nul besoin d’avoir été provoquées par des phénomènes externes et sont d’abord causées par le développement direct, spontané, des contradictions internes de ces systèmes

Le caractère spontané de ces changements dans la matière est souligné par la propriété fondamentale appelée « auto-organisation » [25]. Le terme spontané est très important dans cette caractérisation. Un grand nombre d’individus, particules, molécules, groupes de molécules, ou autres ont la capacité, sans avoir reçu aucun ordre structuré de l’extérieur, de bâtir des formes d’organisation, capacité que ces éléments ne possédaient pas individuellement. Dans la nature, il n’y a pas de plan d’organisation fixe, pas de programme préexistant, pas de pilote, pas de volonté, pas de but, pas de principe supposant d’avance le résultat. Nous sommes peu préparés philosophiquement à une telle notion. Nous sommes éduqués dans l’idée que l’ordre vient de lui-même, que l’ordre produit l’ordre, éventuellement que l’ordre à grande échelle produit l’ordre à petite échelle. La clef d’une société, dans cette conception, ce serait des institutions, des structure, un ordre préétabli, des chefs, des organisateurs, des dirigeants, mais pas de l’agitation élémentaire. Au contraire, l’ordre est un produit de l’auto-organisation de l’agitation de base ! Pourtant l’émergence de l’ordre issu du désordre fonde la matière inerte elle-même… Cette propriété étonnante d’auto-organisation ne s’est pas manifestée une fois pour toutes lors d’une seule création de la matière, cette prétendue origine de l’Univers, mais ne cesse de se produire sous nos yeux. De la matière se constitue et se structure en permanence. Des particules sont matérialisées et dématérialisées dans le vide. Des atomes sont construits et détruits, par exemple au sein des étoiles. Nombre de phénomènes à notre échelle sont fondés eux aussi sur cette propriété de la matière. Quand les mouvements de convection produisent des structures émergentes, c’est également cette propriété d’auto-organisation que l’on constate. Cela peut se réaliser dans la formation d’un nuage. Cette structure n’est pas seulement une somme de molécules d’eau individuelles. Sans une dynamique interne, autant de tonnes d’eau ne pourraient rester durablement dans les airs et tomberaient même immédiatement en pluie. Prenons un exemple plus simple, proche de nous. C’est ce qui se produit quand l’eau de cuisson du riz s’épuise dans la casserole. On remarque alors des trous répartis régulièrement au sein du riz. Les mouvements de convection, vers le haut et vers le bas, de la chaleur, se sont auto-organisés spontanément. C’est encore ce processus qui est à l’œuvre quand des arbres se répartissent d’eux-mêmes au sein d’une forêt. L’auto-organisation, c’est l’apparition de structurations collectives d’un grand nombre d’individus alors que cette structure n’existait pas pour eux pris individuellement.

Il n’y a aucun miracle à ces « créations » multiples. Elles n’ont nullement besoin d’un être suprême, d’un commandeur qui ordonne à la nature de produire ceci ou cela. L’Univers produit tout ce qui est faisable en fonction des lois. Il produit ainsi de la nouveauté des milliards de milliards de milliards de fois par seconde sous nos yeux, même s’il n’est pas facile de le réaliser. C’est tellement fréquent et si rapide qu’on ne le perçoit même pas. Qui a vu apparaître une particule ? Qui a vu naître une étoile ? Une mutation génétique ? Ou une espèce nouvelle ? Qui a vu deux molécules se lier ou se détacher ? Les philosophies qui fondaient le réel sur le sensible, selon lesquelles le monde n’existe qu’au travers de nos sensations, humaines, sont définitivement dépassées. L’homme ne pourra jamais percevoir, du fait des limites de ses sens, les phénomènes matériels décrits en physique quantique, qui se produisent parfois sur des durées extrêmement petites, de l’ordre du millième de seconde au million de milliardième de seconde. Non seulement leur taille nous les cache, mais la petite durée de leur existence nous empêche à jamais de pouvoir en recevoir les effets. Le vide quantique est porteur de quantités phénoménales d’énergie mais qui se manifestent dans des intervalles de temps si courts que nous ne pouvons pas les mesurer avec nos meilleurs instruments. Sentir les choses suppose que celles-ci se maintiennent suffisamment longtemps identiques à elles-mêmes pour que nous soyons capables de définir durablement un état des choses. La matière dite fondamentale (la particule, l’atome, la molécule), qu’on croyait fixe, se révèle pleine de vie (et donc de mort), se construit et se détruit, et s’avère capable de changer brutalement, sans étape intermédiaire ni préparation ni signe annonciateur, d’une forme d’organisation à une autre. Elle s’organise, spontanément, c’est-à-dire sans intervention extérieure, en particules, noyaux, atomes, molécules, macromolécules. La matière n’existe qu’à partir du moment où elle échange avec ses voisins de l’énergie, appelée lumière, rayonnement, particules d’interaction ou bosons [26]. Ces échanges sont les chocs énergétiques qui positionnent, fixent l’énergie, déterminent la structure, sa durabilité et sa forme. Quand cette structure cesse, momentanément, d’exister, elle revient au vide d’où elle est issue. Ce vide quantique, loin d’être l’absence d’agitation violente, est le siège des chocs les plus brutaux de l’énergie. Les fluctuations qui s’y produisent peuvent concerner des énergies incroyables à condition de se produire avec une grande rapidité.

La nature n’est pas plus pacifique que la société. Le changement y est violent, inattendu. Il n’est ni graduel, ni préparé par de multiples étapes infimes. La loi de la nature n’est pas la fixité, l’unicité des solutions, ni l’ordre opposé au désordre. L’équilibre, tant vanté par nombre d’auteurs, n’est pas le fondement du monde, que ce soit de la société, de la vie ou de la matière. Il ne suffit pas de trouver des quantités constantes pour décrire les transformations qui se réalisent au sein de la dynamique. La prétendue « tendance à l’équilibre » est une métaphysique. Il n’y a pas de loi qui contraigne le réel à évoluer vers ce fameux état. Les lois ont plutôt tendance à minimiser des quantités mais cela ne signifie pas nécessairement une tendance vers l’immobilité. L’agitation peut parfaitement être l’état le moins coûteux en énergie. La durabilité de structure elle-même ne signifie pas la fixité. D’autre part, un univers allant irrémédiablement vers l’équilibre ne pourrait pas produire des structures nouvelles. La physique avait montré que les systèmes isolés (ne recevant ni ne perdant énergie ou matière) vont vers l’équilibre (loi de la thermodynamique notamment). Mais, dans l’univers, rien n’est isolé. Tout n’existe que parce qu’il est sujet à des interactions [27]. La raison principale provient du fait que chaque élément individuel appartient à des ensembles plus vastes dans l’espace et dans le temps. Du coup, chaque élément interagit avec une grande partie du monde qui rétroagit sur sa propre existence aux différentes échelles. L’ordre qui en découle n’est pas un ordre stable, préétabli. Il n’est ni linéaire, ni figé, ni continu. Il peut changer mais pas graduellement. Il est fondé sur des structures issues du désordre [28], bâties au fur et à mesure, et sur une thermodynamique loin de l’équilibre : des structures dissipatives comme les appelait le physicien-chimiste Ilya Prigogine. « En plus de leurs propriétés d’auto-organisation, certains systèmes hors équilibre possèdent des propriétés dites de bifurcation. Tôt dans le processus, il existe un moment critique où le système devient instable. A cet instant, l’application d’un champ externe faible (par exemple un champ gravitationnel ou un champ magnétique) peut déterminer l’état qui se développera ensuite. Le système se comporte alors comme s’il possédait une sorte de mémoire primitive. » peut-on lire dans le numéro de la revue La Recherche intitulé « Ordre et désordre », Hors-série novembre-décembre 2002. Le changement de vision est complet. Il est conceptuel, philosophique. Ilya Prigogine est justement un de ceux qui ont eu parfaitement conscience que l’on ne faisait pas que changer la perception d’un seul domaine d’étude, la thermodynamique, mais l’ensemble de la conception en sciences. L’auto-organisation n’est pas la seule nouveauté importante : la discontinuité, la non-linéarité [29], la formation de boucles de rétroaction, l’émergence, les attracteurs étranges, l’intrication (superposition d’états), etc, l’accompagnent. La matière n’est pas une chose [30] mais une structure émergente issue de l’agitation du vide, qui saute d’un état à un autre de façon extrêmement rapide, si vite que ces sauts sont insensibles lorsque l’observation se fait par de la matière ayant des temps caractéristiques beaucoup plus longs. Par contre, des particules ayant des temps caractéristiques courts et étant observées en petit nombre (ou comme individu) est sensible aux changements rapides qui caractérisent la physique quantique. Telle est la source du saut entre physique classique et quantique, du phénomène appelé décohérence [31].

La matière inerte subit, en permanence mais de façon discontinue, lors de chocs, des variations, des changements de structure, des transformations multiples. Une de ces formes spontanées d’organisation de la matière est le vivant, fondé sur une instabilité particulièrement grande des liaisons moléculaires [32] et sur de multiples interactions en boucle. L’apparente fixité biologique de la vie – notamment l’ordre fondé sur l’ADN – est illusoire. C’est l’agitation des ARN et des protéines autour des gènes portés par l’ADN qui activent ou inhibent les processus de fabrication de nouvelles protéines. Contrairement à une idée très diffusée, nous ne sommes pas entièrement déterminés dès que nous avons reçu notre génome individuel. Les processus par lesquels passe la cellule sont déterminants pour la suite de son histoire. Tout être vivant porte en lui de multiples possibilités. Et surtout, l’ancienne idée « un ADN égale un seul type d’être vivant » s’avère fausse. Un même ADN est capable de produire bien d’autres molécules que celles du « soi » ; ses gènes pourraient produire d’autres espèces, si tous ces corps « étrangers » produits par notre corps n’étaient reconnus comme tels, puis inhibés ou détruits par des processus de protection (protéines chaperons, système immunitaire, autodestruction, etc…). Les potentialités multiples du mécanisme génétique, beaucoup plus souple qu’on ne le croyait, masquées en temps normal, se révèlent lors des attaques violentes (thermiques, chimiques, écologiques ou climatiques). Dans une situation de crise, les processus protecteurs de l’espèce, de l’individu, de la cellule, du « soi » sont débordés et des variations, contenues notamment dans les potentialités de l’ADN ou des ARN, s’expriment alors. Il ne s’agit pas d’une évolution lente, insensible, d’une accumulation de changements infimes sans effet (évolution interne de l’espèce), mais, au contraire, de changements radicaux avec production de nouveauté structurelle (bifurcation des groupes d’êtres vivants, production de nouveaux plans d’organisation, spéciation). Il y a un saut de l’unicellulaire au pluricellulaire mais aussi de l’animal sans vertèbre au vertébré, avec apparitions de structures nouvelles comme des organes, des membres, des ailes, des plumes, des carapaces, l’œuf, etc…

La particularité de la matière que nous soulignons ici est fondamentale. La production de nouveauté n’est pas une remarque accessoire mais le fondement même de la réalité. Le réel n’est pas que la somme des déterminations qui sont exprimées mais aussi de celles qui sont potentielles au sein de la structure. C’est très différent. Un phénomène quantique contient de multiples possibilités. L’expérience, la mesure, le réalise que l’un des possibles. C’est l’une des idées fondamentales de la physique quantique qui retrouve une idée géniale du philosophe G.W.F Hegel. La particule de masse n’existe que parce qu’elle saute sans cesse d’un corpuscule à un autre, parce que la particule change sans cesse d’état. La conservation globale n’existe que par la transformation et même par la destruction. La vie n’existe que par la mort des cellules, des molécules, des individus, des groupes, des espèces. La société n’existe que par la destruction violente des sociétés précédentes et des anciens rapports sociaux. La création n’est pas une création comme l’envisagent les créationnistes mais des milliards par seconde. Elle est une création au sens artistique ou artisanal et pas au sens de construction planifiée par avance. Par une erreur, souvent commise, bien des auteurs continuent de considérer la génétique comme un programme écrit d’avance. Il y a bien sûr des instructions inscrites dans le génome, dans les molécules (protéines ou ARN), mais c’est la dynamique des interactions qui détermine la production du corps. La lecture de l’ADN est sélective. Elle est dynamique et non figée. Elle en modifie les résultats. Elle permet la diversification des cellules au sein d’un individu, des fonctionnements pour une même cellule (en fonction de l’environnement) et l’évolution des espèces.

Au sein du vivant, les capacités de modification qualitative ne se rencontrent pas seulement lors des épisodes, rares, de transformation d’espèces ou d’embranchement du vivant. Ce type de changement, le saut qualitatif, a lieu à toutes les échelles. La vie est sans cesse en voie de transformation. Des variations ont lieu au cours de son existence, en fonction des réactions que l’organisme va vivre. Un seul être vivant est déjà une histoire à rebondissements. Le développement de l’individu est, dès le début et tout au long de sa vie, un changement par sauts, de taille et d’ampleur variables. La cellule, l’œuf fécondé, constitue un premier saut qualitatif, une première production de nouveauté. La multiplication cellulaire transforme les sauts quantitatifs en sauts qualitatifs. En se multipliant, la première cellule ne se contente pas de faire grandir le corps ; elle le transforme. Il devient individu pluricellulaire mais il ne constitue pas une simple colonie de cellules toutes identiques. Les cellules se spécialisent, des tissus spécifiques se construisent, donnent naissance à des organes, à des mécanismes collectifs comme l’immunité ou le système nerveux, ou encore le cerveau.

Les phénomènes brutaux et à grande échelle sont produits par des événements apparemment désordonnés à petite échelle. On a du mal à comprendre comment, d’un seul coup, l’agitation désordonnée de milliers d’individus à des centaines de millions se coordonne, devient cohérente. Que ce soient des particules, des atomes, des molécules, des cellules, des réseaux neuronaux, des êtres vivants ou des hommes, ils sont saisis par un mouvement d’ensemble, se comportent comme un seul, parlent d’une seule voix. C’est la révolution. Des atomes agités en tous sens, et dans des états divers, se coordonnent dans la « condensation de Bose-Einstein ». Des photons deviennent cohérents dans l’effet laser. Des réseaux neuronaux s’organisent pour donner des images mentales… Celles-ci se coordonnent à grande échelle dans l’épilepsie. La rythmicité des cellules du cœur se coordonne brutalement, donnant un rythme fixe pouvant être destructeur. L’apparent désordre élémentaire à petite échelle se révèle capable de s’organiser à grande échelle. Ce désordre n’est pas du hasard pur comme il paraissait l’être. L’ordre n’est pas stable mais seulement plus ou moins durable. Et il n’est pas le seul ordre possible. On peut passer, d’un seul coup, d’un ordre à un ordre, changer d’état, changer de structure, changer de système. Quand, à une échelle, on a une impression d’immobilité, de stabilité de régularité ou d’ordre, il suffit de changer d’échelle pour se retrouver dans un véritable maelström, dans lequel l’agitation semble totalement aléatoire.

La tranquillité apparente d’une surface d’eau n’est que le produit global des sauts en tous sens des molécules d’eau dans l’air et d’air dans l’eau. Contrairement aux apparences, la transition entre air et eau, loin d’être une surface, est une zone fractale sans cesse agitée et qui n’arrive jamais à un état d’équilibre. Le ciel nocturne, qui nous donne une image sereine de l’espace, ne fait que nous illusionner. Le rayon lumineux, longtemps considéré comme la marque de la continuité et de la linéarité naturelle, n’est qu’une illusion d’optique et non un objet physique [33]. Le point lumineux de l’étoile, apparemment tranquille dans la nuit, cache un nombre incroyable d’explosions nucléaires dans le centre de l’étoile porté à plus de douze millions de degrés par le confinement de cette énergie. Plus les agitations potentielles sous-jacentes sont importantes, plus la structure qu’elles fondent est durable. Le soleil durera d’autant plus qu’il pourra déployer plus d’explosions nucléaires de fusion de son hydrogène et de son hélium. La particule la plus durable est celle qui est fondée sur les interactions les plus énergétiques : le proton dont la structure repose sur l’interaction de ses quarks. L’agitation incroyablement rapide au sein du proton [34], notamment l’échange de charge de couleur entre ses quarks et la capacité à fixer et relâcher des couples quark/antiquark, donne sa stabilité – ou plutôt sa grande durabilité – au proton, particule de base du noyau de l’atome. Le noyau atomique, qui nous semble, la base de la stabilité de la matière, a été produit au cours d’explosions thermonucléaires des étoiles. Les noyaux les plus lourds ont été produits lors des explosions les plus énergétiques. Les radiations qui nous traversent en permanence sont les échos, non seulement de l’agitation microscopique décrite précédemment, mais aussi de ces événements brutaux de l’espace, des fusions nucléaires source d’énergie des étoiles, des explosions d’étoiles en supernovae (que l’astrophysicien Brahic appelle « explosion créatrice »), des collisions d’étoiles et de galaxies et même des échos de ce que l’on appelle le Big Bang [35] (une transition brutale de notre univers qui a notamment produit le rayonnement de fond cosmique). Brahic dit dans « La plus belle histoire de la terre » que notre planète est « issue d’un désordre spatial de l’univers ».

La lumière, terme que nous utilisons au sens large pour désigner de l’ensemble des radiations et des modes d’interaction entre les parties de la matière, (les physiciens parlent plutôt de bosons), n’est rien d’autre que l’expression, au sein du vide, des heurts entre les particules de la matière et de leurs heurts avec les anti-particules. Le choc, la discontinuité, la transformation par bonds (quanta) caractérise l’échelle particulaire de la matière/lumière [36]. Lumière et matière sont sujets aux bonds qualitatifs, qui empêchent même de les suivre dans leurs pérégrinations à l’échelle microscopique, car ils disparaissent et réapparaissent, au lieu de suivre une trajectoire continue. La « simple » particule « élémentaire est le produit de multiples échanges avec le vide quantique, réception de photons réels et virtuels, recomposition avec les antiparticules virtuelles (dématérialisations) et nouvelles décompositions en deux pôles (matérialisations). Les grandes collections de molécules qui constituent les corps physiques à notre échelle ne présentent pas moins de situations critiques. Le « simple » flocon de neige ne cesse de sauter d’une structure à une autre. Une tranquille pente de neige connaît des bouleversements de structure de ses couches superposées qui peut mener à l’avalanche. Une surface d’eau, interface apparemment immobile entre eau et air, est le produit d’une multiplicité d’échanges extrêmement agités en tous sens entre les deux milieux, comme entre les différentes couches de neige diversement structurées.

