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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 07 : Des contradictions dynamiques > Contradictions dialectiques

Contradictions dialectiques

jeudi 18 février 2010, par Robert Paris

Extrait de l’"Anti-Dühring" de Engels :

Marx dit :

“ C’est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l’ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol. Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d’efforts et de peines que n’en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste qui, de fait, repose déjà sur un mode de production collectif [1]. ” C’est tout. La situation établie par l’expropriation des expropriateurs est donc désignée comme le rétablissement de la propriété individuelle, mais sur la base de la propriété sociale de la terre et des moyens de production produits par le travail lui-même. Pour quiconque sait comprendre, cela signifie que la propriété sociale s’étend à la terre et aux autres moyens de production et la propriété individuelle aux produits, donc aux objets de consommation. Et afin de rendre la chose accessible même à des enfants de six ans, Marx suppose à la page 56

“ une réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant, d’après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social [2] ” ; donc une union organisée de façon socialiste, et il dit :

“ Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une partie sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale, mais l’autre partie est consommée et, par conséquent, doit se répartir entre tous. ” Voilà pourtant qui est assez clair, même pour le cerveau hégélianisé de M. Dühring.

La propriété à la fois individuelle et sociale, cette création équivoque et confuse, cette déraison qui résulte obligatoirement de la dialectique de Hegel, cet univers nébuleux, cette profonde énigme dialectique que Marx laisse à ses adeptes le soin de résoudre, représente, derechef, une libre création et imagination de M. Dühring. Marx, en tant que soi-disant hégélien, est obligé de fournir comme résultat de la négation de la négation une unité supérieure véritable, et comme il ne le fait pas au goût de M. Dühring, celui-ci doit derechef donner dans le style élevé et noble et, dans l’intérêt de la pleine vérité, faire dire à Marx des choses qui sont la fabrication hautement personnelle de M. Dühring. Un homme qui est aussi totalement incapable de faire une citation exacte, fût-ce par exception, peut bien s’abandonner à l’indignation morale vis-à-vis des “ chinoiseries d’érudition ” d’autres gens qui, sans exception, font des citations exactes, mais par là précisément “ cachent mal leur manque de vues pénétrantes sur l’ensemble d’idées de chacun des auteurs qu’ils citent ”. M. Dühring a raison. Vive la peinture historique de grand style !

Jusqu’ici nous sommes partis de l’hypothèse que l’opiniâtre pratique des citations fausses propre à M. Dühring était du moins de bonne foi et reposait soit sur une incapacité totale de compréhension, soit encore sur un usage particulier à la peinture historique de grand style, quoique qualifié ordinairement de nonchalant, l’usage de citer de mémoire. Mais il semble que nous soyons arrivés au point où chez M. Dühring aussi la quantité se convertit en qualité. Car si nous réfléchissons que premièrement le passage de Marx est en soi parfaitement clair et qu’en plus il est complété par un autre passage du même livre qui ne prête absolument à aucun malentendu ; que, deuxièmement, ni dans la critique du Capital citée plus haut qui se trouve dans les Ergänzungsblätter, ni dans celle que contient la première édition de l’Histoire critique, M. Dühring n’avait découvert ce monstre de la “propriété à la fois individuelle et sociale”, mais qu’il l’a trouvé seulement dans la deuxième édition, c’est-à-dire à la troisième lecture ; que dans cette deuxième édition remaniée dans le sens socialiste, M. Dühring avait besoin de faire dire à Marx les plus grandes bêtises possibles sur l’organisation future de la société pour pouvoir en revanche présenter d’un ton d’autant plus triomphal, - et c’est ce qu’il fait aussi, - “ la commune économique, dont j’ai fait l’esquisse économique et juridique dans mon Cours ”, - si l’on réfléchit à tout cela, une seule conclusion s’impose : M. Dühring nous force presque ici à admettre qu’il avait le propos délibéré de “ salutairement étendre ” la pensée de Marx, - salutairement pour M. Dühring.

