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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 1er chapitre : La marque sociale des révolutions > L’Histoire est marquée par les révolutions

L’Histoire est marquée par les révolutions

samedi 3 octobre 2009, par Robert Paris

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« Je le déclare, cette histoire n’est pas impartiale. Elle ne garde pas un sage et prudent équilibre entre le bien et le mal. Au contraire, elle est partiale, franchement et vigoureusement pour le droit et la vérité. »
L’historien Jules Michelet
dans « Histoire de France »

« Il faut reconnaître honnêtement que l’histoire, l’histoire qu’on écrit, entretient un préjugé insensé contre la violence révolutionnaire. (...) Si les hommes de demain doivent un jour briser leurs chaînes, il faudra qu’ils comprennent ce qui les a forgées. »
L’historien et sociologue Barrington Moore
dans « Les origines sociales de la dictature et de la démocratie »

« La théorie et l’histoire enseignent que la substitution d’un régime social à un autre suppose la forme la plus élevée de la lutte des classes, c’est-à-dire la révolution. Même l’esclavage n’a pu être aboli aux Etats-Unis sans une guerre civile. La force est l’accoucheuse de toute vieille société grosse d’une nouvelle. Personne n’a encore été capable de réfuter ce principe énoncé par Marx de la sociologie des sociétés de classe. Seule la révolution socialiste peut ouvrir la voie au socialisme. »
Léon Trotsky
dans « Le marxisme et notre époque »

« L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit de l’irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées. »
Léon Trotsky
dans Préface à l’« Histoire de la révolution russe »

Lorsque l’on veut étudier l’apparition de la civilisation d’un point de vue marxiste, il convient de rappeler d’abord que Marx et Engels ont développé de nombreuses idées sur l’évolution historique des sociétés à partir d’une connaissance historique très rudimentaire, celle de leur époque. Maurice Godelier signalait à ce propos dans « Sur les sociétés pré-capitalistes » : « Nous avons déjà signalé que l’archéologie de la Grèce et de la Rome archaïques n’existaient pas à l’époque où Marx et d’Engels écrivaient, que l’archéologie des pays du Proche-Orient sauf l’Egypte était en train de naïtre, que l’archéologie et la conaissance de l’histoire antique de la Chine, de l’Indonésie, du Japon et des grandes civilisations précolombiennes n’avaient pas vu le jour. Il fallut attendre la découverte du site de Jarno en Irak central et les fouilles de Braidwood (1948-1951) pour que soit exhumé un témoin des premières communautés villageoises « (5000 ans avant J.-C) contemporaines du début de l’agriculture sédentarisée et de la domestication des animaux. Depuis, les découvertes se sont multipliées et confirment que villes et Etats sont apparus bien après le développement des communautés villageoises. En Mésopotamie du sud, par exemple, la communauté villageaoise est attestée en 9250 avant J.-C et les premières cités-Etats sumériennes commencent à apparaître en 3500 avant J.-C. » Il faut rajouter d’autres découvertes récentes dues aux recherches archéologiques et aux réflexions des auteurs sur la préhistoire et l’histoire. En particulier, on découvre que la ville est apparue des années avant l’Etat, que la civilisation a connu un énorme développement bien avant l’organisation politique, policière, militaire, centralisée des classes dirigeantes. La première forme centralisée de l’Etat, dont le modèle est le règne des pharaons a souvent été présenté, comme un « despotisme asiatique » fondé sur l’organisation centralisée d’un progrès important : l’irrigation. Maurice Godelier rappelle que cette thèse s’est révélée fausse : « Ce n’est donc pas l’existence des grands travaux dirigés par un pouvoir central qui fera appartenir une société au mode de production asiatique, mais l’existence de communautés qui possèdent collectivement les moyens de production essentiels dont le contrôle ultime est dans les mains de l’Etat. » Un ouvrage récent intitulé "Archéologie historique de la Grèce antique" et écrit par Etienne, Müller¨et Prost rappelle que les cités de l’époque minoenne (nées aux environs de 2000 avant J.-C) n’étaient pas des cités-Etats et qu’elles ont disparu bien avant qu’une nouvelle civilsation, en rupture avec la première, donne naissance à des cités-Etat, beaucoup plsu tard : vers 750 avant J.-C.

La civilisation, un progrès continu ?

L’historien contemporain ne peut plus considérer la révolution comme un produit des seuls 17e, 18e et 19e siècles. Il lui faut désormais rajouter les révolutions sociales qui ont éclaté dès la plus ancienne antiquité, car les villes avec leur rassemblement de population, avec leurs émotions, leurs rébellions et leurs révolutions ont produit révolutions sociales et politiques dès les débuts de la civilisation, c’est-à-dire vers 3500 avant J.-C à Sumer, 3300 avant J.-C en Egypte et dans la vallée de l’Indus, 2500 avant J.-C en Chine, 2000 avant J.-C en Crête, en Grèce orientale et en Turquie, 1500 ans avant J.-C en Méso-Amérique et au Pérou.

