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Marxisme et philosophie

mercredi 10 juillet 2013, par Robert Paris

Marxisme et philosophie

Pour une rupture philosophique et donc politique avec tous les courants, y compris se disant communistes révolutionnaires, mais qui ont « é-korsché » le marxisme en lui enlevant le caractère dialectique de sa liaison, contradictoire et donc dynamique, entre idée et activité concrète, entre philosophie et pratique révolutionnaires, entre pensée et réalité.

La pensée de Marx et d’Engels, pas plus que la pensée de Hegel, ne peut être détachée des avancées et des reculs de la révolution sociale. Les avancées (et reculs) des idées sont à la fois un mouvement différent et inséparable de celui des avancées et reculs sociaux et politiques de l’ensemble de la société.

Si Hegel a été tenu en haute estime pendant quelques années pour être ensuite complètement abandonné par la pensée bourgeoise, ce n’est pas qu’une question d’histoire des idées, ni en Allemagne ni dans le monde. C’est profondément lié au rôle, révolutionnaire ou pas, que s’attribuait à une époque ou à une autre la classe dirigeante.

Si la pensée marxiste a été figée après sa mort par la social-démocratie, ce n’est pas non plus une simple question d’histoire des idées. Un mouvement ouvrier, certes en pleine croissance pratique mais sur les bases de la société bourgeoise, a cessé de penser le monde de manière contradictoire parce qu’il ne voulait surtout pas voir que ce qui montait, en même temps que la force du mouvement ouvrier, c’était sa faiblesse et pour les mêmes raisons : les bases de la montée ouvrière étaient les bases mêmes de la classe historiquement adverse du prolétariat…

Aucun progrès politique ni théorique ne pouvait découler de cette montée organisationnelle et sociale de la social-démocratie européenne fondée sur une duperie réformiste de transformation au sein même de la société capitaliste, alors que le prolétariat restait objectivement la classe révolutionnaire porteuse d’un autre avenir que le capitalisme.

La trahison de la social-démocratie a été autant pratique que théorique et la séparation entre les deux n’a aucune raison d’être.

Il a été de même avec le stalinisme. Si formellement, il a fait mine de se revendiquer du marxisme et du léninisme, il, comme la social-démocratie avant lui, figé cette pensée dans un conservatisme pour mieux détruire son caractère dialectique et donc dynamique.

Le conservatisme idéologique est indispensable aux classes, aux couches sociales et aux groupes sociaux qui ne se voient pas de rôle de transformation mais un rôle de conservation. Le marxisme a pu donner lieu à des entreprises de conservation, aussi bien que d’autres idéologies mais, dans le cas du marxisme, il ne pouvait s’agir que d’une trahison des idées puisque, très clairement, Marx et Engels ont toujours développé des idées dialectiques, concevant l’inséparabilité des idées et du monde matériel, humain ou social et l’inséparabilité de l’action politique et de l’activité philosophique et théorique, de la science et de la philosophie.

Quand Marx et Engels parlaient de « fin de la philosophie », ils entendaient seulement la fin de la philosophie pure, détachée de l’évolution du monde matériel. Ils ne voulaient nullement dire que l’étude scientifique du monde réel (la philosophie dialectique matérialiste) pouvait cesser d’être nécessaire alors qu’elle est inséparable de sa transformation réelle,

Ce n’est pas un hasard si le besoin de relancer et de renouveler l’étude révolutionnaire de la philosophie dialectique se fait sentir dans la période où la nécessité de la dialectique de la révolution réelle refait surface aujourd’hui.

