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Comment le socialisme est devenu une science

vendredi 24 mai 2019, par Robert Paris

Comment le socialisme est devenu une science

d’après l’Anti-Dühring de Friedrich Engels

1-

Par son contenu, le socialisme moderne est, avant tout, le produit de la prise de conscience, d’une part, des oppositions de classes qui règnent dans la société moderne entre possédants et non-possédants, salariés et bourgeois, d’autre part, de l’anarchie qui règne dans la production. Mais, par sa forme théorique, il apparaît au début comme une continuation plus développée et qui se veut plus conséquente, des principes établis par les grands philosophes des lumières dans la France du XVIII° siècle. Comme toute théorie nouvelle, il a dû d’abord se rattacher au fonds d’idées préexistant, si profondément que ses racines plongent dans les faits économiques.

Les grands hommes qui, en France, ont éclairé les esprits pour la révolution qui venait, faisaient eux-mêmes figure de révolutionnaires au plus haut degré. Ils ne reconnaissaient aucune autorité extérieure, de quelque genre qu’elle fût. Religion, conception de la nature, société, organisation de l’État, tout fut soumis à la critique la plus impitoyable ; tout dut justifier son existence devant le tribunal de la raison ou renoncer à l’existence. La raison pensante fut la seule et unique mesure à appliquer à toute chose. Ce fut le temps, où, comme dit Hegel, le monde était mis sur sa tête [1], en premier lieu dans ce sens que le cerveau humain et les principes découverts par sa pensée prétendaient servir de base à toute action et à toute association humaines, et, plus tard, en ce sens plus large, que la réalité en contradiction avec ces principes fut inversée en fait de fond en comble. Toutes les formes antérieures de société et d’État, toutes les vieilles idées traditionnelles furent déclarées déraisonnables et jetées au rebut ; le monde ne s’était jusque-là laissé conduire que par des préjugés ; tout ce qui appartenait au passé ne méritait que pitié et mépris. Enfin, le jour se levait ; désormais, la superstition, l’injustice, le privilège et l’oppression devaient être balayés par la vérité éternelle, la justice éternelle, l’égalité fondée sur la nature, et les droits inaliénables de l’homme.

Nous savons aujourd’hui que ce règne de la raison n’était rien d’autre que le règne idéalisé de la bourgeoisie ; que la justice éternelle trouva sa réalisation dans la justice bourgeoise ; que l’égalité aboutit à l’égalité bourgeoise devant la loi ; que l’on proclama comme l’un des droits essentiels de l’homme... la propriété bourgeoise ; et que l’État rationnel, le contrat social de Rousseau ne vint au monde, et ne pouvait venir au monde, que sous la forme d’une République démocratique bourgeoise. Pas plus qu’aucun de leurs prédécesseurs, les grands penseurs du XVIII° siècle ne pouvaient transgresser les barrières que leur propre époque leur avait fixées.

Mais, à côté de l’opposition entre noblesse féodale et bourgeoisie existait l’opposition universelle entre exploiteurs et exploités, riches oisifs et pauvres laborieux. Et c’est justement cette circonstance qui permit aux représentants de la bourgeoisie de se poser en représentants non pas d’une classe particulière, mais de toute l’humanité souffrante. Il y a plus. Dès sa naissance, la bourgeoisie était grevée de son contraire ; les capitalistes ne peuvent pas exister sans salariés et à mesure que le bourgeois des corporations du moyen âge devenait le bourgeois moderne, dans la même mesure le compagnon des corporations et le journalier libre devenaient le prolétaire. Et même si, dans l’ensemble, la bourgeoisie pouvait prétendre représenter également, dans la lutte contre la noblesse, les intérêts des diverses classes laborieuses de ce temps, on vit cependant, à chaque grand mouvement bourgeois, se faire jour des mouvements indépendants de la classe qui était la devancière plus ou moins développée du prolétariat moderne. Ainsi, au temps de la Réforme et de la Guerre des Paysans en Allemagne, la tendance de Thomas Münzer ; dans la grande Révolution anglaise, les niveleurs ; dans la grande Révolution française, Babeuf. A ces levées de boucliers révolutionnaires d’une classe encore embryonnaire correspondaient des manifestations théoriques ; au XVI° et au XVII° siècle, des peintures utopiques d’une société idéale [2] ; au XVIII°, des théories déjà franchement communistes (Morelly et Mably). La revendication de l’égalité ne se limitait plus aux droits politiques, elle devait s’étendre aussi à la situation sociale des individus ; ce n’étaient plus seulement les privilèges de classe qu’on devait supprimer, mais les différences de classes elles-mêmes. Le premier visage de la nouvelle doctrine fut ainsi un communisme ascétique calqué sur Sparte. Puis vinrent les trois grands utopistes : Saint-Simon, chez qui la tendance bourgeoise garde encore un certain poids à côté de l’orientation prolétarienne ; Fourier et Owen : ce dernier, dans le pays de la production capitaliste la plus évoluée et sous l’impression des contradictions qu’elle engendre, développa systématiquement ses propositions d’abolition des différences de classes, en se rattachant directement au matérialisme français.

Tous trois ont ceci de commun qu’ils ne se donnent pas comme les représentants des intérêts du prolétariat que l’histoire avait engendre dans l’intervalle. Comme les philosophes de l’ère des lumières, ils veulent affranchir non une classe déterminée, mais l’humanité entière. Comme eux, ils veulent instaurer le royaume de la raison et de la justice éternelle ; mais il y a un abîme entre leur royaume et celui des philosophes des lumières. Lui aussi, le monde bourgeois, organisé d’après les principes de ces philosophes, est irrationnel et injuste, et c’est pourquoi il doit être condamné et mis dans le même sac que le féodalisme et les autres conditions sociales antérieures. Si, jusqu’ici, la raison et la justice effectives n’ont pas régné dans le monde, c’est qu’on ne les avait pas encore exactement reconnues. Il manquait précisément l’individu génial qui est venu maintenant et qui a reconnu la vérité ; qu’il soit venu maintenant, que la vérité soit reconnue juste maintenant, ce fait ne résulte pas avec nécessité de l’enchaînement du développement historique comme un événement inéluctable, c’est une simple chance. L’individu de génie aurait tout aussi bien pu naître 500 ans plus tôt, et il aurait épargné à l’humanité cinq cents ans d’erreurs, de luttes et de souffrances.

Cette manière de voir est essentiellement celle de tous les socialistes anglais et français et des premiers socialistes allemands, Weitling compris. Le socialisme est l’expression de la vérité, de la raison et de la justice absolues et il suffit qu’on le découvre pour qu’il conquière le monde par la vertu de sa propre force ; comme la vérité absolue est indépendante du temps, de l’espace et du développement de l’histoire humaine, la date et le lieu de sa découverte sont un pur hasard. Cela étant, la vérité, la raison et la justice absolues redeviennent différentes avec chaque fondateur d’école ; et comme l’espèce de vérité, de raison et de justice absolues qui est particulière à chacun d’eux dépend de son entendement subjectif, de ses conditions de vie, du degré de ses connaissances et de la formation de sa pensée, la seule solution possible à ce conflit de vérités absolues, c’est qu’elles s’usent l’une contre l’autre. Rien d’autre ne pouvait sortir de là qu’une espèce de socialisme éclectique moyen, comme celui qui règne, aujourd’hui encore, en fait, dans l’esprit de la plupart des ouvriers socialistes de France et d’Angleterre : un mélange, admettant la plus grande variété de nuances, où entrent, dans ce qu’elles ont de moins insolite, les observations critiques des divers fondateurs de secte, leurs thèses économiques et leurs peintures de la société future ; et ce mélange s’opère d’autant plus facilement que, dans chaque élément composant, les arêtes vives de la précision ont été émoussées au fil des débats comme les galets au fil du ruisseau. Pour faire du socialisme une science, il fallait d’abord le placer sur un terrain réel.

Cependant, à côté et à la suite de la philosophie française du XVIII° siècle, la philosophie allemande moderne était née et avait trouvé son achèvement en Hegel. Son plus grand mérite fut de revenir à la dialectique comme à la forme suprême de la pensée. Les philosophes grecs de l’antiquité étaient tous dialecticiens par naissance, par excellence de nature, et l’esprit le plus encyclopédique d’entre eux, Aristote, a déjà étudié les formes les plus essentielles de la pensée dialectique. La philosophie moderne, par contre, bien que la dialectique y eût aussi de brillants représentants (par exemple Descartes et Spinoza), s’était de plus en plus embourbée, surtout sous l’influence anglaise, dans le mode de pensée dit métaphysique, qui domine aussi presque sans exception les Français du XVIII° siècle, du moins dans leurs oeuvres spécialement philosophiques. En dehors de la philosophie proprement dite, ils étaient néanmoins en mesure de produire des chefs-d’œuvre de dialectique ; nous rappellerons seulement le Neveu de Rameau de Diderot et le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau. - Indiquons ici, brièvement, l’essentiel des deux méthodes ; nous y reviendrons encore dans le détail.

Lorsque nous soumettons à l’examen de la pensée la nature ou l’histoire humaine ou notre propre activité mentale, ce qui s’offre d’abord à nous, c’est le tableau d’un enchevêtrement infini de relations et d’actions réciproques, où rien ne reste ce qu’il était, là où il était et comme il était, mais où tout se meut, change, devient et périt. Nous voyons donc d’abord le tableau d’ensemble dans lequel les détails s’effacent encore plus ou moins ; nous prêtons plus d’attention au mouvement, aux passages de l’un à l’autre, aux enchaînements qu’à ce qui se meut, passe et s’enchaîne. Cette manière primitive, naïve, mais correcte quant au fond, d’envisager le monde est celle des philosophes grecs de l’antiquité, et le premier à la formuler clairement fut Héraclite : Tout est et n’est pas, car tout est fluent, tout est sans cesse en train de se transformer, de devenir et de périr. Mais cette manière de voir, si correctement qu’elle saisisse le caractère général du tableau que présente l’ensemble des phénomènes, ne suffit pourtant pas à expliquer les détails dont ce tableau d’ensemble se compose ; et tant que nous ne sommes pas capables de les expliquer, nous n’avons pas non plus une idée nette du tableau d’ensemble. Pour reconnaître ces détails, nous sommes obligés de les détacher de leur enchaînement naturel ou historique et de les étudier individuellement dans leurs qualités, leurs causes et leurs effets particuliers, etc. C’est au premier chef la tâche de la science de la nature et de la recherche historique, branches d’investigation qui, pour d’excellentes raisons, ne prenaient chez les Grecs de la période classique qu’une place subordonnée puisque les Grecs avaient auparavant à rassembler les matériaux. Il faut d’abord avoir réuni, jusqu’à un certain point, des données naturelles et historiques pour pouvoir passer au dépouillement critique, à la comparaison ou à la division en classes, ordres et genres. Les rudiments de la science exacte de la nature ne sont développés que par les Grecs de la période alexandrine, et plus tard, au moyen âge, par les Arabes ; encore une science effective de la nature ne se rencontre-t-elle que dans la deuxième moitié du XV° siècle, date depuis laquelle elle a progressé à une vitesse sans cesse croissante. La décomposition de la nature en ses parties singulières, la séparation des divers processus et objets naturels en classes déterminées, l’étude de la constitution interne des corps organiques dans la variété de leurs aspects anatomiques, telles étaient les conditions fondamentales des progrès gigantesques que les quatre derniers siècles nous ont apportés dans la connaissance de la nature. Mais cette méthode nous a également légué l’habitude d’appréhender les objets et les processus naturels dans leur isolement, en dehors de la grande connexion d’ensemble, par conséquent non dans leur mouvement, mais dans leur repos ; con-une des éléments non essentiellement variables, mais fixes ; non dans leur vie, mais dans leur mort. Et quand, grâce à Bacon et à Locke, cette manière de voir passa de la science de la nature à la philosophie, elle produisit l’étroitesse d’esprit spécifique des derniers siècles, le mode de pensée métaphysique.

Pour le métaphysicien, les choses et leurs reflets dans la pensée, les concepts, sont des objets d’étude isolés, à considérer l’un après l’autre et l’un sans l’autre, fixes, rigides, donnés une fois pour toutes. Il ne pense que par antithèses sans moyen terme : il dit oui, oui, non, non ; ce qui va au-delà ne vaut rien. Pour lui, ou bien une chose existe, ou bien elle n’existe pas ; une chose ne peut pas non plus être à la fois elle-même et une autre. Le positif et le négatif s’excluent absolument ; la cause et l’effet s’opposent de façon tout aussi rigide. Si ce mode de penser nous paraît au premier abord tout à fait plausible, c’est qu’il est celui de ce qu’on appelle le bon sens. Mais si respectable que soit ce compagnon tant qu’il reste cantonné dans le domaine prosaïque de ses quatre murs, le bon sens connaît des aventures tout à fait étonnantes dès qu’il se risque dans le vaste monde de la recherche, et la manière de voir métaphysique, si justifiée et si nécessaire soit-elle dans de vastes domaines dont l’étendue varie selon la nature de l’objet, se heurte toujours, tôt ou tard, à une barrière au-delà de laquelle elle devient étroite, bornée, abstraite, et se perd en contradictions insolubles : la raison en est que, devant les objets singuliers, elle oublie leur enchaînement ; devant leur être, leur devenir et leur périr ; devant leur repos, leur mouvement ; les arbres l’empêchent de voir la forêt. Pour les besoins de tous les jours, nous savons, par exemple, et nous pouvons dire avec certitude, si un animal existe ou non ; mais une étude plus précise nous fait trouver que ce problème est parfois des plus embrouillés, et les juristes le savent très bien, qui se sont évertués en vain à découvrir la limite rationnelle à partir de laquelle tuer un enfant dans le sein de sa mère est un meurtre ; et il est tout aussi impossible de constater le moment de la mort, car la physiologie démontre que la mort n’est pas un événement unique et instantané, mais un processus de très longue durée. Pareillement, tout être organique est, à chaque instant, le même et non le même ; à chaque instant, il assimile des matières étrangères et en élimine d’autres, à chaque instant des cellules de son corps dépérissent et d’autres se forment ; au bout d’un temps plus ou moins long, la substance de ce corps s’est totalement renouvelée, elle a été remplacée par d’autres atomes de matière, de sorte que tout être organisé est constamment le même et cependant un autre. A considérer les choses d’un peu près, nous trouvons encore que les deux pôles d’une contradiction, comme positif et négatif, sont tout aussi inséparables qu’opposés et qu’en dépit de toute leur valeur d’antithèse, ils se pénètrent mutuellement ; pareillement, que cause et effet sont des représentations qui ne valent comme telles qu’appliquées à un cas particulier, mais que, dès que nous considérons ce cas particulier dans sa connexion générale avec l’ensemble du monde, elles se fondent, elles se résolvent dans la vue de l’action réciproque universelle, où causes et effets permutent continuellement, où ce qui était effet maintenant ou ici, devient cause ailleurs ou ensuite, et vice versa.

Tous ces processus, toutes ces méthodes de pensée n’entrent pas dans le cadre de la pensée métaphysique. Pour la dialectique, par contre, qui appréhende les choses et leurs reflets conceptuels essentiellement dans leur connexion, leur enchaînement, leur mouvement, leur naissance et leur fin, les processus mentionnés plus haut sont autant de vérifications du comportement qui lui est propre. La nature est le banc d’essai de la dialectique et nous devons dire à l’honneur de la science moderne de la nature qu’elle a fourni pour ce banc d’essai une riche moisson de faits qui s’accroît tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se passent, en dernière analyse, dialectiquement et non métaphysiquement, que la nature ne se meut pas dans l’éternelle monotonie d’un cycle sans cesse répété, mais parcourt une histoire effective. Avant tout autre, il faut citer ici Darwin, qui a porté le coup le plus puissant à la conception métaphysique de la nature en démontrant que toute la nature organique actuelle, les plantes, les animaux et, par conséquent, l’homme aussi, est le produit d’un processus d’évolution qui s’est poursuivi pendant des millions d’années. Mais comme jusqu’ici on peut compter les savants qui ont appris à penser dialectiquement, le conflit entre les résultats découverts et le mode de pensée traditionnel explique l’énorme confusion qui règne actuellement dans la théorie des sciences de la nature et qui met au désespoir maîtres et élèves, auteurs et lecteurs.

Une représentation exacte de l’univers, de son évolution et de celle de l’humanité, ainsi que du reflet de cette évolution dans le cerveau des hommes, ne peut donc se faire que par voie dialectique, en tenant constamment compte des actions réciproques universelles du devenir et du finir, des changements progressifs et régressifs. Et c’est dans ce sens que s’est immédiatement affirmée la philosophie allemande moderne. Kant a commencé sa carrière en résolvant le système solaire stable de Newton et sa durée éternelle - une fois donné le fameux choc initial - en un processus historique : la naissance du soleil et de toutes les planètes à partir d’une masse nébuleuse en rotation. Et il en tirait déjà cette conclusion qu’étant donné qu’il était né, le système solaire devait nécessairement mourir un jour. Cette vue, un demi-siècle plus tard, a été confirmée mathématiquement par Laplace et, un siècle après, le spectroscope a démontré l’existence dans l’univers de semblables masses gazeuses incandescentes à différents degrés de condensation [3].

Cette philosophie allemande moderne a trouvé sa conclusion dans le système de Hegel, dans lequel, pour la première fois - et c’est son grand mérite - le monde entier de la nature, de l’histoire et de l’esprit était représenté comme un processus, c’est-à-dire comme étant engagé dans un mouvement, un changement, une transformation et une évolution constants, et où l’on tentait de démontrer l’enchaînement interne de ce mouvement et de cette évolution. De ce point de vue, l’histoire de l’humanité n’apparaissait plus comme un enchevêtrement chaotique de violences absurdes, toutes également condamnables devant le tribunal de la raison philosophique arrivée à maturité et qu’il est préférable d’oublier aussi rapidement que possible, mais comme le processus évolutif de l’humanité lui-même ; et la pensée avait maintenant pour tâche d’en suivre la lente marche progressive à travers tous ses détours et de démontrer en elle, à travers toutes les contingences apparentes, la présence de lois.

Que Hegel n’ait pas résolu ce problème, cela importe peu ici. Son mérite, qui fait époque, est de l’avoir posé. Ce problème est précisément de ceux qu’aucun individu à lui seul ne pourra jamais résoudre. Bien que Hegel fût - avec Saint-Simon - la tête la plus encyclopédique de son temps, il était tout de même limité, d’abord par l’étendue nécessairement restreinte de ses propres connaissances, ensuite par l’étendue et la profondeur également restreintes des connaissances et des vues de son époque. Mais il faut tenir compte encore d’une troisième circonstance. Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu’au lieu de considérer les idées de son esprit comme les reflets plus ou moins abstraits des choses et des processus réels, il considérait à l’inverse les objets et leur développement comme de simples copies réalisées de l’ “ Idée ” existant on ne sait où dès avant le monde. De ce fait, tout était mis sur la tête et l’enchaînement réel du monde entièrement inversé. Et bien que Hegel eût appréhendé mainte relation particulière avec tant de justesse et de génie, les raisons indiquées rendaient inévitable que le détail aussi tourne souvent au ravaudage, à l’artifice, à la construction, bref, à la perversion du vrai. Le système de Hegel comme tel a été un colossal avortement - bien que le dernier du genre. En effet, ne souffrait-il pas toujours d’une contradiction interne incurable ? D’une part, son postulat essentiel était la conception historique selon laquelle l’histoire de l’humanité est un processus évolutif qui, par nature, ne peut trouver sa conclusion intellectuelle dans la découverte d’une prétendue vérité absolue ; mais, d’autre part, il prétend être précisément la somme de cette vérité absolue. Un système de connaissance de la nature et de l’histoire embrassant tout et arrêté une fois pour toutes est en contradiction avec les lois fondamentales de la pensée dialectique ; ce qui toutefois n’exclut nullement, mais implique, au contraire, que la connaissance systématique de l’ensemble du monde extérieur puisse marcher à pas de géant de génération en génération.

Une fois démêlée la totale perversion caractéristique de l’idéalisme allemand du passé, il fallait forcément revenir au matérialisme, mais, - notons-le - non pas au matérialisme purement métaphysique, exclusivement mécanique du XVIII° siècle. En face de la condamnation pure et simple, naïvement révolutionnaire de toute l’histoire antérieure, le matérialisme moderne voit, dans l’histoire, le processus d’évolution de l’humanité, et sa tâche est de découvrir ses lois motrices. En face de la représentation de la nature qui régnait tant chez les Français du XVIII° siècle que chez Hegel, et qui en faisait un tout restant semblable à lui-même et se mouvant en cycles étroits, avec des corps célestes éternels, ainsi que l’enseigne Newton, et des espèces organiques immuables, ainsi que l’enseigne Linné, le matérialisme moderne synthétise, au contraire, les progrès modernes de la science de la nature, d’après lesquels la nature, elle aussi, a son histoire dans le temps ; les corps célestes, comme les espèces vivantes susceptibles d’y vivre dans des circonstances favorables, naissent et périssent, et les cycles de révolution, dans la mesure où on peut les admettre, prennent des dimensions infiniment plus grandioses. Dans les deux cas, il est essentiellement dialectique et n’a que faire d’une philosophie placée au-dessus des autres sciences. Dès lors que chaque science spéciale est invitée à se rendre un compte exact de la place qu’elle occupe dans l’enchaînement général des choses et de la connaissance des choses, toute science particulière de l’enchaînement général devient superflue. De toute l’ancienne philosophie, il ne reste plus alors à l’état indépendant, que la doctrine de la pensée et de ses lois, la logique formelle et la dialectique. Tout le reste se résout dans la science positive de la nature et de l’histoire.

Mais tandis que le revirement dans la conception de la nature ne pouvait s’accomplir que dans la mesure où la recherche fournissait la quantité correspondante de connaissances positives, des faits historiques s’étaient déjà imposés beaucoup plus tôt, qui amenèrent un tournant décisif dans la conception de l’histoire. En 1831 avait eu lieu à Lyon la première insurrection ouvrière ; de 1838 à 1842, le premier mouvement ouvrier national, celui des chartistes anglais, atteignait son point culminant. La lutte de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie passait au premier plan de l’histoire des pays les plus avancés d’Europe, proportionnellement au développement de la grande industrie d’une part, de la domination politique nouvellement conquise par la bourgeoisie d’autre part. Les enseignements de l’économie bourgeoise sur l’identité des intérêts du capital et du travail, sur l’harmonie universelle et la prospérité universelle résultant de la libre concurrence, étaient démentis de façon de plus en plus brutale par les faits. Il n’était plus possible de réfuter tous ces faits, pas plus que le socialisme français et anglais qui, malgré toutes ses imperfections, en était l’expression théorique. Mais l’ancienne conception idéaliste de l’histoire qui n’était pas encore refoulée, ne connaissait pas de luttes de classes reposant sur des intérêts matériels, ni même, en général, d’intérêts matériels ; la production et toutes les relations économiques n’y apparaissaient qu’à titre accessoire, comme éléments secondaires de l’ “ histoire de la civilisation ”.

Les faits nouveaux obligèrent à soumettre toute l’histoire du passé à un nouvel examen et il apparut que toute histoire passée était l’histoire de luttes de classes, que ces classes sociales en lutte l’une contre l’autre sont toujours des produits des rapports de production et d’échange, en un mot des rapports économiques de leur époque ; que, par conséquent, la structure économique de la société constitue chaque fois la base réelle qui permet, en dernière analyse, d’expliquer toute la superstructure des institutions juridiques et politiques, aussi bien que des idées religieuses, philosophiques et autres de chaque période historique. Ainsi l’idéalisme était chassé de son dernier refuge, la conception de l’histoire ; une conception matérialiste de l’histoire était donnée et la voie était trouvée pour expliquer la conscience des hommes en partant de leur être, au lieu d’expliquer leur être en partant de leur conscience, comme on l’avait fait jusqu’alors.

En conséquence, le socialisme n’apparaissait plus maintenant comme une découverte fortuite de tel ou tel esprit de génie, mais comme le produit nécessaire de la lutte de deux classes produites par l’histoire, le prolétariat et la bourgeoisie. Sa tâche ne consistait plus à fabriquer un système social aussi parfait que possible, mais à étudier le développement historique de l’économie qui avait engendré d’une façon nécessaire ces classes et leur antagonisme, et à découvrir dans la situation économique ainsi créée les moyens de résoudre le conflit.

Mais le socialisme antérieur était tout aussi incompatible avec cette conception matérialiste de l’histoire que la conception de la nature du matérialisme français l’était avec la dialectique et la science moderne de la nature. Certes, le socialisme antérieur critiquait le mode de production capitaliste existant et ses conséquences, mais il ne pouvait pas l’expliquer, ni par conséquent en venir à bout ; il ne pouvait que le rejeter purement et simplement comme mauvais. Plus il s’emportait avec violence contre l’exploitation de la classe ouvrière qui en est inséparable, moins il était en mesure d’indiquer avec netteté en quoi consiste cette exploitation et quelle en est la source. Le problème était, d’une part, de représenter ce mode de production capitaliste dans sa connexion historique et sa nécessité pour une période déterminée de l’histoire, avec par conséquent la nécessité de sa chute, d’autre part de mettre à nu aussi son caractère interne encore caché, la critique s’étant jusque-là jetée plutôt sur ses conséquences mauvaises que sur sa marche même. C’est ce que fit la découverte de la plus-value. Il fut prouvé que l’appropriation de travail non payé est la forme fondamentale du mode de production capitaliste et de l’exploitation de l’ouvrier qui en résulte ; que même lorsque le capitaliste achète la force de travail de son ouvrier à la pleine valeur qu’elle a sur le marché en tant que marchandise, il en tire pourtant plus de valeur qu’il n’en a payé pour elle ; et que cette plus-value constitue, en dernière analyse, la somme de valeur d’où provient la masse de capital sans cesse croissante accumulée entre les mains des classes possédantes. La marche de la production capitaliste, aussi bien que de la production de capital, se trouvait expliquée.