Quel rôle joue chez Marx la négation de la négation ? A la page 791 et sq. [3], il rassemble les conclusions de l’étude économique et historique de l’accumulation dite primitive du capital, étude qui occupe les 50 pages précédentes. Avant l’ère capitaliste existait, en Angleterre tout au moins, la petite entreprise, ayant pour base la propriété privée de l’ouvrier sur ses moyens de production. L’accumulation dite primitive du capital a consisté ici dans l’expropriation de ces producteurs immédiats, c’est-à-dire dans la dissolution de la propriété privée reposant sur le travail personnel. Si cela fut possible, c’est que la petite entreprise en question n’est compatible qu’avec des limites naturelles et étroites de la production et de la société et que donc, à un certain niveau, elle met au monde les moyens matériels de son propre anéantissement. Cet anéantissement, la transformation des moyens de production individuels et dispersés en moyens concentrés socialement, forme la préhistoire du capital. Dès que les ouvriers sont transformés en prolétaires et leurs conditions de travail en capital, dès que le mode de production capitaliste tient debout, la socialisation ultérieure du travail et la transformation ultérieure de la terre et autres moyens de production, donc l’expropriation ultérieure des propriétaires privés, prennent une forme nouvelle.

“ Ce qui est maintenant à exproprier, ce n’est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d’une armée ou d’une escouade de salariés. Cette expropriation s’accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette concentration, à l’expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l’application de la science à la technique, l’exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l’outil en instruments puissants seulement par l’usage en commun, partant l’économie des moyens de production, l’entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d’où le caractère international imprimé au régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d’évolution sociale, s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés [4].” Et, maintenant, je demande au lecteur : Où sont les contorsions et les arabesques intellectuelles de l’imbroglio dialectique, où est la mixture et caricature d’idées d’où il résulte finalement que tout est un, où sont les miracles dialectiques pour les croyants, où les cachotteries dialectiques et les contorsions en fonction de la doctrine hégélienne du Logos, sans lesquels Marx, d’après M. Dühring, n’arrive pas à mettre sur pied son développement ? Marx démontre simplement par l’histoire, et ici résume brièvement, les faits que voici : de même qu’autrefois la petite entreprise par son évolution a nécessairement engendré les conditions de son anéantissement, c’est-à-dire de l’expropriation des petits propriétaires, de même aujourd’hui le mode de production capitaliste a engendré également lui-même les conditions matérielles qui le feront nécessairement périr. Le processus est un processus historique, et s’il est en même temps dialectique, ce n’est pas la faute de Marx, si contrariant que cela soit pour M. Dühring.

C’est seulement après avoir fini sa démonstration économique et historique que Marx continue :

“ L’appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n’est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C’est la négation de la négation ”, etc., voir la citation plus haut.

Donc, en caractérisant le processus comme négation de la négation, Marx ne pense pas à en démontrer par là la nécessité historique. Au contraire : c’est avoir démontré par l’histoire comment, en fait, le processus en partie s’est réalisé, en partie doit forcément se réaliser encore, que Marx le désigne, en outre, comme un processus qui s’accomplit selon une loi dialectique déterminée. C’est tout. Nous avons donc affaire derechef à une supposition gratuite de M. Dühring quand il prétend que la négation de la négation doit faire ici office de sage-femme en accouchant le futur du sein du passé, ou que Marx nous demande de faire crédit à la négation pour nous laisser convaincre que la communauté du sol et du capital (laquelle est elle-même une contradiction en chair et en os de M. Dühring) est une nécessité.