Nous diffusons le texte qui suit de Karl Korsch, même si l’évolution politique qu’il a suivie plus tard, en pensant ainsi combattre le stalinisme, n’est pas la nôtre. En tout cas, en 1923-1924, contrairement aux prétentions des staliniens, sa position ne peut nullement être traitée d’antiléniniste mais de polémique révolutionnaire avec Lénine (contrairement à ce qu’écrivent tous les auteurs staliniens et aussi… wikipedia). Korsch a aussi parfaitement raison de voir dans sa thèse sur la nécessité d’une philosophie révolutionnaire un brûlot capable de dévoiler toutes les forces dévoilées ou cachées qui militent contre la révolution, du stalinisme à la social-démocratie bourgeoise. Les thèses de Karl Korsch, qui vont se développer par la suite contre celles des sociaux-démocrates réformistes mais aussi contre le soi-disant léninisme de Zinoviev et Staline, ne seront pas sérieusement discutées par l’Internationale communiste dont il faisait encore partie. On entrait dans une phase où un « léninisme » de façade servait à faire taire plutôt qu’à discuter. Alors qu’on peut soutenir bien des points de la thèse de Korsch dont nous diffusons des extraits sans contredire entièrement les idées de Lénine, le courant communiste comme le courant socialiste se sont bien gardés de les discuter.

Aujourd’hui, alors que le besoin de révolution sociale se fait à nouveau sentir, on sent aussi le besoin de repenser à nouveau la pensée dialectique du monde.

Marxisme et philosophie

De Karl Korsch

« Nous devons organiser une étude systématique de la dialectique de Hegel, menée à partir des perspectives matérialistes. »

N. Lénine – 1922.

Qu’il pût y avoir dans la question des rapports entre marxisme et philosophie un problème de la plus haute importance pour la théorie et la pratique, voilà une affirmation qui, il y a encore très peu de temps, n’aurait trouvé que peu de compréhension parmi les intellectuels, bourgeois comme marxistes. (…) Déjà Marx et Engels eux-mêmes, qui avaient avec une grande fierté si souvent attiré l’attention sur ce fait historique que dans le « socialisme scientifique », le mouvement ouvrier allemand avait recueilli l’héritage de la philosophie classique allemande, ne devaient certainement pas comprendre par cette sentence que le socialisme scientifique ou communisme constituaient essentiellement une philosophie. Bien au contraire ils considéraient comme la mission de leur « socialisme scientifique » de surmonter et de dépasser définitivement non seulement toute philosophie idéaliste bourgeoise jusqu’alors mais en même temps par là toute philosophie en général, dans le contenu comme dans la forme. (…)

Les professeurs de philosophie bourgeois s’assuraient mutuellement que le marxisme ne possédait pas de contenu philosophique propre – et croyaient ce faisant avoir dit quelque chose d’important en sa défaveur. De leur côté également, les marxistes orthodoxes s’assuraient mutuellement que leur marxisme n’avait pas essence rien à voir avec la philosophie et croyaient se faisant avoir dit quelque chose d’important en sa faveur. Et enfin, de la même vue théorique de départ, se dégagea encore une troisième voie qui pendant tout ce temps a été la seule à s’être vraiment intéressée un peu plus en profondeur à la composante philosophique du socialisme : ces différentes variétés de socialistes « philosophes » qui se faisaient un devoir de « compléter » le système marxiste par de vagues conceptions philosophiques sur la culture ou par les idées de la philosophie de Kant, de Dietzgen, de Mach ou de n’importe qui d’autre. Car précisément, en tenant le système marxiste pour lacunaire du point de vue de sa composante philosophique, ils révélaient avec suffisamment de clarté qu’à leur yeux également, le marxisme pris isolément était dépourvu de contenu philosophique. (…) Exactement comme chez les intellectuels bourgeois dans la seconde moitié du XIXème siècle, cette considération « dialectique » du rapport de la philosophie à la réalité, de la théorie à la pratique, s’est entièrement perdue dans l’oubli total de la philosophie hégélienne, considération qui avait formé à l’époque de Hegel le principe vivant de toute la philosophie et de toute la science ; de l’autre côté également chez les « marxistes » à la même époque, la signification originelle de ce principe dialectique que, dans les années quarante, les deux jeunes hégéliens Marx et Engels avaient sauvegardé en toute conscience en se détournant de Hegel pour passer de « la philosophie idéaliste allemande » à la conception « matérialiste » du processus de développement socio-historique, tomba de plus en plus en oubli. (…)

