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Culture et socialisme

mercredi 28 mai 2008, par Robert Paris

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Léon Trotsky

"Culture et Socialisme"

3 février 1926

1. LA TECHNIQUE ET LA CULTURE

En premier lieu, nous rappellerons, que la culture signifiait autrefois cultivé, le champ labouré, — à la différence de la forêt vierge, de la terre vierge. La culture était opposée à la nature, c’est-à-dire l’acquis grâce aux efforts de l’homme, opposé aux fruits naturellement prodigués par la terre. Cette opposition — depuis son origine — demeure toujours valable.

La culture — représente tout ce qui a été créé, construit, étudié, obtenu par l’homme tout au long de son histoire — à la différence de ce que la nature lui a offert, y compris l’histoire naturelle de l’homme, en tant qu’espèce animale. La science étudiant l’homme, comme le produit de l’évolution animale, s’appelle l’anthropologie. Mais, à ce moment même, où l’homme s’est séparé lui-même du règne animal, — cela a eu lieu approximativement alors, qu’il saisissait pour la première fois entre ses mains les instruments primitifs : la pierre, le bâton et a armé les organes de son corps, — depuis cet instant ont débuté la création et l’accumulation de la culture, c’est-à-dire tous les aspects de la connaissance et du savoir-faire dans l’œuvre de la lutte contre la nature et de la conquête de la nature.

Quand nous parlons de la culture, accumulée par les générations passées, nous pensons en premier lieu et avant tout à ses réalisations matérielles, sous formes d’instruments, de machines, de bâtiments, de monuments, etc. Est-ce cela la culture ? C’est sans aucun doute la culture, ses représentations matérielles, — la culture matérielle. Elle créée — sur les bases offertes par la nature — la structure fondamentale de notre vie, notre quotidien, notre œuvre. Mais de la culture, la partie la plus précieuse sont ses legs dans la conscience de l’homme — ce sont nos méthodes, habitudes, savoir-faire et capacités acquis, lesquels additionnés à toute la culture matérielle déjà existante, et prenant appui sur elle, la perfectionne. En conséquence, nous, camarades, considérons cela comme solidement établi : la culture améliore la lutte de l’homme contre la nature, pour son existence, pour l’amélioration des conditions de vie, pour l’augmentation de sa puissance. Mais à partir de ces mêmes bases les classes évoluent. Au cours du processus d’adaptation à la nature, dans la lutte contre ses forces hostiles, la société humaine se modifie en une complexe organisation de classes. D’elle-même la structure de classe de la société définit le degré décisif du contenu et de la forme de l’histoire humaine, c’est-à-dire de leurs relations matérielles et de leurs réflexions idéologiques. En définitive, cela signifie que la culture historique possède un caractère de classe.

Les sociétés esclavagistes, féodales et bourgeoises engendrèrent chacune une culture différente, en correspondance avec leurs différents niveaux, ainsi qu’une multitude de formes transitoires. La société historique a été l’organisation de l’exploitation de l’homme par l’homme. La culture a servi à l’organisation de classe de la société, la société de l’exploitation engendre la culture de l’exploitation. Pour autant cela signifie-t-il que nous soyons opposés à toute la culture du passé ?

Ici, en effet, réside une contradiction profonde. Tout ce qui a été acquis, créé, construit par les efforts de l’homme et qui sert à l’augmentation de la puissance de l’homme, est la culture. Mais comme la question ne concerne pas l’homme individuel, mais bien l’homme social ; puisque la culture est le phénomène socio-historique par essence même ; puisque la société historique a été et demeure la société de classe, la culture se découvre comme étant le principal instrument de l’oppression de classe. Marx a dit : « Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes ». [l’Idéologie Allemande, Feuerbach] Cela se rapporte à la culture en général. Et effectivement, nous disons à la classe ouvrière : assimile toute la culture du passé, autrement tu ne construiras pas le socialisme. Comment doit-on comprendre cela ?

Sur cette contradiction beaucoup de personnes trébuchent et elles trébuchent ainsi si fréquemment parce qu’elles approchent de la notion de société divisée en classe de façon superficielle, à demi idéaliste, en oubliant, que fondamentalement il s’agit là de l’organisation de la production. Chaque société divisée en classes s’est composée à partir des moyens définis par la lutte contre la nature, et ces moyens ont évolués en fonction du développement de la technique. Quelle est la base de ses fondations : l’organisation de classe de la société ou les forces productives ? Sans aucun doute, les forces productives. En effet, c’est précisément sur ces dernières, qu’à un certain niveau de leur développement se forment et se reconstruisent les classes. Dans les forces productives s’exprime matériellement, l’habilité économique de l’homme, son savoir-faire historique d’assurer son existence. Sur cette base dynamique croissent les classes, qui de par leurs relations déterminent le caractère de la culture.

Et, avant tout, concernant la technique, nous devons nous questionner : est-elle seulement l’instrument de l’oppression de classe ? Il suffit seulement de se poser la question, pour répondre immédiatement : non, la technique est principalement la conquête de l’humanité ; bien qu’elle serve jusqu’à présent l’instrument d’exploitation, mais en même temps elle est la condition principale de la libération de l’exploité. La machine étrangle l’esclave salarié. Mais il ne peut se libérer qu’avec la machine. C’est ici le fond de toute la question.

Si nous n’oublions pas, que la force motrice du procès historique est la croissance des forces productives, qui libère l’homme de sa sujétion aux forces de la nature, nous comprendrons, qu’il est nécessaire au prolétariat d’assimiler la somme totale des connaissances et des savoir-faire élaborés par l’humanité au cours de son histoire, afin de s’élever lui-même, tout en se livrant à la reconstruction de la vie selon les principes de la solidarité.

Est-ce « la Culture qui fait progresser la technique ou la technique qui fait progresser la culture ? » — demande une des questions posée devant moi. Une telle formulation de la question est incorrecte. La technique ne peut pas être opposée à la culture, car elle est son principal ressort. Sans technique il n’y a pas de la culture. La croissance de la technique entraîne la culture en avant. Mais la science et la culture générale qui sont apparues sur les bases de la technique apportent une aide puissante à la croissance de la technique. Ici nous avons une interaction dialectique.

Camarades, si vous voulez un exemple simple mais expressif de la contradiction contenue dans la technique elle-même, vous n’en trouverez de meilleur, que les chemins de fer. Si vous jetiez un coup d’œil sur les trains de voyageurs européens, vous verriez qu’il y a des voitures pour « les différentes classes ». Ces classes nous rappellent les classes de la société capitaliste. La première classe (pour les privilégiés des couches supérieures), la deuxième (pour la bourgeoisie de moyenne importance), la troisième (pour la petite-bourgeoisie) et la quatrième (pour le prolétariat), qui s’appelait non sans raison plutôt le quart-état. En eux-mêmes les chemins de fer présentent une colossale conquête technique et culturelle de l’humanité qui a beaucoup transformé, au cours d’un seul siècle, l’aspect de la terre. Mais la structure de classe de la société exerce aussi une influence sur la structure des moyens de communication. Et nos chemins de fer soviétiques sont encore loin de l’égalité. Et pas seulement parce qu’ils utilisent des voitures héritées du passé, mais aussi parce que la N.E.P. prépare seulement le chemin de l’égalité, mais elle ne le réalise pas.

