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L’organisation gentilice de la communauté de Marche des Germains : sans Etat et sans classes sociales

mardi 22 octobre 2019, par Robert Paris

Le communisme primitif et l’organisation gentilice (sans Etat) des Germains

Il ne suffit pas de l’existence d’une organisation sociale collective pour avoir un Etat. Les Germains ne connaissaient ni la propriété privée des moyens de production, ni la sédentarisation et l’urbanisation, ni la division en classes sociales, ni l’Etat. Contrairement aux Celtes et aux Romains qu’elle a affrontée, la « Marche » des Germains avait des guerriers mais pas d’armée permanente placée au-dessus de la société civile. Un peuple en armes et sans divisions de classes n’est pas l’armée d’un Etat.

Qui étaient les Germains

Engels dans « Sur l’histoire des anciens Germains » :

« Les Germains sauvèrent et transportèrent jusqu’au sein même de l’Etat féodal l’élément essentiel de la véritable organisation gentilice sous la forme des communautés de marche. »

Jules César dans « La guerre des Gaules » (-53 avant J.-C.) :

« Les mœurs des Germains sont très différentes de celles des Celtes car ils n’ont pas de druides qui président aux choses divines et ne font point de sacrifices… nul n’a de champ limité ni de terrain qui soit sa propriété mais les représentants de la communauté assignent tous les ans aux populations et aux familles vivant dans la communauté des terres en tels lieux et quantités jugés à propos ; et l’année suivante, ils les amènent à passer ailleurs. Ils donnent beaucoup de raisons à cet usage : la crainte que l’attrait d’une longue habitude ne fasse perdre le goût du combat pour celui de l’agriculture ; que chacun s’occupant d’étendre ses possessions personnelles, les plus puissants ne chassent des leurs les plus vulnérables ; qu’on ne se garantisse du froid et de la chaleur par des habitations trop commodes ; que l’appétit des richesses ne s’introduise parmi eux et ne fasse naître les factions et les discordes ; on veut enfin maintenir le peuple par un esprit de cohérence, en lui montrant un parfait équilibre de biens entre les moins vigoureux et les plus forts. »

Tacite dans « La Germanie »

La Marke germanique et l’origine de l’inégalité

Tacite dans « Mœurs des Germains » :

I. La Germanie est séparée des Gaules, de la Rhétie et de la Pannonie[1] par le Rhin et le Danube, des Sarmates et des Daces[2] par une crainte mutuelle ou des chaînes de montagnes. Le reste est environné de l’Océan, dont les rivages forment de grandes sinuosités, et qui enferme des îles spacieuses[3], séjour nouvellement découvert de nations et de rois que la guerre nous a révélés. Le Rhin, tombant d’un sommet rapide et inaccessible des Alpes rhétiques, fait un léger détour vers l’occident, puis va se mêler à l’océan Septentrional. Le Danube, versé par la pente doucement inclinée du mont Abnoba[4], visite un plus grand nombre de peuples, et se décharge enfin par six bouches dans la mer du Pont : un septième bras se perd dans des marais. II. Quant à la population, je suis porté à la croire indigène et moins mélangée qu’ailleurs par l’établissement ou le passage de races étrangères. Ce n’était pas en effet par terre, mais par mer que se faisaient les anciennes migrations, et rarement des vaisseaux de nos contrées remontent pour ainsi dire cet immense et lointain Océan. Aussi bien, sans compter les périls d’une mer orageuse et inconnue, qui voudrait quitter l’Asie, l’Afrique ou l’Italie, pour le pays affreux des Germains, leur ciel âpre, leur sol enfin, dont la culture et l’aspect attristent les regards, à moins que ce ne soit la patrie ? D’anciennes poésies, leurs seuls monuments historiques, célèbrent le dieu Tuiston, né de la Terre, et son fils Mannus, comme les pères et les fondateurs de la nation. Ils donnent à Mannus trois fils, dont les noms firent appeler Ingévones les plus voisins de l’Océan, Herminones ceux de l’intérieur, et les autres Istévones[5]. Plusieurs, usant du privilége que donne l’éloignement des temps, multiplient les enfants du dieu et les peuples dont la nation se compose, et qu’ils appellent Marses, Gambriviens, Suèves, Vandales. Ce sont même là selon eux les anciens et véritables noms ; celui de Germanie est moderne et ajouté depuis peu. Les premiers qui passèrent le Rhin et chassèrent les Gaulois, et qui maintenant se nomment Tongres, se nommèrent alors Germains. Ce nom, borné d’abord à une simple tribu, s’étendit peu à peu, et, créé par la victoire pour inspirer plus de crainte, il fut bientôt adopté par la nation tout entière. On prétend aussi qu’ils ont eu leur Hercule, et de tous les héros c’est le premier qu’ils chantent avant d’aller au combat.

III. Ils ont un autre chant, appelé bardit, par lequel ils excitent leur courage, et d’où ils augurent quel succès aura la bataille ; car ils tremblent ou font trembler, selon la manière dont l’armée a entonné le bardit. Et ce chant semble moins une suite de paroles que le bruyant concert de l’enthousiasme guerrier. On s’attache à le former des plus rudes accents, de sons rauques et brisés, en serrant le bouclier contre la bouche, afin que la voix répercutée s’échappe plus forte et plus retentissante. Quelques-uns prétendent que, dans le cours de ses longues et merveilleuses aventures, Ulysse, porté jusque sur cet océan, aborda aux terres de Germanie, et que la ville d’Asciburgium[6], située sur le Rhin et qui subsiste encore, lui doit son origine et son nom. On ajoute qu’un autel consacré à Ulysse, et sur lequel on lit aussi le nom de Laerte, fut trouvé jadis au même lieu, et que des monuments et des tombeaux, avec des inscriptions en caractères grecs, existent encore aujourd’hui sur les confins des Germains et des Rhètes. Je n’ai dessein ni d’appuyer ni de combattre ces assertions ; chacun peut à son gré les rejeter ou les croire.

IV. Du reste je me range à l’avis de ceux qui pensent que le sang des Germains ne fut jamais altéré par des mariages étrangers, que c’est une race pure, sans mélange, et qui ne ressemble qu’à elle-même. De là cet air de famille qu’on remarque dans cette immense multitude d’hommes : des yeux bleus et farouches ; des cheveux roux ; des corps d’une haute stature et vigoureux pour un premier effort, mais peu capables de travail et de fatigues, et, par un double effet du sol et du climat, résistant aussi mal à la soif et à la chaleur qu’ils supportent facilement le froid et la faim.

V. Le pays, quoique offrant des aspects divers, est en général hérissé de forêts ou noyé de marécages, plus humide vers les Gaules, plus battu des vents du côté de la Norique[7] et de la Pannonie. Favorable aux grains, il repousse les arbres à fruits. Le bétail y abonde, mais l’espèce en est petite ; les bœufs même y semblent dégénérés, et leur front est privé de sa parure. On aime le grand nombre des troupeaux ; c’est la seule richesse des Germains, le bien qu’ils estiment le plus. Les dieux (dirai-je irrités ou propices ?) leur ont dénié l’or et l’argent. Je n’affirmerais pas cependant qu’aucune veine de leur terre ne recèle ces métaux : qui pensa jamais à les y chercher ? Ces peuples sont loin d’attacher à leur usage et à leur possession les mêmes idées que nous. On voit chez eux des vases d’argent donnés en présent à leurs ambassadeurs et à leurs chefs : ils les prisent aussi peu que si c’était de l’argile. Toutefois les plus voisins de nous tiennent compte de l’argent et de l’or, comme utiles au commerce. Ils connaissent et distinguent quelques-unes de nos monnaies. Ceux de l’intérieur, plus fidèles à l’antique simplicité, trafiquent par échange. Les espèces préférées sont les pièces anciennes et depuis longtemps connues, comme les serrati et les bigati[8]. L’argent est aussi plus recherché que l’or ; et le goût n’est pour rien dans cette préférence : elle vient de ce que la monnaie d’argent est plus commode pour des hommes qui n’achètent que des objets communs et de peu de valeur.

VI. Le fer même n’abonde pas chez eux, si l’on en juge par leurs armes. Peu font usage de l’épée ou de la grande lance. Ils portent des piques, ou, comme ils les appellent, des framées à fer étroit et court. Cette arme est fort acérée et si maniable qu’ils s’en servent, suivant l’occasion, de près comme de loin. Les cavaliers se contentent du bouclier et de la framée ; les gens de pied ont de plus des javelots ; chaque homme en lance plusieurs et à d’immenses distances. Ils sont nus ou couverts d’un léger sayon : ils ne font point leur gloire de la parure ; seulement ils peignent leurs boucliers de couleurs variées et choisies. On voit peu de cuirasses dans leurs armées, à peine un ou deux casques. Leurs chevaux ne sont remarquables ni par la beauté ni par la vitesse. On ne les dresse pas même comme chez nous aux évolutions : ils les poussent en avant, ou, pour toute manœuvre ils les font tourner à droite, mais avec tant d’ensemble, que pas un ne reste en arrière. En général, c’est l’infanterie qui fait leur force ; aussi dans les combats en mêlent-ils avec la cavalerie. Des hommes capables de suivre à pied la rapidité des chevaux sont choisis pour ce service dans toute la jeunesse, et placés à la première ligne. Le nombre en est fixé ; il est de cent par canton. On les appelle même les cent ; et, de simple expression d’un nombre, ce mot est devenu un nom et un titre d’honneur. Leur ordre de bataille est le coin. Reculer, pourvu qu’on revienne à la charge, leur semble prudence plutôt que lâcheté. Même dans les défaites, ils emportent leurs morts. Le comble du déshonneur est d’avoir quitté son bouclier : l’homme souillé de cette tache ne peut assister aux sacrifices, ni entrer au conseil public ; et souvent on en vit, sauvés du combat, s’étrangler eux-meures pour finir leur opprobre.

VII. Dans le choix des rois, ils ont égard à la naissance ; dans celui des généraux, à la valeur : et les rois n’ont point une puissance illimitée ni arbitraire ; les généraux commandent par l’exemple plus que par l’autorité. S’ils sont actifs, toujours en vue, toujours au premier rang, l’admiration leur assure l’obéissance. Du reste, punir, emprisonner, frapper même n’est permis qu’aux prêtres ; ainsi les châtiments perdent leur amertume, et ils semblent ordonnés, non par le chef, mais par le dieu que ces peuples croient présider aux batailles. Ils ont des images et des étendards qu’ils tirent de leurs bois sacrés et portent dans les combats. Mais le principal aiguillon de leur courage, c’est qu’au lieu d’être un assemblage formé par le hasard, chaque bande d’hommes à cheval, chaque triangle d’infanterie, est composé de guerriers unis par les liens du sang et de la famille. Et les objets de leur tendresse sont près d’eux ; ils peuvent entendre les hurlements plaintifs de leurs femmes, les cris de leurs enfants : ce sont là pour chacun les témoins les plus respectables, les plus dignes panégyristes. On rapporte ses blessures à une mère, à une épouse ; et celles-ci ne craignent pas de compter les plaies, d’en mesurer la grandeur. Dans la mêlée, elles portent aux combattants de la nourriture et des exhortations.

VIII. On a vu, dit-on, des armées chancelantes et à demi rompues, que des femmes ont ramenées à la charge par l’obstination de leurs prières, en présentant le sein aux fuyards, en leur montrant devant elles la captivité, que les Germains redoutent bien plus vivement pour leurs femmes que pour eux-mêmes. Ce sentiment est tel, que les cités dont la foi est le mieux assurée sont celles dont on a exigé, parmi les otages, quelques filles de distinction. Ils croient même qu’il y a dans ce sexe quelque chose de divin et de prophétique : aussi ne dédaignent-ils pas ses conseils, et font-ils grand cas de ses prédictions. Nous avons vu, sous Vespasien, Véléda honorée de la plupart comme une divinité. Plus anciennement, Aurinie et beaucoup d’autres reçurent leurs adorations ; et ce n’était point flatterie : ils ne s’imaginaient pas faire des déesses.

IX. Parmi les dieux, le principal objet de leur culte est Mercure, auquel ils croient devoir à certains jours immoler des victimes humaines. Ils apaisent Hercule et Mars par des offrandes moins barbares. Une partie des Suèves sacrifie aussi à Isis. Je ne trouve ni la cause ni l’origine de ce culte étranger. Seulement la figure d’un vaisseau, qui en est le symbole, annonce qu’il leur est venu d’outre-mer. Emprisonner les dieux dans des murailles, ou les représenter sous une forme humaine, semble aux Germains trop peu digne de la grandeur céleste. Ils consacrent des bois touffus, de sombres forêts ; et, sous les noms de divinités, leur respect adore dans ces mystérieuses solitudes ce que leurs yeux ne voient pas.

X. Il n’est pas de pays où les auspices et la divination soient plus en crédit. Leur manière de consulter le sort est très simple : ils coupent une baguette à un arbre fruitier, et la divisent en plusieurs morceaux qu’ils marquent de différents signes, et qu’ensuite ils jettent pêle-mêle sur une étoffe blanche. Le prêtre de la cité, si c’est l’État qui consulte, le père de famille lui-même, si ce sont des particuliers, invoque les dieux, et, regardant le ciel, il lève trois fois chaque morceau, et fait son pronostic d’après le signe dont il est empreint. Si le sort veut qu’on s’abstienne, on ne consulte plus de tout le jour sur la même affaire ; s’il permet d’agir, on exige encore que les auspices confirment sa réponse : car on sait aussi, chez ces peuples, interroger le chant et le vol des oiseaux. Un usage qui leur est particulier, c’est de demander même aux chevaux des présages et des révélations. L’État nourrit, dans les bocages et les forêts dont j’ai parlé, des chevaux blancs que n’avilit jamais aucun travail profane. On les attelle au char sacré, et le prêtre, avec le roi ou le chef de la cité, les accompagne en observant leurs hennissements et le bruit de leurs naseaux. Il n’est pas d’augure plus décisif, non seulement pour le peuple, mais pour les grands, mais pour les prêtres, qui croient que ces animaux sont les confidents des dieux, dont eux ne sont que les ministres. Ils emploient encore une autre espèce de divination, quand ils veulent connaître quel sera le succès d’une grande guerre. Ils se procurent, de quelque manière que ce soit, un prisonnier de la nation ennemie, et, le mettant aux prises avec un guerrier choisi parmi eux, ils les font battre chacun avec les armes de son pays. La victoire de l’un ou de l’autre est regardée comme un pronostic.

XI. Les petites affaires sont soumises à la délibération des chefs ; les grandes à celle de tous. Et cependant celles mêmes dont la décision est réservée au peuple sont auparavant discutées par les chefs. On se rassemble, à moins d’un événement subit et imprévu, à des jours marqués, quand la lune est nouvelle, ou quand elle est dans son plein ; ils croient qu’on ne saurait traiter les affaires sous une influence plus heureuse. Ce n’est pas, comme chez nous, par jours, mais par nuits, qu’ils calculent le temps ; ils donnent ainsi les rendez-vous, les assignations : la nuit leur paraît marcher avant le jour. Un abus naît de leur indépendance ; c’est qu’au lieu de se rassembler tous à la fois, comme s’ils obéissaient à un ordre, ils perdent deux ou trois jours à se réunir. Quand l’assemblée paraît assez nombreuse, ils prennent séance tout armés. Les prêtres, à qui est remis le pouvoir d’empêcher le désordre, commandent le silence. Ensuite le roi, ou celui des chefs que distingue le plus son âge, ou sa noblesse, ou ses exploits, ou son éloquence, prend la parole et se fait écouter par l’ascendant de la persuasion, plutôt que par l’autorité du commandement. Si l’avis déplaît, on le repousse par des murmures ; s’il est approuvé, on agite les framées. Ce suffrage des armes est le signe le plus honorable de leur assentiment.

XII. On peut aussi accuser devant le conseil public, et y poursuivre des affaires capitales. Les peines varient suivant les délits. On pend à un arbre les traîtres et les transfuges ; les lâches, ceux qui fuient les combats ou qui dégradent leur sexe, sont plongés dans la fange d’un bourbier, et noyés sous une claie. Cette diversité de supplices tient à l’opinion qu’il faut, en punissant, montrer le crime et cacher l’infamie. Il y a, pour les fautes plus légères, des châtiments proportionnés. Le coupable paye une amende en chevaux ou en bétail ; une partie est livrée au roi ou à la cité, le reste à l’offensé ou à sa famille. On choisit dans ces mêmes assemblées des chefs qui rendent la justice dans les cantons et les villages. Ils ont chacun cent assesseurs tirés du peuple, qui leur servent de conseil et ajoutent à l’autorité de leurs jugements.

XIII. Ils ne traitent aucune affaire publique ni particulière sans être armés ; mais nul Germain ne porte les armes, que la cité ne l’en ait reconnu capable. Alors un des chefs, ou le père du jeune homme, ou un de ses parents, le décore, en pleine assemblée, de la framée et du bouclier. C’est là sa robe virile ; ce sont là ses premiers honneurs : auparavant il était membre d’une famille, il devient membre de l’État. Une naissance illustre, ou les services éclatants d’un père, donnent à quelques-uns le rang de prince dès la plus tendre jeunesse ; les autres s’attachent à des chefs dans la force de l’âge et dès longtemps éprouvés ; et ce rôle de compagnon n’a rien dont on rougisse. Il a même ses distinctions, réglées sur l’estime du prince dont on forme la suite. Il existe entre les compagnons une émulation singulière à qui tiendra la première place auprès de son prince ; entre les princes, à qui aura le plus de compagnons et les plus courageux. C’est la dignité, c’est la puissance, d’être toujours entouré d’une jeunesse nombreuse et choisie ; c’est un ornement dans la paix, un rempart dans la guerre. Et celui qui se distingue par le nombre et la bravoure de son escorte devient glorieux et renommé non-seulement dans sa patrie, mais encore dans les cités voisines. On le recherche par des ambassades ; on lui envoie des présents ; souvent son nom seul fait le succès d’une guerre.

XIV. Sur le champ de bataille, il est honteux au prince d’être surpassé en courage ; il est honteux à la troupe de ne pas égaler le courage de son prince. Mais un opprobre dont la flétrissure ne s’efface jamais, c’est de lui survivre et de revenir sans lui du combat. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter à sa gloire ce qu’on fait soi-même de beau, voilà le premier serment de cette milice. Les princes combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince. Si la cité qui les vit naître languit dans l’oisiveté d’une longue paix, ces chefs de la jeunesse vont chercher la guerre chez quelque peuple étranger : tant cette nation hait le repos ! d’ailleurs on s’illustre plus facilement dans les hasards, et l’on a besoin du règne de la force et des armes pour entretenir de nombreux compagnons. Car ce cheval de bataille, cette sanglante et victorieuse framée, sont un tribut levé sur la générosité du prince. Sa table, d’une somptuosité grossière, mais dispendieuse, tient lieu de solde. La source de sa munificence est dans le pillage et les guerres. Vous leur persuaderiez bien moins de labourer la terre et d’attendre l’année, que d’appeler des ennemis et de chercher des blessures. C’est à leurs yeux paresse et lâcheté que d’acquérir par la sueur ce qu’ils peuvent se procurer par le sang.

XV. Le temps qu’ils ne donnent pas à la guerre, ils en passent un peu à chasser, beaucoup à manger et à dormir, sans s’occuper de rien. On voit les plus braves et les plus belliqueux, abandonnant à des femmes, à des vieillards, aux plus faibles de la famille, le soin de la maison, des pénates et des champs, languir eux-mêmes oisifs et désœuvrés : étrange contradiction de caractère, que les mêmes hommes puissent à ce point aimer l’inaction et haïr le repos ! Il est d’usage que les cités offrent à leurs chefs un don en troupeaux et en grains, auquel on contribue par tête, et qui, reçu comme un honneur, subvient aussi à leurs dépenses. Mais rien ne flatte plus ces chefs que les présents qui leur sont envoyés des pays voisins par les particuliers ou par l’État, comme des coursiers choisis, des armes d’une grande dimension, des harnais, des colliers. Nous leur avons même appris à recevoir de l’argent.

XVI. On sait assez que les Germains ne bâtissent point de villes ; ils ne souffrent pas même d’habitations réunies. Leurs demeures sont éparses, isolées, selon qu’une fontaine, un champ, un bocage, ont déterminé leur choix. Leurs villages ne sont pas, comme les nôtres, formés d’édifices contigus : chacun laisse un espace vide autour de sa maison, soit pour prévenir le danger des incendies, soit par ignorance dans l’art de bâtir. Ils n’emploient ni pierres ni tuiles ; ils se servent uniquement de bois brut, sans penser à la décoration ni à l’agrément. Toutefois ils enduisent certaines parties d’une terre fine et luisante, dont les veines nuancées imitent la peinture. Ils se creusent aussi des souterrains, qu’ils chargent en dessus d’une épaisse couche de fumier. C’est là qu’ils se retirent l’hiver, et qu’ils déposent leurs grains. Ils y sentent moins la rigueur du froid ; et, si l’ennemi fait une incursion, il pille les lieux découverts, tandis que cette proie cachée sous la terre reste ignorée de lui, ou le déroute par les recherches mêmes qu’il fait pour la trouver.

XVII. Ils ont tous pour vêtement un sayon qu’ils attachent avec une agrafe, ou, à défaut d’agrafe, avec une épine. A cela près ils sont nus, et passent les journées entières auprès de leur foyer. Les plus riches se distinguent par un habillement, non pas flottant comme chez les Sarmates et les Parthes, mais serré et qui marque toutes les formes. Ils portent aussi des peaux de bêtes, plus grossières vers le Rhin, plus recherchées dans l’intérieur, où le commerce ne fournit point d’autre parure. Là on choisit les animaux, et, pour embellir leur dépouille, on la parsème de taches et on la bigarre avec la peau des monstres que nourrissent les plages inconnues du plus lointain Océan. L’habillement des femmes ne diffère pas de celui des hommes, excepté qu’elles se couvrent le plus ordinairement de tissus de lin relevés par un mélange de pourpre, et que la partie supérieure de leur vêtement ne s’étend point pour former des manches : elles ont les bras nus jusqu’à l’épaule ; leur sein même est en partie découvert.

XVIII. Toutefois en ce pays les mariages sont chastes, et il n’est pas de trait dans leurs mœurs qui mérite plus d’éloges. Presque seuls entre les barbares ils se contentent d’une femme, hormis un très petit nombre de grands qui en prennent plusieurs, non par esprit de débauche, mais parce que plusieurs familles ambitionnent leur alliance. Ce n’est pas la femme, c’est le mari qui apporte la dot. Le père et la mère, ainsi que les proches, assistent à l’entrevue et agréent les présents. Ces présents ne sont point de ces frivolités qui charment les femmes, ni rien dont puisse se parer la nouvelle épouse. Ce sont des bœufs, un cheval tout bridé, un bouclier avec la framée et le glaive. En présentant ces dons, on reçoit une épouse. Elle, de son côté, donne aussi à l’époux quelques armes. C’est là le lien sacré de leur union, leurs symboles mystérieux, leurs divinités conjugales. Pour que la femme ne se croie pas dispensée des nobles sentiments et sans intérêt dans les hasards de la guerre, les auspices mêmes qui président à son hymen l’avertissent qu’elle vient partager des travaux et des périls, et que sa loi, en paix comme dans les combats, est de souffrir et d’oser autant que son époux. C’est là ce que lui annoncent les bœufs attelés, le cheval équipé, les armes qu’on lui donne. Elle apprend comment il faut vivre, comment il faut mourir. Ce dépôt qu’elle accepte, elle devra le rendre pur et honorable à ses enfants, de qui ses brus le recevront pour le transmettre à ses petits-fils.

XIX. Aussi vivent-elles sous la garde de la chasteté, loin des spectacles qui corrompent les mœurs, loin des festins qui allument les passions. Hommes et femmes ignorent également les mystérieuses correspondances. Très peu d’adultères se commettent dans une nation si nombreuse, et le châtiment, qui suit de près la faute, est abandonné au mari. On rase la coupable, on la dépouille, et, en présence des parents, le mari la chasse de sa maison, et la poursuit à coups de verges par toute la bourgade. Quant à celle qui prostitue publiquement son honneur, point de pardon pour elle : ni beauté, ni âge, ni richesses ne lui feraient trouver un époux. Dans ce pays on ne rit pas des vices ; corrompre et céder à la corruption ne s’appelle pas vivre selon le siècle. Quelques cités, encore plus sages, ne marient que des vierges. La limite est posée une fois pour toutes à l’espérance et au vœu de l’épouse ; elle prend un seul époux, comme elle a un seul corps, une seule vie, afin que sa pensée ne voie rien au delà, que son cœur ne soit tenté d’aucun désir nouveau, qu’elle aime son mariage et non pas un mari. Borner le nombre de ses enfants, ou tuer quelqu’un des nouveau-nés, est flétri comme un crime : et les bonnes mœurs ont là plus d’empire que n’en ont ailleurs les bonnes lois.

XX. L’enfance se ressemble dans toutes les maisons ; et c’est au milieu d’une sale nudité que grandissent ces corps et ces membres dont la vue nous étonne. Chaque mère allaite elle-même ses enfants, et ne s’en décharge point sur des servantes et des nourrices. Le maître n’est pas élevé plus délicatement que l’esclave ; ils vivent au milieu des mêmes troupeaux, couchent sur la même terre, jusqu’à ce que l’âge mette l’homme libre à sa place, et que la vertu reconnaisse les siens. Une longue ignorance de la volupté assure aux garçons une jeunesse inépuisable. On ne hâte pas non plus le mariage des filles : elles ont, comme leurs époux, la vigueur de l’âge, la hauteur de la taille ; et d’un couple assorti et robuste naissent des enfants également vigoureux. Le fils d’une sœur est aussi cher à son oncle qu’à son père ; quelques-uns pensent même que le premier de ces liens est le plus saint et le plus étroit ; et, en recevant des otages, ils préfèrent des neveux, comme inspirant un attachement plus fort, et intéressant la famille par plus d’endroits. Toutefois on a pour héritiers et successeurs ses propres enfants, et l’on ne fait pas de testament. Si l’on n’a pas d’enfants, les premiers droits à l’héritage appartiennent aux frères, aux oncles paternels, aux oncles maternels. Plus un Germain compte de proches et d’alliés, plus sa vieillesse est entourée de respect : on ne gagne rien à être sans famille.

XXI. On est tenu d’embrasser les haines aussi bien que les amitiés d’un père ou d’un parent. Du reste, ces haines ne sont pas inexpiables. On rachète même l’homicide par une certaine quantité de gros et de menu bétail, et la satisfaction est acceptée par la maison tout entière : politique d’autant plus sage, que les inimitiés sont plus dangereuses dans l’état de liberté. Les Germains aiment à donner des festins, et aucune nation n’exerce l’hospitalité d’un cœur plus généreux. Fermer sa porte à un homme, quel qu’il soit, semblerait un crime. Chacun offre à l’étranger une table aussi bien servie que le permet sa fortune. Quand ses provisions sont épuisées, le premier hôte en montre un second dans la maison voisine, et s’y rend de compagnie : les arrivants n’étaient pas invités ; peu importe, ils n’en sont pas reçus avec moins d’égards. Connus ou inconnus ont les mêmes droits à l’hospitalité. Si l’hôte, en partant, demande quelque chose, l’usage est de l’accorder ; on ne craint pas d’ailleurs de demander à son tour. Ces présents font plaisir, mais on n’en exige pas de reconnaissance, non plus qu’on ne croit en devoir. C’est un échange désintéressé de politesse.