Même le processus de développement de la philosophie au XIXème siècle, qui relève en apparence de la « pure histoire des idées », n’est en vérité compréhensible dans sa forme essentielle et complète qu’à la condition d’être saisi en relation avec l’ensemble du développement historique réel de la société bourgeoise – et c’est précisément cette relation que l’histoire bourgeoise de la philosophie dans sa phase de développement actuelle n’est plus en mesure de saisir dans une recherche libre de scrupules et de présupposés. Ainsi s’explique que pour cette histoire bourgeoise de la philosophie, certaines parties de l’évolution d’ensemble de la philosophie du XIXème siècle ne puissent en réalité que rester « transcendantes »…

Tout comme le développement ultérieur de la pensée philosophique après Hegel, la phase précédente du développement de la pensée philosophique, le développement de la philosophie de Kant à Hegel, ne peut, elle non plus, absolument pas être comprise comme une pure affaire d’ « histoire des idées ». Toute tentative pour comprendre dans son contenu essentiel et dans sa pleine signification le développement de cette grande époque de la pensée philosophique, désignée ordinairement dans les livres comme celle de l’ « idéalisme allemand », ne peut qu’échouer désespérément tant que, en considérant cette époque, on n’a aucune vue d’ensemble ou qu’on a seulement la vue détachée d’une réflexion après coup sur ces relations au plus haut point essentielles pour toute la forme et l’ensemble du cours de ce développement de la philosophie, relations qui relient le « mouvement de la pensée » de cette époque au « mouvement révolutionnaire » qui lui est contemporain….

Dans les systèmes philosophiques de toute cette époque extrêmement révolutionnaire dans son mouvement historique réel, « la révolution s’est » essentiellement « déposée et exprimée dans la forme de la pensée ». (voir Hegel, Histoire de la philosophie VII)… Le plus grand penseur que la société bourgeoise ait produit dans son époque révolutionnaire a considéré la « révolution sous la forme de la pensée » comme une composante réelle de l’ensemble processus social factuel de la révolution réelle, ses déclarations ultérieures le montrent clairement… Hegel l’a exprimé ailleurs de façon plus générale… disant que toute philosophie ne peut être autre chose que « son temps appréhendé en pensées » (préface des « Principes de la philosophie du droit »...

Le déclin et la fin réels qu’a connu en fait, dans la pratique sociale, le mouvement révolutionnaire de la classe bourgeoise au milieu du XIXème siècle ne pouvaient trouver leur expression idéologique que dans ce déclin et cette fin apparents du mouvement philosophique, dont nous entretiennent aujourd’hui les bourgeois qui écrivent l’histoire de la philosophie… A la place d’un fléchissement et d’un arrêt final du mouvement révolutionnaire dans le règne de la pensée, seul un changement profond et significatif du caractère de ce mouvement révolutionnaire se produit de ce point de vue dans les années quarante. A la place de la sortie de la philosophie allemande classique, on a le passage de cette philosophie qui avait formé l’expression idéologique du mouvement révolutionnaire de la classe bourgeoise à cette nouvelle science qui entre désormais sur la scène du développement de l’histoire des idées comme l’expression universelle du mouvement révolutionnaire de la classe prolétarienne, c’est-à-dire son passage à la théorie du « socialisme scientifique » sous la forme sous laquelle cette théorie a été formulée et fondée pour la première fois par Marx et Engels dans ces années quarante… Nous saisissons alors d’un coup non seulement le fait que des relations existent entre la philosophie idéaliste allemande et le marxisme mais aussi leur nécessité interne. Nous saisissons que le système marxiste, expression théorique du mouvement révolutionnaire de la classe prolétarienne, ne peut qu’être exactement dans le même rapport sur le plan de l’histoire des idées (de l’idéologie) avec les systèmes de la philosophie idéaliste allemande, expression théorique du mouvement révolutionnaire de la classe bourgeoise, dans lequel, sur le plan de la pratique sociale et politique, le mouvement révolutionnaire de la classe prolétarienne se trouve avec le mouvement bourgeois révolutionnaire.