Mais d’où vient cette éclosion extraordinaire, cette multiplication des moyens techniques et sociaux ? La question est toujours aussi controversée. La civilisation est souvent représentée comme un progrès extraordinaire, qui semble quasi miraculeux, et comme une extraordinaire capacité d’organisation sociale des classes dirigeantes. Ces dernières auraient développé des techniques agricoles, d’irrigation et des techniques de domination de peuples entiers, enfin capables de bâtir, sur la base d’immenses territoires agricoles, des villes prospères. L’ordre social aurait bâti la structure sociale et la prospérité. Progrès technique, progrès organisationnel, progrès social et pour finir construction de l’Etat et de la haute civilisation, tel peut être le résumé de la thèse qui a le plus souvent cours sur la naissance et le développement des civilisations. Mais il y a un hic : les découvertes archéologiques ne correspondent nullement à un tel mythe. La connaissance, même limitée de l’histoire ancienne, ne nous amène nullement à ce type de conclusions et fait apparaître une tout autre chronologie et un mécanisme d’émergence de la civilisation profondément différent. La civilisation semble, au contraire, être le produit d’une succession de révolutions sociales et politiques.

En Histoire comme dans bien d’autres domaines, la seule forme de transformation admise est l’évolution graduelle et continue. Même un historien comme Gordon Childe, chantre de la « révolution néolithique », de la « révolution urbaine » et de la « révolution industrielle » [1], voit dans la transformation du monde plus une action continue du progrès technologique c’est-à-dire essentiellement une capacité des classes dirigeantes, qu’une transformation révolutionnaire, c’est-à-dire l’action des masses, violente et destructrice de l’ancien ordre. « Pour accomplir la révolution néolithique, les hommes, ou plutôt les femmes durent non seulement découvrir les plantes et les méthodes de culture qui leur convenaient, mais encore inventer des instruments pour labourer, moissonner, emmagasiner les récoltes, et les transformer enfin en nourriture. » écrit Gordon Childe. Il rajoute « L’étude de l’histoire de l’humanité depuis ses origines met en relief une évolution économique continue qui abouti aux méthodes employées par les sociétés les plus évoluées pour assurer leur existence.(...) Les sanctuaires ont toujours été reconstruits sur le même emplacement ce qui prouve la continuité des traditions à travers les multiples changements apportés par des civilisations différentes. » Est-il exact que les révolutions sociologiques, économiques et politiques que sont la vie urbaine, l’agriculture et l’élevage, la civilisation et l’apparition de l’Etat soient des progrès dus à évolution graduelle et continue dans une continuité des traditions, des cultures, des techniques, des croyances et des institutions [2] ? La révolution néolithique porte bien son nom de révolution [3] même si bien des auteurs cherchent à l’effacer en soulignant qu’il s’est inscrit dans une continuité sur le long terme. La « longue durée » est ce terme préféré de l’historien Fernand Braudel et qui a marqué nombre d’auteurs, comme on l’a vu précédemment. C’est également cette conception qui sous-tend les travaux de Jean Guilaine comme son ouvrage « De la vague à la tombe » à propos de « la conquête néolithique de la Méditerranée ». Il décrit cette période entre – 8000 avant J.-C et – 2000 qui a connu la sédentarisation des populations et la rupture radicale avec une société de chasseurs-cueilleurs. La civilisation néolithique est marquée par le développement d’un rite des morts, notamment les mégalithes. Evoquant « l’émergence des processus de néolithisation », rejetant le terme de rupture, il appelle évolution les « (dys)continuités entre les périodes  ». Bien entendu, l’extension dans l’espace et le temps qu’il décrit est bien réelle, mais la révolution provient de l’interaction d’échelle. L’émergence de l’agriculture, de la sédentarisation, ou du commerce sont des processus relativement rapides et brutaux. C’est une remarque que l’on peut généraliser aux phénomènes d’émergence. La durée des révolutions des extinctions et apparitions d’échelle est courte relativement au temps de quasi conservation des espèces. La durée des changements climatiques comme les périodes où démarrent des glaciations est courte relativement aux périodes de calme climatique. De même, la durée de passage de la vie nomade à la vie sédentaire, de la cueillette à la culture, de la chasse à l’élevage est très courte. Et surtout, c’est le fait de souligner le progrès technique comme seule source de la transformation qui induit en erreur [4]. Tout d’abord, la découverte et le progrès technique sont effectivement relativement lents. Ils n’enclenchent pas directement les changements sociaux nécessités par l’utilisation à grande échelle de ces techniques nouvelles. Les changements ne peuvent être réduits à des modifications graduelles des techniques ou des cultures. En effet, pour passer de la vie de chasseur-cueilleur à celle de cultivateur, c’est une véritable révolution de l’organisation sociale qui est indispensable et ne peut se produire qu’en cassant de multiples traditions et donc un certain type de pouvoir, que ce soit celui des sorciers, des chefs traditionnels, des directions tribales, claniques, religieuses, communales ou urbaines puis celles de l’Etat. La révolution sociale a toujours besoin d’une action vigoureuse et rapide. On ne pénètre pas un bloc de pierre par une action lente et continue en surface mais par un choc énergique, par la pénétration brutale d’une pointe !