Ces deux grandes découvertes : la conception matérialiste de l’histoire et la révélation du mystère de la production capitaliste au moyen de la plus-value, nous les devons à Marx. C’est grâce à elles que le socialisme est devenu une science, qu’il s’agit maintenant d’élaborer dans tous ses détails.

Voilà à peu près où en étaient les choses dans les domaines du socialisme théorique et de la défunte philosophie, quand M. Eugen Dühring, non sans fracas, bondit sur la scène et annonça le bouleversement total de la philosophie, de l’économie politique et du socialisme accompli par ses soins.

Voyons ce que M. Dühring nous promet... et ce qu’il tient.

Notes

[1] Voici le passage sur la Révolution française : “D’un seul coup, c’était l’idée, le concept du droit qui prévalait, et contre cela le vieil échafaudage de l’injustice ne pouvait résister. C’est sur l’idée de droit qu’on a donc érigé maintenant une Constitution et c’est sur cette base que tout devait désormais reposer. Depuis que le soleil brille au firmament et que les planètes gravitent autour de lui, on n’avait pas vu encore l’homme se dresser sur la tête, c’est-à-dire sur l’idée, et construire la réalité selon l’idée. Anaxagore avait dit le premier que le “vous”, la raison, gouverne le monde : mais voilà que l’homme en est venu à reconnaître que l’idée doit gouverner la réalité spirituelle. Ce fut ainsi un magnifique lever de soleil. Tous les êtres pensants se sont associés à la célébration de cette époque. Une émotion sublime a régné en ce temps, un enthousiasme de l’esprit a fait frissonner le monde entier, comme si l’on assistait pour la première fois à la réconciliation du divin avec le monde.” (HEGEL : Philosophie de l’histoire, 1840, p. 535.). - Ne serait-il pas grand temps de mobiliser la loi anti-socialiste contre le danger public que représentent les doctrines révolutionnaires de feu le professeur Hegel ? (Note d’Engels pour la publication de Socialisme utopique et socialisme scientifique.)

[2] Il s’agit de L’Utopie de Thomas Morus, parue en 1516, et de la Cité du Soleil de Campanella, parue en 1623.

[3] L’ouvrage de Laplace : Exposition du système du monde parut en 1795-1796. L’existence d’une substance gazeuse incandescente dans l’univers fut prouvée en 1864 par l’astronome anglais William Higgings en utilisant les procédés de l’analyse spectrale découverte en 1859 par Kirchhoff et Bunsen. Cf. Antonio SECCHI : Die Sonne..., Brunswick. 1872, pp. 787, 789-790.

2-

Nous avons vu comment les philosophes français du XVIII° siècle, eux qui préparaient la Révolution, en appelaient à la raison comme juge unique de tout ce qui existait. On devait instituer un État rationnel, une société rationnelle ; tout ce qui contredisait la raison éternelle devait être éliminé sans pitié. Nous avons vu également que cette raison éternelle n’était en réalité rien d’autre que l’entendement idéalisé du citoyen de la classe moyenne, dont son évolution faisait justement alors un bourgeois. Or, lorsque la Révolution française eut réalisé cette société de raison et cet État de raison, les nouvelles institutions, si rationnelles qu’elles fussent par rapport aux conditions antérieures, n’apparurent pas du tout comme absolument raisonnables. L’État de raison avait fait complète faillite, le Contrat social de Rousseau avait trouvé sa réalisation dans l’ère de la Terreur ; et pour y échapper, la bourgeoisie, qui avait perdu la foi dans sa propre capacité politique, s’était réfugiée d’abord dans la corruption du Directoire et, finalement, sous la protection du despotisme napoléonien ; la paix éternelle qui avait été promise s’était convertie en une guerre de conquêtes sans fin. La société de raison n’avait pas connu un sort meilleur. L’opposition des riches et des pauvres, au lieu de se résoudre dans le bien-être général, avait été aggravée par l’élimination des privilèges corporatifs et autres qui la palliaient, et par celle des établissements de bienfaisance de l’Église qui l’adoucissaient ; l’ “ affranchissement de la propriété ” de ses entraves féodales, une fois inscrit dans les faits, se manifestait, pour le petit bourgeois et le petit paysan, comme la liberté de vendre la petite propriété écrasée par la concurrence trop puissante du grand capital et de la grande propriété foncière, et de la vendre précisément à ces puissants seigneurs ; cet affranchissement se transformait ainsi pour le petit bourgeois et le petit paysan en affranchissement de toute propriété ; l’essor de l’industrie sur une base capitaliste érigea la pauvreté et la misère des masses ouvrières en condition de vie de la société. Le paiement au comptant devint de plus en plus, selon l’expression de Carlyle, le seul lien de la société. Le nombre des crimes augmenta d’année en année. Si les vices féodaux qui, autrefois, s’étalaient sans pudeur au grand jour avaient été, sinon supprimés, du moins provisoirement repoussés au second plan, les vices bourgeois, nourris jusque-là dans le secret, n’en fleurirent qu’avec plus d’exubérance. Le commerce évolua de plus en plus en escroquerie. La “fraternité” de la devise révolutionnaire se réalisa dans les chicanes et les jalousies de la concurrence. L’oppression violente fit place à la corruption ; l’épée comme premier levier de puissance sociale fit place à l’argent. Le droit de cuissage passa des seigneurs féodaux aux fabricants bourgeois. La prostitution se répandit à un degré inconnu jusqu’alors. Le mariage lui-même, qui restait comme devant une forme légalement reconnue, une couverture officielle de la prostitution, se compléta par un adultère abondant. Bref, comparées aux pompeuses promesses des philosophes des lumières, les institutions sociales et politiques établies par la “victoire de la raison ” se révélèrent des caricatures amèrement décevantes. Il ne manquait plus que des hommes pour constater cette déception, et ces hommes vinrent avec le tournant du siècle. En 1802 parurent les Lettres de Genève de Saint-Simon ; en 1808 la première oeuvre de Fourier, bien que la base de sa théorie datât déjà de 1799 ; le 1er janvier 1800, Robert Owen prit la direction de New-Lanark.

Mais en ce temps, le mode de production capitaliste et, avec lui, la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat étaient encore très peu développés. La grande industrie, qui venait de naître en Angleterre, était encore inconnue en France. Or, seule la grande industrie développe, d’une part, les conflits qui font d’un bouleversement du mode de production une nécessité inéluctable, - conflits non seulement entre les classes qu’elle engendre, mais encore entre les forces productives et les formes d’échange qu’elle crée ; - et, d’autre part, elle seule développe, dans ces gigantesques forces productives elles-mêmes, les moyens de résoudre aussi ces conflits. Si donc, vers 1800, les conflits issus du nouvel ordre social n’étaient encore qu’en devenir, à plus forte raison les moyens de les résoudre. Si les masses non possédantes de Paris avaient pu, pendant l’ère de la Terreur, conquérir un moment la domination et ainsi conduire à la victoire la Révolution bourgeoise contre la bourgeoisie elle-même, elles n’avaient fait par là que démontrer combien cette domination était impossible dans les conditions d’alors. Le prolétariat, qui commençait seulement à se détacher de ces masses non possédantes comme souche d’une nouvelle classe, tout à fait incapable encore d’une action politique indépendante, se présentait comme un ordre opprimé, souffrant, qui, dans son incapacité à s’aider lui-même, pouvait tout au plus recevoir une aide de l’extérieur, d’en haut.

Cette situation historique domina aussi les fondateurs du socialisme. A l’immaturité de la production capitaliste, à l’immaturité de la situation des classes, répondit l’immaturité des théories. La solution des problèmes sociaux, qui restait encore cachée dans les rapports économiques embryonnaires, devait jaillir du cerveau. La société ne présentait que des anomalies ; leur élimination était la mission de la raison pensante. Il s’agissait à cette fin d’inventer un nouveau système plus parfait de régime social et de l’octroyer de l’extérieur à la société, par la propagande et, si possible, par l’exemple d’expériences modèles. Ces nouveaux systèmes sociaux étaient d’avance condamnés à l’utopie. Plus ils étaient élaborés dans le détail, plus ils devaient se perdre dans la fantaisie pure.

Cela une fois établi, ne nous arrêtons pas un instant de plus à cet aspect qui appartient maintenant tout entier au passé. Que des regrattiers livresques à la Dühring épluchent solennellement ces fantaisies qui ne sont plus aujourd’hui que divertissantes ; laissons-les faire valoir la supériorité de leur esprit posé en face de telles “folies”. Nous préférons nous réjouir des germes d’idées de génie et des idées de génie qui percent partout sous l’enveloppe fantastique et auxquels ces philistins sont aveugles.

Saint-Simon était fils de la Révolution française ; il n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle éclata. La Révolution était la victoire du tiers-état, c’est-à-dire de la grande masse de la nation qui était active dans la production et le commerce, sur les ordres privilégiés, oisifs jusqu’alors : la noblesse et le clergé. Mais la victoire du tiers-état s’était bientôt révélée comme la victoire exclusive d’une petite partie de cet ordre, comme la conquête du pouvoir politique par la couche socialement privilégiée de ce même ordre : la bourgeoisie possédante. Et, à vrai dire, cette bourgeoisie s’était encore développée rapidement pendant la Révolution en spéculant sur la propriété foncière de la noblesse et de l’Église confisquée, puis vendue, ainsi qu’en fraudant la nation par les fournitures aux armées. Ce fut précisément la domination de ces escrocs qui, sous le Directoire, amena la France et la Révolution au bord de la ruine et donna ainsi à Napoléon le prétexte de son coup d’État. De la sorte, dans l’esprit de Saint-Simon, l’opposition du tiers-état et des ordres privilégiés prit la forme de l’opposition entre “ travailleurs ” et “ oisifs ”. Les oisifs, ce n’étaient pas seulement les anciens privilégiés, mais aussi tous ceux qui vivaient de rentes, sans prendre part à la production et au commerce. Et les “ouvriers”, ce n’étaient pas seulement les salariés, mais aussi les fabricants, les négociants, les banquiers. Il était patent que les oisifs avaient perdu la capacité de direction intellectuelle et de domination politique, et c’était définitivement confirmé par la Révolution. Que les non-possédants n’eussent pas cette capacité, ce point semblait à Saint-Simon démontré par les expériences de la Terreur. Dès lors, qui devait diriger et dominer ? D’après Saint-Simon, la science et l’industrie, qu’unirait entre elles un nouveau lien religieux, destiné à restaurer l’unité des conceptions religieuses rompue depuis la Réforme, un “ nouveau christianisme ” nécessairement mystique et strictement hiérarchisé. Mais la science, c’était les hommes d’études, et l’industrie, c’était en première ligne les bourgeois actifs, fabricants, négociants, banquiers. Ces bourgeois devaient, certes, se transformer en une espèce de fonctionnaires publics, d’hommes de confiance de la société, mais garder cependant vis-à-vis des ouvriers une position de commandement, pourvue aussi de privilèges économiques. Les banquiers surtout devaient être appelés à régler, par la réglementation du crédit, l’ensemble de la production sociale. Cette conception correspondait tout à fait à une période où, en France, la grande industrie, et avec elle l’opposition entre bourgeoisie et prolétariat, étaient seulement en train de naître. Mais il est un point sur lequel Saint-Simon insiste tout particulièrement : partout et toujours ce qui lui importe en premier lieu, c’est le sort de “ la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ”.

Déjà dans ses Lettres de Genève, Saint-Simon pose le principe que “ tous les hommes travailleront ” [2]. Dans le même ouvrage, il sait déjà que la Terreur a été la domination des masses non possédantes.

“ Regardez, leur crie-t-il, ce qui est arrivé en France pendant le temps que vos camarades y ont dominé ; ils y ont fait naître la famine [3] ”.

Or, concevoir la Révolution française comme une lutte de classe entre la noblesse, la bourgeoisie et les non-possédants était, en 1802, une découverte des plus géniales. En 1816, il proclame la politique science de la production et il prédit la résorption entière de la politique dans l’économie [4]. Si l’idée que la situation économique est la base des institutions politiques n’apparaît ici qu’en germe, le passage du gouvernement politique des hommes à une administration des choses et à une direction des opérations de production, donc l’abolition de l’État, dont on a fait dernièrement tant de bruit, se trouve déjà clairement énoncée ici. C’est avec la même supériorité sur ses contemporains qu’il proclame, en 1814, immédiatement après l’entrée des Alliés à Paris, et encore en 1815, pendant la guerre des Cent-Jours, l’alliance de la France avec l’Angleterre et, en deuxième ligne, celle de ces deux pays avec l’Allemagne comme la seule garantie du développement prospère et de la paix pour l’Europe [5]. Prêcher aux Français de 1815 l’alliance avec les vainqueurs de Waterloo exigeait certes un peu plus de courage que de déclarer une guerre de cancans aux professeurs allemands.

Si nous trouvons chez Saint-Simon une largeur de vues géniale qui fait que presque toutes les idées non strictement économiques des socialistes postérieurs sont contenues en germe chez lui, nous trouvons chez Fourier une critique des conditions sociales existantes qui, pour être faite avec une verve toute française, n’en est pas moins pénétrante. Fourier prend au mot la bourgeoisie, ses prophètes enthousiastes d’avant la Révolution et ses flagorneurs intéressés d’après. Il dévoile sans pitié la misère matérielle et morale du monde bourgeois et il la confronte avec les promesses flatteuses des philosophes des lumières, sur la société où devait régner la raison seule, sur la civilisation apportant le bonheur universel, sur la perfectibilité illimitée de l’homme, aussi bien qu’avec les expressions couleur de rose des idéologues bourgeois, ses contemporains ; il démontre comment, partout, la réalité la plus lamentable correspond à la phraséologie la plus grandiloquente et il déverse son ironie mordante sur ce fiasco irrémédiable de la phrase. Fourier n’est pas seulement un critique ; sa nature éternellement enjouée fait de lui un satirique, et un des plus grands satiriques de tous les temps. Il peint avec autant de maestria que d’agrément la folle spéculation qui fleurit au déclin de la Révolution ainsi que l’esprit boutiquier universellement répandu dans le commerce français de ce temps. Plus magistrale encore est la critique qu’il fait du tour donné par la bourgeoisie aux relations sexuelles et de la position de la femme dans la société bourgeoise. Il est le premier à énoncer que, dans une société donnée, le degré d’émancipation de la femme est la mesure naturelle de l’émancipation générale [6]. Mais là où il apparaît le plus grand, c’est dans sa conception de l’histoire de la société. Il divise toute son évolution passée en quatre phases : sauvagerie, barbarie, patriarcat, civilisation, laquelle coïncide avec ce qu’on appelle maintenant la société bourgeoise, et il démontre

“ que l’ordre civilisé donne à chacun des vices auxquels la barbarie se livre avec simplicité, une forme complexe, ambiguë et hypocrite ” ;

que la civilisation se meut dans un “cercle vicieux”, dans des contradictions qu’elle reproduit sans cesse, sans pouvoir les surmonter, de sorte qu’elle atteint toujours le contraire de ce qu’elle veut obtenir ou prétend vouloir obtenir ; de sorte que, par exemple, “ la pauvreté naît en civilisation de l’abondance même [7] ”. Fourier, comme on le voit, manie la dialectique avec la même maîtrise que son contemporain Hegel [8]. Avec une égale dialectique, il fait ressortir que, contrairement au bavardage sur la perfectibilité indéfinie de l’homme, toute phase historique a sa branche ascendante, mais aussi sa branche descendante [9], et il applique aussi cette conception à l’avenir de l’humanité dans son ensemble. De même que Kant a introduit la fin à venir de la terre dans la science de la nature, Fourier introduit dans l’étude de l’histoire la fin à venir de l’humanité.

Tandis qu’en France l’ouragan de la Révolution balayait le pays, un bouleversement plus silencieux, mais non moins puissant, s’accomplissait en Angleterre. La vapeur et le machinisme nouveau transformèrent la manufacture en grande indutrie moderne et révolutionnèrent ainsi tout le fondement de la société bourgeoise. La marche somnolente de la période manufacturière se transforma en une période d’ardeur irrésistible de la production. A une vitesse constamment accrue s’opéra la division de la société en grands capitalistes et en prolétaires non possédants, entre lesquels, au lieu de la classe moyenne stable d’autrefois, une masse mouvante d’artisans et de petits commerçants avaient maintenant une existence mal assurée, en formant la partie la plus fluctuante de la population. Le nouveau mode de production n’était encore qu’au début de sa branche ascendante ; il était encore le mode de production normal, le seul possible dans ces circonstances. Mais déjà il engendrait des anomalies sociales criantes : agglomération d’une population déracinée dans les pires taudis des grandes villes, - dissolution de tous les liens traditionnels de filiation, de subordination patriarcale dans la famille, - surtravail, surtout pour les femmes et les enfants, à une échelle épouvantable, - démoralisation massive de la classe travailleuse jetée brusquement dans des conditions tout à fait nouvelles, passant de la campagne à la ville, de l’agriculture à l’industrie, de conditions stables dans des conditions précaires qui changeaient chaque jour. C’est alors qu’apparut en réformateur un fabricant de 29 ans, homme d’une simplicité de caractère enfantine qui allait jusqu’au sublime et, en même temps, conducteur-né pour les hommes comme il n’y en a pas beaucoup. Robert Owen s’était assimilé la doctrine des philosophes matérialistes de l’ère des lumières, selon laquelle le caractère de l’homme est le produit, d’une part, de son organisation native et, d’autre part, des circonstances qui entourent l’homme durant sa vie, mais surtout pendant la période où il se forme. Dans la révolution industrielle, la plupart des hommes de son groupe social ne voyaient que confusion et chaos, où il faisait bon pêcher en eau trouble et s’enrichir rapidement. Il y vit l’occasion d’appliquer sa thèse favorite et de mettre par là de l’ordre dans le chaos. Il s’y était déjà essayé avec succès à Manchester, comme dirigeant des 500 ouvriers d’une fabrique ; de 1800 à 1829, il régit comme associé gérant la grande filature de coton de New-Lanark en Écosse et il le fit dans le même esprit, mais avec une plus grande liberté d’action et un succès qui lui valut une réputation européenne. Une population qui monta peu à peu jusqu’à 2.500 âmes et se composait à l’origine des éléments les plus mêlés, pour la plupart fortement démoralisés, fut transformée par lui en une parfaite colonie modèle où ivrognerie, police, justice pénale, procès, assistance publique et besoin de charité étaient choses inconnues. Et cela tout simplement en plaçant les gens dans des circonstances plus dignes de l’homme, et surtout en faisant donner une éducation soignée à la génération grandissante. Il fut l’inventeur des écoles maternelles et le premier à les introduire. Dès l’âge de deux ans, les enfants allaient à l’école, où ils s’amusaient tellement qu’on avait peine à les ramener à la maison. Tandis que ses concurrents travaillaient de treize à quatorze heures par jour, on ne travaillait à New-Lanark que dix heures et demie. Lorsqu’une crise du coton arrêta le travail pendant quatre mois, les ouvriers chômeurs continuèrent à toucher leur salaire entier. Ce qui n’empêcha pas l’établissement d’augmenter en valeur de plus du double et de donner jusqu’au bout de gros bénéfices aux propriétaires.

Mais tout cela ne satisfaisait pas Owen. L’existence qu’il avait faite à ses ouvriers était, à ses yeux, loin encore d’être digne de l’homme ; “ les gens étaient mes esclaves ” : les circonstances relativement favorables dans lesquelles il les avait placés, étaient encore bien loin de permettre un développement complet et rationnel du caractère et de l’intelligence, et encore moins une libre activité vitale.

“ Et, pourtant, la partie laborieuse de ces 2500 hommes produisait autant de richesse réelle pour la société qu’à peine un demi-siècle auparavant une population de 600 000 âmes pouvait en produire. Je me demandais : qu’advient-il de la différence entre la richesse consommée par 2.500 personnes et celle qu’il aurait fallu pour la consommation des 600 000 ? ”

La réponse était claire. La richesse avait été employée à assurer aux propriétaires de l’établissement 5 % d’intérêt sur leur mise de fonds et en outre, un bénéfice de plus de 300.000 livres sterling (6 millions de marks). Et ce qui était vrai pour New-Lanark l’était à plus forte raison pour toutes les fabriques d’Angleterre.

“ Sans cette nouvelle richesse créée par les machines, on n’aurait pas pu mener à bonne fin les guerres pour renverser Napoléon et maintenir les principes aristocratiques de la société. Et pourtant, cette puissance nouvelle était la création de la classe ouvrière [10] ”.

C’est donc à elle qu’en revenaient les fruits. Les forces de production nouvelles et puissantes, qui n’avaient servi jusque-là qu’à l’enrichissement de quelques-uns et à l’asservissement des masses, offraient pour Owen la base d’une réorganisation sociale et étaient destinées à ne travailler que pour le bien-être commun, comme propriété commune de tous.

C’est de cette pure réflexion de l’homme d’affaires, comme fruit pour ainsi dire du calcul commercial, que naquit le communisme owénien. Il conserve toujours ce même caractère tourné vers la pratique. C’est ainsi qu’en 1823, Owen, proposant de remédier à la misère de l’Irlande par des colonies communistes, joignit à son projet un devis complet des frais d’établissement, des dépenses annuelle set des gains prévisibles [11]. Ainsi encore, dans son plan définitif d’avenir, l’élaboration technique des, détails est faite avec une telle compétence que, une fois admise la méthode de réforme sociale d’Owen, il y a peu de chose à dire contre le détail de l’organisation, même du point de vue technique.

Le passage au communisme fut le tournant de la vie d’Owen. Tant qu’il s’était contenté du rôle de philanthrope, il n’avait récolté que richesse, approbation, honneur et renommée. Il était l’homme le plus populaire d’Europe ; non seulement ses collègues, mais aussi des hommes d’État et des princes l’écoutaient et l’approuvaient. Mais lorsqu’il se présenta avec ses théories communistes, tout changea. Il y avait trois grands obstacles qui semblaient lui barrer surtout la route de la réforme sociale : la propriété privée, la religion et la forme actuelle du mariage. Il savait ce qui l’attendait s’il les attaquait : universelle mise au ban de la société officielle, perte de toute sa situation sociale. Mais il ne se laissa pas détourner de les attaquer sans ménagement, et il arriva ce qu’il avait prévu. Banni de la société officielle, enseveli sous la conspiration du silence de la presse, ruiné par ses expériences communistes manquées en Amérique, expériences dans lesquelles il avait sacrifié toute sa fortune, il se tourna directement vers la classe ouvrière et continua trente ans encore d’agir dans son sein. Tous les mouvements sociaux, tous les progrès réels qui furent menés à bien en Angleterre dans l’intérêt des travailleurs se rattachent au nom d’Owen. C’est ainsi qu’après cinq ans d’efforts, il fit passer en 1819 la première loi limitant le travail des femmes et des enfants dans les fabriques [12]. C’est ainsi qu’il présida le premier congrès au cours duquel les trade-unions de toute l’Angleterre s’assemblèrent en une seule grande association syndicale. C’est ainsi qu’il introduisit, comme mesure de transition menant à une organisation entièrement communiste de la société, d’une part, les sociétés coopératives (coopératives de consommation et de production) [13] qui, depuis, ont au moins fourni la preuve pratique que le marchand ainsi que le fabricant sont des personnages dont on peut très bien se passer ; d’autre part, les bazars du travail, établissements pour l’échange de produits du travail au moyen d’une monnaie-papier du travail, dont l’unité était constituée par l’heure de travail ; ces établissements, nécessairement voués à l’échec, étaient une anticipation complète de la banque d’échange que Proudhon devait instituer bien plus tard, et ne s’en distinguaient que par le fait qu’ils ne représentaient pas la panacée des maux sociaux, mais seulement un premier pas vers une transformation bien plus radicale de la société.

Tels sont les hommes que le souverain M. Dühring regarde du haut de sa “ vérité définitive en dernière analyse ”, avec le mépris dont nous avons déjà donné quelques exemples dans l’Introduction. Et ce mépris, dans un sens, n’est pas sans avoir sa raison suffisante : en effet, il repose essentiellement sur une ignorance vraiment effrayante des œuvres des trois utopistes. C’est ainsi qu’on nous dit de Saint-Simon que

“ pour l’essentiel, son idée de base a été juste et que, à l’exception de quelques étroitesses, elle fournit aujourd’hui encore l’impulsion directrice pour créer des formations réelles ”.

