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La politique d’extension des luttes

vendredi 13 décembre 2019, par Robert Paris

France - La grève de la SNECMA et la politique d’extension des luttes

Source :Lutte de Classe n°18 - juin 1988

Commencée le 16 mars à l’usine de Gennevilliers, terminée le 30 mai dans celle de Villaroche, la grève de la SNECMA a duré dix semaines. C’est la plus longue grève qui ait eu lieu en France ces dernières années dans une entreprise de cette importance. La SNECMA, quatrième constructeur mondial de moteurs d’avion, compte 13 000 salariés répartis essentiellement dans trois centres de la région parisienne (Gennevilliers, Villaroche et Corbeil), 25 000 avec ses filiales. Fournisseur entre autres de Airbus et Boeing, ses affaires sont florissantes.

Mais la longueur de la grève n’est pas le seul de ses traits qui sortent de l’ordinaire, du moins comparés aux mouvements de cette dernière décennie en France. Une autre caractéristique fut de se dérouler en pleine période électorale, avant, pendant et même après les élections présidentielles. La trêve sociale électorale traditionnellement respectée ne l’a pas été cette fois-ci. Certes le Parti Communiste Français n’attendait rien de bon de ces élections sinon une nouvelle déconfiture, ce qui s’est passé en effet. La CGT, dont la direction est liée au PCF, avait donc moins de raisons de peser pour imposer cette trêve de fait et de s’opposer à d’éventuels mouvements. Mais encore fallait-il que des travailleurs décident d’entrer en lutte.

Qu’ils l’aient fait à ce moment-là indique que les travailleurs de la SNECMA n’attendaient guère des élections. Les grévistes ont certainement voté en très grosse majorité pour les candidats du PCF ou du PS. Mais ce n’est pas d’une victoire électorale de la gauche qu’ils espéraient obtenir satisfaction pour leurs salaires. Et l’indifférence générale montrée par les travailleurs de la SNECMA, à l’exception peut-être de quelques militants CFDT liés au Parti Socialiste, même après la victoire de Mitterrand, le corrobore bien.

Une bonne fraction de la classe ouvrière a, explicitement ou implicitement, tiré les leçons du premier septennat de Mitterrand. Elle préfère sans doute, par tradition, la gauche à la droite. Mais que ce soit l’une ou l’autre au pouvoir, le sort de la classe ouvrière se détériore de même. Les salaires, objet de la grève de la SNECMA, n’ont-ils pas été bloqués par un gouvernement socialiste à participation communiste, et ce blocage n’a-t-il pas été maintenu sous les gouvernements socialistes sans communistes d’abord, de droite ensuite ? Comment un certain nombre de travailleurs n’en auraient-ils pas tiré, au moins confusément, l’idée qu’ils devaient compter sur leur lutte, pas sur les urnes ?

Les mouvements, plus limités, qui ont eu lieu dans la même période électorale dans le trust Michelin, montrent que les travailleurs de la SNECMA n’étaient pas seuls. Ce n’est peut-être encore que de l’indifférence vis-à-vis du système politique et des politiciens bourgeois, mais si elle se traduit par un pas en direction de la lutte de classe, c’est un pas en avant pour la classe ouvrière de ce pays.

Pourtant ce qui a caractérisé vraiment la grève de la SNECMA c’est autre chose encore : l’orientation consciente en direction d’autres travailleurs, la politique de l’extension menée par une fraction importante des grévistes à l’inspiration et sous l’influence des militants révolutionnaires, et notamment des militants de Lutte Ouvrière. Et c’est cela sans doute qui peut laisser des traces lors des prochaines grèves.

L’extension de la grève à toute la Snecma

Le mouvement a commencé à Gennevilliers à l’initiative des syndicats CGT et CFDT. La CGT, qui donnait le ton, mettait en avant la revendication d’une augmentation de salaires de 8 % avec un minimum de 1 500 F, mais proposait des débrayages limités d’une heure par jour en guise d’action.