Nombre d’auteurs continuent à rechercher des lois de la nature fondées sur des parcours vers l’équilibre, sur des structures fixes (que ce soient des particules, des cordes, des vortex, des ondes, des espèces, des branchements, des gènes, etc…) et des concepts non contradictoires, dans le domaine de la vie comme de la matière inerte. Pourtant, la vie est fondée sur le non-équilibre, comme l’est la matière, l’homme et la société. Chaque particule est en permanence bousculée par l’effervescence du vide qui la fait sauter d’un point à un autre et menace sa structure de disparaître. Chaque cellule est en permanence un combat entre gènes et protéines de la vie et de la mort. Au lieu de l’appeler cellule vivante, il faudrait souligner que la cellule est un processus contradictoire qui se maintient en permanence à la frontière entre la vie et la mort. Jamais la vie ne l’emporte définitivement, sauf pour la cellule malade du cancer. Car le mécanisme interne de la mort cellulaire (apoptose) est indispensable au fonctionnement de la cellule « vivante ». Il en va de même de chaque groupe de cellules, de chaque individu, de chaque groupe social, de chaque espèce ou de tout l’écosystème : les mécanismes d’inhibition, de suppressions sont également indispensables. Chaque structure contient les éléments de sa propre destruction. La mort et la vie se maintiennent en même temps de manière contradictoire et combinée. Le bilan de ces processus dynamique est que la symétrie entre les deux n’est que légèrement déplacée en faveur de la vie. Tous ces systèmes fonctionnent à partir d’un léger déséquilibre, encore appelé rupture de symétrie. La matière comme la vie et la société de classe n’existent que grâce à ce léger déséquilibre, sans lequel il n’existerait ni matière, ni vie, ni classes, ni organisation sociale. Le non-équilibre n’empêche pas la structuration et la durabilité de la matière. Au contraire, elle permet cette organisation spontanée malgré le désordre ambiant et même grâce à ce désordre, en ce qui concerne la matière inerte comme l’ensemble du phénomène du vivant comme pour chaque cellule, pour chaque espèce comme pour chaque écosystème. On vit à proximité d’espèces animales qui paraissent avoir toujours existé et semblent ne pas devoir changer. Pourtant, d’un seul coup, une agression thermique ou chimique, une modification écologique peut déstabiliser ce tableau prétendument immuable. Des espèces disparaissent alors massivement et de nouvelles espèces apparaissent en grand nombre, elles-mêmes soumises à une sélection destructrice qui n’en conserve qu’une petite part. Les apparitions de nouveauté dans le vivant sont les chocs et non de lentes transformations, comme on l’a longtemps cru. Mais surtout, elles ne s’expliquent que parce que l’apparente stabilité reposait sur des contradictions, oppositions momentanément masquées ou inhibées. La rupture n’a pas créé ces oppositions. Elle n’a fait que les révéler. La structuration, création d’une directionnalité là où elle n’existait pas ou là où plusieurs directionnalités existaient conjointement, est le produit d’une rupture dialectique au sein d’une contradiction. « La symétrie engage deux composantes logiques opposées : l’invariance et la transformation » explique Cassé dans « Du vide et de la création ».

La vie sociale est un nouvel étage de ces transformations parfois inattendues et incroyables, produites par des contradictions longtemps masquées. Un régime politique ou un système social, révéré et craint, devient brusquement, à la suite de l’accumulation silencieuse d’une série de mécontentements, aussi insupportable au peuple révolté qu’une nuée de frelons. Un ordre, considéré comme figé, s’autodétruit brutalement. Parfois, il est si affaibli par ses contradictions internes qu’un adversaire bien moins puissant, qu’une société bien moins développée et armée peut aisément le défaire. L’étonnement est si grand que, des siècles après, tous les documents en mains, les commentateurs s’interrogent gravement sur les causes de cet effondrement et sont réticents à y reconnaître l’action des opprimés. Sans signe avant-coureur, une société, qui a duré des milliers d’années, et été respectée et crainte, s’écroule à grande vitesse comme un château de cartes. Pour tous ceux qui vivent cet événement, ce sont des forces occultes qui sont la cause d’un tel maelström social et politique. Les opprimés eux-mêmes accoutumés à sous-estimer leur force face au pouvoir, n’envisagent pas que de simples humains, pauvres et méprisés de surcroît, aient été capables d’abattre des puissances dominantes. En fait, leur étonnement ressemble au refus de considérer les tremblements de terre de petite ampleur dans la compréhension de ceux de grande ampleur, qui sont beaucoup moins fréquents. Ou encore au refus de prendre en compte, dans la rupture d’un barrage, des milliers de petites fissures, qui s’étaient assez lentement formées de façon presque insensible. Ce sont elles, en se reliant entre elles en un temps très réduit, qui ont formé une seule et grande fracture et emporté la structure. A première vue, la rupture du barrage et le tremblement de terre ne semblent pas pouvoir s’interpréter par l’action moléculaire, car l’échelle est tellement plus importante. C’est pourtant bien le cas, car l’action moléculaire est capable d’être coordonnée pour agir à un haut niveau. Ce mode d’intervention à grande échelle de la petite échelle ordinairement non coordonnée est universel. C’est l’interaction d’échelle et cette transformation concerne tout l’univers. Il n’existe pas de phénomène qui n’y appartienne pas et qui ne soit pas capable d’intervenir aux divers niveaux de la réalité. C’est de cette manière que le vide agit sur la matière microscopique qui, elle-même, intervient sur la matière à notre échelle. C’est également ainsi que les interactions en un temps très court interviennent sur les phénomènes à temps caractéristiques longs.

Dans le cas de la chute d’un Etat, de la fin d’un système social, de la mort d’une civilisation, l’action révolutionnaire des masses opprimées ne semble pas une hypothèse retenue par nombre de commentateurs, mis à part dans les quelques cas où la révolution est vraiment trop évidente et connue. La révolution suppose l’action des forces internes à la société. Cela signifie aussi que la société qui semblait stable était fondée sur des contradictions parvenues, de façon plus ou moins durable, à s’équilibrer. Ces auteurs préfèrent faire appel à des hasards, des croyances, des forces occultes, des attaques externes (guerres, invasions), des chutes de grosses météorites, des changements climatiques majeurs, des tremblements de terre, des volcans, des tsunamis, un épuisement des ressources, ou toutes sortes de catastrophes qui auraient détruit la civilisation. L’Ancien Testament développait déjà une copie du mythe mésopotamien selon lequel la première civilisation du Tigre et de l’Euphrate se serait effondrée à cause du Déluge. Des thèses du même type ont continué à être propagées dans tous les livres d’Histoire à propos d’autres civilisations qui ont disparu corps et biens, laissant très peu de traces et ont cherché, à chaque fois, une catastrophe naturelle, ou une guerre, permettant d’expliquer ce fait étonnant. Le plus difficile à interpréter de cette manière, c’est le fait que les hommes ont complètement quitté les villes de régions entières, à la suite de ces événements dont on recherche l’origine. Et surtout, ils ont complètement abandonné leur mode de production, revenant au mode de production précédent. Les classes dirigeantes, à chaque fois particulièrement visées, ont été durablement renversées. Comme on le constate, faire seulement appel à des phénomènes naturels ou à un épuisement des ressources ne peut suffire : il y a visiblement eu un phénomène social violent qui a causé la chute du système social.

Même si des bouleversements naturels étaient à l’origine de la chute des ces sociétés, cela n’a pu se produire que dans un climat social et politique déstabilisé [37]. Les masses pauvres ont pu déduire de certains cataclysmes naturels que les dieux ne protégeaient plus le royaume, justifiant ainsi leur révolte contre la classe dirigeante. On retrouve dans l’Ancien Testament l’idée que les « plaies d’Egypte » (diverses catastrophes naturelles) révélaient que dieu dénonçait le régime de Pharaon. Mais les racines profondes de la révolution ne résident pas essentiellement dans les pertes de croyances dans les rois-dieux. La confiance dans la classe dirigeante a été perdue du fait d’événements politiques et sociaux que les catastrophes naturelles n’ont fait qu’étayer. Par exemple, si en 464 avant JC, Sparte a été déstabilisée par un séisme qui a détruit une partie de la ville, c’est parce que les serfs, les hilotes, en ont profité pour se révolter. Si le séisme a pu donner des idées, bien d’autres facteurs, sociaux ceux-là, ont joué comme la révolte trente ans avant des villes grecques d’Asie Mineure contre l’occupant perse. Les spartiates, qui ont refusé l’aide d’Athènes contre les hilotes, ont été battus par la révolution. Comme les catastrophes naturelles, la guerre (la guerre contre la Perse dans ce cas) est certainement un accélérateur des luttes de classes et des révolutions, un révélateur. Elle agit pour dévoiler des contradictions qui existaient déjà entre des classes aux intérêts opposés. Pour certains commentateurs, la fin de la civilisation est d’autant plus incompréhensible qu’à leurs yeux, elle était née indépendamment des luttes sociales et de la société civile sur la base de laquelle cette civilisation s’est développée. Ceux qui voyaient la volonté d’un roi, ses grandes capacités, ou les croyances populaires, comme origine d’une brusque irruption de la civilisation ne peuvent expliquer sa chute que par les défauts d’un nouveau monarque, ce qui n’explique rien. On constate en effet que le déclin continue même si on change de roi. L’incompréhension des sources de la civilisation est donc à la source de leur ignorance des causes de la chute. Selon ces auteurs, la nouvelle société serait brusquement sortie de rien. Les hommes auraient brutalement admis la supériorité d’un d’entre eux, qui serait devenu leur roi, leur aurait imposé ses lois et aurait bâti la structure sociale et politique. Tout cela sans que l’on puisse dire qu’est-ce qui a poussé ces hommes à changer ainsi de mode de vie, passant d’une existence libre et pauvre, souvent nomade, à une vie sociale, urbaine, beaucoup plus dépendante, plus dure, pour la majorité de la population, et, surtout, plus productive. Si la naissance de la civilisation leur apparaît comme un miracle (certains y voient même la preuve d’intervention des extraterrestres !), sa chute ne peut que leur être incompréhensible. Le même étonnement se retrouve dans l’étude scientifique qui, ayant longtemps privilégié l’ordre, l’équilibre, la continuité, identifie toute transformation brutale à de l’irrationnel. Le désordre est souvent assimilé à l’absence de lois. C’est un contresens fondamental. Chaque type de désordre naturel est une des formes de l’ordre, du déterminisme. Ce n’est pas parce que les molécules s’agitent en tous sens qu’elles le font n’importe comment. Chaque molécule obéit à des lois d’interaction avec le vide et avec les autres molécules. Que la résultante soit un désordre relatif ne signifie pas que les molécules agissent « au hasard ». Il suffit de diminuer la température pour constater que les molécules peuvent devenir cohérentes. Le fait que l’agitation moléculaire, dite mouvement brownien, mène à des valeurs moyennes (pression, température) signifie qu’il n’y a pas à proprement parler de hasard. A moins de donner à celui-ci la signification de divers phénomènes indépendants qui ne sont pas encore coordonnés. Si on donne au mot hasard le sens d’absence de lois, celui-ci semble exclu de notre univers. Si on lui donne celui d’agitation désordonnée, on constate qu’il est toujours combiné, couplé à l’ordre, à toutes les échelles. Ce qui se produit est bel et bien nécessaire même si cette nécessité ne peut être prédite, même si plusieurs avenirs sont possibles, même si les lois sont diverses et imbriquées, se limitant et s’inhibant mutuellement. L’ordre pur n’est pas nécessaire et la nécessité n’est pas seulement l’ordre.

Le plus renversant n’est pas que le désordre brutal soit capable de se coordonner, ni qu’il puisse attaquer l’ordre, que l’agitation à petite échelle, la fluctuation, sape un édifice à grande échelle, c’est, à l’inverse, qu’un grand nombre d’éléments à petite échelle agissant de manière désordonnée, se coordonnent brutalement, bâtissant un nouvel ordre, global et à grande échelle. Ainsi, l’agitation des molécules produit la structure du nuage. L’agitation des vibrations des cellules du coeur produit le rythme cardiaque. L’agitation des messages neuronaux produit les sensations et la pensée. L’agitation des protéines, des ARN, autour des gènes contenus dans l’ADN, produit le fonctionnement génétique. L’agitation humaine produit le fonctionnement social. L’agitation du vide produit les structures de la matière particulaire. Le niveau supérieur dans les échelles est donc le produit de l’agitation au niveau inférieur. Cette agitation fait émerger un nouvel ordre qui n’est pas réductible à la somme des éléments de niveau inférieur [38]. Les multiples possibilités d’organisation des niveaux mettent en évidence autant de structurations diverses envisageables.

Plusieurs avenirs d’un système sont possibles [39] au sein d’une même dynamique obéissant à des lois. L’existence de plusieurs potentialités ne signifie pas que la nature agisse à sa guise. Il ne s’agit pas là de « libre arbitre », malgré l’emploi d’expressions malencontreuses comme celle d’ « électron libre » ou de « libre parcours de la molécule ». Cela peut ressembler à du hasard mais ce n’en est pas. L’apparent désordre à petite échelle est déterministe. L’ordre qu’il fabrique, à grande échelle, est encore déterministe. Mais il ne l’est pas au sens où on l’entendait autrefois. Déterministe ne signifie pas complètement ordonné, ni prédictible, ni réductible à des objets fixes. La mise en place du nouvel ordre est historique, dépend de petits événements, peut prendre des formes très diverses et inattendues. La loi, loin de se contenter de produire de la conservation, permet d’établir des niveaux de structuration avec de nouvelles lois. Si les partisans de l’ordre en place n’ont retenu de la révolution que la brutalité de la transformation, la violence et le caractère destructeur de l’ordre ancien, la science montre que la révolution, la transition, permet d’établir un nouvel ordre. C’est la construction d’une nouvelle structure, dite émergente, qui n’existait pas, même en germe, au sein du système. L’avenir ne peut, du coup, être une simple reproduction du passé. L’histoire ne se répète pas à l’identique. Elle innove sans cesse. Son étude nécessite d’accéder à une philosophie du changement, indispensable pour qui veut en comprendre la dynamique et agir sur elle.

Il n’existe pas de réponse toute prête pour des événements déstabilisants aux conséquences inattendues. Tous ceux qui se sont essayés à prédire les révolutions, les crises, les éruptions volcaniques, les changements climatiques, les tornades et les tremblements de terre, comme leurs conséquences possibles, se sont heurté à l’imprédictibilité de l’histoire. Partout où intervient le changement brutal, où règnent la discontinuité et l’auto-organisation, c’est-à-dire la formation spontanée de structures nouvelles, l’interaction d’échelle, partie intégrante des lois de la nature comme des lois sociales, leur donne une allure aléatoire. Ces lois manifestent, du coup, cette corrélation, apparemment illogique, entre hasard et nécessité. Ces deux notions, autrefois considérées comme logiquement et diamétralement opposées, sont ainsi réunies dialectiquement en une même dynamique. La contingence, loin de s’opposer au déterminisme, apparaît comme le mode d’expression le plus pur de la nécessité, de la loi de la nature. On se souvient combien Einstein était choqué qu’on veuille lui faire admettre que l’atome émet un photon lumineux au hasard, c’est-à-dire à un instant quelconque et sans aucune raison. « La nature ne joue pas aux dés », pensait-il. La nature et la société sont agités, mais ne sont pas irrationnels pour autant, disait-il. Lors d’un saut qualitatif, il y a discontinuité, mais pas d’absence de causalité.

La dynamique naturelle est fondée sur des contradictions. Il ne s’agit pas des contradictions au sens de l’ancienne logique formelle, pour laquelle les contraires ne coexisteraient pas et s’élimineraient mutuellement de façon définitive. L’ordre global de structure est d’autant plus durable qu’il est fondé sur des changements internes brutaux. Pensez à la stabilisation relative du capitalisme par les crises. Plus une crise a été forte, plus elle fonde une nouvelle forme du système capable de durer. La contradiction a un caractère dialectique [40]. Hegel expose dans sa « Petite Logique » : « Lorsqu’on rencontre, dans un objet ou dans une notion, la contradiction (et il n’y a pas d’objet où l’on ne puisse trouver une contradiction, c’est-à-dire deux déterminations opposées et nécessaires, un objet sans contradiction n’étant que pure abstraction de l’entendement qui maintient avec une sorte de violence l’une des deux déterminations et s’efforce d’éloigner et de dérober à la conscience la détermination opposée que contient la première), lorsqu’on rencontre, disons-nous, la contradiction, l’on a l’habitude de conclure qu’elle donne pour résultat le néant. (…) Ici, c’est le néant, mais le néant qui contient l’être, et réciproquement, c’est l’être, mais l’être qui contient le néant. » Par exemple, au sein de notre monde, on trouve une contradiction entre lumière et matière puisque l’énergie se dispose sous forme de masse ou de rayonnement et que les deux formes ont des propriétés opposées. Et pourtant, la matière contient de la lumière dans son processus dynamique et la lumière contient de la matière. Ces contradictions dialectiques entraînent des transformations impossibles pour des contradictions de logique pure, dans laquelle une des déterminations opposées ne peut produire l’autre. Pourtant, matière plus matière peut donner du rayonnement (ce qui se produit notamment au sein de la bombe atomique). Lumière plus lumière peut donner du sombre, comme le phénomène de l’interférence lumineuse le révèle. Lumière plus lumière peut donner de la matière, comme dans le cas de l’apparition de paires de matière et d’antimatière. Quand les contraires s’éliminent, c’est pour réapparaître sous une nouvelle forme ou à un autre niveau. Ils coexistent au sein d’une même entité, interagissent, sont inséparables tout en restant opposés. Dans la vieille logique formelle - à laquelle les mathématiciens qui étudient la logique contemporaine, comme Kleene, ont renoncé -, on aurait affaire soit à de la matière soit à de la lumière, alors qu’on trouve de la lumière au sein de la matière et inversement. On aurait soit une onde soit un corpuscule, soit de l’ordre soit du désordre, soit un phénomène local soit un phénomène étendu, etc… Un état fixe supposerait que l’autre soit éliminé, alors que les états possibles se superposent. Le système physique est constitué non seulement des états qui s’expriment mais aussi de tous ceux qui sont susceptibles de le faire, des états virtuels. Le monde qui s’exprime n’est plus le seul monde. Il existe aussi l’univers des potentialités et c’est celui-ci qu’il faut interroger. La particule est une superposition d’états. Une opposition logique mènerait à l’un ou à l’autre des états ou encore à la destruction des deux. Si un effet physique ne connaissait pas son effet inverse, contradictoire, l’univers imploserait. Si, à un niveau quelconque la gravitation ou l’électromagnétisme l’emportait sans être contredit, la matière aurait disparu. Si cette symétrie des contraires n’était pas elle-même contredite, s’il n’existait pas une symétrie brisée, une contradiction dépassée, l’univers serait immuable, sans histoire, sans innovation et sans dynamique. La cellule vivante est une superposition de la vie et de la mort. Elle contient un fonctionnement actuel et plusieurs autres possibles, par spécialisation de la cellule. Elle contient un fonctionnement génétique actuel et de nombreux autres potentiels.

Jamais la logique formelle ne permettra d’interpréter [41] une dynamique contenant les éléments de sa propre destruction et de la construction d’une structure nouvelle, c’est-à-dire contenant sa propre contradiction. Pour cette philosophie, « ce qui est, est ». Une particule est une particule et le vide est vide. Le principe d’identité interdit une superposition d’états potentiels. Le changement d’état lié à une dynamique interne n’a pas de sens logique car il suppose un instant où A est nonA. L’existence de contradictions internes n’est pas descriptible au sein de cette logique du « oui ou non ». A l’opposé, pour la logique dialectique, l’interpénétration des contraires est production de nouveauté, le virtuel et le réel ne s’opposent pas mais interagissent et s’échangent sans cesse. Ont également un fonctionnement dialectique (pôles opposés se combattant, s’annihilant, s’inhibant, s’échangeant, se combinant puis se divisant, et créant ensemble des entités nouvelles) la vie (protéines et gènes de vie et de mort, complémentarité des nucléotides par paires dans l’ADN, les gènes (inhibiteur et activateur, les protéines, les hormones, les neurotransmetteurs, les réseaux neuronaux, les circuits nerveux), la matière (charges opposées, spins opposés, anion/cation, oxydant/réducteur, acide/base, solvant/soluté, matière/antimatière, etc…), la lutte des classes et les diverses structures économiques et sociales comme les forces productives [42], les rapports de production, la structure politique et sociale et les relations entre classes, dont la plus explosive, la révolution. La lutte des classes est souvent cachée. Bien des structures de la société visent à provoquer une alliance entre des classes aux intérêts opposés. Du fait d’accords interclassistes, réels ou imaginaires, d’une influence idéologique ou d’une simple tromperie, les classes sociales masquent, inhibent, retardent leurs oppositions. Elles se divisent et se confondent, alternativement et contradictoirement. Les structures sont là pour détourner les affrontements entre éléments contraires. La lutte des classes, même faussée et détournée, n’en détermine pas moins la signification fondamentale des changements marquants de la société. Tous les événements brutaux de l’Histoire, comme de la matière, sont conditionnés par les contradictions du système.