XXII. Au sortir du sommeil, qu’ils prolongent souvent jusque dans le jour, ils se baignent, ordinairement à l’eau chaude, l’hiver régnant chez eux une grande partie de l’année. Après le bain, ils prennent un repas ; chacun a son siège séparé et sa table particulière. Ensuite viennent les affaires, souvent aussi les festins, et ils y vont en armes. Boire des journées et des nuits entières n’est une honte pour personne. L’ivresse produit des querelles fréquentes, qui se bornent rarement aux injures ; presque toujours elles finissent par des blessures et des meurtres. D’un autre côté, la réconciliation des ennemis, l’alliance des familles, le choix des chefs, la paix, la guerre, se traitent communément dans les festins sans doute parce qu’il n’est pas de moment où les âmes soient plus ouvertes aux inspirations de la franchise ou à l’enthousiasme de la gloire. Cette nation simple et sans artifice découvre dans la libre gaieté de la table les secrets que le cœur renfermait encore ; la pensée de chacun, ainsi révélé et mise à nu, est discutée de nouveau le lendemain, et l’un et l’autre temps justifie également son emploi : on délibère lorsqu’on ne saurait feindre ; on décide quand on ne peut se tromper.

XXIII. Leur boisson est une liqueur faite d’orge ou de froment[9], à laquelle la fermentation donne quelque ressemblance avec le vin. Les plus voisins du fleuve ont aussi du vin, que leur procure le commerce. Leurs aliments sont simples : des fruits sauvages, de la venaison fraîche, du lait caillé. Ils apaisent leur faim sans nul apprêt, sans raffinements délicats. Quant à la soif, ils sont moins tempérants ; si vous encouragez l’ivresse en leur fournissant tout ce qu’ils voudront boire, leurs vices les vaincront aussi facilement que vos armes.

XXIV. Ils n’ont qu’un genre de spectacle, uniforme dans toutes leurs réunions. Des jeunes gens, qui ont l’habitude de ce jeu, sautent nus à travers les pointes menaçantes de glaives et de framées. L’exercice a produit l’adresse, et de l’adresse est née la grâce. Et ici, nul espoir de récompense : l’unique salaire de ce périlleux divertissement, c’est le plaisir des spectateurs. Ils connaissent les jeux de hasard, et (chose étonnante) ils s’en font, même à jeun, la plus sérieuse occupation ; si follement acharnés au gain ou à la perte, que, quand ils n’ont plus rien, ils jouent encore, dans un dernier coup de dés, leur personne et leur liberté. Le vaincu va lui-même se livrer à la servitude. Fût-il le plus jeune, fût-il le plus robuste, il se laisse enchaîner et vendre. Tel est, dans un engagement contre nature, leur fanatique résignation : eux l’appellent loyauté. On se défait, par le commerce, des esclaves de cette espèce, pour se délivrer en même temps de la honte d’une telle victoire.

XXV. Les autres esclaves ne sont pas classés comme chez nous, et attachés aux différents emplois du service domestique. Chacun a son habitation, ses pénates, qu’il régit à son gré. Le maître leur impose, comme à des fermiers, une certaine redevance en blé, en bétail, en vêtements ; là se borne la servitude. Les soins intérieurs de la maison appartiennent à la femme et aux enfants. Frapper ses esclaves, ou les punir par les fers ou un travail forcé, est chose rare. On les tue quelquefois, non par esprit de discipline et de sévérité, mais dans un mouvement de colère, comme on tue un ennemi, à cela près que c’est impunément. Les affranchis ne sont pas beaucoup au-dessus des esclaves. Rarement ils ont de l’influence dans la maison ; jamais ils n’en ont dans l’État. J’excepte les nations soumises à des rois ; là ils s’élèvent au-dessus des hommes nés libres, au-dessus même des nobles. Ailleurs, l’abaissement des affranchis est une preuve de liberté.

XXVI. Exercer l’usure et l’appliquer à son produit même, est une pratique ignorée des Germains, et cette ignorance vaut mieux qu’une défense expresse. Chaque tribu en masse occupe tour à tour le terrain qu’elle peut cultiver, et le partage selon les rangs. L’étendue des campagnes facilite cette répartition. Ils changent de terres tous les ans, et ils n’en manquent jamais. C’est que l’homme ne s’évertue pas à épuiser le sol et à rétrécir l’espace, pour le plaisir de planter des vergers, d’enclore des prairies, d’arroser des jardins : ils ne demandent à la terre que des moissons. Aussi l’année même n’est-elle pas divisée en autant de saisons que chez nous. L’hiver, le printemps, l’été, ont un sens pour eux, et sont nommés dans leur langue. Quant à l’automne, ils en ignorent également le nom et les présents.

XXVII. Nul faste dans leurs funérailles : seulement on observe de brûler avec un bois particulier le corps des hommes illustres. On n’entasse sur le bûcher ni étoffes ni parfums ; on n’y met que les armes du mort ; quelquefois le cheval est brûlé avec son maître. On dresse pour tombeau un tertre de gazon : ces pompeux monuments que l’orgueil élève à grands frais leur sembleraient peser sur la cendre des morts. Ils donnent peu de temps aux lamentations et aux larmes, beaucoup à la douleur et aux regrets : ils croient que c’est aux femmes de pleurer, aux hommes de se souvenir. Voilà ce que j’ai appris sur l’origine et les mœurs des Germains en général. Je vais parler maintenant des institutions et des coutumes particulières aux différentes nations, et dire quels peuples sont passés de la Germanie dans les Gaules.

XXVIII. Le meilleur de tous les garants, Jules César, témoigne que les Gaules eurent leur époque de supériorité, et l’on peut croire que des Gaulois passèrent aussi en Germanie. Une simple rivière eût-elle empêché la nation dominante de changer de demeures et d’aller occuper des terres ouvertes, où aucun royaume n’avait encore affermi sa puissance et tracé ses limites ? C’est ainsi qu’entre la forêt Hercynienne, le Rhin et le Mein, s’établirent les Helvétiens et plus loin les Boïens, sortis comme eux de la Gaule. Le nom de Bohême subsiste encore, comme un vieux souvenir de leur séjour, quoique le pays ait changé d’habitants. Mais les Aravisques de Pannonie sont-ils une colonie d’Oses[10], peuple germanique, ou les Oses sont-ils des Aravisques transplantés en Germanie ? la conformité de langage, d’institutions, de mœurs, laisse la chose en doute ; d’autant plus que, également pauvres, également libres, ils trouvaient des deux côtés du Danube mêmes biens et mêmes maux. Les Trévires et les Nerviens[11] sont les premiers à se dire issus des Germains, et à s’en faire honneur, comme d’une origine dont la gloire les sépare des Gaulois et les absout de la lâcheté reprochée à ceux-ci. Quant à la rive même du Rhin ; elle est habitée par des peuples évidemment germains, les Vangions, les Triboques, les Némètes[12]. Les Ubiens le sont aussi ; et, quoique ayant mérité d’être colonie romaine, quoique aimant à s’appeler Agrippiniens, du nom de leur fondatrice[13], ils ne rougissent pas de cette origine. Ils passèrent anciennement le Rhin, et, sur la preuve acquise de leur fidélité, ils furent placés au bord même du fleuve, comme défenseurs et non comme prisonniers.

XXIX. La plus intrépide de toutes ces nations, les Bataves[14], sans tenir beaucoup de place sur la rive du fleuve, en occupent une île. Ce fut jadis une tribu de Cattes, qui, chassée par une sédition domestique, se réfugia dans ce pays, où elle devait un jour faire partie de notre empire. Un beau privilège atteste et honore leur ancienne alliance : ils ne sont ni flétris par des impôts, ni écrasés par des publicains. Exempts de charges et de contributions, uniquement destinés aux combats, on les garde, comme on garde du fer et des armes, pour s’en servir à la guerre. Les Mattiaques[15] nous obéissent au même titre ; car la grandeur du peuple romain a étendu jusqu’au delà du Rhin et de ses frontières anciennes le respect de ses lois. Les demeures et le territoire des Mattiaques sont sur l’autre rive, leurs âmes et leurs cœurs sont avec nous : du reste, ils ressemblent aux Bataves, si ce n’est que l’énergie du sol et du climat natal leur donne un esprit plus belliqueux. Je ne compterai pas au nombre des peuples germains, quoiqu’ils habitent au delà du Rhin et du Danube, ceux qui exploitent les terres Décumates[16]. Des aventuriers gaulois, animés de l’audace qu’inspire la misère, s’établirent sur ce terrain d’une propriété indécise. Bientôt une barrière fut élevée, nos postes furent portés en avant ; et ce pays, enclos dans nos limites, fait aujourd’hui partie d’une province.

XXX. Au delà sont les Cattes[17], qui commencent aux hauteurs de la forêt Hercynienne, et habitent des campagnes moins ouvertes et moins marécageuses que les autres contrées de la Germanie. Les collines se prolongent en effet, en s’abaissant insensiblement, et la forêt elle-même suit fidèlement les Cattes, et ne les abandonne qu’à leurs frontières. Ils ont, plus que d’autres, le corps robuste, les membres nerveux, le visage menaçant, une grande vigueur d’âme. Leur intelligence et leur finesse étonnent dans des Germains. Ils savent se choisir des chefs, écouter ceux qu’ils ont choisis, garder leurs rangs, comprendre les occasions, différer une attaque, profiter du jour, se retrancher la nuit, se défier de la fortune, attendre tout de la valeur, et, ce qui est très-rare et ne peut être que le fruit de la discipline, compter sur le général plus que sur l’armée. Toute leur force est dans l’infanterie, qu’ils chargent, outre ses armes, d’outils en fer et de provisions. Les autres barbares vont au combat ; les Cattes vont à la guerre. Ils font peu d’excursions, évitent les rencontres fortuites. Ce n’est guère en effet qu’à des troupes à cheval qu’il appartient de brusquer la victoire et de précipiter la retraite : trop de vitesse ressemble à de la peur ; une lenteur circonspecte est plus près du courage.

XXXI. Un usage adopté quelquefois chez les autres Germains par la bravoure individuelle, est devenu chez les Cattes une loi générale : ils se laissent croître, dés l’âge de puberté, la barbe et les cheveux, et ne dépouillent cet aspect sauvage qu’après s’être déliés, en tuant un ennemi, du vœu qu’ils ont fait à la vertu guerrière de le garder jusque-là. C’est sur le sang et les dépouilles qu’ils se découvrent le front ; alors seulement ils croient avoir acquitté le prix de leur naissance, et se présentent à la patrie, à un père, comme leurs dignes enfants. Le lâche qui fuit la guerre conserve cet extérieur hideux. Il est des braves qui prennent en outre un anneau de fer (signe d’ignominie chez cette nation), et le portent comme une chaîne, jusqu’à ce qu’ils se rachètent par la mort d’un ennemi. La plupart des Cattes aiment à paraître avec ce symbole. Ils blanchissent sous d’illustres fers, qui les signalent également aux ennemis et à leurs frères. Ils ont le privilège de commencer tous les combats ; c’est d’eux qu’est toujours formée la première ligne, dont le coup d’œil étonne ; car ces visages farouches ne s’adoucissent même pas dans la paix. Aucun de ces guerriers n’a ni maison, ni terre, ni souci de chose au monde. Ils se rendent chez le premier venu et s’y font nourrir, prodigues du bien d’autrui, indifférents au leur, jusqu’à ce que la vieillesse glacée leur interdise une si rude vertu.

XXXII. Tout près des Cattes, les Usipiens et les Tenctères habitent sur le Rhin[18], qui à cet endroit coule encore dans un lit assez fixe pour servir de limite. Aux autres mérites des guerriers, les Tenctères unissent, par excellence, l’art de combattre à cheval, et l’infanterie des Cattes n’est pas plus renommée que la cavalerie des Tenctères. Les ancêtres ont donné l’exemple ; les descendants s’y conforment. Monter à cheval est l’amusement de l’enfance ; c’est toute l’émulation des jeunes gens ; c’est encore l’exercice des vieillards. Les chevaux sont une propriété qui se transmet ainsi que les esclaves, les pénates, les droits de la succession ; un des fils en hérite, non le plus âgé, comme des autres biens, mais le plus intrépide à la guerre et le meilleur cavalier.

XXXIII. Après les Tenctères se trouvaient les Bructères[19], remplacés maintenant par les Chamaves et les Angrivariens : car les Bructères, viennent, dit-on, d’être chassés et anéantis par une ligue des nations voisines, qu’a soulevée contre eux la haine de leur orgueil, ou l’appât du butin, ou peut-être une faveur particulière des dieux envers nous. Et le ciel ne nous a pas même envié le spectacle du combat : soixante mille hommes sont tombés, non sous le fer et les coups des Romains, mais, ce qui est plus admirable, devant leurs yeux et pour leur amusement. Puissent, ah ! puissent les nations, à défaut d’amour pour nous, persévérer dans cette haine d’elles-mêmes, puisque, au point où les destins ont amené l’empire, la fortune n’a désormais rien de plus à nous offrir que les discordes de l’ennemi.

XXXIV. Les Angrivariens et les Chamaves ont derrière eux les Dulgibins, les Chasuares[20] et d’autres nations peu connues ; par devant ils s’appuient sur les Frisons[21]. On divise les Frisons en grands et petits, selon la force de leurs cités. Leur pays est bordé par le Rhin et va jusqu’à la mer, embrassant des lacs immenses, où naviguèrent aussi des flottes romaines. Nous avons même tenté par cet endroit les routes de l’Océan, et la renommée a publié qu’il existait dans ces régions d’autres colonnes d’Hercule ; soit qu’en effet Hercule ait visité ces lieux, ou que nous soyons convenus de rapporter à sa gloire tout ce que le monde enferme de merveilles. L’audace ne manqua pas à Drusus Germanicus ; mais l’Océan protégea les secrets d’Hercule et les siens. Depuis, nul n’a tenté ces recherches : on a jugé plus discret et plus respectueux de croire aux œuvres des dieux que de les approfondir.

XXXV. Nous venons de voir la Germanie à l’occident : ici par un grand détour elle remonte vers le nord. La première nation qu’on rencontre est celle des Cauques[22]. Quoiqu’elle commence aux Frisons et occupe une partie du rivage, elle borde néanmoins toutes celles que j’ai nommées, et atteint, en se repliant, jusqu’aux frontières des Gattes. Et cet espace immense, les Cauques ne le possèdent pas seulement, ils le remplissent. C’est la plus noble des nations germaniques, la seule qui fasse de la justice le soutien de sa grandeur. Exempts de cupidité et d’ambition, tranquilles et renfermés chez eux, ils ne provoquent aucune guerre, n’exercent ni rapines ni brigandages. La meilleure preuve de leur courage et de leurs forces, c’est que, pour jouir de la prééminence, ils n’ont pas besoin d’injustices. Chacun a cependant ses armes toujours prêtes, et au besoin des armées se rassemblent. Ils abondent en hommes et en chevaux ; et le repos n’ôte rien à leur renommée.

XXXVI. A côté des Cauques et des Cattes, les Chérusques[23] nourrirent longtemps la molle et indolente oisiveté d’une paix que personne ne troublait : calme plus doux qu’il n’était sûr ! car, auprès de voisins ambitieux et puissants, le repos est trompeur. Vienne l’heure des combats ; modération, probité, sont les vertus de qui sera le plus fort. Aussi parlait-on jadis des bons, des équitables Chérusques ; et on les traite maintenant d’insensés et de lâches : pour les Cattes victorieux le bonheur est devenu sagesse. La ruine des Chérusques a entraîné les Foses[24], nation limitrophe, qui partage avec égalité leur mauvaise fortune, quoiqu’elle ne fût pas leur égale dans la bonne.

XXXVII. Du même côté de la Germanie, au bord de l’Océan, habitent les Cimbres[25], cité maintenant peu nombreuse, mais dont la gloire est immense. Il reste de leur ancienne renommée des traces largement empreintes : ce sont, en deçà comme au delà du Rhin, des camps dont le vaste contour permet encore aujourd’hui de mesurer la masse et les forces de la nation, et rend croyable la multitude infinie de ses guerriers. Rome comptait sa six cent quarantième année, quand retentirent pour la première fois les armes des Cimbres, sous le consulat de Cécilius Métellus et de Papirius Carbo. Si l’on suppute depuis cette époque jusqu’au deuxième consulat de Trajan[26] on trouve à peu près deux cent dix ans : que de temps passé à vaincre la Germanie ! et, pendant cette longue période, que de pertes mutuelles ! Ni les Samnites, ni les Carthaginois, ni les Espagnes, ni les Gaules, ni les Parthes eux-mêmes ne nous donnèrent plus souvent de sérieux avertissements. C’est que la liberté des Germains est plus redoutable que la monarchie d’Arsace[27]. Que peut en effet nous reprocher l’Orient, si ce n’est Crassus massacré ? Mais Pacorus périt à son tour ; mais un Ventidius mit l’Orient sous ses pieds. Cependant les Germains, par la défaite ou la prise de Carbon, de Cassius, de Scaurus, de Cépion, de Manlius, enlevèrent au peuple romain cinq armées consulaires ; ils enlevèrent à l’empereur Auguste Varus avec trois légions : et ce ne fut pas impunément que Marius leur porta de si rudes coups en Italie, Jules César en Gaule, Drusus, Tibère et Germanicus dans leurs propres foyers. Vinrent ensuite les prodigieuses menaces de Caïus et leur issue ridicule ; puis un repos qui dura jusqu’au moment où, profitant de nos discordes et de nos guerres civiles, ces peuples forcèrent les camps de nos légions, et entreprirent jusque sur les Gaules. Ils en furent repoussés ; et dans ces derniers temps on a triomphé d’eux plutôt qu’on ne les a vaincus.

XXXVIII. Il faut parler maintenant des Suèves[28], qui ne sont pas, comme les Cattes ou les Tenctères, une seule et unique peuplade. Ils occupent la plus grande partie de la Germanie, et sont divisés en plusieurs nations, dont chacune a conservé son nom, quoiqu’elles reçoivent toutes le nom commun de Suèves. Une coutume particulière à ces peuples, c’est de retrousser leurs cheveux et de les attacher avec un nœud : ainsi se distinguent les Suèves des autres Germains, et, parmi les autres Suèves, l’homme libre de l’esclave. Si des liaisons de famille avec eux, et souvent le seul esprit d’imitation, ont propagé cet usage dans les autres cités, il y est rare et cesse avec la jeunesse. Chez les Suèves, on continue jusqu’à la vieillesse de ramener cette chevelure hérissée, que souvent on lie tout entière au sommet de la tête. Les chefs y mettent quelque recherche ; c’est la seule qu’ils connaissent, et celle-la est innocente ; leur pensée n’est point d’aimer ou d’être aimés ; ils ne veulent que se donner une taille plus haute et un air plus terrible : avant d’aller en guerre, ils se parent comme pour les yeux de l’ennemi.

XXXIX. Les Semnones[29] se disent les plus anciens et les plus nobles des Suèves. La religion du pays fait foi de leur antiquité. Ils ont une forêt consacrée dès longtemps par les augures de leurs pères et une pieuse terreur ; c’est là qu’à des époques marquées tous les peuples du même sang se réunissent par députations, et ouvrent, en immolant un homme, les horribles cérémonies d’un culte barbare. Une autre pratique atteste encore leur vénération pour ce bois. Personne n’y entre sans être attaché par un lien, symbole de sa dépendance et hommage public à la puissance du dieu. S’il arrive que l’on tombe, il n’est pas permis de se relever ; on sort en se roulant par terre. Tout, dans les superstitions dont ce lieu est l’objet, se rapporte à l’idée que c’est le berceau de la nation, que là réside la divinité souveraine, que hors de là tout est subordonné et fait pour obéir. La fortune des Semnones donne de l’autorité à cette prétention : ils occupent cent cantons, et cette masse de forces leur persuade qu’ils sont la tête de la nation des Suèves.

XL. Le titre des Lombards[30], c’est leur petit nombre, d’autant qu’environnés d’une multitude de cités puissantes ils trouvent leur sûreté, non dans la soumission, mais dans les combats et l’audace. Viennent ensuite les Reudignes, les Aviones, les Angles, les Varins, les Eudoses, les Suardones et les Nuithones[31], tous protégés par des fleuves ou par des forêts. Ces peuples, pris séparément, n’offrent rien de remarquable : un usage commun à tous, c’est l’adoration d’Ertha, c’est-à-dire la Terre Mère. Ils croient qu’elle intervient dans les affaires des hommes, et qu’elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans une île de l’Océan est un bois consacré, et, dans ce bois, un char couvert, dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d’y toucher ; il connaît le moment où la déesse est présente dans ce sanctuaire ; elle part traînée par des génisses, et il la suit avec une profonde vénération. Ce sont alors des jours d’allégresse ; c’est une fête pour tous les lieux qu’elle daigne visiter et honorer de sa présence. Les guerres sont suspendues ; on ne prend point les armes ; tout fer est soigneusement enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares connaissent, le seul où ils aiment la paix et le repos ; il dure jusqu’à ce que, la déesse étant rassasiée du commerce des mortels, le même prêtre la rende à son temple. Alors le char, et les voiles qui le couvrent, et, si on les en croit, la divinité elle même, sont baignés dans un lac solitaire. Des esclaves s’acquittent de cet office, et aussitôt après le lac les engloutit. De là une religieuse terreur et une sainte ignorance sur cet objet mystérieux qu’on ne peut voir sans périr.

XLI. Cette partie des Suèves s’étend vers le fond de la Germanie. Plus près (afin de suivre le Danube comme nous avons suivi le Rhin) se trouve la cité des Hermondures[32], fidèle à notre empire, et, à ce titre, admise à trafiquer, non sur la rive seule, comme les autres Germains, mais à l’intérieur, et jusque dans la colonie la plus florissante de la Rhétie[33]. Ils passent librement et sans gardes partout où ils veulent ; et, tandis que nous ne montrons aux autres peuples que nos armes et nos camps, nous ouvrons à celui-ci nos maisons de ville et de campagne, qui n’excitent pas ses désirs. Chez les Hermondures est la source de l’Elbe, fleuve célèbre et jadis connu de nos légions ; on ne fait maintenant qu’en entendre parler.

XLII. Près des Hermondures habitent les Narisques, ensuite les Marcomans et les Quades[34]. Les Marcomans sont les premiers par la gloire et les forces ; le pays même qu’ils occupent, enlevé jadis aux Boïens, est une conquête de leur valeur. Les Quades et les Narisques ne sont pas indignes d’eux. C’est là comme le front de la Germaine en descendant le Danube. Les Marcomans et les Quades ont eu jusqu’à nos jours des rois de leur nation, issus des nobles familles de Maroboduus et de Tuder : ils commencent à en souffrir d’étrangers. Du reste, ces rois doivent à la protection de Rome leur force et leur grandeur : nous les aidons rarement de nos armes, plus souvent de notre or, et ils n’en sont pas moins puissants.

XLIII. Plus loin les Marsignes, les Gothins, les Oses, les Buriens[35], forment par derrière la limite des Marcomans et des Quades. Par le langage et la coiffure, les Marsignes et les Buriens annoncent des Suèves. Les Gothins parlent gaulois, et les Oses pannonien ; c’est dire assez qu’ils ne sont pas Germains : ajoutons qu’ils se soumettent à des tributs ; une partie leur est imposée par les Sarmates, l’autre partie par les Quades, qui les traitent comme étrangers. Les Gothins, pour surcroît de honte, tirent le fer des mines. Tous ces peuples s’étendent peu dans la plaine ; ils habitent en général dans des gorges, sur le sommet et le penchant des montagnes. Car une longue chaîne[36] partage et coupe en deux la Suévie. Au delà de cette chaîne sont un grand nombre de nations, dont la plus considérable est celle des Lygiens[37], divisée elle-même en beaucoup de cités. Il suffira de nommer les plus puissantes, les Aries, les Helvécones, les Manimes, les Élysiens, les Naharvales. Chez les Naharvales on montre un bois consacré dés longtemps par la religion. Le soin du culte est remis à un prêtre en habit de femme. Ce culte s’adresse à des dieux qui, dans l’Olympe romain, sont, dit-on, Castor et Pollux ; ils en possèdent les attributs : leur nom est Alci. Du reste, point de statue, nulle trace d’une origine étrangère ; mais ce sont bien deux frères, tous deus jeunes, qu’on adore. Les Aries surpassent en forces les peuples que j’ai nommés avec eux. Ces hommes farouches, pour enchérir encore sur leur sauvage nature, empruntent le secours de l’art et du temps : ils noircissent leurs boucliers, se teignent la peau, choisissent pour combattre la nuit la plus obscure. L’horreur seule, et l’ombre qui enveloppe cette lugubre armée, répandent l’épouvante : il n’est pas d’ennemi qui soutienne cet aspect nouveau et pour ainsi dire infernal ; car dans tout combat les yeux sont les premiers vaincus. Au delà des Lygiens, habitent les Gothons[38], soumis à des rois dont la main se fait déjà plus sentir que chez les autres nations germaniques, sans que la liberté cependant soit encore opprimée. Plus loin, au bord de l’Océan, sont les Rugiens et les Lémoves. Toutes ces nations ont pour signe distinctif le bouclier rond, l’épée courte, et leur respect pour la royauté.

XLIV. On trouve ensuite dans l’Océan même les cités des Suiones[39], aussi puissantes par leurs flottes qu’abondantes en armes et en guerriers. Leurs vaisseaux diffèrent des nôtres en ce que, les deux extrémités se terminant en proue, ils se présentent toujours dans une direction commode pour toucher le rivage. Ce ne sont pas des voiles qui donnent le mouvement, et les rames ne sont pas attachées par rangs aux deux flancs du navire ; elles sont libres comme sur certains fleuves, et se transportent au besoin de l’un à l’autre bord. Les richesses sont en honneur chez ce peuple : aussi est-il soumis au pouvoir d’un seul ; et ici le pouvoir ne connaît plus de limites, ce n’est plus à titre précaire qu’il se fait obéir. Les armes ne sont pas, comme chez les autres Germains, à la disposition de tous : on les garde enfermées, et le gardien est un esclave. C’est que l’Océan garantit le pays des invasions subites, et que des mains oisives pourraient facilement abuser des armes : or, en confier le dépôt à un noble, à un homme libre, à un affranchi même, serait contraire à l’intérêt monarchique.