Les militants de Lutte Ouvrière, syndiqués et souvent délégués CFDT après leur exclusion de la CGT quelque neuf mois plus tôt (à la suite d’une première tentative de grève pour les salaires), proposèrent lors des assemblées générales tenues lors des débrayages, que la revendication devienne « une augmentation mensuelle de 1 500 F uniformes pour tous ». C’est ce qui fut voté. Le pourcentage retenu dans la formulation CGT n’avait pas de sens pour les grévistes, ouvriers de production, dont les salaires mensuels n’atteignent pour la plupart pas la moitié des 18 750 F mensuels au-dessus desquels 8 % d’augmentation représenteraient plus de 1 500 F. Ils ne voulaient pas tirer les marrons du feu pour les hauts cadres, à coup sûr de l’autre côté de la barricade. Et puis, la revendication en pourcentage laissait entendre que la direction CGT n’était pas au fond décidée à se battre pour 1 500 F, qu’elle était prête à négocier autre chose. Bien des travailleurs pensaient qu’il y avait bien peu de chance d’obtenir ces 1 500 F. Mais formuler une revendication d’augmentation uniforme pour tous, c’était non seulement justice et égalité, mais aussi dire clairement que c’était bien une augmentation importante des salaires qu’ils réclamaient.

Les militants de Lutte Ouvrière, par contre, ne recueillirent pas la majorité pour leur proposition de décider la grève de 24 heures reconductible, qui permettait à la minorité qui débrayait (quelques centaines de travailleurs sur 1 400 ouvriers et 2 600 salariés que compte le centre) d’aller discuter et convaincre les autres de se joindre au mouvement. La proposition de se mettre vraiment en grève faite à plusieurs reprises fut repoussée à chaque fois. Elle pouvait sembler logique avec la revendication avancée. 1 500 F correspondaient à peu près à 25 % des plus bas salaires de l’usine. Personne ne pouvait certainement penser obtenir cela avec des débrayages limités alors que la direction proposait 3,8 % (et encore, y compris les augmentations individuelles, soit seulement 2,1 % pour tous). Mais les travailleurs hésitaient encore. Pourtant, durant une semaine, les débrayages quotidiens appelés par les syndicats furent de moins en moins suivis. Les travailleurs savaient en tout cas que ce n’était pas la forme de lutte adaptée.

Dans ce climat, la vraie grève est partie non des militants révolutionnaires, mais d’une toute petite équipe de travailleurs qui s’estimaient victimes d’une brimade. Une fois en grève, ces travailleurs firent, spontanément au début, ce que les militants révolutionnaires proposaient en vain depuis des jours : aller aux autres pour les inviter à les suivre. Le mouvement fit rapidement boule de neige, le mercredi 16 il y avait 500 grévistes, et environ 1 200, l’immense majorité des ouvriers de la production, le jeudi 17. Devant l’extension quasi spontanée de la vraie grève, la CGT s’était jointe aux militants de la CFDT et de Lutte Ouvrière pour mettre l’usine en grève de 24 heures reconductible (c’est-à-dire que la grève était revotée chaque matin par l’assemblée générale). Ce n’est pas la dernière fois que, dans ce mouvement, sous la pression de la base, la CGT changera de position.

La production arrêtée à Gennevilliers, se posait automatiquement la question d’étendre la grève aux autres centres SNECMA. La proposition fut faite par les militants de Lutte Ouvrière d’aller visiter ceux-ci, à la façon dont les premiers grévistes s’étaient répandus dans les autres ateliers de Gennevilliers. Elle ne trouva pas d’opposition, tant sans doute l’idée d’étendre la grève à toute la SNECMA semblait naturelle. La CGT l’appuya. C’est elle qui proposa même de commencer par le centre de Villaroche, en affirmant que là-bas, la CGT était prête à accueillir les grévistes de Gennevilliers. S’il y avait quelques idées derrière la tête des dirigeants CGT (Villaroche est le centre le plus éloigné de Gennevilliers ; c’est aussi celui qui compte le moins d’ouvriers de production - 1 000 sur 4 800 salariés, mais aussi 2 000 techniciens - et qui avait, avant la grève, le moins de tradition de lutte parce que le plus récent), la suite se chargera de les ôter : c’est à Villaroche que la mobilisation a certainement été la plus large sinon la plus profonde, notamment parmi les techniciens. Et c’est aussi la CGT - qui tient le Comité d’Entreprise - qui loua les cars nécessaires pour transporter des centaines de grévistes à 80 kilomètres.