Avant même l’apparition de l’Etat, avant même la naissance des villes, le néolithique est une véritable révolution sociale, le renversement de la société nomade des chasseurs-cueilleurs, la remise en cause de leurs croyances autant que de leur mode de vie. Les dernières études sur la néolithisation vont dans le sens d’une transformation par bonds et non d’une évolution continue et graduelle, qu’il s’agisse d’une population exportant ses coutumes et modes sociales en se déplaçant, ou d’une transplantation d’idées, de culture, d’idées, de progrès technologiques et conceptuels et d’un mode de vie et de travail. Ces hypothèses ont longtemps été agitées par les spécialistes mais diverses études commencent à trancher le débat, montrant que de tels changements sont des révolutions sociales. Au Néolithique, agriculture et élevage ont remplacé cueillette et chasse. Là où le nomadisme avait laissé place à des villages, des villes se sont développées à une vitesse étonnante, des inégalités sociales sont apparus. Cela s’est déroulé il y a 12.000 ans en Anatolie, dans le Sud-Est de la Turquie et au sein de la Turquie, atteignant la côte ouest (de la Turquie à la Palestine) 9300 ans avant J.-C, mais ensuite il s’agit véritablement de bonds : 7000 ans avant J.-C en Grèce, 5500 ans avant J.-C en Europe centrale puis 4500 avant J.-C en France du sud et en Espagne. Des études du matériel génétique portant sur des squelettes anciens, notamment les travaux de l’équipe de l’anthropologue Wolfgang Haak en 2005, ne décèlent « aucune trace de mélange génétique », comme le rappelle un article d’Agnès Trimoreau dans « Sciences et vie » d’août 2006. D’où la conclusion provisoire contre la thèse de la colonisation par une population. Les dates reconnues de néolithisation notamment dues aux recherches sur les dépôts de graines contraignent également à renoncer à la thèse d’une progression « culturelle » lente. Il s’agit bien d’une révolution sociale avec tout ce que cela suppose de changement brutal, radical, renversant un ordre ancien. Cela amène l’auteur de l’article précédemment cité à conclure que « En trois millénaires, l’agriculture a progressé par bonds. » L’idée d’une progression culturelle se propageant continûment et pourtant même leurs adeptes reconnaissent des constatations qui ne vont nullement dans ce sens. C’est le cas de l’historien Paul Radin dans « la civilisation indienne » qui y défend la progression continue de l’influence Maya. Pourtant il écrit que « L’influence Maya s’étendit vers le nord. Au delà du Rio Grande ou du Golfe du Mexique, elle formait le centre de toute vie sociale, économique et religieuse. Là où la culture du maïs s’arrêtait, finissait également la civilisation. Parvenue à l’isthme de Panama, nous nous trouvons devant une solution de continuité. (...) Nous nous attendions à voir la civilisation décroître graduellement au sud de l’isthme au fur et à mesure que nous pénétrions en Amérique du sud. Pourtant en Colombie, en Equateur, au Pérou et en Bolivie, le niveau atteint par les Maya se maintient presque partout. » On retiendra non seulement la « solution de continuité », c’est-à-dire la discontinuité mais aussi le fait que la civilisation s’arrête là où se termine la culture du maïs. Cela signifie que ce n’est pas seulement un concept culturel qui s’impose mais un système d’exploitation fondé sur une forme de travail de la terre.

Radin relève que la discontinuité n’est pas seulement celle de la zone d’influence mais également celle de l’histoire de cette civilisation et même de chaque ville : « L’histoire de la civilisation Maya est dominé par un phénomène essentiel, le bref laps de temps durant lequel chaque ville fut occupée. Des cités et même des régions entières furent abandonnées sans qu’on puisse découvrir de cause apparente. Rien de plus inexplicable que ces continuels déplacements, cet abandon de telle ville, cette création de telle autre. Pour les expliquer on a eu recours à toutes sortes d’hypothèses, depuis la malaria jusqu’à une brusque modification climatique, la pression des hordes d’envahisseurs ou quelque cataclysme. Mais aucune n’est valable et l’énigme reste entière. » Remarquons que la discontinuité est bien le constat de base, que l’hypothèses de révoltes des travailleurs n’est pas envisagée même si aucune des autres hypothèses ne s’est vérifiée. Pour la chute de l’empire Maya, l’auteur évoque cependant la possibilité d’une révolution, sans discuter d’avantage cette hypothèse : « C’est entre les années 472 et 620 qu’est comprise la période la plus brillante de la civilisation maya. Puis elle se termine brusquement. Une terrible catastrophe semble s’être abattue sur ces villes florissantes. Quelques savants ont parlé d’une guerre civile, d’autres des ravages d’une épidémie et d’autres encore de décadence sociale. Mais en fait nous ne savons rien de précis (...) Vers l’an 600, toutes les villes mayas furent abandonnées et il se produisit une immigration vers le nord. La période de transition va de 620 à 980. » On notera une fois encore que ces grandes chutes de civilisation, qui peuvent être attribuées à des guerres civiles, à des décadences sociales, vont faire chuter la classe dirigeante et le régime sur de longues périodes : ici 360 ans. Ce qui change n’est pas seulement l’occupation d’une ville ou d’une région. C’est tout un mode de production et de relations sociales qui est brutalement abandonné et changé. On sera amené à constater qu’il s’agit là de révolution sociale, même si nous avons montré précédemment que les historiens envisagent plus volontiers n’importe quelle autre hypothèse.