XLV. Au delà des Suiones est une autre mer[40], dormante et presque immobile. On croit que c’est la ceinture et la borne du monde, parce que les dernières clartés du soleil couchant y durent jusqu’au lever de cet astre, et jettent assez de lumière pour effacer les étoiles. La crédulité ajoute qu’on entend même le bruit qu’il fait en sortant de l’onde, qu’on aperçoit la forme de ses chevaux, les rayons de sa tète. La vérité est que la nature finit en ces lieux. En revenant donc à la mer suévique, on trouve sur le rivage à droite les tribus des Estyens[41]. Ils ont les usages et l’habillement des Suèves ; leur langue ressemble davantage à celle des Bretons. Ils adorent la Mère des dieux. Pour symbole de ce culte, on porte l’image d’un sanglier : elle tient lieu d’armes et de sauvegarde ; elle donne à l’adorateur de la déesse, fût-il entouré d’ennemis, une pleine sécurité. Les Estyens combattent peu avec le fer, souvent avec des bâtons. Ils cultivent le blé et les autres fruits de la terre avec plus de patience que n’en promet la paresse habituelle des Germains. Ils fouillent même la mer, et seuls de tous les peuples ils recueillent le succin, qu’ils appellent gless : ils le trouvent entre les rochers et quelquefois sur le rivage. Quelle en est la nature et comment il se forme, c’est ce que des barbares n’ont ni cherché ni découvert. Longtemps même il resta confondu parmi les viles matières que rejette l’Océan, et c’est notre luxe qui l’a mis en réputation. Les gens du pays n’en font aucun usage ; ils le recueillent brut, nous l’apportent dans son état informe, et s’étonnent du prix qu’ils en reçoivent. Le succin doit être la gomme de certains arbres : souvent en effet sa transparence y laisse apercevoir des animaux terrestres et même des insectes ailés, qui s’embarrassent dans cette subtance encore fluide, et finissent, quand elle durcit, par y rester emprisonnés. Il serait donc vrai que, s’il est au fond de l’Orient des végétaux qui distillent le baume et l’encens, il existe aussi, dans les îles et les terres de l’Occident, des forêts et des arbres d’une fécondité inconnue, dont le suc, exprimé par les rayons d’un soleil si rapproché de ces climats, s’écoule et tombe dans la mer voisine, et vient, apporté par les vents et les flots, se décharger sur les côtes opposées. Si l’on éprouve la nature du succin en l’approchant du feu, il s’allume comme un flambeau et jette une flamme grasse et odorante ; bientôt il s’amollit comme la poix ou la résine. Après les Suiones viennent immédiatement les Sitones. Semblables en tout le reste, ils diffèrent d’eux en un point ; c’est qu’ils obéissent à une femme : tant ils sont tombés au-dessous, je ne dirai pas de la liberté, mais de la servitude elle-même. Là finit la Suévie.

XLVI. Les Peucins, les Vénèdes et les Fennes[42], sont-ils des nations germaniques ou sarmates ? je ne saurais le dire. Toutefois les Peucins, que quelques-uns nomment Bastarnes, ont le langage, l’habillement, les habitations fixes des Germains. Tous végètent dans l’inertie et la malpropreté ; les principaux, en se mêlant par le mariage avec les Sarmates[43], ont contracté quelque chose de leurs formes hideuses. Les Vénèdes ont pris beaucoup de leurs mœurs. En effet, tout ce qui s’élève de montagnes et de forêts entre les Peucins et les Fennes, les Vénèdes l’infestent de leurs brigandages. On incline cependant à les compter parmi les Germains, parce qu’ils se construisent des cabanes, portent des boucliers, aiment à se servir de leurs pieds et même se piquent de vitesse, différents en tout cela des Sarmates, qui passent leur vie à cheval ou en chariot. Quant aux Fennes, ils étonnent par leur état sauvage et leur affreuse pauvreté. Chez eux point d’armes, ni de chevaux, ni de foyer domestique. Ils ont pour nourriture de l’herbe, des peaux pour vêtement, la terre pour lit. Toute leur ressource est dans leurs flèches, qu’ils arment, n’ayant pas de fer, avec des os pointus. La même chasse nourrit également les hommes et les femmes : car celles-ci accompagnent partout leur maris, et réclament la moitié de la proie. Les enfants n’ont d’autre abri contre la pluie et les bêtes féroces que les branches entrelacées de quelque arbre, où leurs mères les cachent. C’est là que les jeunes gens se rallient, que se retirent les vieillards. Ils trouvent cette condition plus heureuse que de peiner à cultiver les champs, d’élever laborieusement des maisons, d’être occupés sans cesse à trembler pour leur fortune et à convoiter celle d’autrui. Ne redoutant rien des hommes, ne redoutant rien des dieux, ils sont arrivés à ce point si difficile de n’avoir pas même besoin de former un vœu. Tout ce qu’on ajoute encore tient de la fable, par exemple, que les Helluses et les Oxiones ont la tête et le visage de l’homme, le corps et les membres de la bête. Je laisserai dans leur incertitude ces faits mal éclaircis.


•1 La Rhétie s’étendait depuis les sources du Danube jusqu’à l’Inn, et comprenait ainsi une partie du Wurtemberg et toute la Bavière méridionale. La Pannonie, aussi sur la rive droite du Danube, répond en partie à l’Autriche et à la Hongrie actuelles. La Germanie s’étendait donc moins au midi que l’Allemagne moderne, puisqu’elle s’arrêtait au Danube ; mais elle s’avançait beaucoup plus vers le nord, puisque Tacite y comprend la Scandinavie et plusieurs pays à l’est de la Baltique.

•2 Les Daces, peuple de la famille des Thraces, habitaient au nord du Danube et à l’orient de la Germanie, dont ils étaient séparés par une branche des monts Karpates. Au nord des Daces étaient les Sarmates, nation slave, qui s’étendait, d’un côté, le long de la Vistule, jusqu’à la mer Baltique ; de l’autre, jusqu’au Tanaïs et au Volga, occupant ainsi la Pologne et une partie de la Russie.

•3 Les îles du Danemark et toute la Scandinavie, qui, mal connue alors, passait pour une île.

•4 Cette montagne, appelée encore aujourd’hui Abenauer Gebirge, fait partie de la forêt Noire.

•5 Les Ingévones habitaient le long de l’Océan, jusqu’au Jutland. Pline compte parmi eux les Cimbres, les Teutons, les Cauques. Il place les Istévones auprès du Rhin. Il range parmi les Herminones, les Suèves, les Hermondures, les Cattes, les Chérusques.

•6 Asburg (ou Asberg) près de Mœrs, sur le Rhin.

•7 Le Noricum (ou la Norique) s’étendait, dit d’Anville, le long de la rive méridionale du Danube, depuis l’embouchure de l’Inn jusqu’au mont Cétius, qui s’enfonce dans un coude que forme le Danube, peu au-dessus de la position de Vienne. Embrassant la partie supérieure du cours de la Drave, et comprenant ce qui compose aujourd’hui la Carinthie et la Styrie, il était borné vers le midi par le sommet des Alpes. Le Noricum devint une province romaine sous le règne d’Auguste.

•8 Pièces d’argent dentelées comme une scie, serrati, ou portant l’empreinte d’un char à deux chevaux, bigati.

•9 La bière.

•10 Tacite, au chap. xliii, dit positivement que les Oses sont de race pannonienne ; on ne sait rien de plus de cette peuplade. Quant aux Aravisques, Pline les place sur les bords de la Drave et de la Save, en Pannonie.

•11 Les premiers, comme le nom même l’indique, occupaient le pays de Trèves et s’étendaient de la Meuse jusqu’au Rhin. Les autres habitaient la partie de la Gaule Belgique où sont aujourd’hui Cambrai et Tournai.

•12 Selon d’Anville, les Triboci habitaient vers Strasbourg ; puis, en descendant le Rhin, venaient les Nemetes ; enfin, du côté de Spire et de Worms, les Vangiones.

•13 Ce fut Agrippine, fille de Germanicus et femme de Claude, qui établit une colonie romaine dans la ville des Ubiens, nommée aujourd’hui Cologne.

•14 On ignore à quelle époque eut lieu leur migration : César les trouva déjà établis entre la Meuse et le Vahl, qui est un bras du Rhin.

•15 Ce peuple habitait de l’autre côté du Rhin, sur les bords de la Lahn, du Mein et de l’Éder.

•16 Le nom de champs Décumates est évidemment synonyme de decumanus ager, employé par Cicéron pour désigner les terres qui devaient aux Romains la dîme de leurs fruits. Brottier et Labletterie, d’après Schoepflin (Alsalia illustrata), étendent ce pays jusqu’à la rive septentrionale du haut Danube, de sorte qu’il contiendrait une partie du duché de Bade, le Wurtemberg et la Souabe.

•17 Les Catti ou Chatti, dit Malte-Brun, t. I, p. 249, occupaient la Hesse et le pays de Fulde et d’Hanau, avec une partie de la Franconie.

•18 Sur le Bas-Rhin, en face et au-dessous de Cologne.

•19 Ce peuple occupait la partie basse de la Westphalie, entre l’Ems et la Lippe.

•20 Sur les bords du Véser et près des sources de la Lippe.

•21 Les Frisons étaient compris entre l’Océan au nord, le Rhin à l’ouest, et l’Ems au levant. Les lacs autour desquels ils habitaient sont ceux qui, s’étant agrandis et réunis, ont formé le Zuyderzée.

•22 Les Cauques bordaient l’Océan depuis l’embouchure de l’Ems jusqu’à celle de l’Elbe.

•23 Entre le Véser, l’Aller, et la Leine.

•24 Les Foses habitaient probablement la principauté d’Hildesheim, où coule la rivière de Fuse, dont le nom parait avoir, avec celui des Fosi, un rapport d’origine.

•25 Ptolémée place les Cimbres dans le nord du Jutland, qu’on appelait Chersonnèse cimbrique. Tacite semble les rapprocher davantage de l’Elbe, vers les pays d’Holstein et de Sleswig : peut-être aussi comprend-il sous le nom de Cimbres toutes les peuplades qui occupaient cette péninsule, alors fort peu connue.

•26 Cette phrase fixe la date où Tacite composa cet ouvrage. Ce fut sous le deuxième consulat de Trajan, l’an de R. 851, de J.-C. 98.

•27 Arsace fonda la monarchie des Parthes, après avoir arraché ces peuples à la domination des rois macédoniens.

•28 Tacite étend le nom de Suèves à tous les peuples qui demeuraient entre l’Elbe et l’Oder, et même à ceux de la Scandinavie. (Malte-Brun.)

•29 Les Semnones habitaient, selon Cluvier, entre l’Elbe, l’Oder, la Vartha et la Vistule, et occupaient ainsi une partie du Brandebourg, de la Silésie, de la Saxe, de la Misnie.

•30 Le duché de Magdebourg et la Moyenne-Marche.

•31 De tous ces peuples, à l’exception des Angles, on ne sait guère que les noms. Il est certain cependant qu’ils habitaient entre l’Oder, l’Elbe et la Baltique, occupant ainsi le Mecklembourg et une partie du Holstein.

•32 Elle touchait au Danube, ayant au sud-ouest et à l’ouest les terres Décumates et les Cattes, dont elle était séparée par la Saale de Franconie ; à l’est les montagnes de la Bohême ; au nord les tribus suèves déjà nommées, entre autres les Semnones.

•33 Augusta Vindelicorum, maintenant Augsbourg.

•34 Les Narisques occupaient la partie de la Bavière qui est entre la Bohême et le Danube ; les Marcomans, la Bohême, d’où ils avaient chassé les Boïens ; les Quades, la Moravie et une portion de l’Autriche entre le Danube et la Moravie.

•35 D’après l’ordre dans lequel Tacite nomme ces peuples, comparé à la position des Marcomans et des Quades, il faut les ranger du nord-ouest au sud-est, au-dessus de la Bohême et de la Moravie.

•36 La chaîne dont parle Tacite comprenait sans doute les escarpements de ce long plateau qui se détache des Karpathes, sépare le bassin de l’Oder et la Silésie du bassin de la Morava ou de la Moravie, et atteint l’extrémité orientale de la Bohême, où il se divise pour former une enceinte de montagnes autour de ce pays.

•37 Sur la Vistule.

•38 Prés de la Vistule, au sud des Estyens et des Vénèdes.

•39 On pense généralement que les Suiones sont les ancêtres des Sueci ou Suédois. Cette idée, assez vraisemblable, conduit naturellement à chercher les Suiones dans la Suède, ou du moins dans les provinces de Suède les moins éloignées, Scanie, Halland, Westrogothie, ainsi que dans les îles du Danemark.

•40 Le canal du Jutland et cette partie de la mer du Nord qui baigne la Norvége à l’ouest.

•41 Sur les bords occidentaux du golfe de Dantzik.

•42 Les Vénédes, prés du golfe de Dantzik, au sud des Fennes.

•43 Ce nom remplaça celui de Scythes, et fut appliqué, comme ce dernier, à un grand nombre de peuples divers, répandus entre les monts Karpathes, le bas Danube et le Pont-Euxin, s’étendant à droite vers le Caucase et le Volga, et à gauche dans tout le nord-est de l’Europe, jusqu’à la mer Baltique.

F. Engels

La Marche

1883

[1] Dans un pays comme l’Allemagne, où une bonne moitié de la population vit encore de l’agriculture, il faut que les ouvriers socialistes et, par leur intermédiaire, les paysans apprennent quelle est l’origine de la propriété foncière actuelle, petite ou grande. A la misère présente des journaliers agricoles, à l’asservissement des petits paysans endettés il faut opposer l’ancienne propriété commune de ce que tous les hommes libres pouvaient dans l’ancien temps considérer vraiment comme une "patrie", comme une possession commune reçue en héritage et libre. C’est pourquoi j’esquisse un bref tableau historique de l’antique organisation foncière de la Germanie. On en trouve encore de nos jours quelques restes insignifiants, mais elle a servi pendant tout le moyen âge de base et de modèle à toute organisation sociale ; elle a pénétré toute la vie publique non seulement de l’Allemagne, mais aussi du nord de la France, de l’Angleterre et de la Scandinavie. Et, pourtant, elle a pu si bien tomber dans l’oubli que G.-L. Maurer ne redécouvrit sa signification réelle que tout récemment.

Deux faits naturels dominent l’histoire primitive de tous les peuples ou presque : l’organisation du peuple sur la base des liens de parenté et la propriété commune du sol. Il en était de même chez les Allemands aussi. Ils avaient apporté d’Asie l’organisation par tribus, parentages, lignages, ils constituaient leurs bandes guerrières – encore à l’époque romaine – de manière que toujours les proches parents fussent coude à coude : cette organisation présida pareillement à la prise de possession des nouveaux territoires situés à l’est du Rhin et au nord du Danube. Dans son nouveau lieu de résidence, chaque tribu se fixa non pas selon le caprice ou le hasard, mais, comme César l’indique expressément, selon la parenté de lignage des membres de la tribu [2]. Aux groupements de quelque importance unis par des liens de parenté étroits on attribuait un certain territoire, dans lequel se fixaient à leur tour par village les différents lignages englobant un certain nombre de familles. Plusieurs villages apparentés constituaient une centaine (Hundertschaft ; ancien haut-allemand huntari, ancien nordique heradh), plusieurs centaines (Hundertschaften) un pays (Gau) ; l’ensemble des pays était le peuple lui-même. Le sol que la localité ne prenait pas en possession restait à la disposition de la centaine ; ce qui n’était pas attribué à celle-ci restait au pays ; puis ce qui était disponible encore – le plus souvent une très grande étendue de terrain -– devenait possession directe de tout le peuple. C’est ainsi que nous voyons coexister en Suède tous ces différents degrés de possession en commun. Chaque village avait ses communaux (bys almänningar) ; en outre chaque centaine (härads), chaque pays (lands) et finalement le roi, qui avait réclamé une part en qualité de représentant de tout le peuple, avaient les leurs ; cette part du roi était appelée konungs almänningar. Mais tous, même les biens royaux, sont appelés sans distinction almänningar, biens communaux (Allmenden), terres communales.

Si l’ancienne organisation suédoise du fonds commun (dans ses subdivisions précises, elle appartient d’ailleurs à un stade de développement ultérieur) a jamais existé sous cette forme en Allemagne, elle a bien vite disparu. Le rapide accroissement de la population fit naître sur le territoire très étendu attribué à chaque village isolé, la Marche, un certain nombre de villages-filiales, qui formaient alors avec le village-mère, sur la base de l’égalité des droits ou avec des droits plus limités, une seule association de Marche (Markgenossenschaft), de sorte qu’en Allemagne, aussi loin que remontent nos sources, nous trouvons réuni partout un nombre plus ou moins grand de villages en une seule association de Marche [3]. Mais au-dessus de ces unions se trouvaient encore, au moins dans les premiers temps, les unions plus larges de la centaine ou du pays et, en fin de compte, le peuple tout entier formait primitivement une seule grande association de Marche pour administrer la terre restée en possession directe du peuple et exercer le contrôle suprême des marches dépendantes qui relevaient de son territoire.

Jusqu’aux jours où l’empire franc se subordonna l’Allemagne située à l’est du Rhin, le centre de gravité de l’association de Marche paraît avoir résidé dans le pays ; le pays semble avoir englobé l’association de Marche proprement dite. Car c’est seulement ainsi qu’on peut expliquer que tant d’anciennes grandes Marches réapparaissent lors du partage officiel de l’Empire sous forme de provinces judiciaires. Mais peu après commençait déjà le morcellement de ces anciennes grandes Marches. Pourtant, dans le "droit impérial" du XIII° ou du XIV° siècle [4], il est encore admis comme règle qu’une Marche comprend six à douze villages.

A l’époque de César, une grande partie au moins des Germains, notamment le peuple des Suèves, qui n’était pas encore établi dans des habitats fixes, cultivait le sol en commun ; cela se passait, comme on peut l’admettre par analogie avec d’autres peuples, de la façon suivante : les lignages groupant un certain nombre de familles étroitement apparentées cultivaient en commun la terre qui leur était attribuée, et qui changeait chaque année ; ils répartissaient les produits entre les familles. Mais lorsque les Suèves, au début de notre ère, se furent fixés dans leurs nouveaux habitats, cette pratique cessa bientôt. Du moins, Tacite (150 ans après César) ne connaît plus que l’exploitation du sol par familles isolées. Mais elles aussi recevaient le sol à cultiver pour un an seulement : chaque année, on procédait à une redistribution et on changeait les parts.

Comment cela se passait-il ? Nous pouvons encore l’observer aujourd’hui sur les bords de la Moselle et dans le Hochwald avec ce qu’on appelle les Gehöferschaften. Là, on ne regroupe plus la totalité des terres défrichées, champs on prairies, tous les ans, mais tous les trois, six, neuf ou douze ans, et on les répartit selon leur exposition et la qualité de leur sol en un certain nombre de soles et de quartiers (Gewann). On partage à nouveau chaque quartier en autant de parts égales, en longues et étroites bandes, qu’il se trouve d’ayants droit dans la communauté, et ces parts sont tirées au sort entre les ayants droit, de telle sorte que chaque membre recevait à l’origine dans chaque quartier, donc dans chaque exposition et dans chaque qualité de terrain, une parcelle d’égale grandeur. Présentement, les parts sont devenues inégales à la suite de partages. de ventes, etc..., mais l’ancienne part entière forme toujours l’unité d’après laquelle se déterminent les demi, quart, huitième de part, etc... Les terres non cultivées, forêt et pâturage, restent possession commune pour un usage commun.

C’est la même institution primitive qui s’était maintenue jusqu’au début de notre siècle dans ce qu’on appelait les Losgüter (biens tirés au sort) du Palatinat bavarois, dont les terres arables sont devenues depuis la propriété privée de chacun des divers membres. Les Gehöferschaften, elles aussi, trouvent de plus en plus qu’il est de leur intérêt d’abandonner ces redistributions, et de transformer la possession alternante en propriété privée. Ainsi, la plupart de ces communautés, sinon toutes, se sont éteintes depuis quarante ans et se sont transformées en villages courants de paysans parcellaires avec usage commun de la forêt et des pâtures.

Le premier fonds de terrain qui se transforma en propriété privée individuelle fut l’emplacement de la maison. L’inviolabilité de l’habitation, ce fondement de toute liberté personnelle, passa du chariot de l’invasion à la maison (Blockhaus) du paysan sédentaire et se transforma peu à peu en plein droit de propriété sur la maison et ses dépendances. C’était déjà chose faite du temps de Tacite. Le domicile de l’Allemand libre semble déjà à l’époque avoir été exclu de la Marche et, étant de ce fait inaccessible aux "fonctionnaires de la Marche", il semble avoir été un asile assuré aux fugitifs, comme il est mentionné dans les réglementations de Marche ultérieures, et en partie déjà, dans les Lois des peuples [5] du Ve jusqu’au VIIIe siècle. Car l’inviolabilité du domicile était non pas le résultat, mais la cause de sa transformation en propriété privée.

Quatre à cinq cents ans après Tacite, nous trouvons dans les Lois des peuples que les terres cultivées elles-mêmes étaient héréditaires, sinon possessions absolument libres des paysans individuels, qui avaient le droit d’en disposer par vente ou autre genre de cession. Pour étudier les motifs de cette transformation, nous avons deux points de repère.

Tout d’abord, il y avait en Allemagne même, dès le début, à côté des villages agglomérés déjà décrits, avec communauté totale des terres, des villages dans lesquels, outre les domiciles, les champs eux-mêmes se trouvaient hors de la communauté, hors de la Marche, et étaient attribués héréditairement aux paysans individuels. Mais seulement là où la configuration du sol nécessitait en quelque sorte cette mesure : le long d’étroites vallées comme dans le Berg, sur d’étroites croupes montagneuses entre des marais comme dans la Westphalie. Plus tard aussi dans l’Odenwald et dans la plupart des vallées alpestres. Là, le village se composait, comme de nos jours encore, de fermes individuelles dispersées, chacune étant entourée de ses propres champs : un changement d’attribution n’était guère possible et il ne restait à la Marche que la terre non cultivée d’alentour. Lorsque, par la suite, le droit de disposer de la maison et de ses dépendances par cession à un tiers prit de l’importance, de tels possesseurs de fermes se trouvèrent avantagés. Le désir d’obtenir le même avantage semble avoir amené les gens, dans maints villages à propriété commune des champs, à laisser tomber en sommeil les redistributions périodiques et à laisser de ce fait les parts individuelles de chaque membre devenir de la même façon héréditaires et transmissibles.

Mais, en second lieu, la conquête conduisit les Germains en territoire romain, où depuis des siècles le sol était propriété privée (et de plus propriété romaine, sans limitation) ; et là, du fait de leur petit nombre, il était impossible aux envahisseurs de supprimer complètement une forme de possession aussi enracinée. La liaison entre la propriété privée héréditaire des champs et des prairies et le droit romain, tout au moins sur le territoire anciennement romain, est attestée par ce fait que, maintenus jusqu’à nos jours, des reliquats de propriété commune du sol arable subsistent précisément sur la rive gauche du Rhin, donc dans un territoire également conquis, mais totalement germanisé. Lorsque les Francs se fixèrent ici au V° siècle, la communauté des champs semble avoir encore existé chez eux, sans quoi nous ne pourrions trouver là, maintenant, de Gehöferschaften et de biens tirés au sort (Losgüter). Mais, ici aussi, la propriété privée s’introduisit et prit le dessus, car, dans la mesure où il s’agit de terres arables, c’est uniquement cette forme de possession que nous trouvons mentionnée dans la loi ripuaire du VI° siècle [6]. Et, dans l’Allemagne intérieure, les terres exploitées devinrent également, comme il a été dit, propriété privée.

Mais si les conquérants germains adoptèrent la propriété privée des champs et des prairies, c’est-à-dire renoncèrent à de nouvelles redistributions, lors de la première répartition des terres, ou peu après (car il ne s’agissait de rien d’autre), en revanche ils introduisirent partout leur constitution germanique de Marche avec propriété commune des forêts et des pâtures, et haute main de la Marche sur les terres distribuées. Non seulement les Francs dans le nord de la France et les Anglo-Saxons en Angleterre procédèrent ainsi, mais aussi les Burgondes dans l’est de la France, les Wisigoths dans le sud de la France et en Espagne, enfin les Ostrogoths et les Lombards en Italie. Dans ces derniers pays, toutefois (autant que nous le sachions), des traces des institutions de Marche ne se sont guère maintenues jusqu’à nos jours que dans la haute montagne.

La physionomie qu’a prise la constitution de Marche, du fait de l’abandon des nouvelles distributions de terres exploitées, est alors celle qui nous apparaît non seulement dans les Lois germaniques du V° au VIII° siècle, mais aussi dans les codes anglais et scandinaves du moyen âge, dans les innombrables réglementations de Marche en Allemagne (ce qu’on appelait les "rapports de droit", Weistümer) du XIII° au XVII° siècle et dans les "coutumes" du Nord de la France.

Tandis que l’association de Marche renonçait au droit de redistribuer périodiquement champs et prairies entre ses membres, elle n’abandonna pas un seul de ses autres droits sur ces terrains. Et ces droits étaient très importants. L’association avait remis ses terres aux particuliers, afin qu’ils les utilisent seulement comme champs et prairies et non à d’autres fins. Tout ce qui outrepassait cette utilisation, les propriétaires individuels n’y avaient aucun droit. Les trésors découverts dans la terre, s’ils étaient à une profondeur supérieure à celle d’un socle de charrue, ne leur revenaient donc pas, mais appartenaient primitivement à la communauté ; de même le droit d’extraire du minerai, etc... Tous ces droits furent détournés plus tard à leur propre profit par les propriétaires fonciers et les princes.

Mais l’utilisation des champs et des prairies était surveillée et réglementée, elle aussi, par l’association, et cela de la manière suivante : là où régnait l’assolement triennal, – presque partout, – l’ensemble des terres du village était partagé en trois soles d’égale surface, dont chacune était alternativement destinée, la première année aux semailles d’hiver, la deuxième année aux semailles d’été, la troisième année à la jachère. Le village avait ainsi tous les ans sa sole d’hiver, sa sole d’été et sa sole de jachère. Lors de la répartition des terres, on avait soin que la part de chaque membre de la communauté se répartît également sur les trois soles, de sorte que chacun pût s’adapter sans inconvénient aux contraintes collectives, selon lesquelles ses semailles d’hiver pouvaient se faire seulement dans sa part de la sole d’hiver, et ainsi de suite.

La sole de jachère redevenait pour la durée de la jachère possession commune et servait de pâture à l’ensemble de l’association. Aussitôt que, sur les deux autres soles, les récoltes étaient faites, elles redevenaient également, jusqu’à la saison des semailles, possession commune et étaient utilisées comme pâture commune. Il en était de même pour les prairies après la deuxième coupe. Sur tous les champs où l’on faisait paître, le possesseur devait enlever les clôtures. Ce règlement de la pâture avait naturellement pour condition que le temps des semailles, comme celui des récoltes, ne fût pas déterminé par les particuliers, mais fût fixé en commun pour tous par l’association ou par la coutume [7].