Avant les chemins de fer la civilisation était concentrée aux abords des mers et des grands fleuves. Les chemins de fer ont initié des continents entiers à la culture capitaliste. Une des principales raisons, si ce n’est la toute première du retard et de l’abandon du village russe est le manque de voie ferrées et de voies d’accès. Sous ce rapport la plupart de nos villages se trouvent dans des conditions précapitalistes. Il nous est nécessaire de surmonter notre grand allié, qui est aussi notre plus grand adversaire — l’espace. L’économie socialiste est l’économie planifiée. Le plan présuppose avant tout la communication. Les moyens les plus importants de communications sont les routes et les voies ferrées. Chaque nouvelle voie ferrée est une voie vers la culture, mais dans nos conditions aussi une voie vers le socialisme. De plus, avec l’amélioration de la technique des voies de communications et du bien-être du pays, l’aspect social de nos trains changera : la division en « classes » disparaîtra, tous iront dans des voitures moelleuses… Cela bien entendu, si ce moment venu, les gens voyagent encore en trains et ne lui préfère pas l’usage des aéroplanes qui seront accessibles à tout un chacun.

Prenons un autre exemple — les instruments du militarisme — les moyens de destruction. Dans cette sphère la nature de classe de la société s’exprime de façon particulièrement vive et repoussante. Mais il n’est pas de substance destructrice — explosive ou toxique — découverte qui ne soit pas en elle-même une précieuse découverte technologique. Les substances explosives et toxiques sont utilisées aussi pour créer, et pas seulement dans des buts destructeurs et ouvrent de nouvelles possibilités dans le domaine des découvertes et inventions.

Le prolétariat peut prendre le pouvoir d’Etat, seulement en ayant brisé le vieil appareil de l’Etat de classe. Nous avons accompli ce travail, plus décisivement que personne au monde. Cependant, déjà lors de la construction du nouvel appareil d’Etat, nous avons découvert, qu’il faudrait utiliser, jusqu’à un certain degré, assez considérable, des éléments provenant de l’ancien. La réorganisation socialiste ultérieure de la machine d’Etat est indissolublement liée au travail politique, économique et culturel en général.

Il ne faut pas détruire la technique. Le prolétariat a pris possession des usines, équipées par la bourgeoisie, dans l’état où la révolution les a trouvées. Le vieil équipement nous sert encore jusqu’à ce jour. Ce fait nous montre plus concrètement et plus directement, que nous ne devons pas renoncer à l’« héritage ». Comment pourrait-il en être autrement ? En effet, la révolution a été faite, avant tout, afin de prendre possession de l’« héritage ». Cependant la vieille technique, sous l’aspect où nous l’avons prise, est tout ? fait inadaptée au socialisme. Elle constitue une cristallisation de l’anarchie de l’économie capitaliste. La compétition entre les différentes entreprises, la recherche du profit, l’inégalité du développement les différentes branches, le retard de certaines régions, le morcellement de l’agriculture, le pillage de la main-d’œuvre, — tout cela trouve son expression techniquement dans le fer et dans le cuivre. Mais s’il est possible de détruire l’outil de l’oppression de classe par un soulèvement révolutionnaire, il est seulement possible de reconstruire graduellement l’outil industriel de l’anarchie capitaliste. L’achèvement de la période de restauration — sur la base du vieil équipement — nous conduit seulement au seuil de cette tâche ambitieuse. Nous devons la résoudre coûte que coûte. 2. L’HERITAGE DE LA CULTURE SPIRITUELLE

La culture spirituelle est tout autant contradictoire que la culture matérielle. C’est comme si, provenant des arsenaux et des magasins de la culture matérielle nous ne mettions en circulation ni l’arc et les flèches, ni les instruments de pierre, ni les outils de l’âge de bronze, mais nous prenions les meilleurs outils disponibles et la technique la plus récente, afin que nous fussions en mesure de nous approcher d’autant de la culture.

L’élément fondamental dans la culture de la vieille société était la religion. Elle possédait une importance primordiale en tant que forme du savoir et de l’unité humaine ; mais sous cette forme s’exprimait avant tout la faiblesse de tout homme face à la nature et son impuissance au sein même de la société. Nous rejetons totalement la religion, ainsi que tous ses substituts.

Il en va autrement de la philosophie. De la philosophie crée par la société de classe nous devons assimiler deux de ses éléments inestimables — le matérialisme et la dialectique. C’est de la combinaison organique du matérialisme et de la dialectique qu’est née la méthode de Marx, que son système a vu le jour. Cette méthode est à la base du léninisme.

Ensuite si nous passons à la science au sens strict du terme, nous voyons ici de façon tout à fait évidente que nous sommes face à un réservoir immense de connaissances et de savoir-faire accumulés par l’humanité tout au long de son existence. En effet on peut indiquer que dans la science, dont le but est la connaissance de la réalité, qu’il y a beaucoup de rajouts de classe tendancieux. C’est l’entière vérité ! A l’instar des chemins de fer qui par eux-mêmes reflètent la situation privilégiée de certains et le dénuement des autres, ce constat s’applique encore davantage à la science, matière qui est de loin beaucoup plus souple que le métal et le bois avec lesquels on construit les voitures des chemins de fer. Mais nous devons constater le fait que l’œuvre scientifique à l’origine s’alimente du besoin de connaître la nature, afin d’assimiler ses forces. Bien que les intérêts de classe aient introduit et introduisent encore de fausses tendances dans les sciences naturelles, le procès de falsification néanmoins, se restreint derrière les limites où celui-ci commence directement à empêcher les progrès de la technologie. Si vous examinez les sciences naturelles de bas en haut, en partant du domaine de l’accumulation des faits élémentaires jusqu’aux plus hautes et plus complexes généralisations, vous verrez, que la partie la plus empirique de la recherche est celle à proximité même de la matière, des faits, produisant les résultats les plus indubitables. Plus le domaine de la généralisation s’élargit, plus les sciences naturelles se rapprochent des questions philosophiques, plus celui-ci tombe sous l’influence de l’inspiration de la classe.

Plus confuses et pires sont les choses dans le cas des sciences sociales et soit-disantes « humaines ». Et certes, ici, ce qui en constitue la base c’est le désir de connaître ce qui existe. Grâce à cela nous avons eu, soit dit à propos, la brillante école des économistes classiques bourgeois. Mais l’intérêt de classe, qui dans les sciences sociales affecte beaucoup plus directement et impérativement, que dans les sciences naturelles, a bien vite manifesté le désir d’arrêter le développement de la pensée économique de la société bourgeoise. Dans ce domaine cependant, nous communistes sommes bien mieux armés, que nul autre ne l’a été. Réveillés par la lutte de classe du prolétariat les théoriciens socialistes, en s’appuyant sur la science bourgeoise et en critiquant celle-ci, ont créé, dans la doctrine de Marx et d’Engels, la puissante méthode du matérialisme historique et son application inégalée dans le Capital. Cela ne signifie pas, certes, que nous soyons assurés contre l’influence des idées bourgeoises dans les domaines de l’économie et de la sociologie en général. Non, les plus vulgaires tendances des socialistes de la chaire et des petits-bourgeois populistes [1] surgissent à chaque pas lors de notre usage des vieux « trésors » de la connaissance, trouvant un milieu propice pour elles-mêmes dans les relations informelles et contradictoires de l’époque de transition. Mais dans ce domaine nous avons les critères irremplaçables du marxisme, validé et enrichi par les travaux de Lénine. Et nous allons riposter avec d’autant plus de succès aux plus vulgaires économistes et sociologues, d’autant moins nous nous enfermerons dans l’expérience du jour, et d’autant plus largement nous embrasserons le développement mondial dans son ensemble, en distinguant nettement ses tendances fondamentales de ses changements conjoncturels.

En matière de droit, de morale, d’idéologie de manière générale, la situation de la science bourgeoise est bien plus lamentable, si cela ce peut, que dans le domaine de l’économie. S’il est possible de trouver dans ces domaines une perle authentique de connaissance, c’est seulement en ayant fouillé des dizaines de tas de fumier professoral.

