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Serge Essénine

mercredi 28 mai 2008, par Robert Paris

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Léon Trotsky

En mémoire de Serge Essénine

19 janvier 1926

Essenine Nous avons perdu Essénine, cet admirable poète, si frais, si vrai. Et quelle fin tragique ! Il est parti de lui-même, disant adieu de son sang à un ami inconnu, peut-être à nous tous. Ses dernières lignes sont étonnantes de tendresse et de douceur ; il a quitté la vie sans crier à l’outrage, sans affecter de protestation, sans claquer la porte, mais la fermant doucement d’une main d’où le sang coulait. Par ce geste, l’image poétique et humaine d’Essénine jaillit dans une inoubliable lumière d’adieu.

Essénine a composé les mordants " Chants d’un hooligan ", et aux insolents refrains des bouges de Moscou il a donné cette inimitable mélodie essénienne à lui. Bien souvent, il se targuait d’un geste vulgaire, d’un mot cru et trivial. Mais là-dessous palpitait la tendresse toute particulière d’une âme sans défense et sans protection. Par cette grossièreté semi-feinte, Essénine cherchait à se protéger contre la rude époque où il était né – mais il ne réussit pas à le faire. "Je n’en peux plus". déclara le 27 décembre [*] le poète vaincu par la vie – et il le dit sans défi ni récrimination...

Il convient d’insister sur cette grossièreté semi-feinte, car Essénine n’avait pas simplement choisi sa forme d’expression : les conditions de notre époque, si peu tendre, si peu douce, l’en avaient imprégné. Se couvrant du masque de l’insolence – et payant à ce masque un tribut considérable et, par suite, nullement occasionnel – il semble bien qu’Essénine ne se soit jamais senti de ce monde. Ceci n’est dit ni pour le louer, car c’est justement en raison de cette incompatibilité que nous avons perdu Essénine, ni pour le lui reprocher : qui songerait à blâmer le grand poète lyrique que nous n’avons pas su garder à nous ?

Apre temps que le nôtre, peut-être un des plus âpres dans l’histoire de cette humanité dite civilisée. Le révolutionnaire, né pour ces quelques dizaines d’années, est possédé d’un patriotisme furieux pour cette époque, qui est sa patrie dans le temps. Essénine n’était pas un révolutionnaire.

L’auteur de Pougatchev et des Ballades des vingt-six était un lyrique intérieur. Notre époque, elle, n’est pas lyrique. C’est la raison essentielle pour laquelle Serge Essénine, de lui-même et si tôt, s’en est allé loin de nous et de son temps.

Les racines d’Essénine sont profondément populaires, et, comme tout en lui, son fonds " peuple " n’est pas artificiel. La preuve en est non dans ses poèmes sur l’émeute populaire, mais à nouveau dans son lyrisme :

Tranquille, dans le buisson de genévriers, auprès du ravin,

L’automne, cavale alezane, secoue sa crinière.

Cette image de l’automne et tant d’autres ont étonné tout d’abord comme des audaces gratuites. Le poète nous a forcés à sentir les racines paysannes de ses images et à les laisser pénétrer profondément en nous. Feth ne se serait pas exprimé ainsi, Tiouchev encore moins. Le fond paysan – bien que transformé et affiné par son talent créateur – était solidement ancré en lui. C’est la puissance même de ce fond paysan qui a provoqué la faiblesse propre d’Essénine : il avait été arraché avec sa racine au passé, mais cette racine n’avait pu prendre dans les temps nouveaux.

La ville ne l’avait pas fortifié, elle l’avait, au contraire, ébranlé et blessé. Ses voyages à l’étranger, en Europe et de l’autre côté de l’Océan, n’avaient pu le " redresser ". Il avait assimilé bien plus profondément Téhéran que New York, et le lyrisme tout intérieur de l’enfant de Riazan trouva en Perse bien plus d’affinités que dans les capitales cultivées d’Europe et d’Amérique.

Essénine n’était pas hostile à la Révolution et elle ne lui fut même jamais étrangère ; au contraire, il tendait constamment vers elle, écrivant dès 1918 :

O mère, ma patrie, je suis bolchévik !

et encore dans les dernières années :

Et maintenant, sur la terre soviétique,

Je suis le plus ardent compagnon de route.

La Révolution a violemment pénétré dans la structure de ses vers et dans ses images qui, d’abord confuses, s’épurèrent. Dans l’écroulement du passé, Essénine ne perdit rien, ne regretta rien.