Toutes les terres restantes, c’est-à-dire tout ce qui n’était pas maison et dépendance ou terre distribuée, demeuraient, comme aux temps primitifs, propriété commune pour l’usage commun : forêt, pacage, landes, marais, rivières, étangs, lacs, chemins et sentiers, chasse et pêche. De même que la part de chaque membre de la communauté sur les terres arables de la Marche mises en distribution était à l’origine d’égale grandeur, de même sa part dans l’utilisation de la "Marche commune". La manière d’utiliser cette Marche commune était déterminée par l’ensemble des membres : de même, le processus de répartition, si le terrain jusqu’alors exploité ne suffisait plus, et si un morceau de la Marche commune devait être mis en culture. La principale utilisation de la Marche commune était le pacage des bêtes et la glandée ; en outre la forêt fournissait bois de construction et de chauffage, litière, fruits sauvages et champignons ; les marais fournissaient, quand il y en avait, de la tourbe. Les règlements sur les pacages, l’usage du bois, etc... forment le contenu essentiel des nombreux "rapports de droit de la Marche" (Markweistümer) qui nous restent des siècles les plus divers, et qui furent notés par écrit aux temps où l’ancien droit coutumier non écrit commençait à être sujet à contestation. Les forêts communales encore existantes sont les restes insignifiants de ces anciennes Marches non distribuées. Un autre reste, au moins dans l’Allemagne de l’Ouest et du Sud, est cette idée, profondément enracinée dans la conscience du peuple, que la forêt est un bien collectif dans lequel chacun peut cueillir des fleurs, ramasser des fruits sauvages, des champignons, des faines, etc... et, somme toute, peut faire rigoureusement ce qu’il veut, tant qu’il ne cause aucun dégât. Mais ici aussi, Bismarck intervient et il donne aux provinces occidentales, par ses célèbres lois sur les fruits sauvages [8], la réglementation féodale de l’ancienne Prusse.

De même que les membres de la communauté avaient des lots de terrain égaux, des droits d’usage égaux, ils avaient également, à l’origine, une part égale à la législation, à l’administration et à la justice au sein de la Marche. A des époques déterminées, et plus souvent s’il était nécessaire, ils se réunissaient en plein air, pour traiter les affaires de la Marche et juger les délits et les différends. C’était, en petit, la très ancienne assemblée germanique du peuple, qui à l’origine n’avait été elle-même qu’une grande assemblée de Marche. Des lois étaient promulguées, bien qu’en des cas assez rares, des fonctionnaires élus, leur gestion contrôlée, mais surtout on rendait la justice. Le président avait seulement à formuler les questions, le jugement était rendu par l’ensemble des membres présents.

Dans les temps reculés, la constitution de Marche était pratiquement la seule organisation de ces tribus allemandes qui n’avaient pas de rois ; la vieille noblesse de tribu, qui sombra lors des grandes invasions ou peu après, s’accommoda facilement de la constitution, comme tout ce qui était né naturellement avec celle-ci, – comme encore au XVII° siècle, la noblesse de clan celtique s’accommoda de la communauté des terres irlandaises. Et ce système a jeté des racines si profondes dans toute la vie des Allemands que nous retrouvons sa trace à chaque pas dans l’histoire du développement de notre peuple. Dans les temps reculés, l’ensemble de la puissance publique était, en temps de paix, exclusivement un pouvoir judiciaire, et celui-ci reposait dans l’assemblée populaire de la centaine, du pays, de toute la peuplade. Mais le tribunal du peuple était seulement le tribunal du peuple de la Marche, s’occupant de cas qui n’étaient pas uniquement des affaires de la Marche, mais tombaient dans le domaine des pouvoirs publics. Même lorsque à la suite du développement de l’organisation des "pays" les tribunaux officiels de "pays" furent séparés des tribunaux communs de Marche, le pouvoir judiciaire resta au peuple dans l’un et l’autre cas. Ce fut seulement lorsque l’ancienne liberté populaire se trouva en pleine décadence et que le service de la justice devint un fardeau accablant – avec le service militaire – pour les citoyens libres appauvris, que Charlemagne put remplacer dans les tribunaux de "pays" de la plupart des contrées le tribunal du peuple par des cours d’échevins [9]. Mais cela ne concernait en rien les tribunaux de Marche. Au contraire, ils restèrent des exemples pour les cours de justice féodales du moyen âge : dans celles-ci également, le suzerain ne faisait que poser les questions, ceux qui rendaient la sentence étant les vassaux eux-mêmes. L’organisation du village n’est que l’organisation de la Marche appliquée à une Marche de village indépendante et se transforme en constitution urbaine, aussitôt que le village se transforme en ville, c’est-à-dire se ceint de fossés et de murs. De cette organisation originelle de la Marche urbaine ont surgi toutes les constitutions urbaines ultérieures. Et finalement les règlements des innombrables associations libres du moyen âge, qui ne reposent pas sur la propriété collective du sol, sont copiés sur la constitution de la Marche ; en particulier, ceux des corporations libres. Le droit de pratiquer exclusivement un métier déterminé accordé à la corporation est traité tout à fait comme une Marche commune. Avec la même jalousie, souvent avec les mêmes moyens, on a pris également bien soin dans les corporations que la participation de chaque membre à la source commune des revenus soit rigoureusement égale... ou le plus égale possible.

Cette même facilité d’adaptation, quasi miraculeuse, que la constitution de la Marche a déployée ici dans les domaines les plus divers de la vie publique et en face des exigences les plus variées, elle en donne également la preuve au fur et à mesure de l’évolution de l’agriculture, et dans sa lutte contre la grande propriété foncière en plein essor. Son apparition date de l’installation des Germains en Germanie, c’est-à-dire d’une époque où l’élevage représentait la principale source des moyens de subsistance, et où l’agriculture, apportée d’Asie et qui avait été à moitié oubliée, connaissait seulement alors un renouveau. Le moyen âge, dans toute sa durée, l’a vue se maintenir en des luttes incessantes et difficiles contre la noblesse propriétaire terrienne. Mais on en sentit toujours si fortement la nécessité que, partout où la noblesse s’était approprié la terre des paysans, la constitution des villages corvéables restait une constitution de Marche, bien que fortement rognée par des empiètements seigneuriaux : nous en mentionnerons un exemple plus loin. Si variables que fussent les rapports de possession du sol cultivable, elle s’y adapta, aussi longtemps qu’il subsista encore une "Marche commune", tout comme elle s’adapta aux droits de propriété sur la Marche commune les plus divers, dès que celle-ci eut cessé d’être libre. La spoliation de la presque totalité des terres paysannes, qu’elles fussent ou non réparties, par la noblesse et le clergé bénéficiant de l’appui bienveillant des souverains, lui porta le coup fatal. Mais, en réalité, c’est seulement depuis que les progrès considérables de l’économie rurale, au cours du dernier siècle, ont transformé l’agriculture en une science et ont introduit des modes d’exploitation absolument nouveaux, qu’elle est apparue économiquement dépassée, incapable désormais de survivre en tant que forme d’exploitation agricole.

Les premiers symptômes du dépérissement de la constitution de Marche se situent déjà peu après les grandes invasions. En qualité de représentants du peuple, les rois francs s’emparèrent des immenses terres qui appartenaient à l’ensemble du peuple, en particulier des forêts, pour les gaspiller sous forme de dons qu’ils octroyaient aux gens de leur suite, à leurs chefs militaires, à des évêques et abbés. En ce sens, ce sont eux qui jettent les premiers jalons de la future grande propriété foncière de la noblesse et de l’Eglise. Cette dernière possédait déjà, bien avant Charlemagne, un bon tiers de l’ensemble du sol français ; et il est certain que cette proportion vaut – à peu de chose près – durant le moyen âge, pour l’Europe occidentale catholique tout entière.

Les guerres qui se succédaient sans interruption, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et dont les suites se traduisaient régulièrement par des confiscation de biens et de terres, ruinèrent un grand nombre de paysans ; si bien que, déjà au temps des Mérovingiens, il y avait beaucoup d’hommes libres sans propriété foncière. Les guerres continuelles de Charlemagne brisèrent la force essentielle de la classe des paysans libres. A l’origine, tout propriétaire foncier libre était soumis à l’obligation de servir et il ne lui fallait pas seulement pourvoir lui-même à son équipement, mais en outre assurer sa subsistance lui-même durant six mois en service de guerre. Rien de surprenant à ce que, dès l’époque de Charlemagne, on ne pût incorporer en fait qu’à peine un homme sur cinq. La liberté des paysans déclina plus rapidement encore sous l’administration désordonnée de ses successeurs. D’une part, les misères causées par les incursions des Normands, les guerres éternelles des rois et les incessants démêlés des grands seigneurs contraignirent les paysans libres, les uns après les autres, à se chercher la protection d’un suzerain. D’autre part, la rapacité des grands féodaux et de l’Eglise accéléra encore ce processus ; par la ruse, les promesses, les menaces, la violence, ils jetèrent sous leur dépendance encore davantage de paysans et de terres. Dans un cas comme dans l’autre, la terre du paysan était devenue la terre du seigneur et si, au mieux, on la rendait à l’exploitation des paysans, ce n’était que contre redevances et corvées. Mais le paysan, de libre propriétaire foncier qu’il était, se retrouvait taillable et corvéable à merci, ou même serf. Dans l’empire franc occidental [10], d’une manière générale à l’ouest du Rhin, c’était là la règle. A l’est du Rhin par contre, il se maintint un nombre assez important de paysans libres, pour la plupart dispersés, plus rarement groupés en villages libres. Cependant, là aussi, du X° au XII° siècle, la prépondérance de la noblesse et de l’Eglise courba toujours plus de paysans sous le joug de la servitude.

Lorsqu’un seigneur – ecclésiastique ou laïque – acquérait le bien d’un paysan, il acquérait en même temps aussi les droits attachés à ce bien dans la Marche. Les nouveaux seigneurs fonciers entraient ainsi dans l’association de Marche, n’obtenant à l’origine, à l’intérieur de celle-ci, que l’égalité de droits avec les membres libres et corvéables qui restaient, et même avec leurs propres serfs. Mais bientôt, en dépit de la résistance opiniâtre des paysans, ils s’arrogèrent en maints endroits des privilèges dans la Marche, et il leur fut même souvent possible de soumettre celle-ci à la domination de leur seigneurie. Et pourtant, l’ancienne association de Marche subsistait, bien que soumise à une tutelle seigneuriale.

La colonisation [11] du Brandebourg et de la Silésie par des colons frisons, néerlandais, saxons et francs de Rhénanie démontre de la façon la plus frappante l’absolue nécessité, à cette époque encore, de l’organisation de Marche en vue de l’exploitation agricole, même dans le cas de la grande propriété foncière. Dès le XII° siècle [12], les gens furent installés par villages sur les terres seigneuriales, et cela selon le droit allemand, c’est-à-dire selon le vieux droit de la Marche, pour autant qu’il s’était maintenu sur les seigneuries. A chacun échurent ferme et dépendances, une part égale dans les champs du village – part désignée par le sort, selon l’antique coutume, – et le droit d’utilisation des bois et pacages, le plus souvent dans la forêt seigneuriale, plus rarement dans une Marche particulière. Tout cela à titre héréditaire ; la propriété foncière restait au seigneur auquel les colons devaient des redevances et des services déterminés, à titre héréditaire. Mais la modération de ces charges était telle que la condition des paysans était meilleure que dans toute autre région de l’Allemagne ; voilà pourquoi il n’y eut pas d’agitation chez eux lorsque éclata la Guerre des paysans. Ils devaient payer cher, en définitive, cette défection à leur propre cause.

De façon générale, le milieu du XIIIe siècle amena un tournant décisif en faveur des paysans ; les Croisades avaient préparé le terrain. Bon nombre de seigneurs qui partaient en croisade laissèrent leurs paysans expressément libres. D’autres sont morts, ont été ruinés, des centaines de familles nobles ont disparu, dont les paysans ont pu de même, très souvent, parvenir à la liberté. Ajoutez à cela qu’alors, du fait des besoins croissants des seigneurs fonciers, il devint beaucoup plus important pour eux de disposer des prestations des paysans que de leurs personnes. Le servage du début du moyen âge, qui se rapprochait par maints traits de l’esclavage antique, accordait au seigneur des droits qui perdirent constamment de leur valeur. Il disparut graduellement, la condition de serf rejoignit celle de simple corvéable. Etant donné que l’exploitation agricole conservait tout à fait son aspect archaïque, les seigneurs terriens ne pouvaient obtenir l’augmentation de leurs revenus que par le défrichement de terres nouvelles, par l’installation de nouveaux villages. Mais, pour atteindre ces buts, il fallait nécessairement un arrangement à l’amiable avec les colons, qu’ils soient corvéables appartenant au domaine, ou étrangers. C’est ce qui explique qu’on puisse trouver un peu partout, à cette époque, des stipulations très précises concernant les charges paysannes, pour la plupart modérées, et c’est pourquoi nous constatons que les paysans sont bien traités, en particulier dans les seigneuries ecclésiastiques. Et, finalement, la condition favorable des colons nouvellement arrivés réagit à son tour sur la situation des corvéables du voisinage, si bien que ceux-ci, dans toute l’Allemagne du Nord, obtinrent la liberté de leur personne, tout en continuant à payer leurs prestations aux seigneurs fonciers. Seuls, les paysans slaves et lithuano-prussiens restèrent privés de liberté. Tout cela ne devait cependant pas durer longtemps.

Aux XIV° et XV° siècles, l’essor des villes avait été rapide et elles connaissaient désormais la richesse. Leur industrie d’art et leur luxe prospéraient, surtout en Allemagne du Sud et aux bords du Rhin. La richesse somptueuse des patriciens urbains troublait le sommeil des hobereaux ruraux, eux qui portaient habits de gros draps, dînaient de mets grossiers et dont les meubles étaient plutôt lourds et rustiques. Mais où se procurer ces splendeurs ? Le brigandage de grand chemin devenait de plus en plus dangereux et infructueux. Et pour acheter, il fallait de l’argent. Or cet argent, seul le paysan pouvait le fournir. D’où pression renouvelée sur les paysans, augmentation des redevances et des corvées ; on s’applique avec un zèle tout neuf et sans cesse accru à refouler les paysans libres à la condition de corvéables, les corvéables à la condition de serfs et à transformer les terres communes de la Marche en domaine seigneurial. Dans ces efforts, les seigneurs et les nobles furent aidés par les juristes romains qui – par l’application de principes juridiques romains aux conditions allemandes le plus souvent mal comprises – organisèrent une effroyable confusion, tout en s’entendant à la créer de telle sorte que le seigneur y trouvât toujours son profit et que le paysan, lui, y perdît à tout coup. Les seigneurs ecclésiastiques s’en tirèrent d’une façon plus simple : ils fabriquèrent de faux documents dans lesquels on diminua les droits du paysan, et où l’on accrut ses charges. Contre cette politique de brigandage, qui fut celle des souverains, de la noblesse et des ecclésiastiques, les paysans se soulevèrent en fréquentes révoltes isolées, depuis la fin du XV° siècle jusqu’à ce qu’en 1525 la grande Guerre des paysans submergeât la Souabe, la Bavière, la Franconie, et pénétrât jusqu’en Alsace, dans le Palatinat, le Rheingau et la Thuringe. Les paysans succombèrent après de durs combats. C’est de ce moment que date le renouveau de prédominance généralisée du servage parmi les paysans allemands. Dans les contrées où la lutte avait fait rage, tous les droits que les paysans avaient pu conserver furent odieusement foulés aux pieds ; leurs terres communes furent converties en domaine seigneurial et l’on fit d’eux des serfs. Et pour tout remerciement les paysans du Nord de l’Allemagne, plus favorisés, qui s’étaient tenus tranquilles, furent contraints de succomber à un rythme il est vrai moins rapide, à la même oppression. Le servage tel qu’il existait chez les paysans allemands fut introduit en Prusse orientale, en Poméranie, au Brandebourg, en Silésie depuis le milieu du XVIe siècle, au Slesvig-Holstein depuis la fin du XVI° siècle, et imposé aux paysans à une échelle toujours plus large.

Cette nouvelle violence avait encore, en outre, un fondement économique. Seuls, les princes allemands avaient tiré des luttes de la Réforme une puissance accrue. C’en était fait désormais du noble métier de brigand que pratiquait l’aristocratie. Si elle voulait échapper à la catastrophe, il lui fallait tirer de ses propriétés des revenus plus importants. Mais la seule issue consistait à administrer pour son propre compte au moins une partie de ces domaines, à l’instar des souverains de quelque importance, et en particulier des monastères. Ce qui n’était jusque-là qu’exception devint nécessité. Mais un obstacle se dressait devant ce nouveau mode d’exploitation : c’est que le sol était presque partout distribué aux tenanciers. En réduisant les tenanciers libres ou corvéables au servage complet, le gracieux seigneur eut les mains libres. Une partie des paysans furent, selon le terme technique, gelegt, c’est-à-dire expropriés : ou bien on les chassa, ou bien on les abaissa au rang de cottagers (Kotsassen) avec une simple cabane et un bout de jardin ; leurs biens furent réunis en un grand domaine seigneurial que cultivèrent, sous le régime de la corvée, les nouveaux cottagers et les paysans qui restaient encore. Non seulement une foule de paysans furent ainsi tout simplement évincés, mais les corvées de ceux qui restaient subirent une augmentation considérable et incessante. La période capitaliste s’annonçait à la campagne sous l’aspect d’une période de grande exploitation agricole, basée sur les corvées des serfs.

Cette transformation s’accomplit cependant tout d’abord assez lentement. Mais alors survint la guerre de Trente ans. Durant toute une génération, la soldatesque la plus indisciplinée que connaisse l’histoire sillonna l’Allemagne en tous sens. Partout on incendia, on pilla, brûla, viola, assassina. Le paysan souffrit le plus là où, à l’écart des grandes armées, les corps francs de moindre importance – corps francs... disons mieux : corps de brigands – besognaient de leur propre initiative et pour leur propre compte. La dévastation et la dépopulation furent immenses. Lorsque la paix revint, l’Allemagne gisait plongée dans la misère, écrasée, mutilée, sanglante, mais le plus misérable était bien, encore une fois, le paysan.

Les nobles, propriétaires terriens, furent alors les seuls maîtres du pays. Les princes, qui précisément à l’époque s’employaient à réduire à néant les droits politiques de ceux-ci dans les assemblées des Etats, leur laissèrent en compensation les mains libres contre les paysans. Cependant, la guerre avait brisé chez les paysans les dernières forces de résistance. La noblesse put donc organiser tous les rapports ruraux de la façon la plus propice an bon rétablissement de ses finances ruinées ; on ne se contenta pas de réunir sans hésiter au domaine seigneurial les fermes abandonnées. C’est alors seulement que l’on se mit à pratiquer l’expropriation (Bauernlegen) en grand et d’une façon systématique. Plus le domaine seigneurial était vaste et naturellement plus les corvées étaient lourdes. Ce fut le retour des "services sans limite" (der ungemessnen Dienste) ; la fréquence et la durée des travaux que le gracieux seigneur pouvait imposer au paysan, à sa famille et à son bétail n’étaient réglées que par son bon plaisir. Le servage devint alors général : il était devenu aussi difficile de dénicher un paysan libre qu’un merle blanc. Et afin que le gracieux seigneur fût à même d’étouffer dans l’oeuf toute résistance de la part du paysan, si minime qu’elle fût, il reçut des princes le droit de juridiction patrimoniale, c’est-à-dire qu’il fut décrété seul et unique juge touchant tous les délits et différends de moindre importance, de sorte que, même lorsqu’un paysan avait un démêlé avec lui, c’était encore le seigneur qui était juge de sa propre affaire ! Dès ce moment commença à la campagne le règne de la trique et du fouet. Comme l’Allemagne tout entière, le paysan allemand avait sondé le fond de la dégradation. Tout comme la totalité du pays, le paysan atteignait un tel degré de faiblesse qu’il ne lui était absolument plus possible de se sauver lui-même et que le secours ne pouvait venir que de l’extérieur.

Il vint. Avec la Révolution française, l’aube de jours meilleurs se leva aussi pour l’Allemagne et le paysan allemand. Les armées de la Révolution venaient à peine de conquérir la rive gauche du Rhin que déjà tout le vieux fatras de corvées, cens, taxes de toutes sortes payées au gracieux seigneur disparut – ainsi que le seigneur en personne – comme par enchantement. Le paysan de la rive gauche du Rhin était désormais le maître sur son bien et il reçut en outre avec le Code civil, dont le projet était né à l’époque de la Révolution et qui avait seulement été défiguré par Napoléon, un code adapté à sa nouvelle situation et qu’il pouvait non seulement comprendre, mais encore porter commodément dans sa poche.

Quant au paysan de la rive droite, il dut encore attendre longtemps. A la vérité, après la défaite bien méritée d’Iéna, quelques-uns des privilèges de la noblesse parmi les plus ignominieux avaient été abrogés, et ce qu’on appela le rachat des dernières charges paysannes avait été légalement rendu possible. Mais, pour la plus grande part et durant longtemps, cela ne fit que rester sur le papier. Dans les autres Etats, il y eut encore moins de changement. Il fallut une deuxième Révolution française, en 1830, pour mettre en branle ce mouvement de rachat en Bade et dans quelques autres petits Etats voisins de la France. Et lorsque la troisième Révolution française, en 1848, entraîna enfin l’Allemagne avec elle, le rachat n’était pas encore terminé, bien loin de là. En Prusse et en Bavière, il n’avait pas encore commencé ! L’évolution fut alors évidemment plus rapide ; la corvée réclamée aux paysans, qui cette fois s’étaient rebellés eux-mêmes, venait de perdre tout son sens.

En quoi consistait donc ce rachat ? Le seigneur se faisait céder par le paysan une certaine somme en espèces ou bien une portion de terres, en échange desquelles il devait dès lors reconnaître le sol restant au paysan comme la propriété de ce dernier, libre et exempte de toute charge, alors que l’ensemble des terres ayant déjà auparavant appartenu au seigneur n’était pas autre chose que les terres volées aux paysans ! Mais ce n’est pas tout. Lors des discussions, les employés chargés de ce travail étaient naturellement, d’une manière presque régulière, du parti du seigneur, chez qui ils trouvaient gîte et bonne chère ; tant et si bien que les paysans furent encore monstrueusement lésés en dépit de la teneur même de la loi.

Et ainsi nous sommes finalement parvenus, grâce à trois Révolutions françaises et à une Révolution allemande, à compter à nouveau parmi nous des paysans libres. Mais quel recul pour notre paysan d’aujourd’hui, en comparaison du libre compagnon de Marche d’autrefois ! Le plus souvent, son domaine est bien plus modeste et – à l’exception de quelques rares forêts communes très réduites et en mauvais état – c’en est fini de la Marche commune non partagée. Mais sans utilisation de la Marche, pas de bétail pour le petit paysan ; sans bétail, pas d’engrais ; sans engrais, pas d’agriculture rationnelle. Le percepteur et, derrière lui, la silhouette menaçante de l’huissier, individus trop connus du paysan d’aujourd’hui, tout comme le prêteur sur hypothèques dont les serres raflent une propriété après l’autre, autant de personnages inconnus au vieux membre de la Marche. Mais voici le comble : ces nouveaux paysans libres, dont on a tant rogné les biens et les ailes, on les vit apparaître en Allemagne – où tout arrive trop tard – à une époque où non seulement l’économie rurale scientifique, mais encore les toutes récentes machines agricoles faisaient de la petite exploitation un mode d’exploitation archaïque, dépassé, et qui désormais n’était plus viable. Tout comme la filature et le tissage mécanique avaient condamné le rouet et le métier à main, ces nouvelles méthodes de production agricole doivent irrémédiablement causer la perte de l’économie rurale parcellaire et la remplacer par la grande propriété foncière, à condition ... qu’on leur en laisse le temps.

Car déjà un rival trop puissant fait peser sa menace sur l’agriculture européenne dans son ensemble : c’est, telle qu’elle se présente en Amérique, la production de céréales en masse. Et ce ne sont ni nos petits paysans endettés, ni nos gros propriétaires fonciers également criblés de dettes qui sont en mesure d’engager la lutte contre ces terres que la nature elle-même a créées pour le labour, fumées depuis de longues années et qu’on peut acheter à un prix dérisoire. Le mode européen d’exploitation agricole, sous tous ses aspects, succombe devant la concurrence américaine. L’agriculture en Europe ne reste possible que si elle est pratiquée collectivement et pour le compte de la société.

Telles sont les perspectives offertes à nos paysans. Et l’apparition d’une classe de paysans libres, bien qu’étiolée, est appréciable en ce sens qu’elle a placé le paysan dans une situation telle qu’il peut se tirer lui-même d’affaire – avec l’appui de son allié naturel : l’ouvrier – dès qu’il voudra comprendre comment [13] il peut le faire.

Notes

[1] La Marche a connu quatre éditions en allemand (comme annexe de Socialisme utopique et socialisme scientifique) du vivant d’Engels. Voici ce qu’il en disait dans l’introduction de 1892 à l’édition anglaise de Socialisme utopique et socialisme scientifique : "... L’annexe "La Marche" a été rédigée avec l’intention de diffuser dans le parti socialiste allemand quelques connaissances de base sur l’histoire et le développement de la propriété foncière en Allemagne. Cela a paru particulièrement nécessaire à une époque où de larges couches de travailleurs des villes étaient déjà gagnées au parti socialiste et où il s’agissait de prendre en main les ouvriers agricoles et les paysans. Cette annexe fut incorporée à la traduction, car les formes de possession primitives du sol, communes à toutes les tribus germaniques, et l’histoire de leur déclin sont encore beaucoup moins connues en Angleterre qu’en Allemagne. Je n’ai rien changé au texte original, je n’ai donc pas tenu compte de l’hypothèse faite récemment par Maxime Kovalevski ; selon lui, la répartition des terres arables et des pacages entre les membres de la Marche a été précédée par sa culture à compte commun par une grande communauté familiale patriarcale qui embrassait plusieurs générations (on en a un exemple dans la Zadruga, qui existe encore chez les Slaves du Sud), et le partage s’est fait plus tard seulement, lorsque la communauté était devenue si grande qu’elle était trop lourde pour la marche de l’exploitation en commun. Kovalevski a sans doute tout à fait raison, mais la question est encore sub judice."

[2] César, De Bella Gallico, VI, 22.

[3] Dans le tirage à part, Engels ajoute : "pour l’utilisation du sol qui appartenait à la communauté".

[4] Il s’agit des lois impériales édictées par le pouvoir central de l’empire allemand du Moyen Age. L’un des recueils le plus complet de ces lois est Das Keyserrecht nach der Handschrift von 1372, édité par H. E. Endemann, Casel, 1846. Les indications données par Engels sont tirées de la section : "von rechte das die waeldehant".

[5] Les Lois des peuples sont l’inventaire du droit coutumier des tribus germaniques (leges barbarorum), qui avaient fondé au V° et au VII° siècle des royaumes et des duchés sur le territoire de l’ancien Empire romain d’Occident et les territoires voisins. Elles ont été rassemblées entre le V° et le IX° siècle. On peut les trouver dans les Monumenta germaniae historica.

[6] Droit coutumier des Francs ripuaires qui, aux IV° et V° siècles, étaient fixés entre Rhin et Moselle, et qui constitue la source principale pour étudier leur régime social. La propriété privée du sol cultivé est l’objet des chapitres 82 (alinéa A) et 84 (alinéa B) de la Lex Ribuaria et lex Francorum Chamavorum, Hanovre, 1883.

[7] Dans le tirage à part, Engels ajoute : "Et là où nous trouvons encore de tels règlements des cultures et de la pâture, ou des restes de ceux-ci, ils sont des restes de l’ancienne association de Marche."