Mais bien que M. Dühring semble avoir effectivement eu en main quelques-unes des oeuvres de Saint-Simon, nous cherchons, tout au long des 27 pages où il en parle, l’ “ idée de base ” de Saint-Simon aussi vainement que nous avons précédemment cherché ce que le Tableau économique de Quesnay “ doit signifier chez Quesnay même”, quittes, en fin de compte, à nous payer de cette phrase

“ que l’imagination et la passion philanthropique... avec la surexcitation correspondante de la faculté de rêver, ont dominé toute la pensée de Saint-Simon ! ”

De Fourier, M. Dühring ne connaît et ne considère que les fantaisies d’avenir dont la description descend jusqu’à un détail romanesque, ce qui est certes “ bien plus important” pour constater l’infinie supériorité de M. Dühring sur Fourier que de rechercher comment celui-ci “essaie à l’occasion de critiquer les conditions réelles ”. A l’occasion ! Presque à chaque page des oeuvres de Fourier, en effet, jaillissent les étincelles de la satire et de la critique des misères de la civilisation tant vantée. Autant dire que M. Dühring ne proclame M. Dühring pour le plus grand penseur de tous les temps qu’ “ à l’occasion ”. Quant aux douze pages consacrées à Robert Owen, M. Dühring n’a pour les rédiger absolument aucune autre source que la misérable biographie du philistin Sargant [14], qui ne connaissait pas non plus les écrits les plus importants d’Owen, - les écrits sur le mariage et l’organisation communiste. C’est pourquoi M. Dühring peut avoir l’audacieuse prétention d’affirmer qu’il ne faut pas, chez Owen, “ supposer un communisme résolu ”. Certes, si M. Dühring avait eu simplement en main le Book of the New Moral World (Livre du monde moral nouveau) d’Owen, il y aurait trouvé énoncés, non seulement le communisme entre tous le plus résolu, avec devoir égal de travail et droit égal au produit, - selon l’âge, comme Owen l’ajoute toujours, - mais l’élaboration complète de l’architecture destinée à la communauté communiste de l’avenir, avec plan, élévation et vue cavalière. Mais si on limite “l’étude immédiate des propres oeuvres des représentants de la pensée socialiste” à la connaissance du titre et, tout au plus, de l’épigraphe d’un petit nombre de ces oeuvres, comme le fait ici M. Dühring, il ne reste évidemment qu’à émettre ce genre d’affirmations niaises et de pure invention. Non seulement Owen a prêché le “ communisme résolu ”, mais il l’a aussi pratiqué pendant cinq ans (fin des années 30 et début des années 40) dans la colonie de Harmony Hall dans le Hampshire, dont le communisme ne laissait rien à désirer en fait de “ résolution ”. J’ai moi-même connu plusieurs anciens membres de cette expérience communiste modèle. Mais de tout cela, comme en général de l’activité de Owen entre 1836 et 1850, Sargant ne sait absolument rien, et c’est pourquoi la “manière plus profonde d’écrire l’histoire” dont se vante M. Dühring, reste dans une noire ignorance. M. Dühring appelle Owen “ un vrai monstre, à tous égards, d’indiscrétion philanthropique ”. Mais lorsque le même M. Dühring nous instruit du contenu de livres dont il connaît à peine le titre et l’épigraphe, nous n’avons, ma foi, pas le droit de dire qu’il est “ à tous égards, un vrai monstre d’ignorante indis crétion ”, car dans notre bouche, ce serait là une “ injure ”.

Si les utopistes, nous l’avons vu, étaient des utopistes, c’est qu’à une époque où la production capitaliste était encore si peu développée, ils ne pouvaient être rien d’autre. S’ils étaient obligés de tirer de leur tête les éléments d’une nouvelle société, c’est que ces éléments n’apparaissaient pas encore généralement visibles dans la vieille société elle-même ; s’ils en étaient réduits à en appeler à la raison pour jeter les fondements de leur nouvel édifice, c’est qu’ils ne pouvaient pas encore en appeler à l’histoire contemporaine. Mais que, maintenant, près de quatre-vingts ans après eux, M. Dühring entre en scène avec la prétention d’exposer un système de nouveau régime social “ qui fasse autorité”, non pas en partant des matériaux existants qui se sont formés dans l’histoire et en donnant ce système comme leur résultat nécessaire, mais en le construisant dans sa tête souveraine, dans sa raison grosse de vérités définitives, il n’est, dès lors, lui qui flaire partout des épigones, ni plus ni moins que l’épigone des utopistes, le dernier utopiste. Il appelle les grands utopistes “alchimistes sociaux”. Possible. L’alchimie a été nécessaire en son temps. Mais depuis ce temps, la grande industrie a porté les contradictions qui sommeillaient dans le mode de production capitaliste à l’état d’antagonismes si criants que l’on peut pour ainsi dire toucher du doigt l’effondrement proche de ce mode de production ; que les nouvelles forces productives elles-mêmes ne peuvent être maintenues et développées que par l’introduction d’un nouveau mode de production correspondant à leur degré d’évolution actuelle, que la lutte des deux classes qui ont été engendrées par le mode de production régnant jusqu’ici et qui se reproduisent dans une contradiction toujours plus vive, s’est emparée de tous les pays civilisés, qu’elle devient de jour en jour plus violente, et que l’on a déjà acquis l’intelligence de cet enchaînement historique, des conditions de la transformation sociale qu’il rend nécessaire, enfin des traits fondamentaux de cette transformation tels qu’il les conditionne également. Et si maintenant M. Dühring, au lieu de se servir des matériaux économiques existants, fabrique une nouvelle utopie sociale dans son auguste cerveau, que fait-il d’autre que de l’ “ alchimie sociale ” pure et simple ? Ou plutôt, ne se comporte-t-il pas comme quelqu’un qui, après la découverte et la constatation des lois de la chimie moderne, voudrait rétablir l’ancienne alchimie et faire servir les poids atomiques, les formules moléculaires, la valence des atomes, la cristallographie et l’analyse spectrale à la seule découverte de ... la pierre philosophale ?

Notes

[1] Voir “ Philosophie ”, chapitre 1er.

[2] SAINT-SIMON : Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains, p. 55, Paris, 1868.

[3] Ibid., p. 41-42.

[4] Allusion à une lettre de SAINT-SIMON : Correspondance politique et philosophique. Lettres de H. Saint-Simon à un Américain, contenue dans le recueil : L’Industrie, ou discussions politiques morales et philosophiques dans l’intérêt de tous les hommes livrés à des travaux utiles et indépendants, tome 2, Paris, 1817, pp. 83-87.

[5] Engels se réfère ici à deux travaux écrits en commun par Saint-Simon et son élève Augustin Thierry : De la réorganisation de la société européenne ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples d’Europe en un seul corps politique, en conservant à chacun son indépendance nationale, Paris, 1814, et Opinion sur les mesures à prendre contre la coalition de 1815, Paris, 1815. On trouvera dans Nicolas Gustave HUBBARD : Saint-Simon, sa vie et ses travaux, Paris, 1857, un extrait du premier travail, pp. 149-154 et l’analyse des deux, pp. 68-76.

[6] Dans La théorie des quatre mouvements. Cf. Charles FOURIER : Oeuvres complètes, tome 1, Paris, 1841, pp. 195-196.

[7] Charles FOURIER : Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, p. 35, 1870, Paris.

[8] Cf. Charles FOURIER : Oeuvres complètes, tome 2, pp. 78-79 et tome 5, pp. 213-214.

[9] Charles FOURIER : op. cit., tome I, p. 50 sqq.

[10] Robert OWEN : The Revolution in the mind and practice of the human race... pp. 21-22, London, 1849.

[11] Robert OWEN : Report of the proceedings at the several public meetings, held in Dublin... On the 18th March ; 12th April ; 12th April and 3rd May. Dublin, 1823, p. 110 sqq.

[12] En 1812, Owen proposa dans un meeting à Glasgow une série de mesures pour améliorer la situation de tous les enfants et adultes travaillant dans les filatures de coton. Le projet de loi déposé à l’initiative d’Owen, en juin 1815, ne fut adopté par le Parlement, avec de nombreuses aggravations, qu’en 1819.

[13] En octobre 1833 eut lieu sous la présidence d’Owen, un congrès des sociétés coopératives et des syndicats (Trade-Unions), d’où sortit la Grand national consolidated Trades’ Union, dont le programme et les statuts furent adoptés en février 1834. Elle ne devait durer que six mois.

[14] William Lucas SARGANT : Robert Owen and his social philosophy, Londres, 1860.

3-

La conception matérialiste de l’histoire part de la thèse que la production, et après la production, l’échange de ses produits, constitue le fondement de tout régime social, que dans toute société qui apparaît dans l’histoire, la répartition des produits, et, avec elle, l’articulation sociale en classes ou en ordres se règle sur ce qui est produit et sur la façon dont cela est produit ainsi que sur la façon dont on échange les choses produites. En conséquence, ce n’est pas dans la tête des hommes, dans leur compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelles, mais dans les modifications du mode de production et d’échange qu’il faut chercher les causes dernières de toutes les modifications sociales et de tous les bouleversements politiques ; il faut les chercher non dans la philosophie, mais dans l’économie de l’époque intéressée. Si l’on s’éveille à la compréhension que les institutions sociales existantes sont déraisonnables et injustes, que la raison est devenue sottise et le bienfait fléau, ce n’est là qu’un indice qu’il s’est opéré en secret dans les méthodes de production et les formes d’échange des transformations avec lesquelles ne cadre plus le régime social adapté à des conditions économiques plus anciennes. Cela signifie, en même temps, que les moyens d’éliminer les anomalies découvertes existent forcément, eux aussi, - à l’état plus ou moins développé, - dans les rapports de production modifiés. Il faut donc non pas inventer ces moyens dans son cerveau, mais les découvrir à l’aide de son cerveau dans les faits matériels de production qui sont là.

Quelle est en conséquence la position du socialisme moderne ?

Le régime social existant, - ceci est assez généralement admis, - a été créé par la classe actuellement dominante, la bourgeoisie. Le mode de production propre à la bourgeoisie, appelé depuis Marx mode de production capitaliste, était incompatible avec les privilèges des localités et des ordres, de même qu’avec les liens personnels réciproques du régime féodal. La bourgeoisie a mis en pièces le régime féodal et édifié sur ses ruines la constitution bourgeoise de la société, empire de la libre concurrence, de la liberté d’aller et venir, de l’égalité juridique des possesseurs de marchandises et autres splendeurs bourgeoises. Le mode de production capitaliste pouvait maintenant se déployer librement. Les forces productives élaborées sous la direction de la bourgeoisie se sont développées, depuis que la vapeur et le nouveau machinisme ont transformé la vieille manufacture en grande industrie, avec une rapidité et une ampleur inouïes jusque-là. Mais de même que, en leur temps, la manufacture et l’artisanat développés sous son influence étaient entrés en conflit avec les entraves féodales des corporations, de même la grande industrie, une fois développée plus complètement, entre en conflit avec les barrières dans lesquelles le mode de production capitaliste la tient enserrée. Les forces de production nouvelles ont déjà débordé la forme bourgeoise de leur emploi ; et ce conflit entre les forces productives et le mode de production n’est pas un conflit né dans la tête des hommes comme, par exemple, celui du péché originel et de la justice divine : il est là, dans les faits, objectivement, en dehors de nous, indépendamment de la volonté ou de l’activité même de ceux des hommes qui l’ont provoqué. Le socialisme moderne n’est rien d’autre que le reflet dans la pensée de ce conflit effectif, sa réflexion, sous forme d’idées, tout d’abord dans les cerveaux de la classe qui en souffre directement, la classe ouvrière.

Or, en quoi consiste ce conflit ?

Avant la production capitaliste, donc au moyen âge, on était en présence partout de la petite production, que fondait la propriété privée des travailleurs sur leurs moyens de production : agriculture des petits paysans libres ou serfs, artisanat des villes. Les moyens de travail, - terre, instruments aratoires, atelier, outils de l’artisan, - étaient des moyens de travail de l’individu, calculés seulement pour l’usage individuel ; ils étaient donc nécessairement mesquins, minuscules, limités. Mais, pour cette raison même, ils appartenaient normalement au producteur même. Concentrer, élargir ces moyens de production dispersés et étriqués, en faire les leviers puissants de la production actuelle, tel fut précisément le rôle historique du mode de production capitaliste et de la classe qui en est le support, la bourgeoisie. Dans la quatrième section du Capital, Marx a décrit dans le détail comment elle a mené cette œuvre, à bonne fin depuis le XV° siècle, aux trois stades de la coopération simple, de la manufacture et de la grande industrie. Mais, comme il le prouve également au même endroit, la bourgeoisie ne pouvait pas transformer ces moyens de production limités en puissantes forces productives sans transformer les moyens de production de l’individu en moyens de production sociaux, utilisables seulement par un ensemble d’hommes. Au lieu du rouet, du métier de tisserand à la main, du marteau de forgeron ont apparu la machine à filer, le métier mécanique, le marteau à vapeur ; au lieu de l’atelier individuel, la fabrique qui commande la coopération de centaines et de milliers d’hommes. Et de même que les moyens de production, la production elle-même se transforme d’une série d’actes individuels en une série d’actes sociaux et les produits, de produits d’individus, en produits sociaux. Le fil, le tissu, la quincaillerie qui sortaient maintenant de la fabrique étaient le produit collectif de nombreux ouvriers, par les mains desquels ils passaient forcément tour à tour avant d’être finis. Pas un individu qui puisse dire d’eux : c’est moi qui ai fait cela, c’est mon produit.

Mais là où la division naturelle du travail à l’intérieur de la société est la forme fondamentale de la production, elle imprime aux produits la forme de marchandises, dont l’échange réciproque, l’achat et la vente mettent les producteurs individuels en état de satisfaire leurs multiples besoins. Et c’était le cas au moyen âge. Le paysan, par exemple, vendait à l’artisan des produits des champs et lui achetait en compensation des produits de l’artisanat. C’est dans cette société de producteurs individuels, de producteurs de marchandises, que s’est donc infiltré le mode de production nouveau. On l’a vu introduire au beau milieu de cette division du travail naturelle, sans méthode, qui régnait dans toute la société, la division méthodique du travail telle qu’elle était organisée dans la fabrique individuelle ; à côté de la production individuelle apparut la production sociale. Les produits de l’une et de l’autre se vendaient sur le même marché, donc à des prix égaux au moins approximativement. Mais l’organisation méthodique était plus puissante que la division du travail naturelle ; les fabriques travaillant socialement produisaient à meilleur marché que les petits producteurs isolés. La production individuelle succomba dans un domaine après l’autre, la production sociale révolutionna tout le vieux mode de production. Mais ce caractère révolutionnaire, qui lui est propre, fut si peu reconnu qu’on l’introduisit, au contraire, comme moyen d’élever et de favoriser la production marchande. Elle naquit en se rattachant directement à certains leviers déjà existants de la production marchande et de l’échange des marchandises : capital commercial, artisanat, travail salarié. Du fait qu’elle se présentait elle-même comme une forme nouvelle de production marchande, les formes d’appropriation de la production marchande restèrent en pleine vigueur pour elle aussi.

Dans la production marchande telle qu’elle s’était développée au moyen âge, la question ne pouvait même pas se poser de savoir à qui devait appartenir le produit du travail. En règle générale, le producteur individuel l’avait fabriqué avec des matières premières qui lui appartenaient et qu’il produisait souvent lui-même, à l’aide de ses propres moyens de travail et de son travail manuel personnel ou de celui de sa famille. Le produit n’avait nullement besoin d’être approprié d’abord par lui, il lui appartenait de lui-même. La propriété des produits reposait donc sur le travail personnel. Même là où l’on utilisait l’aide d’autrui, celle-ci restait en règle générale accessoire et, en plus du salaire, elle recevait fréquemment une autre rémunération : l’apprenti ou le compagnon de la corporation travaillaient moins pour la nourriture et le salaire que pour leur propre préparation à la maîtrise. C’est alors que vint la concentration des moyens de production dans de grands ateliers et des manufactures, leur transformation en moyens de production effectivement sociaux. Mais les moyens de production et les produits sociaux furent traités comme si, maintenant encore, ils étaient restés les moyens de production et les produits d’individus. Si, jusqu’alors, le possesseur des moyens de travail s’était approprié le produit parce que, en règle générale, il était son propre produit et que l’appoint du travail d’autrui était l’exception, le possesseur des moyens de travail continua maintenant à s’approprier le produit bien qu’il ne fût plus son produit, mais exclusivement le produit du travail d’autrui. Ainsi, les produits désormais créés socialement ne furent pas appropriés par ceux qui avaient mis réellement en oeuvre les moyens de production et avaient réellement fabriqué les produits, mais par le capitaliste. Moyens de production et production sont devenus essentiellement sociaux ; mais on les assujettit à une forme d’appropriation qui présuppose la production privée d’individus, dans laquelle donc chacun possède et porte au marché son propre produit. On assujettit le mode de production à cette forme d’appropriation bien qu’il en supprime la condition préalable [1]. Dans cette contradiction qui confère au nouveau mode de production son caractère capitaliste gît déjà en germe toute la grande collision du présent. A mesure que le nouveau mode de production arrivait à dominer dans tous les secteurs décisifs de la production et dans tous les pays économiquement décisifs, et par suite évinçait la production individuelle jusqu’à la réduire à des restes insignifiants, on voyait forcément apparaître d’autant plus crûment l’incompatibilité de la production sociale et de ’appropriation capitaliste.

Comme nous l’avons dit, les premiers capitalistes trouvèrent déjà toute prête la forme du travail salarié. Mais ils la trouvèrent comme exception, occupation accessoire, ressource provisoire, situation transitoire. Le travailleur rural qui, de temps à autre, allait travailler à la journée,, avait ses quelques arpents de terre qu’il possédait en propre et dont à la rigueur il pouvait vivre. Les règlements des corporations veillaient à ce que le compagnon d’aujourd’hui devînt le maître de demain. Mais dès que les moyens de production se furent transformés en moyens sociaux et furent concentrés entre les mains de capitalistes, tout changea. Le moyen de production ainsi que le produit du petit producteur individuel se déprécièrent de plus en plus ; il ne lui resta plus qu’à aller travailler pour un salaire chez le capitaliste. Le travail salarié, autrefois exception et ressource provisoire, devint la règle et la forme fondamentale de toute la production ; autrefois occupation accessoire, il devint maintenant l’activité exclusive du travailleur. Le salarié à temps se transforma en salarié à vie. La foule des salariés à vie fut, de plus, énormément accrue par l’effondrement simultané du régime féodal, la dissolution des suites des seigneurs féodaux, l’expulsion des paysans hors de leurs fermes, etc. La séparation était accomplie entre les moyens de production concentrés dans les mains des capitalistes d’un côté, et les producteurs réduits à ne posséder que leur force de travail de l’autre. La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se manifeste comme l’antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie.

Nous avons vu que le mode de production capitaliste s’est infiltré dans une société de producteurs de marchandises, producteurs individuels dont la cohésion sociale avait pour moyen l’échange de leurs produits. Mais toute société reposant sur la production marchande a ceci de particulier que les producteurs y ont perdu la domination sur leurs propres relations sociales. Chacun produit pour soi, avec ses moyens de production dus au hasard et pour son besoin individuel d’échange. Nul ne sait quelle quantité de son article parviendra sur le marché ni même quelle quantité il en faudra ; nul ne sait si son produit individuel trouvera à son arrivée un besoin réel, s’il retirera ses frais ou même s’il pourra vendre. C’est le règne de l’anarchie de la production sociale. Mais la production marchande comme toute autre forme de production a ses lois originales, immanentes, inséparables d’elle ; et ces lois s’imposent malgré l’anarchie, en elle, par elle. Elles se manifestent dans la seule forme qui subsiste de lien social, dans l’échange, et elles prévalent en face des producteurs individuels comme lois coercitives de la concurrence. Elles sont donc, au début, inconnues à ces producteurs eux-mêmes et il faut d’abord qu’ils les découvrent peu à peu par une longue expérience. Elles s’imposent donc sans les producteurs et contre les producteurs comme lois naturelles de leur forme de production, lois à l’action aveugle. Le produit domine les producteurs.

Dans la société du moyen âge, notamment dans les premiers siècles, la production était essentiellement orientée vers la consommation personnelle. Elle ne satisfaisait, en ordre principal, que les besoins du producteur et de sa famille. Là où, comme à la campagne, existaient des rapports personnels de dépendance, elle contribuait aussi à satisfaire les besoins du seigneur féodal. Il ne se produisait donc là aucun échange, et par suite, les produits ne prenaient pas non plus le caractère de marchandise. La famille du paysan produisait presque tout ce dont elle avait besoin, aussi bien outils et vêtements que vivres. C’est seulement lorsqu’elle en vint à produire un excédent au-delà de ses propres besoins et des redevances en nature dues au seigneur féodal qu’elle produisit aussi des marchandises ; cet excédent jeté dans l’échange social, mis en vente, devint marchandise. Les artisans des villes ont été certes forcés de produire dès le début pour l’échange. Mais, eux aussi, couvraient par leur travail la plus grande partie de leurs propres besoins ; ils avaient des jardins et de petits champs ; ils envoyaient leur bétail dans la forêt communale, qui leur donnait en outre du bois de construction et du combustible ; les femmes filaient le lin, la laine, etc. La production en vue de l’échange, la production marchande n’était qu’à ses débuts. D’où échange limité, marché limité, mode de production stable, isolement local du côté de l’extérieur, association locale du côté de l’intérieur : la Mark (communauté agraire) dans la campagne, la corporation dans la ville.

Mais avec l’extension de la production marchande et surtout l’avènement du mode de production capitaliste, les lois de la production marchande, qui sommeillaient jusque-là, entrèrent aussi en action d’une manière plus ouverte et plus puissante. Les cadres anciens se relâchèrent, les vieilles barrières d’isolement furent percées, les producteurs transformés de plus en plus en producteurs de marchandises indépendants et isolés. L’anarchie de la production sociale vint au jour et fut de plus en plus poussée à son comble. Mais l’instrument principal avec lequel le mode de production capitaliste accrut cette anarchie dans la production sociale était cependant juste le contraire de l’anarchie : l’organisation croissante de la production en tant que production sociale dans chaque établissement de production isolé. C’est avec ce levier qu’il mit fin à la paisible stabilité d’autrefois. Là où il fut introduit dans une branche d’industrie, il ne souffrit à côté de lui aucune méthode d’exploitation plus ancienne. Là où il s’empara de l’artisanat, il anéantit le vieil artisanat. Le champ du travail devint un terrain de bataille. Les grandes découvertes géographiques et les entreprises de colonisation qui les suivirent multiplièrent les débouchés et accélérèrent la transformation de l’artisanat en manufactures. La lutte n’éclata pas seulement entre les producteurs locaux individuels ; les luttes locales grandirent de leur côté jusqu’à devenir des luttes nationales : les guerres commerciales du XVIle et du XVIII° siècle. La grande industrie, enfin, et l’établissement du marché mondial ont universalisé la lutte et lui ont donné en même temps une violence inouïe. Entre capitalistes isolés, de même qu’entre industries entières et pays entiers, ce sont les conditions naturelles ou artificielles de la production qui, selon qu’elles sont plus ou moins favorables, décident de l’existence. Le vaincu est éliminé sans ménagement. C’est la lutte darwinienne pour l’existence de l’individu transposée de la nature dans la société avec une rage décuplée. La condition de l’animal dans la nature apparaît comme l’apogée du développement humain. La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se reproduit comme antagonisme entre l’organisation de la production dans la fabrique individuelle et l’anarchie de la production dans l’ensemble de la société.

C’est dans ces deux formes de présentation de la contradiction immanente au mode de production capitaliste de par son origine que se meut ce mode de production, en décrivant sans pouvoir en sortir ce “ cercle vicieux ” que Fourier découvrait déjà en lui. Toutefois, ce que Fourier ne pouvait encore voir de son temps, c’est que ce cercle se rétrécit peu à peu, que le mouvement représente plutôt une spirale, laquelle, comme celle des planètes, doit atteindre sa fin en entrant en collision avec le centre. C’est la force motrice de l’anarchie sociale de la production qui transforme de plus en plus la grande majorité des hommes en prolétaires et ce sont à leur tour les masses prolétariennes qui finiront par mettre un terme à l’anarchie de la production. C’est la force motrice de l’anarchie sociale de la production qui transforme la perfectibilité infinie des machines de la grande industrie en une loi impérative pour chaque capitaliste industriel pris à part, en l’obligeant à perfectionner de plus en plus son machinisme sous peine de ruine. Mais perfectionner les machines, cela signifie rendre du travail humain superflu. Si introduction et accroissement des machines signifient éviction de millions de travailleurs à la main par un petit nombre de travailleurs à la machine, amélioration du machinisme signifie éviction de travailleurs à la machine de plus en plus nombreux et, en dernière analyse, production d’un nombre de salariés disponibles qui dépasse le besoin d’emploi moyen du capital, d’une armée de réserve industrielle complète, selon la dénomination que j’ai employée dès 1845 [2], armée disponible pour les périodes où l’industrie travaille à haute pression, jetée sur le pavé par le krach qui suit nécessairement, boulet que la classe ouvrière traîne aux pieds en tout temps dans sa lutte pour l’existence contre le capital, régulateur qui maintient le salaire au bas niveau correspondant au besoin capitaliste. C’est ainsi que le machinisme devient, pour parier comme Marx, l’arme la plus puissante du capital contre la classe ouvrière, que le moyen de travail arrache sans cesse le moyen de subsistance des mains de l’ouvrier, que le propre produit de l’ouvrier se transforme en un instrument d’asservissement de l’ouvrier. C’est ainsi que d’emblée, l’économie des moyens de travail devient, en même temps, la dilapidation la plus brutale de la force de travail, un vol sur les conditions normales de la fonction du travail ; que le machinisme, le moyen le plus puissant de réduire le temps de travail, se convertit en le plus infaillible moyen de transformer l’entière durée de la vie de l’ouvrier et de sa famille en temps de travail disponible pour faire valoir le capital ; c’est ainsi que le surmenage des uns détermine le chômage des autres et que la grande industrie, qui va à la chasse, par tout le globe, du consommateur nouveau, limite à domicile la consommation des masses à un minimum de famine et sape ainsi son propre marché intérieur.