C’est dans un seul et même processus de développement que d’une part un mouvement de classe prolétarien « autonome » s’extrait du mouvement révolutionnaire du tiers-état, et que d’autre part la nouvelle théorie matérialiste du marxisme fait face de manière « autonome » à la philosophie idéaliste bourgeoise. Tous ces événements sont en interaction. La naissance de la théorie marxiste n’est, en termes hégéliano-marxiens, que l’ « autre aspect » de la naissance du mouvement de classe prolétarien réel ; ce n’est que pris ensemble que les deux aspects forment la totalité concrète du processus historique…

Il faut donc absolument, si nous voulons élucider fondamentalement la question du rapport entre « marxisme et philosophie », partir des propres mots de Marx et Engels, sans équivoque possible, selon lesquels ce n’est pas seulement le dépassement de la philosophie idéaliste bourgeoise mais « par là même » également le dépassement de la philosophie, c’est-à-dire de toute philosophie, qui apparaît comme une conséquence nécessaire de leur nouveau point de vue matérialiste dialectique. Voir notamment la remarque d’Engels dans Feuerbach : « C’est avec Hegel que s’achève la philosophie en général ; d’une part il en rassemble tout le développement de la manière la plus grandiose dans son système ; et d’autre part, il nous montre quoiqu’inconsciemment la voie qui mène, hors de ce labyrinthe des systèmes, à la connaissance réelle et positive du monde. » (…)

Une conception qui voudrait accorder à la théorie une existence autonome, en dehors du mouvement des faits, ne serait évidemment ni matérialiste, ni même hégélienne et dialectique, elle serait de la simple métaphysique idéaliste. (…)

Lorsque de nombreux interprètes bourgeois de Marx et aussi plus tard maints marxistes ont cru pouvoir dans l’œuvre principale de Marx, Le Capital, distinguer les matériaux historiques de ceux de la théorie économique, ils ont déjà montré par ce seul fait qu’ils n’ont absolument rien compris à la méthode réelle de Marx dans sa critique de l’économie politique. (…) Tandis que selon la conception matérialiste de l’histoire comprise de façon juste, c’est-à-dire de façon dialectique dans la théorie et révolutionnaire dans la pratique, il ne peut pas y avoir des sciences singulières isolées, existant les unes à côté des autres de manière autonome, pas plus qu’il ne peut y avoir de recherche purement théorique, séparée de la pratique révolutionnaire et sans présupposés scientifiques, les marxistes ultérieurs ont en fait de plus en plus conçu le socialisme scientifique comme une somme de connaissances purement scientifiques, sans relation immédiate à la pratique, politique et autre, de la lutte des classes. (…) Toutes ces déformations ainsi qu’une série d’autres, ayant eu moins de prise, que le marxisme a enduré entre les mains des épigones dans la deuxième période de son développement, nous pouvons les caractériser par une phrase qui résume tout : la théorie d’ensemble unifiée de la révolution sociale s’est transformée en une critique scientifique de l’ordre économique bourgeois et de l’Etat bourgeois, de l’éducation bourgeoise, de l’éducation, de l’art, de la science et du reste de la culture bourgeoise, critique qui ne se développe plus nécessairement, conformément à son essence, dans une pratique révolutionnaire, mais qui peut tout aussi bien et qui effectivement, dans sa pratique réelle, s’est le plus souvent développée dans un tas d’aspirations réformistes qui ne dépassent pas fondamentalement le terrain de la société bourgeoise et de son Etat. (…)

Le révisionnisme apparaît comme la tentative pour exprimer le caractère – devenu réformiste dans la pratique sous l’influence de conditions historiques modifiées – de la lutte de classe économique des syndicats et de la lutte de classe politique des partis prolétariens en une théorie d’ensemble qui en conséquence elle aussi guidée par le social-réformisme.