La dialectique et le matérialisme constituent les principaux éléments de la connaissance marxiste du monde. Mais cela ne signifie pas du tout, qu’on puisse, toujours en qualité de passe-partout, les appliquer à n’importe quel domaine de la connaissance. On ne peut pas imposer la dialectique aux faits, il faut la tirer des faits, de leur nature et de leur développement. Seul un travail minutieux sur un matériau inédit a donné à Marx la possibilité d’ériger un système dialectique de l’économie permettant de comprendre une valeur tel que le travail socialisé. Les travaux marxistes historiques aussi ont été construits de même, ainsi que les articles de presse. L’application de la dialectique matérialiste à de nouveaux domaines de la connaissance peut être possible à la seule condition d’assimiler ceux-ci de l’intérieur. Le nettoyage de la science bourgeoise suppose l’assimilation de la science bourgeoise. Ni par la critique inconsistante, ni par un commandement sans but tu n’obtiendras quoi que ce soit. L’étude et l’application vont ici de pair avec le traitement critique. Nous avons la méthode chez nous, mais il y a suffisamment de travail pour plusieurs générations.

La critique marxiste de la science doit être non seulement vigilante mais également prudente, sinon elle pourrait dégénérer en un véritable sycophantisme, en une famousovtchina [2]. Prenons par exemple la psychologie. L’étude des réflexes de Pavlov se situe entièrement sur la voie du matérialisme dialectique. Elle renverse définitivement le mur qui existait entre la physiologie et la psychologie. Le plus simple réflexe est physiologique, mais le système des réflexes donnera la « conscience ». L’accumulation de la quantité physiologique donne une nouvelle qualité, la qualité « psychologique ». La méthode de l’école de Pavlov est expérimentale et minutieuse. La généralisation se conquiert pas à pas depuis la salive du chien jusqu’à la poésie (c’est-à-dire jusqu’à la mécanique psychique de celle-ci et non sa teneur sociale), bien que les voies vers la poésie ne soient pas encore en vue.

C’est d’une manière différente que l’école du psychanalyste viennois Freud aborde la question. Elle part, tout d’abord, de la considération que les forces motrices des processus psychiques les plus complexes et les plus délicats s’avèrent être des nécessités physiologiques. Dans ce sens général, cette école est matérialiste, si l’on écarte la question de savoir si elle ne donne pas une place trop importante au facteur sexuel au détriment des autres facteurs (mais c’est déjà là un débat qui s’inscrit dans le cadre du matérialisme). Pourtant, le psychanalyste n’aborde pas expérimentalement le problème de la conscience, depuis les phénomènes primaires jusqu’aux phénomènes les plus élevés, depuis le simple réflexe jusqu’au réflexe le plus complexe ; il s’évertue à franchir d’un seul bond tous les échelons intermédiaires, de haut en bas, du mythe religieux, de la poésie lyrique ou du rêve, directement aux bases physiologiques de l’âme.

Les idéalistes enseignent que l’âme est autonome, que la source de la pensée est un puits sans fond. Pavlov et Freud, par contre, considèrent que le fond de la « pensée » est constitué par la physiologie. Mais tandis que Pavlov, comme un scaphandrier, descend jusqu’au fond et explore minutieusement le puits, de bas en haut, Freud se tient au-dessus du puits et d’un regard perçant, s’évertue, au travers de la masse toujours fluctuante de l’eau trouble, de discerner ou de deviner la configuration du fond. La méthode de Pavlov, c’est l’expérimentation. La méthode de Freud, la conjecture, parfois fantastique. La tentative de déclarer la psychanalyse « incompatible » avec le marxisme et de tourner le dos sans cérémonie au freudisme est trop simpliste, ou plutôt trop « simplette ». En aucun cas nous ne sommes tenus d’adopter le freudisme. C’est une hypothèse de travail qui peut donner — et qui incontestablement donne — des hypothèses et des conclusions qui s’inscrivent dans la ligne de la psychologie matérialiste. La voie expérimentale amène, en son temps, la preuve. Mais nous n’avons ni motif ni droit d’élever un interdit à une autre voie, quand bien même elle serait moins sûre, qui s’efforce d’anticiper des conclusions auxquelles la voie expérimentale ne mène que bien plus lentement. [3]

A l’aide de ces exemples, j’avais l’intention de montrer, au moins partiellement, tant la diversité de l’héritage scientifique que la complexité des voies par lesquelles le prolétariat peut passer pour en prendre possession. S’il est vrai que dans l’édification économique, les problèmes ne peuvent être résolus par décret et qu’il nous faut « apprendre à commercer », de même dans les sciences de purs et simples ordres ne pourront rien produire d’autre que préjudice et déshonneur. Dans ce domaine il faut « apprendre à apprendre ».

L’art est l’une des formes d’orientation de l’homme dans le monde, en ce sens l’héritage de l’art ne se distingue pas de l’héritage de la science et de la technique — et cela non moins contradictoirement que celles-ci. Cependant, à la différence de la science, l’art est une forme de connaissance du monde, non comme un système de lois, mais comme un groupement d’images et en même temps le moyen d’inspiration de certains sentiments et états d’âme. L’art des siècles passés a fait l’homme plus complexe et plus souple, a élevé sa mentalité à un plus haut degré, l’a enrichi sous tous les aspects. Cet enrichissement est une conquête inestimable de la culture. L’assimilation de l’art du passé est donc la condition préalable non seulement à la création du nouvel art, mais encore à la construction de la nouvelle société, car pour le communisme il est nécessaire que les gens aient un esprit hautement développé. Cependant l’art du passé est-il capable de nous enrichir d’une connaissance artistique du monde ? Il en est capable, précisément parce qu’il est capable de nourrir nos sentiments et de les élever. Si nous abjurions sans raison l’art du passé, nous nous appauvririons spirituellement d’autant.

Chez nous on observe de nos jours, ici et là, une tendance à avancer l’idée suivante, l’art a pour seul but de s’inspirer de certains états d’âmes ; mais en aucun cas de la connaissance de la réalité. D’où la conclusion : par quels sorte de sentiments l’art noble ou l’art bourgeois peut-il nous contaminer ? Cela est faux dès son point de départ. La signification de l’art, comme un moyen de connaissance — y compris pour les masses populaires, et particulièrement pour elles —, n’est aucunement moindre que sa signification « sensuelle ». Ainsi, la chanson épique, la fable, la chanson, le proverbe et les couplets folkloriques fournissent une connaissance figurative, éclairent le passé, généralisent l’expérience, élargissent l’horizon, et seulement grâce et en raison de cela sont capables « d’orienter ». Cela s’applique généralement à toute la littérature — non seulement à la poésie épique, mais encore à la poésie lyrique. Cela s’applique à la peinture et à la sculpture. Exception faite, dans un certain sens seulement, de la musique, dont l’action est puissante, mais unilatérale. Certes, elle s’appuie sur la connaissance originale de la nature, ses sons et rythmes. Mais ici la connaissance est tellement cachée sous le boisseau, les résultats de l’inspiration de la nature sont tellement réfractés par les nerfs de l’homme, que la musique agit comme une « révélation » indépendante. [4] Les tentatives de rapprocher tous les aspects de l’art musical comme étant l’art de la « contamination », se sont faites bien des fois et de tout temps ont signifié une dépréciation dans l’art du rôle de l’intelligence à la faveur de la sensualité informe et en ce sens étaient et demeurent réactionnaires. Le pire de tout, certes ce sont, ces œuvres d’« art », qui n’offrent ni la connaissance figurative, ni la « contamination » d’art, mais par contre avancent d’exorbitantes prétentions. Et il s’en imprime beaucoup chez nous, et malheureusement pas dans les cahiers des étudiants inscrits dans des ateliers d’écriture, mais à plusieurs milliers d’exemplaires.