Etranger à la Révolution ? Certes pas, mais elle et lui n’étaient pas de même nature. Essénine était un être intérieur, tendre, lyrique – la Révolution, elle, est publique, épique, pleine de désastres. Aussi bien est-ce un désastre qui brisa la courte vie du poète.

On a dit que chaque être porte en lui le ressort de sa destinée, déroulé jusqu’au bout par la vie. En l’occurrence, il n’y a là qu’une part de vérité. Le ressort créateur d’Essénine, en se déroulant, s’est heurté aux angles durs de l’époque – et s’est brisé.

On trouve chez Essénine beaucoup de strophes précieuses imprégnées de son temps. Toute son œuvre en est marquée. Et pourtant Essénine " n’était pas de ce monde ". Il n’est pas le poète de la Révolution.

Je prends tout – tout, comme cela est, je l’accepte,

Je suis prêt à suivre les chemins déjà battus,

Je donnerai toute mon âme à Octobre et à Mai,

Mais seule ma lyre bien-aimée, je ne la céderai pas !

Son ressort lyrique n’aurait pu se dérouler jusqu’au bout que dans des conditions où la vie aurait été harmonieuse, heureuse, pleine de chants, dans une époque où ne régnerait pas en maître le dur combat, mais l’amitié, l’amour, la tendresse. Ce temps viendra. Dans le nôtre, il y aura encore beaucoup d’implacables et salutaires combats des hommes contre des hommes. Ensuite, viendront d’autres temps que préparent les luttes actuelles. Alors l’individu pourra s’épanouir en fleurs véritables, comme s’épanouira la poésie. La révolution, avant tout, conquerra de haute lutte pour chaque individu le droit non seulement au pain mais à la poésie. En son heure dernière, à qui Essénine écrivit-il sa lettre de sang ? Peut-être appelait-il de loin un ami qui n’est pas encore né, l’homme d’un futur que d’aucuns préparent par leurs luttes et Essénine par ses chants ? Le poète est mort parce qu’il n’était pas de la même nature que la Révolution. Mais au nom de l’avenir, la Révolution l’adoptera à jamais.

Dès les premières années de son œuvre poétique, Essénine, comprenant l’incapacité de se défendre qui était en lui, tendait vers la mort. Dans un de ses derniers chants, il dit adieu aux fleurs :

Eh bien, mes aimées, eh bien !

Je vous ai vues, j’ai vu la terre,

Et votre frisson funèbre

Je le prendrai comme une caresse nouvelle.

C’est seulement maintenant, après le 27 décembre, que nous tous, ceux qui l’ont peu connu et ceux qui ne le connaissaient pas, pouvons comprendre totalement la sincérité intérieure de sa poésie, dont presque chaque vers était écrit avec le sang d’une veine blessée. Notre amertume en est d’autant plus âpre. Sans sortir de son domaine intérieur, Essénine trouvait, dans le pressentiment de sa fin prochaine, une mélancolique et émouvante consolation :

Ecoutant une chanson dans le silence,

Mon aimée, avec un autre aimé,

Se souviendra peut-être de moi

Comme d’une fleur unique.

Dans notre conscience, une pensée adoucit la douleur aiguë encore toute fraîche : ce grand, cet authentique poète a, à sa manière, reflété son époque et l’a enrichie de ses chants, disant de façon neuve l’amour, le ciel bleu tombé dans la rivière, la lune qui comme un agneau paît dans le ciel, et la fleur unique – lui-même.

Que, dans ce souvenir au poète, il n’y ait rien qui nous abatte ou nous fasse perdre courage. Le ressort de notre époque est bien plus fort que celui de chacun de nous. La spirale de l’histoire se déroulera jusqu’au bout. Ne nous y opposons pas, mais aidons-y avec les efforts conscients de la pensée et de la volonté. Préparons l’avenir. Conquérons, pour chacun et pour chacune, le droit au pain et le droit au chant.

Le poète est mort, vive la poésie ! Sans défense, un enfant des hommes a roulé dans l’abîme ! Mais, vive la vie créatrice où, jusqu’au dernier moment, Serge Essénine a entrelacé les fils précieux de sa poésie !