Apparemment, l’extension de la grève se faisait avec l’appui de la CGT. Les réticences ne se virent qu’à ce qui pouvait passer pour des détails : parler de « délégations « alors que les grévistes se proposaient de se rendre en masse à l’autre usine, ou encore le fait que les principaux responsables restèrent à Gennevilliers quand, lundi 21 mars, 350 travailleurs de cette usine se rendirent effectivement à Villaroche où, se répandant dans les ateliers, propagandistes enthousiastes de la grève, ils déclenchèrent effectivement celle-ci.

Les réticences des dirigeants CGT, et de certains CFDT aussi, d’ailleurs, se virent également ce jour-là quand, devant les travailleurs de Gennevilliers et de Villaroche réunis en assemblée générale, ils tentèrent de reculer le plus possible la date retenue pour aller ensemble mettre en grève le troisième centre, Corbeil. Ce fut l’assemblée générale qui imposa cette visite pour le surlendemain, mercredi 23, plutôt qu’à la fin de la semaine ou même la semaine suivante.

A Corbeil (5 400 salariés dont 1 500 ouvriers) mercredi 23, envahi par 1 100 travailleurs de Gennevilliers et de Villaroche, les réserves des directions syndicales, qui n’avaient pas vu arriver les grévistes d’un très bon oeil, furent encore plus visibles. Elles ne se décidaient pas à proposer de voter la grève. Pourtant, là aussi la grève fut décidée par des centaines de travailleurs sur la proposition de militants de Lutte Ouvrière... et surtout sous la pression amicale et enthousiaste des travailleurs des autres centres déjà en grève.

A la fin de cette deuxième semaine, les trois usines SNECMA étaient en grève. L’énorme majorité des ouvriers de production à Gennevilliers et des centaines de travailleurs à Villaroche et à Corbeil étaient en grève de 24 heures reconductible. Dans ces deux derniers centres, des milliers d’autres travailleurs débrayaient quelques heures quotidiennement, les directions syndicales, et en particulier la CGT, faisant plus ou moins discrètement pression pour que certains secteurs ne se joignent pas à la grève complète mais décident, chacun dans leur coin, une autre forme de lutte.

Pourtant, en gros, l’extension c’était réalisée à toute la SNECMA proprement, et, bon gré mal gré, les directions CGT et CFDT ne s’y étaient pas opposées ou même y avaient contribué, même si c’était avec des réticences et de toute évidence sous la pression de la base.

Bien plus, des comités de grève, comptant des syndiqués de différentes tendances et des non-syndiqués, étaient élus et mis en place à Villaroche et, avec plus de difficultés, à Corbeil. Dans le premier centre, CGT et CFDT le reconnaissaient comme direction de la grève et y participaient ; dans le second, elles se tenaient à l’écart tout en devant lui faire une place à leur égal.

Par contre, à Gennevilliers, l’opposition absolue de la CGT empêchait la mise en place d’un comité de grève, les travailleurs nombreux qui en étaient partisans craignant que sa création n’amène la CGT à abandonner le mouvement. La CGT finit par accepter, au mieux, une intersyndicale où elle et la CFDT firent place à des non-syndiqués.

La politique de l’extension et l’opposition des directions syndicales

A partir de ce moment, se posa la question de l’extension au-delà de la SNECMA. Pourquoi, en effet, la grève devrait-elle rester dans les limites de l’entreprise et l’élan qui l’avait fait s’étendre jusqu’ici, s’y arrêter ?

La revendication des grévistes était valable pour l’ensemble de la classe ouvrière. La CGT avait fixé le plancher de 1 500 F en se basant sur les besoins d’un travailleur moyen, après une enquête, disait-elle elle-même, dans différentes catégories et corporations. D’autre part, la direction SNECMA refusait de céder et s’appuyait pour cela sur la politique générale de blocage des salaires du gouvernement et de tout le patronat (quelques jours plus tard, le PDG expliquera dans une lettre à tous les salariés qu’il ne pouvait se « singulariser », étant prisonnier de la politique du gouvernement dont il dépendait car la SNECMA appartient à l’État). Ce n’est donc pas la seule direction SNECMA qu’il fallait menacer, mais le gouvernement et tout le patronat. Mais pour cela, les travailleurs de la SNECMA, isolés, n’étaient pas d’un poids suffisant. Ils n’en auraient eu la force qu’en étendant leur grève à d’autres usines et d’autres catégories de travailleurs.