Les études sur les civilisations considèrent souvent que l’ordre est issu, directement et sans contradiction, d’un autre ordre que la structure est l’évolution d’une autre structure sans passer par une phase de déstructuration, que le progrès est l’aboutissement positif et logique d’un autre progrès. Pour ces auteurs, ce qui importe pour trouver le fil conducteur, c’est d’établir la continuité de l’élément considéré alors comme caractéristique de la civilisation, que ce soit la culture, la religion, la tradition ou le mode de gouvernement. En fait, la civilisation est fondée sur des contradictions sociales et d’abord l’exploitation des paysans. Sans l’existence et l’accumulation entre les mains d’une minorité des biens produits par les agriculteurs, on peut engendrer ni les villes, ni l’artisanat, ni le grand commerce. Ce surplus issu de la production agricole, Jared Diamond l’estime ainsi dans « Effondrement » : « L’agriculture de l’Egypte ancienne, bien que moins efficace que l’agriculture mécanisée moderne, l’était tout de fois assez pour qu’un paysan égyptien produise cinq fois plus que la nourriture qui lui était indispensable ainsi qu’à sa famille. Mais un paysan maya ne pouvait produire que le double de ses besoins et de ceux de sa famille. » »
Les contradictions sociales n’ont fait que croître au cours du développement de la civilisation, si bien qu’au plus haut sommet d’une civilisation elles étaient les plus fortes et les plus explosives, produisant des ruptures brutales de l’équilibre social. Le développement des classes dirigeantes, des chefs religieux et du pouvoir a pu accroître tellement les dépenses dispendieuses de celles-ci que la productivité de l’agriculture ne suffisait plus à y répondre. Par exemple, la coutume des champs du « ka », pour entretenir l’âme du mort – en réalité les prêtres chargés de prier pour lui et lui permettre d’aller au paradis – se sont accru au fur et à mesure des morts de dignitaires, au point de ponctionner considérablement les revenus de la population. Suite aux révoltes, une réforme contraindra à un changement des coutumes et on devra représenter les victuailles offertes au lieu de les déposer devant les temples.

Dans « Egypte », Nancy Mac Grath souligne cette idée d’une continuité de la civilisation égyptienne : « En quoi la plus vieille histoire du monde peut-elle nous intéresser ? En quoi 3600 ans d’histoire et de civilisation (du premier roi unificateur jusqu’à l’arrivée d’arrivée d’Alexandre le Grand en Egypte) sont-ils pour nous une leçon ? (…) Il y a la continuité entre l’Egypte de la pierre polie et le premier royaume unifié autour de Héliopolis, avec comme rois les serviteurs d’Horus, dont le dernier sera Ménès. (…) Une grande leçon est à tirer de cet aspect monolythique et ancien d’une civilisation, (…) la continuité de la civilisation égyptienne. (…) Jean Vercoutter écrit dans « L’Egypte ancienne » : « l’histoire égyptienne se déroule comme une courbe uniforme. » (…) Elle est l’histoire d’une civilisation en tant que telle : l’Egypte pharaonique. Trois mille ans de temples, tombeaux, hiéroglyphes, religion, … » En somme la civilisation serait un produit des rois égyptiens. Et pourtant le même auteur écrit : « Ce serait une démarche analphabète et grossière de ne pas voir combien l’Egypte classique est déjà inscrite dans le registre de l’Egypte archaïque. (…) Religion, écriture et art sont déjà présents avant l’Ancien Empire. » Donc avant les rois et pharaons, l’art et la civilisation avaient commencé depuis longtemps à fleurir et cela n’empêche pas l’auteur de diffuser la thèse que la civilisation c’est l’Egypte pharaonique ! La civilisation égyptienne, ce serait d’abord se religion rendue fameuse par les constructions et inscriptions pharaoniques et pourtant le même auteur nous rappelle que la population a très longtemps, tout au long des premiers règnes, ignoré complètement la religion des pharaons : « C’est au moment où s’achève l’Ancien Empire, entre 2500 et 2000 ans (après la révolution sociale) que les secrets des centres initiatiques d’Héliopolis seront divulgués par le « Texte des pyramides », alors qu’ils étaient jusque là réservés aux pharaons. En effet, une révolution contestatrice profonde éclata dans cette fin du troisième millénaire et de l’Ancien Empire, contre un pouvoir royal affaibli et contesté. (…) C’est seulement après cette révolution que le texte des pyramides, jusque là secret magique, sera inscrit sur tous les tombeaux. » La civilisation égyptienne serait un modèle de continuité, et pourtant, l’auteur connaît les révolutions, n’ignore pas les discontinuités de cette histoire : « Cette chronologie des pharaons (…) se caractérise par des « trous » immenses : comme dit Vercoutter, il faut imaginer ce que serait l’histoire de France où il manquerait la guerre de Cent ans, les guerres de Religion, la Révolution française… et où on ne connaîtrait que dans ses grandes lignes sept rois et un empereur. Sans rien savoir des périodes intermédiaires. C’est cela, aujourd’hui, l’histoire connue de l’ancienne Egypte : les périodes inconnues ou presque forment les deux tiers de l’histoire totale. 190 rois et 30 dynasties sont répertoriées. Ce que l’on appelle les « Périodes intermédiaires » sont des périodes troublées séparant l’Ancien Empire du Moyen Empire (guerres civiles et révolutions sociales). (…) C’est à la mort de Pépi II que commence une époque de bouleversements sociaux aux conséquences décisives pour la civilisation égyptienne y compris sur le plan religieux (divulgation sous une pression populaire violente, des secrets d’Héliopolis, de l’Esotérisme des Mystères solaires, qui allaient ouvrir l’Egypte aux Codes funéraires que l’on verra dans les Tombeaux). (…) On pourrait baptiser cette Première Période Intermédiaire de « Première Révolution Sociale du monde ». Des monarques provinciaux se soulevèrent contre l’autorité centrale en déclin. Des paysans se révoltèrent contre le système féodal oppressif. (…) Plus tard, la littérature antiroyale de la Période des troubles révolutionnaires (première période intermédiaire) propagera l’image de rois tyranniques ayant écrasé le peuple égyptien sous les corvées et les grands travaux. »