C’est déjà un manque total d’intelligence de la nature de la dialectique, que de la tenir, comme fait M. Dühring, pour un instrument de pure démonstration, à la façon dont on peut se faire une idée bornée, disons de la logique formelle ou des mathématiques élémentaires. Même la logique formelle est avant tout une méthode pour trouver des résultats nouveaux, pour progresser du connu à l’inconnu, et cela est vrai, mais dans un sens bien plus élevé encore, de la dialectique qui, en outre, en brisant l’horizon étroit de la logique, contient le germe d’une vue plus vaste du monde. On trouve le même rapport en mathématiques. Les mathématiques élémentaires, les mathématiques des grandeurs constantes, se meuvent, du moins dans l’ensemble, à l’intérieur des limites de la logique formelle ; les mathématiques des grandeurs variables, dont le calcul infinitésimal forme la partie la plus importante, ne sont essentiellement que l’application de la dialectique à des rapports mathématiques. La pure démonstration passe ici décidément à l’arrière-plan, en comparaison des multiples applications de la méthode à de nouveaux domaines de recherche. Mais presque toutes les démonstrations des mathématiques supérieures, dès les premières démonstrations du calcul différentiel, sont, à strictement parler, fausses du point de vue des mathématiques élémentaires. Il ne peut en être autrement, dès que, comme c’est ici le cas, l’on veut démontrer au moyen de la logique formelle les résultats obtenus sur le plan de la dialectique. Vouloir, à l’usage d’un métaphysicien endurci comme M. Dühring, démontrer quoi que ce soit au moyen de la seule dialectique serait peine perdue, comme c’était peine perdue pour Leibniz et ses disciples de vouloir démontrer les principes du calcul infinitésimal aux mathématiciens de leur temps. La différentielle provoquait chez eux les mêmes convulsions que chez M. Dühring la négation de la négation, dans laquelle, comme nous le verrons, la différentielle joue d’ailleurs aussi un rôle. Ces messieurs, dans la mesure où ils n’étaient pas morts entre temps, ont fini par céder en rechignant, non qu’ils fussent convaincus, mais parce que les résultats étaient toujours justes. M. Dühring n’est parvenu, il le dit lui-même, qu’à la quarantaine, et s’il atteint le grand âge que nous lui souhaitons, il peut aussi lui arriver la même aventure.

Mais qu’est-ce donc que cette terrible négation de la négation qui gâche à ce point l’existence de M. Dühring et qui joue chez lui le même rôle du crime impardonnable que le péché contre le Saint-Esprit dans le christianisme ? - Une procédure très simple, qui s’accomplit en tous lieux et tous les jours, que tout enfant peut comprendre, dès qu’on élimine le fatras mystérieux sous lequel la vieille philosophie idéaliste la dissimulait et sous lequel des métaphysiciens incurables de la trempe de M. Dühring continuent à avoir intérêt à la cacher. Prenons un grain d’orge. Des milliards de grains d’orge semblables sont moulus, cuits et brassés, puis consommés. Mais si un grain d’orge de ce genre trouve les conditions qui lui sont normales, s’il tombe sur un terrain favorable, une transformation spécifique s’opère en lui sous l’influence de la chaleur et de l’humidité, il germe : le grain disparaît en tant que tel, il est nié, remplacé par la plante née de lui, négation du grain. Mais quelle est la carrière normale de cette plante ? Elle croît, fleurit, se féconde et produit en fin de compte de nouveaux grains d’orge, et aussitôt que ceux-ci sont mûrs, la tige dépérit, elle est niée pour sa part. Comme résultat de cette négation de la négation, nous avons derechef le grain d’orge du début, non pas simple, mais en nombre dix, vingt, trente fois plus grand. Les espèces de céréales changent avec une extrême lenteur et ainsi l’orge d’aujourd’hui reste sensiblement semblable à celle d’il y a cent ans. Mais prenons une plante d’ornement plastique, par exemple un dahlia ou une orchidée ; traitons la semence et la plante qui en naît avec l’art de l’horticulteur : nous obtiendrons comme résultat de cette négation de la négation non seulement davantage de semence, mais aussi une semence qualitativement meilleure, qui donne de plus belles fleurs, et toute répétition de ce processus, toute nouvelle négation de la négation renforce ce perfectionnement. - Ce processus s’accomplit, de même que pour les grains d’orge, pour la plupart des insectes, par exemple les papillons. Ils naissent de l’œuf par négation de l’œuf, accomplissent leurs métamorphoses jusqu’à la maturité sexuelle, s’accouplent et sont niés à leur tour, du fait qu’ils meurent, dès que le processus d’accouplement est achevé et que la femelle a pondu ses nombreux oeufs. Que chez d’autres plantes et d’autres animaux le processus ne se déroule pas avec cette simplicité, qu’ils ne produisent pas une seule fois, mais plusieurs fois, des semences, des oeufs ou des petits avant de dépérir, cela ne nous importe pas pour l’instant ; nous voulons seulement démontrer ici que la négation de la négation se présente réellement dans les deux règnes du monde organique. En outre, toute la géologie est une série de négations niées, une série de destructions successives de formations minérales anciennes et de sédimentations de formations nouvelles. Tout d’abord, la croûte terrestre primitive résultant du refroidissement de la masse fluide se morcelle sous l’action des océans, de la météorologie et de la chimie atmosphérique et ces masses concassées se déposent en couches sur le fond de la mer. Des soulèvements locaux du fond océanique au-dessus du niveau de la mer exposent de nouveau des parties de cette première stratification aux effets de la pluie, de la température changeante avec les saisons, de l’oxygène et de l’acide carbonique de l’atmosphère ; ces mêmes influences agissent sur les masses rocheuses d’abord en fusion, puis refroidies, qui, sorties de l’intérieur de la terre, ont traversé les couches successives. Ainsi, pendant des millions de siècles des couches nouvelles ne cessent de se former, d’être détruites pour la plus grande partie et de servir derechef à la formation de couches nouvelles. Mais le résultat est très positif : production d’un sol où se mêlent les éléments chimiques les plus différents dans un état de concassage mécanique qui permet la végétation la plus massive et la plus variée.