“ La loi qui toujours équilibre le progrès de l’accumulation du capital et celui de la surpopulation relative ou de l’armée de réserve industrielle rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesse à un pôle égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même”. (Marx : Le Capital, p. 671 [3].)

Quant à attendre du mode de production capitaliste une autre répartition des produits, ce serait demander aux électrodes d’une batterie qu’elles ne décomposent pas l’eau et qu’elles ne développent pas de l’oxygène au pôle positif et de l’hydrogène au pôle négatif alors qu’elles sont branchées sur la batterie.

Nous avons vu comment la perfectibilité poussée au maximum du machinisme moderne se transforme, par l’effet de l’anarchie de la production dans la société, en une loi impérative pour le capitaliste industriel isolé, en l’obligeant à améliorer sans cesse son machinisme, à accroître sans cesse sa force de production. La simple possibilité de fait d’agrandir le domaine de sa production se transforme pour lui en une autre loi tout aussi impérative. L’énorme force d’expansion de la grande industrie, à côté de laquelle celle des gaz est un véritable jeu d’enfant, se manifeste à nous maintenant comme un besoin d’expansion qualitatif et quantitatif, qui se rit de toute contre-pression. La contre-pression est constituée par la consommation, le débouché, les marchés pour les produits de la grande industrie. Mais la possibilité d’expansion des marchés, extensive aussi bien qu’intensive, est dominée en premier lieu par des lois toutes différentes, dont l’action est beaucoup moins énergique. L’expansion des marchés ne peut pas aller de pair avec l’expansion de la production. La collision est inéluctable et comme elle ne peut pas engendrer de solution tant qu’elle ne fait pas éclater le mode de production capitaliste lui-même, elle devient périodique. La production capitaliste engendre un nouveau “ cercle vicieux ”.

En effet, depuis 1825, date où éclata la première crise générale, la totalité du monde industriel et commercial, la production et l’échange de l’ensemble des peuples civilisés et de leurs satellites plus ou moins barbares se détraquent environ une fois tous les dix ans. Le commerce s’arrête, les marchés sont encombrés, les produits sont là aussi en quantités aussi massives qu’ils sont invendables, l’argent comptant devient invisible, le crédit disparaît, les fabriques s’arrêtent, les masses travailleuses manquent de moyens de subsistance pour avoir produit trop de moyens de subsistance, les faillites succèdent aux faillites, les ventes forcées aux ventes forcées. L’engorgement dure des années, forces productives et produits sont dilapidés et détruits en masse jusqu’à ce que les masses de marchandises accumulées s’écoulent enfin avec une dépréciation plus ou moins forte, jusqu’à ce que production et échange reprennent peu à peu leur marche. Progressivement, l’allure s’accélère, passe au trot, le trot industriel se fait galop et ce galop augmente à son tour jusqu’au ventre à terre d’un steeple chase complet de l’industrie, du commerce, du crédit et de la spéculation, pour finir, après les sauts les plus périlleux, par se retrouver... dans le fossé du krach [4]. Et toujours la même répétition. Voilà ce que nous n’avons pas vécu moins de cinq fois déjà depuis 1825, et ce que nous vivons en cet instant (1877) pour la sixième fois. Et le caractère de ces crises est si nettement marqué que Fourier a mis le doigt sur toutes en qualifiant la première de crise pléthorique.

On voit, dans les crises, la contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste arriver à l’explosion violente. La circulation des marchandises est momentanément anéantie ; le moyen de circulation, l’argent, devient obstacle à la circulation ; toutes les lois de la production et de la circulation des marchandises sont mises sens dessus sens dessous. La collision économique atteint son maximum : le mode de production se rebelle contre le mode d’échange, les forces productives se rebellent contre le mode de production pour lequel elles sont devenues trop grandes.

Le fait que l’organisation sociale de la production à l’intérieur de la fabrique s’est développée jusqu’au point où elle est devenue incompatible avec l’anarchie de la production dans la société, qui subsiste à côté d’elle et au-dessus d’elle - ce fait est rendu palpable aux capitalistes eux-mêmes par la puissante concentration des capitaux qui s’accomplit pendant les crises au prix de la ruine d’un nombre élevé de grands capitalistes et d’un nombre plus élevé encore de petits capitalistes. L’ensemble du mécanisme du mode de production capitaliste refuse le service sous la pression des forces productives qu’il a lui-même engendrées. Le mode de production ne peut plus transformer cette masse de moyens de production tout entière en capital ; ils chôment, et c’est pourquoi l’armée de réserve industrielle doit chômer aussi. Moyens de production, moyens de subsistance, travailleurs disponibles, tous les éléments de la production et de la richesse générale existent en excédent. Mais “ la pléthore devient la source de la pénurie et de la misère ” [5] (Fourier), car c’est elle précisément qui empêche la transformation des moyens de production et de subsistance en capital. Car, dans la société capitaliste, les moyens de production ne peuvent entrer en activité à moins qu’ils ne se soient auparavant transformés en capital, en moyens pour l’exploitation de la force de travail humaine. La nécessité pour les moyens de production et de subsistance de prendre la qualité de capital se dresse comme un spectre entre eux et les ouvriers. C’est elle seule qui empêche la conjonction des leviers matériels et personnels de la production ; c’est elle seule qui interdit aux moyens de production de fonctionner, aux ouvriers de travailler et de vivre. D’une part, donc, le mode de production capitaliste est convaincu de sa propre incapacité de continuer à administrer ces forces productives. D’autre part, ces forces productives elles-mêmes poussent avec une puissance croissante à la suppression de la contradiction, à leur affranchissement de leur qualité de capital, à la reconnaissance effective de leur caractère de forces productives sociales.

C’est cette réaction des forces productives en puissante croissance contre leur qualité de capital, c’est cette nécessité grandissante où l’on est de reconnaître leur nature sociale, qui obligent la classe des capitalistes elle-même à les traiter de plus en plus, dans la mesure tout au moins où c’est possible à l’intérieur du rapport capitaliste, comme des forces de production sociales. La période industrielle de haute pression, avec son gonflement illimité du crédit, aussi bien que le krach lui-même, par l’effondrement de grands établissements capitalistes, poussent à cette forme de socialisation de masses considérables de moyens de production qui se présente à nous dans les différents genres de sociétés par actions. Beaucoup de ces moyens de production et de communication sont, d’emblée, si colossaux qu’ils excluent, comme les chemins de fer, toute autre forme d’exploitation capitaliste. Mais, à un certain degré de développement, cette forme elle-même ne suffit plus ; les gros producteurs nationaux d’une seule et même branche industrielle s’unissent en un “ trust ”, union qui a pour but la réglementation de la production ; ils déterminent la quantité totale à produire, la répartissent entre eux et arrachent ainsi le prix de vente fixé à l’avance. Mais comme ces trusts, en général, se disloquent à la première période de mauvaises affaires, ils poussent précisément par là à une socialisation encore plus concentrée : toute la branche industrielle se transforme en une seule grande société par actions, la concurrence intérieure fait place au monopole intérieur de cette société unique ; c’est ce qui est arrivé encore en 1890 avec la production anglaise de l’alcali qui, après fusion des 48 grandes usines sans exception, est maintenant dans les mains d’une seule société à direction unique, avec un capital de 120 millions de marks.

Dans les trusts, la libre concurrence se convertit en monopole, la production sans plan de la société capitaliste capitule devant la production planifiée de la société socialiste qui s’approche. Tout d’abord, certes, pour le plus grand bien des capitalistes. Mais, ici, l’exploitation devient si palpable qu’il faut qu’elle s’effondre. Pas un peuple ne supporterait une production dirigée par des trusts, une exploitation à ce point cynique de l’ensemble par une petite bande d’encaisseurs de coupons.

Quoi qu’il en soit, avec trusts ou sans trusts, il faut finalement que le représentant officiel de la société capitaliste, l’État, en Prenne la direction [6]. La nécessité de la transformation en propriété d’État apparaît d’abord dans les grands organismes de communication : postes, télégraphes, chemins de fer.

Si les crises ont fait apparaître l’incapacité de la bourgeoisie à continuer à gérer les forces productives modernes, la transformation des grands organismes de production et de communication en sociétés par actions et en propriétés d’État montre combien on peut se passer de la bourgeoisie pour cette fin. Toutes les fonctions sociales du capitaliste sont maintenant assurées par des employés rémunérés. Le capitaliste n’a plus aucune activité sociale hormis celle d’empocher les revenus, de détacher les coupons et de jouer à la Bourse, où les divers capitalistes se dépouillent mutuellement de leur capital. Le mode de production capitaliste, qui a commencé par évincer des ouvriers, évince maintenant les capitalistes et, tout comme les ouvriers, il les relègue dans la population superflue, sinon dès l’abord dans l’armée industrielle de réserve.

Mais ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d’État ne supprime la qualité de capital des forces productives. Pour les sociétés par actions, cela est évident. Et l’État moderne n’est à son tour que l’organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste contre des empiètements venant des ouvriers comme des capitalistes isolés. L’État moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l’État des capitalistes, le capitaliste collectif en idée. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. Mais, arrivé à ce comble, il se renverse. La propriété d’État sur les forces productives n’est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d’accrocher la solution.

Cette solution peut consister seulement dans le fait que la nature sociale des forces productives modernes est effectivement reconnue, que donc le mode de production, d’appropriation et d’échange est mis en harmonie avec le caractère social des moyens de production. Et cela ne peut se produire que si la société prend possession ouvertement et sans détours des forces productives qui sont devenues trop grandes pour toute autre direction que la sienne. Ainsi, les producteurs font prévaloir en pleine conscience le caractère social des moyens de production et des produits, qui se tourne aujourd’hui contre les producteurs eux-mêmes, qui fait éclater périodiquement le mode de production et d’échange et ne s’impose que dans la violence et la destruction comme une loi de la nature à l’action aveugle ; dès lors, de cause de trouble et d’effondrement périodique qu’il était, il se transforme en un levier puissant entre tous de la production elle-même.

Les forces socialement agissantes agissent tout à fait comme les forces de la nature : aveugles, violentes, destructrices tant que nous ne les connaissons pas et ne comptons pas avec elles. Mais une fois que nous les avons reconnues, que nous en avons saisi l’activité, la direction, les effets, il ne dépend plus que de nous de les soumettre de plus en plus à notre volonté et d’atteindre nos buts grâce à elles. Et cela est particulièrement vrai des énormes forces productives actuelles. Tant que nous nous refusons obstinément à en comprendre la nature et le caractère, - et c’est contre cette compréhension que regimbent le mode de production capitaliste et ses défenseurs, - ces forces produisent tout leur effet malgré nous, contre nous, elles nous dominent, comme nous l’avons exposé dans le détail. Mais une fois saisies dans leur nature, elles peuvent, dans les mains des producteurs associés, se transformer de maîtresses démoniaques en servantes dociles. C’est là la différence qu’il y a entre la force destructrice de l’électricité dans l’éclair de l’orage et l’électricité domptée du télégraphe et de l’arc électrique, la différence entre l’incendie et le feu agissant au service de l’homme. En traitant de la même façon les forces productives actuelles après avoir enfin reconnu leur nature, on voit l’anarchie sociale de la production remplacée par une réglementation socialement planifiée de la production, selon les besoins de la communauté comme de chaque individu ; ainsi, le mode capitaliste d’appropriation, dans lequel le produit asservit d’abord le producteur, puis l’appropriateur lui-même, est remplacé par le mode d’appropriation des produits fondé sur la nature des moyens modernes de production eux-mêmes : d’une part appropriation sociale directe comme moyen d’entretenir et de développer la production, d’autre part appropriation individuelle directe comme moyen d’existence et de jouissance.

En transformant de plus en plus la grande majorité de la population en prolétaires, le mode de production capitaliste crée la puissance qui, sous peine de périr, est obligée d’accomplir ce bouleversement. En poussant de plus en plus à la transformation des grands moyens de production socialisés en propriété d’État, il montre lui-même la voie à suivre pour accomplir ce bouleversement. Le prolétariat s’empare du pouvoir d’État et transforme les moyens de production d’abord en propriété d’État. Mais par là, il se supprime lui-même en tant que prolétariat, il supprime toutes les différences de classe et oppositions de classes et également l’État en tant qu’État. La société antérieure, évoluant dans des oppositions de classes, avait besoin de l’État, c’est-à-dire, dans chaque cas, d’une organisation de la classe exploiteuse pour maintenir ses conditions de production extérieures, donc surtout pour maintenir par la force la classe exploitée dans les conditions d’oppression données par le mode de production existant (esclavage, servage, salariat). L’État était le représentant officiel de toute la société, sa synthèse en un corps visible, mais cela il ne l’était que dans la mesure où il était l’État de la classe qui, pour son temps, représentait elle-même toute la société : dans l’antiquité, État des citoyens propriétaires d’esclaves ; au moyen âge, de la noblesse féodale ; à notre époque, de la bourgeoisie. Quand il finit par devenir effectivement le représentant de toute la société, il se rend lui-même superflu. Dès qu’il n’y a plus de classe sociale à tenir dans l’oppression ; dès que, avec la domination de classe et la lutte pour l’existence individuelle motivée par l’anarchie antérieure de la production, sont éliminés également les collisions et les excès qui en résultent, il n’y a plus rien à réprimer qui rende nécessaire un pouvoir de répression, un État. Le premier acte dans lequel l’État apparaît réellement comme représentant de toute la société, - la prise de possession des moyens de production au nom de la société, - est en même temps son dernier acte propre en tant qu’État. L’intervention d’un pouvoir d’État dans des rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l’autre, et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des opérations de production. L’État n’est pas “ aboli ”, il s’éteint. Voilà qui permet de juger la phrase creuse sur l’ “ État populaire libre [7] ”, tant du point de vue de sa justification temporaire comme moyen d’agitation que du point de vue de son insuffisance définitive comme idée scientifique ; de juger également la revendication de ceux qu’on appelle les anarchistes, d’après laquelle l’État doit être aboli du jour au lendemain.

Depuis l’apparition historique du mode de production capitaliste, la prise de possession de l’ensemble des moyens de production par la société a bien souvent flotté plus ou moins vaguement devant les yeux tant d’individus que de sectes entières, comme idéal d’avenir. Mais elle ne pouvait devenir possible, devenir une nécessité historique qu’une fois données les conditions matérielles de sa réalisation. Comme tout autre progrès social, elle devient praticable non par la compréhension acquise du fait que J’existence des classes contredit à la justice, à l’égalité, etc., non par la simple volonté d’abolir ces classes, mais par certaines conditions économiques nouvelles. La scission de la société en une classe exploiteuse et une classe exploitée, en une classe dominante et une classe opprimée était une conséquence nécessaire du faible développement de la production dans le passé. Tant que le travail total de la société ne fournit qu’un rendement excédant à peine ce qui est nécessaire pour assurer strictement l’existence de tous, tant que le travail réclame donc tout ou presque tout le temps de la grande majorité des membres de la société, celle-ci se divise nécessairement en classes. A côté de cette grande majorité, exclusivement vouée à la corvée du travail, il se forme une classe libérée du travail directement productif, qui se charge des affaires communes de la société : direction du travail, affaires politiques, justice, science, beaux-arts, etc. C’est donc la loi de la division du travail qui est à la base de la division en classes. Cela n’empêche pas d’ailleurs que cette division en classes n’ait été accomplie par la violence et le vol, la ruse et la fraude, et que la classe dominante, une fois mise en selle, n’ait jamais manqué de consolider sa domination aux dépens de la classe travailleuse et de transformer la direction sociale en exploitation des masses.

Mais si, d’après cela, la division en classes a une certaine légitimité historique, elle ne l’a pourtant que pour un temps donné, pour des conditions sociales données. Elle se fondait sur l’insuffisance de la production ; elle sera balayée par le plein déploiement des forces productives modernes. Et effet, l’abolition des classes sociales suppose un degré de développement historique où l’existence non seulement de telle ou telle classe dominante déterminée, mais d’une classe dominante en général, donc de la distinction des classes elle-même, est devenue un anachronisme, une vieillerie. Elle suppose donc un degré d’élévation du développement de la production où l’appropriation des moyens de production et des produits, et par suite, de la domination politique, du monopole de la culture et de la direction intellectuelle par une classe sociale particulière est devenue non seulement une superfétation, mais aussi, au point de vue économique, politique et intellectuel, un obstacle au développement. Ce point est maintenant atteint. Si la faillite politique et intellectuelle de la bourgeoisie n’est plus guère un secret pour elle-même, sa faillite économique se répète régulièrement tous les dix ans. Dans chaque crise, la société étouffe sous le faix de ses propres forces productives et de ses propres produits inutilisables pour elle, et elle se heurte impuissante à cette contradiction absurde : les producteurs n’ont rien à consommer, parce qu’on manque de consommateurs. La force d’expansion des moyens de production fait sauter les chaînes dont le mode de production capitaliste l’avait chargée. Sa libération de ces chaînes est la seule condition requise pour un développement des forces productives ininterrompu, progressant à un rythme toujours plus rapide, et par suite, pour un accroissement pratiquement sans bornes de la production elle-même. Ce n’est pas tout. L’appropriation sociale des moyens de production élimine non seulement l’inhibition artificielle de la production qui existe maintenant, mais aussi le gaspillage et la destruction effectifs de forces productives et de produits, qui sont actuellement les corollaires inéluctables de la production et atteignent leur paroxysme dans les crises. En outre, elle libère une masse de moyens de production et de produits pour la collectivité en éliminant la dilapidation stupide que représente le luxe des classes actuellement dominantes et de leurs représentants politiques. La possibilité d’assurer, au moyen de la production sociale, à tous les membres de la société une existence non seulement parfaitement suffisante au point de vue matériel et s’enrichissant de jour en jour, mais leur garantissant aussi l’épanouissement et l’exercice libres et complets de leurs dispositions physiques et intellectuelles, cette possibilité existe aujourd’hui pour la première fois, mais elle existe [8] .

Avec la prise de possession des moyens de production par la société, la production marchande est éliminée, et par suite, la domination du produit sur le producteur. L’anarchie à l’intérieur de la production sociale est remplacée par l’organisation planifiée consciente. La lutte pour l’existence individuelle cesse. Par là, pour la première fois, l’homme se sépare, dans un certain sens, définitivement du règne animal, passe de conditions animales d’existence à des conditions réellement humaines. Le cercle des conditions de vie entourant l’homme, qui jusqu’ici dominait l’homme, passe maintenant sous la domination et le contrôle des hommes qui, pour la première fois, deviennent des maîtres réels et conscients de la nature, parce que et en tant que maîtres de leur propre vie en société. Les lois de leur propre pratique sociale qui, jusqu’ici, se dressaient devant eux comme des lois naturelles, étrangères et dominatrices, sont dès lors appliquées par les hommes en pleine connaissance de cause, et par là dominées. La vie en société propre aux hommes qui, jusqu’ici, se dressait devant eux comme octroyée par la nature et l’histoire, devient maintenant leur acte propre et libre. Les puissances étrangères, objectives qui, jusqu’ici, dominaient l’histoire, passent sous le contrôle des hommes eux-mêmes. Ce n’est qu’à partir de ce moment que les hommes feront eux-mêmes leur histoire en pleine conscience ; ce n’est qu’à partir de ce moment que les causes sociales mises par eux en mouvement auront aussi d’une façon prépondérante, et dans une mesure toujours croissante, les effets voulus par eux. C’est le bond de l’humanité du règne de la nécessité dans le règne de la liberté.

Pour conclure, résumons brièvement la marche de notre développement :

I. - SOCIÉTÉ MÉDIÉVALE. - Petite production individuelle. Moyens de production adaptés à l’usage individuel, donc d’une lourdeur primitive, mesquins, d’effet minuscule. Production pour la consommation immédiate, soit du producteur lui-même, soit de son seigneur féodal. Là seulement où on rencontre un excédent de production sur cette consommation, cet excédent est offert en vente et tombe dans l’échange : production marchande seulement à l’état naissant, mais elle contient déjà en germe l’anarchie dans la production sociale.

II. - RÉVOLUTION CAPITALISTE. - Transformation de l’industrie, d’abord au moyen de la coopération simple et de la manufacture. Concentration des moyens de production jusque-là dispersés en de grands ateliers, par suite transformation des moyens de production de l’individu en moyens sociaux, - transformation qui ne touche pas à la forme de l’échange dans son ensemble. Les anciennes formes d’appropriation restent en vigueur. Le capitaliste apparaît : en sa qualité de propriétaire des moyens de production, il s’approprie aussi les produits et en fait des marchandises. La production est devenue un acte social ; l’échange et avec lui l’appropriation restent des actes individuels, actes de l’homme singulier : le produit social est approprié par le capitaliste individuel. Contradiction fondamentale, d’où jaillissent toutes les contradictions dans lesquelles se meut la société actuelle et que la grande industrie fait apparaître en pleine lumière.

A. - Séparation du producteur d’avec les moyens de production. Condamnation de l’ouvrier au salariat à vie. Opposition du prolétariat et de la bourgeoisie.

B. - Manifestation de plus en plus nette et efficacité croissante des lois qui dominent la production des marchandises. Lutte de concurrence effrénée. Contradiction de l’organisation sociale dans chaque fabrique et de l’anarchie sociale dans l’ensemble de la production.

C. - D’un côté, perfectionnement du machinisme, dont la concurrence fait une loi impérative pour tout fabricant et qui équivaut à une élimination toujours croissante d’ouvriers : armée industrielle de réserve. - De l’autre côté, extension sans limite de la production, également loi impérative de la concurrence pour chaque fabricant. - Des deux côtés, développement inouï des forces productives, excédent de l’offre sur la demande, surproduction, encombrement des marchés, crises décennales, cercle vicieux : excédent, ici, de moyens de production et de produits -excédent, là, d’ouvriers sans emploi et sans moyens d’existence ; mais ces deux rouages de la production et du bien-être social ne peuvent s’engrener, du fait que la forme capitaliste de la production interdit aux forces productives d’agir, aux produits de circuler, à moins qu’ils ne se soient précédemment transformés en capital : ce que leur surabondance même empêche. La contradiction s’est intensifiée en contre-raison : le mode de production se rebelle contre la forme d’échange. La bourgeoisie est convaincue d’incapacité à diriger davantage ses propres forces productives sociales.

D. - Reconnaissance partielle du caractère social des forces productives s’imposant aux capitalistes eux-mêmes. Appropriation des grands organismes de production et de communication, d’abord par des sociétés par actions, puis par des trusts, ensuite par l’État. La bourgeoisie s’avère comme une classe superflue ; toutes ses fonctions sociales sont maintenant remplies par des employés rémunérés.

III. - RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE. - Résolution des contradictions : le prolétariat s’empare du pouvoir public et, en vertu de ce pouvoir, transforme les moyens de production sociaux qui échappent des mains de la bourgeoisie en propriété publique. Par cet acte, il libère les moyens de production de leur qualité antérieure de capital et donne à leur caractère social pleine liberté de s’imposer. Une production sociale suivant un plan prédéterminé est désormais possible. Le développement de la production fait de l’existence ultérieure de classes sociales différentes un anachronisme. Dans la mesure où l’anarchie de la production sociale disparaît, l’autorité politique de l’État entre en sommeil. Les hommes, enfin maîtres de leur propre mode de vie en société, deviennent aussi Par là même, maîtres de la nature, maîtres d’eux-mêmes, libres.

Accomplir cet acte libérateur du monde, voilà la mission historique du prolétariat moderne. En approfondir les conditions historiques et par là, la nature même, et ainsi donner à la classe qui a mission d’agir, classe aujourd’hui opprimée, la conscience des conditions et de la nature de sa propre action, voilà la tâche du socialisme scientifique, expression théorique du mouvement prolétarien.

Notes

[1] Il est inutile d’expliquer ici que même si la forme de l’appropriation reste la même, le caractère de l’appropriation n’est pas moins révolutionné que la production par le processus décrit ci-dessus. Que je m’approprie mon propre produit ou le produit d’autrui, cela fait naturellement deux genres très différents d’appropriation. Ajoutons en passant ceci : le travail salarié dans lequel est déjà en germe tout le mode de production capitaliste est très ancien ; à l’état sporadique et disséminé, il a coexisté pendant des siècles avec l’esclavage Mais ce germe n’a pu se développer pour devenir le mode de production capitaliste que le jour où les conditions historiques préalables ont été réalisées. (F. E.)

[2] La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Éditions sociales, 1961, P. 128 et suivantes.

[3] Le Capital, livre I ; tome III, p. 88, E. S., 1969.

[4] Quant à la dévastation de moyens de production et de produits dans les crises, le II° congrès des industriels allemands à Berlin, le 21 février 1878, a estimé la perte totale rien que pour l’industrie sidérurgique allemande au cours du dernier krach, à 455 millions de marks. (F. E.)

[5] Charles FOURIER : Oeuvres complètes, tome 6, Paris, 1845, pp. 393-394.