En revanche, le soi-disant marxisme orthodoxe de cette période, dégradé en marxisme vulgaire, apparaît pour la plus grande part comme une tentative, de la part de théoriciens chargés de la tradition, de s’accrocher à conserver envers et contre tout cette théorie de la révolution sociale qui avait constitué la première forme phénoménale du marxisme, sous la forme d’une théorie pure, complètement abstraite et n’engageant en réalité à rien, et de renier comme non marxiste la nouvelle théorie réformiste dans laquelle s’exprimait à présent le caractère réel du mouvement. (…)

Ce que des théoriciens tels Rosa Luxemburg en Allemagne et Lénine en Russie ont réellement accompli et accomplissent encore sur le plan de la théorie marxiste, c’est l’affranchissement, exigé par les besoins pratiques de la nouvelle période révolutionnaire de la lutte des classes prolétarienne, à l’égard de ces entraves traditionnelles du marxisme social-démocrate (…) La résurrection apparente de la forme originelle de la théorie marxiste dans la troisième internationale communiste s’explique donc aisément puisqu’il faut, naturellement, dans une nouvelle période historique révolutionnaire, qu’avec le mouvement de classe prolétarien, les propositions théoriques des communistes qui forment l’expression de ce mouvement prennent à nouveau la forme d’une théorie expressément révolutionnaire. (…)

Certes, comme nous en avons discuté, Marx et Engels, eux aussi, se sont toujours défendus d’avoir produit un socialisme scientifique qui fut encore une philosophie. Mais il est assez aisé de montrer, et nous l’exposerons de façon incontestable, sources à l’appui, que les dialecticiens révolutionnaires Marx et Engels entendaient par cette opposition à la philosophie quelque chose de tout à fait différent de ce qu’elle signifie pour le marxisme vulgaire ultérieur. (…) La réelle opposition entre le socialisme scientifique de Marx et toutes les philosophies et les sciences bourgeoises repose bien plutôt sur le seul fait que ce socialisme scientifique est l’expression théorique d’un processus révolutionnaire qui ne prendra fin qu’avec le dépassement complet de cette philosophie et de ces sciences bourgeoises, en même temps qu’avec le dépassement de ces rapports matériels qui trouvent leur expression idéologique dans ces philosophies et dans ces sciences. (…)

Dans la période de transition révolutionnaire dans laquelle le prolétariat, après la prise du pouvoir d’Etat, a des tâches révolutionnaires déterminées à remplir sur le plan idéologique tout comme sur le plan politique et économique, et dans laquelle toutes ces tâches s’influencent réciproquement de façon constante, il faut aussi que la théorie marxiste redevienne, c’est-à-dire non pas à la manière d’un simple retour mais dans un développement dialectique ultérieur, ce qu’elle a été pour les auteurs du Manifeste communiste : une théorie de la révolution sociale embrassant tous les domaines de la vie sociale en une totalité. (…) C’est aussi pour cela qu’il faut, dans la nouvelle époque révolutionnaire de lutte de classes dans laquelle nous sommes déjà entrés, poser fondamentalement et de façon renouvelée l’importante sous-question du rapport de la révolution prolétarienne à l’idéologie, qui a été tout autant négligée par la théoriciens sociaux-démocrates que le problème révolutionnaire et politique de la dictature du prolétariat, tout comme il faut, suite à cette question, restaurer la vraie conception du marxisme originel, c’est-à-dire la conception dialectique révolutionnaire.

Mais cette tâche ne peut être résolue consciencieusement que si nous examinons d’abord la question à partir de laquelle Marx et Engels ont d’abord, eux aussi, été confrontés au problème de l’idéologie en général : quel rapport entretient « la philosophie » avec la révolution sociale du prolétariat et la révolution sociale du prolétariat avec la philosophie ? (…) Quel rapport entretient le matérialisme de Marx et Engels avec toute « idéologie » en général ? (…)

Déjà dans l’article de tête du numéro 179 de la « Kölnische Zeitung » de l’année 1842, Marx avait déclaré que « la philosophie ne demeure pas hors du monde, pas plus que le cerveau n’est en dehors de l’homme parce qu’il n’est pas dans l’estomac. » Dans le même sens, on trouve aussi plus tard, dans la « Critique à la philosophie du droit de Hegel » - donc dans cet écrit dont Marx a dit quinze ans plus tard dans l’avant-propos à la « Critique de l’économie politique », qu’il y avait accompli le passage définitif à son point de vue matérialiste ultérieur ! – que « même la philosophie depuis lors appartient à ce monde et en est le complément, fût-il idéel. »