[8] Il s’agit de la loi sur les vols forestiers du 15 avril 1878. Celle-ci soumet à la réglementation des Eaux et Forêts la cueillette des herbes, fruits, champignons, etc.

[9] Ne pas confondre avec les cours d’échevins de Bismarck-Leonhardt, où les échevins et les juristes rendent le jugement ensemble. Dans l’ancienne cour d’échevins, il n’y avait aucun juriste, le président ou juge n’avait pas voix aux débats et les échevins prononçaient eux-mêmes la sentence.

[10] Après le traité de Verdun (843), l’empire de Charlemagne fut partagé entre ses trois petits-fils. Charles le Chauve reçut la partie occidentale, qui englobait la plus grande partie de la France, tandis que la partie à l’est du Rhin constituait le domaine de Louis le Germanique et que, entre les deux, Lothaire recevait la Lotharingie.

[11] Dans le tirage à part, Engels ajoute : "de la Prusse orientale".

[12] Dans le tirage à part : "du XIIe au XVe siècle".

[13] Dans le tirage à part, Engels ajoute la conclusion suivante : "Mais comment ? Grâce à une renaissance de la Marche, non pas sous son aspect ancien, qui a fait son temps, mais sous une forme rajeunie ; grâce à un renouvellement de la communauté du sol compris de telle façon que celle-ci, non seulement procure au petit paysan membre de cette communauté tous les avantages de la grande exploitation et de l’utilisation des machines agricoles, mais encore lui offre les moyens de pratiquer, en dehors de l’agriculture, la grande industrie, avec l’apport de l’énergie à vapeur ou de l’énergie hydraulique, et cela non pour le compte des capitalistes, mais pour le compte de la communauté. Pratiquer l’agriculture en grand et utiliser des machines agricoles – cela signifie en d’autres termes rendre superflu le travail agricole de la majorité des petits paysans qui cultivent annuellement leurs champs. Pour que ces gens chassés de la culture ne restent pas sans travail ou qu’ils ne soient pas refoulés dans les villes, il faut les occuper dans des industries à la campagne même, et ces industries ne peuvent s’avérer avantageuses pour eux que si elles fonctionnent en grand, à l’aide de l’énergie hydraulique et de l’énergie à vapeur. Comment mettre cela sur pied ? Réfléchissez-y donc, paysans allemands. Ceux qui peuvent en tout cas vous y aider, ce sont les social-démocrates."

F. Engels, « Sur l’histoire des anciens Germains »

[1.] César et Tacite 1882

[1] Les Allemands ne sont nullement les premiers habitants du pays qu’ils occupent actuellement [2]. Trois races au moins les ont précédés.

Les vestiges les plus anciens de l’homme en Europe se rencontrent dans quelques couches du sud de l’Angleterre dont on n’a pu jusqu’ici déterminer l’âge avec précision, mais qui se placent vraisemblablement entre les deux périodes de glaciation de l’époque dite glaciaire.

Après la deuxième période glaciaire, avec le réchauffement progressif du climat, l’homme apparaît dans toute l’Europe, en Afrique du Nord et en Asie Mineure jusqu’au coeur de l’Inde, en compagnie des grands pachydermes (mammouth, éléphant à défense droite, rhinocéros à laine) et des rapaces (lion et ours des cavernes) aujourd’hui disparus, ainsi que d’animaux encore vivants (renne, cheval, hyène, lion, bison, aurochs). Les outils de cette époque témoignent d’un stade de civilisation très inférieur : ce sont des couteaux de pierre tout à fait grossiers, des hachettes ou des haches de pierre en forme de poire, qu’on utilisait sans manche, des racloirs servant à nettoyer les peaux de bêtes, des perçoirs, le tout en silex ; ce qui indique approximativement le stade de développement des indigènes australiens actuels. Les restes de squelettes trouvés jusqu’ici n’autorisent pas à tirer de conclusion sur la conformation de ces hommes, mais leur large diffusion et leur civilisation partout uniforme permettent de conclure à une très longue durée de cette période.

Ce qu’il est advenu de ces hommes du début du paléolithique, nous ne le savons pas. Dans aucun des pays où ils sont apparus, pas même en Inde, ne se sont conservées des races d’hommes qui pourraient compter comme leurs représentants dans l’humanité d’aujourd’hui.

Dans les grottes d’Angleterre, de France, de Suisse, de Belgique et du sud de l’Allemagne, les outils de ces hommes disparus se rencontrent pour la plupart uniquement dans les couches inférieures des stratifications du sol. Au-dessus de cette couche de civilisation la plus basse, et souvent séparé d’elle par un lit plus ou moins épais de dépôts calcaires, on trouve un second gisement comportant des outils. Appartenant à une période postérieure, ceux-ci sont déjà d’un travail beaucoup plus adroit, et aussi d’une variété beaucoup plus grande. Certes, les instruments de pierre ne sont pas encore polis, mais ils sont cependant, dans leur disposition et leur exécution, plus appropriés à leur but ; à côté l’on rencontre des pointes de flèches et de lances en pierre, en corne de renne et en os ; des poignards et des aiguilles en os ou en ramure d’animal, des colliers faits de dents de bêtes féroces, etc... Sur quelques pièces on trouve, par fragments, des dessins très vivants d’animaux, rennes, mammouths, aurochs, phoques, baleines, ainsi que des scènes de chasse avec des hommes nus, et même des débuts de sculpture dans la corne.

Si les hommes du début du paléolithique apparaissent en compagnie d’animaux qui étaient surtout d’origine méridionale, on rencontre, parmi des animaux d’origine nordique de la fin du paléolithique, deux espèces d’ours du Nord encore vivantes, le renard bleu, le glouton, le chat-huant blanc. Tout comme ces animaux, ces hommes sont vraisemblablement venus aussi du Nord-Est et leurs derniers vestiges dans le monde actuel semblent être les Esquimaux. Il y a concordance parfaite entre les outils des uns et des autres non seulement dans le détail, mais aussi dans l’ensemble du groupement ; de même pour les dessins ; l’alimentation des uns et des autres est fournie presque exactement par les mêmes animaux ; le mode de vie, pour autant que nous puissions l’établir pour la race disparue, concorde exactement.

Ces Esquimaux, dont jusqu’ici l’existence n’est attestée qu’au nord des Pyrénées et des Alpes, ont aussi disparu du territoire européen. Au siècle dernier, les Peaux-Rouges d’Amérique repoussaient les Esquimaux vers l’extrême-nord par une guerre d’anéantissement impitoyable ; de même, il semble qu’en Europe également la nouvelle race apparue alors les ait progressivement refoulés pour finir par les exterminer sans s’être mélangée avec eux. Cette race nouvelle arrivait du sud, du moins dans l’ouest de l’Europe. Venant d’Afrique, elle pénétra probablement en Europe à l’époque où les deux continents étaient encore reliés par les terres tant à Gibraltar que du côté de la Sicile. Elle avait atteint un stade de civilisation considérablement plus élevé que ses devanciers. Elle connaissait l’agriculture ; elle avait des animaux domestiques (chien, cheval, mouton, chèvre, porc, bovins). Elle connaissait la poterie à la main, le filage et le tissage. Certes ses outils étaient encore de pierre, mais déjà ils étaient travaillés avec grand soin et pour la plupart polis (on les distingue de ceux de la période antérieure sous le nom de néolithique). Les haches ont des manches et peuvent être ainsi utilisées pour la première fois pour l’abattage des arbres ; du même coup, il devient possible de creuser des troncs d’arbre pour faire des bateaux qui permettent de passer aux Iles britanniques, séparées maintenant du continent par l’affaissement progressif du sol.

A l’opposé de leurs devanciers, ils ensevelissaient soigneusement leurs morts ; il y a donc suffisamment de squelettes et de crânes conservés pour que nous puissions juger de leur conformation. Les crânes allongés, la petite taille (moyenne des femmes, environ 1m46, moyenne des hommes 1m65), le front bas, le nez aquilin, les forts sourcils, les pommettes effacées et les mâchoires modérément développées indiquent une race dont les Basques apparaissent comme les derniers représentants actuels. Les hommes du néolithique, qui occupaient non seulement l’Espagne, mais encore la France, la Grande-Bretagne et tout le territoire qui s’étend au moins jusqu’au Rhin, ont été, selon toute vraisemblance, de race ibérique. Avant l’arrivée des Aryens [3], l’Italie a été aussi habitée par une race semblable, petite à cheveux noirs, dont il est difficile de décider aujourd’hui le degré de parenté avec les Basques.

Virchow décèle ces crânes allongés de Basques jusqu’au coeur de l’Allemagne du Nord et au Danemark [4] ; et les premières constructions néolithiques sur pilotis du versant nord des Alpes leur appartiennent également.

D’autre part, Schaaffhausen identifie une série de crânes trouvés à proximité du Rhin comme nettement finnois, en particulier lapons [5], et, aux confins nord, l’histoire la plus reculée ne connaît que des Finnois comme voisins des Allemands en Scandinavie, des Lithuaniens et des Slaves en Russie. Ces deux races de petite taille à cheveux bruns, l’une venant de l’autre côté de la Méditerranée, l’autre directement d’Asie par le nord de la mer Caspienne, semblent donc s’être rencontrées en Allemagne. Dans quelles conditions ? Cela reste complètement obscur.

Ces diverses invasions sont suivies enfin, toujours aux temps préhistoriques, de celle du dernier grand groupe ethnique, les Aryens, peuples dont les langues se groupent autour de la plus antique d’entre elles, le sanscrit. Les premiers envahisseurs furent les Grecs et les Latins, qui prirent possession des deux péninsules du sud-est de l’Europe ; à côté d’eux sans doute, les Scythes, aujourd’hui disparus, habitaient les steppes au nord de la mer Noire, avec probablement comme parents les plus proches le groupe médoperse. Puis vinrent les Celtes. De leur migration nous savons seulement qu’elle se fit par le nord de la mer Noire et qu’elle traversa l’Allemagne. L’extrême pointe de leurs masses poussa jusqu’en France, conquit le pays jusqu’à la Garonne et soumit même une partie de l’Espagne de l’Ouest et du Centre. La mer d’un côté, la résistance des Ibères de l’autre arrêtèrent leur marche, tandis que d’autres tribus celtes encore se pressaient à leur suite, venant des deux côtés du Danube. Ici, tout au bord de l’Océan et aux sources du Danube, ils sont connus d’Hérodote. Mais la date de leur immigration doit remonter considérablement plus haut. Les tombeaux et d’autres trouvailles en France et en Belgique montrent que, lorsque les Celtes prirent possession du pays, ils ne connaissaient pas encore les outils de métal ; par contre, en Grande-Bretagne, ils apparaissent dès l’abord avec des outils de bronze. Entre la conquête de la Gaule et le passage en Angleterre, il a donc dû s’écouler un certain temps au cours duquel, grâce à des relations commerciales avec l’Italie et avec Marseille, les Celtes apprirent à connaître le bronze et l’introduisirent chez eux [6].

Cependant, les dernières vagues des peuples celtes, poussés eux-mêmes par les Germains, exerçaient par derrière une pression de plus en plus forte ; vers l’avant les issues étaient barrées et il s’ensuivit un reflux en direction du Sud-Est comme celui que nous retrouvons plus tard dans les migrations germaniques et slaves. Des tribus celtes passèrent les Alpes, envahirent l’Italie, la péninsule de Thrace et la Grèce, et en partie périrent, en partie s’établirent à demeure dans la dépression du Pô et en Asie mineure. A cette époque (– 400 à – 300) [7] nous trouvons la masse de ce groupe en Gaule jusqu’à la Garonne, en Grande-Bretagne, en Irlande et au nord des Alpes, des deux côtés du Danube jusqu’au Main et au Riesengebirge, sinon au delà. Car, bien que les noms celtes de fleuves et de montagnes soient, en Allemagne du Nord, moins fréquents et moins incontestés que dans le sud, il est toutefois difficile d’admettre que les Celtes aient choisi seulement la route plus difficile passant par les montagnes de l’Allemagne du Sud, sans utiliser en même temps la voie plus commode à travers la plaine ouverte de l’Allemagne du Nord.

L’invasion celte n’a évincé qu’en partie les autochtones qu’elle a trouvés sur place ; en particulier, dans le sud et l’ouest de la Gaule, ceux-ci continuaient à constituer la majorité de la population, bien qu’étant une race opprimée, et ils ont transmis leur conformation physique à la population actuelle. Les Celtes, tout comme les Germains, ont régné dans leurs nouvelles résidences sur une population indigène à cheveux foncés ; on peut le voir à la coutume subsistant chez les uns et chez les autres de se teindre les cheveux en jaune avec du savon. Les cheveux blonds étaient le signe de la race dominante ; là où le mélange des races entraînait leur disparition, le savon devait précisément y remédier.

Les Celtes furent suivis des Germains ; et là nous pouvons déterminer, au moins approximativement, avec quelque vraisemblance la date de leur invasion. Il est difficile qu’elle ait commencé longtemps avant l’an – 400 et elle n’était pas encore terminée à l’époque de César.

Vers – 325, Pythéas, dans son récit de voyage, nous donne la première information authentique sur les Germains [8]. Il alla de Marseille à la Côte de l’Ambre et il y mentionne les Gothones et les Teutons, peuplades incontestablement germaniques. Mais où se situait la Côte de l’Ambre ? La conception courante ne connaît certes que la côte de la Prusse orientale et, si l’on fait mention des Gothones comme ses riverains, c’est assurément exact. Mais les indications de mesure données par Pythéas ne cadrent pas avec cette région, alors qu’elles s’appliquent assez bien à la grande baie de la mer du Nord comprise entre la côte de l’Allemagne du Nord et la péninsule cimbrique. Et c’est bien là le séjour des Teutons qu’il cite pareillement comme riverains. Il y a là aussi – sur le bord occidental du Slesvig et du Jutland – une côte de l’ambre ; Ringkjoebing fait aujourd’hui encore pas mal de commerce avec l’ambre qu’on y trouve. De même, il semble tout à fait peu vraisemblable que, d’aussi bonne heure, Pythéas ait déjà pénétré si loin dans des eaux totalement inconnues, et moins vraisemblable encore que ses indications si minutieuses non seulement ne fassent pas la moindre mention de la traversée compliquée du Cattégat jusqu’à la Prusse orientale, mais que cette traversée ne cadre pas du tout avec elles. Il faudrait donc se prononcer catégoriquement pour le point de vue exprimé en premier par Lelewel : c’est sur la mer du Nord qu’il faudrait chercher la Côte de l’Ambre de Pythéas ; mais celui-ci mentionne les Gothones, dont la place ne peut être qu’au bord de la Baltique. Müllenhoff a fait un premier pas pour écarter ce dernier obstacle : il tient la leçon : Gothones, pour une altération de Teutons.

Vers 180 avant notre ère, on voit apparaître, sur le cours inférieur du Danube, les Bastarnes, des Germains à n’en pas douter, et quelques années plus tard on les retrouve comme mercenaires dans l’armée de Persée, roi de Macédoine, dans la guerre contre les Romains : ce sont les premiers lansquenets. Ils sont de farouches guerriers :

"Ce sont des hommes qui ne sont pas habiles à l’agriculture ou à la navigation, ou qui ne cherchent pas à vivre de troupeaux ; ils ne connaissent au contraire qu’un ouvrage et qu’un art : combattre sans cesse et vaincre ce qui s’oppose à eux [9]."

C’est Plutarque qui nous donne cette première information sur le mode de vie d’un peuple germanique. Ce sont ces mêmes Bastarnes que nous retrouvons encore, des siècles plus tard, au nord du Danube, bien que plus à l’Ouest. Cinquante ans après, Cimbres et Teutons font irruption dans le territoire celtique du Danube ; ils sont repoussés par les Boïens, des Celtes établis en Bohême, pénètrent en plusieurs bandes en Gaule et poussent jusqu’en Espagne, battent une armée romaine après l’autre, jusqu’à ce qu’enfin Marius mette fin à près de vingt années d’invasion en anéantissant leurs troupes certainement très affaiblies déjà : il bat les Teutons près d’Aix-en-Provence (– 102) et les Cimbres près de Verceil dans le nord de l’Italie (– 101).

Un demi-siècle plus tard, César rencontra en Gaule deux nouvelles armées germaniques : ce fut d’abord, sur le Rhin supérieur, celle d’Arioviste, dans laquelle étaient représentés sept peuples différents, parmi lesquels les Marcomans et les Suèves puis bientôt après, sur le Rhin inférieur, l’armée des Usipètes et des Tenctères, qui, harcelés par les Suèves dans leurs anciens habitats, les avaient abandonnés et au bout de trois ans de pérégrinations avaient atteint le Rhin. L’une et l’autre succombèrent devant la stratégie ordonnée de Rome, mais les Usipètes et les Tenctères durent aussi leur défaite à une violation de traité par les Romains. Dans les premières années du règne d’Auguste, Dion Cassius mentionne une incursion des Bastarnes en Thrace Marcus Crassus les battit sur l’Hébros (l’actuelle Maritza). Le même historien parle encore d’une expédition des Hermondures qui, pour des causes inconnues, quittèrent leur patrie au début de notre ère et auraient été établis par le général romain Domitius Ahenobarbus "dans une partie du pays des Marcomans" [10]. Ce sont les dernières migrations de cette époque. La consolidation de la puissance romaine sur le Rhin et le Danube y mit pour longtemps le holà ; mais qu’au nord-est, au delà de l’Elbe et du Riesengebirge, les peuples aient été loin d’être fixés dans leurs résidences définitives, il n’y a que trop d’indices qui le laissent penser.

Ces exodes des Germains constituent le premier acte de ces grandes invasions qui, arrêtées pendant trois cents ans par la résistance des Romains, franchirent irrésistiblement vers la fin du troisième siècle les deux fleuves frontières, submergèrent le midi de l’Europe et le nord de l’Afrique et ne prirent fin qu’avec la conquête de l’Italie par les Lombards en 568 ; prirent fin pour les Germains qui y participèrent, mais non pour les Slaves qui, derrière eux, restèrent encore assez longtemps en mouvement. C’étaient, à la lettre, des migrations de peuples. Des peuplades entières, ou du moins de fortes fractions de celles-ci, se mettaient en route, avec femmes et enfants, avec tout leur avoir. Des voitures couvertes de peaux de bêtes servaient de logis et transportaient les femmes et les enfants ainsi que quelques ustensiles de ménage ; on passait le bétail avec soi. Les hommes étaient armés et disposés pour abattre toute résistance, pour repousser les attaques par surprise ; c’était une expédition guerrière le jour, un camp militaire la nuit dans la citadelle des voitures. Les pertes humaines au cours de ces migrations, du fait des combats continuels, de la fatigue, de la faim et des maladies ont dû être énormes. C’était une équipée de risque-tout. Si l’expédition réussissait, les survivants s’installaient sur le sol étranger ; si elle échouait, toute la tribu partie en exode disparaissait de la terre. Ce qui n’était pas tombé dans le carnage de la bataille finissait sa vie dans l’esclavage, Les Helvètes et leurs alliés, dont César arrêta l’invasion, s’étaient mis en route à 368.000, dont 92.000 hommes d’armes ; après avoir été battus par les Romains, ils n’étaient plus que 110.000, et, exceptionnellement, pour des raisons politiques, César les renvoya chez eux. Les Usipètes et les Tenctères avaient franchi le Rhin au nombre de 180.000 ; ils périrent presque tous au cours de la bataille ou de leur fuite. Rien d’étonnant si, au cours de cette longue période de migration, des peuplades entières disparurent sans laisser de trace.

L’état de choses que César trouva sur le Rhin correspond tout à fait à ce mode de vie instable des Germains. Le Rhin ne constituait nullement une frontière nette entre Gaulois et Germains. Dans la région de Wesel, les Ménapiens de la Gaule belge avaient des villages et des champs sur la rive droite du Rhin ; par contre, sur la rive gauche, le delta de la Meuse était occupé par des Germains, les Bataves, et depuis les alentours de Worms jusqu’à la région de Strasbourg habitaient des Germains, les Vangions, les Triboques et les Nemètes – depuis Arioviste ou plus tôt déjà, on ne le sait pas de façon sûre. Les Belges faisaient des guerres continuelles aux Germains, partout il y avait encore des territoires contestés. A l’époque, il n’y avait pas encore de Germains au sud du Main et de l’Erzgebirge ; peu de temps auparavant, les Helvètes avaient été chassés par les Suèves du territoire compris entre Main, Rhin, Danube et Forêt de Bohême, et lesBoïens, de la Bohême (Boihemum) qui porte encore aujourd’hui leur nom. Cependant, les Suèves n’avaient pas occupé le pays, mais l’avaient transformé en ce désert forestier long de 600 lieues romaines (150 lieues germaniques) qui devait les couvrir vers le Sud.

Plus à l’Est, César connaît encore des Celtes (les Volques-Tectosages) au nord du Danube, là où, plus tard, Tacite parle des Quades qui sont des Germains. Ce n’est qu’à l’époque d’Auguste que Marbod conduisit ses Suèves Marcomans en Bohême, tandis que les Romains fermaient en le fortifiant l’angle compris entre le Rhin et le Danube et le peuplaient de Gaulois. Le territoire situé au delà de ce glacis frontière semble alors occupé par les Hermondures. Il en résulte, à n’en pas douter, que les Germains sont entrés en Allemagne par la plaine située sur le flanc nord des Carpathes et des montagnes limitant la Bohême ; ce n’est qu’après avoir occupé la plaine septentrionale qu’ils ont rejeté au delà du Danube les Celtes qui occupaient les montagnes plus au Sud.

Le mode de vie des Germains, tel que César le décrit, prouve lui aussi qu’ils n’étaient encore nullement sédentaires dans leur pays. Ils vivent principalement de l’élevage, de fromage, de lait et de viande, beaucoup moins de blé ; l’occupation maîtresse des hommes est la chasse et l’usage des armes. Ils pratiquent un peu d’agriculture, mais seulement de façon accessoire et à la manière très primitive de peuples habitant les forêts. César rapporte qu’ils n’auraient cultivé les champs qu’un an et que l’année suivante ils auraient toujours défriché des terres nouvelles [11]. Cela semble avoir été la culture sur brûlis (Brandwirtschaft) comme actuellement encore dans le nord de la Scandinavie et de la Finlande ; la forêt, – et en dehors d’elle on avait seulement les marais et les tourbières, sans utilité à l’époque pour l’agriculture, – était incendiée, les racines extirpées tant bien que mal et brûlées également avec la couche supérieure cicatrisée du sol ; on semait le grain dans la terre fumée par la cendre. Mais, même dans ce cas, il ne faut pas prendre à la lettre l’indication de César sur le renouvellement annuel des terres arables et, en règle générale, il faut le limiter à un passage coutumier à des terres vierges après au moins deux ou trois récoltes. Tout ce passage, le partage des terres par des princes et des fonctionnaires, ce qui n’est pas germanique, et en particulier les motifs que l’on prête aux Germains pour cette alternance rapide, tout cela sent les idées romaines. Pour un Romain, ce changement de terre était inexplicable. Pour les Germains du bord du Rhin, qui étaient déjà en train de passer à l’établissement fixe, il pouvait apparaître comme une habitude traditionnelle qui était de plus en plus dénuée d’objet et de sens. Par contre, pour les Germains de l’intérieur, pour les Suèves, qui ne faisaient qu’arriver au bord du Rhin, et qu’il concernait principalement, il était encore la condition essentielle d’un mode de vie qui permettait au peuple entier de progresser lentement, dans la direction et à la vitesse qu’autorisait la résistance rencontrée. Leur organisation est aussi adaptée à ce mode de vie : les Suèves se divisent en cent "pays" (Gaue) dont chacun fournit annuellement mille hommes à l’armée, cependant que le reste de la population mâle reste dans ses foyers, s’occupe des troupeaux et des champs et, l’année suivante, relève ceux qui sont partis. La masse du peuple, avec femmes et enfants, ne suit l’armée qu’une fois que celle-ci a conquis un territoire nouveau. Cela représente déjà un progrès dans le sens de la vie sédentaire, par comparaison avec les expéditions armées de l’époque des Cimbres.

César revient à plusieurs reprises sur la coutume des Germains qui consiste à assurer leurs flancs du côté de l’ennemi, c’est-à-dire de tout peuple étranger, par de larges bandes de forêts sauvages. C’est là la même coutume qui règne jusque sur la fin du moyen âge. Les Saxons du nord de l’Elbe étaient protégés par la forêt frontière entre l’Eider et la Schlei (en vieux danois : Jarnwidhr) contre les Danois, par la forêt saxonne qui s’étend du fjord de Kiel jusqu’à l’Elbe contre les Slaves, et le nom slave de Brandebourg : Branibor, n’est à son tour que la désignation d’une forêt protectrice de cet ordre (en thèque : braniti = défendre, bor = pin et forêt de pins).

D’après tout cela, il ne peut donc y avoir aucun doute quant au niveau de civilisation des Germains que rencontre César. Ils étaient bien loin d’être des nomades au sens où le sont les actuels peuples de cavaliers asiatiques. Il faut pour cela la steppe, et les Germains vivaient dans la forêt vierge. Mais ils étaient tout aussi peu éloignés du niveau de peuples paysans sédentaires.

Soixante ans plus tard, Strabon dit encore d’eux :

"Tous ces peuples (germaniques) ont en commun la facilité avec laquelle, du fait de la simplicité de leur genre de vie, ils émigrent ; car ils ne pratiquent pas l’agriculture et n’accumulent pas de trésors ; mais ils vivent dans des huttes qu’ils se construisent chaque jour et ils se nourrissent en majeure partie de bétail, comme les nomades, auxquels ils ressemblent aussi en ceci qu’ils transportent leurs biens dans des voitures et vont avec leurs troupeaux là où il leur plaît [12]."

La linguistique comparée prouve qu’ils avaient déjà apporté d’Asie la connaissance de l’agriculture ; César montre qu’ils ne l’avaient pas à nouveau oubliée. Mais c’était l’agriculture, qui n’est qu’un moyen de fortune et qu’une source d’alimentation secondaire à des tribus de guerriers à demi nomades, déferlant lentement à travers les plaines boisées de l’Europe centrale.

Il en résulte qu’à l’époque de César l’immigration des Germains dans leur nouvelle patrie, entre Danube, Rhin et mer Noire, n’était pas encore terminée ou du moins juste en train de prendre fin. Si, à l’époque de Pythéas, les Teutons, et peut-être les Cimbres, avaient atteint la presqu’île du Jutland et les premiers groupes de Germains avaient atteint le Rhin, – comme l’absence de tout témoignage sur leur arrivée permet de le conclure, – cela n’y contredit en rien. Le mode de vie, compatible seulement avec la migration constante, les expéditions répétées vers l’Ouest et le Sud, enfin le fait que César trouva encore en mouvement les Suèves, la plus grande masse des Germains qui lui soit connue, tout cela n’autorise qu’une conclusion : nous avons manifestement affaire ici, sous une forme fragmentaire, au dernier moment de la grande immigration germanique dans son séjour principal en Europe. C’est la résistance romaine sur le Rhin, et plus tard sur le Danube, qui met un terme à cette migration, limite les Germains aux territoires qu’ils occupent désormais et les contraint ainsi à adopter un séjour fixe.