[6] Je dis : il faut. Car ce n’est que dans le cas où les moyens de production et de communication sont réellement trop grands pour être dirigés par les sociétés par actions, où donc l’étatisation est devenue une nécessité économique, c’est seulement en ce cas qu’elle signifie un progrès économique, même si c’est l’État actuel qui l’accomplit ; qu’elle signifie qu’on atteint à un nouveau stade, préalable à la prise de possession de toutes les forces productives par la société elle-même. Mais on a vu récemment, depuis que Bismarck s’est lancé dans les étatisations, apparaître certain faux socialisme qui même, çà et là, a dégénéré en quelque servilité, et qui proclame socialiste sans autre forme de procès, toute étatisation, même celle de Bismarck. Évidemment, si l’étatisation du tabac était socialiste, Napoléon et Metternich compteraient parmi les fondateurs du socialisme. Si l’État belge, pour des raisons politiques et financières très terre à terre, a construit lui-même ses chemins de fer principaux ; si Bismarck, sans aucune nécessité économique, a étatisé les principales lignes de chemins de fer de la Prusse, simplement pour pouvoir mieux les organiser et les utiliser en temps de guerre, pour faire des employés de chemins de fer un bétail électoral au service du gouvernement et surtout pour se donner une nouvelle source de revenus indépendante des décisions du Parlement, - ce n’était nullement là des mesures socialistes, directes ou indirectes, conscientes ou inconscientes. Autrement ce seraient des institutions socialistes que la Société royale de commerce maritime *, la Manufacture royale de porcelaine et même, dans la troupe, le tailleur de compagnie, voire l’étatisation proposée avec le plus grand sérieux, vers les années 30, sous Frédéric-Guillaume III, par un gros malin, - celle des bordels. (F. E.) * La Société royale de commerce maritime fut fondée en 1772 par Frédéric Il et pourvue d’importants privilèges d’État. Elle a servi pratiquement de banquier au gouvernement prussien, devint en 1820 l’Institut financier et commercial du gouvernement prussien et se transforma en 1904 en banque d’État.

[7] L’État populaire libre, revendication inspirée de Lassalle et adoptée au congrès d’unification de Gotha, a fait l’objet d’une critique fondamentale de Marx dans Critique du programme de Gotha.

[8] Quelques chiffres pourront donner une idée approximative de l’énorme force d’expansion des moyens de production modernes, même sous la pression capitaliste. D’après les derniers calculs de Giffen *, la richesse totale de l’Angleterre et de l’Irlande atteignait en chiffres ronds :

1814

1865

1875

millions de livres

2200

6100

8500

milliards de marks

44

122

170 * Les chiffres cités ici sont tirés de la conférence de Robert GIFFEN : “ Recent accumulations of capital in the United Kingdom ”, le 15 janvier 1878 à la Statistical Society et publiée en mars 1878 à Londres dans le Journal of the Statistical Society. (F. E.)

4-

Après tout ce qui précède, le lecteur ne sera pas étonné d’apprendre que l’évolution des traits fondamentaux du socialisme donnée dans le chapitre précédent n’est pas du tout selon le cœur de M. Dühring. Il est obligé de la précipiter dans l’abîme de la réprobation avec les autres “ productions bâtardes de l’imagination historique et logique ”, les “ conceptions désordonnées ”, les “ représentations nébuleuses et confuses ”, etc. Pour lui, le socialisme n’est nullement un produit nécessaire de l’évolution historique et encore bien moins des conditions économiques grossièrement matérielles du temps présent, uniquement tournées vers des buts alimentaires. Il a beaucoup plus de chance. Son socialisme est une vérité définitive en dernière analyse ; c’est le “ système naturel de la société”, il trouve ses racines dans un “ principe universel de justice”, et si M. Dühring ne peut s’empêcher de tenir compte, pour l’améliorer, de l’état de choses existant, créé par l’histoire pécheresse du passé, c’est là une circonstance qu’il faut plutôt considérer comme un malheur pour le pur principe de justice. M. Dühring crée son socialisme comme tout le reste à l’aide de ses deux fameux bonshommes. Mais au lieu que ces deux marionnettes jouent comme précédemment au maître et au valet, elles nous jouent, pour changer, la pièce de l’égalité des droits - et voilà les bases du socialisme à la Dühring toutes prêtes.

Il est évident d’après cela que chez M. Dühring, les crises industrielles périodiques n’ont nullement la signification historique que nous avons dû leur attribuer. Les crises ne sont chez lui que des déviations occasionnelles de la “ normale ” et elles donnent tout au plus sujet de “ déployer un ordre plus réglé ”. La “ façon habituelle ” d’expliquer les crises par la surproduction ne suffit nullement à sa “ conception plus exacte ”. Certes, cette façon serait “ sans doute admissible pour des crises spéciales dans des domaines particuliers ”. Ainsi, par exemple, “ un encombrement du marché de la librairie par des éditions d’œuvres qui tombent brusquement dans le domaine public et se prêtent à un débit massif”. M. Dühring peut à coup sûr se mettre au lit avec la bienfaisante conscience que ses oeuvres immortelles ne provoqueront jamais semblable catastrophe mondiale. Mais pour les grandes crises, ce ne serait pas la surproduction, mais plutôt

“ le retard de la consommation nationale... la sous-consommation artificiellement engendrée... l’inhibition du besoin national ( !) dans sa croissance naturelle qui élargissent, de façon si critique en fin de compte, la faille entre les stocks et le débit. ”

Et pour cette théorie des crises qui lui est bien personnelle, il a tout de même eu la chance de trouver un disciple.

Par malheur, la sous-consommation des masses, la réduction de la consommation de masse au minimum nécessaire à l’entretien et à la procréation n’est pas du tout un phénomène nouveau. Elle a existé depuis qu’il y a eu des classes exploiteuses et des classes exploitées. Même dans les périodes de l’histoire où la situation des masses était particulièrement favorable, par exemple en Angleterre au XV° siècle, elles étaient sous-consommatrices. Elles étaient bien loin de pouvoir disposer de la totalité de leur produit annuel propre pour le consommer. Si donc la sous-consommation est un phénomène historique permanent depuis des millénaires, alors que la stagnation générale du marché qui éclate dans les crises par suite de l’excédent de la production n’est devenue sensible que depuis cinquante ans, il faut toute la platitude de l’économie vulgaire de M. Dühring pour expliquer la collision nouvelle non pas par le phénomène nouveau de surproduction, mais par celui de sous-consommation qui est vieux de milliers d’années. C’est comme si, en mathématiques, on voulait expliquer la variation du rapport de deux grandeurs. une constante et une variable, non pas par le fait que la variable varie, mais par le fait que la constante reste la même. La sous-consommation des masses est une condition nécessaire de toutes les formes de société reposant sur l’exploitation, donc aussi de la société capitaliste ; mais seule la forme capitaliste de la production aboutit à des crises. La sous-consommation est donc aussi une condition préalable des crises et elle y joue un rôle reconnu depuis longtemps ; mais elle ne nous explique pas plus les causes de l’existence actuelle des crises que celles de leur absence dans le passé.

M. Dühring a d’ailleurs des idées curieuses sur le marché mondial. Nous avons vu comment, en véritable érudit allemand, il cherche à s’expliquer des crises spéciales réelles de l’industrie à l’aide de crises imaginaires sur le marché du livre de Leipzig, la tempête en mer par la tempête dans un verre d’eau. Il se figure, en outre, que l’actuelle production patronale doit “ tourner surtout avec son débouché dans le cercle des classes possédantes elles-mêmes ”, ce qui ne l’empêche pas, seize pages plus loin seulement, de présenter, à la façon courante, comme industries modernes décisives, l’industrie du fer et celle du coton, c’est-à-dire précisément les deux branches de la production dont les produits ne sont consommés que pour une part infiniment petite dans le cercle des classes possédantes, et sont faits plus que tous autres pour la consommation de masse. De quelque côté que nous nous tournions, nous ne trouvons que bavardage à tort et à travers, vide et contradictoire. Mais prenons un exemple dans l’industrie cotonnière. Si, à elle seule, la ville relativement petite d’Oldham, - l’une des quelque douze villes de 50 à 100 000 habitants autour de Manchester qui pratiquent l’industrie du coton, - si, à elle seule, cette ville a vu le nombre des broches qui filent uniquement le numéro 32 s’élever de 1872 à 1875, en quatre ans, de 2 millions 1/2 à 5 millions, de sorte qu’une seule ville moyenne d’Angleterre possède autant de broches filant un seul numéro qu’en possède, somme totale, l’industrie cotonnière de l’Allemagne entière, y compris l’Alsace ; et si dans toutes les autres branches et localités de l’industrie anglaise et écossaise du coton l’extension s’est produite dans des proportions sensiblement égales, il faut une forte dose d’aplomb radical pour expliquer la totale stagnation actuelle du marché des filés et des tissus de coton par la sous-consommation des masses anglaises et non par la surproduction des fabricants anglais de coton [1].

Il suffit. On ne dispute pas avec des gens qui sont assez ignorants en économie pour considérer le marché du livre de Leipzig, comme un marché au sens de l’industrie moderne. Bornons-nous donc à constater que M. Dühring ne sait rien nous dire d’autre des crises que ceci : il ne s’agit dans les crises que “ d’un jeu courant entre l’hypertension et la détente ” ; l’excès de spéculation “ ne vient pas seulement de l’accumulation sans plan des entreprises privées ”, mais il faut aussi “ compter parmi les causes qui provoquent l’excès de l’offre l’étourderie des patrons individuels et le manque de circonspection personnelle ”. Et quelle est derechef la “ cause qui provoque ” l’étourderie et le manque de circonspection personnelle ? Précisément, cette même absence de plan dans la production capitaliste, qui se manifeste dans l’accumulation sans plan des entreprises privées. Prendre la transposition d’un fait économique en un reproche moral pour la découverte d’une cause nouvelle, n’est-ce pas aussi une belle “ étourderie ” ?

Mais laissons là les crises. Après avoir démontré dans le chapitre précédent comment elles naissent nécessairement du mode de production capitaliste et quelle est leur signification en tant que crises de ce mode de production lui-même, en tant que moyens impératifs du bouleversement social, nous n’avons pas besoin d’ajouter un seul mot pour répondre aux platitudes de M. Dühring sur ce thème. Passons à ses créations positives, au “ système naturel de la société ”.

Ce système, édifié sur un “ principe universel de justice ”, donc sans aucune préoccupation des faits matériels gênants, se compose d’une fédération de communes économiques entre lesquelles existent

“ la liberté d’aller et venir et l’obligation d’admettre des membres nouveaux selon des lois et des normes administratives déterminées. ”

La commune économique elle-même est avant tout un “ vaste schéma d’une portée historique ”, et qui dépasse de loin les “ demi-mesures aberrantes ”, d’un certain Marx par exemple. Elle signifie

“ une communauté de personnes qui, par leur droit publie de disposer d’un canton de territoire et d’un groupe d’établissements de production, sont tenues à l’activité en commun et à la participation en commun au produit.”

Le droit public est “ un droit sur la chose... dans le sens d’un rapport de pur droit public avec la nature et les institutions de production ”. Libre aux juristes à venir de la commune économique de se casser la tête pour savoir ce que cela veut dire, nous y renonçons absolument. Nous apprenons seulement que ce n’est pas du tout la même chose “ que la propriété corporative d’associations ouvrières”, lesquelles n’exclueraient pas la concurrence mutuelle ni même l’exploitation par le salariat. Et en passant, on laisse tomber que l’idée d’une “ propriété commune ”, telle qu’elle se trouve aussi chez Marx, serait

“ pour le moins obscure et scabreuse, puisque cette idée d’avenir a toujours l’air de ne rien signifier d’autre qu’une propriété corporative de groupes ouvriers. ”

Encore une de ces “ basses petites façons ” d’insinuer qui sont courantes chez M. Dühring et dont

“ la qualité vulgaire [comme il dit lui-même] n’appelle vraiment que le terme vulgaire de crasse. ”

Encore une contre-vérité tout aussi dénuée de fondement que cette autre invention de M. Dühring selon laquelle la propriété commune serait chez Marx une “propriété à la fois individuelle et sociale ”.

Une chose en tout cas est claire : le droit public d’une commune économique sur ses moyens de travail est un droit de propriété exclusif, tout au moins vis-à-vis de toute autre commune économique, et aussi vis-à-vis de la société et de l’État. Mais il ne doit pas avoir le pouvoir

“ de se comporter comme un séparatisme... envers l’extérieur, car entre les diverses communes économiques existent la liberté d’aller et de venir et l’obligation d’admettre des membres nouveaux selon des lois et des normes administratives déterminées... tout comme... aujourd’hui l’appartenance à une formation politique et la participation aux capacités économiques de la commune. ”

Il y aura donc des communes économiques riches et des communes pauvres, et l’équilibre s’établira par l’afflux de la population vers les communes riches et l’abandon des communes pauvres. Si donc M. Dühring veut éliminer la concurrence quant aux produits entre les diverses communes par l’organisation nationale du commerce, il laisse tranquillement subsister la concurrence quant aux producteurs. Les choses sont soustraites à la concurrence, les hommes y restent soumis,

Cependant, nous sommes encore loin d’avoir des idées claires sur le “ droit public ”. Deux pages plus loin, M. Dühring nous déclare : la commune économique s’étend

“ d’abord sur toute l’étendue du territoire politico-social dont les ressortissants sont rassemblés en un seul sujet juridique et, en cette qualité, disposent du sol dans soit ensemble, des habitations et des installations de production. ”

Ce n’est donc pas la commune prise isolément qui dispose, mais la nation entière. Le “ droit public ”, le “ droit sur la chose ”, le “rapport de droit public avec la nature ”, etc. n’est donc pas seulement “ obscur et scabreux pour le moins ”, il est directement en contradiction avec lui-même. Il est en effet, - du moins dans la mesure où chaque commune économique est également sujet juridique, - “ une propriété à la fois individuelle et sociale ”, et derechef cet “ hybride nébuleux ” ne se rencontre donc que chez M. Dühring lui-même !

En tout cas, la commune économique dispose de ses moyens de travail aux fins de production. Comment cette production s’effectue-t-elle ? D’après tout ce que nous en apprenons chez M. Dühring, tout à fait à l’ancien style, à ceci près que la commune prend la place du capitaliste. Nous apprenons tout au plus que, pour la première fois dans l’histoire, chaque individu a la liberté de choisir son métier, tandis que l’obligation de travailler règne, égale pour tous.

La forme fondamentale de toute production dans le passé est la division du travail, d’une part à l’intérieur de la société, d’autre part à l’intérieur de chaque établissement de production. Comment se comporte à son égard la “ socialité ” à la Dühring ?

La première grande division sociale du travail est la séparation de la ville et de la campagne. Selon M. Dühring, cet antagonisme, est “ inévitable de par la nature de la chose”. Mais

“ il est d’ailleurs scabreux de penser l’abîme entre l’agriculture et l’industrie comme impossible à combler. En fait, il existe déjà un certain degré de constance dans le passage de l’une à l’autre, qui promet d’augmenter encore considérablement pour l’avenir. ”

Dès maintenant, deux industries se seraient glissées dans la culture et l’exploitation rurale :

“ en premier lieu, la distillerie et ensuite, la préparation du sucre de betterave... la production d’alcool a une telle signification qu’on la sous-estimera plutôt qu’on ne la surestimera. [Et] s’il était possible qu’un assez large cercle d’industries, par suite d’inventions quelconques, prît une forme imposant la localisation de l’exploitation à la campagne et sa soudure immédiate avec la production des matières premières, [l’opposition entre la ville et la campagne en serait affaiblie et] on y gagnerait la base la plus étendue pour le déploiement de la civilisation. [Cependant] une perspective analogue pourrait pourtant s’ouvrir d’une autre manière encore. En dehors des nécessités techniques, les besoins sociaux prennent de plus en plus d’importance et si ces derniers deviennent décisifs pour les groupements d’activités humaines, il ne sera plus possible de négliger les avantages qui résultent d’une étroite liaison méthodique des occupations de la rase campagne avec les opérations du travail de transformation technique. ”

Or, dans la commune économique, ce sont précisément les besoins sociaux qui importent. elle va sans doute s’empresser de s’approprier pleinement les avantages ci-dessus mentionnés de la réunion de l’agriculture et de l’industrie ? M. Dühring ne va pas manquer de nous communiquer avec l’ampleur qui lui est chère ses “ conceptions plus exactes ” sur la position de la commune économique par rapport à cette question ? Le lecteur qui le croirait serait bien volé. Les maigres lieux communs embarrassés qu’on a cités plus haut, ces lieux communs qui tournent en rond sans arrêt de la distillerie de schnaps à l’industrie du sucre de betterave selon le droit coutumier prussien, voilà tout ce que M. Dühring a à nous dire de l’opposition de la ville et de la campagne dans le présent et dans l’avenir.

Passons à la division du travail dans le détail. Ici, M. Dühring est déjà un peu “ plus exact”. Il parle “ d’une personne qui doit s’adonner exclusivement à un seul genre d’activité”. Lorsqu’il s’agit d’introduire une nouvelle branche de production, la question consiste simplement à savoir si l’on peut, pour ainsi dire, créer un certain nombre d’existences qui doivent se consacrer à là production d’un article, avec la consommation [ !] qui leur est nécessaire. Une branche ou l’autre de la production dans la socialité “n’exigera pas beaucoup de population”. Et même dans la socialité, il y a “ des variétés économiques d’hommes qui se distinguent par leur mode de vie ”. Ainsi, à l’intérieur de la sphère de production, tout reste sensiblement tel qu’il était auparavant. Certes, il règne dans la société du passé une “fausse division du travail ” ; mais en quoi elle consiste et par quoi elle doit être remplacée dans la commune économique, là-dessus nous n’apprenons que ce qui suit :

“ en ce qui concerne les questions posées par la division du travail elle-même, nous avons déjà dit ci-dessus qu’on peut les considérer comme réglées dès qu’il est tenu compte des faits relatifs aux diverses convenances naturelles et des capacités personnelles. ”

A côté des capacités, on consulte aussi l’inclination personnelle :

“ l’attrait de s’élever à des activités qui mettent en jeu plus de capacités et de formation préalable reposerait exclusivement sur le penchant à l’occupation en question et la joie d’exercer précisément cette chose et non une autre [exercer une chose !]. ”

Ainsi dans la socialité, l’émulation sera stimulée et

“ la production elle-même prendra de l’intérêt, l’exercice veule de la production qui n’apprécie cette production que comme moyen de gain n’imprimera plus son cachet sur les choses. ”

Dans toute société dont la production suit un développement naturel, - et la société actuelle est dans ce cas, - ce ne sont pas les producteurs qui dominent les moyens de production, mais les moyens de production qui dominent les producteurs. Dans une telle société, tout levier nouveau de la production se convertit nécessairement en un moyen nouveau d’asservissement des producteurs aux moyens de production. Cela est vrai surtout pour le levier de la production qui, avant l’introduction de la grande industrie, était de loin le plus puissant : la division du travail. La première grande division du travail elle-même, la séparation de la ville et de la campagne, a condamné la population rurale à des milliers d’années d’abêtissement et les citadins chacun à l’asservissement à son métier individuel. Elle a anéanti les bases du développement intellectuel des uns et du développement physique des autres. Si le paysan s’approprie le sol et le citadin son métier, le sol s’approprie tout autant le paysan et le métier l’artisan. En divisant le travail, on divise aussi l’homme. Le perfectionnement d’une seule activité entraîne le sacrifice de toutes les autres facultés physiques et intellectuelles. Cet étiolement de l’homme croît dans la mesure même où croît la division du travail, qui atteint son développement maximum dans la manufacture. La manufacture décompose le métier en ses opérations partielles singulières et assigne chacune d’elles à un ouvrier singulier comme étant sa profession à vie, elle l’enchaîne ainsi pour toute sa vie à une fonction partielle déterminée et à un outil déterminé.

“ Elle estropie le travailleur, elle fait de lui quelque chose de monstrueux en activant le développement factice de sa dextérité de détail, en sacrifiant tout un monde de dispositions et d’instincts producteurs... L’individu lui-même est morcelé, métamorphosé en ressort automatique d’une opération exclusive, [2] ”

ressort qui, dans beaucoup de cas, ne parvient à la perfection que par une véritable mutilation physique et intellectuelle de l’ouvrier. Le machinisme de la grande industrie dégrade l’ouvrier du rang de machine à celui de simple accessoire d’une machine.

“ La spécialité qui consistait à manier pendant toute sa vie un outil parcellaire devient la spécialité de servir sa vie durant une machine parcellaire. On abuse du mécanisme pour transformer l’ouvrier dès sa plus tendre enfance en parcelle d’une machine qui fait elle-même partie d’une autre [3]. ”

Et ce ne sont pas seulement les ouvriers, mais aussi les classes qui exploitent directement ou indirectement les ouvriers, que la division du travail asservit à l’instrument de leur activité ; le bourgeois à l’esprit en friche est asservi à son propre capital et à sa propre rage de profit ; le juriste à ses idées ossifiées du droit, qui le dominent comme une puissance indépendante ; les “ classes cultivées”, en général, à une foule de préjugés locaux et de petitesses, à leur propre myopie physique et intellectuelle, à leur mutilation par une éducation adaptée a une spécialité et par leur enchaînement à vie à cette spécialité même, - cette spécialité fût-elle le pur farniente.

Les utopistes savaient déjà parfaitement à quoi s’en tenir sur les effets de la division du travail, sur l’étiolement d’une part de l’ouvrier, d’autre part de l’activité laborieuse elle-même, qui se limite à la répétition mécanique, uniforme, pendant toute la vie, d’un seul et même acte. La suppression de l’opposition de la ville et de la campagne est réclamée par Fourier ainsi que par Owen comme la première condition fondamentale de la suppression de l’antique division du travail en général. Chez tous deux, la population doit se répartir sur le pays en groupes de 1.600 à 3.000 âmes ; chaque groupe habite au centre de son canton territorial un palais géant avec ménage commun. Sans doute Fourier parle-t-il, çà et là, de villes, mais elles ne se composent à leur tour que de quatre ou cinq de ces palais rapprochés l’un de l’autre. Chez tous deux, chaque membre de la société prend part aussi bien à l’agriculture qu’à l’industrie. Chez Fourier, ce sont l’artisanat et la manufacture qui jouent le rôle principal dans cette dernière ; chez Owen, par contre, c’est déjà la grande industrie, et il demande déjà l’introduction de la vapeur et du machinisme dans le travail ménager. Mais à l’intérieur de l’agriculture comme de l’industrie, l’un et l’autre réclament la diversité la plus grande possible des occupations pour chaque individu, et, en conséquence, la formation de la jeunesse à une activité technique aussi multiple que possible. Chez tous deux, l’homme doit se développer d’une manière universelle par une activité pratique universelle et le charme attrayant que la division fait perdre au travail, doit lui être rendu, d’abord par cette diversité et la brièveté correspondante de la “ séance ” consacrée à chaque travail particulier, pour reprendre l’expression de Fourier [4]. Tous deux ont dépassé de beaucoup le mode de pensée des classes exploiteuses légué à M. Dühring, qui tient l’opposition de la ville et de la campagne pour inévitable de par la nature de la chose, prisonnier qu’il est de ce préjugé qu’un certain nombre d’ “ existences ” doivent, en toute circonstance, être condamnées à la production d’un seul article, et résolu comme il est à éterniser les “variétés économiques ” de l’homme se différenciant d’après le mode de vie, les hommes qui trouvent de la joie à exercer telle chose et aucune autre, qui donc sont tombés assez bas pour se réjouir de leur propre asservissement et de leur propre vie étriquée. En face de l’idée qui est à la base même des fantaisies les plus aventureuses de l’ “ idiot ” Fourier, en face même des idées les plus pauvres du “ grossier, du lourd et de l’indigent ” Owen, ce M. Dühring encore tout asservi à la division du travail n’est qu’un nain présomptueux.

En se rendant maîtresse de l’ensemble des moyens de production pour les employer socialement selon un plan, la société anéantit l’asservissement antérieur des hommes à leurs propres moyens de production. Il va de soi que la société ne peut pas se libérer sans libérer chaque individu. Le vieux mode de production doit donc forcément être bouleversé de fond en comble, et surtout la vieille division du travail doit disparaître. A sa place doit venir une organisation de la production dans laquelle, d’une part, aucun individu ne peut se décharger sur d’autres de sa part de travail productif, condition naturelle de l’existence humaine ; dans laquelle, d’autre part, le travail productif, au lieu d’être moyen d’asservissement, devient moyen de libération des hommes, en offrant à chaque individu la possibilité de perfectionner et de mettre en oeuvre dans toutes les directions l’ensemble de ses facultés physiques et intellectuelles, et dans laquelle, de fardeau qu’il était, le travail devient un plaisir.

Cela n’est plus aujourd’hui une fantaisie, un vœu pieux. Avec le développement actuel des forces productives, l’accroissement de la production donné dans le ! fait même de la socialisation des forces productives, l’élimination des entraves et des perturbations qui résultent du mode de production capitaliste, celle du gaspillage de produits et de moyens de production, suffisent déjà, en cas de participation universelle au travail, pour réduire le temps de travail à une mesure qui, selon les idées actuelles, sera minime.

Il n’est pas vrai, d’autre part, que la suppression de l’ancienne division du travail soit une revendication uniquement réalisable aux dépens de la productivité du travail. Au contraire, par la grande industrie, elle est devenue condition de la production elle-même.