La politique d’extension fut désormais le thème central des interventions des militants révolutionnaires, ceux de Lutte Ouvrière comme ceux de la LCR qui, à la SNECMA, se retrouvèrent côte à côte pour mener la même politique dans cette grève. Et c’est pour traduire cette orientation dans une action concrète, qu’à travers les organismes créés par les grévistes pour la grève qu’ils animaient (les Comités de grève et la Coordination des grévistes Inter-SNECMA mise en place dès le mardi 29 mars par les Comités de grève ou les Assemblées Générales pour unifier et coordonner les actions et les propositions dans les trois usines), ils proposèrent de se rendre en masse à d’autre entreprises comme les grévistes l’avaient déjà fait d’usine en usine de la SNECMA.

Et d’abord dans les filiales de la SNECMA, en particulier deux d’entre elles qui sont des usines relativement importantes dans la région parisienne, la Sochata à Boulogne et Hispano-Suiza à Bois-Colombes.

L’extension de la grève dans la SNECMA avait suscité beaucoup de méfiance chez certains dirigeants syndicalistes, mais sans vraie opposition de leur part. Dès qu’il fut question de se rendre hors de la SNECMA, cette opposition monta et elle se fit de plus en plus violente au fil des semaines et au fur et à mesure que les tentatives d’extension, c’est-à-dire les visites dans d’autres usines, dans des branches différentes, par les grévistes se multipliaient.

Cette opposition se manifesta en fait dès qu’il fut question d’essayer d’entraîner dans le mouvement les filiales, dont le lien avec la SNECMA était pourtant évident. Ainsi, le lundi 28, la CGT de Gennevilliers tentait de dissuader les travailleurs des trois centres qui s’étaient réunis là, d’aller à Hispano, assez proche. Cinq cents travailleurs s’y rendirent tout de même.

Là, d’abord, ils se heurtèrent à une porte fermée et cadenassée par la direction. C’était la première fois que cela se produisait. A Villaroche ou à Corbeil, les grévistes des autres centres avaient pu pénétrer facilement. Mais désormais, ce fut la règle dans toutes les usines visitées, il fallait d’abord forcer les portes que l’on verrouillait à l’annonce de leur venue.

Mais surtout, ils se heurtèrent à l’hostilité de la CGT de l’usine qui tint un long meeting de l’autre côté de la porte sans prêter attention aux arrivants. Puis, une fois que ceux-ci eurent forcé l’entrée, elle refusa ostensiblement de se mélanger avec eux. Pendant toute la visite, elle protégea... le building de la direction, que personne ne songeait à attaquer, les grévistes n’ayant pour souci que d’aller discuter avec les travailleurs des ateliers. Les jours suivants, la CGT parlait dans un tract « d’énergumènes » à propos des grévistes, et excluait un délégué CGT d’Hispano qui avait pris la parole au meeting tenu à la fin de leur visite par les grévistes SNECMA. Surtout, elle mena une vigoureuse bataille pour empêcher les travailleurs d’Hispano de se joindre à la grève comme le proposaient certains d’entre eux, une bataille qu’elle a finalement gagnée : Hispano n’est pas entré en grève. Seule une petite minorité des travailleurs a suivi les débrayages auxquels la CGT s’est résolue à appeler une fois qu’elle a été bien certaine d’avoir découragé beaucoup de travailleurs de se lancer dans une vraie grève.

De même la Sochata non plus n’a pas rejoint la grève, mais s’est contentée de débrayages, bien que les travailleurs aient, là, bloqué les portes pour empêcher la production de sortir (comme cela se faisait également à Gennevilliers et Villaroche) et que plusieurs dirigeants CGT aient été favorables et à l’extension et à la Coordination des grévistes Inter-SNECMA à laquelle ils ont participé.

Pour entraver les tentatives d’extension, la CGT des trois centres a multiplié les obstacles. D’abord, elle a le plus souvent refusé de participer aux visites des autres usines, bien que certains militants, et même dirigeants, aient tout de même participé à certaines de ces actions. Elle a découragé systématiquement les grévistes d’y participer, votant et appelant à voter contre, chaque fois qu’elle a cru pouvoir le faire, gardant au mieux une neutralité hostile les autres fois, lançant des mensonges pour faire peur.

Elle a eu recours à toutes les manoeuvres, des grandes, comme de proposer systématiquement une autre manifestation, quitte à retourner bien des fois, sans raison, devant le siège de la Direction Générale, aux mêmes jours où la Coordination proposait d’aller dans une autre entreprise, jusqu’aux plus mesquines, comme la distribution des secours à l’heure exacte du départ de la visite.