Et le dialecticien Marx, passant justement de la conception idéaliste à la conception matérialiste, expose expressément que l’erreur que commet à ce moment-là en Allemagne le parti politique pratique qui rejette toute philosophie, est au fond aussi grande que l’erreur du parti politique théorique qui « ne nie pas » la philosophie en tant que philosophie… qui croit accomplir la négation de la philosophie « en tournant le dos à la philosophie et en marmonnant quelques phrases grincheuses et banales », et demeure au fond empêtré dans les mêmes limitations…

(…) 1- le point de vue théorique auquel Marx se place n’est pas en opposition partielle avec les conséquences, mais en opposition totale avec les principes de toute philosophie allemande antérieure – laquelle, pour Marx et Engels, était représentée, alors comme plus tard, de façon entièrement suffisante par la philosophie de Hegel ;

2- il ne s’oppose pas simplement à la philosophie, qui n’est en fait que la tête, le complément idéal du monde existant, mais à la totalité de ce monde ;

3- et par-dessus tout, cette opposition n’est pas simplement théorique, mais elle est en même temps active et pratique.

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer » est-il écrit à ce sujet dans la dernière thèse sur Feuerbach. (…)

Il semble injustifié de déclarer que la théorie matérialiste de Marx n’est plus philosophique pour la seule raison qu’elle n’a plus à remplir une tâche purement théorique, mais en même temps une tâche pratiquement révolutionnaire. Il faudra bien plutôt dire que le matérialisme dialectique de Marx et Engels, sous la forme sous laquelle il est exprimé dans les onze « Thèses sur Feuerbach » et dans les écrits contemporains, publiés ou non, doit être qualifié de philosophie dans son essence théorique : comme une philosophie révolutionnaire, qui considère que sa tâche en tant que philosophie est de mener réellement dans la philosophie le combat révolutionnaire mené conjointement dans toutes les sphères déterminées de la réalité sociale contre l’ensemble de l’état de la société…

Il est ainsi établi que le dépassement de la philosophie n’a en aucun cas signifié à cette époque pour les révolutionnaires Marx et Engels, qui avaient progressé de l’idéalisme dialectique de Hegel au matérialisme dialectique, une simple mise au rancart de la philosophie. (…)

Pour une conception réellement matérialiste dialectique du processus historique d’ensemble, il ne pouvait être question, et il n’a, de fait, jamais été question chez Marx et Engels, que pour eux l’idéologie philosophique, ou même, à la fin, toute idéologie en général, cessât d’être une composante matérielle (c’est-à-dire : une composante qu’il faut saisir dans sa réalité du point de vue théorique et matérialiste et qu’il faut bouleverser dans sa réalité du point de vue pratique et matérialiste) de la réalité socio-historique d’ensemble.

Tout comme dans les « Thèses sur Feuerbach », où le jeune Marx n’a pas seulement opposé son nouveau matérialisme à l’idéalisme philosophique mais aussi, avec la même sévérité, à tout le matérialisme jusqu’alors, Marx et Engels ont également insisté dans toutes les œuvres plus tardives sur l’opposition de leur matérialisme dialectique avec le matérialisme abstrait, ordinaire et non dialectique, et ont aussi en particulier été clairs sur le fait que cette opposition revêt une signification particulièrement importante pour la conception théorique et le traitement pratique des réalités soi-disant spirituelles (idéologiques).