La culture est un phénomène social. C’est pourquoi la langue, en tant qu’organe des relations réciproques entre les gens, est son instrument le plus important. La culture de la langue est la plus importante condition de la croissance de tous les domaines de la culture, en particulier les sciences et les arts. Comme la technique n’est pas satisfaite par de vieux appareils de mesure, elle en créée de nouveaux : les micromètres, les voltamètres etc., obtenant et atteignant une exactitude toujours supérieure, il en va de même dans le domaine de la langue, du savoir-faire en choisissant les termes appropriés et en les combinant de manière adéquate, systématique, un travail minutieux est nécessaire afin d’obtenir le plus haut degré d’exactitude, de clarté, de relief. La base de ce travail doit être la lutte contre l’analphabétisme, l’illettrisme, le manque d’instruction. Le stade suivant de ce travail est la maîtrise de la littérature classique russe.

Oui la culture était le principal instrument de l’oppression de classe. Mais elle peut devenir aussi, et elle seulement, l’instrument de la libération socialiste. 3. LES CONTRADICTIONS DANS NOTRE CULTURE

La ville et le village

La particularité de notre situation consiste en ce que nous — à la jonction du capitaliste occidental et du paysan-colon oriental — nous ayons fait pour la première fois une révolution socialiste. Le régime de la dictature prolétarienne s’est établi pour la première fois dans un pays avec un immense héritage de retard et de barbarie, de sorte que chez nous des siècles d’histoire séparent quelques nomades de Sibérie d’un prolétaire de Moscou ou Léninegrad.

Nos formes sociales sont transitoires vers le socialisme, donc plus, élevées que les formes capitalistes. En ce sens nous sommes en droit de considérer notre pays comme plus avancé dans le monde. Mais la technique, qui est à la base de la culture matérielle et de toute autre culture, est chez nous extraordinairement arriérée en comparaison des pays capitalistes avancés. Cela constitue la principale contradiction de notre réalité présente. La tâche historique qui en découle est l’élévation de notre technique au niveau de notre formation sociale. Si nous n’y parvenons pas notre ordre social sombrera inévitablement au niveau de notre retard technique. Oui, afin de comprendre toute la signification pour nous du progrès technique, il faut que nous nous disions franchement : si nous ne parvenions pas à compléter notre édifice soviétique en construction avec la technique industrielle appropriée, nous nous ôterions la possibilité de la transition vers le socialisme et nous reviendrions en arrière, au capitalisme — oui et lequel ? — à moitié servile, à moitié colonial. La lutte pour la technique est pour nous la lutte pour le socialisme, laquelle est indissolublement liée dans son ensemble à l’avenir de notre culture.

Voici un exemple récent très parlant de nos contradictions culturelles. Il y a quelques jours dans les journaux se trouvait un article à propos de notre bibliothèque publique de Leningrad atteignant la première place en quantité de volumes : dans celle-ci se trouve maintenant 4.250.000 livres ! Notre premier sentiment est un sentiment naturel de fierté soviétique : notre bibliothèque est la premier dans le monde ! A quoi devons-nous ce résultat ? Au fait que les bibliothèques privées aient été expropriées. Par la nationalisation de la propriété privée nous avons créé l’institution culturelle la plus riche, accessible à tous. A partir de ce fait simple on découvre incontestablement les grands avantages de la construction soviétique. Et en même temps notre retard culturel s’exprime par le fait que chez nous le pourcentage d’illettrés est plus important que dans n’importe quel autre pays européen. La bibliothèque est la première au monde, mais seule une minorité encore de la population lit des livres. Et c’est ainsi que presque toutes les choses sont appliquées. L’industrie nationalisée, avec des fantastiques projets, gigantesques et lointains, pour le Dnieprostoi [barrage sur le Dniepr] le canal Volga-Don etc. tandis que les paysans font leur farine avec des chaînes et des rouleaux. Notre législation matrimoniale est pénétrée de l’esprit socialiste, — mais dans la vie familiale la violence physique occupe encore une place considérable. De pareilles contradictions découlent de toute la structure de notre culture — au point de rencontre entre l’ouest et de l’est.

A la base de notre retard il y a la monstrueuse prédominance du village sur la ville, de l’agriculture sur l’industrie ; à cela s’ajoute qu’au village prédominent, en plus des instruments, les moyens de production les plus arriérés. Quand nous parlons du servage historique nous avons avant tout à l’esprit les relations entre différents états sociaux, l’asservissement du paysan au hobereau et au fonctionnaire du tsar. Mais, camarades, le servage a au-dessous de lui une base plus profonde : l’asservissement de l’homme à la terre, la dépendance complète du paysan aux éléments. Avez-vous lu Gleb Ouspensky ? [5] J’ai bien peur que la plus jeune génération ne le lise pas. Il faudrait rééditer, au moins ses meilleurs ouvrages, et parmi eux il y en a d’excellents. Ouspensky était un narodnik. Son programme politique était entièrement utopiste. Mais Ouspensky a dépeint le village — non seulement c’est un excellent artiste, mais encore un réaliste remarquable. Il est parvenu à comprendre la vie quotidienne du paysan et sa mentalité, comme des phénomènes dérivés, développées à partir de la base économique et entièrement défini par elle. Il est parvenu à comprendre la base économique du village, comme étant une dépendance servile du paysan dans le procès du travail de la terre et en général des forces de la nature. Il faut absolument le lire ne serait-ce qu’au moins Le Pouvoir de la terre. L’intuition artistique remplace chez Ouspensky la méthode marxiste et par bien des aspects, le résultat peut rivaliser avec lui. C’est pourquoi l’artiste Ouspensky se trouvait constamment en conflit mortel avec le narodnik Ouspensky. Auprès de l’artiste nous devons encore apprendre maintenant, si nous voulons comprendre les puissants vestiges du servage dans la vie quotidienne paysanne et plus particulièrement familiale, qui assez souvent ressurgissent dans la vie quotidienne urbaine : il suffit d’écouter ne serait-ce que certaines notes de la discussion se déroulant à présent sur les questions de la législation matrimoniale.

Le capitalisme dans toutes les parties du monde a élevé, à un degré extrême, la contradiction, entre l’industrie et l’agriculture, la ville et le village. Chez nous par la tardiveté de notre développement historique, cette contradiction a un caractère tout à fait monstrueux. Après tout, notre industrie avait commencé par s’efforcer d’imiter les modèles d’Europe de l’ouest et d’Amérique, pendant que notre village demeurait au XVIIIe siècle et même à des temps plus reculés. Le capitalisme même en Amérique est incapable évidemment d’élever l’économie agricole au niveau de l’industrie. Cette tâche passe entièrement par le socialisme. Dans nos conditions, avec la prédominance énorme du village sur la ville, l’industrialisation de l’agriculture est la partie la plus importante de la construction socialiste.

Par l’industrialisation de l’agriculture nous signifions deux processus qui seulement dans leur combinaison peuvent en dernière analyse effacer définitivement la limite entre la ville et le village. Sur cette question la plus importante pour nous, nous nous arrêterons un peu plus longtemps.

L’industrialisation de l’agriculture comprend d’abord la séparation de l’économie domestique rurale, de toute une série de branches de traitement préliminaire des matières premières industrielles et alimentaires. En effet, en général toute l’industrie est sortie du village au travers des métiers de l’industrie artisanale, par le détachement de branches particulières du système fermé de l’économie domestique au travers de la spécialisation, de la création de l’apprentissage et de la technique et ensuite de la production de la machine. Notre industrialisation soviétique devra, dans une large mesure, suivre cette voie, c’est-à-dire la voie de la socialisation de toute une série de productions reliant l’agriculture, au sens strict du terme, à l’industrie. L’exemple des Etats-Unis montre, que s’ouvrent ici devant nous des possibilités illimitées.