Au sein de la matière aussi, les discontinuités ne sont masquées que parce qu’elles contiennent, à tous les niveaux, leurs contraires, avec lesquelles elles se couplent et construisent des interactions qui masquent ces oppositions sans les supprimer. Tout l’univers est plein de ces dichotomies entre un élément et son contraire. Electricités positives et négatives, particules de matière et d’antimatière, hormones mâles et femelles, molécules activatrices et inhibitrices, gènes activateurs et gènes inhibiteurs, nerfs activateurs et nerfs inhibiteurs, enzymes et substrats, récepteurs et ligands, on serait incapable de citer toute la palette des mécanismes opposés qui en se combattant, produisent une certaine forme d’ordre, donnant une impression illusoire de fixité, de stabilité, de continuité, de linéarité, de périodicité ou de régularité. Les attaques microbiennes ont leurs inhibiteurs, les hausses boursières leurs retournements baissiers, la matière a son antimatière et la matière connaît de brusques dématérialisations, insensibles pour nos sens car très rapides. Ces discontinuités polaires opposées, masquées lorsqu’elles se combinent [43], apparaissent brutalement en se séparant, et se manifestent d’un seul coup sous la forme de transitions brutales. Des pôles opposés apparaissent et disparaissent successivement à grande vitesse dans le vide. Ce dernier est tantôt transparent à la lumière tantôt impénétrable comme un mur. L’air, transparent à la lumière, devient un véritable mur pour elle, dès qu’il contient du brouillard. Une agitation en tous sens, comme le vide ou l’air, semble comme rien, apparaît immobile, inerte et, brusquement, ses pôles contradictoires surgissent, font exploser la structure et provoquent un changement qualitatif. La petite taille (en espace et en temps) de ces agitations et le fait qu’elles aient lieu en tous sens les rend imperceptibles. Elles deviennent brusquement actives et produisent un nouvel ordre. Le choc des photons construit la matière. Le choc des plaques continentales fabrique les montagnes. Le choc de l’arrachage de l’électron à un atome permet la formation des molécules. Le choc des molécules bâtit la température et la pression des gaz et fonde les états de la matière (solide, liquide et gaz). Le choc dû à la concentration des gaz forme les étoiles. Le choc des étoiles qui implosent forme les atomes les plus lourds… etc…. C’est dans la violence que naît le nouvel ordre. La physique moderne appelle rupture (de symétrie) le phénomène qui produit l’ordre ! Par exemple, c’est la cristallisation dans une solution saline, la condensation dans un nuage, la formation de matière dans le vide [44], la structuration de flocons de neige, etc… Tous ces mécanismes sont fondés sur une opposition, une symétrie, qui se rompt. S’il existait une interaction qui n’avait pas son opposé, une particule son antiparticule, un gène son inhibiteur, etc, cette interaction se développerait à l’infini (rétroaction positive), provoquant sa propre destruction par épuisement de l’énergie, ou détruirait le monde. Si cette symétrie était parfaite, sans ruptures de symétrie, le monde ne serait pas dynamique, n’aurait aucune histoire. C’est un très léger manque de symétrie entre matière et antimatière qui fait le monde matériel. Une très légère rupture de symétrie dans la génétique entre homme et femme, amène les gènes féminins à l’emporter un tout petit peu. C’est l’une des hypothèses envisagées de la disparition de l’homme de Neandertal. Celui-ci aurait disparu parce que ses gènes ont été supplantés. Sa supériorité en capacités et armes l’aurait amené à battre les sapiens. Il aurait emmené leurs femmes, plus fines et attirantes que les femmes néandertaliennes. Les enfants nés de ces unions auraient été les plus nombreux. La victoire, des néanderthaliens sur les sapiens, serait à la base de leur défaite, les gènes sapiens ayant triomphé via les femmes sapiennes ! Que cette version soit confirmée ou non, la génétique obéit, comme la matière, à l’idée de brisure de symétrie, comme la révolution sociale est une brisure de la symétrie entre les classes opposées.

C’est la brisure de symétrie entre les deux hémisphères de notre cerveau qui fait que les deux hémisphères peuvent se spécialiser, échanger des points de vue, sans nuire au pouvoir de décision de la structure d’ensemble. C’est cette brisure qui marque la production d’un ordre, d’une structure. Précédemment, on croyait au contraire que l’ordre provenait de la symétrie. En effet, les deux hémisphères cérébraux ne sont pas exactement opposés, ce qui permet de spécialiser chacun d’eux dans certaines fonctions. Ce n’est pas spécifique au cerveau. Le corps est latéralisé et les deux côtés sont symétriques mais ils ne le sont pas exactement. Comme il y a un hémisphère cérébral dominant, il y a un côté dominant. Il y a des gauchers et des droitiers. Sans la domination d’un des deux hémisphères, on ne pourrait jamais prendre une décision ni agir. Mais cette domination n’est pas forcément permanente ni continuelle. C’est ce qui explique qu’à certains moments, nos douleurs sentimentales prennent le dessus et à d’autres nos capacités intellectuelles, pour résumer un peu grossièrement. On passe aisément d’une situation à une autre [45]. Dans l’ancienne version de la symétrie des contraires diamétralement opposés, on ne comprenait pas comment l’ordre pouvait changer et, moins encore, comment un ordre sur des bases totalement nouvelles pouvait émerger. Selon la nouvelle vision du monde, la rupture de symétrie serait partout à l’origine de la nouveauté, celle de la matière, de la vie, de l’homme, de la pensée et de la civilisation… Chacune de ces apparitions est une rupture de symétrie. L’apparition du monde matériel sonne la victoire de la matière sur l’antimatière. La vie sonne le triomphe des molécules lévogyres sur les dextogyres. Celle du cerveau la domination d’un hémisphère sur l’autre. L’évolution sociale a d’abord donné la domination d’un sexe sur l’autre, des hommes libres sur les esclaves, des riches sur les pauvres, des villes sur les campagnes, des classes exploiteuses sur les classes exploitées. La rupture de symétrie provient de contradictions qui se développent au sein d’un système presque symétrique jusqu’au point de rupture, jusqu’à la révolution.

Les changements qualitatifs issus de ces contradictions dialectiques, et notamment la multiplicité des combinaisons possibles, entraînent la richesse de la variété de formes et la construction d’une histoire qui n’est pas simple répétition cyclique des mêmes événements et des mêmes mécanismes. La multiplicité des particules physiques, en comptant les particules peu stables ou instables, se désintégrant à grande vitesse, montre que l’inerte est riche, lui aussi, en multiples variations possibles. Le vivant en donne une illustration saisissante. Dans le mécanisme de la vie, la contradiction dialectique (interpénétration, échange et dépassement des contraires) entre répétition à l’identique du matériel héréditaire et variation, entre conservation et transformation [46], entre virtuel et réel est permanente. La forme de vie la plus sujette aux variations, celle de la bactérie, est la mieux à même à se protéger contre les agressions extérieures. Etre fondé sur le désordre intérieur protège bien mieux l’ordre global du désordre extérieur que ne le ferait un ordre fixe ! Pour en donner un exemple, rappelons que le gouvernement japonais avait demandé à ses techniciens de l’électricité de concevoir des installations électriques aux mesures fixes : hauteur du poteau, longueur du câble, position de câble. On a constaté que les câbles rompaient alors que le même type d’installations avec des valeurs légèrement variables tenaient très bien dans les pays occidentaux. La fixité ne signifie pas la durabilité. Dans un ordre fixe, l’intérieur peut sembler conservé mais le moindre changement des conditions extérieures peut entraîner une rupture. Dans un ordre dynamique, l’ordre ne s’oppose pas diamétralement au désordre. La durabilité de la particule n’est pas fondée sur la fixité mais sur les échanges ultra-rapides avec le vide. La vie en est une autre démonstration. Le désordre des interactions cellulaires (modification agitée des interactions génétiques) n’est pas seulement cause de destruction mais source de nouveauté et garante de la pérennité.

Le caractère dialectique de la matière et du vivant se manifeste sans cesse : trop de stabilité entraîne la destruction et trop de variation produit un nouvel ordre. Toute structure figée a d’avantage de risques de disparaître vite. La rapidité de la transformation est un moyen au service de la conservation. Le proton fondé sur les interactions ultrarapides de ses composants, les quarks, est la plus durable des particules. Tout régime social et politique, qui contient sa propre forme de destruction interne, a plus de chances de survivre longtemps. C’est, entre autres, ce qu’a très bien compris la démocratie bourgeoise qui rompt la domination de tel clan politicien, pour mieux éviter de briser le système elle-même. Comme le constatait Aristote dans « Politique », sous la dictature, la domination de la classe dirigeante est, paradoxalement, beaucoup plus fragile que sous la démocratie. Un matériau rigide peut casser plus facilement qu’une matière souple. Le fonctionnement de l’organisme vivant n’est pas d’avantage fondé sur la fixité, sur la constance, ou sur une régularité du type périodique, contrairement à ce que laissaient penser les anciennes conceptions de rythmes du vivant, d’homéostasie et de métabolisme. Le cœur connaît des crises parce que le mécanisme « normal » n’est pas un ordre stable, des rythmes périodiques mais, au contraire, une succession de processus enchaînés d’organisation et de désorganisation des pulsations des cellules rythmiques cardiaques. Le cerveau subit des crises en cas de trop grande régularité du message et des zones concernées. Le fonctionnement des interactions neuronales n’est pas fondé sur la seule conservation mais sur un mécanisme contradictoire : structuration des réseaux en phase suivie de la déstructuration. La fixité, la régularité, l’immobilité c’est la mort. Contrairement à ce que faisait croire une interprétation non dynamique du darwinisme, selon laquelle la sélection résulte du trimorphe du plus adapté, une espèce trop adaptée disparaît au moindre changement des conditions d’existence. Le mécanisme du vivant ne va pas dans un seul sens : vers la reproduction à l’identique du plus adapté aux conditions d’existence. La vie produit sans cesse de la variété qui va à l’encontre de toute tendance à la conservation. Ce sont ces capacités de variation qui sont sans cesse présentes et qui s’expriment dans les phases de transformation. Elle s’est globalement maintenue grâce à sa capacité, lors des grandes crises (notamment climatologiques), à produire des espèces nouvelles. Cette capacité existait déjà au sein de la vie et n’a fait que s’exprimer dans ces circonstances exceptionnelles. L’agression liée à la crise a inhibé l’inhibition de la variété, en débordant les mécanismes dits chaperons qui éliminent les production non conformes. Ces mécanismes fonctionnent en permanence et sont contradictoires avec la variation. L’apparition de nouvelles espèces est une rupture de symétrie entre ces processus contradictoires. Il en va de même pour l’organisation sociale et économique. Les capacités de la nouvelle classe sociale ne sont pas apparues en un jour, lors de la révolution. Elles existaient déjà auparavant mais elles étaient inhibées, détournées, masquées et combattues par la structure sociale. Ces structures, arrivées à un niveau de saturation, connaissent des crises, lorsqu’un mécanisme inverse est épuisé et ne peut plus réaliser la correction indispensable dans un temps suffisamment court. La rapidité est un élément fondamental de la crise révolutionnaire. La royauté, parvenue à une situation de blocage, a explosé aussi bien en France en 1789 qu’en Russie en 1917. Des systèmes sociaux connaissent des crises lorsque les deux forces adverses ne parviennent plus à se bloquer mutuellement et que l’une d’elles peut intervenir collectivement dans un temps court. Des groupes sociaux, jusque là intégrés à l’ordre féodal, comme le tiers état, renversent l’ordre lorsque la cohésion de leurs aspirations et de leurs actions se réalise à grande vitesse et que la classe dirigeante se révèle incapable de faire face. L’ordre se change en facteur de désordre. Des classes, faisant partie du mode de fonctionnement stable précédent ou prétendument tel, décident, sans crier gare, qu’il n’est plus question d’accepter la soumission. L’événement révolutionnaire n’est pas inexplicable, irrationnel, d’indéterministe. Cependant, du fait qu’il réalise une rupture de symétrie entre lois contradictoires qui étaient presque symétriques, il dépend de petits facteurs et n’est pas prédictible, ni dans le temps ni dans l’espace. Tout n’est pas possible mais les possibles sont multiples. La rupture de symétrie est bifurcation. Produite de réactions en chaîne, elle cause de multiples bifurcations et peut entraîner un changement global et qualitatif. D’où une infinie variété de l’histoire.

L’histoire de l’Univers matériel n’est pas moins riche que la vie et la société humaine en nouveautés produites par les contradictions, les interactions et les combinaisons entre les contraires : multiplicité des sortes de particules virtuelles comme réelles, des particules durables et instables, et des particules d’interaction (comme les photons de lumière), multiplicité des possibles au sein d’un paquet de particules d’interaction (bosons), multiplicité des positions et mouvements et positions possibles de la particule au sein de son nuage de polarisation, multiplicité des états possibles de la particule (en absorbant ou émettant des bosons), multiplicité des chemins possibles d’un état à un autre (schémas de Feynman), multiplicité des structures transitoires employant ces éléments. Et toute une dynamique règle leurs interactions, fondées sur des transformations qualitatives et sur des lois dialectiques. Deux particules de charges électriques opposées donnent de la lumière (photons) en s’annihilant et en se transformant en énergie. Les électricités contraires se sont annulées mais elles ont produit deux photons de spin opposés. Une nouvelle contradiction a été produite. C’est ce que l’on appelle les lois de l’électromagnétisme puisque cela concerne non seulement la lumière, l’électricité, la matière et le magnétisme mais aussi leurs échanges, leurs transformations de formes. Ces lois sont caractérisées par la dynamique. Rien ne reste immobile, inchangé, fixe. La lumière se décompose, sans cesse et spontanément, en particule et antiparticule virtuelles, puis se recompose, et ainsi de suite. La contradiction entre les charges et leurs opposées (en termes de spins, de saveurs, de couleurs ou d’étrangetés des particules) ne disparaît jamais. Elle change en permanence de forme. Elle s’échange. Les opposés se combinent sans cesse, puis se séparent à nouveau. Les lois de la physique appelées brisures de symétrie ne sont rien d’autre que des ballets dont les danseurs ne se séparent que pour mieux se retrouver dans d’autres ébats. Ces contradictions ne sont pas un jeu de l’esprit mais le mécanisme qui permet le changement et le mouvement. Un monde sans contradiction ne permettrait aucune modification, aucun changement de structure, aucune modification de position, ni aucune transformation du mouvement. Il n’y a pas d’un côté la matière et de l’autre la lumière, ni d’un côté la masse et de l’autre le vide, ni d’une part l’ordre et de l’autre le désordre. Il n’y a pas d’état qui reste sans cesse identique à lui-même. Un système stable serait imperceptible car incapable d’interagir. Un univers fondé sur des états stables serait un univers mort, sans nouveauté et sans histoire. Que la contradiction entre ordre et désordre soit de type dialectique n’a rien d’une remarque accessoire, pour la science comme pour l’étude sociale. C’est une clef essentielle pour comprendre la capacité de changement qualitatif. L’agitation incessante découle de cette lutte permanente des contradictions en son sein et permet d’explorer de multiples chemins possibles et de confirmer ceux qui expriment le mieux les besoins de la nature comme des classes sociales. En permanence, le désordre se change en ordre et inversement. Les possibles se multiplient puis une bifurcation opère un choix et cela recommence. En biologie, c’est le « jeu des possibles ».

Aussi paradoxal que cela paraisse, l’effervescence, le bruit, l’agitation, le « hasard » [47], la multiplicité des possibles, la lutte permanente des contraires, le saut qualitatif sont à la base de la construction d’un certain type d’ordre (émergent, provisoire, contradictoire, changeant, hiérarchique, imbriqué avec le désordre), dans la nature comme dans la société. Qu’il s’agisse de la naissance comme de la mort, de la transformation comme de la conservation des structures, de la limitation de durabilité comme de l’ordre durable, de la destruction de l’ancien ordre comme de la construction d’un nouvel ordre, en somme du déterminisme comme de l’imprédictibilité, dans le domaine naturel comme dans le domaine social, l’ordre est inséparable du désordre, l’opposition entre eux n’ayant de sens que dans certaines limites et se changeant ensuite en son contraire. L’ignorance de cette règle paradoxale, c’est-à-dire la croyance selon laquelle c’est l’ordre qui explique l’ordre et le désordre qui produit le désordre, est à la base de multiples contresens, historiques comme scientifiques. Il ne s’agit bien sûr pas d’une simple erreur intellectuelle mais d’une idéologie sociale fondée sur les intérêts de la classe dirigeante. On recherche souvent la source de la durabilité de l’antique empire de Chine dans sa férocité, dans une espèce d’immobilisme culturel, politique et social du régime politique. En fait, les multiples renversements des divers régimes chinois par des peuples, plus « barbares » mais plus dynamiques, sont à la base du succès de l’Empire du Milieu. Sa pérennité provient de ses multiples renversements. L’histoire de la Chine antique est celle de ces soubresauts menant à des destructions massives puis à de nouvelles structures rénovées. Il en va de même des divers royaumes des pharaons, conquis par d’autres sociétés à chaque fois qu’ils s’affaiblissaient, du fait des contradictions internes (au sein de la classe dirigeante comme dans leur relation avec les exploités). Le maintien d’un royaume des pharaons provient du fait que le royaume a changé de mains, de politique, de forme du pouvoir, de lois et même de peuple dominant (égyptien, hyksos, soudanais, etc..). La durabilité des civilisations de l’Inde, l’apparente constance de civilisation, de technique ou de culture, provient également de la chute de la civilisation puis de reconquêtes successives par des peuples plus « barbares » qui redynamisaient des sociétés ayant atteint des seuils, parvenant à des explosions sociales. L’époque florissante de la Grèce antique n’est pas fondée sur un ordre fixe mais sur la lutte des villes indépendantes entre elles, sur la concurrence commerciale. L’époque de la domination athénienne est le signe d’un recul de cette civilisation. En Amérique centrale et au Mexique, on aurait connu une même lignée de civilisations indiennes : les Olmèques [48] remplacés par les Mayas, suivis des Zatopèques, de la civilisation de la ville de Teotihuacàn, des Toltèques puis des Aztèques [49]. Cette liste ne reflète nullement d’une succession continue et linéaire. Il y a deux siècles de « trou » entre Teotihuacàn et les Zatopèques, qui finissent au 8ème siècle, et les Toltèques qui débutent au 10ème siècle. De nombreuses civilisations se recouvrent dans la chronologie comme les Olmèques et les Mayas, ou les Zatopèques et les Aztèques. Par contre, toutes les chutes d’une société sont brutales, suivies d’une chute et d’une disparition de la civilisation et non remplacées les unes par les autres. Les villes disparaissent [50] complètement et sont abandonnées au désert ou à la forêt vierge. La plupart du temps, il ne semble nullement que chaque société nouvelle ait renversé la précédente. Il n’y a aucune continuité, dans les civilisations mésoaméricaines pas plus que dans celles moyen-orientales ou asiatiques. Ce sont les contradictions internes qui ont fait exploser les sociétés bien plus que les attaques extérieures. Ces dernières, lorsqu’elles ont eu lieu, n’ont pu triompher que lorsque la structure interne était déjà déstabilisée. Un exemple est bien connu : la confrontation de Cortès et de la société aztèque en pleine crise. Une fois encore, la révolution sociale est bien le terme adéquat pour décrire les mécanismes de transformation de la structure. Les contradictions, les ruptures de symétrie sont les locomotives de l’histoire. Les mythes indiens des Amériques ont intégré ces changements brutaux de sociétés dans leur mythologie des cycles de l’univers sous la forme des remplacements des soleils disparus, interprétant ainsi la renaissance d’un nouveau pouvoir comme une réapparition chaque matin du soleil disparu la nuit. L’idée permettait, tout en reconnaissant que des régimes étaient tombés, d’englober l’ensemble des civilisations dans un même élan. Cette histoire ne construit pas un enchaînement sans ruptures mais, au contraire, une succession de discontinuités, aussi brutales qu’inattendues. La domination d’une ville ou d’un groupe social n’était que provisoire dans les sociétés indiennes qui organisaient sans cesse des confrontations, renversaient fréquemment leurs dirigeants, abandonnaient leurs villes, faisaient chuter les chefs militaires, civils et religieux. La constance n’est pas la caractéristique des sociétés indiennes. Bien au contraire.