« Il est en fait beaucoup plus simple » déclare Marx à propos des représentations spirituelles en général et de la méthode pour une histoire réellement critique de la religion en particulier, « de trouver par l’analyse le noyau terrestre des conceptions religieuses les plus nébuleuses, qu’à l’inverse de développer à partir de chaque condition réelle d’existence ses formes célestifiées. C’est cette dernière méthode qui est l’unique méthode matérialiste, et donc scientifique. »

Et naturellement, une pratique révolutionnaire qui se bornerait à une action directe contre le noyau terrestre des constructions idéologiques embrumées, et qui ne voudrait plus se préoccuper du bouleversement et du dépassement de ces idéologies elles-mêmes, serait tout aussi abstraite et non dialectique que son corrélat théorique, une méthode de penser qui, en bon feuerbachisme, se contenterait de reconduire toutes les représentations idéologiques à leur noyau terrestre matériel. (…)

Et encore aujourd’hui, la majorité des théoriciens marxistes conçoivent la réalité de tous ces faits soi-disants spirituels dans un sens purement négatif, complètement abstrait et non dialectique, au lieu d’appliquer de façon conséquente à cette partie de la réalité sociale dans son ensemble, la méthode recommandée par Marx et Engels, l’unique méthode matérialiste et donc scientifique. (…) De très nombreux marxistes vulgaires jusqu’à aujourd’hui ne reconnaissent même pas in abstracto la réalité des formes de conscience sociales, du processus de vie spirituelle. Ils expliquent bien plutôt, en convoquant certaines déclarations de Marx et surtout d’Engels, que l’ensemble de la structure spirituelle (idéologique) de la société est tout simplement un « semblant de réalité » qui n’existe dans la tête des idéologues que comme erreur, imagination, illusion, mais qui n’aurait nulle part dans la réalité un objet factuel. (…)

Il n’est jamais venu à l’idée de Marx et Engels de désigner le processus de vie spirituel comme une idéologie en tant que telle. L’idéologie n’est que la conscience renversée, notamment celle qui prend un phénomène partiel de la vie sociale pour un être autonome, par exemple ces représentations juridiques et politiques qui regardent le droit et l’Etat comme des puissances autonomes surplombant la société. (…)

A ces formes réelles de conscience qui existent dans la société de façon tout aussi réelle que l’Etat et le droit, appartiennent avant tout le fétichisme de la marchandise ou la valeur, critiqué par Marx et Engels dans la « Critique de l’économie politique », et les autres représentations économiques qui en dérivent. Et il est extraordinairement caractéristique de la conception de Marx et Engels que, justement, cette idéologie économique fondamentale de la société bourgeoise ne soit jamais désignée par eux comme idéologie. (…)

Une critique radicale de la société bourgeoise ne peut donc plus à présent… s’attacher à « toutes » les formes que l’on veut de conscience théorique et pratique, mais il faut qu’elle s’attache à ces formes déterminées de conscience qui ont trouvé leur expression scientifique dans l’économie politique bourgeoise. La critique de l’économie politique prend ainsi – du point de vue théorique comme du point de vue pratique – la première place. Mais même cette forme phénoménale plus profonde de la critique de la société théoriquement et pratiquement révolutionnaire de Marx ne cesse jamais pour cette raison d’être une critique de toute la société bourgeoise et donc également de toutes ses formes de conscience. Même la critique de la philosophie, qu’en apparence Marx et Engels ne mènent plus que rarement et incidemment dans leur dernière période, n’est en réalité en aucun cas mise à l’écart, mais bien plutôt accomplie de façon approfondie et plus radicale. (…)

La lacune fondamentale du socialisme vulgaire consiste en ce qu’il s’en tient, en termes marxistes, de façon complètement « non scientifique », à ce réalisme naïf avec lequel le soi-disant bon sens , ce « métaphysicien le plus redoutable », et avec lui également la science positive ordinaire de la société bourgeoise, tracent une ligne de démarcation nette entre la conscience et son objet. Ils ne se doutent absolument pas que cette opposition, qui ne subsiste déjà plus pour l’observation transcendentale de la philosophie critique, est complètement dépassée pour la conception dialectique. (…)

Lorsque Marx termine l’autocompréhension de sa méthode dialectique dans la onzième thèse sur Feuerbach avec la phrase suivante : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. », cette phrase ne déclare pas, comme les épigones se le sont imaginés, que toute philosophie n’est qu’une simple chimère, mais elle exprime bien plutôt un renoncement abrupt à toute théorie philosophique ou scientifique qui ne soit pas en même temps pratique…

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