La révolution sociale peut faire chuter une civilisation. L’apparition des civilisations est, elle aussi, une révolution sociale. Comme l’expose Antonio Labriola dans « Essais sur la conception matérialiste de l’histoire », « Dans le mouvement historique où on avait cru voir le passage d’une forme d’idées à une autre forme, Marx et Engels virent pour la première fois la transition d’une forme de l’anatomie sociale à une autre, c’est-à-dire d’une forme de la production économique à une autre. (…) La mort d’une forme sociale, comme cela est arrivé dans une autre branche de la science pour la mort naturelle, devenait un cas physiologique. (…) Au-delà des mouvements visibles des volontés qui forment la matière à laquelle s’arrêtent les historiens, au-delà de l’appareil juridique et politique de notre société civile (…) il faut se mettre à l’étude des différences qu’il y a entre les différentes formes de production, (…) il s’agit d’expliquer la succession de ces formes, le remplacement de l’une par l’autre, étudier les causes d’érosion et de dépérissement de la forme qui disparaît ; et enfin, quand on veut comprendre le fait historique, déterminé et concret, il faut étudier les frottements et les contrastes qui naissent des différents courants (c’est-à-dire les classes, leurs subdivisions et leurs entrecroisements), caractéristiques d’une société donnée. (…) L’organisation sociale est, comme nous l’avons déjà expliqué, continuellement instable, bien que cela ne semble évident à tout le monde que lorsque l’instabilité entre dans cette période aiguë que l’on appelle une révolution. » Les auteurs relèvent souvent des sauts historiques et parlent à chaque fois de processus étonnants qui n’avaient aucune source précédente. La civilisation, que ce soit en Mésopotamie, en Amérique centrale, en Inde ou en Chine semble sortie toute faite et d’un seul coup, sans essais précédents ni étapes préparatoires. Elle se cristallise brutalement par un changement de phase. Je cite quelques exemples de ce type de remarque étonnée des historiens. Sir Mortimer Wheeler, spécialiste de l’Inde antique, dans l’ouvrage précédemment cité sur l’apparition de la civilisation de l’Indus, écrit : Je cite des extraits de sa conclusion : « L’histoire a brutalement proposé à l’Inde tout un complexe, une gamme complète de notions et de variations thématiques. (...) L’Inde de la Préhistoire (...) a la monotonie même de son paysage : un interminable et morne Paléolithique, un Microlithique diffus, des siècles de civilisation indusienne (...) Cette monotonie est rompue par des bouleversements subis, des envolées soudaines. De temps à autre, l’Inde sort de son sommeil et, de toute son intelligence, aiguë et préhensible, s’empare d’idées nouvelles, se saisit des occasions qui s’offrent. » Pour la Chine impériale, on peut citer par exemple « Histoire de la Chine » de René Grousset  : « Ce sont ces problèmes que posent les découvertes faites en 1934-1935 à Ngan-yang. Dans cette ancienne capitale des Chang, située dans la partie la plus septentrionale de l’actuel Ho-nan et dont le rôle historique se placerait au 12ème siècle avant J.-C, nous nous trouvons brusquement en présence d’une civilisation matérielle déjà à son apogée, bien que rien jusqu’ici ne nous ait fait assister à ses débuts (...) Grand a été l’étonnement des archéologues quand ils ont été obligés de constater que dès cette lointaine époque la forme rituelle des divers types de bronze et leurs décors étaient à peu près entièrement constitués. Il y aurait de quoi crier au miracle. »

En ce qui concerne l’apparition de la civilisation des mégalithes en Europe, Catherine Louboutin défend la conception des évolutions linéaires et continues. Dans « Au néolithique, les premiers paysans du monde » Catherine Louboutin écrit : « Le néolithique s’achève lorsque la maîtrise d’une nouvelle technique, celle de la fonte du cuivre puis du bronze, introduit les âges des métaux. Sans qu’on puisse parler d’une rupture brutale, une réelle hiérarchie sociale et une spécialisation accrue du travail fondent un monde différent. (...) Signes tangibles d’une société nouvelle : les emblèmes du pouvoir se multiplient. (...) Apparaît le partage des tâches qui distingue les puissants et les humbles. La nécropole de Varna est divisée en plusieurs secteurs, dont l’un regroupe les plus riches tombes. Trois catégories de sépultures y sont bien différenciées : d’un côté des tombes pauvres, dépourvues ou presque de toute offrande, d’une autre des tombes riches, voire très riches, (...) troisièmement des tombes symboliques, sortes de cénotaphes, contiennent seulement un visage modelé dans de l’argile et paré de bijoux en or. (...) Cette nécropole est contemporaine des mystérieuses enceintes et des plus impressionnants tombeaux mégalithiques d’Occident, réservés à des privilégiés. Ces grands travaux transcrivent également une hiérarchie sociale certaine, même si les richesses matérielles sont moins éblouissantes. (...) Le passage à l’âge du bronze s’est aussi fait généralement sans rupture. (...) Le monde néolithique, globalement égalitaire et pacifique, dominé par des images féminines, est désormais oublié. Ces stèles furent abattues rapidement après leur érection par leurs constructeurs mêmes (...) et non détruites par les hommes de l’âge du bronze. (...) La rupture n’est ni violente ni tranchée entre les deux mondes. Stonehenge illustre la même continuité. Les trois grandes phases de construction du monument s’échelonnent entre le 3e et le milieu du 2e millénaire, et l’axe principal, orienté vers le lever du soleil au solstice d’été, est religieusement préservé à chaque aménagement. » L’auteur, se fondant sur des continuités religieuses ou techniques ne voit aucune singularité historique. Pourtant, involontairement, elle décrit une révolution : l’apparition, dans une société égalitaire, des classes sociales et de l’Etat. L’idéologie religieuse, par contre, fait son apparition dans le point de vue de l’auteur, reposant … dans les nuages des idées ! Elle écrit dans « Au néolithique, les paysans du monde » : « Les dolmens à couloir du sud du Portugal et de l’extrême ouest de la France – Barnenez, dans le Finistère ou Bougon, dans les Deux-Sèvres – sont les plus anciens mégalithes connus. Rien ne précède ni n’annonce la maîtrise technique et l’ampleur éclatantes de ces constructions (...) Une génération spontanée semble avoir germé en plusieurs régions. »

