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Bordiga contre la philosophie

mardi 9 janvier 2018, par Robert Paris

Avertissement : nous ne partageons nullement le point de vue du texte suivant de Bordiga mais nous estimons nécessaire de le discuter…

Bordiga contre la philosophie

« L’Avanguardia », n° 280 du 13/04/1913

« Le problème de la recherche des bases théoriques du socialisme passionne actuellement non seulement ceux qui étudient les phénomènes sociaux mais aussi nombre de militants de notre parti et des autres, de sorte qu’en traiter n’est pas œuvre de vaine académisme mais répond désormais à une nécessité de notre action et de notre propagande.

D’autant plus qu’au lieu de suivre nos contradicteurs bourgeois dans le champ nébuleux de l’abstraction nous cherchons à simplifier et consolider les vérités élémentaires qui constituent le noyau de la pensée socialiste, et à réaffirmer, pour nous et nos camarades, cette conscience et cette « orientation » théorique qui est nécessaire pour donner une direction ordonnée à notre action et savoir la défendre des attaques de l’adversaire.

La pensée des socialistes est trop envahie de mille formes d’opinions et de sophismes bourgeois pour qu’il ne soit pas indispensable d’en discuter entre nous pour l’améliorer, la clarifier et la purifier toujours plus, tout en n’ayant pas l’intention de l’enfermer sous une forme scolastique de quelques vérités universelles, ce qui serait un catéchisme insuffisant pour les militants socialistes ; et d’autre part sans accabler sous l’encombrement d’une préparation théorique pédantesque la nécessité immédiate de l’action qui se manifeste dans la jeunesse militante socialiste.

Ce qu’il faut ce n’est pas tellement une analyse profondément détaillée de l’histoire des sociétés humaines, des défauts de son organisation présente et de la manière dont on arrivera à la transformer, mais au moins une vue générale qui permette à nos propagandistes de répondre aux éventuels contradicteurs et de ne pas tomber dans les trappes que ceux ci peuvent leur tendre. Rappelons-nous toujours que nous ne devons pas être des philosophes mais des hommes d’action et que nos raisonnements ne doivent pas abandonner le terrain de la politique pour suivre les charlatans de la bourgeoisie dans leurs acrobaties philosophiques destinées en général à vendre des mensonges sous l’apparence de vérités incompréhensibles.

On ne doit pas croire que le déferlement des polémiques de tendance est une conséquence de la manie de discuter de quelques intellectuels socialistes. La divergence est plus profonde et existe, même si c’est de manière moins précise ou moins visible, dans toute la vie prolétarienne et dans la vie réelle de l’organisation. Le prolétariat est encore à la recherche de son programme et ne le trouvera définitivement qu’après une longue série de luttes et d’inévitables erreurs commises dans l’action. Ceux qui ont peur des tendances et se qualifient de socialiste sans « adjectif » sont des gens qui ne comprennent rien ou qui veulent éviter des ennuis. L’adjectif est pourtant nécessaire, ne serait-ce que pour se distinguer de certains « socialistes » qui pullulent et qui prétendent mettre le socialisme en accord, par exemple, avec la religion ou le monarchisme. Et la discussion sur les méthodes d’action ne peut se réaliser s’il n’existe pas un guide de la pensée tiré, bien entendu, de l’examen passionné des faits. Mais il existe - selon nous – une manière erronée de satisfaire à ce besoin d’« orientation théorique ». Et c’est celle de ceux qui veulent prendre la question d’un point de vue trop « philosophique », cherchant la place du socialisme dans le champ de la pensée philosophique bourgeoise et de ses différentes écoles, acceptant certaines discussions abstraites qui ne servent qu’à perdre du temps et s’éloignent de la mentalité ouvrière.