Au reste, nos ancêtres, tels que César les vit, étaient de vrais barbares. Ils ne laissent pénétrer les marchands sur leur territoire qu’afin d’avoir quelqu’un à qui vendre leurs butins de guerre ; eux-mêmes ne leur achètent presque rien ; et puis, qu’auraient-ils besoin de choses étrangères ? Même leurs mauvais poneys, ils les préfèrent aux bons et beaux chevaux gaulois. Le vin, les Suèves ne le laissent absolument pas pénétrer dans le pays, car il amollirait. Leurs cousins, les Bastarnes, étaient tout de même plus civilisés ; lors de cette incursion en Thrace, ils envoyèrent des légats à Crassus qui les enivra, en tira les informations nécessaires sur la position et les intentions des Bastarnes, puis attira ceux-ci dans un guet-apens et les anéantit. Avant la bataille d’Idisiavisus (an 15 [13] de notre ère), Germanicus décrit encore les Germains à ses soldats comme des gens sans cuirasses, ni casques, protégés seulement par des boucliers d’osier tressé au de faibles planches, dont la première ligne seule aurait de véritable lances, celles de derrière n’ayant que des épieux affûtés et durcis au feu. Les riverains de la Weser connaissaient donc encore à peine le travail du métal et les Romains auront sans doute fait le nécessaire pour que les marchands n’introduisent pas d’armes en Germanie.

Un bon siècle et demi après César, Tacite nous donne sa célèbre description des Germains. Il y a déjà beaucoup de choses de changées. Jusqu’à l’Elbe et au delà, les tribus vagabondes se sont immobilisées, établies dans des séjours fixes. De longtemps, il n’est certes pas encore question de villes ; les établissements se font en partie dans des villages qui se composent de fermes, tantôt isolées, tantôt groupées ; mais, même dans ces dernières, chaque maison est construite à part, entourée d’un espace libre. Les constructions, encore sans moellons, ni tuiles sur le toit, sont grossièrement charpentées à l’aide de troncs bruts (c’est ce que doit signifier ici materia informi, par opposition à coementa et teguloe) ; ce sont des "blockhaus", comme on en trouve encore dans le nord de la Scandinavie, mais ce ne sont déjà plus des huttes que l’on peut construire en un jour comme chez Strabon. Nous reviendrons plus loin sur l’organisation agraire. Les Germains ont déjà aussi des chambres à provisions souterraines, sortes de caves où ils se tenaient en hiver à cause de la chaleur, où, d’après Pline, les femmes pratiquaient le tissage. L’agriculture est donc déjà plus importante ; le bétail reste cependant la richesse principale ; il est abondant, mais de mauvaise race, les chevaux sont laids, ce ne sont pas des chevaux de course, les brebis et les b cerfs sont petits, ces derniers n’ont pas de cornes. A propos de la nourriture, on cite la viande, le lait, les pommes sauvages, pas de pain. La chasse n’est plus beaucoup pratiquée, le gibier avait donc considérablement diminué depuis César. Le vêtement, lui aussi, est encore très primitif ; dans la masse, une couverture grossière sans rien dessous (presque comme chez les Zoulous), mais chez les riches déjà des vêtements ajustés ; on utilise aussi des peaux de bêtes ; les femmes sont mises de façon analogue aux hommes, pourtant elles ont déjà plus fréquemment des vêtements de toile sans manche. Les enfants s’ébattent tout nus. On ne sait ni lire ni écrire, cependant un passage indique que les runes empruntées aux caractères latins, gravées sur des baguettes de bois, étaient déjà en usage chez les prêtres. L’or et l’argent sont indifférents aux Germains de l’intérieur. Des récipients en argent offerts par des Romains aux princes et légats servent aux mêmes usages communs que les récipients de terre. Les minces relations commerciales se bornent au simple troc.

Les hommes ont encore tout à fait l’habitude, commune à l’ensemble des peuples primitifs, de laisser comme non viril le travail domestique et le travail des champs aux femmes, aux vieillards et aux enfants. Par contre, ils ont adopté deux coutumes de la civilisation : la boisson et le jeu, et ils s’adonnent à l’une et à l’autre avec toute la démesure de barbares ingénus, allant jusqu’à jouer aux dés leur propre personne. Leur boisson, dans l’intérieur, est la bière d’orge ou de froment ; si l’eau-de-vie avait déjà été inventée, l’histoire du monde aurait sans doute pris un autre cours.

Aux frontières du territoire romain, on a fait d’autres progrès encore : on boit du vin importé, on s’est déjà quelque peu accoutumé à la monnaie, et l’on donne naturellement la préférence à l’argent, plus maniable pour les échanges limités, et, selon la coutume barbare, aux pièces dont la frappe est connue de longue date. On verra combien cette prudence était fondée. Le commerce avec les Germains n’était pratiqué que sur les bords du Rhin ; seuls les Hermondures qui résident au delà du limes font déjà l’allée et venue vers la Gaule et la Rétie, à des fins commerciales.

C’est donc entre César et Tacite que se place la première grande tranche de l’histoire allemande : le passage définitif de la vie nomade à des résidences fixes, tout au moins pour la plus grande partie du peuple, du Rhin jusque bien au delà de l’Elbe. Les noms des diverses tribus commencent plus ou moins à ne faire qu’un avec des contrées déterminées. Cependant, étant donné les informations contradictoires des Anciens, ainsi que les fluctuations et les variations dans les noms, il est souvent impossible d’assigner à chaque tribu, prise isolément, un habitat certain. Ceci nous écarterait aussi trop de notre sujet. L’indication générale que nous trouvons chez Pline suffit ici :

"Il y a cinq groupes principaux de Germains : les Vindiles, dont font partie les Burgondes, les Varins, les Carins, les Gothones ; le deuxième est constitué par les Ingévones, dont les Cimbres, les Teutons, et les peuples chauques constituent une partie. Tout près du Rhin résident les Istévones, parmi lesquels les Sicambres. Dans le milieu du pays, les Hermiones, parmi lesquels les Suèves, les Hermondures, les Chattes, les Chérusques. Le cinquième groupe se compose des Peucins et des Bastarnes, qui sont aux confins des Daces [14]. "

Il faut y ajouter un sixième rameau qui occupe la Scandinavie : les Hilléviones.

De toutes les informations des Anciens, c’est celle qui cadre le mieux avec les faits ultérieurs et les vestiges linguistiques qui nous sont conservés.

Les Vindiles englobent les peuples de langue gothique qui occupaient jusqu’assez avant vers l’intérieur la côte de la Baltique entre l’Elbe et la Vistule ; au delà de la Vistule, autour du Frisches Haff, étaient établis les Gothones (Goths). Les rares vestiges linguistiques qui se sont conservés n’autorisent pas le moindre doute : les Vandales (qui devraient ne faire qu’un avec les Vindiles de Pline, car il étend leur nom à toute la tribu principale) et les Burgondes parlaient des dialectes gothiques. Seuls les Varnes (ou Varins) pourraient susciter des doutes ; s’appuyant sur des informations du Vº et du VIº siècle, on a coutume de les rattacher aux Thuringiens ; nous ne savons rien de leur langue.

La deuxième souche, celle des Ingévones, embrasse tout d’abord les peuples de langue frisonne, les habitants de la côte de la mer du Nord et de la péninsule cimbrique, et très vraisemblablement aussi ceux de langue saxonne entre l’Elbe et la Weser, auquel cas il faudrait compter aussi parmi eux les Chérusques.

Du fait des Sicambres qu’on leur rattache, les Istévones se caractérisent aussitôt comme les Francs ultérieurs, les habitants de la rive droite du Rhin en aval du Taunus, jusqu’aux sources de la Lahn, de la Sieg, de la Ruhr, de la Lippe, de l’Ems avec, les limitant au nord, les Frisons et les Chauques.

Les Hermiones, ou comme Tacite les nomme plus justement : les Herminones, sont les futurs Hauts-Allemands ; les Hermondures (Thuringiens), les Suèves (Souabes et Marcomans, Bavarois), les Chattes (Hessois), etc... C’est indubitablement par erreur que les Chérusques sont rangés ici. C’est la seule erreur certaine dans toute cette énumération de Pline.

La cinquième souche, Peucins et Bastarnes, s’est éteinte. Il n’y a pas de doute que Jacob Grimm la caractérise à juste raison de gothique.

Enfin la sixième, les Hilléviones, embrasse les habitants des îles danoises et de la grande péninsule scandinave.

La division de Pline correspond donc avec une exactitude surprenante au groupement des dialectes germaniques qui apparaissent effectivement par la suite. Nous ne connaissons aucun dialecte qui ne puisse se rattacher au gothique, au frison bas-saxon, au franc, au haut-allemand ou au scandinave, et nous pouvons reconnaître aujourd’hui encore cette division de Pline pour exemplaire. J’étudie ce que l’on pourrait y objecter dans la Note sur les tribus germaniques.

Il faudrait donc nous représenter à peu près comme suit l’immigration originelle des Germains dans leur nouvelle patrie : en première ligne, au milieu de la plaine d’Allemagne du Nord, entre les montagnes du Sud, la Baltique et la mer du Nord, ont pénétré les Istévones, suivis de peu, mais plus près de la côte, par les Ingévones. A la suite de ceux-ci, semblent être venus les Hilléviones qui auraient cependant bifurqué vers les îles. Viennent ensuite les Goths (les Vindiles de Pline), qui laissent les Peucins et les Bastarnes dans le Sud-Est ; les noms gothiques en Suède témoignent du fait que des rameaux isolés se seraient joints à l’invasion des Hilléviones. Enfin, au sud des Goths, les Herminones qui, pour la plupart du moins, n’occupent qu’à l’époque de César et même d’Auguste les séjours qu’ils garderont jusqu’aux grandes invasions [15].

Notes

[1] D’après un plan primitif, Engels avait l’intention de traiter "l’Histoire des anciens Germains", en deux parties. La première devait comprendre quatre chapitres, la seconde était prévue pour compléter par des "notes" les chapitres rédigés. En cours de travail, Engels a modifié son plan. Il annonçait à la fin du premier chapitre : "Suit un chapitre sur l’organisation agraire et militaire", dont on n’a pas retrouvé de traces dans le manuscrit des "Anciens Germains". Par contre, il en a utilisé les matériaux pour le second chapitre de "L’époque franque". De la deuxième partie du travail il n’existe que le second chapitre. Le troisième prévu dans le plan primitif (le dialecte franconien) a été incorporé au manuscrit "L’époque franque". La succession des chapitres et leurs titres correspondent aux indications données par Engels dans son plan primitif. (N. Réd.)

[2] Je suis ici principalement Boyd Dawkins : Early Man in Britain [and his Place in the Tertiary Period], London, 1880.

[3] Selon la terminologie de son temps, Engels désigne comme Aryens les peuples "dont les langues se groupent autour de la plus antique d’entre elles, le sanscrit", et qu’on appelle aujourd’hui indo-européens. (N. Réd.)

[4] Communication de Virchow à la séance du 21 décembre 1878 de la Société berlinoise d’anthropologie, d’ethnographie et de préhistoire. Cf. Zeitschrift für Ethnologie, t. 10, Berlin, 1878.

[5] Communication de Schaaffhausen à la 8º assemblée générale de la société allemande d’anthropologie tenue à Constance, du 24 au 26 septembre 1877. Cf. Correspondenz-Blatt der deutschen Gesellschaft für Anthropologie, Ethnologie und Urgeschichte, nº 11, Munich, 1877.

[6] Histoire primitive, V. [Il s’agit de Boyd Dawkins : Early Man in Britain and his Place in the Tertiary Period] .

[7] Pour abréger, je désigne les millésimes avant notre ère suivant la méthode mathématique par le signe "-".

[8] Engels emprunte le récit de voyage de Pythéas au livre de Joachim Lelewel : Pythéas de Marseille et la géographie de son temps, Bruxelles, 1836.

[9] Plutarque : Aemilius Paulus, 12.

[10] Dion Cassius : Historiae Romanae, LV, 10 a.

[11] César : Guerre des Gaules, IV, 1 ; VI, 22.

[12] Strabon : Geographica, VII, 1, 3.

[13] Il faut lire en l’an 16.

[14] C. Plinius Secundus : Historia naturalis. Libri XXXVII, IV, 14 (28).

[15] Ici, note entre parenthèses au crayon d’Engels : "Suit un chapitre sur l’organisation agraire et militaire."

[4.] Note : Les tribus germaniques

1882

[1] …Dans l’intérieur de la grande Germanie, les armées romaines n’ont pénétré que suivant un petit nombre d’itinéraires, et pendant peu de temps ; et encore ne sont-elles parvenues que jusqu’à l’Elbe ; négociants et autres voyageurs n’y sont également entrés que rarement jusqu’à l’époque de Tacite et ils ne sont pas allés loin. Rien d’étonnant à ce que les informations sur ce pays et ses habitants soient si insuffisantes et contradictoires ; il est plutôt surprenant que nous ayons somme toute tant de renseignements sûrs.

Parmi les sources, les deux géographes grecs ne peuvent être utilisés à coup sûr que là où ils trouvent confirmation indépendamment l’un de l’autre. Tous deux avaient une science livresque, ils étaient des compilateurs ; à leur manière et selon leurs moyens, ils ont aussi passé au crible de la critique une documentation perdue en majeure partie actuellement pour nous. Il leur manquait la connaissance personnelle du pays. En ce qui concerne la Lippe, si bien connue des Romains, au lieu qu’elle se jette dans le Rhin, Strabon la fait couler parallèlement à l’Ems et à la Weser jusqu’à la mer du Nord ; mais il est assez honnête pour avouer que la région au delà de l’Elbe était totalement inconnue. Tout en éliminant les contradictions de ses sources et ses propres doutes, moyennant un rationalisme naïf qui rappelle souvent le début de notre siècle, le géographe scientifique Ptolémée tente d’assigner aux diverses tribus germaniques citées dans ses sources des places mathématiquement définies dans l’inexorable réseau rectiligne de sa carte. Autant l’oeuvre d’ensemble de Ptolémée est grandiose pour son temps, autant sa géographie de la Germanie nous induit en erreur [2]. Premièrement les informations dont il dispose sont pour la plupart indécises et contradictoires, souvent carrément fausses. Mais, deuxièmement, le dessin de sa carte est erroné, le cours des fleuves et les chaînes des montagnes y sont portés pour une grande part d’une manière totalement inexacte. C’est comme si un géographe berlinois, qui n’a pas voyagé, se sentait obligé, aux environs de 1820, de remplir la partie vide de la carte d’Afrique, en mettant en harmonie les renseignements de toutes les sources depuis Léon l’Africain et en assignant à chaque fleuve et à chaque montagne un tracé défini, à chaque peuple un habitat précis. Quand on tente ainsi de réaliser l’impassible, les erreurs des sources que l’on utilise en sont nécessairement accentuées encore. C’est ainsi que Ptolémée porte deux fois de nombreux peuples : les Lakkobards, sur le cours inférieur de l’Elbe, les Langobards, du Rhin moyen au cours moyen de l’Elbe ; il connaît deux Bohèmes, l’une habitée par des Marcomans, l’autre par des Bainochaimes, etc... Alors que Tacite dit expressément qu’il n’y avait pas de villes en Germanie, à peine cinquante ans plus tard, Ptolémée est déjà capable de citer par leur nom quatre-vingt-seize localités. Beaucoup de ces appellations peuvent être des noms exacts ; Ptolémée semble avoir recueilli beaucoup d’informations de négociants qui, à cette époque déjà, visitaient en assez grand nombre l’est de l’Allemagne et apprenaient à connaître les noms qui, peu à peu, devenaient fixes, des lieux qu’ils fréquentaient. D’où viennent les autres, le seul exemple de la prétendue ville de Siatutanda l’illustre : notre géographe le lit dans les mots : Ad sua tutanda [3] de Tacite, sans doute sur un mauvais manuscrit. A côté de cela, on trouve des renseignements d’une surprenante exactitude et de la plus haute valeur historique. C’est ainsi que Ptolémée est le seul parmi les Anciens à situer les Langobards, à vrai dire sous le nom déformé de Lakkobards, exactement à l’endroit où aujourd’hui encore. Bardengau et Bardenwik en portent témoignage ; de même les Ingrions dans l’Engersgau où l’on trouve aujourd’hui encore Engers sur le Rhin, près de Neuwied. C’est ainsi qu’il est également le seul à citer les noms des Galindes et des Sudites lithuaniens, qui subsistent encore de nos jours dans les régions de Gelünden et de Südauen, en Prusse orientale. Mais ces cas prouvent seulement sa grande érudition et non l’exactitude de ses autres indications : de surcroît, le texte est effroyablement corrompu, en particulier en ce qui concerne l’essentiel, les noms.

Ce sont les Romains qui restent la source la plus directe, surtout ceux qui ont visité eux-mêmes le pays. Velleius a été soldat en Germanie, et il écrit en tant que tel, un peu à la manière dont un officier de la Grande Armée [4] parle des campagnes de 1812-1813. Son récit ne permet même pas de localiser les événements militaires ; ce qui n’est pas étonnant dans un pays sans villes. Pline avait également servi en Allemagne comme officier de cavalerie et visité entre autres la côte chauque ; il avait aussi décrit en vingt livres toutes les guerres faites contre les Germains ; c’est là que Tacite a puisé. Pline a été en outre le premier Romain à s’intéresser aux choses en pays barbares autrement que d’une façon politique et militaire, à y prendre un intérêt théorique. De plus, c’était un savant. En conséquence, ses renseignements sur les tribus germaniques doivent avoir un poids particulier, car ils reposent sur l’information personnelle du savant encyclopédiste de Rome. La tradition affirme que Tacite a été en Germanie : je n’en trouve pas de preuve. A son époque, il ne pouvait en tout cas recueillir des renseignements directs qu’au voisinage immédiat du Rhin et du Danube.

Deux ouvrages classiques ont vainement tenté de mettre en harmonie les tableaux des peuples de la "Germanie" [de Tacite] et de Ptolémée avec le chaos confus des autres informations des Anciens : ce sont Les Germains et leurs voisins (Die Deutschen und ihre Nachbarstämme) , de Kaspar Zeuss, et l’Histoire de la langue allemande, de Jacob Grimm. Ce que n’ont pu réussir ces deux savants de génie, et qu’on n’a pas réussi non plus depuis, on pourra bien le considérer comme insoluble, étant donné nos moyens actuels. L’insuffisance de ces moyens ressort précisément du fait que tous deux ont été contraints de se construire des théories d’appoint qui sont fausses ; Zeuss, la théorie selon laquelle il faut chercher dans Ptolémée le dernier mot de toutes les questions litigieuses (et pourtant personne ne stigmatise avec plus de netteté que lui les erreurs fondamentales de Ptolémée) ; Grimm, celle qui voudrait que la puissance qui a renversé l’Empire mondial de Rome ait grandi sur un sol plus vaste que le territoire compris entre Rhin, Danube et Vistule, qu’en conséquence il faille poser encore comme germanique, avec les Goths et les Daces, la majeure partie du pays situé au nord et au nord-est du Danube inférieur. Les hypothèses de Zeuss, tout comme celles de Grimm, sont aujourd’hui dépassées.

Essayons tout au moins de mettre quelque clarté dans cette affaire en limitant la tâche. Si nous réussissons à mettre sur pied une classification assez générale des peuples, selon un petit nombre de groupes principaux, l’investigation dans le détail y aura acquis pour l’avenir un terrain solide. Et, en cela, le passage de Pline nous offre un point d’appui dont la solidité se confirmera de plus en plus dans la suite de notre étude et qui, en tout cas, nous conduit à moins de difficultés, ’nous embrouille dans moins de contradictions qu’aucun autre.

Bien entendu, si nous partons de Pline, il nous faut renoncer à appliquer d’une manière absolue la triade de Tacite et la vieille légende des trois fils de Mannus : Ing, Isk et Ermin. Mais, premièrement, Tacite, lui-même ne sait que faire de ses Ingévones, Istévones et Herminones. Il ne fait pas la moindre tentative pour réunir sous ces trois groupes principaux les peuples qu’il a énumérés un à un. Et, deuxièmement, personne n’y est arrivé non plus par la suite. Zeuss fait des efforts prodigieux pour faire entrer de farce dans la triade les peuples gothiques qu’il rassemble sous le nom d"’Istévones", et le résultat n’en est qu’une confusion plus grande encore. Il ne cherche même pas à y faire entrer les Scandinaves et il les constitue en quatrième groupe principal. Mais de ce fait la triade est tout aussi rompue qu’avec les cinq groupes principaux de Pline.

Voyons maintenant ces cinq groupes dans le détail :

1. Vindili, quorum pars Burgundiones, Varini, Carini, Guttones [5]. 2. Nous avons ici trois peuples : les Vandales, les Burgondes et les Goths eux-mêmes, dont il est établi, premièrement, qu’ils parlaient des dialectes gothiques et, deuxièmement, qu’ils habitaient à cette époque tout à fait à l’est de la Germanie : les Goths à l’embouchure de la Vistule et au delà, les Burgondes placés par Ptolémée dans la région de la Warta jusqu’à la Vistule, les Vandales situés par Dion Cassius (qui donne leur nom au Riesengebirge) vers la Silésie. Dans ce groupe principal gothique (nous le désignerons ainsi d’après sa langue), nous pouvons bien ranger purement et simplement tous ces peuples dont Grimm a ramené le dialecte au gothique, donc au premier chef les régions auxquelles Procope attribue, comme aussi aux Vandales, le gothique pour langue [6]. Nous ne savons rien de leur séjour antérieur, rien non plus de celui des Hérules, que Grimm range également parmi les Goths, à côté des Skires et des Rugiens. Pline mentionne les Skires sur la Vistule, Tacite mentionne les Rugiens sur la côte, au voisinage immédiat des Goths. Le dialecte gothique occupe donc un territoire assez compact entre les Monts vandaliques (Riesengebirge), l’Oder et la Baltique jusqu’à la Vistule et au delà.

Nous ne savons pas qui étaient les Carins. Les Varnes causent quelques difficultés. Tacite les mentionne à côté des Angles, parmi les sept peuples sacrifiant à la déesse Nerthus, à propos desquels Zeuss remarque déjà, à juste titre, qu’ils ont l’air proprement Ingévoniens. Mais Ptolémée compte les Angles au nombre des Suèves, ce qui est manifestement erroné. Dans un ou deux noms déformés chez ce même géographe, Zeuss voit les Varnes et les range en conséquence dans le pays de la Havel et parmi les Suèves. Le titre de l’ancienne Loi (Volksrecht) identifie sans ambages Varnes et Thuringiens ; mais cette loi elle-même est commune aux Varnes et aux Angles. Tout ceci laisse dans le doute la question de savoir s’il faut rattacher les Varnes au groupe gothique ou au groupe ingévonien ; comme ils ont totalement disparu, la question n’a pas non plus d’importance particulière.

3. Altera pars Ingaevones, quorum pars Cimbri, Teutoni, ac Chaucorum gentes [7]. 4. Ici, Pline assigne donc comme lieu de résidence aux Ingévoniens, en premier la péninsule cimbrique et la région côtière entre l’Elbe et l’Ems. Des trois peuples cités, les Chauques étaient bien sans aucun doute les plus proches parents des Frisons. La langue frisonne règne aujourd’hui encore le long de la mer du Nord, dans la Frise occidentale néerlandaise, dans le Saterland du Oldenbourg, dans la Frise du Nord du Slesvig. A l’époque carolingienne, on ne parlait presque que le frison sur toute la côte, depuis le Sinkfal (baie qui constitue aujourd’hui encore la frontière entre les Flandres belges et la Zélande hollandaise) jusqu’à Sylt et à Widau dans le Slesvig, et probablement plus haut encore vers le nord ; ce n’est que sur les deux rives de l’embouchure de l’Elbe que la langue saxonne parvenait jusqu’à la mer.

Pline entend manifestement par Cimbres et Teutons les hommes qui habitaient à l’époque la Chersonèse cimbrique et faisaient donc partie du groupe linguistique chauque-frison. Par conséquent, nous pouvons voir avec Zeuss et Grimm les descendants directs de ces premiers Germains péninsulaires chez les Frisons du Nord.

Dahlmann (Histoire du Danemark) prétend certes que, venant du sud-ouest, les Frisons du Nord n’auraient immigré dans la péninsule qu’au Vº siècle. Mais il ne donne pas la moindre preuve à l’appui, et dans toutes les recherches ultérieures l’indication qu’il donne n’a pas été non plus, à juste titre, prise en considération. Ainsi, au premier chef, ingévonien serait l’équivalent de frison, en ce sens que nous donnons à tout le groupe linguistique le nom de la langue qui seule nous a laissé des monuments anciens et des dialectes encore vivants. Mais cela épuise-t-il l’extension du groupe ingévonien ? Ou Grimm a-t-il raison quand il englobe sous ce terme la totalité de ce qu’il qualifie, d’une façon un peu inexacte, de bas-allemand, donc aussi les Saxons à côté des Frisons ?

Concédons d’emblée que Pline assigne aux Saxons une place tout à fait erronée en comptant les Chérusques parmi les Herminones. Il s’avérera par la suite qu’il ne reste pas d’autre possibilité que de ranger également les Saxons parmi les Ingévones, et de concevoir ce groupe principal comme groupe frison-saxon.

Il faut ici parler des Angles, que Tacite classe probablement, et Ptolémée avec certitude, parmi les Suèves. Celui-ci les place sur la rive droite de l’Elbe, face aux Langobards ; ainsi, s’il y a somme toute quelque chose d’exact dans cette indication, il ne pourrait s’agir que des vrais Langobards sur le cours inférieur de l’Elbe ; les Angles se placeraient donc du Lauenbourg jusqu’à peu près à la Priegnitz. Plus tard, nous les trouvons dans la péninsule elle-même, où leur nom s’est conservé et d’où, avec les saxons, ils sont passés en Angleterre. Leur langue apparaît maintenant comme un élément de l’anglo-saxon, et, qui plus est, comme l’élément résolument frison de ce dialecte de formation récente. Quoi qu’il ait pu advenir des Angles demeurés ou dispersés à l’intérieur de la Germanie, ce seul fait nous oblige à ranger les Angles parmi les Ingévones et, en vérité, dans leur branche frisonne, c’est à eux que l’on doit tout le vocalisme de l’anglo-saxon, bien plus frison que saxon, c’est à eux que l’on doit le fait que le développement ultérieur de cette langue offre en beaucoup de cas un parallélisme frappant avec celui des dialectes frisons. De tous ceux du continent, ce sont aujourd’hui les dialectes frisons qui sont le plus proches de l’anglais. La transformation propre à l’anglais des gutturales en chuintantes n’est pas non plus d’origine française, mais frisonne. L’anglais ch = c au lien de k, l’anglais dz au lieu de g pouvaient bien venir du frison tz, tj pour k, dz pour g, mais non du français ch ou g.