Il en va de même en mathématiques. Prenons une grandeur algébrique quelconque, par exemple a. Nions-la, nous avons - a. Nions cette négation en multipliant - a par - a, nous avons +a2, c’est-à-dire la grandeur positive primitive, mais à un degré supérieur, à la seconde puissance. Ici non plus, il n’importe pas que nous puissions obtenir le même a2 en multipliant le a positif par lui-même pour parvenir aussi à a2. Car la négation niée est si ancrée dans a2 qu’il a dans tous les cas deux racines carrées, soit a et -a. Et cette impossibilité de se débarrasser de la négation niée, de la racine négative contenue dans le carré prend une signification très sensible dès les équations du second degré. - La négation de la négation apparaît d’une façon plus frappante encore dans l’analyse supérieure, dans ces additions “de grandeurs infiniment petites” que M. Dühring déclare lui-même être les opérations les plus élevées des mathématiques et que dans le langage ordinaire on appelle calcul différentiel et intégral. Comment s’opèrent ces sortes de calculs ? J’ai, par exemple, dans un problème déterminé deux grandeurs variables x et y dont l’une ne peut pas varier sans que l’autre varie aussi dans un rapport déterminé pour chaque cas. Je différencie x et y, c’est-à-dire je suppose x et y si infiniment petits qu’ils disparaissent par rapport à n’importe quelle grandeur réelle si petite soit-elle, qu’il ne reste rien d’autre d’x et d’y que leur rapport réciproque, mais sans aucune base pour ainsi dire matérielle, un rapport quantitatif sans aucune quantité ; dy/dx, le rapport des deux différentielles de x et y, est donc = 0/0, mais 0/0 posé comme expression de y/x. Je ne mentionne qu’en passant le fait que ce rapport entre deux grandeurs disparues, l’instant de leur disparition promu à la fixité est une contradiction ; mais cela ne nous trouble pas plus que les mathématiques dans l’ensemble n’en ont été troublées depuis près de deux cents ans [5]. Qu’ai-je donc fait d’autre, sinon de nier x et y, mais non pas nier au point de ne plus m’en soucier, comme nie la métaphysique, mais nier de la manière correspondant au cas donné ? Au lieu de x et y, j’ai donc leur négation dx et dy dans les formules ou équations qui sont devant moi. Je continue dès lors à calculer avec ces formules, je traite dx et dy comme des grandeurs réelles bien que soumises à certaines lois d’exception, et arrivé à un certain point, je nie la négation, c’est-à-dire que j’intègre la formule différentielle, j’obtiens de nouveau à la place de dx et dy les grandeurs réelles x et y ; mais je ne me retrouve pas disons aussi peu avancé qu’au début : j’ai au contraire résolu le problème sur lequel la géométrie et l’algèbre ordinaires se seraient peut-être cassé les dents.