Parce que nombreux sont ceux qui retiennent que la « philosophie » n’est ni socialiste ni bourgeoise, ni d’aucun parti, mais est quelque chose en dehors et au-delà de la vie sociale et politique, un terrain sur lequel tout le monde peut se rencontrer et raisonner. Et qui cherchent sur ce terrain la justification théorique du socialisme et des aspirations de classe du prolétariat. La pensée bourgeoise moderne est entièrement orientée vers l’idéalisme et représente une réaction contre l’athéisme que professait la bourgeoisie sortie de la Révolution française, et contre le matérialisme au nom duquel le prolétariat se prépare à la nouvelle révolution qui devra changer l’organisation économique de la société bourgeoise. Les différents néo-idéalismes se répandent et nous étouffent de toutes parts : nous voyons resurgir le rationalisme et même le christianisme dans certaines formes philosophiques que sans doutes Voltaire et Diderot croyaient, il y a plus de cent ans, dépassés pour toujours. Cet idéalisme s’acharne particulièrement sur les théories matérialistes les plus modernes qui, qu’on le veuille ou non, ont formé la base de la pensée socialiste. Nous croyons que c’est une erreur de se laisser porter par ce courant idéaliste et de permettre qu’il se reflète sur notre pensée de militants socialistes. Précisément parce que nous nions que soit nécessaire pour l’opinion socialiste la reconnaissance des philosophes selon les théories à la mode du monde intellectuel.

Et parce que nous ne croyons pas dans la philosophie, dans la mesure ou nous sommes convaincus qu’il n’a aucune influence sur les événements et sur le cours de l’histoire humaine, et que si il en a une, c’est une influence indirecte et négative contre laquelle nous devons lutter.

La pensée marxiste, dont l’importance, y compris actuelle, ne peut être d’aucun point de vue mise en doute, avait déjà dépassé la philosophie et développé la critique la plus complète de l’idéalisme. Le marxisme porte le socialisme sur le terrain scientifique. Nous parlerons une autre fois de ceci. Mais nous voulons relever ici que la pensée socialiste s’était mise avec Marx hors du terrain philosophique et donc à l’abris de toute critique philosophique. Le matérialisme historique posait à la base de toutes les manifestations intellectuelles de la société humaine les conditions matérielles de la production.

Les progrès de l’humanité sont un effet du développement toujours supérieur des moyens de production et d’échange dont dérivent toute l’évolution des institutions politiques et juridiques ainsi que les manifestations de la pensée humaine. Sans nier l’importance ni l’existence de ces phénomènes d’ordre complexe, le marxisme met en lumière le rapport de causalité qui fait dériver des faits économiques transportés dans la science économique l’origine des sciences sociales. Le matérialisme de Marx n’exclut néanmoins pas – comme nombreux le croient par erreur – que ces phénomènes dérivés puissent agir sur l’organisation économique de la société, et ne détruit pas la valeur de la pensée et du sentiment humain. Il y voit seulement un produit du cerveau et donc du corps humain, un ordre de phénomènes qui suit les phénomènes économiques et dont il ne peut être séparé. L’idéalisme sous toutes ses formes prétend inverser ce phénomène et pose à la base de tous les faits historiques et humains la mystérieuse action de l’idée dans le cerveau des hommes, admettant que cette Idée préexiste d’une manière ou d’une autre aux choses et aux faits du monde réel. Cet idéalisme philosophique prétend être l’expression d’un « besoin de l’esprit humain »…

Mais nous ne pouvons pas les suivre plus loin sur ce terrain sans entrer dans des discussions oiseuses. Nous observons avec Marx que chaque époque a eu la « philosophie » qui convenait à la classe dominante. La philosophie, du rôle de moteur de l’histoire humaine, est réduite à celui moins honorable de flagorneur des classes au pouvoir, but qu’elle se partage avec les religions de toute nature. C’est de ce point de vue que nous observons et critiquons le retour actuel de la philosophie officielle vers des fantaisies idéalistes. La classe bourgeoise s’est rendu compte que, lors de sa période révolutionnaire, elle avait abattu trop rapidement les idoles et les autels de toute nature. La philosophie rationaliste et le programme d’égalité et de liberté avec lesquels la bourgeoisie a fait son entrée dans l’histoire ne tardèrent pas à s’opposer violemment aux lois de développement de l’économie capitaliste, qui créait ses nouveaux esclaves sous la forme des travailleurs salariés, après avoir proclamé en théorie la libération de l’humanité. Pour justifier cet état de choses la bourgeoisie a dû battre en arrière et reconnaître qu’il ne pouvait pas y avoir de domination de classe qui renonce, pour se légitimer, à la mystérieuse intervention d’une religion, même évoluée ; et la bourgeoisie, face à l’action et à la pensée impitoyablement destructrice du prolétariat, est redevenue « idéaliste ».