“ L’exploitation mécanique supprime la nécessité de consolider cette distribution en enchaînant, comme dans les manufactures, pour toujours, le même ouvrier à la même besogne. Puisque le mouvement d’ensemble de la fabrique procède de la machine et non de l’ouvrier, un changement continuel du personnel n’amènerait aucune interruption dans le procès de travail... Enfin, la rapidité avec laquelle les enfants apprennent le travail à la machine supprime radicalement la nécessité de le convertir en vocation exclusive d’une classe particulière de travailleurs [5]. ”

Mais tandis que le mode capitaliste d’emploi du machinisme est obligé de perpétuer la vieille division du travail avec sa spécialisation ossifiée, bien que celle-ci soit devenue techniquement superflue, le machinisme lui-même se rebelle contre cet anachronisme. La base technique de la grande industrie est révolutionnaire.

“ Au moyen de machines, de procédés chimiques et d’autres méthodes, elle bouleverse avec la base technique de la production, les fonctions des travailleurs et les combinaisons sociales du travail, dont elle ne cesse de révolutionner la division établie en lançant sans interruption des masses de capitaux et d’ouvriers d’une branche de production dans une autre. La nature même de la grande industrie nécessite le changement dans le travail, la fluidité des fonctions, la mobilité universelle du travailleur... Nous avons vu que cette contradiction absolue... finit par détruire toutes les garanties de vie du travailleur..., qu’elle aboutit... à la dilapidation la plus effrénée des forces de travail et aux ravages de l’anarchie sociale. C’est là le côté négatif. Mais si la variation dans le travail ne s’impose encore qu’à la façon d’une loi physique dont l’action, en se heurtant partout à des obstacles, les brise aveuglément, les catastrophes mêmes que fait naître la grande industrie imposent la nécessité de reconnaître le travail varié et, par conséquent, le plus grand développement possible des diverses aptitudes du travailleur comme une loi de la production moderne, et il faut à tout prix que les circonstances s’adaptent au fonctionnement normal de cette loi. C’est une question de vie ou de mort. Oui, la grande industrie oblige la société, sous peine de mort, à remplacer l’individu morcelé, porte-douleur d’une fonction productive de détail, par l’individu intégral qui sache tenir tête aux exigences les plus diversifiées du travail et ne donne, dans des fonctions alternées, qu’un libre essor à la diversité de ses capacités naturelles ou acquises [6]. ”

En nous enseignant à transformer le mouvement moléculaire, que l’on peut produire plus ou moins partout, en mouvement de masse à des fins techniques, la grande industrie a, dans une mesure considérable, libéré la production industrielle des barrières locales. La force hydraulique était locale, la force de la vapeur est libre. Si la force hydraulique est nécessairement rurale, la force de la vapeur n’est en aucune façon nécessairement urbaine. C’est son application capitaliste qui la concentre d’une façon prépondérante dans les villes et transforme les villages de fabriques en villes de fabriques. Mais par là, elle mine en même temps les conditions de sa propre mise en oeuvre. La première exigence de la machine à vapeur et l’exigence capitale de presque toutes les branches d’exploitation de la grande industrie est une eau relativement pure. Or la ville de fabriques transforme toute eau en purin puant. Bien que la concentration urbaine soit une condition fondamentale de la production capitaliste, chaque capitaliste industriel pris à part tend donc toujours à quitter les grandes villes que cette concentration a de toute nécessité engendrées pour réaliser une exploitation rurale. On peut étudier ce processus dans le détail dans les régions d’industrie textile du Lancashire et du Yorkshire ; la grande industrie capitaliste y engendre constamment de grandes villes nouvelles en fuyant continuellement de la ville à la campagne. Il en va de même dans les régions d’industrie métallurgique, où des causes partiellement différentes engendrent les mêmes effets.

De nouveau, seule la suppression du caractère capitaliste de l’industrie moderne est capable de supprimer ce nouveau cercle vicieux où elle tombe, cette contradiction à laquelle elle revient sans cesse. Seule une société qui engrène harmonieusement ses forces productives l’une dans l’autre selon les lignes grandioses d’un plan unique peut permettre à l’industrie de s’installer à travers tout le pays, avec cette dispersion qui est la plus convenable à son propre développement et au maintien ou au développement des autres éléments de la production.

La suppression de l’opposition de la ville et de la campagne n’est donc pas seulement possible. Elle est devenue une nécessité directe de la production industrielle elle-même, comme elle est également devenue une nécessité de la production agricole et, par-dessus le marché, de l’hygiène publique. Ce n’est que par la fusion de la ville et de la campagne que l’on peut éliminer l’intoxication actuelle de l’air, de l’eau et du sol ; elle seule peut amener les masses qui aujourd’hui languissent dans les villes au point où leur fumier servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies.

L’industrie capitaliste s’est déjà rendue relativement indépendante des barrières locales que constituaient les lieux de production de ses matières premières. Dans sa grande masse, l’industrie textile travaille des matières premières importées. Les minerais de fer espagnols sont travaillés en Angleterre et en Allemagne, les minerais de cuivre d’Espagne et d’Amérique du Sud en Angleterre. Tout bassin charbonnier fournit de combustible une périphérie industrielle qui, d’année en année, croît bien au-delà des limites de ce bassin. Sur toute la côte d’Europe, les machines à vapeur sont actionnées avec du charbon anglais, parfois allemand et belge. La société libérée des barrières de la production capitaliste peut aller bien plus loin encore. En produisant une race de producteurs développés dans tous les sens, qui comprendront les bases scientifiques de l’ensemble de la production industrielle et dont chacun aura parcouru dans la pratique toute une série de branches de production d’un bout à l’autre, elle créera une nouvelle force productive compensant très largement le travail de transport des matières premières ou des combustibles tirés de grandes distances.

La suppression de la séparation de la ville et de la campagne n’est donc pas une utopie, même en tant qu’elle a pour condition la répartition la plus égale possible de la grande industrie à travers tout le pays. Certes, la civilisation nous a laissé, avec les grandes villes, un héritage qu’il faudra beaucoup de temps et de peine pour éliminer. Mais il faudra les éliminer et elles le seront, même si c’est un processus de longue durée. Quelles que soient les destinées réservées à l’Empire allemand de nation prussienne, Bismarck peut descendre au cercueil avec la fière conscience que son souhait le plus cher sera sûrement exaucé : le déclin des grandes villes [7].

Et maintenant, que l’on considère l’idée enfantine de M. Dühring d’après laquelle la société pourrait prendre possession de l’ensemble des moyens de production sans bouleverser de fond en comble l’ancien genre de production et surtout sans abolir l’ancienne division du travail, et tout serait réglé dès qu’il est seulement “ tenu compte des convenances naturelles et des facultés personnelles ”, - ce qui n’empêche pas, après comme avant, des masses entières d’existences d’être asservies à la production d’un seul article, des “ populations ” entières d’être réclamées par une seule branche de production et l’humanité de se diviser, après comme avant, en un certain nombre de “ variétés économiques ” diversement mutilées, de même qu’il existe maintenant des “ manœuvres ” et des “ architectes ”. Si la société doit devenir maîtresse des moyens de production dans l’ensemble, c’est pour que chaque individu reste esclave de son moyen de production et n’ait qu’à choisir quel sera ce moyen de production ! Et que l’on considère également comment M. Dühring tient la séparation de la ville et de la campagne pour “inévitable de par la nature de la chose ” et ne sait découvrir qu’un tout petit palliatif dans les branches, - spécifiquement prussiennes par leur réunion, - de la distillerie et de la fabrication du sucre de betterave ; il fait dépendre la dispersion de l’industrie à travers le pays d’on ne sait quelles découvertes futures de l’obligation d’appuyer immédiatement l’exploitation sur l’extraction des matières premières, - matières premières qui, dès maintenant, sont consommées à une distance toujours plus grande de leur lieu d’origine ! - Et, en fin de compte, il cherche à couvrir ses arrières en assurant que les besoins sociaux imposeront finalement l’union de l’agriculture et de l’industrie, même contre les préoccupations économiques, comme s’il y avait là un sacrifice économique à faire !

Certes, pour voir que les éléments révolutionnaires qui élimineront la vieille division du travail ainsi que la séparation de la ville et de la campagne et bouleverseront l’ensemble de la production, sont déjà contenus en germe dans les conditions de production de la grande industrie moderne et que c’est le mode de production capitaliste d’aujourd’hui qui les entrave dans leur déploiement, il faut avoir un horizon un peu plus vaste que le ressort du droit coutumier prussien, le pays où le schnaps et le sucre de betterave sont les produits industriels décisifs et où l’on peut étudier les crises commerciales sur le marché du livre. Pour cela, il faut connaître la grande industrie réelle dans son histoire et dans sa réalité présente, surtout dans le seul pays qui est sa patrie et où elle a atteint son perfectionnement classique ; et alors on ne songera pas non plus à édulcorer le socialisme scientifique moderne et à le ravaler au rang du socialisme spécifiquement prussien de M. Dühring.

Notes

[1] L’explication des crises par la sous-consommation vient de Sismondi et chez lui elle a encore un certain sens. C’est à lui que Rodbertus l’a empruntée et c’est dans Rodbertus que M. Dühring à son tour l’a copiée avec son habituelle manière de tout affadir. (F. E.)

[2] Le Capital, livre 1, tome II, pp. 49-50, E. S., 1969.

[3] Ibid., p. 104.

[4] Charles FOURIER, Le nouveau monde industriel et sociétaire.... chap. Il, V et VI, in Oeuvres complètes, tome 6, Paris, 1845.

[5] Le Capital, livre I, tome II, p. 103, E. S., 1969.

[6] Ibid., I, pp. 165-166.

[7] Dans un discours à la deuxième chambre du Landtag de Prusse, le 20 mars 1852, Bismarck avait exprimé la haine des junkers à l’égard des villes, foyers du mouvement révolutionnaire, en déclarant que ce n’est pas là que vivait le vrai peuple prussien. “ Si les grandes villes

5-

Nous avons déjà vu précédemment que l’économie à la Dühring aboutit à cette thèse : le mode de Production capitaliste est tout à fait non et peut subsister, mais le mode de répartition capitaliste ne vaut rien et il faut qu’il disparaisse. Nous constatons maintenant que la “ socialité ” de M. Dühring n’est pas autre chose que l’application de cette thèse en imagination. En effet, il s’est avéré que M. Dühring n’a absolument rien à critiquer dans le mode de production, - en tant que tel. - de la société capitaliste, qu’il veut conserver dans toutes les relations principales l’ancienne division du travail et que, en conséquence, il n’a presque rien à dire de la production à l’intérieur de sa commune économique. La production. évidemment, est un domaine où il s’agit de réalités palpables et où, par conséquent, l’ “ imagination rationnelle ” ne peut donner que peu de champ à l’envol de son âme libre : le risque de se rendre ridicule est trop proche ! Par contre, la répartition qui, selon les vues de M. Dühring, n’a absolument rien à faire avec la production, qui selon lui est déterminée non par la production, mais par un acte de volonté pur, - la répartition est le champ prédestiné de son “ alchimie sociale ”.

Au devoir égal de production répond le droit égal à la consommation, organisé dans la commune économique et dans la commune commerciale qui englobe un nombre assez élevé de communes économiques. Ici

“ le travail... s’échange contre un autre travail d’après le principe de l’estimation égale... Prestation et contre-prestation figurent ici une égalité réelle des grandeurs de travail. [Et pour appliquer cette] mise en équation des forces humaines, peu importe qu’elles aient individuellement produit plus ou moins, ou même par hasard rien du tout”,

car on peut considérer comme des prestations de travail toutes les opérations dans la mesure où elles exigent du temps et des forces, - y compris par conséquent le jeu de quilles et la promenade. Mais cet échange n’a pas lieu entre individus, puisque c’est la collectivité qui possède tous les moyens de production, donc aussi tous les produits : il a lieu, d’une part, entre chaque commune économique et ses membres individuels, d’autre part entre les diverses communes économiques et commerciales elles-mêmes.

“ Surtout, les diverses communes économiques remplaceront à l’intérieur de leur propre cadre le petit commerce par un débit pleinement planifié. ”

Le commerce en gros est tout autant organisé :

“ le système de la libre société économique reste par conséquent une grande institution d’échange, dont les opérations s’accomplissent grâce aux bases données par les métaux précieux. L’intelligence de la nécessité inéluctable de cette propriété fondamentale est ce qui distingue notre schéma de toutes les nébulosités inhérentes même aux formes les plus rationnelles des idées socialistes qui ont cours aujourd’hui.”

La commune économique, en tant que première appropriatrice des produits sociaux, doit, en vue de cet échange, fixer “ un prix unitaire pour chaque branche d’articles ”, d’après les frais de production moyens.

“ Ce que signifie actuellement pour la valeur et le prix... l’élément dit frais de revient de la production... cela sera représenté [dans la socialité]... par les évaluations de la quantité de travail à employer. Ces évaluations qui, d’après le principe de l’égalité juridique de toute personnalité étendu aussi à l’économie, peuvent se ramener à prendre finalement en considération le nombre des participants, donneront le rapport des prix correspondant à la fois aux conditions naturelles de la production et au droit social de réalisation de la valeur. Tout comme aujourd’hui, la production des métaux précieux restera décisive pour déterminer la valeur de la monnaie... On voit donc que dans la constitution sociale modifiée, loin de perdre la raison d’être et l’étalon des valeurs et par suite, des rapports dans lesquels les produits s’échangent les uns contre les autres, on les a proprement pour la première fois. ”

La fameuse “ valeur absolue ” est enfin réalisée.

Mais, d’autre part, la commune sera obligée aussi de mettre les individus en mesure de lui acheter les articles produits en versant à chacun, comme contre-prestation de son travail, une certaine somme d’argent journalière, hebdomadaire ou mensuelle, qui sera égale pour tous :

“ Donc, du point de vue de la socialité, il est indifférent de dire que le salaire disparaît ou qu’il devient obligatoirement la forme exclusive des revenus économiques. ”

Or salaires égaux et prix égaux établissent “ l’égalité quantitative, sinon qualitative, de la consommation ” et voilà réalisé au point de vue économique le “principe universel de justice ”. Sur la détermination du niveau de ce salaire de l’avenir, M. Dühring nous dit seulement qu’ici comme dans tous les autres cas, on échange “ travail égal contre travail égal ”. Pour un travail de six heures, il faudra donc payer une somme d’argent incorporant en soi également six heures de travail.

Cependant, il ne faut nullement confondre le “ principe universel de justice ” avec cet égalitarisme grossier qui dresse si vivement le bourgeois contre tout communisme, notamment contre le communisme ouvrier primitif. Il est loin d’être aussi inexorable qu’il voudrait le paraître.

“ L’égalité de principe des droits économiques n’exclut pas qu’on ajoute volontairement à ce qu’exige la justice, une expression de reconnaissance et d’hommage particuliers... La société s’honore elle-même en signalant les genres de rendement supérieurs par une dotation supplémentaire modérée pour la consommation. ”

Et M. Dühring s’honore lui-même lorsque, alliant l’innocence de la colombe et l’astuce du serpent, il montre un souci si touchant pour la surconsommation modérée des Dühring de l’avenir.

Ainsi, le mode de répartition capitaliste est définitivement éliminé. Car

“ à supposer que dans l’hypothèse d’un tel état de choses, quelqu’un puisse disposer réellement d’un excédent de moyens privés, il ne pourrait trouver aucun emploi capitaliste de cet excédent. Aucun individu ou aucun groupe ne le lui prendrait pour la production autrement que par la voie de l’échange ou de l’achat, mais il ne se trouverait jamais dans le cas de lui payer des intérêts ou un bénéfice. [Dès lors], une transmission par héritage correspondant au principe de l’égalité [est admissible. Elle est inévitable, car] une certaine transmission par héritage accompagnera toujours nécessairement le principe familial. [Le droit successoral ne pourra pas non plus] conduire à une accumulation de biens étendus, puisque, ici, la constitution de propriété... ne saurait jamais plus avoir pour but de créer des moyens de production et de pures existences de rentiers.”

Ainsi, la commune économique serait heureusement achevée. Voyons, maintenant comme elle fonctionne.

Nous admettons que toutes les hypothèses de M. Dühring soient complètement réalisées ; nous supposons donc que la commune économique paye à chacun de ses membres pour un travail quotidien de six heures une somme d’argent dans laquelle s’incorporent également six heures de travail, disons douze marks. Nous admettons également que les prix correspondent exactement aux valeurs, donc dans notre hypothèse qu’ils n’englobent que les frais des matières premières, l’usure des machines, la consommation des moyens de travail et le salaire payé. Une commune économique de cent membres qui travaillent produit alors quotidiennement des marchandises pour une valeur de 1 200 marks, dans une année de 300 journées de travail pour 360 000 marks, et elle paye cette même somme à ses membres, dont chacun fait ce qu’il veut avec sa part quotidienne de 12 marks, ou annuelle de 3 600. Au bout de l’année, ou au bout de cent ans, la commune n’est pas plus riche qu’au début. Pendant ce temps, elle ne sera même pas capable de fournir la dotation supplémentaire modérée pour la consommation de M. Dühring à moins qu’elle n’entame son stock de moyens de production. L’accumulation a été totalement oubliée. Pis encore : comme l’accumulation est une nécessité sociale et qu’il y a dans le fait de garder de l’argent par devers soi une forme commode d’accumulation, l’organisation de la commune économique invite directement ses membres à l’accumulation privée, et par suite à sa propre destruction.

Comment échapper à ce déchirement dans la nature de la commune économique ? Elle pourrait recourir à la “ taxation ” bien-aimée, à l’enchérissement, et vendre sa production annuelle 480.000 marks au lieu de 360 009. Mais comme toutes les autres communes économiques sont dans la même situation, et seraient donc obligées de faire la môme chose, chacune devrait, dans l’échange avec l’autre, payer tout autant de “ taxation ” qu’elle en empocherait et le “tribut” ne retomberait donc que sur ses propres membres.

Ou bien alors la commune règle la chose en un tourne-main, en payant à chaque membre pour six heures de travail le produit de moins de six heures de travail, disons de quatre heures, donc en lui donnant huit marks par jour au lieu de douze, mais en laissant subsister les prix des marchandises à l’ancien niveau. Dans ce cas, elle fait directement et ouvertement ce qu’elle tentait précédemment de manière dissimulée et par un détour : elle constitue de la plus-value marxiste pour un montant annuel de 120 000 marks en payant ses membres, d’une manière tout à fait capitaliste, au-dessous de la valeur de leur production et en leur comptant par-dessus le marché à leur pleine valeur les marchandises qu’ils ne peuvent acheter qu’à elle. La commune économique ne peut donc constituer un fonds de réserve qu’en se dévoilant comme le truck-system [1] “ perfectionné ” sur la base communiste la plus large.

Donc, de deux choses l’une : ou bien la commune économique échange “travail égal contre travail égal ” et dans ce cas, ce n’est pas elle, ce sont seulement les particuliers qui peuvent accumuler un fonds pour le maintien et l’extension de la production. Ou bien alors, elle constitue ce fonds, mais en ce cas, elle n’échange plus “ travail égal contre travail égal ”.

Voilà ce qu’il en est du contenu de l’échange dans la commune économique. Et qu’en est-il de la forme ? L’échange se fait par l’intermédiaire de la monnaie-métal et M. Dühring n’est pas peu lier de la “ portée historique ” de cette amélioration. Mais dans le commerce entre la commune et ses membres, l’argent n’est absolument pas de l’argent, et ne fonctionne absolument pas comme argent. Il sert de pur certificat de travail ; il constate seulement, pour parier comme Marx, “ la part individuelle du producteur au travail commun et son droit individuel à la fraction du produit commun destinée à la consommation ”, et, dans cette fonction, il est “ tout aussi peu ” de l’argent “qu’une contremarque de théâtre ” [2]. Il peut donc être remplacé par n’importe quel signe, comme par exemple chez Weitling, qui le remplace par un “ grand livre commercial ”, où on porte sur une page les heures de travail et sur l’autre les jouissances obtenues en échange [3]. Bref, dans le commerce de la commune économique avec ses membres, il fonctionne simplement comme la “ monnaie-heure de travail” d’ Owen, cette “ chimère ” que M. Dühring regarde du haut de sa grandeur et qu’il est pourtant obligé d’introduire lui-même dans son économie de l’avenir. Que la contremarque qui désigne la mesure du “devoir de production” rempli et du “droit à la consommation” ainsi acquis soit un chiffon de papier, un jeton ou une pièce d’or, cela n’a absolument aucune importance pour cette fin-ci. Mais il n’en est pas du tout de même pour d’autres fins, comme nous le verrons.

Si la monnaie-métal fonctionne déjà non comme monnaie, mais comme contremarque travestie du travail dans le commerce de la commune économique avec ses membres, elle arrive encore moins à sa fonction de monnaie dans l’échange entre les diverses communes économiques. Ici, d’après les hypothèses de M. Dühring, la monnaie-métal est totalement superflue. En effet, il suffirait d’une simple comptabilité, qui accomplit d’une façon bien plus simple l’échange de produits d’un travail égal contre produits d’un travail égal si elle calcule avec l’étalon naturel du travail, - le temps, l’heure de travail comme unité. - que si elle traduit d’abord les heures de travail en argent. L’échange est, en réalité, pur échange en nature ; toutes les créances excédentaires sont facilement et simplement compensables par des traites sur d’autres communes. Mais si une commune devait réellement avoir un déficit vis-à-vis d’autres communes, alors tout l’or du monde aurait beau être “monnaie par destination naturelle ”, il ne pourrait pas épargner à cette commune l’obligation de combler ce déficit par une augmentation de son propre travail si elle ne veut pas tomber par sa dette dans la dépendance d’autres communes. Au reste, le lecteur est prié de garder sans cesse en mémoire que nous ne faisons nullement ici une construction d’avenir. Nous acceptons simplement les hypothèses de M. Dühring et ne faisons qu’en tirer les conséquences inévitables.

Donc, ni dans l’échange entre la commune économique et ses membres, ni dans l’échange entre les différentes communes, l’or qui “ est monnaie par destination naturelle” ne peut arriver à réaliser cette nature qui est la sienne. Cependant, M. Dühring lui prescrit d’accomplir une fonction monétaire même dans la “ socialité ”. Il nous faut donc chercher un autre champ d’action pour cette fonction monétaire. Et ce champ d’action existe. M. Dühring met sans doute chacun en mesure d’avoir “ une consommation quantitativement égale”, mais il ne peut y obliger personne. Au contraire, il est fier de dire que dans son univers, chacun peut faire ce qu’il veut de son argent. Il ne peut donc pas empêcher que les uns se mettent de côté un petit trésor en argent, tandis que les autres ne s’en tirent pas avec le salaire qu’on leur paye. Il rend même cela inévitable en reconnaissant expressément la propriété commune de la famille dans le droit successoral, d’où résulte, par conséquent, l’obligation pour les parents d’entretenir les enfants. Mais voilà qui fait une brèche puissante à la consommation quantitativement égale. Le célibataire vit magnifiquement et dans le bonheur avec ses huit ou douze marks quotidiens, tandis que le veuf avec huit enfants mineurs s’en tire misérablement. Mais d’autre part, en acceptant sans plus l’argent en paiement, la commune laisse ouverte la possibilité que cet argent ait été acquis autrement que par le travail personnel. Non olet, “ l’argent n’a pas d’odeur ”. Elle ne sait pas d’où il vient. Mais ainsi sont données toutes les conditions pour que la monnaie-métal qui, jusqu’à présent, n’a joué que le rôle d’un jeton de travail, prenne une fonction monétaire réelle. Voici donc l’occasion et le motif, d’une part, de thésauriser, d’autre part, de s’endetter. Le nécessiteux emprunte à celui qui thésaurise. L’argent emprunté, accepté en paiement de moyens de subsistance par la commune, redevient donc ce qu’il est dans la société actuelle : incarnation sociale du travail humain, étalon réel du travail, moyen de circulation universel. Toutes les “ lois et normes administratives” du monde sont aussi impuissantes là-contre que contre la table de multiplication ou la composition chimique de l’eau. Et comme celui qui thésaurise est en mesure de réclamer au nécessiteux des intérêts, voilà, en même temps que la fonction monnaie de l’argent-métal, l’usurier rétabli lui aussi.

Jusqu’ici, nous n’avons considéré que les effets du maintien de la monnaie-métal à l’intérieur du champ d’action de la commune économique à la Dühring. Mais au delà de ce champ d’action, le reste maudit de l’univers continue, en attendant, son bonhomme de chemin tout tranquillement. L’or et l’argent restent, sur le marché mondial, monnaie universelle, moyen d’achat et de paiement universel, incarnation sociale absolue de la richesse. Et avec cette propriété du métal précieux apparaît, pour les individus, membres de la commune économique, un motif nouveau de thésaurisation, d’enrichissement, d’usure : le désir de se mouvoir dans la liberté et l’indépendance à l’égard de la commune et au delà de ses limites et de faire valoir sur le marché mondial la richesse individuelle accumulée. Les usuriers se transforment en hommes faisant le commerce du moyen de circulation, en banquiers, en dominateurs du moyen de circulation et de la monnaie universelle, par suite en dominateurs de la production, par suite en dominateurs des moyens de production, même si, nominalement, ceux-ci figurent encore pendant des années comme propriété de la commune économique et commerciale. Mais, par suite, les thésauriseurs et usuriers convertis en banquiers sont également les maîtres de la commune économique et commerciale elle-même. La “ socialité ” de M. Dühring se distingue en effet de façon très essentielle des “ nébulosités ” des autres socialistes. Elle n’a d’autre but que de réengendrer la haute finance, sous le contrôle de qui et pour la bourse de qui elle s’échinera bravement, - si toutefois elle se constitue et se consolide. Le seul salut pour elle serait que les thésauriseurs préfèrent, grâce à leur monnaie universelle..., filer au plus vite de la commune.