Mais nous n’en avons pas terminé avec cette question. L’élimination des contradictions entre l’agriculture et l’industrie suppose l’industrialisation des fermes de culture, d’élevage des bovins, d’horticulture, etc. Cela signifie, que les branches de l’activité industrielle doivent être posées sur les bases de la technologie scientifique : L’utilisation à bon escient et à grande échelle des machines, l’usage des tracteurs et de l’électricité, une bonne rotation des cultures, un laboratoire de contrôle des méthodes et des résultats, une bonne organisation de toute la production avec une utilisation plus rationnelle de la main-d’œuvre, etc. Bien sûr, même une culture organisée différera des industries mécaniques. En effet, dans l’industrie même, de profondes distinctions existent entre ses différentes branches. Si à présent nous somme en droit d’opposer l’agriculture à l’industrie en général, c’est parce que l’agriculture est réalisée sur des unités éparpillées, par des méthodes primitives avec une dépendance servile du producteur aux conditions naturelles et aux conditions extrêmement non civilisées du paysan. Il ne suffit pas de socialiser, c’est-à-dire de transférer vers les fabriques des branches particulières de l’agriculture comme le beurre, la fromagerie, la production de fécule, d’amidon et de mélasses etc. Il est nécessaire de socialiser l’agriculture elle-même, c’est-à-dire de la sortir de son morcellement d’aujourd’hui, et au lieu de gratter pitoyablement la terre, installer des « usines », scientifiquement organisées, de blé et de seigle, des « usines » de vaches et de moutons, etc. Que cela soit possible, c’est que montre l’expérience capitaliste en partie déjà disponible, en particulier l’expérience agricole du Danemark, où même les poules sont soumises au plan et à la standardisation et pondent selon la volonté, les œufs en quantité immense, de taille et de couleur identiques.

L’industrialisation de l’agriculture signifie l’élimination de l’actuelle contradiction fondamentale entre le village et la ville, et par conséquent, entre le paysan et l’ouvrier : selon le rôle de l’économie du pays, de leurs conditions de vie, de leur niveau culturel ils doivent se rapprocher dans une mesure telle que la limite entre ceux-ci disparaisse. Une telle société, où la culture mécanisée sera une part égale de l’économie planifiée, où la ville intégrera les avantages du village (vaste espace, verdure), mais où le village sera enrichi des avantages de la ville (rues pavées, éclairage électrique, conduites d’eau, canalisations), c’est-à-dire d’où disparaîtra l’opposition entre la ville et le village, où le paysan et l’ouvrier se transformeront en coopérateurs de même valeur et égaux en droits dans la production commune, — une telle société sera la société originale socialiste.

Le chemin vers cette société est long et difficile. Les étapes les plus importantes sur ce chemin sont les centrales d’énergie électrique. Elles apporteront au village la lumière et l’énergie transformée en force : contre le pouvoir de la terre — le pouvoir de l’électricité !

Récemment nous inaugurions la centrale de Chatoura, l’une de nos meilleures installations construite sur une tourbière. De Moscou jusqu’à Chatoura il n’y a qu’un peu plus de cent kilomètres. En apparence un jet de pierre. Mais pourtant que les conditions sont différentes ! Moscou est la capitale de l’Internationale Communiste. Mais éloignez-vous de quelques dizaines de kilomètres — et c’est la nature sauvage, la neige, les marais gelés, les bêtes sauvages. Des villages de cabanes en bois, somnolant sous la neige. De la fenêtre de la voiture du train on peut voir parfois les traces des loups. Là, où maintenant s’élève la centrale, quelques années auparavant, quand débutait le chantier, les élans y demeuraient. Aujourd’hui la distance entre Moscou et Chatoura est jalonnée par la structure élégante de pylônes métalliques soutenant un fil de 115.000 volts. Et de sous ces pylônes, renards et louves, au prochain printemps, sortiront leurs petits. Il en va ainsi de toute notre culture — de contradictions extrêmes, de réussites suprêmes de la technique et de la pensée universelle, d’une part, et des conditions primitives de la taïga, d’autre part.

Chatoura vit sur une tourbière servant de pâturage. Vraiment, tous les miracles créés par l’imagination enfantine de la religion et même par la fantaisie créatrice de la poésie, pâlissent devant ce simple fait : les machines occupant un espace minime, dévore le marais séculaire, le transformant en une énergie invisible et restituant celle-ci dans des lignes haute-tension jusqu’à cette industrie qui a créé et construit ces mêmes machines.

Chatoura la belle. Créée par des constructeurs aussi dévoués que doués pour cela. Sa beauté n’est pas exposée, pas clinquante, mais provient des ses propriétés internes et des besoins de la technique. Le critère le plus élevé et le seul de la technique c’est de convenir au but. La vérification d’un fonctionnement convenable est fournie par l’économie. Mais cela suppose, avant la plus complète conformité entre les parties et l’ensemble, des moyens et une fin. Les critères économiques et techniques coïncident entièrement dans l’esthétique. On peut dire — et ce ne sera pas un paradoxe : Chatoura la belle, parce que le kilowatt-heure de son énergie est meilleur marché que le kilowatt-heure des autres centrales se situant dans des conditions similaires.

Chatoura s’élève sur un marais. Il y a chez nous, en Union Soviétique, beaucoup de marais et bien davantage que de centrales électriques. Il y a chez nous, beaucoup d’autres sortes de combustibles attendant la transformation en force motrice. Plus au sud, le Dniepr traverse une région industrielle plus riche, dépensant en vain sa fantastique puissance, bondissant sur des rapides d’âge immémoriaux, et attendant que nous domptions son courant par un barrage et le forcions à éclairer, animer, enrichir les villes et les champs. Nous le forcerons !

Aux Etats-Unis d’Amérique du nord la consommation par habitant et par an est de 500 kilowatt-heure, tandis que chez nous elle est seulement de 20 kilowatt-heure, c’est-à-dire 25 fois moins. Nous avons 50 fois moins de force motrice, en général, par personne qu’aux Etats-Unis. Le système soviétique ferré avec la technique américaine, ce sera le socialisme. Notre organisation sociale donnera à la technique américaine une application toute autre, incomparablement plus rationnelle. Mais la technique américaine transformera aussi notre organisation, la libérera de l’héritage du retard, de l’arriération de la barbarie. De la combinaison de l’organisation soviétique et de la technique américaine naîtra une nouvelle technique et une nouvelle culture — la technique et la culture pour tout, sans fils préférés et beau-fils.

Le principe de « la chaîne de production » dans l’économie socialiste

Le principe de l’économie socialiste est l’harmonie, c’est-à-dire la continuité fondée sur la coordination interne. Techniquement ce principe trouve sa plus haute expression dans la chaîne. Qu’est-ce que la chaîne ? Une bande infinie animée, qui apporte à l’ouvrier ou emporte à partir de lui tout ce qui est nécessaire pour la marche du travail. Il est déjà bien connu maintenant de quelle manière Ford utilise, une combinaison de chaînes, comme moyen de transport interne : transmission et demandes. Mais la chaîne est quelque chose de plus important encore : elle représente la méthode de réglage de la production, puisque l’ouvrier doit impérativement harmoniser ses gestes avec le mouvement de la bande infinie. Le capitalisme se sert de cela afin d’obtenir une exploitation plus accrue et plus perfectionnée de l’ouvrier. Mais un tel usage est lié au capitalisme, et non à la chaîne elle-même. De quel côté en effet se dirige le développement des méthodes de régulation du travail : du côté du paiement aux pièces ou du côté de la chaîne ? Le paiement aux pièces, comme tout autre aspect du contrôle individuel sur le travail, est caractéristique du capitalisme à ses premières époques de développement. Par ce procédé on assure une charge physiologique individuelle maximum de chaque ouvrier, mais non une coordination des efforts des différents ouvriers. Ces deux tâches sont automatiquement accomplies par la chaîne. L’organisation socialiste de l’économie devra aspirer à réduire la charge physiologique individuelle de l’ouvrier en fonction de la croissance de la capacité technique, tout en sauvegardant la coordination des efforts des différents ouvriers. Telle est et telle sera la signification de la chaîne socialiste, à la différence de celle du capitalisme. Pour parler concrètement, tout le problème consiste à la régulation du mouvement de la bande avec un nombre donné d’heures de travail, ou, au contraire, au réglage du temps de travail à une vitesse donnée de la bande.