Nous, socialistes, ne pouvons être idéalistes au sens théorique de ce mot. Nous devons avoir le courage d’affronter le problème social dans sa véritable essence économique et réelle, découvrant les profondes contradictions qui se cachent dans les mécanismes de l’économie présente. C’est dans ce sens, totalement réaliste, que le socialisme est et doit être matérialiste, quoique disent les professeurs de philosophie et les amoureux de certaines simagrées intellectuelles de la bourgeoisie, de la mort de ce matérialisme. Il existe une contradiction profonde entre socialisme et idéalisme. La thèse idéaliste, en tant qu’elle met à la base des actions humaines un concept abstrait, une force mystérieuse qui, qu’on le veuille ou non, échappe à la critique de l’esprit humain, reconnaît le concept de la « révélation », c’est-à-dire l’existence d’un individu ou d’une minorité privilégiée moralement, qui communique à l’humanité la volonté de cette force mystérieuse, « supérieure », et, quand c’est nécessaire, l’impose. Ce sont les assemblées d’augures des païens, les prophètes hébreux, les apôtres chrétiens, les prophètes mahométans et aussi les modernes écoles philosophico-politique, toute prédication idéaliste ayant ses prêtres. Tout idéalisme divise la société en deux classes, la minorité qui donne la norme et la masse qui doit la subir sans discuter. La conception idéaliste exclut la liberté de pensée…

Ces diverses conceptions religieuses et philosophiques, qui prétendent être inspirées par les besoins réels et moraux de tous les hommes, étant en vérité le fait d’une minorité, finissent par refléter les intérêts immédiats, économiques, de cette minorité. Le « besoin supérieur de l’esprit humain » se transforme ainsi en avidité insatiable de toutes les castes de prêtres de tout genre qui au cours de l’histoire humaine ont toujours appuyé les dominateurs et les tyrans.

On ne peut exclure qu’un programme idéaliste ou religieux puisse être la plate-forme d’une révolution. Nous pouvons aussi reconnaître que, par exemple, le christianisme reflétait les besoins réels d’une grande masse d’opprimés et d’exploités.

Mais ces revendications, quand elles sont poursuivies à travers un programme idéaliste et donc sous la direction autoritaire des « révélateurs » de la nouvelle vérité, préparent fatalement la transformation des libérateurs d’aujourd’hui en tyrans de demain. C’est ce qui advint pour l’église romaine et pour toutes les autres confessions « révélées ».

Le programme socialiste, le programme révolutionnaire de la classe prolétarienne, ne peut et ne doit être un programme idéaliste. Nous n’avons pas besoin d’inscrire dans celui ci des paroles abstraites qui ne signifient rien et n’ont jusqu’à présent signifié qu’une sanguinaire ironie : Justice, Liberté, Egalité… La révolution socialiste s’accomplit de manière consciente et n’a pas besoin de masquer son programme par des formules abstraites. Le problème de la Rédemption sociale est affronté pour la première fois en termes réels, la solution ne descend pas du ciel ou des élucubrations des philosophes, mais elle est recherchée pour la première fois sur les bases logiques de l’organisation sociale, les conditions économiques de la production et de l’échange. Nous avons un programme de fait : l’abolition de la propriété privée et du régime du salariat.

Ceci ne veut pas dire que les buts du socialisme se restreignent aux limites des faits économiques. Au contraire ils absorbent tout le champ de l’activité humaine jusqu’aux plus complexes et n’oublient pas la solution des problèmes d’ordre intellectuels et « moraux ».

Portant sur le terrain de l’économie collective et du problème du bien-être social, le socialisme n’entend pas poser, à la base des actions humaines, l’individualisme économique et le vulgaire utilitarisme de personnes ou de petits groupes. La solution universelle que le socialisme poursuit, obtenue pour la première fois dans l’histoire à travers l’examen direct des conditions de fait dans lesquelles vit la société, examen accomplis avec la méthode du déterminisme économique et non au moyen de prédications mystérieusement abstraites et accessibles à une minorité, exige pour être réalisée le renoncement des individus aux solutions partielles, immédiates, égoïstes des problèmes économiques singuliers et isolés.

Car le matérialisme socialiste n’exclut pas ce que l’on entend communément par « altruisme ».