Quant à la CFDT, plus divisée, une partie de ses militants étant ouvertement pour cette politique d’extension, elle a davantage oscillé entre l’appui, allant même jusqu’à proposer certaines visites, et l’opposition résolue. Mais alors, mensonges ou manoeuvres ont été parfois l’égal de ceux de la CGT.

Il faut évidemment ajouter que l’extension de la grève aux autres entreprises ne s’imposait pas d’emblée à l’esprit des travailleurs de la SNECMA. Pour eux, il était au départ moins évident d’essayer d’entraîner les filiales que la SNECMA ; moins aussi les autres usines de l’aéronautique que celles du groupe, et encore moins celles de l’automobile ou de l’électronique que celles de l’aéronautique. A chaque étape, les préjugés corporatistes se sont fait sentir, cultivés et amplifiés bien entendu par les chefs syndicalistes opposés à l’extension.

Et à chaque étape, donc, il a fallu que la minorité consciente que la seule chance de la grève était dans cette direction, celle qui était aussi la plus combative, celle qui se retrouvait représentée par la Coordination des grévistes Inter-SNECMA, se batte pour convaincre et entraîner une partie des grévistes.

Elle y a réussi. Au cours de cinq ou six semaines, des grévistes des trois centres, souvent accompagnés par des travailleurs d’Hispano ou de la Sochata, sont allés à des centaines visiter un certain nombre de grandes usines de la région parisienne.

Ainsi, 1 000 grévistes sont allés aux ateliers du matériel d’Air France, à Orly, 800 à Dassault Saint-Cloud, 400 à Bronzavia-Air Equipement à Asnières, 200 puis 300 à Citroën Aulnay, le bastion du patronat réactionnaire, 200 à Thomson Malakoff, 100 à Alcatel Levallois. Et à chacune de ces usines, pratiquement le même scénario s’est renouvelé : la nécessité de forcer les portes, puis la promenade dans les ateliers, à la surprise sinon l’ébahissement des travailleurs, pourtant généralement bien contents de cette visite, la prise de contact avec eux, qui n’était pas difficile, pour expliquer les raisons de la grève à la SNECMA ou celles d’un éventuel combat commun, mais à l’ébahissement aussi des syndicalistes, certains, CGT, CFDT ou FO, sympathisant, d’autres au contraire restant ouvertement hostiles ou même se refusant à rencontrer les grévistes.

Le nombre de ceux qui se déplacèrent a diminué de semaine en semaine. C’est d’abord parce que la grève à la SNECMA perdait de son élan et que le nombre de grévistes lui-même se tassait. C’est aussi que, quelle que fût la sympathie de l’accueil, ils n’ont pas réussi à entraîner d’autres travailleurs dans la grève. Populariser le mouvement, populariser aussi la revendication au point qu’elle fut reprise par certains syndicats dans quelques-unes de ces usines, ne pouvait suffire. La grève aurait eu besoin pour tenir, face à l’intransigeance de la Direction, de s’accroître de nouvelles recrues. Mais c’est aussi parce que l’opposition des syndicats a été de plus en plus ouverte.

La greve de la Snecma a pose un jalon pour l’avenir

Les travailleurs de la SNECMA n’ont pas gagné. Ils n’ont pas obtenu les 1 500 F, ni même une partie de ceux-ci. Ils n’ont pas obtenu non plus le paiement des jours de grève qu’ils réclamaient également. La prime de reprise du travail de 1 400 F que la direction a concédée est très, très loin de compenser presque deux mois et demi de salaire perdus. Il est possible que dans les prochains mois, la direction SNECMA, qui a tout de même pris un coup, lâche quelques concessions, sous forme d’augmentations individuelles par exemple, ou encore annule une partie des dettes contractées par les grévistes (elle a accepté « d’avancer » 80 % de la paie des mois de grève), ce qui reviendrait au paiement d’une partie des jours de grève. Rien n’est sûr. La grève n’a donc pas gagné.

Ce que prouve cet insuccès, ce n’est évidemment pas que la politique d’extension était mauvaise, puisque l’extension de la grève ne s’est pas produite au-delà de la SNECMA. L’insuccès ne prouve qu’une chose : la grève limitée à la seule SNECMA, isolée, n’a pas eu assez de force pour faire céder le bloc uni du gouvernement et des patrons. Il prouve surtout que l’extension était indispensable.