Il n’en va pas autrement en histoire. Tous les peuples civilisés commencent par la propriété en commun du sol. Chez tous les peuples qui dépassent un certain stade primitif, cette propriété en commun devient, au cours de l’évolution de l’agriculture, une entrave pour la production. Elle est abolie, niée, transformée en propriété privée après des stades intermédiaires plus ou moins longs. Mais à un stade plus élevé du développement de l’agriculture atteint grâce à la propriété privée du sol elle-même, c’est inversement la propriété privée qui devient une entrave pour la production, - comme c’est aujourd’hui le cas aussi bien pour la petite que pour la grande propriété foncière. On voit surgir avec un caractère de nécessité la revendication qui tend à ce qu’elle soit niée également, à ce qu’elle soit retransformée en propriété commune. Mais cette revendication ne signifie pas la restauration de l’ancienne propriété en commun primitive, mais l’établissement d’une forme bien plus élevée et plus développée de propriété collective qui, bien loin de devenir une barrière pour la production sera, au contraire, la première à la libérer de ses entraves et à lui permettre la pleine utilisation des découvertes chimiques et des inventions mécaniques modernes.

Autre exemple encore. La philosophie antique était un matérialisme primitif naturel. En tant que tel, elle était incapable de tirer au net le rapport de la pensée et de la matière. Mais la nécessité d’y voir clair conduisit à la doctrine d’une âme séparable du corps, puis à l’affirmation de l’immortalité de cette âme, enfin au monothéisme. Le matérialisme antique fut donc nié par l’idéalisme. Mais dans le développement ultérieur de la philosophie, l’idéalisme à son tour devint insoutenable et fut nié par le matérialisme moderne. Celui-ci, négation de la négation, n’est pas la simple réinstallation de l’ancien matérialisme, mais ajoute aux fondements persistants de celui-ci tout le contenu de pensée d’une évolution deux fois millénaire de la philosophie et des sciences de la nature, ainsi que de ces deux millénaires d’histoire eux-mêmes. Après tout ce n’est plus une philosophie, mais une simple vue du monde qui n’a pas à faire ses preuves et à se mettre en oeuvre dans une science des sciences à part, mais dans les sciences réelles. La philosophie est donc ici “ levée ”, c’est-à-dire à la fois “ surmontée et conservée”, surmontée dans sa forme, conservée dans son contenu réel. Où M. Dühring ne voit que “ jeux de mots ”, on trouve donc, en y regardant de plus près, un contenu réel.

Enfin, même la doctrine de l’égalité de Rousseau, dont celle de Dühring n’est qu’une pâle contrefaçon, ne se réalise pas sans que la négation de la négation selon Hegel, - et qui plus est, plus de vingt ans avant la naissance de Hegel, - ne doive faire office de sage-femme. Et bien loin d’en avoir honte, dans sa première présentation elle exhibe, presque avec ostentation, le sceau de sa descendance dialectique. A l’état de nature et de sauvagerie, les hommes étaient égaux ; et comme Rousseau tient déjà le langage pour une altération de l’état de nature, il a parfaitement raison d’appliquer l’égalité entre animaux d’une même espèce dans toute l’étendue de cette espèce à ces hommes-animaux récemment classifiés par hypothèse par Haeckel comme alales, privés de langage. Mais ces hommes-animaux égaux avaient sur le reste des animaux l’avantage d’une propriété : la perfectibilité, la possibilité d’évoluer ultérieurement [6] ; et ce fut la cause de l’inégalité. Rousseau voit donc un progrès dans la naissance de l’inégalité. Mais ce progrès était antagoniste, c’était en même temps un recul.

“ Tous les progrès ultérieurs [au delà de l’état de nature] ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l’individu, et en effet, vers la décrépitude de l’espèce ... La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. ” (La transformation de la forêt vierge en terre cultivée, mais aussi l’introduction de la misère et de la servitude au moyen de la propriété.)

“ Pour le poète, c’est l’or et l’argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain [7]. ” Tout nouveau progrès de la civilisation est, en même temps, un nouveau progrès de l’inégalité. Toutes les institutions que se donne la société née avec la civilisation, tournent à l’encontre de leur but primitif.

“ Il est incontestable, et c’est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non les asservir [8].” Et cependant, ces chefs deviennent nécessairement les oppresseurs des peuples et renforcent cette oppression Jusqu’au point où l’inégalité, poussée à son comble, se retransforme en son contraire, devient cause de l’égalité : devant le despote tous sont égaux, à savoir égaux à zéro.