Étant donné la vaste ignorance du socialisme ancien qui règne en Allemagne, un jeune homme innocent pourrait soulever la question de savoir si, par exemple, les bons de travail d’Owen ne pourraient donner lieu à un abus semblable. Bien que nous n’ayons pas à développer ici la signification de ces bons de travail, disons pourtant ce qui suit, pour comparer l’ “ ample schéma” à la Dühring avec les “ idées grossières, lourdes et indigentes” d’Owen : il faudrait d’abord, pour un tel abus des bons de travail d’Owen, leur transformation en argent réel, alors que M. Dühring suppose l’argent réel, mais entend lui interdire de fonctionner autrement que comme simple jeton de travail. Tandis qu’il y aurait là abus réel, ici s’affirme la nature immanente de l’argent, indépendante de la volonté humaine ; ici, c’est l’argent qui réalise son usage propre et exact en face de l’abus que M. Dühring veut lui imposer en vertu de sa propre ignorance de la nature de l’argent. Deuxièmement, chez Owen, les bons de travail ne sont qu’une forme de transition à la communauté complète et à la libre utilisation des ressources sociales, et accessoirement tout au plus un moyen de rendre le communisme plausible pour le public britannique. Si donc quelque abus devait obliger la société d’Owen à abolir les jetons de travail, cette société ferait ainsi un pas de plus vers son but et entrerait dans un stade d’évolution plus parfait. Que, par contre, la commune économique à la Dühring abolisse l’argent, elle anéantit d’un seul coup sa “ portée historique”, elle élimine sa beauté la plus originale, cesse d’être commune économique à la Dühring et se ravale aux nébulosités dont M. Dühring n’a pu la tirer qu’au prix de tant d’amère besogne de l’imagination rationnelle [4].

D’où viennent donc toutes les étranges erreurs et complications dans lesquelles se débat la commune économique à la Dühring ? Simplement de la nébulosité qui, dans le cerveau de M. Dühring, enveloppe les concepts de valeur et de monnaie et qui, en fin de compte, le pousse à vouloir découvrir la valeur du travail. Mais comme M. Dühring ne détient nullement le monopole pour l’Allemagne de ce genre de nébulosité et qu’il trouve, au contraire, une nombreuse concurrence, nous voulons “prendre un instant sur nous pour débrouiller l’écheveau ” qu’il a constitué.

La seule valeur que connaisse l’économie est la valeur de marchandises. Que sont les marchandises ? Des produits créés dans une société de producteurs privés plus ou moins isolés, donc en premier lieu des produits privés, Mais ces produits privés ne deviennent des marchandises que lorsqu’ils ne sont pas produits pour la consommation du producteur, mais pour la consommation par d’autres, donc pour la consommation sociale ; ils entrent dans la consommation sociale par l’échange. Les producteurs privés sont donc dans un lien social, constituent une société. Leurs produits, quoique produits privés de chacun, sont donc en même temps, mais sans intention et pour ainsi dire contre leur volonté, également des produits sociaux. En quoi consiste dès lors le caractère social de ces produits privés ? Manifestement en deux propriétés : d’abord en ceci qu’ils satisfont tous un besoin humain quelconque, qu’ils ont une valeur d’usage non seulement pour le producteur, mais aussi pour d’autres ; et deuxièmement, en ceci que, tout en étant des produits des travaux individuels les plus divers, ils sont en même temps des produits du travail humain tout court, du travail humain général. Dans la mesure où ils ont aussi pour d’autres une valeur d’usage, ils peuvent d’une façon générale entrer dans l’échange ; dans la mesure où il y a en eux tous du travail humain général, simple dépense de force de travail humaine, ils peuvent être comparés les uns aux autres dans l’échange par la quantité de ce travail que chacun d’eux contient, ils peuvent être posés comme égaux ou non égaux. Dans deux produits privés égaux, il peut y avoir, les conditions sociales restant égales d’ailleurs, une quantité inégale de travail individuel, mais il n’y a toujours qu’une quantité égale de travail humain général. Un forgeron maladroit peut mettre à faire cinq fers à cheval le même temps qu’un forgeron adroit à en faire dix. Mais la société ne valorise pas la maladresse contingente de l’un, elle ne reconnaît comme travail humain général qu’un travail d’habileté moyenne normale. Un des cinq fers à cheval du premier n’a donc pas dans l’échange plus de valeur que l’un des dix forgés par l’autre dans un temps de travail égal. Ce n’est que dans la mesure où il est socialement nécessaire que le travail individuel contient du travail humain général.

Donc, lorsque je dis qu’une marchandise a telle valeur déterminée, je dis : 1. qu’elle est un produit socialement utile ; 2. qu’elle se trouve produite par une personne privée à compte privé ; 3. que, tout en étant produit de travail privé, elle est pourtant en même temps, et pour ainsi dire sans le savoir ou le vouloir, produit aussi de travail social, et d’une quantité déterminée de ce travail, établie par une méthode sociale, par l’échange ; 4. j’exprime cette quantité non en travail même, en tel et tel nombre d’heures de travail, mais dans une autre marchandise. Donc, si je dis que cette montre a autant de valeur que cette pièce de tissu et que chacun d’eux vaut cinquante marks, je dis : la montre, le tissu et l’argent contiennent autant de travail social. Je constate donc que le temps de travail social représenté en eux a été socialement mesuré et trouvé égal. Mais il n’a pas été mesuré directement, de façon absolue, comme on mesure d’ordinaire du temps de travail en heures ou en journées de travail, etc. ; il a été mesuré par un détour, au moyen de l’échange, relativement. C’est pourquoi je ne peux pas non plus exprimer ce quantum constaté de temps de travail par des heures de travail, dont le nombre me reste inconnu ; je ne puis l’exprimer aussi que par un détour, d’une manière relative, en une autre marchandise, qui représente le même quantum de temps de travail social. La montre vaut autant que la pièce de tissu.

Mais du fait que la production marchande et l’échange de marchandises contraignent la société dont ils sont la base à ce détour, ils la contraignent également à le réduire le plus possible. lis mettent à part, dans la plèbe commune des marchandises, une marchandise royale, dans laquelle la valeur de toutes les autres marchandises peut s’exprimer une fois pour toutes, une marchandise qui passe pour l’incarnation immédiate du travail social et en conséquence, devient échangeable d’une manière immédiate et inconditionnelle contre toutes les autres marchandises : l’argent. L’argent est déjà contenu en germe dans le concept de valeur, il n’est que la valeur développée. Mais du fait que la valeur des marchandises prend vis-à-vis des marchandises elles-mêmes une existence indépendante sous la forme de l’argent, un facteur nouveau s’introduit dans la société qui produit et échange les marchandises, un facteur doué de fonctions et d’effets sociaux nouveaux. Il suffit que nous le constations pour l’instant sans y regarder de plus près.

L’économie de la production marchande n’est nullement la seule science qui n’ait à compter qu’avec des facteurs connus d’une façon relative. Dans la physique non plus, nous ne savons pas combien de molécules de gaz singulières existent dans un volume de gaz donné, la pression et la température étant également données. Mais nous savons que, dans la mesure où la loi de Boyle est exacte, ce volume donné de n’importe quel gaz contient autant de molécules qu’un volume égal d’un autre gaz quelconque à pression et à température égales. C’est pourquoi nous pouvons comparer quant à leur teneur en molécules les volumes les plus divers des gaz les plus divers dans les conditions de pression et de température les plus diverses ; et si nous adoptons un litre de gaz à la température de 0’ centigrade et sous la pression de 760 m/m comme unité, nous pouvons mesurer avec cette unité la teneur en molécules. En chimie, les poids atomiques absolus des différents éléments nous sont également inconnus. Mais nous les connaissons relativement en connaissant leurs rapports réciproques. Donc, de même que la production marchande et son économie obtiennent une expression relative des quanta de travail inconnus qui sont contenus dans les différentes marchandises grâce à la comparaison de ces marchandises quant à leur teneur relative en travail, de même la chimie se procure une expression relative de la grandeur des poids atomiques qui lui sont inconnus en comparant les éléments différents quant à leur poids atomique, en exprimant le poids atomique de l’un en multiples ou en fractions de l’autre (soufre, oxygène, hydrogène). Et de même que la production marchande érige l’or en marchandise absolue, en équivalent général des autres marchandises, en étalon de toutes les valeurs, de même la chimie érige l’hydrogène en monnaie chimique, en posant son poids atomique comme égal à 1 et en réduisant les poids atomiques de tous les autres éléments à l’hydrogène, en les exprimant en multiples de son poids atomique à lui.

Cependant, la production marchande n’est nullement la forme exclusive de la production sociale. Dans la communauté de l’Inde antique, dans la communauté familiale des Slaves du sud, les produits ne se transforment pas en marchandises. Les membres de la commune sont directement organisés en société pour la production, le travail est réparti d’après la tradition et les besoins, de même les produits dans la mesure où ils tombent dans la consommation. La production immédiatement sociale comme la répartition directe exclut tout échange de marchandise, donc aussi la transformation des produits en marchandises (du moins à l’intérieur de la commune), et par suite, leur transformation en valeurs.

Dès que la société se met en possession des moyens de production et les emploie pour une production immédiatement socialisée, le travail de chacun, si différent que soit son caractère spécifique d’utilité, devient d’emblée et directement du travail social. La quantité de travail social que contient un produit n’a pas besoin, dès lors, d’être d’abord constatée par un détour ; l’expérience quotidienne indique directement quelle quantité est nécessaire en moyenne. La société peut calculer simplement combien il y a d’heures de travail dans une machine à vapeur, dans un hectolitre de froment de la dernière récolte, dans cent mètres carrés de tissu de qualité déterminée. Il ne peut donc pas lui venir à l’idée de continuer à exprimer les quanta de travail qui sont déposés dans les produits et qu’elle connaît d’une façon directe et absolue, dans un étalon seulement relatif, flottant, inadéquat, autrefois inévitable comme expédient, en un tiers produit, au lieu de le faire dans son étalon naturel, adéquat, absolu, le temps. Pas plus qu’il ne viendrait à l’idée de la chimie d’exprimer encore les poids atomiques d’une façon relative, par le détour de l’atome d’hydrogène, le jour où elle serait en mesure de les exprimer absolument, dans leur étalon adéquat, à savoir dans un poids réel, en billionnième ou en quadrillionnième de gramme. Donc, dans les conditions supposées plus haut, la société n’attribue pas non plus de valeurs aux produits. Elle n’exprimera pas le fait simple que les cent mètres carrés de tissu ont demandé pour leur production, disons mille heures de travail, sous cette forme louche et absurde qu’ils vaudraient mille heures de travail. Certes, la société sera obligée de savoir même alors combien de travail il faut pour produire chaque objet d’usage. Elle aura à dresser le plan de production d’après les moyens de production, dont font tout spécialement partie les forces de travail. Ce sont, en fin de compte, les effets utiles des divers objets d’usage, pesés entre eux et par rapport aux quantités de travail nécessaires à leur production, qui détermineront le plan. Les gens règleront tout très simplement sans intervention de la fameuse “ valeur ” [5].

Le concept de valeur est l’expression la plus générale, et en conséquence la plus large, des conditions économiques de la production marchande. Le concept de valeur contient donc le germe, non seulement de la monnaie, mais aussi de toutes les formes plus amplement développées de la production marchande et de l’échange de marchandises. Dans le fait que la valeur est l’expression du travail social contenu dans les produits privés, réside déjà la possibilité de la différence entre ce travail et le travail individuel contenu dans le même produit. Si donc un producteur privé continue à produire au mode ancien, tandis que le mode de production social progresse, cette différence lui devient fort sensible. La même chose se passe dès que l’ensemble des fabricants privés d’un genre de marchandise déterminé en produit un quantum qui dépasse les besoin sociaux. Dans le fait que la valeur d’une marchandise ne peut s’exprimer qu’en une autre marchandise et ne peut se réaliser que par l’échange contre celle-ci réside déjà la possibilité que l’échange n’arrive absolument pas à se faire, ou tout au moins qu’il ne réalise pas la valeur exacte. Enfin, quand la marchandise spécifique force de travail apparaît sur le marché, sa valeur se détermine, comme celle de toute autre marchandise, d’après le temps de travail socialement nécessaire à sa production. C’est pourquoi la forme de valeur des produits contient déjà en germe toute la forme capitaliste de production, l’antagonisme entre capitaliste et salarié, l’armée industrielle de réserve, les crises. Par conséquent, vouloir abolir la forme de production capitaliste en instaurant la “ vraie valeur ”, c’est vouloir abolir le catholicisme en instaurant le “ vrai ” pape, ou instaurer une société dans laquelle les producteurs dominent enfin un jour leur produit, par la mise en oeuvre conséquente d’une catégorie économique qui est l’expression la plus ample de l’asservissement du producteur à son propre produit.

Une fois que la société produisant les marchandises a développé jusqu’à la forme monnaie la forme valeur inhérente aux marchandises comme telles, on voit surgir au jour plusieurs des germes dissimulés encore dans la valeur. Le premier effet et le plus essentiel est la généralisation de la forme marchande. L’argent impose la forme marchande même aux objets produits jusqu’alors pour la consommation directe du producteur, il les entraîne dans l’échange. Par là, la forme marchande et l’argent pénètrent dans l’économie intérieure des communautés directement socialisées en vue de la production, ils rompent un lien de la collectivité après l’autre et résolvent la communauté en une foule de producteurs privés. Tout d’abord, comme on peut le voir dans l’Inde, l’argent met la culture individuelle à la place de l’exploitation en commun du sol ; plus tard, il dissout la propriété commune de la terre cultivable attestée encore dans la redistribution périodique, par un partage définitif (par exemple, dans les communautés rurales des bords de la Moselle ; cela commence aussi dans la communauté russe) ; enfin, il pousse à la répartition de ce qui reste de possession commune des forêts et des pâturages. Quelles que soient les autres causes fondées sur le développement de la production qui sont également à l’œuvre ici, l’argent reste toujours le moyen le plus puissant pour les faire agir sur les communautés. Et c’est par la même nécessité naturelle que l’argent, en dépit de toutes les “ lois et normes administratives ”, ne pourrait que dissoudre la commune économique à la Dühring si jamais elle s’établissait.

Nous avons déjà vu plus haut (Économie, chapitre VI), que c’est une contradiction dans les termes que de parler d’une valeur du travail. Comme le travail, dans certaines conditions sociales, engendre non seulement des produits, Mais aussi de la valeur et qu’on mesure cette valeur par le travail, le travail ne peut pas plus avoir une valeur particulière que la pesanteur comme telle ne peut avoir un poids particulier, ou la chaleur une température particulière. Mais c’est la propriété caractéristique de tout confusionnisme social rêvassant sur la “ vraie valeur ” que de s’imaginer que dans la société-actuelle l’ouvrier ne reçoit pas la pleine “ valeur ” de son travail et que le socialisme est appelé à y remédier. Il faut en conséquence découvrir d’abord ce qu’est la valeur du travail ; et on la trouve en essayant de mesurer le travail non d’après sa mesure adéquate, le temps, mais d’après son produit. L’ouvrier doit recevoir le “fruit intégral du travail”2. Non seulement le produit du travail, mais le travail lui-même doit être immédiatement échangeable contre un produit, une heure de travail contre le produit d’une autre heure de travail. Mais il se présente tout de suite une anicroche “ très scabreuse ”. On répartit le produit intégral. On retire à la société la fonction progressive la plus importante de la société, l’accumulation ; on la remet aux mains et à l’arbitraire des individus. Les individus peuvent faire ce qu’ils veulent de leurs “ fruits ”, la société reste dans le meilleur des cas aussi riche ou aussi pauvre qu’elle était. Si donc on a centralisé entre les mains de la société les moyens de production accumulés dans le passé, c’est uniquement pour que tous les moyens de production accumulés dans l’avenir s’éparpillent de nouveau entre les mains des individus. On donne un soufflet à ses propres hypothèses, on est arrivé à une pure absurdité.

On veut que du travail fluide, de la force de travail en action, soit échangée contre un produit du travail. Elle est dès lors marchandise tout comme le produit contre lequel elle doit être échangée. La valeur de cette force de travail n’est dès lors nullement déterminée d’après son produit, mais d’après le travail social incorporé en elle, donc d’après la loi actuelle du salaire.

Mais c’est précisément ce qu’on ne veut pas. On veut que le travail fluide, la force de travail soit échangeable contre son produit intégral. Cela signifie qu’elle doit être échangeable non contre sa valeur, mais contre sa valeur d’usage ; la loi de la valeur doit s’appliquer à toutes les autres marchandises, mais elle doit être supprimée pour la force de travail. Tel est le confusionnisme bien propre à se supprimer lui-même qui se cache derrière la “ valeur du travail ”.

“ L’échange de travail contre travail d’après le principe d’évaluation égale”, dans la mesure où cela a un sens, par conséquent la possibilité d’échanger l’un contre l’autre des Produits de travail social égal, par conséquent la loi de la valeur est la loi fondamentale précisément de la production marchande, par conséquent aussi de sa forme la plus élevée, la production capitaliste. Elle s’impose dans la société actuelle de la seule manière dont des lois économiques puissent s’imposer dans une société de producteurs privés : comme une loi de la nature qui réside dans les choses et les rapports, qui est indépendante de la volonté ou de l’activité des producteurs, qui agit aveuglément. En érigeant cette loi en loi fondamentale de sa commune économique et en demandant à celle-ci de l’appliquer en pleine conscience, M. Dühring fait de la loi fondamentale de la société existante, la loi fondamentale de sa société imaginaire. Il veut la société existante, mais sans ses anomalies. Il se meut donc par là tout à fait sur le même terrain que Proudhon. Comme celui-ci, il veut éliminer les anomalies qui sont issues de l’évolution de la production marchande en production capitaliste en faisant valoir à leur encontre la loi fondamentale de la production marchande, la loi dont la mise en oeuvre a précisément engendré ces anomalies. Comme Proudhon, il veut supprimer les conséquences réelles de la loi de la valeur à l’aide de conséquences imaginaires.

Mais si fièrement que notre moderne Don Quichotte, monté sur sa noble Rossinante, le “ principe universel de justice ”, et suivi de son brave Sancho Pança, Abraham Ensz, se mette en campagne pour aller en chevalier errant à la conquête de l’armet de Mambrin, la “ valeur du travail”, - nous craignons, nous craignons fort qu’il ne rapporte rien que le vieux plat à barbe du roman.

Notes

[1] On appelle en Angleterre truck-system le système, bien connu en Allemagne aussi, dans lequel les fabricants tiennent eux-mêmes des magasins et obligent leurs ouvriers à se fournir chez eux en marchandises. (F. E.)

[2] Le Capital, livre I, tome I, p. 104 (note), E. S., 1971.

[3] Wilhelm WEITLING : Garantien der Harmonie und Freiheit, Section II, chap. 10, Vivis, 1842, pp. 155 et sq.

[4] Remarquons en passant que le rôle joué par les jetons de travail dans la société communiste d’Owen est entièrement inconnu à M. Dühring. Il ne connaît ces jetons, - par Sargant, - que dans la mesure où ils figurent dans la tentative naturellement manquée des bazars d’échange du travail, tentative pour passer de la société actuelle à la société communiste au moyen de l’échange de travail direct. (F. E.)

[5] J’ai énoncé dès 1844 (Annales franco-allemandes, p. 95 *) que cette évaluation de l’effet utile et de la dépense de travail dans la décision relative à la production est tout ce qui reste dans une société communiste du concept de valeur de l’économie politique. Mais, comme on le voit, la justification scientifique de cette thèse n’est devenue possible que par le Capital de Marx. (F. E.) * Engels se réfère ici à son article “ Esquisse d’une critique de l’économie politique ”, paru dans les Annales franco-allemandes.

6-

vec les deux chapitres précédents, nous aurions à peu près épuisé le contenu économique des “ nouvelles formations socialitaires ” de M. Dühring. Tout au plus faudrait-il encore remarquer que “ l’ampleur universelle de l’horizon historique ” ne l’empêche nullement de percevoir ses intérêts spéciaux, même en faisant abstraction de la surconsommation modérée que l’on sait. Comme l’ancienne division du travail subsiste dans la socialité, la commune économique devra compter, non seulement avec des architectes et des manœuvres, mais aussi avec des hommes de lettres de profession, ce qui fait surgir la question du sort du droit d’auteur. Cette question occupe M. Dühring plus que toute autre. Partout, par exemple à propos de Louis Blanc et de Proudhon, le droit d’auteur vient se mettre dans les jambes du lecteur, pour s’étaler, enfin, sur neuf pages du Cours et se réfugier heureusement dans le havre de la socialité sous la forme d’une mystérieuse “rémunération du travail ”, sans qu’on nous dise si c’est avec ou sans surconsommation modérée. Un chapitre sur la position des puces dans le système naturel de la société aurait été tout aussi à sa place et en tout cas, moins ennuyeux.

La “ Philosophie ” donne des prescriptions détaillées sur le régime politique de l’avenir. En cette matière, Rousseau a beau être le “ seul précurseur important ” de M. Dühring, il n’a tout de même pas posé les bases à une profondeur suffisante ; son successeur plus profond y remédie de façon radicale en délayant Rousseau au maximum et en le lardant des déchets de la Philosophie du droit de Hegel bouillis en un vague brouet. “ La souveraineté de l’individu ” constitue le fondement de l’État de l’avenir à la Dühring. Elle ne doit pas être opprimée dans la domination de la majorité, mais y atteindre pour la première fois son point culminant. Comment cela se réalise-t-il ? De façon très simple.

“ Si l’on suppose dans toutes les directions des accords de chacun avec chacun et si ces contrats ont pour objet l’assistance mutuelle contre des dommages injustes, - il n’y aura alors de renforcement que de la puissance destinée au maintien du droit, et il n’y aura plus aucun droit déduit d’un pur et simple excès de pouvoir de la foule sur l’individu ou de la majorité sur la minorité. ”

Telle est la facilité avec laquelle la force vive de cette jonglerie qu’est la philosophie du réel passe à travers les obstacles les plus infranchissables, et si le lecteur pense qu’il n’est pas plus avancé que devant, M. Dühring lui répond qu’il ne faut pas prendre la chose aussi à la légère, car

“ la moindre erreur dans la conception du rôle de la volonté générale anéantirait la souveraineté de l’individu, et c’est cette souveraineté seule qui permet la déduction de droits réels. ”

M. Dühring traite son public tout à fait selon son mérite, quand il se moque de lui. Il aurait pu servir encore de pires énormités : les étudiants en philosophie du réel ne s’en seraient pas aperçus.

Or, la souveraineté de l’individu consiste essentiellement en ceci que “vis-à-vis de l’État, l’individu est dans un état de contrainte absolue”, mais cette contrainte ne peut se justifier que dans la mesure où “elle sert réellement la justice naturelle ”. A cette fin, il y aura “ législation et magistrature ”, mais elles “doivent rester avec la communauté ” ; en outre, une alliance défensive, qui se manifeste “ par la solidarité dans l’armée ou dans une section exécutive requise pour le service intérieur de sécurité ”, par conséquent aussi, armée, police et gendarmes. En vérité, M. Dühring a déjà si souvent fait ses preuves de brave Prussien ! Il se montre ici l’égal de ce Prussien modèle qui, d’après feu le ministre von Rochow, “ porte son gendarme dans le cœur ”. Mais cette gendarmerie de l’avenir ne sera pas aussi dangereuse que les “ passéistes [1] ” d’aujourd’hui. Quelles que soient ses violences sur l’individu souverain, celui-ci a toujours une consolation :

“ la justice ou l’injustice dont, selon les circonstances, il es ! l’objet de la part de la société libre, ne peut jamais être quelque chose de pire que ce qu’entraînerait lui aussi l’état de nature ! ”

Et ensuite, après nous avoir fait trébucher encore une fois sur ses inévitables droits d’auteur, M. Dühring nous assure que dans son monde de l’avenir, il y aura un “ droit d’accès au barreau qui sera, cela va sans dire, intégralement libre et général ”. “ La libre société imaginée aujourd’hui ” devient de plus en plus mêlée : des architectes, des manœuvres, des hommes de lettres, des gendarmes, et par-dessus le marché, encore des avocats ! Ce “ royaume intellectuel solide et critique” ressemble, à s’y méprendre, aux divers royaumes célestes des diverses religions, dans lesquels le croyant retrouve toujours transfiguré ce qui lui a adouci sa vie terrestre. Et M. Dühring n’appartient-il pas à l’État où “ chacun peut faire son salut à sa façon [2] ” ? Que demander de plus ?

Ce que nous pourrions bien demander est d’ailleurs indifférent. L’important, c’est ce que M. Dühring veut. Et M. Dühring se distingue de Frédéric Il en ceci que dans son État de l’avenir, il n’est nullement vrai que chacun puisse faire son salut à sa façon. La Constitution de cet État de l’avenir dit :

“ Dans la libre société, il ne peut y avoir de culte ; car chacun de ses membres a dépassé l’illusion primitive et enfantine que derrière la nature ou au-dessus d’elle, il y a des êtres sur lesquels on peut agir par sacrifices ou prières. [Un] système de socialité correctement compris doit donc... abolir tout l’appareil de la sorcellerie cléricale et, par suite, tous les éléments essentiels des cultes. ”

On interdit la religion.