Alors qu’en fait la bourgeoisie, qui est idéaliste et religieuse, organise toute la vie économique actuelle sur la base des appétits individuels, et adore en réalité un seul dieu : le profit. Toute conception idéaliste est en conclusion une erreur colossale voulue par une minorité dominante ou qui cherche à dominer.

C’est pourquoi la révolution prolétarienne ne doit pas se revêtir de ce caractère idéaliste. Même si celle-ci n’est voulue que par une minorité, elle s’accomplira néanmoins dans l’intérêt de la classe qui représente l’énorme majorité du genre humain, et au lendemain de celle-ci les classes disparaîtront de l’histoire. Dans la puissante conception de Marx, la période actuelle conclut la période de la préhistoire de l’humanité et des révolutions inconscientes. Pour la première fois, le problème de pouvoir soumettre à la raison humaine les énormes forces productives dont on dispose est posé.

Une fois résolu le problème de base, fondamental, dans sa partie économiques, on reconstruira sur de nouvelles bases une société dans laquelle le développement intellectuel et « éthique » de l’homme pourra véritablement s’accomplir, après avoir rompu les chaînes qui y posent aujourd’hui obstacle. Posé dans la réalité, le problème de la réalisation du socialisme n’est pas une conception idéaliste. Quoiqu’en disent certains critiques venimeux, le socialisme n’est le monopole de personne, le socialisme qui n’a pas d’églises ni de prêtres, n’est pas, ne doit pas, ne veut pas être une religion ni un idéalisme philosophique.

Il faut cependant résoudre une question : on donne habituellement au terme idéalisme un sens très différent de celui que nous avons adopté jusqu’à présent. Nous avons critiqué l’idéalisme compris comme tendance ou école philosophique, comme méthode de concevoir l’activité et l’histoire humaine.

Mais certains entendent par idéalisme la condition psychologique de celui qui lutte et se sacrifie pour un but non personnel et non immédiat mais lointain et collectif. Dans ce sens, qui n’est pas exact, même le socialisme est un idéal, c’est-à-dire un but que l’on ne peut pas toucher des mains ; et même les matérialistes peuvent être appelés « idéalistes » !

Mais adopter ce sens, pour ce terme, signifie se mettre hors de l’antinomie existante entre les termes matérialisme et idéalisme, comme le dit Friedrich Engels, dont nous rapportons pour conclure, et pour démontrer que notre vision n’est pas une interprétation arbitraire de la théorie du matérialisme historique, un vif passage polémique :

« Le philistin, par le terme matérialisme, entend l’avidité de richesses, l’ivresse, la luxure, la soif d’or, la manipulation des profits, le boursicotage, en bref tous les vices crapuleux auxquels il s’adonne en cachette ; par idéalisme il entend la foi dans la vertu, dans l’amour du prochain, dans une société meilleure, c’est-à-dire tout ce qu’il dit aimer en présence de monde mais auxquels il ne croit pas en fait, autrement que dans les moments de banqueroute et de maladie, qui fatalement suivent ses habituels excès matérialistes ».

L’article précédent, dans ces mêmes colonnes, affirmait la nécessité d’une orientation théorique des militants socialistes, soutenant que cette orientation théorique doit s’établir en dehors et contre les préceptes de la culture officielle bourgeoise, se basant sur les notions de la vie économique générale de la classe travailleuse et sur une interprétation réaliste de celle-ci, se gardant des ruses de la pensée bourgeoise et particulièrement des formes idéalistes de celle-ci, destinées en général à distraire l’attention du prolétariat des problèmes économiques qu’ils tendent à résoudre par la suppression violente de la domination de classe. Ces idéalismes – la signification de ce terme, que nous utilisons de manière répétée, est désormais claire – sont le culte de Dieu, de la Patrie, de la Justice, et de mille paroles de ce genre écrites avec la première lettre en majuscule. Nous disons également que le socialisme scientifique de Marx contenait déjà la critique de toute cette philosophie dont la bourgeoisie se rengorge, et que dans le programme du prolétariat, se basant sur l’explication matérialiste de l’histoire, il assume un caractère de fait et se développe sur le terrain de la lutte économique.

