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La philosophie de Lucrèce

lundi 9 janvier 2017, par Robert Paris

La philosophie de Lucrèce

Lucrèce expose la question de la liberté de la vie et du déterminisme de la matière dans « De la nature » (De natura rerum)

« Enfin, si tous les mouvements sont enchaînés dans la nature, si toujours d’un premier naît un second suivant un ordre rigoureux ; si, par leur déclinaison, les atomes ne provoquent pas un mouvement qui rompe les lois de la fatalité et qui empêche que les causes ne se succèdent à l’infini ; d’où vient donc cette liberté accordée sur terre aux êtres vivants, d’où vient, dis-je, cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène ? (…) Tu vois maintenant qu’en dépit de la force étrangère qui souvent nous oblige à marcher malgré nous-mêmes, nous emporte et nous précipite, il y a pourtant en nous quelque chose capable de combattre et de résister. C’est ce quelque chose dont les ordres meuvent la masse de la matière dans notre corps, dans nos membres, la réfrènent dans son élan et la ramènent en arrière pour le repos. C’est pourquoi aux atomes aussi nous devons reconnaître la même propriété : eux aussi ont une autre cause de mouvement que les chocs et la pesanteur, une cause d’où provient le pouvoir inné de la volonté, puisque nous voyons que rien de rien ne peut naître. La pesanteur, en effet, s’oppose à ce que tout se fasse par des chocs, c’est-à-dire par une force extérieure. Mais il faut encore que l’esprit ne prote pas en soi une nécessité intérieure qui le contraigne dans tous ses actes. Il faut qu’il échappe à cette tyrannie et ne se trouve pas réduit à la passivité : or, tel est l’effet d’une légère déviation des atomes, dans des lieux et des temps non déterminés. »

Lucrèce explique pourquoi l’homme produit des croyances qui l’enchaînent :

« Tous les autres phénomènes que les mortels voient s’accomplir sur terre et dans le ciel tiennent leurs esprits suspendus d’effroi, les livrent humiliés à la terreur des dieux, les courbent, les écrasent contre terre : c’est que l’ignorance des causes les oblige à abandonner toutes choses à l’autorité divine, reine du monde ; et tout ce qui leur dérobe ces causes, ils le mettent au compte d’une puissance surnaturelle. Ceux-là mêmes en effet qui savent bien que les dieux mènent une vie sans souci, s’interrogent quelquefois, étonnés, sur l’accomplissement des phénomènes naturels, surtout sur ce qu’ils contemplent au-dessus de leur tête, dans les régions éthérées, alors ils retombent aux antiques superstitions, ils reprennent le joug des durs maîtres auxquels leur misère leur fait attribuer un pouvoir souverain, car ils ignorent ce qui peut être et ce qui ne le peut pas, l’énergie départie à chaque existence, enfin le terme inflexible qui le borne. Leur raison les égare encore davantage. Si tu ne rejettes pas loin de ton esprit de tels préjugés, si tu persistes à charger les dieux de soucis indignes d’eux et incompatibles avec leur paix profonde, ces saintes puissances outragées ne cesseront de se présenter à ta vue… Quelle promesse de malheurs pour le reste de tavie. »

Stéphane Greenblatt dans « Quatrocento » :

« Le poème « De la nature » énonce les principes clés d’une compréhension moderne du monde. L’Univers, selon Lucrèce, se compose d’innombrables atomes qui se déplacent au hasard dans l’espace, pareils à des pellicules de poussière dans un rayon de soleil ; ces atomes s’entrechoquent, s’accrochant les uns aux autres pour former des structures complexes, puis se séparent en un processus sans fin de création et de destruction. Il n’y a pas moyen d’y échapper. Lorsque nous contemplons le ciel nocturne et que, profondément émus, nous ne voyons pas l’ouvrage des dieux ni une sphère cristalline indépendante de notre monde transitoire. Nous voyons ce même monde matériel dont nous faisons partie et dont les éléments nous constituent. Il n’existe pas de plan ni d’architectes divins, pas de dessein intelligent. Toute chose, dont l’espèce à laquelle nous appartenons, évolue au fil du temps. Cette évolution est aléatoire, même si, dans le cas des organismes vivants, un principe de sélection est à l’œuvre. C’est-à-dire que des espèces aptes à survivre et à se reproduire avec succès se perpétuent, du moins pour une certaine période ; celles qui ne sont pas aussi bien adaptées ne tardent pas à disparaître. Rien – ni notre propre espèce, ni la planète sur laquelle nous vivons, ni le soleil qui nous éclaire – ne dure éternellement. Seuls les atomes sont immortels. Dans un univers ainsi constitué, affirmait Lucrèce, il n’y a pas de raison de croire que la Terre ou ses habitants occupent une place centrale, pas de raison de séparer les humains des autres animaux, pas d’espoir de suborner ni d’apaiser les dieux, pas de place pour le fanatisme religieux… »

Lucrèce :

« Alors qu’aux yeux de tous, l’humanité traînait sur terre une vie abjecte, écrasée sous le poids d’une religion dont le visage, se montrant du haut des régions célestes, menaçait les mortels de son aspect horrible, le premier un Grec, un homme osa lever ses yeux mortels contre elle, et contre elle se dresser (…) Et par là, la religion est à son tour renversée et foulée aux pieds, et nous, la victoire nous élève jusqu’aux cieux. »

« Il faut poser d’abord notre premier principe :

Rien n’est jamais crée divinement de rien…

Rien ne s’anéantit ; toute chose retourne, Par division, aux corps premiers de la matière. »

« Regarde, en effet, quand la lumière du soleil fait pénétrer un faisceau de rayons dans l’obscurité de nos maisons : tu verras une multitude de corpuscules s’entremêler de mille façons à travers le vide dans le faisceau lumineux et, comme soldats d’une guerre éternelle, se livrer combats et batailles, guerroyer par escadrons, sans trêve, et ne cessant fiévreusement de se joindre et de se séparer : tu peux te figurer par là ce qu’est l’agitation sans fin des atomes dans le grand vide, autant toutefois qu’une petite chose peut en représenter une grande et nous guider sur la trace de sa connaissance. Une autre raison d’observer attentivement les corpuscules qui s’agitent en désordre dans un rayon de soleil, c’est qu’une telle agitation nous révèle les mouvements invisibles auxquels sont entraînés les éléments de la matière. Car souvent tu verras beaucoup de ces poussières, sous l’impulsion sans doute de chocs imperceptibles, changer de direction, rebrousser chemin, tantôt à droite, tantôt à gauche et dans tous les sens. Or, leur mobilité tient évidemment à celle de leurs principes. Les atomes, en effet, se meuvent les premiers par eux-mêmes ; c’est ensuite au tour des plus petits corps composés : les plus proches des atomes par leur force ; sous leurs chocs invisibles ils s’ébranlent, se mettent en marche et eux-mêmes en viennent à déplacer des corps plus importants. C’est ainsi que part des atomes le mouvement, qui s’élève toujours et parvient peu à peu à nos sens, pour parvenir enfin à la poussière que nous apercevons dans les rayons du soleil, alors même que les chocs qui la mettent en mouvement nous demeurent invisibles…. »

Qui était Lucrèce

Lire Lucrèce, « De la nature des choses »

« De la nature des choses », tome II

Commentaire sur « De la nature des choses »

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