La revue « Sciences et avenir » de janvier 2007 propose par exemple un dossier intitulé « La chute de l’empire maya » qui, sous la plume de Bernadette Arnaud, rappelle comment cette civilisation avait théorisé la fin du monde, vivant sans cesse dans la hantise de l’effondrement du système : « Les Mayas sont la seule civilisation à avoir inscrit son histoire dans un cadre de ce genre : leur angoisse, c’est la succession des différents cycles. Ils redoutent, par-dessus tout, les ruptures, les passages d’un cycle à un autre. « Ils étaient convaincus que le monde actuel avait été précédé par d’autres, et que chaque création était suivie d’une destruction. » raconte Claude Baudez. » (...) Ils s’attendaient, par exemple, à la répétition des mêmes événements dans chaque katun du même nom (...) » Si une calamité s’était produite lors du précédent katun – ce qui pouvait être vérifié dans les registres – une autre catastrophe était à prévoir au suivant. (...) Pour des raisons longtemps qualifiées de mystérieuses (...) les cités mayas qui parsèment le centre de la péninsule du Yucatan se vident en effet de leurs habitants. (...) Longtemps restée sans réponse, l’énigme de la chute des Mayas donne aujourd’hui lieu à d’intéressantes hypothèses puisant des arguments dans les récentes découvertes archéologiques et climatologiques. Trois pistes sont évoquées. Tout d’abord l’effondrement politique. (...) Le pouvoir semble s’être réparti entre plusieurs lignages. « L’absence d’hégémonie va être compensée par des particularismes régionaux. (...) » conclue Claude Baudez. Deuxième hypothèse pour expliquer le déclin brutal : les conflits armés. Les Mayas ne sont pas un peuple pacifique. Ils sont fréquemment en guerre. (...) Mais, est-ce que cela suffit à expliquer l’ampleur des combats ? Des archéologues américains ont mis en évidence dans les années 1980-1990 des événements d’une violence considérable qui se seraient déroulés à partir de 760, dans le secteur du Petexbatin, autour de l’antique cité de Seibal, dans le Petén. (...) Ces guerres ont surtout engendré instabilité, insécurité et fragilité. Reste à comprendre leur soudaine multiplication à la fin du 8ème siècle. Une hypothèse séduit de plus en plus les scientifiques : des désordres d’origine climatique auraient pu exercer une influence décisive. C’est la troisième piste suivie par les chercheurs. (...) Des géologues de l’université de Floride ont pu démontrer l’existence de très graves problèmes climatiques, en particulier d’une forte sécheresse globale au cours de l’intervalle 800-1000. (...) Leurs conséquences sur l’agriculture maya auront été catastrophiques. (...) Les crises se répétant, de nombreux dirigeants se sont vraisemblablement révélés incapables de faire face : « Certains d’entre eux ont dû momentanément passer au travers de la contestation, car tout le monde ne saute pas dès la première crise de 760. Dès 810, en revanche, beaucoup commencent à être affectés. En 860 plus encore. Et en 910, pratiquement tout le monde. » poursuit Dominique Michelet, directeur de la mission archéologique franco-mexicaine de Rio Bec, au Yucatan. « Cet effondrement ne résulte donc pas seulement d’un phénomène de rejet et d’aporie du système politique, mais vraiment d’une situation qui affecte les populations. Celles-ci abandonnent des zones entières. » A la fin du 9ème siècle, Tikal perd ainsi 90% de sa population. (...) « J’aurais même tendance à dire que ce n’était pas la dégradation anthropique de l’environnement qui a été le responsable de l’effondrement des Mayas. Tout le monde oublie qu’en dehors d’eux, il y a eu d’autres disparitions en Méso-Amérique. La culture Teotihuacàn, par exemple (plus grande concentration urbaine du continent américain au moment de son apogée en 200-500 après J.-C.) ou bien encore celle des Olmèques… » rétorque Dominique Michelet. Ce que l’on désigne traditionnellement comme « l’effondrement de la civilisation classique maya » (c’est-à-dire la disparition d’un grand nombre de sites, entre 800 et 900 de notre ère) serait dû à un ensemble de phénomènes dispersés dans le temps et l’espace, et très divers dans leur ampleur. Certains affectent des régions entières, d’autres seulement les cités. Ils atteignent d’abord les groupes dirigeants, avant que les cités se vident entièrement de leurs habitants autour de l’an 1000. Plus tard, lors de ce que l’on appelle « l’effondrement post-classique », les deux ultimes cités majeures du monde maya préhispanique, Chichén Itza (1221) puis Mayapán (1450) seront abandonnées à leur tour. »

Pas une fois, l’auteur de cet article ne parle de révolution sociale. Cependant, maintes fois, on sent le terme venir sous la plume, puis être réprimé… Les contradictions internes, économiques, sociales et politiques, ont affaibli puis mené au renversement de la structure, sans qu’une structure sociale nouvelle prenne immédiatement le relais et profite des acquis précédents. La chute peut ouvrir une période sans organisation sociale, ou avec un recul de civilisation considérable, pendant des durées importantes avant que des sociétés voisines moins avancées, au plan technique, culturel, social et économique, ne s’élèvent, profitant parfois du niveau de civilisation atteint et s’en servant pour bâtir une nouvelle domination, un nouvel empire. Tous les auteurs, qui divergent sur les interprétations, continuent de s’étonner de tels changements brutaux. Une civilisation est renversée alors qu’elle avait atteint son plus haut niveau d’influence, de progrès et sa plus grande aire de domination. Elle disparaît sans laisser de trace. La manière est commune : d’un seul coup la population abandonne les villes [51] et va retrouver la vie villageoise des campagnes. La fin de la ville devient la mort de la civilisation. Le mode de vie est balayé. La classe dirigeante disparaît. Il s’agit bien d’une révolution. « Toute civilisation, et dans tous les temps, prend sa vraie mesure par la cité. » rappelle Joël Schmidt dans « Vie et mort des esclaves dans la Rome antique ». C’est sur les ruines de cette civilisation qu’un peuple plus « barbare » réussit son propre développement. Lui-même subit une transformation qualitative, un choc, un développement qui ne suit pas toutes la étapes mais gagne d’un seul coup tous les acquis précédents. C’est du désordre que naît le nouvel ordre et tout passage est fondé, non sur la continuité, mais sur la discontinuité.

Cette remarque, concernant l’histoire des sociétés, s’applique à toute dynamique historique, par exemple celle de la nature. L’observateur, qu’il soit archéologue, scientifique, économiste, militant ou philosophe, sera troublé dans ses analyses s’il s’attend à ce qu’une loi se fonde sur l’ordre et produise toujours un ordre. Et tout d’abord, il doit admettre que le désordre obéit à des lois. Ensuite, il a besoin d’une philosophie qui englobe les contraires, ordre et désordre, dans une même dynamique. Contrairement à ce que suggère l’ancienne logique formelle, l’ordre engendre du désordre et le désordre est nécessaire à l’expression de la loi. Dans ce cas, on parlera de loi probabiliste. [52] La loi mathématique n’est réalisée que sur un grand nombre d’expériences. Elle n’agit pas sur chaque élément un par un. Elle n’est pas une description du processus réel. L’impossibilité de tout prédire en détail pour chaque évolution individuelle ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de déterminisme ni que l’on ne sait rien mais qu’il y a des phénomènes collectifs. Il y a des déterminismes mais ils ont lieu à l’échelon hiérarchique inférieur. C’est le cas en physique quantique [53] comme classique. L’exemple le plus fameux et simple est celui de l’agitation moléculaire désordonnée du gaz qui produit une température d’équilibre. On retrouve ces situations en biologie. La durabilité de l’organisation bactérienne, la structure vivante apparemment la plus ancienne, provient de sa capacité à muter à grande vitesse. La molécule de base de la génétique, l’ADN, celle qui s’exprime pour former les protéines donc le corps vivant (et non celle qui reste conservée dans les cellules souche), est sans cesse détruite et reconstruite, recopiée à l’identique puis transformée puis encore corrigée. Ce sont les copies en ARN, modifiées, qui agissent, et non directement l’ADN.

La première idée issue de la découverte de la génétique a été celle d’un « programme » de fabrication, mais cette image, influencée à tort par l’informatique, s’avère erronée. La vie s’organise spontanément. Il n’y a pas de pilote, ni intérieur ni extérieur. Il n’y a pas de programme préétabli [54]. Même la molécule qui semble plus que tout autre définir cette espèce de programme, l’ADN, ne détermine pas directement un codage des protéines. La mise en fonction des gènes, segments tirés de l’ADN, dépend de bien d’autres modes de fonctionnement (par exemple, les rétroactions des ARN [55] et des protéines), qui eux ne sont pas inscrits dans la macromolécule. L’ADN, lui-même, n’est pas acquis une fois pour toutes, mais sans cesse reconstruit. Les processus du vivant qui donnent des résultats réguliers (les enfants d’une espèce appartiennent à l’espèce) sont fondés sur des interactions très désordonnées entre diverses molécules de la biochimie. Par exemple, Jean-Claude Ameisen explique ainsi l’extraordinaire précision du mécanisme de l’immunologie qui protège l’individu des agressions : « C’est en utilisant la formidable puissance du hasard que l’embryon bricole, de manière aveugle, son système immunitaire. L’univers des récepteurs qui permettent à nos lymphocytes T, après notre naissance, de nous défendre, n’est pas prédéterminé, il ne « préexiste » pas tel quel dans la bibliothèque de nos gènes. Il naît d’une forme de loterie qui permet à notre système immunitaire, à partir d’un petit nombre d’informations génétiques, d’explorer le champ des possibles. ».
Pour comprendre le fonctionnement de la vie, il n’y a pas besoin d’autre processus que celui, agité et désordonné, de la matière interagissant par des liaisons, établies puis dissociées et reconstruites. Les lois des interactions biochimiques, à elles seules, suffisent à interpréter la formation des produits biochimiques extraordinairement variés du vivant et les multiples êtres auxquels ils participent. Chaque être est une unité mais il est fondé sur une action collective interne. Et il participe à une action collective à l’échelon supérieur du groupe, de l’espèce, enfin de l’écosystème. Bactéries, plantes, animaux constituent des colonies. La vie sociale donne un sens collectif aux individus vivants et les structures collectives des êtres vivants comme leurs modes de vie changent, eux aussi, de manière brutale et étonnante. Le résultat de tout ce tohu-bohu n’est pas un ordre fixe que serait la conservation figée de l’espèce. L’apparence selon laquelle rien ne change au sein de l’espèce est fondée sur un combat permanent entre transformation et conservation, combat parvenu momentanément à un équilibre instable. On constate un processus permanent de reconstruction permettant de bâtir la potentialité d’autres espèces même si le mécanisme produit en même temps la destruction de celles-ci. Construction de voies multiples et destruction de ces variations, voilà bien le mécanisme de base, le processus dialectique, qui fonde la « constance » de l’espèce. Le pommier ne fait que des pommes. Il produit de multiples possibilités de faire autre chose, mais il contient aussi de nombreux moyens de sélectionner seulement la pomme, un certain type de pomme, de reproduire « le soi » ! Cependant, ceci n’est vrai qu’en période normale, lorsque les agressions internes ou externes sont limitées. En cas de crise, les mécanismes de protection sont débordés. Les possibles deviennent, d’un seul coup, réels. Le changement devient possible. La nature n’est plus copie mais transformation. Le même mécanisme qui régule conservation et transformation a entraîné un changement brutal, global et qualitatif parce que l’ordre qu’il organisait était du même type : issu d’une précédente transformation brutale, globale et qualitative.

Dans tous les domaines, on rechercherait en vain la source de la durabilité dans la fixité des quantités caractéristiques ou dans des propriétés fixes, qui décriraient complètement les structures. Dire qu’une quantité se conserve, décrit une interaction et non un objet. Cette interaction n’est pas marquée par la fixité mais par un processus de changement très agité (relativement au rythme caractéristique de la structure). Enfin, l’interaction ne prend en considération qu’une partie des caractéristiques de la structure. Cela signifie que l’interaction ne dit pas tout de la structure. Deux particules qui entrent en relation ne savent pas tout l’une sur l’autre. Elles ont juste un court échange (une particule d’interaction) puis disparaissent l’une pour l’autre. La particule d’interaction est une intervention brutale d’un niveau inférieur (le photon par exemple). La matière ne pourrait interagir avec la matière sans échange des photons, c’est-à-dire sans changer son état interne. La constance n’est nullement à la base des échanges. Quant à la particule isolée (sans relation avec une autre particule), elle ne pourrait conserver sa charge ou sa masse (numériquement fixes) si elle n’échangeait pas sans cesse photons lumineux et particules (dites virtuelles) de l’agitation extraordinairement dynamique du vide quantique. La durabilité de la particule matérielle ne réside pas dans son immuabilité physique et la base de la stabilité structurelle ne se fonde pas dans la constance des paramètres. C’est, au contraire, parce qu’elle mute sans cesse (qu’elle n’est jamais le même objet, la propriété de masse sautant d’une particule virtuelle à une autre), que la particule matérielle conserve ses caractéristiques, comme sa masse ou sa charge. Mais ces caractéristiques, si elles indiquent le type d’interaction avec l’environnement, ne disent pas tout sur la particule individuelle. Les interactions ayant lieu dans un temps caractéristique ne permettent pas aux particules de tout savoir sur cet environnement. Elles ont, comme nous, une image générale de ce qui les entoure et agissent en fonction de cette image floue, vague, approximative. Le nombre laisse croire à un univers agissant par connaissance précise et complète de l’univers, par interaction entre des quantités précises. La particule est changeante et ne peut être caractérisée par la fixité. Elle ne dispose pas d’une énergie infinie lui permettant d’explorer le monde dans tous ses détails, à toutes les échelles. Enfin, contrairement au nombre fixe, elle est contradictoire. Toute la physique est fondée sur de telles relations dialectiques : entre énergie matérielle et énergie rayonnante, entre onde et particule, entre matière et antimatière et entre matière et vide. La particule est entourée d’un nuage de polarisation qui ressemble à une onde mais tout ce qui ressemble à une onde est composé de couples particule/antiparticule du vide. Le vide est composé de matière virtuelle et la matière est fondée sur l’interaction du vide. Ces contraires se combattent et se changent sans cesse les uns dans les autres. Là encore, on retrouve l’interdépendance et l’interpénétration des contraires. La structure particulaire ne conserve ses caractéristiques (masse, charge, dimensions, etc) que grâce à une dynamique au travers de laquelle la particule disparaît [56] et réapparaît sans cesse (saut quantique). Agitation aléatoire et désordre sont la source même de l’ordre. On s’attendrait ainsi à ce que la structure la plus durable soit la plus figée, et c’est le contraire qui est vrai. La structure fondée sur le changement brutal est la plus pérenne. Celle qui est la moins agitée, et nous semble solide, va, au contraire, casser brutalement et de façon inattendue.