La grande conception de Marx a été calomniée par ses adversaires et aussi par ses partisans. On a voulu soutenir que reconnaître, dans les facteurs économiques, l’origine de la vie sociale de l’humanité équivalait à limiter la question sociale à un seul de ses aspects. On a prétendu que le marxisme réduisait tout à l’action des égoïsmes utilitaires et que dans ce processus l’individu devenait un automate, un des poids de la machine qui transformait automatiquement les conditions économiques dans l’histoire sociale. Que les bourgeois donnent cette drôle d’interprétation du déterminisme socialiste au nom de la « dignité de l’esprit humain » et de pareilles histoires n’est pas d’un grand danger. Il est facile de démontrer que ceux-ci font cette critique pour garantir leur portefeuille et qu’ils parlent au nom d’un prétendu idéalisme alors qu’ils sont plus que jamais sous la pression des forces économiques. Tout ceci constitue un nouvel élément de démonstration de nos thèses.

Mais il est fâcheux que ce soient des socialistes qui, pour n’avoir pas bien compris la signification du matérialisme socialiste, par un besoin morbide de singer l’intellectualisme bourgeois, par une fausse attitude psychologique qui leur fait chercher une opinion qui comporte à la fois la fragile élégance du paradoxe et la force ascétique de la réalité – et parce qu’ils ne sentent pas la synthèse universelle des souffrances et des rébellions prolétariennes – se trouvent gênés par les puissantes conceptions anti-idéalistes de Marx, et prétendent que celles-ci limitent l’esthétique de la pensée socialiste.

Nous pouvons laisser l’esthétique de la pensée à ceux qui possèdent le visage rond de l’homme bien nourri et ignorent les déformations physiologiques auxquelles le travail excessif condamne l’humanité qui produit. Notre pensée de révolutionnaires est un grand acte de sincérité contre toute la pensée de la bourgeoisie constituée de falsifications et de spéculations. Contre la pensée vendue des prêtres qui s’engraissent en disant à l’affamé : attend ta prochaine vie ; contre la pensée vendue du nationaliste qui vole l’affamé en lui disant : rendons la patrie forte et ta situation s’améliorera ; contre la pensée tortueuse et vendue de la démocratie qui veut « l’élévation des classe pauvres lorsqu’elles seront éduquées et éloignées de l’ignorance », sachant qu’ainsi cette élévation est reportée sine die ; contre ce colossal travail de mensonges nous opposons l’étendard de la vérité. Nous devons arracher au prolétariat le bandeau de l’idéalisme et lui dire non pas « écoute » mais « garde t’en ».

Il s’en gardera et verra quelle est sa place dans la lutte de classe ; et la faim, quand il saura que ni dieu ni la patrie ni la bonne volonté intéressée des « démocrates » n’y porteront remède, le poussera à chercher et à étreindre la main du camarade…

Sa culture socialiste s’effectuera rapidement et il arrivera vite à sa complète synthèse : la solidarité et, si nécessaire, le sacrifice pour la cause commune. Le même développement se réalise dans la théorie marxiste, là ou tous veulent voir la contradiction : les bourgeois pour pouvoir en nier les conséquences qui leur sont défavorables ; certains socialistes pour pouvoir se servir d’autres prémisses plus… élégantes.

Si l’on veut, le prolétariat, après l’examen de son problème économique qui le conduit à se convaincre que celui-ci s’identifie au problème collectif, devient le défenseur de l’utilité collective y compris contre l’utilité personnelle dont il est parti. Il devient un héros. Mais pas à la manière traditionnelle. Les héros de la religion et du patriotisme sont des êtres anormaux : fanatiques, hystériques, ivres, narcissiques…

Les victimes de la lutte de classe ne tombent pas pour la beauté du geste mais par… la consciente nécessité de résoudre le problème économique et de se remplir le ventre. Les chevaliers de l’idéal au tant pour cent peuvent toujours en revenir aux traditions du passé et trouver des formules plus élégantes : « Dieu le veut », ou « pour la Patrie et pour le Roi » !

Mais nous et le prolétariat ne donnerons jamais dans la culture des manuels historiques et littéraires écrits sur le modèle officiel… Il faut se défaire d’une montagne d’insanités rhétoriques et littéraires qui nous infectent et qui fleurissent bien trop souvent dans les discours de nos propagandistes. Il faut se convaincre que toutes ces phrases « nobles » sont l’étiquette de ceux qui veulent faire passer l’avidité de classe de la bourgeoisie, son « idéal du tant pour cent ».