“ C’est ici le dernier terme de l’inégalité et le point extrême qui ferme le cercle et touche au point d’où nous sommes partis : c’est ici que tous les particuliers redeviennent égaux, parce qu’ils ne sont rien et que les sujets n’ont plus d’autre loi que la volonté du maître [9].” Mais le despote n’est maître que tant qu’il a la violence et c’est pourquoi

“ sitôt qu’on peut l’expulser, il n’a point à réclamer contre la violence... La seule force le maintenait, la seule force le renverse. Toutes choses se passent ainsi selon l’ordre naturel [10]. ” Et ainsi, l’inégalité se change derechef en égalité, non toutefois en cette vieille égalité naturelle de l’homme primitif privé de la parole, mais dans l’égalité supérieure du contrat social. Les oppresseurs subissent l’oppression. C’est la négation de la négation.

Nous n’avons donc pas seulement chez Rousseau une marche de la pensée qui ressemble à s’y méprendre à celle qui est suivie dans le Capital de Marx, mais même dans le détail toute une série des tournures dialectiques dont Marx se sert : processus qui, par nature, sont antagonistes et contiennent une contradiction ; transformation d’un extrême en son contraire ; enfin, comme noyau de l’ensemble, la négation de la négation. Si donc Rousseau en 1754 ne pouvait pas encore parler le jargon hégélien, il est pourtant, vingt-trois ans avant la naissance de Hegel, profondément rongé par la peste hégélienne, la dialectique de la contradiction, la doctrine du Logos, la théologie, etc. Et quand M. Dühring opère avec ses deux bonshommes triomphants, en affadissant la théorie de l’égalité de Rousseau, il est déjà sur la pente par laquelle il glisse sans rémission dans les bras de la négation de la négation. L’état dans lequel fleurit l’égalité des deux hommes, état présenté comme état idéal, est caractérisé p. 271 de la Philosophie comme “état primitif ”. Or d’après la page 279, cet état primitif est nécessairement supprimé par le “ système de la spoliation ”, - première négation. Mais nous voici maintenant, grâce à la philosophie du réel, arrivés au point où nous abolissons le système de la spoliation et introduisons à sa place la commune économique de l’invention de M. Dühring, qui repose sur l’égalité : négation de la négation, égalité à un stade supérieur. 0 spectacle divertissant, élargissant salutairement l’horizon, que celui de M. Dühring commettant de son auguste personne le péché capital de négation de la négation !

Qu’est-ce donc que la négation de la négation ? Une loi de développement de la nature, de l’histoire et de la pensée extrêmement générale et, précisément pour cela, revêtue d’une portée et d’une signification extrêmes ; loi qui, nous l’avons vu, est valable pour le règne animal et végétal, pour la géologie, les mathématiques, l’histoire, la philosophie, et à laquelle M. Dühring lui-même, bien qu’il se rebiffe et qu’il regimbe : est obligé à son insu d’obéir à sa manière. Il va de soi que je ne dis rien du tout du processus de développement particulier suivi, par exemple, par le grain d’orge, depuis la germination jusqu’au dépérissement de la plante qui porte fruit, quand je dis qu’il est négation de la négation.

En effet, comme le calcul différentiel est également négation de la négation, je ne ferais, en renversant la proposition qu’affirmer ce non-sens que le processus biologique d’un brin d’orge est du calcul différentiel ou même, ma foi, du socialisme. Voilà pourtant ce que les métaphysiciens mettent continuellement sur le dos de la dialectique. Si je dis de tous ces processus qu’ils sont négation de la négation, je les comprends tous ensemble sous cette unique loi du mouvement et, de ce fait, je ne tiens précisément pas compte des particularités de chaque processus spécial pris à part. Eh fait la dialectique n’est pas autre chose que la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée.