Avec les Angles, il nous faut aussi ranger dans le groupe frison-ingévonien les Jutes, que ceux-ci aient été déjà établis dans la péninsule au temps de Pline ou de Tacite, ou qu’ils y aient immigré plus tard seulement. Grimm trouve leur nom dans celui des Eudoses, un des peuples de Tacite rendant un culte à la déesse Nerthus ; si les Angles sont ingévoniens, il sera difficile d’attribuer une autre souche aux autres peuples de ce groupe. Les Ingévones s’étendraient dans ce cas jusque dans la région de l’embouchure de l’Oder et la lacune entre les peuples gothiques et eux serait comblée.

3. Proximi autem Rheno Iscaevones (alias Istaevones), quorum pars Sicambri [8].

Grimm déjà, et d’autres après lui, par exemple Waitz, identifiaient plus ou moins Istévones et Francs. Mais c’est la langue qui induit Grimm en erreur. Depuis le milieu du IXº siècle, tous les documents allemands de l’empire franc sont rédigés dans un dialecte qu’il est impossible de séparer du vieux haut-allemand ; Grimm admet donc que le vieux-franconien aurait disparu à l’étranger et aurait été remplacé dans le pays par le haut-allemand ; et, de cette manière, il en vient finalement à ranger les Francs parmi les Hauts-Allemands.

Le vieux-franconien a la valeur d’un dialecte autonome qui tient le milieu entre le saxon et le haut-allemand : Grimm lui-même admet que c’est à cela qu’aboutit son étude des vestiges linguistiques qui se sont conservés. Cela suffit pour l’instant ; une étude plus détaillée des rapports linguistiques franconiens, au sujet desquels règnent encore de nombreuses obscurités, devra faire l’objet d’une note particulière.

Certes, le territoire qui échoit au groupe istévonien paraît relativement petit pour tout un groupe principal germanique, et surtout pour un groupe qui a joué un rôle aussi prodigieux dans l’histoire. A partir du Rheingau, il accompagne le Rhin, pénétrant vers l’intérieur jusqu’aux sources de la Dili, de la Sieg, de la Ruhr, de la Lippe et de l’Ems, coupé de la mer du Nord par les Frisons et les Chauques, et en outre entremêlé près de l’embouchure du Rhin de débris de peuples d’un autre groupe, du groupe chatte pour la plupart : les Bataves, les Chattuaires, etc. De plus, font encore partie des Francs les Germains fixés sur la rive gauche du Rhin inférieur ; les Triboques, les Vangions, les Némètes aussi ? Cependant la faible étendue de ce territoire s’explique par la résistance que les Celtes et, depuis César, les Romains opposaient à l’extension des Istévones, tandis que dans leur dos les Chérusques s’étaient déjà installés et que sur le flanc les Suèves, en particulier les Chattes, selon le témoignage de César, les poussaient de plus en plus. Qu’une population dense, relativement à l’état de choses en Germanie, ait été ici comprimée dans un petit espace, c’est ce que montre la tendance constante à affluer de l’autre côté du Rhin : par bandes conquérantes au début, par passage de bon gré en territoire romain ensuite, comme chez les Ubiens. C’est pour cette raison que, de bonne heure déjà, les Romains réussirent facilement ici, et ici seulement, à transférer des portions importantes des peuplades istévoniennes en territoire romain.

L’étude qui sera faite dans la note sur le dialecte franconien fournira la preuve que les Francs constituent un groupe à part parmi les Germains, comportant une structure intérieure en peuplades différentes, qu’ils parlent une langue particulière qui se subdivise en dialectes variés, bref qu’ils possèdent toutes les caractéristiques d’un groupe principal germanique, indispensables pour les identifier avec les Istévones. Jacob Grimm a déjà dit ce qu’il fallait sur les divers peuples appartenant à ce groupe principal. Outre les Sicambres, il y compte les Ubiens, les Chamaves, les Bructères, les Tenctères et les Usipètes, donc les peuples habitant le territoire de la rive droite du Rhin que nous avons définis précédemment comme étant les Istévoniens.

5. Mediterranei Herminones, quorum Suevi, Hermunduri, Chatti, Cherusci [9]. 6. Jacob Grimm a déjà identifié les Herminones (pour utiliser l’orthographe plus précise de Tacite) avec les Hauts-Allemands. Le nom de Suèves, qui, selon César, et pour autant qu’il les connaissait, englobait tous les Hauts-Allemands, commence à se différencier. Les Thuringiens (Hermondures) et les Hessois (Chattes) font figure de peuples séparés. Les autres Suèves restent encore indifférenciés. Si nous laissons d’abord de côté, parce qu’impénétrable, la foule d’appellations mystérieuses, disparues dès les siècles suivants, ces Suèves n’en doivent pas moins englober trois grands groupes, parlant le haut-allemand, qui par la suite interviennent dans l’Histoire : les Alamans-Souabes, les Bavarois et les Langobards. Les Langobards, nous le savons avec certitude, habitaient sur la rive gauche de l’Elbe inférieure, autour du Bardengau, isolés du reste de leurs compagnons de groupe, en position avancée, au milieu de peuples ingévoniens ; Tacite décrit parfaitement, sans en connaître la cause, cette situation isolée qui est la leur et qu’il leur a fallu maintenir au prix de longs combats. Les Bavarois, nous le savons également depuis Zeuss et Grimm, occupaient sous le nom de Marcomans la Bohême, les Hessois et les Thuringiens leurs séjours actuels et les territoires attenants vers le Sud. Or comme au sud des Francs, des Hessois et des Thuringiens commençait le territoire romain, il ne reste pas d’autre emplacement pour les Souabes-Alamans qu’entre l’Elbe et l’Oder, dans l’actuelle marche de Brandebourg et le royaume de Saxe ; et ici nous trouvons un peuple suève, les Semnones. Ils s’identifieraient donc sans doute avec ceux-ci et confineraient au nord-ouest avec les Ingévones, au nord-est et à l’est avec les tribus gothiques.

Jusqu’ici tout se passe assez bien. Mais voilà que Pline range aussi les Chérusques parmi les Herminones, et sur ce point il commet carrément une erreur. Déjà César les sépare catégoriquement des Suèves, parmi lesquels il classe encore les Chattes. Tacite, lui, ne sait rien non plus de l’appartenance des Chérusques à quelque groupe haut-allemand. De même Ptolémée, qui étend cependant jusqu’aux Angles le nom de Suèves. Le simple fait que les Chérusques comblent l’espace entre les Chattes et les Hermondures au sud et les Langobards au nord-est est loin d’être suffisant pour en conclure à une parenté de groupe plus précise ; bien que ce soit peut-être précisément ce fait qui a ici induit Pline en erreur.

A ma connaissance, aucun savant dont l’opinion ait quelque poids n’a rangé les Chérusques parmi les Hauts-Allemands. Il reste donc uniquement à savoir s’il faut les classer parmi les Ingévones ou les Istévones. Les quelques noms qui nous sont transmis ont un caractère franconien ; ch au lieu de h ultérieur dans Cherusci, Chariomerus, e au lieu de i dans Segestes, Segimerus, Segimundus. Mais presque tous les noms germaniques, qui, venant du côté du Rhin, parviennent aux Romains, semblent leur être transmis par des Francs sous une forme franconienne. Et en outre, nous ne savons pas si la gutturale spirante de la première mutation consonantique, qui, chez les Francs, était encore ch au VIIº siècle, ne se prononçait pas ch au Iº siècle chez tous les Germains de l’Ouest pour ne s’affaiblir que plus tard et devenir le h commun à tous. Nous ne trouvons non plus aucune autre parenté de groupe entre les Chérusques et les Istévones, telle qu’elle apparaît par exemple dans l’adoption par les Sicambres des restes des Usipètes et des Tenctères qui avaient échappé à César. De même, le territoire de la rive droite du Rhin occupé par les Romains à l’époque de Varus et traité en province coïncide avec le domaine istévonien-franc. C’est là qu’étaient Aliso et les autres citadelles romaines ; du pays des Chérusques, c’est tout au plus la bande entre l’Osning et la Weser qui paraît avoir été effectivement occupée ; au delà, les Chattes, les Chérusques, les Chauques, les Frisons étaient des alliés plus ou moins incertains, tenus en bride par la crainte, mais jouissant de l’autonomie dans leurs affaires intérieures et libérés de l’occupation romaine constante. Lorsque, dans cette région, ils rencontraient une résistance plus forte, les Romains faisaient toujours de la frontière ethnique la limite provisoire de la conquête. C’est ainsi que César avait également procédé en Gaule ; il fit halte à la frontière des Belges, et ne la franchît qu’une fois qu’il pensa être sûr de la Gaule appelée proprement celtique.

Il ne reste donc pas d’autre solution que de ranger, avec Grimm et selon la conception courante, les Chérusques et les petits peuples voisins qui leur sont le plus directement apparentés dans le groupe saxon et par suite parmi les Ingévones. A l’appui de cette thèse vient aussi le fait que, sur le vieux territoire chérusque, le vieil a saxon s’est conservé le plus pur, face au o du génitif pluriel et du masculin faible qui domine en Westphalie. De ce fait, toutes les difficultés disparaissent ; le groupe ingévonien y gagne un territoire aux contours assez arrondis, comme celui des autres, dans lequel seuls les Langobards herminoniens font un peu saillie. Des deux grandes subdivisions du groupe, la branche frisonne-angle-jute occupe la côte et tout au moins la partie septentrionale et occidentale de la presqu’île, la branche saxonne occupe l’intérieur du pays et dès maintenant peut-être une partie de la Nordalbingie, où peu après Ptolémée nomme en premier les Saxones.

5. Quinta pars Peucini, Bastarnae contermini Dacis [10].

Le peu que nous sachions de ces deux peuples les marque – la forme du nom Bastarnae y suffit déjà – comme apparentés au groupe des Goths. Si Pline en fait un groupe particulier, la raison en est sans doute qu’il obtint les informations qu’il avait sur eux du Danube inférieur, par l’intermédiaire des Grecs, tandis que sa connaissance des peuples gothiques sur l’Oder et la Vistule avait pour origine les bords du Rhin et la mer du Nord, et qu’en conséquence la liaison entre Goths et Bastarnes lui a échappé. Bastarnes et Peucins sont des peuples germaniques, demeurés le long des Carpathes et de l’embouchure du Danube, encore assez longtemps nomades, qui préparent le futur empire des Goths dans lequel ils ont sombré.

6. Les Hilleviones sont le nom collectif sous lequel Pline mentionne les Germains scandinaves ; je n’y fais allusion que pour des raisons d’ordre et pour constater une fois encore que tous les auteurs anciens n’assignent à ce groupe principal que les îles (en y incluant la Suède et la Norvège), mais l’excluent de la péninsule cimbrique.

Nous aurions donc cinq groupes principaux avec cinq dialectes essentiels.

Le gothique, à l’est et au nord-est, a le génitif pluriel du masculin et du neutre en –ê, le féminin en –ô et ê ; le masculin faible est en a.

Les flexions à la conjugaison du présent (de l’indicatif) se rattachent encore étroitement (en tenant compte de la mutation consonantique) à celles des langues primitives apparentées en particulier le grec et le latin.

L’ingévonien, au nord-ouest, a le génitif pluriel en a, le masculin faible également en a ; au présent de l’indicatif les trois personnes du pluriel sont en d ou en dh, avec élision de toutes les nasales. Il se divise en deux branches principales, le saxon et le frison, qui se fondent de nouveau pour ne faire qu’un dans l’anglo-saxon. Le groupe scandinave se rattache à la branche frisonne ; génitif pluriel en a, masculin faible en i, qui est un affaiblissement du a comme le montre toute la déclinaison. Au présent de l’indicatif, le s primitif de la deuxième personne du singulier s’est transformé en r, la première personne du pluriel conserve le m, la deuxième le dh ; les autres personnes sont plus ou moins estropiées.

Face à ces trois groupes, les deux groupes méridionaux, I’istévonien et l’herminonien, appelés plus tard le franconien et le haut-allemand. Tous deux ont en commun le masculin faible en o ; très vraisemblablement aussi le génitif pluriel en ô, bien qu’il ne soit pas appuyé par des documents pour ce qui est du franconien et que dans les plus anciens documents occidentaux (saliens) l’accusatif pluriel se termine en as. A la conjugaison du présent, les deux dialectes, pour autant que nous puissions donner des preuves pour le franconien, sont intimement liés et se rattachent étroitement, semblables en ceci au gothique, aux langues primitivement apparentées. Mais confondre en un seul les deux dialectes nous est interdit par toute l’histoire de la langue, à commencer par les particularités très importantes et antiques du franconien le plus ancien, pour aller jusqu’à la très grande distance qui sépare aujourd’hui les parlers de l’un et de l’autre ; de même que toute l’histoire des peuples nous met dans l’impossibilité de les confondre en un seul groupe principal.

Si, au cours de toute cette étude, je n’ai pris en considération que les désinences et non les rapports phonétiques, cela s’explique du fait des importantes modifications qui se sont produites en eux – tout au moins dans de nombreux dialectes – entre le Iº siècle et la date de rédaction de nos sources linguistiques les plus anciennes. Il suffit que je rappelle la deuxième mutation consonantique en Allemagne ; en Scandinavie, les assonances des antiques chansons montrent combien la langue s’est modifiée entre l’époque où elles furent composées et celle où elles furent consignées par écrit. Ce qui reste à faire dans ce domaine, les linguistes allemands spécialistes le feront sans doute encore ; cela n’aurait fait ici que compliquer inutilement l’étude.

Notes

[1] La première partie de cette note est perdue.

[2] La géographie de la Germanie constitue le 2º et 3º livre de sa géographie.

[3] Pour protéger ses biens.

[4] En français dans le texte.

[5] Les Vindiles dont font partie les Burgondes, les Varins, les Carins, les Gothones.

[6] Procope : De bello Gothico, IV, 5.

[7] Les Ingévones constituent une autre fraction dont font partie les Cimbres, les Teutons et les peuples chauques.

[8] Mais les voisins les plus proches du Rhin sont les Iskévones (ou encore les Istévones), dont les Sicambres constituent une fraction.

[9] A l’intérieur du pays, les Herminones dont font partie les Suèves, les Hermondures, les Chattes, les Chérusques.

[10] La cinquième partie se compose des Peucins et des Bastarnes, voisins immédiats des Daces.

Engels dans « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat » :

La Gens chez les Celtes et les Germains

Nous renoncerons, faute de place, à entrer dans le détail des institutions gentilices qui, de nos jours encore, persistent sous une forme plus ou moins pure chez les peuples sauvages et barbares les plus différents, ou à chercher leurs traces dans l’histoire ancienne des peuples civilisés d’Asie. [Les unes ou les autres se trouvent partout. Contentons-nous de quelques exemples : avant même que la gens ait été bien connue comme telle, l’homme qui s’ingénia plus que tout autre à la comprendre de travers, Mac Lennan, a prouvé son existence et l’a décrite exactement, dans l’ensemble, chez les Kalmouks, les Tcherkesses, les Samoyèdes, et chez trois peuples de l’Inde, les Waralis, les Magars et les Munnipuris. Récemment, M. Kovalevski l’a découverte et décrite chez les Pchaves, les Chevsures, les Svanètes et autres tribus caucasiennes]. Nous ne donnerons que quelques brèves indications sur [l’existence de] la gens chez les Celtes et les Germains. Les plus anciennes lois celtiques qui nous sont parvenues nous montrent encore la gens en pleine vitalité ; en Irlande, elle vit encore de nos jours, du moins instinctivement, dans la conscience populaire, après avoir été violemment détruite par les Anglais ; en Écosse, elle était encore en pleine floraison vers le milieu du siècle dernier, et ici encore, elle ne succomba qu’aux armes, à la législation et aux tribunaux des Anglais.

Les antiques lois galloises qui furent consignées par écrit plusieurs siècles avant la conquête anglaise, pendant le XIe siècle au plus tard [1] témoignent encore que des villages entiers travaillaient en commun leurs champs, bien qu’il ne s’agisse là que de survivances exceptionnelles d’une coutume autrefois générale ; chaque famille avait cinq acres de terre qu’elle travaillait pour son propre compte ; à côté de cela, un domaine était cultivé en commun et le produit en était partagé. L’analogie entre l’Irlande et l’Écosse ne permet pas de douter que ces communautés de village représentent des gentes ou des subdivisions de gentes, même si une nouvelle étude des lois galloises, à laquelle je n’ai pas le temps de procéder (mes extraits datent de 1869 [2]), ne devait pas en apporter la preuve directe. Mais ce que prouvent directement les documents gallois et, avec eux, les documents irlandais, c’est qu’au XI° siècle le manage apparié n’avait pas du tout été supplanté, chez les Celtes, par la monogamie. Au pays de Galles, un mariage ne devenait indissoluble, ou plutôt irrésiliable, qu’au bout de sept ans. Ne manquât-il aux sept années que trois nuits, les époux pouvaient se séparer. Alors, on procédait au partage : la femme faisait les parts, l’homme choisissait la sienne. Les meubles étaient partagés selon certaines règles fort humoristiques. Si c’était l’homme qui rompait le mariage, il devait rendre à la femme sa dot et quelque chose en plus ; si c’était la femme, sa part était moindre. L’homme emmenait deux enfants, la femme, un, celui qui était entre les deux. Si la femme, après son divorce, prenait un autre mari, et que le premier vînt la reprendre, elle devait le suivre, même si elle avait déjà un pied dans le nouveau lit conjugal. Mais, si les deux partenaires avaient vécu sept ans ensemble, ils étaient mari et femme, même sans mariage formel préalable. La chasteté des filles avant le mariage n’était ni gardée, ni exigée rigoureusement ; les dispositions à ce sujet sont de nature fort légère et ne répondent absolument pas à la morale bourgeoise. Si la femme commettait un adultère, le mari avait le droit de la battre (un des trois cas où il lui était permis de le faire ; en toute autre circonstance, il encourait une peine), mais, ensuite, il ne pouvait exiger aucune autre satisfaction, car « il doit y avoir, pour un même délit, expiation ou vengeance, mais non les deux à la fois [3] ». Les raisons pou. lesquelles la femme pouvait exiger le divorce sans rien perdre de ses droits lors de la séparation étaient d’ample nature : la mauvaise haleine du mari suffisait. La rançon payable au chef de tribu ou roi pour le droit de première nuit (gobr merch, d’où le nom moyenâgeux de marcheta, en français marquette) joue un grand rôle dans le code. Les femmes avaient droit de vote dans les assemblées du peuple. Ajoutons qu’en Irlande des conditions analogues sont attestées ; que, là aussi, les mariages à temps limité étaient chose courante et qu’en cas de divorce on assurait à la femme de grands avantages exactement prescrits, et même une indemnité pour ses services domestiques ; qu’il y apparaît une « première femme » à côté d’autres femmes et que, lors du partage des successions, il n’est fait aucune différence entre enfants légitimes et naturels, - et nous avons ainsi une image du mariage apparié auprès de laquelle semble sévère la forme de mariage usitée en Amérique du Nord, mais qui ne peut surprendre, au XIe siècle, chez un peuple qui, au temps de César, pratiquait encore le mariage par groupe.

La gens irlandaise (sept ; la tribu s’appelle clainne, clan) est confirmée et décrite non seulement par les vieux livres de droit, mais aussi par les juristes anglais du XVIIe siècle envoyés pour transformer le territoire des clans en domaines du roi d’Angleterre. jusqu’à cette dernière époque, le sol était propriété commune du clan ou de la gens, dans la mesure où les chefs n’en avaient pas déjà fait leurs domaines particuliers. Quand un membre de la gens venait à mourir, donc quand une économie domestique disparaissait, le chef (les juristes anglais l’appelaient caput cognationis) procédait à un nouveau partage de tout le territoire entre les économies domestiques restantes. Ce partage devait s’effectuer en gros d’après les règles valables en Allemagne. Maintenant encore, quelques terroirs de villages - fort nombreux encore il y a quarante ou cinquante ans - se trouvent dans ce qu’on appelle le rundale. Les paysans - fermiers individuels de la terre qui, autrefois, appartenait en commun à la gens et que volèrent les conquérants anglais - paient chacun le fermage de leur lot, mais réunissent les champs et les prés de l’ensemble des lots, les divisent selon leur situation et la qualité des terres en Gewanne (quartiers et soles), comme on dit sur les bords de la Moselle, et donnent à chacun sa part dans chaque « Gewann » ; les marais et les pacages sont utilisés en commun. Il y a cinquante ans encore, on procédait (le temps en temps, parfois chaque année, à un nouveau partage. La carte du terroir d’un village rundale offre très exactement l’aspect d’une Gehöferschaft allemande de la Moselle ou du Hochwald. La gens survit également dans les « factions ». Les paysans irlandais se divisent souvent en partis qui reposent sur des différences apparemment tout à fait saugrenues ou absurdes, restent parfaitement incompréhensibles pour les Anglais et semblent n’avoir d’autre but que les rixes solennelles et fort populaires d’une faction contre l’autre. Ce sont des reviviscences artificielles, des succédanés posthumes des gentes démembrées qui manifestent à leur façon la persistance de l’instinct gentilice héréditaire. D’ailleurs, dans certaines régions, les membres de la gens sont encore à peu près agglomérés sur leur ancien territoire ; c’est ainsi que vers 1830 la grande majorité des habitants du comté de Monaghan n’avaient encore que quatre noms de famille, c’est-à-dire qu’ils descendaient de quatre gentes ou clans [4].

En Écosse, la ruine de l’ordre gentilice date de l’écrasement de l’insurrection de 1745 [5]. Quel chaînon de cet ordre gentilice représente en particulier le clan écossais, c’est ce qu’il faut encore établir ; mais qu’il en soit un chaînon, cela ne fait pas de doute. Nous voyons vivre devant nous ce clan haut-écossais dans les romans de Walter Scott. Il est, dit Morgan, « un excellent modèle de gens par son organisation et son esprit, un exemple frappant de l’ascendant de la vie gentilice sur les gentiles ... Dans leurs querelles et leur vendetta, dans leur partage du territoire par clans, dans leur exploitation commune du sol, dans la fidélité des membres du clan envers le chef et vis-à-vis les uns des autres, nous trouvons les traits de la société gentilice, traits qui se répètent partout ... La filiation était comptée selon le droit paternel, si bien que les enfants des maris restaient dans leurs clans, tandis que ceux des femmes passaient dans les clans de leurs père [6]. »

Mais le fait que dans la famille royale des Pictes, l’ordre de succession en ligne féminine était en vigueur, au dire de Bède, prouve que le droit maternel régnait antérieurement en Écosse [7]. Et même un vestige de la famille punaluenne s’était maintenu jusqu’au Moyen Age, aussi bien chez les Gallois que chez les Scots, dans le droit de première nuit que le chef de clan ou le roi, dernier représentant des maris communs de jadis, pouvait légitimement exercer sur toute fiancée, si ce droit n’avait pas été rachetés [8].

Il est hors de doute que les Germains étaient organisés en gentes jusqu’aux grandes invasions. Ils ne peuvent avoir occupé que peu de siècles avant notre ère le territoire situé entre le Danube, le Rhin, la Vistule et les mers du Nord. Les Cimbres et les Teutons étaient encore en pleine migration, et les Suèves ne trouvèrent qu’au temps de César des résidences fixes. En parlant d’eux, César dit expressément qu’ils s’étaient établis par gentes et parentés (gentibus cognationibusque) [9], et dans la bouche d’un Romain de la gens Julia, ce mot gentibus a une signification précise, qu’aucun argument ne peut contrebalancer. Il en allait de même pour tous les Germains ; même la colonisation dans les provinces romaines conquises [semble] [10] encore [s’être faite] par gentes. Dans le droit populaire alaman [11] [il est attesté que le peuple s’établit par genealogiae (lignages) sur le territoire conquis, au sud du Danube [12]. Le mot genealogia est employé tout à fait dans le même sens que le furent plus tard les expressions de communauté de marche (Mark) ou de village. Kovalevski a émis récemment l’opinion que ces genealogiae seraient les grandes communautés domestiques entre lesquelles la terre aurait été partagée et qui n’auraient constitué que plus tard, en se développant, les communautés de village. Dans ce cas, il en serait de même pour la fara, terme par lequel, chez les Burgondes et les Lombards - donc chez une peuplade gothique et une peuplade herminonienne ou haut-allemande -, on désigne à peu près, sinon exactement, ce que désigne la genealogia dans le code alaman. Il convient d’examiner de plus près si nous nous trouvons réellement ici en présence de là gens, ou de la communauté domestique.

Les monuments linguistiques nous laissent dans le doute sur le fait de savoir s’il existait chez tous les Germains une expression commune pour désigner la gens, et quelle était cette expression.

Étymologiquement, au grec genos (en latin, gens), correspond le mot gothique kuni, en moyen haut-allemand künne, et ce terme est bien employé dans le même sens. Témoignage des temps du droit maternel, le mot qui désigne la femme dérive de la même racine : en grec, gynê, en slave, zena, en gothique, qvino, en vieux norois, kona, kuna. - Chez les Lombards et les Burgondes, nous trouvons, comme nous l’indiquions précédemment, le mot fara, que Grimm fait dériver d’une racine hypothétique, fisan, engendrer. je préférerais recourir à la dérivation plus manifeste de faran (fahren, s’en aller), comme dénomination d’un groupe stable de la colonne en migration, se composant comme il va presque sans dire de gens apparentés ; dénomination qui, au cours de migrations plusieurs fois séculaires, d’abord vers l’est, puis vers l’ouest, passa peu à peu à toute la communauté de même origine. - Nous avons encore le mot gothique sibja, l’anglo-saxon sib, en vieux haut-allemand sippia, sippa, Sippe (grande famille patriarcale). En vieux norois, on ne trouve que le pluriel sifjar, les parents ; le singulier n’existe que comme nom de déesse, Sif. - Enfin, une autre expression encore apparaît dans La Chanson d’Hildebrand [13], quand Hildebrand demande à Hadubrand : « Quel est ton père, parmi les hommes de ce peuple, ou de quelle famille est-tu ? » (eddo huêlîhhes cnuosles du sis). S’il a existé un nom germanique commun pour désigner la gens, ce ne put être probablement que le gothique kuni ; ce qui parle en faveur de cette hypothèse, c’est non seulement l’identité avec l’expression correspondante des langues apparentées, mais aussi le fait que, de ce mot kuni dérive le terme de kuning (König, roi), qui signifie à l’origine chef de gens ou de tribu. Sibja, Sippe [grande famille patriarcale] semble ne pas devoir être retenu, car siljar, en vieux norois, ne désigne pas seulement les consanguins, mais aussi les parents par alliance, et englobe donc les membres d’au moins deux gentes ; le mot sif ne peut donc pas avoir été lui-même l’expression désignant la gens.

Tout comme chez les Mexicains et les Grecs, l’ordre de bataille, chez les Germains, tant pour l’escadron de cavalerie que pour les colonnes en coin de l’infanterie, était formé par groupes gentilices ; si Tacite dit : par familles et parentés [14], cette expression vague s’explique du fait qu’à son époque la gens avait depuis longtemps cessé d’être à Rome une association vivante.