Le socialisme est donc théoriquement en opposition à la philosophie idéaliste. Avec Marx, celui ci est devenu scientifique…

Mais il y a un autre côté de la question à développer. Nous acceptons le point de vue marxiste suivant lequel il peut exister une « science » sociale basée sur l’économie (basée sur, pas réduite à). Nous croyons possible de tirer des lois suffisamment exactes, ainsi que de formuler des prévisions très générales.

Mais nous reconnaissons que les disciples de Marx ont été trop avant. Non par manque de méthode mais par défaut d’éléments sur lesquels l’exercer. Engels disait que la base de la science du socialisme avait été jetée et qu’il restait à la développer dans les détails… La pensée prolétarienne peut-elle assumer le poids énorme de ce développement théorique complet ?

C’est le problème. En répondant oui nous retomberions forcément dans la philosophie et la métaphysique « positiviste » après avoir réussi à se soustraire à l’idéalisme. Nous ferions alors dépendre l’action prolétarienne de l’intellectualisme bourgeois, ou pour le moins demanderions à ce dernier la reconnaissance formelle de la première. Nous demanderions l’absurde.

Car nous retenons que la « science » actuelle ne mérite pas plus de foi que nous n’en avons attribué à la philosophie. Nous croyons qu’il manque au développement scientifique du socialisme la possibilité d’avoir les authentiques éléments scientifiques parce que la « science » bourgeoise pense à les falsifier à temps.

Avons-nous outragé une autre déesse, la déesse Science ? Ceci n’a pas d’importance. Nous pouvons croire à la véritable science comme somme des effets, des recherches et de l’activité humaine, nous pouvons croire mais ne pensons pas possible son existence dans la société actuelle minée par le principe de la concurrence économique et de la chasse au profit individuel.

Nous heurtons ainsi un autre préjugé commun, celui de la supériorité du monde scientifique. Nous croyions aujourd’hui indiscutables les décisions des académies, comme nous croyions, au moyen-âge, à celles des sacristies. C’est un livre et non un article qu’il faudrait pour dévoiler un peu les coulisses misérables et mercantiles de la science ! Le dilettantisme le plus inconscient, les plus audacieuses manigances, les plus viles violences des minorités dominantes trouvent facilement la garantie de l’étiquette scientifique. Il serait bien trop long de tout exposer. Indiquons à la volée les milliers de brevets industriels étouffés par la concurrence parce que dangereux pour les monopoles affairistes, alors qu’ils représentent souvent un allégement de la peine des ouvriers ; rappelons le système de travail « scientifique » de l’ingénieur bourreau Taylor dont on parle ces jours ci ; l’anthropologie scientifique du professeur-policier Ottolenghi.

La science bourgeoise est, à parité de la philosophie, un amas d’histoires. Le socialisme scientifique ne peut respirer dans cette atmosphère de mensonges.

Ses déductions peuvent faillir et même céder aux potins de la critique parce qu’elles sont par force tirées de statistiques falsifiées par les États bourgeois et doivent demander à la science officielle tous les éléments de faits nécessaires.

Mais la conception socialiste ne cède pas pour autant dans ses grandes lignes. Les diatribes scolastiques des philosophes et des scientifiques ne l’ont pas tué. Les faits, même récents, le rappellent.

Les grèves colossales en Angleterre, en Amérique, en Belgique, en Hongrie, les dernières affirmations magnifiques de l’Internationale…

Il peut se faire que le prolétariat n’ait pas toujours le temps de se soustraire au travail qui l’opprime pour démontrer, par la plume et la parole, la vérité de fer de la pensée socialiste, mail il fait voir de manière mémorable comment il peut abandonner ce travail quand il veut donner la preuve de sa force dans l’action unanime qui le conduira au socialisme.

Karl Marx l’avait dit : « les philosophes n’ont fait qu’expliquer le monde, maintenant il s’agit de le changer ». »

Ce que signifiait vraiment l’expression de Marx : « les philosophes n’ont fait qu’expliquer le monde, maintenant il s’agit de le changer »

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Quel lien entre philosophie et politique révolutionnaire ?

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