Dans le système capitaliste la chaîne est appliquée dans le cadre d’une entreprise particulière, comme une méthode de transport interne. Mais le principe de la chaîne en lui-même est beaucoup plus vaste. Chaque entreprise en particulier reçoit de l’extérieur des matières premières, du combustible, des consommables, de la main-d’œuvre supplémentaire. Les relations entre les entreprises particulières, aussi gigantesques soient-elles, sont réglées par les lois du marché limitées en effet, dans bien des cas par toutes sortes d’accords à long terme. Mais chaque usine prise séparément, et bien d’avantage encore la société dans son ensemble se préoccupe du fait que les matières premières puissent être livrées à temps, sans traîner dans les stocks, mais aussi sans créer d’interruptions dans la production, en d’autres termes, qu’il soit livré d’après le principe de la chaîne, en plein accord avec le rythme de la production. Pour cela il n’est pas absolument nécessaire d’imaginer la chaîne comme une bande infinie en mouvement. Les formes qu’elle peut prendre sont infiniment diverses. Le chemin de fer, si celui-ci travaille selon le plan, c’est-à-dire sans croisement de transports, sans stockage saisonnier des marchandises, en bref, sans les éléments de l’anarchie capitaliste — mais le socialisme travaillera justement ainsi — viendra par une puissante chaîne assurer la desserte en temps utile des usines en matières premières, combustible, matériel et personnel. De même cela se rapporte aux paquebots, aux camions etc. Toutes sortes de moyens de communication deviendront des moyens de transport au sein du système de production, du point de vue de l’économie planifiée, dans son ensemble. Le pipe-line représente par lui-même une sorte de chaîne pour les liquides. Plus étendu sera le réseau des pipe-lines, moins il y aura besoin de réservoirs de secours, plus réduite sera la quantité de pétrole transformée en capital mort.

Le système de la chaîne en aucune façon ne suppose que les entreprises se situent ensemble à proximité. Au contraire, la technique moderne rend possible leur dispersion, non de façon chaotique et accidentelle, mais attentivement en tenant compte de la localisation de chaque usine en particulier. La possibilité de la large dispersion des entreprises industrielles, sans laquelle la ville ne peut pas être diluée dans le village et le village dans la ville, est assurée dans une importante mesure grâce à l’utilisation de l’énergie électrique, comme force motrice. Le fil métallique est le plus parfait convoyeur de l’énergie, donnant la possibilité de la division de la force motrice dans les plus petites unités, prête à travailler et l’interrompant simplement en tournant un bouton. De par ces propriétés le " convoyeur " énergétique se heurte le plus vivement aux cloisons de la propriété privée. L’électricité dans son développement actuel est la partie la plus « socialiste » de la technique. Et sans aucun doute : c’est là sa partie la plus avancée.

Le progrès gigantesque du pays du système d’alimentation et d’évacuation des eaux — est, de ce point de vue, la chaîne hydraulique de l’agriculture. Plus la chimie, l’industrie mécanique et l’électrification seront à même de libérer la culture de l’emprise des éléments, — assurant ainsi l’amélioration de ses méthodes, — plus l’agriculture actuelle sera intégralement incluse dans le système de la chaîne socialiste, qui règlera et coordonnera toute la production, partant du sous-sol (extraction du minerai de charbon) au sol (labourage, semailles des champs).

Le vieux Ford à partir de l’expérience de la chaîne, tente de construire une sorte de philosophie sociale. De cette tentative exclusive, nous voyons une combinaison extrêmement curieuse, à une échelle exceptionnellement importante ; dans le domaine de la gestion de la production ou l’intolérable étroitesse du philosophe suffisant devenu multi millionnaire tout en demeurant un simple petit bourgeois ayant fait fortune. Ford dit « si vous voulez la richesse pour vous et le bien-être de vos concitoyens, faites comme moi ! » Kant demandait à chaque personne qu’elle agisse de telle façon qu’elle puisse devenir la norme pour les autres. Au sens philosophique Fort est kantien. Mais en pratique la « norme » pour les 200.000 ouvriers de Ford n’est pas la conduite de Ford, mais le rythme de sa chaîne automatique : il définit le rythme de leur vie, le mouvement de leurs mains, de leurs pieds et de leurs idées. Pour le bien-être de vos concitoyens il est nécessaire de séparer le fordisme de Ford, de le socialiser et de le nettoyer. C’est ce que fera le socialisme.

« Mais qu’en est-il de la monotonie du travail, de la dépersonnalisation, de la « déspiritualisation » dues à la chaîne ? » — m’est-il demandé dans une question écrite qui m’a été remise. Ce n’est pas une crainte sérieuse. Si vous réfléchissez et discutez de cela jusqu’à son terme, cela aura pour résultat de se tourner contre la division du travail et contre la mécanisation en général. C’est une voie réactionnaire. Le socialisme et l’hostilité à la mécanisation n’ont rien eu et n’auront jamais rien de commun. La tâche essentielle, principale, et la plus importante est d’en finir avec le besoin. Il faut que le travail humain produise, autant que possible, la plus grande quantité de biens. Pain, chaussures, vêtements, journaux, tout ce qui est nécessaire, doit être produit en quantité telle pour que personne n’ait crainte qu’il manque. Il faut abolir le besoin, et avec celui-ci, l’avidité. La prospérité et le loisir doivent être gagnés et avec ceux-ci la joie de vivre pour tous. Une productivité élevée du travail est inaccessible sans la mécanisation, l’automatisation, expression achevée de ce qu’est la chaîne. La monotonie du travail sera compensée par la réduction de sa durée et sa facilité croissante. Il y aura toujours dans la société des branches d’industrie qui exigent une créativité individuelle et, ceux qui trouveront leur vocation dans un type de production y feront leur chemin. Ce qui nous concerne ici c’est le type de base de production dans ses branches les plus importantes, au moins jusqu’à ce qu’une nouvelle révolution chimique et énergétique dans la technique écarte la mécanisation telle que nous la connaissons aujourd’hui. Mais accordons à l’avenir le soin de s’occuper de cela. Un voyage dans un bateau propulsé par des rames exige une grande créativité personnelle. Un voyage dans un bateau à vapeur est plus « monotone », mais plus confortable et plus sûr. De plus, vous ne pouvez pas traverser l’océan dans un canot à rames. Cependant nous devons traverser l’océan du besoin humain.

Il est bien connu que les besoins physiques sont beaucoup plus limités que les besoins psychiques. La satisfaction excessive des besoins physiques conduit vite à la satiété. Les besoins psychiques quant à eux, ne connaissent pas de limites. Mais pour que germent des besoins psychiques, la satisfaction complète des besoins physiques est nécessaire. Certes, nous ne pouvons pas reporter, et nous ne reporterons pas la lutte pour l’élévation du niveau spirituel des masses jusqu’au moment où nous n’aurons plus de chômage, d’enfants abandonnés et de misère. Tout ce qu’il est possible de réaliser, doit être fait. Mais ce serait un misérable et méprisable rêve éveillé que d’imaginer que nous puissions créer une véritable nouvelle culture, avant que nous assurions la prospérité, l’abondance et le loisir des masses. Nous devons et nous contrôlerons nos progrès par leurs reflets dans la vie quotidienne de l’ouvrier et du paysan.