L’univers matériel et lumineux (rappelons que, dans ce texte, le terme lumière sous-entend non seulement l’électromagnétisme mais les interactions) est né du vide. Les particules matérielles et d’interaction sont des structures émergentes, ce qui signifie qu’elles naissent spontanément au sein du vide, sans action extérieure, brutalement, sans étapes graduelles. La matière/lumière n’est pas seulement née une fois, mais elle naît sans cesse au sein de l’agitation de l’espace vide. C’est le vide qui permet à la matière de se conserver en se transformant. Le vide ne ressemble pas à l’image que nous avions encore récemment, c’est-à-dire à une absence totale de particules (matérielles et lumineuses) et d’énergie. Le vide est plein d’énergie, et aussi de particules mais ce sont des particules fugitives, trop rapides pour que nous les percevions et qui produisent les fluctuations quantiques des champs. [57] Ils sont, potentiellement, des particules de matière. On se souvient que la matière/lumière est caractérisée par la conservation de l’énergie. Ce qu’il y a de nouveau dans l’intervention du vide c’est qu’en des temps très courts, en dépensant une très grande énergie, le viol de la conservation de l’énergie est le fondement de la formation de la conservation de structure. Les particules virtuelles [58], en transformation rapide, fondent les particules dites réelles, c’est-à-dire basées sur la conservation de l’énergie. La matière se construit à partir du vide. Les particules du vide, dites improprement « virtuelles », sont bien réelles [59]. La matérialité est seulement une propriété qui saute rapidement d’une particule virtuelle à une autre. Dans un temps un peu moins court, donc avec un peu moins d’énergie, la lumière se change en matière et antimatière. Inversement, la matière se transforme en énergie, c’est-à-dire retourne au vide. La matière et l’antimatière [60] s’unifient dans le photon lumineux, se désunissent dans le vide polarisé, s’opposent dans le champ électromagnétique, se fondent en une explosion d’énergie. L’apparente stabilité de l’univers matière/lumière est fondée sur l’organisation en boucles de toutes ces réactions. Le vide, bâtisseur de l’ensemble de l’univers, ne nous apparaît pas comme un être physique mais comme un néant, car, à notre échelle, il est transparent. La rapidité des interactions contribue à le rendre insensible à notre perception et à nous faire croire que la matière resterait identique à elle-même dans un espace sans contenu. On ne perçoit déjà pas l’agitation moléculaire à l’aide de nos sens. Celle du vide n’est même pas vraiment sensible à nos appareils de mesure et à nos expériences. Nous ne retrouvons sa présence qu’en raisonnant sur ces observations. C’est ce qu’a fait la physique quantique pour découvrir le vide quantique. Très rares sont les expériences comme celle de Casimir ou de Bôhm-Aharonov qui permettent de mesurer le vide. On ne pourra pas, à notre niveau, sentir la dynamique incroyablement rapide du vide, processus fondamental pourtant puisqu’il fonde la particule (matérielle et d’interaction). La physique quantique n’est souvent en contradiction avec le bon sens que parce que celui-ci découle d’une observation de la nature à un seul niveau hiérarchique, correspondant à certaines échelles de temps et d’espace. Parfois, la nature, observée à une échelle, nous apparaît sans loi parce qu’elle obéit à des lois diverses, à diverses échelles du temps et de l’espace. L’apparence aléatoire à une échelle n’est pas en contradiction avec ordre à une autre échelle. C’est même la base des structures émergentes de l’ordre à l’échelon suivant. Que les molécules s’agitent est un atout pour former des structures géométriques parfaites lors de la cristallisation, structures obtenues en occupant tous les interstices. Il y a une autre échelle sous l’univers matériel. C’est le vide. Et il y a une autre échelle sous le vide, échelle appelée virtuel de virtuel [61] par les physiciens. Ce qui ne s’explique pas à notre échelle et ne ressemble qu’à de l’agitation n’est pas pour autant un phénomène indéterministe, comme l’ont cru nombre de physiciens lorsqu’on a découvert les quanta. Des valeurs successives sans relation apparente ne prouvent pas un indéterminisme du monde, comme l’a cru l’école de Copenhague des physiciens quantiques. Aucune description des interactions n’est complète parce que la particule contient d’autres possibilités que celles qui sont exprimées instantanément à une échelle. Ces différents niveaux, interagissant et mêlés, on les constate dans tous les domaines. Dans l’espace des événements mentaux, on constate que la mémoire est une réalité virtuelle qui peut être actualisée, en étant évoquée par un circuit neuronal. Il y a la même relation entre virtuel et actuel que pour le lien entre particule et vide. Et il y a la même fractalité avec le virtuel de virtuel, et ainsi de suite. Le processus est fondé sur un double mouvement contradictoire entre actualisation et virtualisation, processus double et contradictoire. La contradiction dialectique actualité/virtualité décrit, par exemple, la génétique. Le matériel génétique est fait de virtualités qui peuvent, ou non, être actualisées. Leur désactivation peut se réaliser ou se virtualiser. On obtient toute la complexification du vivant comme toutes les lois de la matière, par un processus dialectique virtuel/réel. Une cellule naissante contient de nombreuses étapes de spécialisation possibles qui sont ses virtualités, qui peuvent être actualisées ou inhibées et il y a plusieurs niveaux de virtuel. L’ADN fonctionne de la même manière par de multiples interactions entre virtuel et actuel. L’interaction entre l’ADN et son environnant permet de modifier la macromolécule et son action. L’agitation moléculaire autour de l’ADN est indispensable à son fonctionnement. L’ADN semble un ordre fixe, mais son action est le produit du désordre ambiant. Partout, la question de l’ordre et du désordre dépend du niveau de structure envisagé. Par exemple, le gaz au repos est-il un ordre ou un désordre ? Ses molécules sont agitées en tous sens. Par contre, il atteint une relative fixité de pression et de température, ainsi que d’occupation du volume. C’est même l’agitation moléculaire permanente, ou mouvement brownien qui lui permet de fonder cette relative stabilité. L’ordre à un niveau est inséparable d’un désordre à un autre niveau. Mieux, nous monterons que l’ordre est émergent, c’est-à-dire qu’il n’est pas préexistant, qu’il est issu d’un désordre (et inversement). Au sein de chaque désordre ou de chaque ordre, une complexité de niveaux de mélange d’ordre et de désordre, voilà notre nouvelle image du monde.

Virtuel et réel, hasard et déterminisme, ordre et désordre, structure et agitation, loin de s’opposer diamétralement, sont interdépendants, indispensables les uns aux autres. Cela n’a rien à voir avec une limite du déterminisme – la nature n’agit pas n’importe comment – ni à une limite de nos capacités d’investigation, comme on l’a d’abord cru. C’est l’expression du caractère imbriqué de la causalité. Il n’y a pas un lien à sens unique et linéaire (proportion) entre cause et effet (lois non linéaires, rétroactions, arborescence des causes et arborescence inverse des effets, interactions d’échelle, effets relativistes et non-linéarité du temps à petite échelle). L’addition des causes n’entraîne généralement pas la simple addition des effets. Des petites causes peuvent entraîner de grands effets. Or, dès qu’une échelle inférieure intervient, on a cette apparence aléatoire qui ressemble à du hasard. La non-linéarité signifie que le monde réel ne se transforme pas dans un seul sens ni par une progression régulière et directe, mais est sujet d’actions contradictoires, parfois brutales avec des tournants radicaux de la situation dans lesquels des interactions rapides font intervenir des événements plus anciens. Des accélérations sont possibles du fait de rétroactions [62] positives en cascades. Celles-ci, autocatalytiques [63], donnent une illusion de régularité, et, si les sauts sont assez petits, une illusion de continuité. Les rétroactions négatives, ayant le rôle de contradiction, présentent, inversement, un caractère de négation. Des retours en arrière sont possibles, du fait de ces rétroactions négatives. Le passé peut réapparaître de façon inattendue et les réactions l’emporter sur l’action. Ce n’est pas nécessairement le passé direct que l’on voit réapparaître au sein du futur. L’autostructuration des rétroactions produit une mémoire du système. Des systèmes fondés sur les irrégularités peuvent avoir des allures de phénomènes périodiques puis, d’un seul coup, devenir du désordre. C’est le cas, par exemple, de certains écosystèmes qui se déstabilisent sans cause apparente [64]. Des états de non-équilibre peuvent très bien passer, par ce mécanisme, pour des états stables, puis abandonner cette stabilité apparente sans qu’on en voie clairement la raison. Une épidémie semble complètement calmée puis réapparaît brutalement. Ou, au contraire, l’épidémie se développe apparemment régulièrement puis, en pleine expansion, elle s’arrête brutalement sans cause apparente. La raison de ce type de dynamique est la rétroaction à la fois positive et négative qui n’apparaît pas au grand jour. Des effets d’amplification, par rétroaction positive, s’expliquent ainsi, mais aussi des changements brutaux. Des arrêts brutaux d’un phénomène s’expliquent par le fait qu’au sein de la dynamique existait, masquée, une rétroaction négative. Il suffit que le retour en boucle produise sans cesse le même effet pour qu’il y ait une expansion permanente avec effet multiplicateur : une croissance exponentielle.

La rétroaction positive (effet larsen) entraîne des effets d’amplification exponentielle (effet boule de neige) et signifie notamment qu’un petit facteur peut entraîner un grand effet (effet de pointe). Bien que le phénomène ait une allure régulière (une croissance à un rythme apparemment constant), l’effet rétroactif produit une déstabilisation par multiplication. La vie en est la manifestation la plus impressionnante. La vie se multiplie, mais elle ne le fait que là où il y a une vie. La construction de ce type de structure nécessite une base. La pluie nécessite des poussières. Le cristal se développe sur la base d’un premier cristal. La transformation d’eau liquide en neige est favorisée par la présence de neige déjà formée. L’effet « boule de neige » est une rétroaction positive. Plus la masse neigeuse est importante, plus la neige se conserve sous cette forme. Autour de nous, les exemples de rétroactions positives sont légion. La ville en est un exemple : plus la ville a une population nombreuse, plus elle attire une population nombreuse. Un ensemble de situations de non-équilibre est l’un des cas de rétroactions positives, comme dans le cas de la bombe atomique. La décomposition atomique d’un noyau entraîne la multiplication des décompositions, une réaction positive en chaîne. Le vivant en est un bon exemple, ne serait-ce que par multiplication des cellules ou des êtres vivants. Si ces rétroactions positives n’étaient pas contredites, tout l’univers exploserait ou s’épuiserait, allant vers une fin. Mais les rétroactions positives sont couplées à des rétroactions négatives et les unes n’annulent pas définitivement les autres. Elles se couplent, s’inhibent provisoirement, s’organisent et constituent des structures des interactions. Il y a ainsi une rétroaction négative au sein du phénomène de la glaciation, car la transformation d’eau en neige ou en glace produit de la chaleur. D’où un effet de retardement de la solidification comme sur la surface d’un lac gelé. Des réactions en sens inverse peuvent se coupler, maintenant un système pendant une grande durée hors de l’équilibre. Le système peut donner l’illusion d’être dans un état stable alors qu’il va brutalement sauter d’un état à un autre, car une petite cause entraîne alors un grand effet. Ce caractère non linéaire des rétroactions est d’autant plus grand qu’il peut y avoir production de niveaux de structure émergents et, auquel cas, interaction d’échelle avec des sauts.
Comme dans l’histoire des hommes, le cours des choses n’est ni régulier ni continu. L’histoire de la matière est sujette à des sauts apparemment aléatoires. Malgré ces bonds ressemblant à une agitation désordonnée, la nature obéit à des lois. La loi ne se réalise concrètement que par l’expression de l’agitation (allure ressemblant à du hasard). La science n’a pu triompher qu’à cause de l’existence de lois, mais elle a, sans cesse, constaté que les lois sont statistiques [65], en thermodynamique comme en physique quantique ou en chimie. On a longtemps confondu le fait que les lois soient probabilistes avec une ignorance ou une impossibilité pour l’homme de comprendre la vraie nature des phénomènes. Au vu de ce que nous savons maintenant, il semble que ce n’est pas ainsi, mais par l’émergence de l’ordre, qu’il faut interpréter les lois reposant sur un grand nombre d’expériences et ne permettant de définir que des probabilités. Par exemple, la température et la pression d’un gaz émergent d’une statistique reposant sur l’agitation d’une quantité de molécules. Cela ne signifie nullement que les trajectoires de ces molécules soient inconnaissables ou inexistantes, mais que leur connaissance détaillée n’est nullement nécessaire pour comprendre le phénomène émergent. La loi thermodynamique (au niveau émergent) n’existe pas à l’échelle d’une molécule ou d’un petit nombre de molécules, mais repose sur un très grand nombre de molécules. Cela ne veut pas dire qu’une seule molécule fasse n’importe quoi, n’obéisse pas à des lois, et qu’à son niveau, elle agisse au hasard. Cela signifie surtout que la loi, à une échelle, n’est pas la même qu’à l’échelon inférieur. Les lois issues des interactions collectives sont nouvelles, émergentes. Elles existent à un échelon et disparaissent à l’échelon inférieur. Il y a une pression et une température d’un gaz mais cela n’existe pas à l’échelon de la molécule du même gaz. Il y a une position de la molécule appartenant à un corps macroscopique mais pas de position de chacune des particules qui la composent. On connaît parfaitement bien cette remarque dans la société humaine. Les sociétés obéissent à des lois qui ne découlent pas directement du fonctionnement des individus. Les phénomènes économiques suivent le même type de dynamique. Les évolutions des valeurs ne sont pas la somme des évolutions individuelles. Le phénomène de l’émergence de structures collectives, de niveaux hiérarchiques, et de nouvelles lois est universel.

En physique de la matière, une loi à l’échelon macroscopique disparaît à l’échelon des particules. Par exemple, il y a des trajectoires du mouvement de la matière à notre échelle mais pas à l’échelle quantique. En effet, une trajectoire suppose que l’on puisse connaître à la fois la position et la vitesse, ce qui n’est pas possible au niveau quantique. Contrairement à ce qu’affirmaient certains physiciens quantiques, ce n’est pas une remise en cause de la réalité du monde matériel, mais un changement radical de vision. La réalité, telle qu’elle est vue à notre échelle, existe mais comme structure émergente. L’interaction d’échelle, dans ce cas, est appelée décohérence. Certains l’appellent le paradoxe du « chat de Schrödinger », rappelant l’expérience de pensée posée par ce physicien pour souligner la contradiction entre l’échelle macroscopique (celle du chat) et l’échelle microscopique (celle de l’atome radioactif qui se décompose) où déclenche, ou pas, la mort du chat. Il y a apparence de hasard à un échelon et ordre à l’échelon suivant. Il reste à interpréter cette contradiction entre hasard et nécessité, ordre à une échelle et désordre à une autre, loi mathématique qui disparaît au passage à un autre ordre. La simplicité apparente de certaines règles numériques que l’on trouve en sciences ne doit pas cacher des processus complexes, qui sont imbriqués et rétroactifs. Flux et reflux, action et réaction, matière et antimatière [66], petite et grande échelle du temps et de l’espace s’interpénètrent à l’infini dans tous les processus réels. Il en résulte des lois qui expliquent le passé mais ne prévoient pas le futur, sauf dans quelques cas particulièrement simples de progressions régulières, et seulement pour des valeurs moyennes. Lors des phases de changement brutal qui mènent non seulement à une bifurcation mais à une cascade arborescente de discontinuités, les résultats sont d’autant plus inattendus [67] qu’ils font intervenir plusieurs niveaux hiérarchiques de la réalité. Que l’avalanche soit appelée crise, irruption ou révolution, elle dépasse les capacités de deviner le futur. Les petits faits s’enchaînent, entraînant une bifurcation à grande échelle, parce qu’ils ne se contentent pas de s’additionner. Là réside de la cause de l’imprédictibilité des phénomènes. Celle de la société humaine est bien connue. Nul n’a pu prédire la suite de l’histoire des sociétés. Nul ne peut prédire la suite de l’histoire de la vie. La physique reconnaît aujourd’hui que nul ne peut connaître la suite de l’histoire de la matière. Cela ne signifie pas que le monde n’obéisse pas à des lois mais que ces lois sont non-linéaires, hiérarchiques, interactives.

En parlant d’imprédictibilité, notre propos n’est pas d’insister sur des limites, réelles ou prétendues, de nos moyens d’investigation et de compréhension des lois qui régissent le monde – contrairement au discours « relativiste » [68], éclectique, cynique, agnostique, et surtout sceptique à l’égard des idées, qui est en vogue [69]. Il s’agit ici d’examiner le mode de formation des lois naturelles et sociales et leur caractère. En sciences comme en histoire, la difficulté de prédire n’est pas due à un trop grand nombre de paramètres et d’acteurs. Ce n’est pas non plus une limite de la connaissance. La spécificité des structures conduit à une imprédictibilité fondamentale. Il s’agit d’une impossibilité de dire la suite des événements, qui provient de la nature de ces lois pas des limites de nos capacités de connaître, de nos instruments ou de nos concepts. C’est la nature qui n’est pas capable de connaître la totalité du monde qui l’entoure ni la valeur exacte des quantités. Ce n’est seulement l’homme ni ses sens, ni ses concepts, ni ses instruments. Il suffit de trois paramètres ou de trois objets interactifs pour que les lois contiennent du chaos, que l’ordre soit fondé sur le désordre et le désordre sur l’ordre. D’où l’expression, mêlant deux termes apparemment contradictoires, de « chaos déterministe ». On se souvient de la découverte de ce phénomène par le physicien Poincaré étudiant les interactions gravitationnelles de trois corps : soleil, terre et lune. La loi mathématique de la gravitation est connue. Les trois corps le sont aussi. Et pourtant, on ne peut pas prédire au long terme où se situeront ces trois corps. Ils peuvent suivre pendant longtemps des trajectoires puis, brutalement, sauter d’une trajectoire possible à une autre, le mouvement devenir complètement agité et ensuite les corps quitter complètement les trajectoires régulières. Cela ne veut nullement dire qu’ils vont cesser d’obéir à la loi de la gravitation. D’autres lois que la gravitation, toutes les lois non-linéaires, peuvent donner naissance au même phénomène. Dans tous ces phénomènes, pour avoir du chaos déterministe, il suffit de trois paramètres, comme température, pression et vent en météorologie et en convection ; comme vitesse de montée, pression et vitesse de dégazage du magma pour les éruptions volcaniques ; trois angles du mouvement pour le parcours de la lune autour de la terre se déplaçant autour du soleil, etc… Dans toutes ces situations, l’inattendu est la règle et non l’exception. Le prédictible est tout au plus fondé sur des probabilités. Le prédictible ne décrit pas des processus réels mais des moyennes. La description des phénomènes réels est beaucoup plus agitée que les lois des grands nombres. Il y a un ordre qui résulte du désordre, qui s’accommode de l’agitation, qui lui donne un sens et qui se retourne finalement au désordre. Une telle loi mène à des situations singulières dans lesquelles la suite de l’histoire est impossible à prévoir. Le « simple » exemple de deux pendules couplés ou d’un pendule amorti (qui perd de l’énergie) et entretenu (on lui fournit de l’énergie périodiquement) mène à une système dont on ne peut prédire le futur du mouvement. Il est capable d’avoir un comportement régulier avec un certain rythme, puis de sauter brutalement, sans signe avant-coureur, à une autre régularité avec un nouveau rythme. Or, ce type de situation est extrêmement fréquent, dans des domaines qui, physiquement, n’ont rien à voir. Par exemple, les cellules cardiaques, les « pace-makers » du cœur obéissent au même type de dynamique issue de l’auto-organisation des rétroactions. C’est ce que l’on appelle un nouveau paradigme, une nouvelle image universelle du mode de fonctionnement. Elle remplace l’ancienne image, linéaire, de la périodicité, de l’additivité et des structures fixes. Cela a des conséquences fondamentales sur notre conception du déterminisme qui se distingue désormais du prédictible et même du reproductible.

Contrairement à ce qui est souvent affirmé à tort, la science ne peut pas s’arrêter au prédictible. Aujourd’hui, elle est très loin de l’ancien adage : « les mêmes causes engendrent les mêmes effets ». Dans la coévolution de deux espèces, il n’y a pas une cause et un effet. Dans la relation gravitationnelle entre masses, on ne peur détacher cause et effet. Cela ne signifie pas qu’une cause peut avoir n’importe quel effet. Par contre, il est impossible, en sciences comme en histoire, de retrouver une situation dans laquelle soient réunies exactement « les mêmes causes ». De petites perturbations des causes entraînent, dans certaines situations, des bifurcations déterminantes qui modifient de façon considérable les suites de l’histoire. D’autre part, l’idée de séparer et d’opposer les causes et les effets n’est nullement un fondement conceptuel de la démarche scientifique. Cela ne veut absolument pas dire que la nature n’obéisse à aucune causalité mais que le déterminisme est très loin d’une relation linéaire et directe entre causes et effets. Les rétroactions positives et négatives se combattant, se couplant, s’organisant, constituant des structures plus ou moins durables des interactions transforment complètement le type de causalité. Le déterminisme n’est pas linéaire, ni additif, ni obéissant à une logique formelle du type ou/ou. Ou matière ou vide. Ou corpuscule ou onde. Ou ordre ou désordre. L’imprédictible qui en découle, loin de provenir d’un désordre venu de l’extérieur, est fondamental. Il provient d’une propriété essentielle et caractéristique du fonctionnement réel : l’auto-organisation, c’est-à-dire la capacité spontanée à produire de la nouveauté structurelle. En découle notamment la propriété de la nature d’évoluer vers des états transitoires d’où émerge la nouveauté structurelle, la singularité. Les prouesses de ce type réalisées par l’univers matériel sont la création des particules, des atomes, des molécules, de la vie, de l’homme, de l’intelligence et de la société. La nouveauté n’est pas apparue une fois (création du monde par un dieu), ni même six fois (chaque jour de la « création » divine), mais a eu lieu des milliards de fois, et a lieu sans cesse : invention des étoiles, des galaxies dans l’infiniment grand, de chacune des sortes de particules et de structures matérielles, des électrons, des neutrinos, des quarks dans l’infiniment petit de la matière inerte, des carapaces, des ailes, des organes, des yeux, du cerveau dans le vivant. L’invention de l’homme, de sa conscience, de son intelligence, de la société humaine n’est pas non plus le produit d’une seule création mais de milliers. Même la formation d’un seul individu humain, à partir d’un œuf fécondé, est fondée sur une multitude de créations, de sauts qualitatifs. Ensemble, explorons ces « créations » qui n’ont pas eu besoin d’un créateur puisqu’elles font partie du mécanisme naturel.