On peut aussi faire cette objection : la négation ici accomplie n’est pas une vraie négation : je nie aussi un grain d’orge en le moulant, un insecte en marchant dessus, la grandeur positive a en la biffant, etc. Ou bien je nie la proposition : la rose est une rose, en disant : la rose n’est pas une rose ; et qu’en résulte-t-il si je nie à nouveau cette négation et dis : la rose est pourtant une rose ? - Ces objections sont en fait les principaux arguments des métaphysiciens contre la dialectique, et tout à fait dignes de cette façon bornée de penser. Nier, en dialectique, ne signifie pas simplement dire non, ou déclarer qu’une chose n’existe pas, ou la détruire d’une manière quelconque. Spinoza dit déjà : Omnis determinatio est negatio, toute limitation ou détermination est en même temps une négation [11]. Et en outre, le genre de la négation est ici déterminé d’abord par la nature générale, deuxièmement par la nature particulière du processus. Je dois non seulement nier, mais aussi lever de nouveau la négation. Il faut donc instituer la première négation de telle sorte que la deuxième reste ou devienne possible. Et comment cela ? Selon la nature spécifique de chaque cas pris à part. Si je mouds un grain d’orge, si j’écrase un insecte, j’ai bien accompli le premier acte, mais j’ai rendu le second impossible. Chaque genre de choses a donc son genre original de négation de façon qu’il en sorte un développement, et de même chaque genre d’idées et de concepts. Dans le calcul infinitésimal, on nie autrement que dans l’établissement de puissances positives à partir de racines négatives. Il faut apprendre cela, comme toute autre chose. Si je sais simplement que le brin d’orge et le calcul infinitésimal relèvent de la négation de la négation, je ne puis réussir ni à cultiver l’orge avec succès, ni à différencier et intégrer, pas plus que je ne puis de prime abord jouer du violon en partant des simples lois de la détermination du son par la dimension des cordes. - Mais il est clair que, si la négation de la négation consiste en ce passe-temps enfantin de poser et de biffer alternativement a ou de dire alternativement d’une rose qu’elle est une rose et qu’elle n’est pas une rose, il n’en ressort rien que la niaiserie de celui qui s’adonne à ces ennuyeux exercices. Et pourtant les métaphysiciens voudraient nous faire accroire que si nous voulions jamais accomplir la négation de la négation, ce serait là la manière correcte.

Donc, c’est encore une fois M. Dühring qui nous mystifie quand il affirme que la négation de la négation serait une analogie burlesque de l’invention de Hegel, empruntée au domaine de la religion et bâtie sur l’histoire du péché originel et de la rédemption. Les hommes ont pensé dialectiquement longtemps avant de savoir ce qu’était la dialectique, de même qu’ils parlaient déjà en prose bien avant qu’existât le terme de prose. La loi de la négation de la négation qui s’accomplit d’une façon inconsciente dans la nature, dans l’histoire, et, jusqu’à ce qu’elle soit connue, dans nos cerveaux, a été formulée avec rigueur pour la première fois par Hegel. Et si M. Dühring veut lui-même pratiquer la chose en catimini et que le nom seul lui soit insupportable, libre à lui de trouver un nom meilleur. Mais si c’est la chose qu’il veut bannir de la pensée, alors qu’il ait la bonté de la bannir d’abord de la nature et de l’histoire, et qu’il invente des mathématiques dans lesquelles - a x -a ne soit pas +a2 et où il soit défendu sous peine de sanction de différencier et d’intégrer.


Notes

[1] Le Capital, livre I, tome III, p. 205, E. S., 1969.

[2] Le Capital, livre I, tome I, p. 90, E. S., 1971.

[3] Le Capital, livre I, tome III, p. 203 et suivantes, E. S., 1969.

[4] Ibid., pp. 204-205.

[5] C’est la notion de passage à la limite qu’Engels analyse. Alors récemment découverte (Cauchy), elle reste à la base du calcul des dérivées, des intégrales et des séries.

[6] HAECKEL : Natürliche Schäpfungsgeschichte.... 4e éd., Berlin, 1873, pp. 590-591. L’hypothèse de Haeckel anticipait la découverte en 1894 par Eugène Dubois du Pithecanthropus erectus.

[7] Rousseau : Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité.... Éditions sociales, 1971, p. 118.

[8] Ibid., p. 129.

[9] Ibid., p. 142.

[10] Ibid., pp. 142-143.

[11] La formule se trouve dans une lettre à un inconnu du 2 juin 1674. Cf. Correspondance de Baruch de Spinoza, lettre 50.

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