Certes, elle ne s’est pas produite. Les grévistes ont reçu dans les usines où ils sont allés marques de sympathie et témoignages de soutien, signes d’intérêt aussi pour une revendication et une lutte qui auraient pu être celles de bien d’autres travailleurs. Mais la grève de la SNECMA, après celle de Chausson qui l’avait immédiatement précédée, et celle des cheminots d’il y a un an, n’est que le début d’un renouveau des luttes ouvrières après plusieurs années de recul sans combat. Le recul n’a pas entamé vraiment les forces de la classe ouvrière en France, mais il l’a démoralisée. Pour qu’elle reprenne la lutte, la grosse majorité des travailleurs a encore besoin de reprendre courage et de retrouver le moral.

C’est ce qu’auraient dû réussir les grévistes de la SNECMA pour avoir une chance d’entraîner d’autres travailleurs dans la grève. Ils l’ont réussi parfois en partie, d’ailleurs. Dans les usines visitées, les centaines de grévistes enthousiastes et assez décidés pour forcer les barrages dressés par les patrons pour les empêcher d’entrer dans les ateliers et de prendre contact avec les autres travailleurs ont en général impressionné favorablement ceux-ci. Mais pas encore assez.

Il aurait fallu qu’ils soient plus nombreux : 300 à Citroën forçant les grilles à la barbe du bon demi-millier de membres de la maîtrise rassemblés par la direction, cela a réjoui bien des travailleurs de l’usine. Mais pour avoir une chance de leur donner confiance en eux-mêmes comme en leur classe, il aurait fallu que les grévistes de la SNECMA soient 2 000, irrésistibles de manière évidente. Il aurait fallu aussi qu’ils aillent aux autres entreprises plus vite, dans les premiers temps de la grève, quand celle-ci montait et était en plein élan. Et plus souvent : visiter une usine par semaine, c’est finalement bien peu ; cela ne montre pas en tout cas la détermination nécessaire pour entraîner les autres, conforter les plus décidés et rassurer les hésitants.

Certes, si ce n’a pas été ainsi, une lourde responsabilité en revient aux directions syndicales. La CGT et, avec elle, le PCF, ont montré à l’épreuve de la grève les limites du radicalisme qu’ils affichent depuis un certain temps dans les colonnes de L’Humanité. Parler de mouvement d’ensemble, de lutte, de grève générale même, n’est bon que pour les communiqués et les articles. Quand les travailleurs eux-mêmes tentent de généraliser la lutte, quand l’occasion se présente de faire passer concrètement dans les faits la politique prétendue, alors il se révèle que la PCF en a peur ou lui est hostile.

Pourtant, la grève de la SNECMA ne va pas s’évanouir sans laisser de traces. En faisant grève, en faisant surtout une politique que l’on n’avait plus vue en France depuis des décennies, les grévistes de la SNECMA ont fait plus que contribuer à redonner moral et confiance à bon nombre de travailleurs. Ils ont montré la voie qui peut conduire au mouvement général nécessaire pour que la classe ouvrière renverse l’actuel rapport de force qui est en sa défaveur. Ils ont montré qu’une grève, même limitée à une seule entreprise, si celle-ci a quelque importance, pouvait jeter les premières pierres de ce futur mouvement général. Ils ont montré que des centaines de grévistes pouvaient se rendre auprès des travailleurs des autres entreprises et nouer des liens, vivants, réels avec eux, de ceux qui forgent la conscience d’être une seule et même classe.

Les grévistes de la SNECMA n’ont pas seulement fait peur à la bourgeoisie, peur qui a transparu quelque peu dans les inquiétudes exprimées par les médias ou certains représentants du patronat. Ils ont trouvé une traduction concrète pour la politique nécessaire aujourd’hui en France, la généralisation des luttes, et indiqué qu’elle est possible. En allant par centaines dans d’autres entreprises, sans se limiter à la leur, les travailleurs de la SNECMA ont fait un pas de plus que les cheminots un an auparavant, un pas qu’avaient commencé ceux de Chausson. Cette politique sera reprise un jour prochain par d’autres travailleurs en lutte, puis par toute la classe ouvrière et elle sera alors irrésistible.

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