Bâtir une philosophie sur les sciences ne signifie pas revenir à l’ancien scientisme qui prétendait que la société bourgeoise était fondée sur la science et qu’elle menait au progrès social. Le but de ce texte n’est pas de développer une conception mécaniste ou réductionniste selon laquelle tout l’univers serait régi par un seul mécanisme, par un fatalisme de l’ADN, ni comme une conséquence générale de l’agitation quantique, ou encore d’une chimie qui déterminerait tout l’univers. Il ne s’agit pas non plus de nier l’importance de la conscience dans l’histoire humaine et, en particulier, dans l’action sociale. Il faut, par contre, d’appréhender l’univers dans sa dynamique, c’est-à-dire comme un seul mécanisme de transformation ayant des lois universelles malgré ses formes diverses [70]. Nous ne tenterons pas de dire que les niveaux de structures de l’univers sont identiques, aux diverses échelles où elles se manifestent, mais que leur mode de transformation/conservation l’est. L’atome n’explique pas le cerveau, pas plus que la météorologie ne dicte sa loi à la lutte des classes. Par contre, l’univers est un et existe à la fois à tous les niveaux. La séparation en ses éléments de structure, en ses niveaux a été une phase essentielle de la compréhension de l’univers, mais amène une philosophie erronée : métaphysique, réductionniste, figée, linéaire, etc… Les raisonnements rappelant que le monde est un ne sont pas des vues de l’esprit mais des éclairages passionnants. La mise en place de la structure du cerveau nous éclaire sur le mode de mise en place de la structure d’une société. Et la lutte des classes a sa propre météorologie avec ses anticyclones et ses dépressions, et parfois ses tempêtes. Tous ces phénomènes divers ont un point fondamental en commun : la manière dont une structure nouvelle a pu apparaître, la manière par laquelle elle peut se maintenir et celle qui peut la détruire, donnant naissance à une nouvelle structure. En somme, la dialectique du réel concerne au même titre des domaines aussi divers que la physique, la chimie, la biochimie, la génétique et l’histoire humaine, dans lesquels la transformation obéit à des lois universelles du changement. Ce qui va nous préoccuper n’est pas le détail, la spécificité, de chaque étude mais l’examen des caractéristiques générales d’un état qui leur est commun : la situation d’un ordre en voie de transformation structurelle, l’état de crise ou de bifurcation, en somme la révolution. Voilà une notion qui va être difficile à enfermer dans une définition formelle. La situation est à la fois elle-même et son contraire. Par exemple, il y a à la fois les éléments d’un Etat ouvrier et d’un Etat bourgeois, ou à la fois un Etat féodal et un Etat bourgeois. Il y a, à la fois, liquide et gaz. Il y a, à la fois, ordre et désordre, etc… Aucun changement, aucun mouvement n’est concevable sans saut, sans crise, sans bifurcation, sans passage ordre-désordre-ordre. Cet état transitoire de crise n’est pas un seul instant mais une période, relativement brève, qui peut être qualifiée de « révolutionnaire », parce que le système se trouve alors dans une situation qui est indispensable aux transformations brutales et qualitatives. Il est en transition entre le passé et le futur et caractérisé par le fait qu’il n’est identique ni à l’état précédent ni à l’état futur. Il n’obéit aux règles ni de l’un ni de l’autre. Cet intervalle est rapide mais pas instantané. Il est seulement bien plus rapide que le rythme du fonctionnement qu’il transforme. Dans cette phase de changement, coexistent plusieurs structures contradictoires.

Ce que les révolutionnaires appellent double pouvoir – en pleine révolution sociale le moment où la classe exploitée développe son propre pouvoir sans avoir encore renversé celui de la classe exploiteuse – est semblable à ce que les scientifiques qui étudient le vivant appellent improprement évolution. Les physiciens appellent cette phase de transformation une « transition de phase » (transitions quantiques des états microscopiques, transitions ferromagnétiques, transition d’état supraconducteur ou superfluide, condensation de Bose-Einstein [71], transition de spin d’Ising, transitions climatiques, transitions d’états macroscopiques solide-liquide-gaz, transitions vide/matière, transitions entre divers niveaux du vide, transitions de la spéciation, transitions animal/homme, etc…). Le terme de transition existe aussi en politique, mais il est employé à tort lors du passage en douceur d’un régime à un autre. Bien sûr, la phase de changement qualitatif n’est pas instantanée. Cependant, elle n’est pas graduelle. Durant « la transition », les diverses phases sont présentes – ce qu’en politique, en phase de crise révolutionnaire, on appelle la dualité de pouvoir – et l’état final n’est pas prédéterminé. Aussi étonnant que cela puisse sembler, nous montrerons qu’il s’agit bien, en physique, dans le domaine de l’homme comme sur le terrain social, de la même logique, celle de la révolution, même si elle utilise, dans ces différents cas, des éléments physiques et des organismes dissemblables. La logique est du même type. L’étude des transitions de la matière pose de multiples problèmes que l’on retrouve dans les révolutions sociales : le lien contradictoire entre agitation élémentaire et organisation, entre transformation et conservation, entre information et structuration, et les lois dialectiques du passage d’un état à un autre.

On retrouve ces mêmes modes dialectiques de transformation au sein du vivant. Les changements d’espèce – ou spéciation (par opposition aux petits changements au sein d’une espèce) – sont brutaux et qualitatifs mais ne sont pas non plus ponctuels. La physiologie humaine obéit aux transitions d’états de la conscience, les transitions de rythmologie cardiaque, les transitions du fonctionnement hormonal, etc… Des transitions ont lieu au sein de la transformation des espèces, du développement du corps vivant ou des structurations des interactions cellulaires [72]. On constate qu’existent des phases de changement. Elles se manifestent dans des périodes de crise qui ont une certaine durée, pendant lesquelles se déclenchent des avalanches de transformations et s’ouvrent de multiples possibilités. Des potentialités jusque là inhibées se révèlent ainsi. Une espèce ne donne pas naissance à une seule autre espèce, de façon linéaire et directe, mais à une transformation arborescente, dynamique des réactions biochimiques de l’espèce qui explore les multiples changements possibles ainsi que de leurs combinaisons. En effet, ces solutions, étant transitoires, peuvent se modifier, se coupler, produire d’autres nouveautés. Ces possibilités sont capables, à ce stade, de se combiner, multipliant les formes possibles du changement et dépassant l’imagination de tous les futuristes. La plupart des individus créés vont être détruits, car inaptes, mais il arrive que plusieurs d’entre eux soient retenus par la sélection et finissent même par remplacer l’espèce originale. Les « solutions » transitoires interagissent et mutent à grande vitesse. Rien d’étonnant à ce que les pensées linéaires du « changement de cause à effet » en soient encore à leur chercher des « chaînons manquants » et des « ancêtres communs ». Cette conception formelle de la causalité, suppose l’action linéaire, continue, figée, des lois aux résultats uniques, et prédictibles.

A la place de cet ancien déterminisme, on rencontre des sauts qualitatifs, des transformations irréversibles, des structures émergentes issues du désordre, des arborescences des causes et des effets, et des rétroactions à tous les niveaux. Ce processus ordre/désordre conservation/ transformation, au plus haut degré non linéaire, nécessite une pensée dialectique. Notre étude débutera par le mode particulier des transitions brutales. Nous monterons ensuite au quel point il manque une philosophie scientifique pour comprendre ces transitions de la matière, de la vie et de l’histoire, puis nous entamerons l’examen des matériaux précis des sciences, de l’histoire, de l’économie et de la politique révolutionnaire. Respectant une feuille de route au parcours aussi chaotique qu’inattendu, le voyage franchit sans cesse ces frontières sans montrer ses papiers à la douane. Bonne route !

Notes

[1] Le terme « nature » n’est pas employé ici par opposition à ce qui est propre à l’homme, ni pour représenter un monde qui aurait toujours existé. On a trop longtemps utilisé cette expression dans le sens d’un fonctionnement inchangé et éternel. Nous défendrons la conception inverse : la nature est inséparable d’une histoire avec des événements, des changements radicaux, des retournements de tendance, des révolutions. Quant à l’homme et à la société humaine, ils sont inséparables du mode de fonctionnement naturel.

[2] « L’étoile possède une masse suffisante pour que la compression gravitationnelle en son centre produise une température assez élevée pour que s’amorcent spontanément des réactions nucléaires. Cette température d’allumage atteinte, les réactions nucléaires dans le cœur produiront un flux d’énergie qui sera rayonné par la surface de l’étoile sous forme de chaleur et de lumière. L’étoile se maintient en équilibrant pression interne et gravité. » expose l’astrophysicien John Barrow dans « La grande théorie ».

[3] Emission brutale de rayonnement de haute énergie dans l’espace qui peut être liée notamment à la fin catastrophique d’une étoile super massive.

[4] L’atome saute en émettant ou absorbant un photon. La particule saute d’état en émettant ou absorbant des couples particule/antiparticule ou quark/antiquark. La lumière saute d’un état à un autre en modifiant le nombre de photons. Le neutrino saute entre ses trois états.

[5] « Le laser à gaz carbonique modulé produit une série de « crises » correspondant à un changement de régime chaotique. » écrivent Marc Lefranc et Pierre Glorieux dans « Des nœuds dans le chaos » , article tiré du dossier « Le chaos » de la revue « Pour la Science » de janvier 1995.

[6] Une étude récente de Katharine Cashman l’a montré au Mont Saint Hélène.

[7] Par exemple, dans le vide, on ne constate pas l’écoulement unidirectionnel du temps. Ainsi, le phénomène du rayonnement est-il explicable par une action du présent sur le futur mais aussi du présent sur le passé. L’astrophysicien John Barrow rappelle, dans « La grande théorie », que « Tous les champs de rayonnement obéissent à des équations admettant des solutions dites « avancées » ou « retardées ». Les solutions retardées décrivent l’apparition d’une onde après celle de sa source. La solution « avancée », par contre, décrit une onde venant du futur et absorbée par la source. » Les interactions électromagnétiques décrites par les diagrammes de Feynman font interagir dans les deux sens passé et futur. Le vide ne reconnaît pas la distinction entre les deux. C’est la matière qui a fait émerger la « flèche du temps », brisure de symétrie entre l’avant et l’après mais aussi entre espace et temps qui est un produit de l’histoire de l’Univers comme la brisure entre matière et antimatière.

[8] La somme des causes n’entraîne pas la somme des effets. Le double d’une cause ne provoque pas le double en termes d’effet. La non linéarité est, elle-même, causée par de multiples facteurs dont l’interaction d’échelle n’est qu’un d’entre eux. Le caractère relativiste de la physique en est un autre : il cause notamment la non additivité des vitesses. Ensuite, il y a le mode de formation des structures. Une structure n’est pas la somme de ses éléments. Il faut y rajouter l’énergie d’interaction. Il faut encore rajouter les rétroactions. Il en résulte un caractère exponentiel (donc non linéaire) des rétroactions positives et les interférences négatives des rétroactions négatives. Ilya Prigogine a souligné le changement fondamental dans le type de dynamique qu’entraîne la non linéarité. En termes de structures, il n’y a pas plus d’additivité. Par exemple, la molécule d’eau, « somme » d’un atome d’oxygène et de deux atomes d’hydrogène, n’a pas de propriété qui additionne celle de ces « composants ».

[9] La biologie parle de « jeu des possibles ». La physique emploie les termes de « multi-stationnarité » (par exemple Prigogine) ou de familles de solutions (Poincaré). La chimie affirme que chaque produit peut intervenir dans plusieurs réactions donnant des résultats très divers. Attention, parler de « possibles » ne signifie nullement que tout est possible et qu’on ne sait rien sur le fonctionnement de l’Univers. Cela signifie seulement que les lois ne sont pas aussi simples qu’on le pensait et que leur action n’est pas linéaire. Citons ainsi Claude Debru dans "Le possible, le réel et les sciences de la vie" : « Le concept du possible a pris récemment dans les sciences de la vie une place plus importante, en raison de réflexions nouvelles sur l’évolution biologique ainsi que du développement très important des biotechnologies. On souhaite ici explorer l’idée que les choses contingentes, celles qui pourraient être un peu différentes, sont modifiables. La contingence de l’évolution biologique a souvent été notée, et définie en des sens notoirement différents. Certains biologistes ont fait usage du conditionnel contrefactuel, en définissant la contingence par l’idée que le monde existant aurait pu ne pas être. Si la contingence est définie comme l’opposé contradictoire du nécessaire et donc vue d’une manière unilatérale comme possibilité de ne pas être plutôt que comme possibilité d’être ou de ne pas être, il devient inévitable que les critiques des philosophies nécessitaristes (en biologie comme ailleurs) insistent sur des évolutions qui ne se sont pas produites, et fassent usage du conditionnel contrefactuel dans leur démonstration de la contingence. Le risque est alors de substituer à une métaphysique nécessitariste une métaphysique opposée. D’autres explications du cours réel de l’évolution biologique (et en particulier de ses grandes « décimations ») sont pourtant scientifiquement possibles. La contingence peut être également définie, d’une manière plus réaliste, comme variation, à savoir qu’il n’y a aucune impossibilité à ce que les choses existantes soient un peu différentes. On souhaite à cet égard donner des illustrations biologiques de la proximité, souvent notée par les philosophes, entre possible et réel. Le « bricolage biotechnologique » se fonde sur l’utilisation de procédés et d’outils directement issus de l’évolution biologique. Il répète certaines des opérations du « bricolage évolutif ». Les biotechnologies les plus récentes peuvent être décrites comme une « évolution dirigée ». Les possibilités de variations sur les thèmes fondamentaux de l’évolution biologique sont encore mal évaluées, et sont sans doute beaucoup plus grandes qu’il n’avait été imaginé, ce qui permettra vraisemblablement de contourner certaines difficultés rencontrées dans la mise en œuvre, en particulier, des biotechnologies médicales. »

[10] Tous les physiciens savent qu’un électron ne se comporte pas de la même manière s’il est libre ou au sein d’une structure atomique. De même, il y a une grande différence entre une interaction entre deux molécules isolées et des interactions au sein d’une collectivité sans cesse en interaction. « Dans un gaz dilué, chaque interaction n’affectera sensiblement que les deux molécules en collision au moment de l’impact. (...) Mais dans certaines situations dites « critiques », quand un gaz change d’état pour devenir liquide, par exemple, cette hypothèse n’a plus cours et de nombreuses composantes du gaz interagissent simultanément, les effets se faisant sentir à longue portée dans le système. » explique l’astrophysicien John Barrow.

[11] Aristote explique ainsi dans « Politique » : « Il est manifeste à partir de cela que la cité fait partie des choses naturelles et que l’homme est par nature un animal politique. »

[12] Le mathématicien Régis Ferrière résume ainsi sa thèse dans un exposé de l’Université de tous les savoirs de juillet 2002 : « John Maynard Smith et son collègue Eors Szathmary, de l’Université de Budapest, propose un catalogue des transitions majeures et en développent une théorie synthétique. Transition de l’ARN à l’ADN ; transition des molécules libres de la vie aux cellules ; transition des organismes unicellulaires aux organismes pluricellulaires ; de la reproduction clonale à la reproduction sexuée ; de la vie solitaire à la vie sociale (...) L’apport de Maynard Smith et Szathmary est de montrer que les sauts en complexité observés dans l’histoire du vivant peuvent s’expliquer par l’émergence de nouveaux niveaux d’organisation auxquels s’applique la sélection naturelle, émergence qui est elle-même le résultat de le résultat de l’action de la sélection naturelle aux niveaux initiaux. »

[13] Friedrich Engels le soulignait dans « Le rôle de la violence dans l’Histoire ». L’accoucheuse de toute nouvelle société est aussi la productrice de diverses structures physiques.

[14] « On sait aujourd’hui que ces explosions stellaires sont en effet d’une ampleur qui défie l’imagination. Il s’agit de supernovae, c’est-à-dire d’explosions au cours desquelles la luminosité d’une étoile devient comparable à celle d’une galaxie toute entière » écrit Steven Weinberg dans « Les trois premières minutes de l’univers ». Cette explosion n’est rien d’autre qu’une étape de la vie de l’étoile, étape provoquée par la consommation du « carburant » de l’énergie de l’étoile. Du coup, la contradiction entre la gravitation et le rayonnement dont l’opposition était provisoirement masquée au sein de la structure (l’étoile), est brutalement déséquilibrée, et l’étoile implose, toute la matière se jetant en un temps très court sur le centre de l’étoile. De nouvelles sortes de noyaux atomiques, plus lourds, naissent de ces explosions et elles peuvent aussi produire une nouvelle étape de l’étoile, par exemple une étoile à neutrons ou un trou noir.

[15] « Par exemple, il faut en tout 13,6 électron-volts pour arracher l’électron d’un atome d’hydrogène, et c’est un événement chimique d’une violence exceptionnelle. » écrit Steven Weinberg dans « les trois premières minutes de l’univers ».

[16] Par exemple, les supernovae, qui ont une grande importance puisqu’elles sont indispensables pour former les éléments chimiques à noyau lourd dont nous sommes formés, ne se produisent qu’une fois par siècle dans une galaxie de cent milliards d’étoiles. Mais une fois par siècle, ce n’est peu qu’à l’échelle humaine.

[17] Apparition brutale au sein d’une collectivité d’une propriété globale qualitativement nouvelle qui n’existait pas chez les différents individus.

[18] Heinz von Förster a montré que de petits aimants s’organisent spontanément lorsqu’on les agite. L’astrophysicien John Barrow explique que cet ordre peut être détruit par une augmentation de température : « Au sein d’une barre métallique chauffée au dessus d’une certaine température, l’agitation thermique des atomes est suffisante pour détruire toute tendance à s’aligner et définir une direction de magnétisation privilégiée. Dans un état chaud, la barre ne possède pas de magnétisation globale. Mais quand la température de la tige diminue, l’agitation thermique perd de son intensité et est incapable de désorienter les atomes. » Barrow explique comment la tige peut évoluer vers deux états opposés d’alignement des petits aimants. C’est un exemple d’un phénomène plus général appelé la symétrie brisée dans laquelle « une fluctuation microscopique fait pencher la balance d’un côté ou de l’autre. »

[19] « On assiste à une cascade de phénomènes de transition à caractère explosif présidant à l’émergence, pour lesquels la science du non linéaire fournit un modèle universel : la bifurcation. » expose Grégoire Nicolis dans « L’énigme de l’émergence ».

[20] Il y a 540 millions d’années, une phase de changement très brève – de l’ordre de la dizaine de million d’années – a fait émerger un grand nombre de groupes de l’arbre du vivant, tous ceux qui existent aujourd’hui.

[21] Prenons un seul exemple parmi de multiples récits d’effondrement de régimes puissants débordés par les masses populaires comme par un déluge : celui de la chute du royaume des Perses, à l’époque du roi Khosraw : « Ils s’emparèrent du royaume des Perses, renversant leurs guerriers qui se glorifiaient dans l’art de la guerre. Et nous ne devons pas considérer leur venue comme un événement ordinaire (...) Comment, sans l’aide divine, des hommes nus chevauchant sans armure ni bouclier, auraient-ils pu remporter la victoire ? » (Jean Bar Penkaye dans son récit historique intitulé « Rish Mellê »).