Le changement des relations sociales nommé civilisation qui correspond à un saut dans le développement économique et organisationnel de la société, et notamment à la structuration de l’Etat, émerge de l’apparition d’un seuil des contradictions de la lutte des classes. Une structure nouvelle est le produit de l’inhibition des luttes sociales arrivées à un seuil où elles auraient détruit la société. La civilisation n’est pas un produit positif du progrès. Comme la matière, comme la vie, c’est l’œuvre novatrice de la négation de la négation ! On a longtemps considéré la vie comme l’action positive de fonctions vitales, la société comme l’action positive des institutions humaines et l’économie comme l’action positive du travail humain. La philosophie qui ressort des considérations précédentes est quasiment inverse. L’action dynamique et novatrice est négation. Même le positif n’est rien d’autre qu’une négation de la négation. Le mécanisme fondamental du vivant est une inhibition. La vie est la négation de l’autodestruction : l’apoptose cellulaire. L’ordre génétique est la négation de l’agitation moléculaire des macromolécules du vivant. La matière est la négation éphémère de l’agitation du vide. L’ordre du message cérébral est la négation du désordre des impulsions neuronales. La conscience est négation (fugitive) des inhibitions des potentiels d’action. La négation n’est pas une suppression définitive mais un retardement (retardement de l’apoptose, du déclenchement neuronal, du potentiel d’action, retardement également de la destruction de la matière par captation de photons, retardement de l’horloge du singe chez l’homme, etc…). La base de tous les phénomènes dits ordonnés est le désordre sous-jacent. La base de la matière durable est l’agitation du vide (matière éphémère). La base du rythme cardiaque est l’agitation des cellules du cœur sous l’action des pace-makers, etc… C’est la conception de Boltzman et Poincaré, de Gould en paléontologie, de Kauffman en biologie et de Prigogine en thermodynamique. Et de Marx en histoire des sociétés : toute l’histoire jusqu’à nos jours n’est que l’histoire de la lutte des classes. La dynamique est le produit nécessaire des contradictions. La logique de celles-ci n’est pas linéaire, ni continue, ni prédictible.