(Pravda, 19 janvier 1926)

1 Message

  • Serge Essénine 29 décembre 2014 18:26

    La Révolution d’Octobre donne aussitôt, un élan gigantesque à toute la poésie. Dans les cours des usines, dans les rues, chez soi, on récite des vers, ouvriers, paysans et soldats se pressent avec autant d’ardeur aux meetings politiques qu’aux meetings poétiques. Il font la queue devant les théâtres, ces théâtres où ils ne sont encore jamais allés et dont ils découvrent soudain le faste ; ils écoutent les poètes, ceux qui ne font que la propagande, mais aussi les autres, les futuristes Maïakovski, Essénine, Pasternak, Blok.

    C’est tout cela que Tania Balachova et ses anciens élèves tentent de nous faire revivre.

    Partout, c’est l’immense révolte contre la misère et l’humiliation qui secoue la Russie. Les paysans, héros traditionnels de la littérature russe, sont remplacés par les vagabonds de Gorki, le monde des bas-fonds et des ports.

    Cette détresse et cette misère nous sont présentés à travers un récit étonnant de Gorki, Strasti-Mordasti. dans une flaque de boue, ivre morte, une femme, une prostituée remarquablement interprétée par Vera Gregh. Un jeune homme la relève et la raccompagne chez elle. Elle vit dans une chambre sordide, une cave, où un grabats lui sert à accueillir ses hôtes de passage, ses clients. A côté, dans une caisse qui sert de lit, un enfant infirme qui s’invente un monde fantastique en enfermant dans des boîtes des cafards, des punaises, qui symbolisent les gens qu’il aperçoit par la fenêtre ou dans la cour : les fonctionnaires, le propriétaire, les autres hommes. Lorsque le jeune homme les voit, lorsqu’il comprend l’étendue de leur misère, il revient et une étrange amitié se crée entre lui et l’enfant. En les quittant, il a envie de hurler, de frapper, de se prosterner devant cette femme sans nez, laide, repoussante, comme il le ferait devant un dieu.

    Puis c’est Essénine, Essénine le Voyou, le dernier poète paysan, qui fait éclater la scène. Il a étudié à l’école de son village, et dès l’école, il rêve de devenir poète, le plus grand poète de la Russie. Dès qu’éclate la Révolution, il comprend, comme Maïakovski – qui pendant longtemps ne l’aime pas – que c’est sa révolution. On le rencontre dans les cafés, les bouges de Moscou, ivre et rarement heureux. Il chante sa campagne, sa campagne ravagée par la pauvreté et la misère nouvelle du capitalisme. Il parle à sa mère, lui demande de ne pas le guetter sur la route, de ne pas s’inquiéter en entendant parler de ses beuveries et de ses rixes.

    Il promet de revenir, un jour, au printemps. Mais il ne reviendra pas. Le fils de paysan qui arrive à la ville va succomber à ses maléfices. Il regrette la campagne où il est né, mais chaque nuit, il boit. cette ivresse le ronge. Scandales et orgies se succèdent. Le parti bolchévik ferme les yeux sur ses propos lorsqu’il est ivre et ne se souvient que de ses poèmes. A partir de 1925, Essénine n’est plus qu’une épave humaine. Il n’a plus de voix. Bientôt commenceront les hallucinations et le délire de persécution. Il n’est plus seulement le Voyou.

    Nous ne sommes ici que de passage.

    Vois le cuivre sur les arbres pleure

    Mais je crois en ta fragile image

    Fleur de vie, qui t’épanouis, et meurs.

    C’est un grand enfant obsédé par la mort et qui, à plusieurs reprises, tente de se suicider. Une nuit de décembre 1925, il s’ouvre les veines et se pend, écrivant avec son sang un dernier poème : » Au revoir l’ami »

    Je te quitte, adieu, ami fidèle,

    Ami, que je porte dans mon coeur

    La séparation n’est pas cruelle

    Qui promet une rencontre, ailleurs

    Evitons les mains, le mot suprême.

    Sans chagrin, sans froncer les sourcils

    Quoi, mourir n’est pas un vrai problème

    Vivre – hélas – n’est pas nouveau aussi.

    Ces dernières paroles, Maïakovski les mettra en exergue au poème qu’il lui dédie, lui qui le comprit si tard et l’aima tant.

     » Vous êtes passé dans l’autre monde, comme on dit. Dans le vide…

    Vous piquez vers les étoiles,

    Plus question de brasseries,

    D’avance ou de crédit.

    C’est fini,

    Lucidité totale.

    Non, Essénine.

    Ne croyez pas que je plaisante,

    Dans ma gorge,

    le chagrin

    est comme un sac. »

    Maïakovski. Ce nom à lui seul résume le formidable élan poétique des années qui suivent la Révolution.

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