[22] Les opprimés du Mali, jeunes, élèves, femmes et pauvres, qui, en 1991, ont renversé à mains nues le pouvoir du dictateur, le redouté Moussa Traoré, sont aujourd’hui persuadés que cette chute a sûrement été programmée par des forces largement supérieure à la leur. Le peuple algérien, qui, en octobre 1988, a menacé la dictature militaire, est convaincu aujourd’hui qu’il a été manipulé par des forces occultes, celles du pouvoir (algérien ou étranger) pour les uns, celles de dieu et de ses représentants sur terre pour les autres... Même la révolution russe de février 1917 a suscité nombre de défenseurs des diverses conceptions de la manipulation. Certains ont prétendu que les bolcheviks l’avaient programmée alors que le premier surpris était Lénine ! D’autres croient que les manipulateurs sont les impérialismes. D’autres encore croient à la main de dieu … ou du diable ! La révolution est un phénomène qui leur reste étranger. Le rôle des militants communistes révolutionnaires n’est, bien entendu, pas de provoquer des révolutions. La lutte des classes s’en charge.

[23] L’astrophysicien Jacques Paul intitulait sa conférence de mai 2006 à la Bibliothèque Nationale de France : « Violences cosmiques » !

[24] En 1930, s’appuyant sur l’étude de l’ingénieur Van der Pol, le physicien Alexandre Andronov, appliquant des conceptions de Poincaré, inventait la notion de « structurellement stable ». Les instabilités n’empêchent pas la structure de se maintenir, même si elle n’est pas vraiment fixe. Il y a des possibilités de changement mais l’ordre qualitatif est durable. C’est une stabilité globale qui se conserve malgré une instabilité locale. Ces notions vont donner naissance à la théorie du chaos déterministe. Dans « Dieu joue-t-il aux dés ? », Ian Stewart rappelle comment les physiciens Alexandre Andronov, Lev Pontryagin et Stephen Smale inventèrent cette notion universelle de « structurellement stable », « pour désigner un écoulement dont la topologie ne se modifie pas si les équations qui le décrivent subissent une modification suffisamment petite. C’est une idée tout à fait différente de celle d’un état stationnaire d’une équation donnée. C’est une solution qui est stable pour de petits changements dans les conditions initiales. Mais la stabilité structurelle est une propriété du système tout entier, et celui-ci est stable par apport à de petits changements dans tout le système d’équations. » Telle est l’origine de la notion d’un ordre global issu du désordre des interactions.

[25] Spécialiste d’auto-organisation en biologie, Stuart Kauffman écrit dans « La complexité, vertiges et promesses » : « J’ai volontairement écrit mon premier livre sur les origines de l’ordre (intitulé « Auto-organisation et sélection dans l’Evolution des espèces ») sans jamais définir l’auto-organisation. (...) J’étais beaucoup plus préoccupé de montrer des cas concrets d’auto-organisation. (...) L’autocatalyse est un cas concret d’auto-organisation. Lorsque vous augmentez la diversité moléculaire des espèces dans un système, la diversité des réactions qu’elle peut engendrer augmente plus rapidement que la diversité des espèces. (...) On peut démontrer mathématiquement qu’une transition de phase survient lorsque la diversité moléculaire augmente. Ce qui qualifie un phénomène émergent, c’est une propriété collective qui n’est présente dans aucune des molécules individuelles. Les lois qui gouvernent les systèmes émergents sont en relation avec les lois mathématiques des transition de phase survenant dans de tels systèmes, et plus généralement dans tout ce qui se passe à un niveau supérieur à celui des molécules individuelles. »

[26] Le plus souvent, dans le texte, nous abrégerons cette liste en écrivant : la lumière.

[27] Albert Einstein explique dans « L’évolution des idées en physique » : « Il fallait une imagination scientifique hardie pour réaliser pleinement que ce n’est pas le comportement des corps qui compte, mais le comportement de quelque chose qui se trouve entre eux (..) qui est essentiel pour comprendre et ordonner les événements. »

[28] Henri Atlan explique dans « La fin du tout génétique » : « Il existe des exemple non biologiques d’organisation par le bruit. Ils sont fournis par des systèmes physiques qui sont décrits par des systèmes dynamiques (...) comportant plusieurs minima locaux. Un tel système peut, à un moment, se « coincer » dans un de ces minima ; mais s’il existe une quantité optimum de bruit, en l’occurrence de température, cette agitation empêche le système de rester durablement dans cet état, elle lui permet d’en sortir et d’aller vers un autre minimum. (...) Ce modèle est utilisé par des physiciens

[29] Nous sommes habitués à considérer qu’une table plus une table égalent deux tables est le fondement des mathématiques comme de la description de la réalité. Mais la réalité est fort différente. Quand un électron s’attache à un proton, leur ensemble (l’atome d’hydrogène) n’est pas équivalent à la somme des deux particules. Par exemple, leur énergie n’est pas la somme des deux énergies ni leurs propriétés la somme des propriétés des deux particules. Quand il n’y a pas additivité des phénomènes ni proportionnalité (deux particules n’ont pas des propriétés doubles), on dira qu’il y a non linéarité. Un corps vivant n’est pas la somme des ses parties. Le système cardiovasculaire ou le système nerveux n’est pas la somme des cellules ou des organes qui le composent. Cette propriété est fondamentale car elle change profondément le type de dynamique, les relations entre ordre et désordre, les états possibles et la manière de passer des uns aux autres. Elle est liée à une dynamique discontinue, ayant plusieurs états transitoires possibles, avec des changements brutaux de l’un à l’autre, dans lesquels l’ordre hiérarchique est issu du désordre. Ordre et désordre sont complètement imbriqués. C’est là que réside la base du changement indispensable de philosophie qui est si difficile à concevoir, sans concepts absolus, sans linéarité de la causalité, sans états intermédiaires, sans prédictibilité à tous les niveaux.

[30] Dire cela peut sembler parfaitement absurde. Il ne s’agit pas de dire que la matière n’existe pas en tant que structure mais que la « chose » est un concept philosophique au même titre que la masse, la charge ou l’énergie. Il s’agit de savoir si ce concept est valide. Nous croyons bien sûr que les objets sont des évidences sensibles et qu’il n’est pas nécessaire de concevoir abstraitement, philosophiquement, leur signification. C’est une erreur. Le physicien Albert Einstein, qui ne peut être suspecté de mettre en doute la réalité de l’univers matériel, affirmait cependant dans « L’évolution des idées en physique », dans le chapitre « La physique et la réalité » : « La science n’est pas une collection de lois, un catalogue de faits non reliés entre eux. Elle est une création de l’esprit humain au moyen d’idées et de concepts librement inventés. Les théories physiques essaient de former une image de la réalité (…) Un des concepts les plus primitifs est celui d’objet. » La physique quantique a recherché des « objets » dans le monde très petit des particules et n’en a pas trouvé, du moins au sens de corps toujours présents, constitués de matière solide, compacte, qui ne disparaisse jamais. Elle a trouvé tout autre chose : un autre univers qu’est le vide quantique et des structures matérielles issues de ce vide. Mais les particules de matière ne sont pas des corps fixes qui existent continûment dans le temps et dans l’espace. La matière existe mais pas au sens où nous l’entendions autrefois, c’est-à-dire comme des « choses ».

[31] L’existence durable de la matière telle que nous la connaissons à notre échelle provient d’un phénomène qui a lieu dès qu’une grande quantité de particules durables (par opposition aux particules éphémères du vide) est assemblée. C’est le caractère irréversible du processus qui fait que le phénomène « matière » apparaisse comme stable. Cela a été démontré par les travaux de Murray Gell-Mann et James Hartle. Le phénomène de « décohérence » est le suivant : la microphysique est constituée de particules qui sont dans une situation se superposition d’états. La matière à notre échelle est une structure des interactions dans laquelle existe une information cohérente, c’est-à-dire que la superposition d’états est supprimée. Dès qu’une information cohérente est donnée à un système, la superposition est supprimée. De cette irréversibilité de la cohérence vient que les phénomènes quantiques, incertitude, intrication, superposition d’états, ne soient pas sensibles à notre échelle.

[32] La liaison chimique est une liaison forte qui coûte beaucoup d’énergie à rompre. La liaison biochimique est une liaison lâche, facile à rompre. D’où la multiplicité des changements à grande vitesse et peu coûteux en énergie.

[33] Voilà un parfait exemple que ce qui fonctionne sur le plan mathématique ne décrit pas forcément un comportement réel de l’univers.

[34] « Une autre manière de se rendre compte de l’intensité de cette interaction (forte) est le temps extrêmement court qu’elle met à se manifester : il est de l’ordre de 10-23 secondes, parfois plus faible encore. (...) On ne connaît pas dans la nature de phénomène qui soit plus pressés d’aboutir que ceux-là. » expose le physicien Etienne Klein dans « Le temps des particules ».

[35] L’expression, et même la notion, est contestable. Elle suggère une explosion fondamentale. En fait l’expansion qui est à la base de l’idée de Big bang s’accélère. Si elle provenait d’une explosion elle devrait être freinée par la gravitation. D’autre part, une explosion ferait exploser les matières alors que l’expansion ne fait qu’agrandir les espaces vides qui séparent les galaxies. Enfin, l’expansion s’avère surtout liée à la notion d’inflation. Cependant, le caractère brutal n’est pas remis en cause. L’astrophysicien John Barrow écrit ainsi dans « La grande théorie » : « Cette période d’inflation expliquerait l’expansion régulière que l’on observe actuellement. » Et il explique que la rapidité de cet épisode d’inflation donnerait une explication de cette homogénéité de l’expansion : « Si la période d’inflation est très courte, elle suffit à aplanir toutes les irrégularités présentes (...). »

[36] En physique, il y a apparemment deux sortes d’« objets » : la matière (ou fermion) et la lumière (ou boson), deux sortes distinctes qui regroupent de multiples variétés. Et pourtant, un boson disparaît en rencontrant un fermion. Si on choque deux fermions avec suffisamment d’énergie, on peut obtenir plusieurs bosons. Tout cela indique que le monde des bosons et celui des fermions ne sont pas des mondes distincts. D’autant que les fermions absorbent ou émettent des bosons. Et qu’enfin, des bosons accélérés de façon suffisamment énergétique peuvent produire des fermions ! Et on trouve effectivement une base commune aux deux : le quanta de Planck. Il y a certainement une unité matière/lumière. Et cependant matière et lumière s’opposent également par bien des aspects. Par exemple, ils obéissent à des principes démographiques inverses : grégaires pour le boson, individualiste pour le fermion. Les uns adorent se regrouper et les autres en sont incapables. Unité ne veut pas dire uniformité ni absence de contradictions internes.

[37] Attribuer la chute d’une société aux seules catastrophes naturelles revient à dire que la révolution de 1789 a été uniquement causée par les désordres climatiques de 1786, de l’été 1788 et de l’hiver 1789. Comme s’il n’avait pas fallu une révolution sociale et politique pour abattre la féodalité et la royauté.

[38] Impossible de comprendre l’existence même du nuage en le considérant comme une somme de molécules. Le nuage tomberait immédiatement sous la gravitation de chaque molécule. Impossible de comprendre la conscience collective qui émerge brutalement dans une révolution uniquement par les réflexions des individus. Impossible de comprendre la vie comme l’action individuelle des gènes.

[39] « Un atome dans un état stationnaire dispose en général d’un libre choix parmi les différentes transitions ou autres états stationnaires. » explique le physicien Niels Bohr dans « Théorie atomique et description de la nature ».

[40] Friedrich Engels expose que « La dialectique a montré en s’appuyant sur notre expérience de la nature à ce jour que les oppositions polaires en général sont déterminées par l’action mutuelle de deux pôles opposés interagissant l’un sur l’autre, que la séparation et l’opposition de ces pôles existe toujours conjointement à leur connexion mutuelle et à leur réunion, et inversement leur union existe uniquement dans la mesure de leur séparation, et leur mutuelle connexion uniquement dans celle de leur opposition. »

[41] Le physicien Max Planck exposait ainsi dans « Initiation à la physique » : « Il n’y a plus maintenant, sur le terrain scientifique, pour ainsi dire, aucun principe dont la validité n’ait été mise en doute (...). De la logique, telle que nous la voyons mise en œuvre sous la forme la plus pure, dans les mathématiques, nous ne saurions attendre aucun secours. » En logique formelle, les opposés s’annulent. En physique, les pôles opposés sont inséparables. Sans cesse, se reconstitue une nouvelle contradiction : contradiction entre électricités opposées au sein de l’atome comme contradiction permanente de la vie et de la mort au sein de la cellule. On ne peut séparer de façon figée les contraires dans l’étude du phénomène. La matière est toujours contradictoire et donc toujours en devenir.

[42] Bien des économistes raisonnent sur les forces productives comme si elles étaient d’ordinaire non contradictoires. Pourtant, leur croissance finit par entraîner leur destruction, que ce soit dans un secteur ou au plan général en cas de crise. La hausse de la productivité du travail finit par entraîner la baisse de la productivité du capital. Toute production est à la fois construction et destruction (par consommation) de forces productives. En économie comme dans d’autres domaines, les contradictions dialectiques ne sont pas des jeux de l’esprit mais touchent aux mécanismes les plus fondamentaux.

[43] L’atome apparaît neutre électriquement parce qu’il combine des particules d’électricités égales et opposées en nombre identique. Le vide apparaît neutre, ou symétrique, en termes matière et antimatière parce qu’il contient autant des deux.

[44] Le physicien Michel Cassé expose dans le « Dictionnaire de l’ignorance » la nouvelle conception de l’histoire du cosmos fondée sur des ruptures de symétrie du vide : « Chaque restructuration profonde, ou brisure de symétrie, modifie l’état du vide. Inversement, chaque modification de l’état du vide induit une brisure de symétrie. L’évolution de l’univers procède ainsi par brisures de symétrie successives qui se soldent par des « transitions de phase », lesquelles bouleversent l’apparence globale du cosmos. »

[45] Rita Carter raconte, dans « Atlas du cerveau », ces histoires du cerveau que permettent nos connaissances actuelles en neurosciences : « L’immense majorité des fonctions mentales sont totalement ou partiellement latéralisées. L’origine de cette latéralisation est encore mal comprise, mais il semble qu’une fois arrivée dans le cerveau, l’information emprunte de multiples routes parallèles, et reçoit un traitement légèrement différent selon le chemin suivi (…) Chaque hémisphère choisit les tâches conformes à son style de fonctionnement, holistique ou analytique. Cette opposition de style s’expliquerait en partie par une curieuse différence physique des hémisphères. Ceux-ci sont un mélange de substance grise et de substance blanche. La substance grise correspond aux corps centraux des cellules cérébrales (…) La substance blanche (…) est composée de denses faisceaux d’axones – les prolongements émis par les corps cellulaires et transmettant l’influx nerveux. (…) Bien qu’infime, cette différence entre hémisphère droit et gauche est importante car elle signifie que les axones du cerveau droit sont plus longs et relie donc des neurones qui, en moyenne, sont plus dispersés. (…) Cela suggère que le cerveau gauche est mieux équipé que le cerveau gauche pour activer simultanément plusieurs modules cérébraux,(…) ce qui expliquerait l’inclination de cet hémisphère à produire des concepts généraux. (…) Le cerveau droit, doté d’une trame neuronale plus dense, est en revanche mieux équipé pour effectuer des tâches complexes, minutieuses, dépendant de la coopération étroite et constante de cellules pareillement spécialisées. (…) Les décisions conscientes, si elles semblent l’œuvre d’un seul partenaire dominant, reposent en fait sur les informations recueillies par les deux hémisphères. Mais ce dialogue connaît parfois des accrocs. L’hémisphère dominant peut ignorer l’information transmise par son partenaire et prendre une décision unilatérale. Cela peut se traduire par un trouble émotionnel difficile à justifier. Inversement, l’hémisphère non dominant peut passer outre au contrôle exécutif de son partenaire (…) Si quelques millièmes de secondes suffisent au corps calleux pour transmettre une énorme quantité d’informations entre les deux hémisphères, il arrive parfois qu’une information particulièrement importante pour un hémisphère s’attarde dans l’hémisphère émetteur et ne soit que faiblement enregistré par l’hémisphère récepteur. »

[46] La transformation du contenu est nécessaire à la conservation de structure globale. La transformation de structure est nécessaire à la conservation des éléments. C’est la conservation qui produit la révolution.

[47] Au sens de l’interaction entre des phénomènes n’ayant pas de lien de causalité linéaire et directe, bien que ces phénomènes soient déterministes. La tuile qui tombe sur le passant est un exemple simple d’interaction entre deux phénomènes déterministes. Il n’existe pas de causalité entre la chute de la tuile et le passage du piéton, … s’il n’y a pas d’action malveillante. C’est en ce sens seulement que nous parlons de hasard dans ce texte. Cela n’a rien à voir avec un indéterminisme fondamental.

[48] « La civilisation la plus ancienne de Méso-Amérique – celle des Olmèques – est de 1000 ans plus ancienne que la plus ancienne des civilisations des Aztèques, celle dont la capitale (était) Tenochtitlan (...) La phase la plus ancienne est celle des Olmèques, qui s’est développée dans la plaine côtière du golfe du Mexique et qui débuta en 1500 avant JC. » explique Norman Bancroft Hunt dans l’« Atlas historique de la Méso-Amérique ».

[49] Olmèques (1500 av JC – 400 av JC), Mayas (1000 av JC – 900 ap JC), Zatopèques (500 avant JC – 900 ap JC), Teotihuacan (de JC à 725 ap JC), Toltèques (950 ap JC – 1168 ap JC), Aztèques (1400-1500 ap JC).

[50] Ce n’est pas particulier aux villes de ce continent. La disparition de villes, sans que des guerres ou d’autres motifs clairs la justifie ou l’explique, est un phénomène qui s’est produit dans toutes les régions qui avaient connu l’émergence de la civilisation. On retrouve par exemple des textes où des scribes se lamentent de cette fin, à Sumer pour la ville de Nippur. Le fameux texte « La lamentation sur la destruction de Nippur » cité par Samuel Kramer dans « L’Histoire commence à Sumer » pleure sur cette disparition. Kramer écrit : « Cette ville, Nippur a été la proie de la désolation et ses habitants ont été dispersés comme un troupeau de vaches en folie. (...) Pourquoi ces villes détruites, ces familles abandonnées, et cela d’une telle façon que la raison se perd et que l’entendement se brouille ? » Bien sûr, l’écrivain de l’époque répond que les dieux se sont détournés de la ville et que c’est de là que réside la raison de sa chute (mythologie sumérienne de la disparition de la civilisation) ainsi que l’espoir dans sa remise en place. Mais cet événement qui semble irrationnel n’est rien d’autre que l’irruption révolutionnaire des masses.