Cependant, nombre d’historiens ont une image du développement de la civilisation qui n’intègre pas ces contradictions croissantes. Prenant l’exemple de la civilisation de l’Inde, Raj et Renée Isar écrivent dans « L’Inde, au-delà des mythes et du mensonge », « Le système des castes constitue un caractère distinctif de la société indienne, c’est l’un des éléments de continuité les plus importants de la tradition hindoue depuis au moins la première moitié du premier millénaire avant J.-C. C’est lui qui, pendant ces trente siècles, a engendré l’ordre moral cohérent sur lequel l’hindou a la possibilité et le devoir de régler sa vie. (...) L’unité séculaire de l’Inde n’était pas politique mais socioculturelle. Les dynasties, qu’elles fussent indiennes ou étrangères, pouvaient bien naître et périr, les choses suivaient leur cours. » Pour appuyer leurs dires, les auteurs citent même Karl Marx rappelant un rapport officiel à la Chambre des Communes anglaise : « Les habitants ne se soucient pas de la destruction des royaumes ; tant que le village subsiste, peu leur importe quel pouvoir ou de quel souverain il relève ; son économie interne reste inchangée. » Dans un ouvrage traitant des transitions des diverses civilisations de l’Inde et intitulé « l’Inde ancienne », l’auteur Sir Mortimer Wheeler, ancien directeur général des Antiquités de l’Inde relève tous les indices montrant que la civilisation a plusieurs fois implosé du fait de contradictions sociales internes, en somme sujette à de multiples révolutions. Et pourtant, il ne retient même pas cette hypothèse. Il constate des discontinuités, des changements politiques, sociaux et culturels, les chutes de la civilisation ou ses bonds tout aussi brutaux. Tout au long de l’ouvrage, l’auteur constate des sauts historiques, de véritables transitions civilisationnelles. Mais il recherche, par un a priori constant, des continuités partout. Ainsi, pour l’Age de pierre ou plutôt les diverses transitions des âges de pierre, il expose un point de vue continuiste : « Nous pouvons considérer le processus qui, partant du galet, s’achève au biface Acheuléen comme un développement organique progressif. » Il n’ignore pas que « Comme en Afrique, le tranchet Acheuléen ne s’insère pas facilement dans un tel schéma évolutif. ». A ce propos, il touche même du doigt le caractère révolutionnaire du changement : « Tout nous incite à tenir pour assuré que les diverses modes industrielles ont couvert chacune des périodes étonnamment longues ; que les changements culturels ont été quasi imperceptibles (...). Et lorsque des modifications se manifestaient (...) ils se peut que ces changements aient lieu avec une relative soudaineté. » Il ne renonce pas pour autant au « schéma évolutif ». Il en va de même pour les autres transitions révolutionnaires de la civilisation indienne, ou plutôt des diverses civilisations indiennes successives. D’un côté, l’auteur remarque que la continuité historique n’est pas la bonne formule ; on pourrait même dire qu’il décrit un développement civilisationnel « inégal et combiné », selon l’expression de Marx et de Léon Trotsky  : « La culture des haches (...). Chevauchant une culture mégalithique, celle-ci superposée à une culture chalcolithique qu’elle chevauche partiellement (...) Ce chevauchement atteste une coexistence partielle entre les deux cultures, la nouvelle et l’ancienne, mais il est aussi la preuve qu’il n’y eut pas de continuité culturelle organique entre les occupations successives. (...) Nous sommes donc confrontés à trois cultures essentiellement distinctes (...) ». L’interprétation d’un progrès linéaire ne fonctionne pas : « L’Age de fer détermina donc en Inde centrale une révolution dans toute l’acception du mot. (...) Au cours de l’Age de fer, nous voyons l’Inde des plaines adopter d’enthousiasme le métal nouveau (d’où une révolution qui eut cependant un caractère plus technique que social) (. .) » Surtout pas question de reconnaître une révolution sociale ! Il suffit d’admettre qu’il s’agit seulement d’un changement d’idées et que les idées circulent et changent d’elles-mêmes : « Le transfert des industries, voire des cultures, n’implique pas nécessairement des migrations massives. Il n’est pas besoin de mille hommes pour répandre une idées, surtout une idée révolutionnaire. En vérité, il m’arrive souvent de rêver que les idées ont des ailes (...). » Cette vision idéaliste permet à l’auteur, étudiant « la civilisation de l’Indus », de décrire le « passage soudain à une nouvelle phase culturelle, celle de l’Indus (...) Les cités d’Harrappâ et de Mohenjo-daro étaient l’une et l’autre couronnées par une acropole et une citadelle crénelée (...) en bordure de la ville proprement dite. (...) L’urbanisme méthodique de ces centres, la perfection des ouvrages à but utilitaire impliquent une gestion aux préoccupations plus civiles que religieuses. (...) La civilisation indusienne a été identifiée. (...) La Mésopotamie a élaboré l’idée même de la civilisation. Grâce à elle, cette idée était dans l’air au Moyen-Orient dès la fin du 4e millénaire et, comme je l’ai noté plus haut, les idées ont des ailes. (...) Depuis la Mésopotamie, l’idée de la civilisation ne tarda pas à gagner l’Egypte (...) Ne doutons pas non plus que de Mésopotamie, cette idée achevée, toujours liée à la notion d’écriture, a gagné plus tard la côte indienne et le bassin de l’Indus (...) La théorie selon laquelle la notion infiniment complexe de civilisation serait née spontanément et de façon indépendante dans chacun de ces trois pays (...) est tellement absurde qu’il ne vaut pas la peine de la réfuter. » La civilisation serait une idée et l’a priori d’un changement culturel continu, transmis progressivement, est bien là. Cependant notre auteur est repris par ses observations historiques qui sont en parfaite contradiction avec ces affirmations. Au lieu d’une lente influence extérieure d’une civilisation étrangère déjà en pleine possession de ses moyens, on constate tout autre chose : un changement radical. « Vers le milieu du 3e millénaire, le bassin de l’Indus fut le théâtre d’un événement historique d’une importance extrême et qui se produisit probablement avec une grande rapidité : (...) quelques unes des petites communautés installées au pied des plateaux du Béloutchistan se lancèrent dans une entreprise de conquête audacieuse (...) jusqu’aux vastes plaines qui tapissaient les jungles. (...) créant une civilisation pré-indusienne (...) aux alentours de 2400 avant J.-C. (...) Les tentatives de colonisation de la vallée (...) se soldant régulièrement par l’échec. (...) Jungles denses entourées de marécages, infestées d’éléphants, de tigres, de buffles, de rhinocéros et de crocodiles. Contrairement à ce qui se passait dans les vallées du haut pays où le sol est pauvre, l’approvisionnement en haut incertain et l’horizon barré, les perspectives nouvelles étaient vraiment immenses. » Tout le raisonnement de l’auteur a mené à l’idée d’un progrès continu des idées. Au contraire, sa description et son analyse, très incisive, mènent à l’idée d’une révolution sociale, inévitablement brutale, qu’il appelle, par un terme en oxymoron, « adaptation prompte » ou encore « évolution explosive », tout en expliquant que c’est exactement le même type d’évolutions que les biologistes rencontrent dans le changement d’espèce ! Voyons donc ce raisonnement selon lequel la civilisation nécessitait un bond en avant : il fallait d’un seul coup lancer un grand défrichement, une grande irrigation et, en même temps, aller vers la fondation de villes nourries par une agriculture en grand ! Une vraie révolution sociale ! « Chaque année, à la fonte des neiges, les rivières entraient en crue. Si l’inondation fertilisait la terre, elle apportait aussi de cruels ravages. Il fallait la maîtriser. Or l’irrigation extensive qu’exige une grande ville de plaine présuppose un incessant effort de prévision et de coordination. Le moindre relâchement est fatal. (...) Les avantages inouïs d’un milieu si vaste, si généreux mais en même temps si menaçant ne pouvaient fructifier – et ce dès les tout premiers temps de l’installation – qu’en fonction de la capacité de l’homme à maîtriser son environnement et à le plier à sa loi. La pusillanimité, les compromis boiteux ne pouvaient avoir cours dans cette situation. (...) N’en doutons pas : dans le cas contraire, elle eût succombé. C’est bien là un exemple où il nous est donné de discerner clairement la mise en œuvre dans les affaires humaines de ce processus d’adaptation prompte et de progrès accéléré que les biologistes appellent « évolution explosive ». » L’auteur parle encore de « fulgurants débuts » et en cela, il a sans doute raison. D’un seul coup, on voit apparaître non seulement des défrichements et une irrigation à grande échelle mais une urbanisation de haute volée, avec une organisation sociale très poussée et une différenciation sociale très évoluée. Il ne s’agit plus seulement de révolutions des techniques ou d’une « idée de civilisation » !