Or, toute religion n’est que le reflet fantastique, dans le cerveau des hommes, des puissances extérieures qui dominent leur existence quotidienne, reflet dans lequel les puissances terrestres prennent la forme de puissances supra-terrestres. Dans les débuts de l’histoire, ce sont d’abord les puissances de la nature qui sont sujettes à ce reflet et qui dans la suite du développement passent, chez les différents peuples, par les personnifications les plus diverses et les plus variées. Ce premier processus a été remonté par la mythologie comparée, du moins pour les peuples indo-européens, jusqu’à son origine dans les Védas de l’Inde, puis dans sa continuation, il a été montré dans le détail chez les Hindous, les Perses, les Grecs, les Romains et les Germains, et dans la mesure où nous avons suffisamment de documents, également chez les Celtes, les Lithuaniens et les Slaves. Mais bientôt, à côté des puissances naturelles, entrent en action aussi des puissances sociales, puissances qui se dressent en face des hommes, tout aussi étrangères et au début, tout aussi inexplicables, et les dominent avec la même apparence de nécessité naturelle que les forces de la nature elles-mêmes. Les personnages fantastiques dans lesquels ne se reflétaient au début que les forces mystérieuses de la nature, reçoivent par là des attributs sociaux, deviennent les représentants de puissances historiques [3]. A un stade plus avancé encore de l’évolution, l’ensemble des attributs naturels et sociaux des dieux nombreux est reporté sur un seul dieu tout-puissant, qui n’est lui-même à son tour que le reflet de l’homme abstrait. C’est ainsi qu’est né le monothéisme, qui fut dans l’histoire le dernier produit de la philosophie grecque vulgaire à son déclin et trouva son incarnation toute prête dans le Dieu national exclusif des Juifs, Jahvé. Sous cette figure commode, maniable et susceptible de s’adapter à tout, la religion peut subsister comme forme immédiate, c’est-à-dire sentimentale, de l’attitude des hommes par rapport aux puissances étrangères, naturelles et sociales, qui les dominent, tant que les hommes sont sous la domination de ces puissances. Or nous avons vu à maintes reprises que, dans la société bourgeoise actuelle, les hommes sont dominés par les rapports économiques créés par eux-mêmes, par les moyens de production produits par eux-mêmes, comme par une puissance étrangère. La base effective de l’action réflexe religieuse subsiste donc et avec elle, le reflet religieux lui-même. Et même si l’économie bourgeoise permet de glisser un regard dans l’enchaînement causal de cette domination étrangère, cela ne change rien à l’affaire. L’économie bourgeoise ne peut ni empêcher les crises en général, ni protéger le capitaliste individuel des pertes, des dettes sans provision et de la faillite, ou l’ouvrier individuel du chômage et de la misère. Le proverbe est toujours vrai : l’homme propose et Dieu dispose (Dieu, c’est-à-dire la domination étrangère du mode de production capitaliste). La simple connaissance, quand même elle irait plus loin et plus profond que celle de l’économie bourgeoise, ne suffit pas pour soumettre des puissances sociales à la domination de la société. Il y faut avant tout un acte social. Et lorsque cet acte sera accompli, lorsque la société, par la prise de possession et le maniement planifié de l’ensemble des moyens de production, se sera délivrée et aura délivré tous ses membres de la servitude où les tiennent présentement ces moyens de production produits par eux-mêmes, mais se dressant en face d’eux comme une puissance étrangère accablante ; lorsque donc l’homme cessera de simplement proposer, mais aussi disposera, - c’est alors seulement que disparaîtra la dernière puissance étrangère qui se reflète encore dans la religion, et que par là disparaîtra le reflet religieux lui-même, pour la bonne raison qu’il n’y aura plus rien à refléter.

Au contraire, M. Dühring ne peut pas attendre que la religion meure de cette mort naturelle qui lui est promise. Il procède de façon plus radicale. Il est plus bismarckien que Bismarck ; il décrète des lois de mai aggravées [4], non seulement contre le catholicisme, mais contre toute religion en général ; il lance ses gendarmes de l’avenir à la poursuite de la religion et ainsi il l’aide à accéder au martyre et prolonge sa vie. Où que nous regardions, c’est du socialisme spécifiquement prussien !

Quand M. Dühring a ainsi heureusement anéanti la religion,

“ l’homme fort de lui-même et de la nature et mûr pour reconnaître ses forces collectives peut désormais prendre hardiment toutes les routes que lui ouvrent le cours des choses et sa propre essence. ”

Considérons maintenant, pour changer, quel “ cours des choses ” l’homme fort de lui-même peut hardiment prendre sur les indications de M. Dühring.

Le premier cours des choses qui rend l’homme fort de lui-même est la naissance. Puis, il reste, pour le temps de sa minorité naturelle, confié à l’ “ éducatrice naturelle des enfants ”, la mère.

“ Cette période peut, comme dans le vieux droit romain, durer jusqu’à la puberté, c’est-à-dire à peu près jusqu’à quatorze ans. ”

C’est seulement lorsque des garçons déjà âgés sont assez mal élevés pour ne pas respecter comme il faut l’autorité de la mère que l’assistance paternelle, mais surtout les mesures pédagogiques de l’État, remédieront à ce défaut. Avec la puberté, l’enfant entre sous la “ tutelle naturelle du père ”, si toutefois il en existe un avec une “ paternité réelle indiscutée ” ; autrement, la communauté place un tuteur.

De même que, précédemment, M. Dühring avait l’idée qu’on pouvait remplacer le mode de production capitaliste par le mode social sans refondre la production elle-même, de même il s’imagine ici qu’on peut arracher la famille bourgeoise moderne à toute sa base économique sans changer par là toute sa forme. Cette forme est pour lui si immuable qu’il fait même du “ vieux droit romain ”, bien que sous une forme “ épurée ”, la loi éternelle de la famille et ne peut se représenter une famille que comme “ héritière ”, c’est-à-dire comme unité possédante. Sur ce point, les utopistes dépassent de loin M. Dühring. Pour eux, la libre socialisation des hommes et la transformation du travail domestique privé en une industrie publique entraînaient immédiatement la socialisation de l’éducation de la jeunesse et par suite, un rapport réciproque réellement libre des membres de la famille. Et en outre, Marx a déjà démontré (Le Capital, p. 515 et sq.) que

“ grâce au rôle décisif qu’elle assigne aux femmes et aux enfants en dehors du cercle domestique dans des procès de production socialement organisés, la grande industrie n’en crée pas moins la nouvelle base économique sur laquelle s’élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes [5]. ”

“ Tout visionnaire de la réforme sociale, dit M. Dühring, tient naturellement toute prête la pédagogie qui correspond à sa vie sociale nouvelle. ”

Jugé sur cette phrase, M. Dühring apparaît comme “ un véritable monstre ” parmi les visionnaires de la réforme sociale. L’école de l’avenir l’occupe au moins autant que les droits d’auteur, et ce n’est pas peu dire. Il a un plan d’études à l’école et à l’Université tout prêt non seulement pour tout l’ “ avenir prévisible”, mais aussi pour la période de transition. Cependant, bornons-nous à ce que la jeunesse des deux sexes doit apprendre dans la socialité définitive en dernière analyse.

L’école primaire obligatoire offre “ tout ce qui, en soi-même et par principe, peut avoir un attrait pour l’homme ”, donc, surtout les “ fondements et les résultats principaux de toutes les sciences qui touchent les conceptions du monde et de la vie ”. Elle enseigne donc avant tout les mathématiques, et cela, de telle façon qu’on parcourt “ complètement ” le cycle de toutes les notions de principe et de tous les moyens, depuis la simple numération et l’addition jusqu’au calcul intégral. Mais cela ne veut pas dire que dans cette école on fera réellement du calcul différentiel et intégral. Au contraire. Ce sont plutôt des éléments tout nouveaux de l’ensemble des mathématiques qui seront enseignés et ils contiendront en germe aussi bien les mathématiques élémentaires courantes que les mathématiques supérieures. Or, bien que M. Dühring affirme qu’il a déjà “ devant les yeux, schématiquement et dans ses grands traits, le contenu des manuels ” destinés à cette école de l’avenir, il n’est malheureusement pas parvenu à découvrir jusqu’ici ces “éléments de l’ensemble des mathématiques ” ; et ce qu’il ne peut pas fournir, il ne faut “l’attendre réellement que des forces nouvelles et accrues du nouvel état de la société ”. Mais si provisoirement les raisins des mathématiques de l’avenir sont encore trop verts, l’astronomie, la mécanique et la physique de l’avenir feront d’autant moins de difficultés et “ donneront le noyau de toute formation ”, tandis que la “botanique et la zoologie, avec leur manière qui, malgré toutes les théories, reste de préférence descriptive ”, serviront plutôt de “ distraction ”. Voilà ce qui est imprimé dans la Philosophie, page 417. Jusqu’aujourd’hui, M. Dühring ne connaît pas d’autre botanique et pas d’autre zoologie que celles qui sont de préférence descriptives. Toute la morphologie organique, qui comprend l’anatomie comparée, l’embryologie et la paléontologie du monde organique, lui est inconnue même de nom. Tandis qu’à son insu, des sciences toutes nouvelles naissent dans le domaine de la biologie presque par douzaines, son âme enfantine va toujours chercher les “éléments de culture éminemment modernes du mode de pensée propre aux sciences de la nature ” dans l’histoire naturelle pour enfants de Raff et il octroie également à tout l’ “ avenir prévisible ” cette constitution du monde organique. Comme d’habitude chez lui, la chimie est totalement oubliée ici encore.

Quant au côté esthétique de l’enseignement, M. Dühring aura tout à créer à neuf. La poésie du passé ne vaut rien. Là où toute religion est interdite, “ les apprêts de caractère mythologique ou en général religieux ”, qui sont courants chez les poètes anciens, ne peuvent évidemment pas être tolérés à l’école. Même le “ mysticisme poétique comme Goethe, par exemple, l’a fortement cultivé” est à réprouver. M. Dühring devra donc se décider lui-même à nous fournir ces chefs-d’œuvre poétiques qui “ répondent aux exigences supérieures d’une imagination équilibrée avec l’entendement ” et représentent l’idéal authentique, lequel “ signifie l’achèvement du monde ”. Qu’il n’hésite pas à le faire ! La commune économique ne pourra conquérir le monde que dès qu’elle marchera au pas de charge de l’alexandrin équilibré avec l’entendement.

La philologie ne tourmentera guère le citoyen en herbe de l’avenir.

“ Les langues mortes sont complètement laissées de côté... Quant aux langues étrangères vivantes... elles resteront quelque chose d’accessoire. ”

Ce n’est que là où le commerce entre peuples s’étend au mouvement des masses populaires elles-mêmes qu’il faudra les mettre à la portée de chacun, d’une manière facile, selon les besoins. “ La formation linguistique réellement éducative” est trouvée dans une espèce de grammaire universelle et surtout dans la “substance et la forme de la langue maternelle ”. - L’horizon national borné de l’homme d’aujourd’hui est encore beaucoup trop cosmopolite pour M. Dühring. Aussi veut-il abolir encore les deux leviers qui offrent du moins dans le monde actuel l’occasion de se hausser au-dessus du point de vue national borné : la connaissance des langues anciennes qui ouvre, au moins aux hommes de tous les peuples qui ont reçu l’éducation classique, un horizon commun élargi, et la connaissance des langues modernes, nécessaire aux hommes des différentes nations pour pouvoir se comprendre entre eux et s’informer de ce qui se passe en dehors de leurs propres frontières. Par contre, on vous fourrera consciencieusement dans la tête la grammaire de la langue nationale. Mais “ la substance et la forme de la langue maternelle ” ne sont intelligibles que si l’on suit leur naissance et leur développement progressif, et cela n’est pas possible sans tenir compte : 1. des propres formes éteintes de cette langue et 2. des langues vivantes et mortes apparentées. Voilà qui nous ramène sur le terrain expressément interdit. Pourtant, si M. Dühring raie ainsi de son plan d’études toute la grammaire historique moderne, il ne lui restera plus pour son enseignement linguistique que les règles techniques de la grammaire du vieux franconien retapées tout à fait dans le style de la vieille philologie classique avec toute sa casuistique et son arbitraire dus au manque de bases historiques. La haine de la philologie ancienne l’amène à faire du pire des produits de cette philologie le “ centre de la formation linguistique réellement éducative ”. On voit clairement que nous avons affaire à un philologue qui n’a jamais entendu parler des recherches linguistiques historiques développées avec tant de puissance et de succès depuis soixante ans et qui, en conséquence, ne cherche pas les “éléments de culture éminemment modernes” de la formation linguistique chez Bopp, Grimm et Diez, mais chez Heyse et Becker de bienheureuse mémoire.

Mais avec tout cela, le jeune citoyen de l’avenir serait encore loin d’être “ fort de lui-même ”. Il y faut derechef une base plus profonde, au moyen de “ l’appropriation des derniers fondements philosophiques ”.

“ Mais un tel approfondissement ne sera... rien moins qu’une tâche de géant ”, depuis que M. Dühring a frayé le chemin. En effet,

“ si l’on épure des fausses fioritures scolastiques les quelques notions rigoureuses dont la connaissance schématique générale de l’être peut se flatter, et si l’on se décide à ne faire prévaloir partout que la réalité authentifiée ”

par M. Dühring, voilà la philosophie élémentaire rendue elle aussi complètement accessible à la jeunesse de l’avenir.

“ Qu’on se souvienne des procédés extrêmement simples avec lesquels nous avons conduit les concepts d’infini et leur critique jusqu’à une portée inconnue à ce jour, [et l’on ne peut] absolument pas voir pourquoi les éléments de la conception universelle de l’espace et du temps qui ont pris une forme si simple du fait de l’approfondissement et de l’affinement actuels, ne passeraient pas finalement dans la série des connaissances préliminaires... Les idées les plus radicales [de M. Dühring] ont le droit de jouer un rôle qui ne soit pas accessoire dans le système de culture universel de la nouvelle société. ”

L’état de la matière identique à lui-même et l’innombrable nombré sont, bien au contraire, appelés

“ non seulement à faire tenir l’homme sur ses propres pieds, mais aussi à lui faire savoir par lui-même qu’il a sous les pieds ce qu’on appelle l’Absolu. ”

Comme on voit, l’école publique de l’avenir n’est pas autre chose qu’un “ bahut ” prussien perfectionné, où le grec et le latin sont remplacés par un peu plus de mathématiques pures et appliquées, et surtout par les éléments de la philosophie du réel, et où l’enseignement de l’allemand est ramené à feu Becker, donc à peu près au niveau de la Troisième. Le fait est qu’ “ on ne peut absolument pas voir ” pourquoi les “ connaissances ” de M. Dühring, dont nous avons maintenant montré le caractère extrêmement scolaire dans tous les domaines qu’il a touchés, ou plutôt ce qu’il en resterait après une “ épuration ” foncière préalable, ne passeraient pas “ en fin de compte, toutes sans exception, au rang des connaissances préliminaires ”, d’autant plus qu’en réalité, ce rang, elles ne l’ont jamais quitté. Sans doute, M. Dühring a aussi vaguement entendu dire que dans la société socialiste, le travail et l’éducation seront liés et qu’ainsi on assurera une culture technique multiple ainsi qu’une base pratique pour l’éducation scientifique : c’est pourquoi ce point est, lui aussi, mis, à la manière habituelle, au service de la socialité. Mais comme, ainsi que nous l’avons vu, l’ancienne division du travail continue tranquillement à subsister pour l’essentiel dans la production d’avenir à la Dühring, on retire à cette formation technique à l’école toute application pratique future, toute signification pour la production même ; elle n’a précisément qu’une fin scolaire ; elle est appliquée à remplacer la gymnastique, dont notre révolutionnaire radical ne veut rien savoir. Aussi ne peut-il nous offrir que quelques phrases comme par exemple : “ La jeunesse et la vieillesse travaillent au sens sérieux di terme. ” Comme ce verbiage sans consistance ni contenu apparaît pitoyable si on le compare avec le passage du Capital, pages 508 à 515, où Marx expose la thèse suivante :

“ Il suffit de consulter les livres de Robert Owen pour être convaincu que le système de fabrique a le premier fait germer l’éducation de l’avenir qui unira pour tous les enfants au-dessus d’un certain âge le travail productif avec l’instruction et la gymnastique, et cela non seulement comme méthode d’accroître la production sociale, mais comme la seule et unique méthode de produire des hommes complets [6]. ”

Passons sur l’Université de l’avenir, dans laquelle la philosophie du réel constituera le noyau de tout savoir et où la Faculté de droit subsistera dans tout son épanouissement à côté de celle de médecine ; passons aussi sur les “ établissements techniques spéciaux ”, dont nous apprenons seulement qu’ils ne seront destinés qu’à “ quelques objets ”. Admettons que le jeune citoyen de l’avenir, après avoir terminé toutes ses études, sera enfin assez capable d’être “ fort de lui-même ” pour pouvoir chercher femme. Quel cours des choses lui ouvre ici M. Dühring ?

“ En présence de l’importance de la procréation pour la fixation, l’élimination et le mélange des qualités, ainsi que pour le développement nouveau qui les forme, il faut chercher les racines dernières de l’humain ou de l’inhumain en grande partie dans l’appariement et la sélection sexuels et en outre, dans la préoccupation favorable ou hostile à tel ou tel résultat à la naissance. Dans la pratique, il faut laisser à une époque ultérieure le soin de juger le désordre et l’hébétude qui règnent dans ce domaine. On peut toutefois, même sous la pression des préjugés, faire tout au moins comprendre en attendant qu’il faut certainement tenir moins compte du nombre que de la qualité des naissances, succès ou insuccès de la nature ou de la prudence humaine. Certes les monstres ont été en tout temps et dans tous les régimes juridiques voués à l’anéantissement ; mais l’échelle qui va de la normale à la déformation ôtant à l’être figure humaine ”

a de nombreux degrés... Prévenir la naissance d’un être humain qui ne deviendrait qu’un produit défectueux, ce fait est manifestement un avantage. ”

De même, on lit en un autre passage :

“ Du point de vue philosophique, il n’est pas difficile de concevoir le droit du monde encore à naître à être assuré de la meilleure composition possible… La conception, et en tout cas la naissance offrent l’occasion de faire intervenir à cet égard une sollicitude préventive et exceptionnellement aussi, sélectionnante. ”

Et plus loin :

“ L’art grec d’idéaliser l’homme dans le marbre ne pourra pas garder la même importance historique dès que sera prise en main la tâche qui joue moins dans le domaine de l’art et qui est donc beaucoup plus sérieuse pour la destinée vitale des millions d’hommes : parfaire la formation de l’homme en chair et en os, Cette espèce d’art n’est pas un art de simple travail de la pierre et son esthétique n’a pas rapport à la contemplation de formes mortes ”, etc.

Notre jeune citoyen de l’avenir tombe des nues. Qu’il ne s’agisse pas dans le mariage d’un art de simple travail de la pierre ni de la contemplation de formes mortes, il le savait certes sans M. Dühring ; mais celui-ci lui avait promis qu’il pourrait prendre toutes les routes que lui ouvrent le cours des choses et sa propre nature pour trouver une âme sœur avec le corps qui s’y rattache. Nullement, lui crie maintenant d’une voix de tonnerre la “ moralité profonde et austère ”. Il s’agit d’abord d’en finir avec le désordre et l’hébétude qui règnent dans le domaine de l’appariement et du choix sexuels et de tenir compte du droit qu’a le monde nouveau-né à la composition la meilleure possible. Il s’agit pour le jeune citoyen, dans ce moment solennel, de parfaire la formation de l’homme en chair et en os, de devenir une sorte de Phidias en chair et en os. Mais comment s’y prendre ? Les mystérieuses déclarations de M. Dühring, rapportées ci-dessus, ne lui donnent pas la moindre indication, bien que celui-ci dise lui-même qu’il s’agit d’un “art”. Est-ce que M. Dühring aurait déjà, par hasard, un manuel de cet art “présent schématiquement devant les yeux”, semblable peut-être à ceux qui, fermés par une bande de papier, sont en circulation aujourd’hui dans la librairie allemande ? En fait, nous ne sommes déjà plus ici dans la socialité, nous sommes au contraire dans la Flûte enchantée, à ceci près que le gros et gras calotin franc-maçon Sarastro peut à peine passer pour “ un curé de seconde classe ” en face de notre profond et austère moraliste. Les expériences auxquelles Sarastro soumettait son couple d’adeptes amoureux sont un vrai jeu d’enfants à l’égard de l’épreuve remplie d’horreur que M. Dühring impose à ses deux individus souverains avant de leur permettre d’entrer dans l’état du “ mariage moral et libre ”. Il peut en effet se faire que notre Tamino de l’avenir “ fort de lui-même” ait bien ce qu’on appelle l’Absolu sous les pieds, mais qu’un de ses pieds s’écarte de quelques degrés de la normale, de sorte que de mauvaises langues l’appellent pied-bot. Il est aussi dans le domaine du possible que sa bien-aimée Pamina de l’avenir ne se tienne pas absolument droit sur ledit Absolu, par suite d’une légère déviation au profit de l’épaule droite, dont l’envie fera même une petite bosse de rien du tout. Qu’arrivera-t-il alors ? Est-ce que notre Sarastro profond et austère va leur interdire de pratiquer l’art du perfectionnement humain en chair et en os, va-t-il mettre en oeuvre sa “ sollicitude préventive ” lors de la “ conception ” ou sa “ sollicitude sélectionnante ” lors de la “ naissance ” ? Je parie à dix contre un que les choses se passeront autrement ; le couple d’amoureux laissera en plan Sarastro-Dühring et ira trouver le maire.

Halte ! s’écrie M. Dühring. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Écoutez un peu.

“ Étant donné les mobiles supérieurs authentiquement humains des unions sexuelles salutaires... la forme humainement ennoblie de l’excitation sexuelle, dont l’intensification se manifeste comme amour passionné, est dans sa réciprocité la meilleure garantie d’un union profitable même dans ses résultats... C’est seulement un effet d’ordre secondaire qui fait sortir d’une relation harmonieuse en soi un produit portant la marque de l’unisson. D’où il résulte que toute contrainte doit forcément avoir un effet nuisible ” etc.

Ainsi tout va pour le mieux dans la meilleure des socialités. Le piedbot et la bossue s’aiment passionnément et c’est pourquoi ils offrent aussi dans leur réciprocité la meilleure garantie d’un “ effet harmonieux d’ordre secondaire ”. Tout se passe comme dans le roman ; ils s’aiment, ils se marient et toute la moralité profonde et austère aboutit comme d’habitude à un harmonieux troula troulala.

Voulez-vous savoir quelle noble idée M. Dühring se fait du sexe féminin en général ? On le voit par l’accusation qu’il porte contre la société actuelle :

“ Dans la société d’oppression fondée sur la vente de l’homme à l’homme, la prostitution passe pour le complément naturel apporté au mariage par contrainte en faveur des hommes, et c’est un fait des plus compréhensibles et aussi des plus significatifs qu’il ne puisse y avoir rien d’analogue pour les femmes. ”

Pour rien au monde, je ne voudrais récolter les remerciements que M. Dühring recevra des femmes en échange de ce compliment. Cependant, est-ce que ce genre de revenu dû à la faveur des dames qui n’est plus tout à fait l’exception aujourd’hui serait entièrement inconnu à M. Dühring ? M. Dühring, pourtant, a lui-même été jeune référendaire et il habite Berlin où, de mon temps, il y a trente-six ans, pour ne pas parler des sous-lieutenants, référendaire rimait assez souvent avec bénéficiaire ... de la faveur des dames !

Qu’il nous soit permis de prendre congé de notre sujet, qui certes fut souvent assez sec et maussade, sur un ton de gaîté et de conciliation. Tant que nous avions à traiter des différentes questions soulevées, le jugement était lié aux faits objectifs indiscutables ; et à raison de ces faits, il ne pouvait que prendre souvent un ton assez rigoureux et même assez dur. Maintenant que nous avons laissé derrière nous la philosophie, l’économie et la socialité et que se dresse devant nous le portrait en pied de l’auteur que nous avons eu à juger dans le détail ; maintenant des considérations humaines peuvent passer au premier plan, maintenant il nous est permis de ramener à des causes personnelles mainte erreur et mainte vanité scientifiques, incompréhensibles autrement, et de résumer notre jugement d’ensemble sur M. Dühring par ces mots : irresponsailité due à la folie des grandeurs.

Notes

[1] En allemand “ Zarucker ”, mot formé sur la corruption berlinoise des “ zurück ” (en arrière !), expression constamment entendue dans la bouche des forces de l’ordre aux prises avec la foule.

[2] Remarque connue de Frédéric Il en marge d’un rapport sur le problème des écoles confessionnelles en Prusse.

[3] Ce double caractère ultérieur des personnages divins est une raison de la confusion qui s’introduit ultérieurement dans les mythologies, raison que n’a pas vue la mythologie comparée, laquelle s’en tient uniquement au caractère des dieux comme reflets de puissances naturelles. Ainsi, dans quelques tribus germaniques, le dieu de la guerre s’appelle en vieux norrois Tyr, en vieil haut-allemand Zio et correspond donc au grec Zeus et au latin Jupiter pour Diu piter ; dans d’autres, il s’appelle Er, Eor et correspond donc au grec Ares et au latin Mars. (F. E.)

[4] Les lois de mai 1873 sont le premier acte de Bismarck dans sa lutte contre les catholiques connue sous le nom de “ Kulturkampf ”.

[5] Le Capital, livre I, tome II, p. 168, E. S., 1969.

[6] Le Capital, livre I, tome II, p. 162, E. S., 1969.

Socialisme utopique et socialisme scientifique

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