[51] Imaginez que, d’un seul coup, la population urbaine abandonne non seulement une ville comme New York ou New Delhi, mais toutes les grandes villes de la civilisation capitaliste. Quelle raison pourrait vous amener un tel cataclysme social ? Un tremblement de terre ? Un problème climatique ? Et si, comme pour la civilisation de l’Indus, c’était tout simplement 1052 villes qui avaient été abandonnées ? Et cela alors qu’aucune guerre ne semble s’être produite…. C’est le même cas en ce qui concerne les anciennes villes mésoaméricaines : les capitales olmèques furent ainsi brutalement abandonnées, San Lorenzo en -900 avant JC et La Venta en -400 avant JC. Là encore aucune guerre avec des peuples voisins. A chaque fois, la disparition des villes signifie la mort de la civilisation. Cela signifie que des milliers de civilisations ont disparu corps et biens. Reconnaissons qu’il y a un problème d’interprétation des anciennes civilisations. De leur mort comme de leur naissance. En fait de la discontinuité qu’ils représentent. Car l’apparition des villes et de la civilisation a été tout aussi brutale que leur disparition. On peut lire, par exemple, dans l’« Atlas historique de la Méso-Amérique » de Norman Bancroft Hunt : « Le centre cérémoniel de Teotihuacàn semble avoir été planifié et construit en une vaste et unique opération aux environs de 300 après JC. »

[52] Léon Rosenfeld expliquait ainsi dans « Louis de Broglie, physicien penseur » : « Probabilité ne veut pas dire hasard sans règle mais juste l’inverse : ce qu’il y a de règle dans le hasard. Une loi statistique est avant tout une loi, l’expression d’une régularité, un instrument de prévision. »

[53] Le caractère probabiliste de tous les phénomènes concernant des particules individuelles, phénomènes dits quantiques, et le problème que cela cause pour la compréhension du déterminisme est clairement posé par le physicien Franco Selleri dans « Le grand débat de la théorie quantique » : « Les neutrons sont des particules instables et finissent par se désintégrer en proton + électron + antineutrino au bout d’un temps correspondant à leur vie moyenne. Celle-ci est d’environ mille secondes (...) des neutrinos peuvent vivre beaucoup moins (disons cent secondes) ou beaucoup plus (disons trois mille secondes) que leur vie moyenne de trois mille secondes. Le problème se pose très naturellement de comprendre les causes qui déterminent les différentes vies individuelles dans les différents systèmes instables. » Franco Selleri explique que ces variations peuvent notamment s’expliquer par « des fluctuations du vide dans de petites régions entourant la particule ». On ne dispose par contre d’aucune description de l’objet neutron ou de l’objet particule qui explique ces vies de durées diverses et cette durée moyenne. Mais nous verrons que la physique quantique va plus loin et remet carrément en question que la particule soit un objet individuel : « En théorie quantique, tous les concepts classiques, une fois appliqués à l’atome, sont aussi bien ou aussi mal définis que « la « température de l’atome. (...) Le concept d’existence de l’électron dans l’espace et le temps conduit à un paradoxe. » D’où la nécessité de définir la particule comme une structure émergente issue des interactions du vide et non comme une chose préexistante et fixe.

[54] Henri Atlan corrigeait ainsi la notion de « programme » du vivant d’une manière très incisive : « Il s’agit d’un programme qui a besoin des produits de sa lecture et de son exécution pour pouvoir être lu et exécuté. »

[55] On croyait autrefois que l’ARN était seulement « messager » servant à copier des bouts d’ADN à l’identique. En fait, l’ARN rétroagit sur le produit de mille manières. Par exemple, en 2006, Craig Mello et Andrew Fire ont obtenu le prix Nobel de médecine pour avoir trouvé le mécanisme par lequel l’ARN contrôle activement le résultat de l’expression des gènes, appelé interférence à ARN.

[56] Le physicien Michel Spiro explique dans son article pour « Les dossiers de La Recherche » de juillet 2006 : « La masse des particules ne serait pas une propriété intrinsèque des particules elles-mêmes : elle serait liée à la manière dont celles-ci interagissent avec la structure quantique du vide. »

[57] « Les astrophysiciens pensent que l’Univers pourrait être né d’une fluctuation d’espace temps du vide, ce vide n’étant pas le néant mais un chaos rempli d’énergie virtuelle. » explique l’astrophysicien André Brahic dans « Sciences de la terre et de l’univers ». « Aussi (le vide) représente-t-il l’entité la plus fondamentale de la physique, puisqu’il peut exister indépendamment des particules réelles, les contient toutes potentiellement, leur donne naissance, masse et distinction et les relie entre elles. Ayant préexisté à la lumière, il fait figure d’être physique primordial » précisent les physiciens Ilya Prigogine et Nicolis dans « A la recherche du complexe ».

[58] « La création (et l’absorption) d’une particule intermédiaire est un processus qui viole la conservation de l’énergie. (...) C’est en ce sens que l’on qualifie les particules échangées de virtuelles. (...) Les inégalités d’Heisenberg autorisent en effet une violation de la conservation de l’énergie si celle-ci est limitée dans le temps. » explique Françoise Balibar dans le « Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences » et rajoute que les particules virtuelles, ces quanta fugitifs du vide, sont tout aussi réelles que les particules mais un peu plus fugitives : d’une durée de vie plus courte. Toute particule réelle est entourée d’un nuage de particules virtuelles ou nuage de polarisation. La particule dite réelle n’existe pas vraiment. Elle n’est qu’une propriété qui saute sans cesse d’une particule virtuelle à une autre, propriété portée par une particule d’interaction spécifique appelée boson de Higgs..

[59] Dans le « Dictionnaire de l’ignorance », le physicien Michel Cassé rapporte que « Les particules furtives qui émergent du vide et s’y précipitent aussitôt relient entre elles les particules stables et durables de la matière, dites particules réelles (quarks et leptons). »

[60] Chaque particule possède son anti-particule qui possède des charges égales et opposées (charge électrique mais aussi charge de « couleur », de « saveur », d’ « étrangeté », etc…).

[61] La particule est entourée d’un nuage de particules virtuelles (fugitives, qui apparaissent et disparaissent). Les particules virtuelles de nuages de particules du « virtuel de virtuel », et ainsi de suite. « Au centre la nuée du virtuel est encore un virtuel, d’ordre plus élevé. Et ces électrons et positons doublement virtuels s’entourent eux-mêmes de leur propre nuage de corpuscules virtuels, et cela ad infinitum » explique Cassé dans « Du vide et de la création ».

[62] Une rétroaction a lieu quand le produit d’une réaction intervient à nouveau pour favoriser la reprise de cette réaction (rétroaction positive) ou pour la bloquer (rétroaction négative). Dans une cascade d’interactions, il n’y a plus d’un côté la cause et de l’autre l’effet. Les anciennes notions de sens unique de la causalité et de caractère linéaire de la notion « action puis réaction » disparaissent.

[63] La catalyse est une réaction dans laquelle une substance, le catalyseur, favorise la réaction qui la synthétise. L’autocatalyse suppose qu’une substance favorise sa propre formation. C’est ce que l’on appelle un feedback positif. La vie suppose quantité de telles boucles de rétroaction. Si cette autocatalyse donne une illusion de continuité et de linéarité, dès que l’on analyse les processus qui la produisent, on constate qu’ils sont fondés sur des chocs brutaux du type fixation d’une molécule ou rupture d’une liaison chimique, c’est-à-dire arrachage d’électrons, en somme des ruptures. D’autre part, ils ne peuvent fonctionner que contraints par des rétroactions négatives qui l’activent ou l’inhibent. L’activation n’est pas directe : elle est une négation de la négation. Le matériel génétique est autocatalytque mais, en temps normal, il est inhibé. Sans choc, attachement de molécule, il ne peut être activé.

[64] Par exemple, une espèce animale change brusquement de mode d’alimentation.

[65] Le physicien Bernard Derida explique la nature de la physique statistique dans « La complexité, vertiges et promesses » : « L’objet de la physique statistique est la compréhension des comportements de systèmes constitués d’un grand nombre d’objets en interaction. Elle a eu son origine dans les travaux de Clausius, Maxwell et Boltzmann sur la théorie cinétique des gaz, dont le but était de comprendre les propriétés d’un fluide à partir des lois de collision des atomes qui constituent ce fluide. Une telle démarche, qui consiste à essayer de prédire les comportements à grande échelle à partir des interactions élémentaires, peut être envisagé dans beaucoup d’autres domaines. (...) Depuis un siècle, la mécanique statistique s’emploie (...) à relier l’échelle microscopique (atomique) à l’échelle macroscopique (celle du monde qui nous est familier). (...) Parfois, des modifications très légères des interactions à l’échelle microscopique conduisent à des changements « catastrophiques », c’est-à-dire à des changements qualitatifs à l’échelle macroscopique. On appelle ces changements qualitatifs des « transitions de phases ». (...) On trouve d’autres exemples de transitions de phase dans l’étude des systèmes dits ferromagnétiques. Les petits aimants portés par les particules ont tendance, pour minimiser leur énergie, à s’orienter tous de manière parallèle. A haute température, l’agitation thermique est suffisante pour agiter ces petits aimants (...) Le plus souvent les transitions de phase résultent d’un effet collectif. (...) Dans certains cas, cette simple règle suffit à ce qu’une opinion collective émerge (...). Cet effet collectif, ou coopératif, est tout à fait semblable à ce qui se passe pour les petits aimants microscopiques qui décident de s’orienter dans une même direction. »

[66] A chaque particule de matière correspond une particule d’antimatière qui a une charge égale et opposée. L’électron a pour antimatière le positon. Le proton a pour antimatière l’antiproton. C’est le physicien Dirac qui a mis en valeur l’existence de l’antimatière en démontrant que, si elle n’existait pas, la particule se serait désintégrée en une microseconde. Généralement, l’antimatière ne peut être observée dans notre univers matériel parce que matière et antimatière se couplent en se transformant en énergie. L’antimatière apparaît dans des temps très courts. Sans elle, notre monde serait impossible. La lumière, par exemple, n’existe pas sans couplage de matière et d’antimatière (fugitives). Toutes les interactions sont fondées sur un couplage de matière et d’antimatière virtuelles. C’est ainsi que chaque interaction se décompose en contraires qui se couplent à nouveau un instant plus tard. Dans notre monde, l’antimatière ne dure pas longtemps mais elle existe, est sans cesse reproduite et est indispensable au monde où nous vivons. La domination de la matière n’est donc pas une disparition définitive et absolue de son contraire mais une symétrie brisée, ce qui est fondamentalement différent. La contradiction de l’antimatière est donc masquée, ce qui explique qu’on ait mis si longtemps pour la mettre en évidence. C’est une remarque qui est générale aux symétries brisées. La contradiction n’y apparaît pas de manière évidente.

[67] Dans « La complexité, vertiges et promesses », le physicien-chimiste Ilya Prigogine expose que « Loin de l’équilibre, on observe une très grande variété de situations et une succession de bifurcations qui donnent à la matière un aspect historique. (...) Les lois deviennent probabilistes parce qu’aux bifurcations, vous ne pouvez pas savoir ce qui va se passer. »

[68] Cette conception philosophique n’a rien à voir avec la théorie de la Relativité d’Einstein. Le relativisme est un éclectisme qui affirme qu’aucune idée n’a de valeur en soi et que « tout est relatif ». La relativité cherche, au contraire, ce qui est réel, c’est-à-dire ce qui ne dépend pas des manières de voir, ce qui est « absolu », indépendant du système d’observation.

[69] Plus que jamais la science peut espérer pénétrer le fonctionnement de l’univers. Pourtant, un courant idéologique très fort défend un mélange d’empirisme logique, d’indéterminisme et d’agnosticisme, c’est-à-dire en clair, la somme de trois renoncements : renoncement à toute réalité objective (à l’existence du réel en dehors de l’expérience de l’homme), renoncement à la connaissance au travers d’une description intuitive de la nature (pas d’autre image que des formalismes logiques et mathématiques) et à toute description des processus physiques concrets). Le scepticisme est le courant dominant parmi les auteurs qui dissertent à perte de vue sur les limites (prétendues absolues) de l’homme, de la société et des connaissances. Et, pour couronner le tout, renoncement à toute capacité de l’homme de philosopher sur le monde, ce qui revient à laisser le champ libre aux croyances, aux irrationalismes et aux immatérialismes. Il y a un lien entre le refus d’assumer la philosophie issue de la science moderne et un autre renoncement, celui consistant à renoncer de rendre rationnel le fonctionnement social, le renoncement à transformer la structure politique et sociale. La crainte du changement social est, pour chaque société et bien sûr d’abord pour sa classe dirigeante, la base rationnelle du refus de faire évoluer sa philosophie sur le monde.

[70] Par exemple, le mathématicien René Thom remarque que « les situations dynamiques qui régissant l’évolution des phénomènes naturels sont fondamentalement les mêmes que celles qui régissent l’évolution de l’homme et des sociétés. » (dans « Stabilité structurelle et morphogenèse »)

[71] « Le rassemblement d’un grand nombre de bosons sur une même onde cohérente peut constituer un phénomène brutal qui se produit soudainement, au dessus d’un certain seuil de température (généralement très bas), qui s’appelle (...) la « condensation de Bose ». (...) Cette condensation appartient à la classe des transitions de phase parmi lesquels on peut citer des exemples courants de transitions qui peuvent se produire à des températures ordinaires, comme la solidification d’un liquide, ou la condensation d’une vapeur. » exposent les physiciens Georges Lochak, Simon Diner et Daniel Farge dans « L’objet quantique ».

[72] Le « Dictionnaire de philosophie et histoire des sciences », ouvrage collectif dirigé par Dominique Lecourt, expose ainsi que « Indépendamment du contenu moléculaire et des séquences intervenantes, les réactions cellulaires tendent donc à être décrites de plus en plus dans le langage des communications, comme résultant de signaux entre les cellules, constitués par la diffusion de molécules dans le milieu ambiant et la réception par des sites moléculaires appropriés, où les structures spatiales autant que le détail moléculaire du « design » joue un rôle. »

14 Messages de forum

  • Le physicien Max Planck
    dans « Initiation à la physique »

    « Il faut préciser le sens du mot mutation quand on l’emploie en histoire. Le terme est emprunté à la biologie où il désigne la transformation d’un être ou d’une espèce dont les historiens retiennent l’impossibilité d’un retour en arrière. Il s’agit donc d’un phénomène plus radical qu’une révolution (...) Les phénomènes naturels fluctuent : ils varient d’un cas à l’autre et ils peuvent prendre un cours inédit sous l’effet de causes apparemment infimes. »

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  • Voyage au pays des révolutions
    Que diriez-vous de vous embarquer pour un parcours philosophique dans le monde du changement radical ? Voilà une balade qui n’aura rien d’ennuyeux ni de monotone, si le narrateur parvient à rapporter toute la variété de ses paysages. Notre cheminement traversera en tous sens le territoire des sciences, de l’histoire, de l’économie et de la politique. Ne vous inquiétez pas si vous n’avez pas de bagage dans ces domaines : il n’existe pas de prêt à penser pour ce type de d’itinéraire. Le trajet n’est pas plus tranquille qu’une sortie en mer sur des flots déchaînés. On s’y promène sur un plateau à l’allure tranquille et, d’un seul coup, on dégringole au fond des précipices les plus impressionnants. On s’allonge sur une paisible prairie herbagée, et on est brutalement au centre d’un volcan en éruption. Une montagne comme les Andes, qui semble inchangée depuis des temps immémoriaux, s’élève insensiblement sous nos pas du fait des mouvements brusques de l’écorce terrestre. Le sol, apparemment immobile, devient brutalement instable, et bouge par à-coups, par tremblements de terre. Un océan apparemment calme est soudain soulevé par un tsunami causé par un redressement d’une plaque continentale bloquée par sa voisine, provoquant en quelques secondes, un choc équivalent à l’énergie de 500 mégatonnes de TNT, soit l’équivalent de 30.000 bombes d’Hiroshima, et soulevant 30 kilomètres cube d’eau. Dans les profondeurs de ces océans, l’écorce est loin d’être calme. On trouve sous les eaux les trois quarts des volcans de la planète et les éruptions les plus violentes ont lieu sous des tonnes d’eau. Certaines dorsales, ces chaînes de montagne enfouies dans les océans, subissant plusieurs dizaines de milliers de tremblements de terre par an. En arrivant brutalement en surface, le magma provoque des effets cataclysmiques. Dans les profondeurs se développent de grandes bulles de gaz, qui parviennent brutalement en surface. Une île volcanique peut apparaître ou disparaître brutalement au milieu d’un océan. Une pente de neige éclatante de soleil s’emballe et se transforme, suite à une action infime, en un mouvement de dévastation déchaîné, détruisant tout sur son passage.

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  • [1] Le terme « nature » n’est pas employé ici par opposition à ce qui est propre à l’homme, ni pour représenter un monde qui aurait toujours existé. On a trop longtemps utilisé cette expression dans le sens d’un fonctionnement inchangé et éternel. Nous défendrons la conception inverse : la nature est inséparable d’une histoire avec des événements, des changements radicaux, des retournements de tendance, des révolutions. Quant à l’homme et à la société humaine, ils sont inséparables du mode de fonctionnement naturel.

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  • Même dans le calme d’une nuit d’été, nous sommes traversés par les échos électromagnétiques du big bang, du rayonnement thermique de l’Univers, des collisions de galaxies et d’étoiles, des explosions de supernovae, des éruptions solaires, des tremblement sde terre, des explosions de noyaux radioactifs, des sauts quantiques à petite échelle et des multiples particules virtuelles qui s’échangent à grande vitesse au sein du vide quantique. Tous ces événements sont discontinus, et, à leur échelle, brutaux et même dramatiques. Ils sont le produit de changements qualitatifs, de transitions de phase et de sauts. Nous vivons au sein des révolutions de la matière comme au sein des révolutions sociales, politiques et économiques.

    Robert Paris

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  • Le tranquille soleil est fondé sur des explosions de grande ampleur :

    voir la video

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  • Embarquez vous pour un voyage au pays des révolutions

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  • Une quantité de petites discontinuités en tous sens deviennent brutalement cohérentes, entrent en résonance, et produisent une discontinuité à grande échelle. La résonance, qui fonde un très grand nombre de phénomènes d’interaction, est reliée aux corrélations, inattendues, des rythmes des phénomènes d’avantage qu’à leurs attributs physiques. C’est ainsi que sont reliés le photon lumineux et la matière (atome ou particule), la matière et le vide, le corps et le cerveau, les réseaux neuronaux et les événements mentaux. Les

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  • C’est une vérité absolue que nous serons condamnés à périr si la révolution n’éclate pas en Allemagne. »
    Lénine
    Le 7 mars 1917, au 7e congrès du Parti bolchevik

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  • Nous ne sommes rien ! Soyons tout !!!

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  • Nous ne sommes rien ! Soyons tout !!!
    ..On trouve sous les eaux les trois quarts des volcans de la planète et les éruptions les plus violentes ont lieu sous des tonnes d’eau. Certaines

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  • Bonjour,
    nous souhaiterions prendre contact pour discuter avec vous de votre travail de défense du marxisme, notamment dans le domaine de la science.
    Notre site www.robingoodfellow.info se consacre à la défense et continuité du marxisme révolutionnaire.
    Salutations communistes
    RG
    robin.goodfellow@robingoodfellow.info

    PS. Nous utilisons le blog, car nous n’avons pas trouvé d’adresse de contact sur le site

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  • L’astrophysicien André Brahic, récemment décédé, raconte dans « La plus belle histoire de la terre » toute la violence contenue dans cet apparence de tranquillité et de stabilité qui amenait les peuples de l’Antiquité à considérer le ciel comme ce qui est fixe : « Nous levons le nez de temps à autre pour contempler un ciel provisoire que nous croyons immuable ! Que de violence, d’astres explosés, d’énergies phénoménales dépensées (...) L’univers semble immuable, alors qu’il est extrêmement violent et agité. De gigantesques bouffées de gaz sont expulsées lors d’éruptions colossales, des étoiles explosent, des astres entrent en collision, des galaxies se heurtent. Ainsi, la Voie Lactée est en train d’avaler le Grand Nuage de Magellan (...). »

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