Il y a, dans Tacite, un passage décisif [15], celui où il est dit : le frère de la mère considère son neveu comme son fils, et quelques-uns même estiment que le lien du sang entre l’oncle maternel et le neveu est encore plus sacré et plus étroit qu’entre le père et le fils ; si bien que lorsqu’on exige des otages, le fils de la sœur passe pour être une garantie plus sûre que le propre fils de celui qu’on veut lier. Nous avons ici un élément encore en vie de la gens organisée selon le droit maternel, donc de la gens primitive, et .cela comme un trait qui caractérise particulièrement les Germains [16]. Si un membre d’une telle gens donnait son propre fils comme gage d’un serment, et que ce fils mourût, victime du parjure de son père, celui-ci n’en devait compte qu’à soi-même. Mais si c’était le fils d’une sœur qui était sacrifié, cela constituait une violation du droit gentilice le plus sacré ; le parent gentilice le plus proche, celui qui avait avant tout autre l’obligation de protéger l’enfant ou le jeune homme, avait causé sa mort ; ou bien il n’aurait pas dû le donner comme otage, ou bien il devait tenir ses engagements. N’eussions-nous pas une seule autre trace de l’organisation gentilice chez les Germains, cet unique passage suffirait.

[Un passage de la Völuspâ [17], chant norois sur le crépuscule des dieux et la fin du monde, est encore plus décisif, parce que postérieur d’environ huit siècles. Dans cette « vision de la prophétesse », dans laquelle s’entremêlent aussi des éléments chrétiens, comme cela a été prouvé par Bang et Bugge, il est dit, quand est décrite l’époque de dépravation et de corruption générale qui prélude à la grande catastrophe :

« Broedhr munu berjask

munu systrungar

ok at bönum verdask,

sifjum spilla. »

« Les frères se feront la guerre et deviendront les meurtriers les uns des autres, des enfants de sœurs briseront leur communauté familiale. » Systrungr veut dire « le fils de la sœur de la mère » ; et que ceux-là renient leur parenté consanguine semble au poète une aggravation du crime même de fratricide. L’aggravation est exprimée par le mot de systrungar, qui souligne la parenté du côté maternel ; s’il y avait à la place syskina-börn, enfants de frères et sœurs, ou syskina-synir, fils de frères et soeurs, la deuxième ligne du texte ne constituerait pas une gradation par rapport à la première, mais l’affaiblirait au contraire. Donc, même au temps des Vikings, où fut créée la Völuspâ, le souvenir du droit maternel n’était pas encore effacé en Scandinavie.]

D’ailleurs, au temps de Tacite, le droit maternel avait déjà été supplanté par le droit paternel, [du moins] chez les Germains [que Tacite connaissait de plus près] ; les enfants héritaient du père ; à défaut d’enfants, l’héritage revenait aux frères et aux oncles du côté paternel et maternel. L’admission du frère de la mère à l’héritage est en relation avec le maintien de la coutume ci-dessus mentionnée, et prouve également combien le droit paternel était encore récent à cette époque, parmi les Germains. jusque bien avant dans le Moyen Age, on trouve encore des traces de droit maternel. Il semble qu’à cette époque encore, et notamment chez les serfs, on n’avait pas trop confiance dans la paternité ; aussi, quand un seigneur réclamait d’une ville un serf qui s’était évadé, il fallait, par exemple à Augsbourg, à Bâle et à Kaiserslautern, que la qualité de serf de l’accusé fût confirmée sous serment par six de ses parents consanguins les plus proches, tous exclusivement parents du côté maternel. (MAURER : Städteverfassung, I, page 381.)

Un autre vestige du droit maternel tout juste disparu, c’est la considération, presque incompréhensible au Romain, que les Germains témoignaient aux femmes. Des jeunes filles de famille noble passaient pour être les otages les plus sûrs, dans les traités avec les Germains ; l’idée que leurs femmes [et leurs fines] puissent tomber en captivité et en esclavage leur est atroce et aiguillonne plus que tout autre chose leur courage dans la bataille ; ils voient dans la femme quelque chose de saint et de prophétique ; ils écoutent son conseil, même dans les affaires les plus importantes ; Velléda, la prêtresse bructère des bords de la Lippe, fut l’âme agissante de toute l’insurrection batave, au cours de laquelle Civilis, à la tête des Germains et des Belges, ébranla toute la puissance romaine dans les Gaules [18]. Au foyer, l’autorité de la femme semble incontestée ; il est vrai que c’est elle, les vieillards et les enfants qui doivent se charger de tout le travail ; l’homme chasse, boit ou paresse. Ainsi le dit Tacite ; mais comme il ne dit pas qui cultive la terre, et déclare expressément que les esclaves versaient des redevances, mais ne fournissaient pas de corvées, il faut bien que l’ensemble des hommes adultes ait fait le peu de travail qu’exigeait la culture du sol.

La forme du mariage était, comme nous le disions précédemment, le mariage apparié tendant peu à peu vers la monogamie. Ce n’était pas encore une monogamie rigoureuse, puisque la polygamie était permise aux grands. Dans l’ensemble, on tenait strictement à la chasteté des filles (contrairement à ce qui se passait chez les Celtes), et Tacite parle aussi, avec une chaleur particulière, de l’inviolabilité du lien conjugal chez les Germains. Il ne donne que l’adultère de la femme comme motif de divorce. Mais son récit montre quelques lacunes et il brandit par trop ostensiblement lé miroir de vertu qu’il présente aux Romains dépravés. Une chose est sûre : si les Germains étaient, dans leurs forêts, ces parangons de vertu, il a suffi d’un contact fort léger avec le monde extérieur pour les rabaisser au niveau des autres Européens moyens ; au milieu du monde romain [19], la dernière trace de l’austérité des mœurs disparut beaucoup plus rapidement encore que la langue germanique. Qu’on lise plutôt Grégoire de Tours. Il va de soi que, dans les forêts touffues de la Germanie, les délices raffinées des voluptés sensuelles ne pouvaient régner comme à Rome et, dans ce domaine aussi, il reste donc aux Germains assez d’avantages sur le monde romain, sans que nous leur prêtions une continence charnelle qui n’a jamais régné nulle part dans un peuple entier.

C’est de l’organisation gentilice que tire son origine l’obligation d’hériter aussi bien des inimitiés du père ou des parents que de leurs amitiés ; de même, le wergeld, l’amende qui tenait lieu de vendetta, dans les cas de meurtres ou de blessures. Ce wergeld qui, il y a une génération, passait encore pour une institution spécifiquement germanique, est aujourd’hui attesté chez des centaines de peuples comme une forme adoucie et très généralisée de la vendetta issue de l’ordre gentilice. Nous la trouvons, entre autres, de même que l’obligation de l’hospitalité, chez les Indiens d’Amérique ; la description que donne Tacite (Germanie, chap. 21) de la manière dont s’exerçait l’hospitalité coïncide presque, et jusque dans ses détails, avec la description que donne Morgan de ses Indiens.

La controverse enflammée et interminable sur le fait de savoir si les Germains de Tacite avaient déjà procédé ou non au partage définitif des terres arables et sur l’interprétation des passages relatifs à cette question appartient maintenant au passé. Il est inutile de perdre un mot de plus là-dessus, depuis qu’il a été établi, pour presque tous les peuples, que la gens, et plus tard les associations communistes de famille, cultivèrent en commun la terre, comme César l’atteste encore pour les Suèves [20], et qu’ensuite eut lieu l’attribution de terre à des familles conjugales avec redistribution périodique, depuis qu’il est prouvé aussi que ce nouveau partage périodique du sol s’est conservé jusqu’à nos jours dans certains coins de l’Allemagne. Si, de la culture commune du sol, que César attribue expressément aux Suèves (il n’y a point, chez eux, de champs partagés ou particuliers, écrit-il), les Germains étaient passés, dans les cent cinquante ans qui séparent César de Tacite, à la culture individuelle avec redistribution annuelle de la terre, c’est là vraiment un progrès suffisant. Le passage de ce stade à la complète propriété privée du sol au cours d’un laps de temps aussi bref et sans aucune immixtion étrangère est proprement impossible. je ne lis donc dans Tacite que ce qu’il dit en termes secs : ils échangent (ou repartagent) chaque année les terres cultivées et il reste en outre assez de terres communes [21]. C’est le stade de l’agriculture et de l’appropriation du sol qui correspond exactement à l’organisation gentilice des Germains à cette époque.

[Je laisse l’alinéa ci-dessus tel qu’il figure dans les- éditions antérieures, sans y apporter aucun changement. Entre temps, la question a changé de face. Depuis que Kovalevski (voir plus haut, p. 44) [22] a prouvé l’existence très répandue, sinon générale, de la communauté domestique patriarcale comme stade intermédiaire entre la famille communiste de droit maternel et la famille conjugale moderne, on ne se demande plus, comme le faisaient encore dans leurs controverses Maurer et Waitz, si le sol était propriété commune ou propriété privée, mais quelle était la forme de la propriété commune. Il n’y a point de doute que chez les Suèves, au temps de César, existait non seulement la propriété commune, mais aussi la culture en commun pour le compte de la communauté. On discutera encore longtemps sur le fait de savoir si l’unité économique était la gens, ou la communauté domestique, ou un groupe communiste de parenté qui se situerait entre les deux, ou si les trois groupes existaient simultanément, selon les conditions du sol. Or, Kovalevski prétend que l’état de choses décrit par Tacite ne présuppose pas la communauté de marche (Mark) ou de village, mais la communauté domestique ; c’est seulement beaucoup plus tard que de cette dernière, par suite de l’accroissement de la population, serait issue la communauté de village.

D’après cela, les établissements des Germains sur le territoire qu’ils occupaient au temps des Romains, tout comme sur le territoire qu’ils enlevèrent aux Romains par la suite, ne se seraient pas composés de villages, mais de grandes communautés familiales, qui englobaient plusieurs générations, prenaient pour la cultiver une certaine étendue de terrain correspondant au nombre de leurs membres et utilisaient avec leurs voisins, comme marche (Mark) commune, les terres incultes d’alentour. Il faudrait donc entendre au sens agronomique le passage de Tacite sur les changements de la terre cultivée ; la communauté aurait cultivé chaque année une autre étendue de terre et aurait laissé en jachère ou abandonné de nouveau à la friche le terrain cultivé l’année précédente. Étant donné la faible densité de la population, il serait toujours resté suffisamment de terres incultes pour rendre inutile toute querelle sur la propriété du sol. Après des siècles, quand les membres des communautés domestiques furent en nombre si considérable que le régime de travail collectif n’était plus possible dans les conditions de production de l’époque, et alors seulement, les communautés domestiques se seraient démembrées ; les champs et les prés, jusqu’alors propriété commune, auraient été répartis de la manière qu’on sait entre les économies domestiques individuelles qui se constituaient alors, tout d’abord à titre temporaire, puis une fois pour toutes, tandis que les forêts, les pacages et les eaux restaient propriété commune.

Il semble que, pour la Russie, ce déroulement des faits soit parfaitement démontré par l’histoire. En ce qui concerne l’Allemagne et, en second lieu, les autres pays germaniques, on ne saurait nier que, sous bien des rapports, cette hypothèse explique mieux les documents et résout plus facilement les difficultés que l’hypothèse admise jusqu’ici, qui fait remonter jusqu’à l’époque de Tacite la communauté de village. Les documents les plus anciens, par exemple le Codex Laureshamensis [23], s’expliquent beaucoup mieux, dans l’ensemble, à l’aide de la communauté domestique qu’à l’aide de la communauté de marche et de village. Mais, d’autre part, cette hypothèse soulève de nouvelles difficultés et d’autres questions, qui restent à résoudre. Seules, des recherches nouvelles pourront décider en l’occurrence. Cependant, je ne puis nier que le stade intermédiaire de la communauté domestique a aussi beaucoup de vraisemblance, en ce qui concerne l’Allemagne, la Scandinavie et l’Angleterre.]

Tandis que, dans César, les Germains viennent tout juste de s’établir dans des résidences fixes, à moins qu’ils ne les cherchent encore, au temps de Tacite, ils ont déjà derrière eux tout un siècle de vie sédentaire ; en conséquence, le progrès dans la production des choses nécessaires à l’existence est évident. Ils habitent dans des maisons formées de troncs d’arbres empilés ; leur costume garde encore la marque de la forêt primitive : grossier manteau de laine, peaux de bêtes ; pour les femmes et les grands, des tuniques de lin. Leur nourriture se compose de lait, de viande, de fruits sauvages et, à ce qu’ajoute Pline [24], de bouillie d’avoine (c’est encore aujourd’hui un mets national celtique en Irlande et en Écosse). Leur richesse est constituée par le bétail, mais celui-ci est de mauvaise race, les bœufs sont petits, chétifs, sans cornes, les chevaux sont de petits poneys, et non pas des coursiers. La monnaie, exclusivement romaine, était rare et fort peu employée. Ils ne travaillaient ni l’or, ni l’argent, dont ils faisaient peu de cas ; le fer était rare, et il semble que tout au moins dans les tribus du Rhin et du Danube, il était presque uniquement importé, et non pas extrait sur place. Les runes (imitées des caractères grecs ou latins) n’étaient connues que comme écriture secrète et n’étaient employées que pour la magie religieuse. Les sacrifices humains étaient encore pratiqués. Bref, nous nous trouvons en présence d’un peuple qui vient tout juste de s’élever du stade moyen au stade supérieur de la barbarie. Mais, tandis que l’importation plus facile des produits industriels romains empêcha les tribus voisines des Romains de développer une industrie métallurgique et textile autonome, celle-ci se constitua indubitablement au nord-est, sur la mer Baltique. Les pièces d’armement découvertes dans les marécages du Slesvig - longue épée de fer, cotte de mailles, casque d’argent, etc., avec des monnaies romaines de la fin du IIe siècle - et les objets de métal germaniques répandus par les grandes invasions montrent un type tout particulier, d’une perfection peu commune, même quand ils s’inspirent de modèles d’origine romaine. L’émigration vers l’Empire romain civilisé mit partout fin à cette industrie indigène, sauf en Angleterre. Les agrafes de bronze, par exemple, montrent combien cette industrie s’était uniformément créée et perfectionnée ; celles qui ont été trouvées en Bourgogne, en Roumanie, sur la mer d’Azov pourraient être sorties du même atelier que les agrafes anglaises et suédoises et sont aussi indubitablement d’origine germanique. La constitution, elle aussi, correspond au stade supérieur de la barbarie. D’après Tacite, le conseil des chefs (principes) existait partout, décidait des affaires les moins importantes, mais préparait les affaires les plus importantes pour la décision par l’assemblée du peuple ; celle-ci même n’existe, au stade inférieur de la barbarie, du moins chez les Américains où nous la connaissons, que pour la gens, pas encore pour la tribu ou pour la confédération de tribus. Les chefs (principes) se différencient encore très nettement des commandants militaires (duces), tout comme chez les Iroquois. Les premiers vivent déjà en partie de dons honorifiques, bétail, grain, etc., que leur offrent les membres de la tribu ; tout comme en Amérique, ils sont presque toujours élus dans la même famille ; le passage au droit paternel favorise, comme en Grèce et à Rome, la transformation progressive de l’élection en hérédité et, du même coup, la constitution d’une famille noble dans chaque gens. Cette antique noblesse, dite de tribu, disparut la plupart du temps pendant les grandes invasions ou bientôt après. Les commandants militaires étaient élus, sans considération d’origine, sur leurs seules capacités. Ils avaient peu de pouvoir et devaient agir par l’exemple. Tacite attribue expressément aux prêtres le véritable pouvoir disciplinaire dans l’armée. Le pouvoir réel appartenait à l’assemblée du peuple. Le roi ou chef de tribu préside ; le peuple décide - non : par des murmures ; oui : par des acclamations et le bruit des armes. C’est en même temps une assemblée de justice : c’est devant elle qu’on porte plainte et qu’on juge, qu’on prononce des condamnations à mort ; la peine capitale n’est d’ailleurs prévue que pour des crimes de lâcheté, de trahison envers le peuple et de vices contre nature. Dans les gentes aussi, et dans leurs subdivisions, la collectivité juge sous la présidence du chef qui, de même que dans tout tribunal germanique primitif, ne peut avoir été chargé que de diriger les débats et de poser des questions ; partout et depuis toujours, chez les Germains, c’est la collectivité qui juge.

Des confédérations de tribus s’étaient constituées depuis le temps de César ; dans quelques-unes, il y avait déjà des rois ; le chef militaire suprême, tout comme chez les Grecs et les Romains, aspirait déjà à la tyrannie et y arrivait parfois. Ces usurpateurs heureux n’étaient en aucune façon des souverains absolus ; mais ils commençaient pourtant à rompre les entraves de l’organisation gentilice. Alors que les esclaves affranchis avaient généralement une position subalterne, parce qu’ils ne pouvaient faire partie d’aucune gens, des esclaves favoris accédaient souvent, auprès des nouveaux rois, à un rang, aux richesses et aux honneurs. Il en frît de même après la conquête de l’Empire romain par des chefs militaires devenus rois de vastes pays. Chez les Francs, des esclaves et des affranchis du roi jouèrent un grand rôle, d’abord à la Cour, puis dans l’État ; c’est d’eux que procède en grande partie la noblesse nouvelle.

Une institution favorisa l’avènement de la royauté : les suites militaires (Gefolgschaften). Nous avons déjà, vu, chez les Peaux-Rouges d’Amérique, comment, en marge de l’organisation gentilice, se forment des associations privées qui font la guerre pour leur propre compte. Ces associations particulières étaient déjà devenues, chez les Germains, des organisations permanentes. Le chef militaire qui avait acquis un certain renom rassemblait [25] autour de lui une troupe de jeunes gens avides de butin, qui s’engageaient envers lui à la fidélité personnelle, comme il s’y engageait envers eux. Le chef pourvoyait à leurs besoins, leur donnait des présents, les organisait hiérarchiquement ; ils constituaient une garde du corps et une troupe aguerrie pour les petites expéditions, un corps complet d’officiers pour les expéditions plus grandes. Si faibles que dussent être ces suites militaires (et si faibles qu’elles apparaissent plus tard, par exemple auprès d’Odoacre, en Italie), elles constituaient déjà, cependant, le germe de la ruine pour l’antique liberté populaire, ce qu’elles prouvèrent bien pendant et après les grandes invasions. Car elles favorisèrent, d’une part, l’avènement du pouvoir royal ; mais aussi, comme Tacite le remarque déjà, leur cohésion ne pouvait être maintenue que par des guerres continuelles et des expéditions de rapine. La rapine devint un but. Si le chef de la compagnie n’avait rien à faire dans les parages, il s’en allait avec ses hommes chez d’autres peuples où il y avait la guerre et des perspectives de butin ; les troupes auxiliaires germaniques qui, sous l’étendard romain, combattaient en grand nombre contre les Germains eux-mêmes, étaient en partie formées par des suites (Gefolgschaften) de ce genre. Le système des lansquenets, honte et malédiction des Allemands, existait déjà ici, dans sa première ébauche. Après la conquête de l’Empire romain, ces gens de la suite des rois formèrent, avec les serviteurs de Cour esclaves et romains, le deuxième élément principal de la future noblesse. Dans l’ensemble, les tribus germaniques fédérées en peuples ont donc la même organisation qui s’était développée chez les Grecs des temps héroïques et les Romains de la période dite des rois : assemblée du peuple, conseil des chefs gentilices, commandant militaire qui aspire déjà à un véritable pouvoir royal. C’était l’organisation la plus perfectionnée que pût produire l’ordre gentilice ; c’était la constitution modèle du stade supérieur de la barbarie. Quand la société dépassa les limites à l’intérieur desquelles cette organisation suffisait, ç’en fut fait de l’ordre gentilice, il fut détruit. L’État prit sa place.


Notes

[1] C’est en 1284 que la conquête du Pays de Galles par les Anglais se termine. Mais il conserve une certaine autonomie jusqu’à l’union définitive avec l’Angleterre vers le milieu du vie siècle (Statuts d’Henri VIII, 1536 et 1542).

[2] Engels fait ici allusion à ses études sur l’histoire d’Irlande qui l’avaient amené à s’occuper aussi de la législation du Pays de Galles.

[3] Ancient laws and institutes of Wales, tome I, s. I., 1841, p. 93.

[4] Note de la quatrième édition : Quelques jours passés en Irlande m’ont fait sentir à nouveau combien les gens de la campagne vivent encore dans les idées de l’époque gentilice. Le propriétaire foncier, dont le paysan est le fermier, passe toujours aux yeux de celui-ci pour une manière de chef de clan, qui doit administrer le sol dans l’intérêt de tous, à qui le paysan paie tribut sous forme de fermage, mais dont il doit recevoir l’aide en cas de besoin. Et de même, chaque villageois fortuné passe pour avoir l’obligation d’aider ses voisins plus pauvres, dès que ceux-ci tombent dans la misère. Une aide de cette sorte n’est pas une aumône, c’est ce que le plus pauvre reçoit de plein droit du membre du clan ou du chef de clan plus riche. On comprend les plaintes des économistes et des juristes sur l’impossibilité d’inculquer au paysan irlandais la notion de la propriété bourgeoise moderne ; une propriété qui n’a que droits, mais aucun devoir, voilà ce que l’Irlandais ne peut absolument pas se mettre dans la tête. Mais on comprend aussi comment des Irlandais, brusquement transplantés avec leurs naïves idées gentilices dans les grandes villes anglaises ou américaines, au milieu d’une population dont les conceptions morales et juridiques sont tout autres, ne savent plus du tout à quoi s’en tenir sur la morale et le droit, perdent le nord, et souvent tombèrent en masse dans la démoralisation. (Remarque d’Engels.)

[5] De 1715 à 1745, les soulèvements des paysans des Highlands répondent à l’oppression de l’aristocratie terrienne et de la bourgeoisie qui cherchent à les chasser de leurs terres. Une partie de la noblesse écossaise, soucieuse de conserver le régime féodal et patriarcal des clans, utilisa ces soulèvements pour un mouvement politique tendant à revendiquer la couronne d’Angleterre pour un descendant des Stuarts (d’où le nom de soulèvements jacobites). Leur écrasement en 1745 marque la fin du système des clans et accélère l’éviction des paysans de la propriété du sol.

[6] MORGAN, Op. op. cit., pp. 357-358.

[7] BEDE LE VÉNÉRABLE : Historiae ecclesiasticae gentis Anglorum, I, 1.

[8] Vient ensuite dans la première édition : Le même droit - on le rencontre fréquemment dans l’extrême Nord-Ouest de l’Amérique du Nord - était également en vigueur chez les Russes où il fut aboli au Xe siècle par la grande-duchesse Olga. Les économies domestiques communistes des familles de serfs qui subsistent en France jusqu’à la Révolution, en particulier dans le Nivernais et en Franche-Comté, et sont analogues aux communautés familiales slaves des régions serbo-croates, sont également des vestiges d’organisation gentilice antérieure. Elles n’ont pas encore disparu entièrement ; on voit encore, par exemple, près de Louhans (Saône-et-Loire), nombre de grandes maisons paysannes à la construction particulière, avec salle centrale commune entourée de chambres à coucher, et qui sont habitées par plusieurs générations de la même famille.

[9] CESAR : Guerre des Gaules, VI, 22.

[10] Dans la première édition : se faisait. (N. R.)

[11] Dans la première édition : Dans le droit populaire alaman du vine siècle, le terme genealogia est pris avec exactement le même sens que communauté de marche ; nous voyons donc ici un peuple allemand - les Suèves une fois de plus - établi selon les lignées, les gentes, chaque gens se voyant affecter un territoire déterminé. Chez les Burgondes et les Lombards, la gens portait le nom de fara, et le terme désignant les membres de la gens (faramanni) est employé dans la Loi burgonde avec exactement le même sens que le terme de burgonde, par opposition aux habitants romans qui n’étaient naturellement pas inclus dans les gentes burgondes. La division des terres se faisait donc en Bourgogne aussi selon les gentes. Ainsi se résout la question des faramanni sur laquelle les juristes germaniques se sont vainement cassé la tête depuis un siècle. Il est difficile que ce terme de fara pour gens ait eu généralement cour chez les Germains, bien que nous le trouvions ici aussi bien chez un peuple de descendance gothique que chez un peuple de descendance herminonienne (haut-allemande). Les racines linguistiques utilisées en allemand pour la parenté sont très nombreuses, et elles sont employées uniformément pour des expressions à propos desquelles nous sommes en droit de supposer un rapport avec la gens.

[12] Le droit populaire alaman est un inventaire datant de la fin du vie siècle et du vine siècle du droit coutumier en vigueur dans les tribus alémaniques fixées depuis le Ve siècle sur les territoires actuels de l’Alsace, de la Suisse et du Sud-Ouest de l’Allemagne. Engels se réfère ici à la loi LXXXI (LXXXIV).

[13] La Chanson de Hildebrand est un poème épique ancien haut-allemand du VIIIe siècle dont les fragments nous ont été conservés. Il constitue le monument écrit le plus ancien de la langue allemande.

[14] TACITE : La Germanie, chap.

[15] Dans la première édition : Mais la preuve la plus décisive est un passage de Tacite.

[16] Les Grecs ne connaissent* que par la mythologie des temps héroïques la nature particulièrement étroite du lien qui [dans de nombreux peuples] unit l’oncle maternel et le neveu, et provient de l’époque du droit maternel. Selon Diodore (IV, 34)**. Méléagre tue les fils de Thestius, les frères de sa mère Althée. Celle-ci voit dans cet acte un crime inexpiable, au point qu’elle maudit le meurtrier, son propre fils, et lui souhaite la mort. « Les Dieux, à ce qu’on raconte, exaucèrent ses vœux et mirent fin à la vie de Méléagre. » D’après le même Diodore (IV, 44), les Argonautes débarquent en Thrace sous la conduite d’Hercule et découvrent que Phinée, sur l’instigation de sa nouvelle épouse, maltraite odieusement les deux fils qu’il a eus de sa femme répudiée, la Boréade Cléopâtre. Mais parmi les Argonautes il y a d’autres Boréades, frères de Cléopâtre, donc frères de la mère des victimes. Aussitôt, ils prennent la défense de leurs neveux, les délivrent et tuent leurs gardiens. (Remarque d’Engels.)

* Dans la première édition plus.

** DIODORE DE SICILE. Bibliothecae historicae quae supersunt, IV, 34, pp. 43-44.

[17] Völuspâ, un des poèmes de l’ancienne Edda.

[18] La révolte des tribus gauloises et germaniques sous le commandement de Claudius Civilis (69-70) fut provoquée par des augmentations d’impôts, des prestations accrues et des exactions de fonctionnaires romains. Elle entraîna une bonne partie de la Gaule et des territoires de Germanie sous domination romaine. Après des succès initiaux, les insurgés connurent quelques défaites qui les Obligèrent à faire la paix avec Rome.

[19] Dans la première édition : au milieu des Romains.

[20] CÉSAR, Op. Oit., IV, I.

[21] TACITE, op, cit., chap. 26.

[22] C’est-à-dire p. 65 de notre édition.

[23] Le cartulaire de Lorsch, établi au XIIe siècle par le couvent de Lorsch, près de Worms, est une sorte de cadastre des biens féodaux appartenant à cette communauté ecclésiastique fondée au vine siècle.

[24] PLINE. Histoire naturelle, XVIII, 17.

[25] Dans la première édition, cette phrase est au pluriel.

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