La révolution culturelle

Maintenant je pense, qu’il est déjà clair pour tous, que la création de la nouvelle culture n’est pas une tâche indépendante et réalisable à côté de notre travail économique et de la construction sociale et culturelle dans son ensemble. Le commerce appartient-il à la « culture prolétarienne » ? Du point de vue abstrait on devrait répondre par la négative à cette question. Mais le point de vue abstrait ne convient pas. Dans l’époque de transition, et particulièrement à son stade initial, où nous nous trouvons, les produits seront et demeureront encore longtemps la forme sociale des commodités. Et nous devons savoir correctement tirer avantage de ces commodités, c’est-à-dire les négocier. Sans cela nous ne pourrons passer du stade initial au stade suivant. Lénine nous disait : apprenez à vendre, et nous recommandait de prendre exemple sur le modèle culturel européen. La culture du commerce constitue, comme nous le savons fermement, le composant le plus important de la culture de la période de transition. Que nous nommions la culture du commerce de l’Etat ouvrier et des coopératives « culture prolétarienne » — je ne le sais. Mais que cela soit une étape vers la culture socialiste, est incontestable.

Quand Lénine parlait de la révolution culturelle, il voyait dans son contenu principal l’élévation du niveau culturel des masses. Le système métrique est le produit de la science bourgeoise. Mais l’apprentissage à la paysannerie de ce système simple de mesure signifie réaliser une grande tâche culturelle et révolutionnaire. Il est presque certain que nous n’atteindrons pas cela sans l’aide du tracteur et de l’énergie électrique. A la base de la culture se trouve la technique. L’instrument décisif de la révolution culturelle doit être une révolution dans la technique.

En ce qui concerne le capitalisme nous disons, que le développement des forces productives prend appui sur les forces sociales de l’Etat bourgeois et de la propriété bourgeoise. Ayant accompli la révolution prolétarienne, nous disons : le développement des formes sociales prend appui sur le développement des forces productives, à savoir, la technique. Par ce lien principal, que nous avons saisi nous pouvons accomplir la révolution culturelle, ce lien est celui de l’industrialisation, — et aucunement ceux de la littérature et de la philosophie. J’espère, que ces mots ne seront pas compris dans le sens d’une attitude malveillante ou irrespectueuse vis-à-vis de la philosophie et de la poésie. Sans pensée théorique et sans art la vie humaine serait vide et misérable. Mais en effet, telle est à présent à un immense degré la vie de millions d’hommes. La révolution culturelle doit consister à leur donner la possibilité à un véritable accès à la culture et non à ses misérables miettes. Mais cela est impossible sans la création de conditions matérielles améliorées. C’est pourquoi une machine qui fabrique automatiquement des bouteilles, est à présent pour nous un facteur primordial de la révolution culturelle, tandis qu’un poème héroïque est seulement un facteur de second ordre.

Marx disait autrefois : « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer » [Thèse sur Feuerbach, XI] Dans ces mots il n’y avait aucun manque de respect envers la philosophie. Marx était un des plus grands philosophes de tous les temps. Ses mots signifiaient seulement, que le développement à venir de la philosophie, comme toute la culture en général, matérielle et spirituelle, exige une révolution dans les relations sociales. Et c’est pour cela que Marx partant de la philosophie à fait appel à la révolution prolétarienne, — non contre la philosophie, mais justement pour celle-ci. De la même manière on peut dire maintenant : il est bon que les poètes chantent la révolution et le prolétariat, mais une puissante turbine chante encore mieux. Des chansons de qualité moyenne demeurant la propriété de cercles restreints, nous en avons beaucoup, mais nous avons terriblement peu de turbine. Je n’ai pas l’intention de dire que la médiocrité des vers empêche l’apparition des turbines. Non on ne peut rien affirmer de tel. Mais une orientation correcte de l’opinion publique, c’est-à-dire la compréhension de la relation réelle des phénomènes, le pourquoi et le comment des choses, est absolument nécessaire. Il ne faut pas comprendre la révolution culturelle superficiellement, de façon idéaliste, ou comme quelque chose qui serait l’objet de petits groupes d’études. Cette question concerne le changement des conditions de vie, des méthodes de travail et des habitudes quotidiennes d’un grand peuple, de toute la famille des peuples. Seul le système puissant du tracteur, pour la première fois de l’histoire, permettra au paysan de redresser son dos ; seule une machine à souffler le verre produisant des centaines de milliers de bouteilles libérera les poumons des souffleurs de verre d’autrefois, seule une turbine de dizaines voire de centaines de milliers chevaux-vapeurs, seul l’avion accessible à tous, — seules toutes ces choses réunies ensemble assureront la révolution culturelle, pas seulement à une minorité, mais à tous. Et uniquement une telle révolution méritera ce nom. Sur cette base seule fleuriront une nouvelle philosophie et un nouvel art.

Marx a dit : « A toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ». [l’Idéologie Allemande — Feuerbach.]

Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes. Cela est tout à fait exact en ce qui concerne le prolétariat, mais il en va tout autrement, pour ce qui est des autres classes. La bourgeoisie, ayant saisi le pouvoir, aspira à se perpétuer. Toute sa culture était adaptée à cela. Le prolétariat, qui a pris le pouvoir, doit s’efforcer inévitablement d’écourter autant que possible la période de sa domination, pour s’approcher au plus près de la société socialiste dépourvue de classes.

La culture des mœurs

Vendre d’une manière cultivée signifie, en particulier, ne pas duper, c’est-à-dire, de rompre avec notre tradition nationale dans l’acte de vente : « si tu ne trompes pas, tu ne vendras pas ».

Le mensonge, la tromperie — il ne s’agit pas seulement d’un défaut individuel, mais d’une fonction de l’ordre social. Le mensonge est un moyen de la lutte et, par conséquent, découle de la contradiction entre les intérêts. Les contradictions fondamentales découlent des relations entre les classes. A la vérité, on peut dire, que la tromperie est aussi vieille que la société de classes. Déjà les animaux « rusent », trompent dans la lutte pour l’existence. Un rôle considérable a été joué par la tromperie — la ruse militaire — dans les tribus militaires. Une telle tromperie découle plus ou moins directement de la lutte zoologique pour l’existence. Mais à partir de l’époque dite « civilisée », c’est-à-dire depuis l’apparition de la société de classes, mentir est devenu terriblement complexe, cela est devenu une fonction sociale, réfractée selon les lignes de classes et s’est intégrée à la composition des « cultures » humaines. C’est une composante, cependant, que le socialisme n’inclura pas. Les relations dans la société socialiste ou communiste, c’est-à-dire à son plus haut développement, seront complètement transparentes et ne demanderont pas de moyens auxiliaires, tels que la tromperie, le mensonge, la falsification, la contrefaçon, la trahison et la perfidie.

De cela, cependant, nous sommes encore éloignés. Dans nos relations et nos mœurs il demeure toujours beaucoup de mensonges tant issus de l’origine de la bourgeoisie que du servage. La plus haute expression de l’idéologie du servage est la religion. Les relations de la société de la monarchie féodale de la société se fondaient sur la tradition aveugle et s’élevaient sous la forme du mythe religieux. Le mythe est une interprétation imaginaire, fausse, des phénomènes naturels, des institutions sociales et de leurs relations. Cependant sont trompées, non seulement les masses opprimées, mais aussi ce qui a été produit au nom de cette tromperie, — les règles, qui dans la plupart des cas croyaient au mythe et s’y appuyaient consciencieusement. L’idéologie objectivement fausse tissée à partir des superstitions, ne signifie pas qu’elle soit un mensonge subjectif nécessairement. Seulement en proportion de la complexité des relations sociales, c’est-à-dire dans la mesure du développement de l’ordre bourgeois, avec lequel le mythe religieux se trouve dans une contradiction de plus en plus grande, celui-ci devient alors la source d’une tricherie toujours plus importante et d’une tromperie délibérée.

L’idéologie qu’a développée la bourgeoise est rationaliste et orientée contre la mythologie. La bourgeoisie radicale a tenté de s’élever sans religion et de construire un Etat basé sur la raison, non sur la tradition. Cela a été exprimé dans la démocratie par ses principes de liberté, d’égalité, de fraternité. L’économie capitaliste a été créée, avec cependant, une monstrueuse contradiction entre la réalité quotidienne et les principes démocratiques. Afin de maquiller ces contradictions un mensonge de très haut niveau était nécessaire. Un tel mensonge politique n’existe nulle autre part que dans la démocratie bourgeoisie. Il ne s’agit plus maintenant du mensonge « objectif » de la religion, mais d’une tromperie du peuple consciencieusement organisée par la combinaison de méthodes exceptionnellement complexes. La technique du mensonge est cultivée non moins que la technique de l’électricité. La presse la plus mensongère se trouve dans les démocraties les plus « développées », la France et les Etats-Unis.

Mais en même temps, et il faut franchement l’admettre, en France on commerce plus honnêtement qu’ici, et dans tous les cas en accordant incomparablement plus d’attention aux exigences de l’acheteur. Ayant atteint un certain degré de prospérité, la bourgeoisie renonce aux méthodes d’escroquerie de l’accumulation primitive, non par une quelconque notion de morale mais pour des raisons matérielles : la petite duperie, la contrefaçon, l’escroquerie, nuit à la réputation d’une entreprise et sape son futur développement, être moral, devient une règle morale, et l’opinion publique y veille avec vigilance. En effet, la guerre impérialiste a apporté de colossaux changements aussi dans ce domaine, ramenant l’Europe de l’est loin en arrière. Mais les efforts de « stabilisation » du capitalisme de l’après-guerre ont supplanté les plus mauvaises manifestations du retour du commerce primitif. Dans tous les cas, si vous prenez notre commerce soviétique dans sa globalité, c’est-à-dire, de l’usine au consommateur du village éloigné, alors vous devrez reconnaître que nous commerçons toujours d’une façon extrêmement moins cultivée que les pays capitalistes avancés. Cela résulte de notre pauvreté, de notre insuffisance de marchandises, de notre retard économique et culturel.

Le régime de la dictature de prolétarienne est aussi bien irréconciliablement hostile à la mythologie objectivement fausse du Moyen Age qu’à la tromperie consciente de la démocratie capitaliste. Le régime révolutionnaire est extrêmement intéressé par la mise à nu des relations sociales, non à la dissimulation de celles-ci. Cela signifie que celui ci est intéressé dans la véritable politique, par l’énonciation de ce qui est. Mais on ne peut pas oublier que le régime de la dictature révolutionnaire est un régime de transition et donc contradictoire. L’existence de puissants ennemis nous oblige à faire appel à la ruse militaire, et la ruse est inséparable du mensonge. Il faut seulement que la ruse nécessairement utilisée contre nos ennemis, ne le soit pas pour tromper notre propre peuple, c’est-à-dire les masses laborieuses et leur parti. C’est une condition fondamentale de la politique révolutionnaire, qui traverse, tel un fil rouge, toute l’œuvre de Lénine.

Mais tandis que notre nouvel état et ses formes sociales créent la possibilité et la nécessité d’un degré plus haut de franchise que celui qui a été atteint jusqu’à maintenant, dans les relations entre dirigeants et dirigés, on ne peut encore dire cela à propos de l’ensemble de nos rapports dans la vie quotidienne, sur lequel notre arriération économique et culturelle et en général tout l’héritage du passé continuent à peser très lourdement. Nous vivons beaucoup mieux que nous le faisions en1920. Mais la pénurie des bonnes choses nécessaires à la vie laisse toujours de manière pesante son empreinte sur notre vie et nos mœurs, et continuera à ainsi faire, un certain nombre d’années encore. De cela résulte de grandes et de petites contradictions, de grandes et de petites disproportions, la lutte est liée à ces contradictions et la ruse, le mensonge, la duperie sont liés à cette lutte. A cela une seule issue : l’élévation du niveau de technique, tant dans production que dans le commerce. Une orientation correcte dans cette direction doit déjà en soi aider à améliorer « les mœurs ». L’interaction de l’amélioration de la technique et des mœurs nous poussera en avant sur la voie d’un ordre social de coopérateurs civilisés, c’est-à-dire vers la culture socialiste.

Notes

[1] Narodnik : ici Trotsky fait référence à l’école « populiste », anti-scientifique, disposée à idéaliser la paysannerie, que les marxistes par la suite devaient détrôner de son influence dominante sur le mouvement révolutionnaire russe, à la fin du XIXe siècle. — Note B. Pearce

[2] Famoussov, personnage de la pièce de Griboiédov « Le malheur d’avoir trop d’esprit », officier supérieur petit bourgeois pédant, tout imbu de son pseudo-savoir. Son seul intérêt est de vivre dans le rang ; il a horreur de tout ce qui peut faire offense à l’autorité et déranger sa situation confortable. Trotsky visera ici les personnes qui rejettent ainsi le travail de Freud et de ses continuateurs, en le balayant et sans le moindre discernement et non de manière scientifique, sur le fond, et cela, parce qu’elles savent que celui-ci n’a pas la faveur du parti — Note B. Pearce.

[3] Bien entendu, cette question n’a rien de commun avec la mode d’un certain freudisme qui n’est qu’espièglerie et polissonnerie érotique. Une telle démangeaison de la langue n’a aucun rapport avec la science et indique seulement un état de dépression : le centre de gravité se déplace du cerveau à la mœlle épinière... (L. T.)

[4] Ici Trotsky renvoie aux idées de Tolstoï à propos de l’art et de la renaissance reprises par Boukharine dans son ouvrage : Le Matérialisme Historique. — Note Brian Pearce.

[5] Gleb Ouspensky (1840-1902). Romancier russe de la vie paysanne des années 1870-80. Cf. cet extrait de l’article de Trotsky : « Léon Tolstoï » : Il[Tolstoï] n’avait pas besoin de se poser en défenseur du servage, pour être de toute son âme partisan du retour à ces conditions sociales dans lesquelles il voyait la sage simplicité et trouvait la perfection artistique. Là, la vie se reproduit de génération en génération, de siècle en siècle, dans une constante immuabilité et règne toute-puissante la sainte nécessité. Tous les actes de la vie y sont déterminés par le soleil, la pluie, le vent, la croissance de l’herbe. Dans cet ordre de choses, il n’y a pas place pour la raison ou la volonté personnelle et par conséquent non plus pour la responsabilité personnelle. Tout y est réglé, justifié, sanctifié d’avance. Sans aucune responsabilité ni volonté propres, l’homme y vit simplement dans l’obéissance, dit le poète remarquable de La Puissance de la Terre, Gleb Ouspenski, et c’est précisément cette obéissance constante, transformée en efforts constants, qui constitue toute la vie, laquelle ne mène, en apparence, à aucun résultat, mais qui contient cependant en elle-même son résultat... Et — ô miracle ! — cette dépendance servile, sans réflexions et sans choix, sans erreurs et, par conséquent sans remords, c’est précisément ce qui crée la « facilité » morale de l’existence sous la dure tutelle de l’« épi de seigle ».

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