La chute de la civilisation de l’Indus est présentée par l’auteur avec les mêmes contradictions entre constat et conclusions. Les raisonnements, très fins, mèneraient aisément à l’idée d’un changement radical et brutal et un a priori s’y oppose fermement. Cela mérite encore une fois d’être cité longuement : « Comment s’éteignit la civilisation de l’Indus ? (...) dans la zone centrale du bassin, elle périclita pour disparaître finalement (...) Mais cette décadence fut-elle générale ? L’effondrement fut-il soudain ? (...) Les vicissitudes du déclin ont pris des formes variées. A Mohenjo-daro, en tout cas, la chute fut lente et progressive, l’écroulement ultime catastrophique. Parlons d’abord de la décadence. Les fouilles de Mohenjo-daro ont constaté dans les couches récentes une détérioration continue de l’urbanisme et du niveau de vie. (...) Mohenjo-daro laissa en quelque sorte son paysage se délabrer. Bien avant que le coup fatal lui ait été porté, la ville était condamnée. » Cependant, l’auteur est amené à reconnaître que la fin de cette ville elle-même a été brutale, violente et marquée par des assassinats : « Le souvenir de ce coup fatal, tant de fois décrit, est perpétué par des groupes de squelettes de femmes, d’hommes et d’enfants – certains portent des traces de coups de hache ou de sabre – qui ont été retrouvés dans le dernier niveau, affaissés tout de leur long dans la position même où les avaient abandonnés pour l’éternité des assaillants dédaigneux de la cité qu’ils avaient mise à sac. Cette fois Mohenjo-daro était bel et bien morte. Mais quelle est, au plan de l’histoire, la signification de ce raid ? (...) Il est tentant (...) de voir dans les destructeurs de Mohenjo-daro, indifférents à la cité conquise, des représentants de ces barbares mais héroïques Aryens, étrangers à la vie urbaine. » Il est tentant dit l’auteur qui préfère s’en tenir là. On retrouvera, lors de la chute des villes, des empires et royaumes, ces mêmes caractéristiques d’une attaque violente qui laisse là les richesses de la « civilisation », abandonne complètement l’ancien mode de vie et d’exploitation. La population des villes, elle-même, les a quittées. Généralement, on ne trouve pas dans ces villes abandonnées de traces d’une guerre entre armées mais plutôt celles d’une guerre sociale. Pourtant, à aucun moment, l’hypothèse, que les peuples exploités par cette civilisation se soient révoltés, n’est discutée ni même envisagée, alors que l’auteur a lui-même exposé que cette population voit ses conditions d’existence s’aggraver de manière sensible dans la période précédente. La guerre extérieure est considérée comme la plus probable… On remarquera aussi que la continuité est interrompue. L’auteur est contraint de le reconnaître tout en espérant que c’est un trou de la connaissance historique : « Que fut la phase qui succéda immédiatement à la civilisation de l’Indus ? L’histoire de l’Inde septentrionale ne commence à être connue de façon précise qu’à partir de l’époque de Bouddha, c’est-à-dire vers 500 avant J.-C. En admettant que (...) la civilisation soit tombée vers 1500 avant J.-C, il reste un hiatus de 1000 ans à combler. (...) Heureusement, les archéologues indiens se sont attaqués à cet Age des Ténèbres, et la lumière est en vue. » Pourquoi y a-t-il nécessairement une continuité qu’il faudrait trouver en remplissant les trous, l’Histoire ne le dit pas. Loin d’être un cas à part, cet auteur est tout à fait dans la norme.

Un autre historien de l’Inde, Alain Daniélou, dans son ouvrage « Histoire de l’Inde », considère la civilisation comme un produit de son idéologie et, du coup, il affirme sa continuité. On y retrouve aussi l’interprétation de la chute par l’attaque des barbares extérieurs, les Aryens. « L’Inde, par sa situation, son système social et la continuité de sa civilisation, constitue une sorte de musée de l’histoire (...) ». Curieux a priori de la continuité, ce même auteur remarque que la chute de la civilisation de l’Indus a été suivie de 2100 ans sans civilisation : « Il n’existe dans l’Inde aucun monument qui ait été construit entre la fin de Mohenjo Daro et l’époque bouddhiste (5ème siècle avant J.-C). » Il remarque aussi que ce n’était pas la première chute d’une époque florissante mais, selon la tradition, la quatrième : « Selon la tradition indienne, (...) le début du kali yuga (l’âge des conflits ou âge sombre), le quatrième du monde. Kali veut dire « querelle », yaya « ère ». » Le texte cité est le « Big Veda ». Rappelons que l’idéologie de l’époque, interprétation symbolique de l’histoire réelle est fondée sur les « créations et annihilation successive du monde  ». En somme, la société organisée et hiérarchisée avait déjà été plusieurs fois construite et détruite. Par des « kali » ? Les « querelles » sont des luttes internes qui pourraient bien avoir eu un caractère social et sont une hypothèse qui s’oppose à celle que retient Daniélou d’une guerre, la guerre du Mahabharata qui marquerait l’invasion de la société dravidienne de l’Indus par les peuples nomades aryens. L’auteur relève pourtant lui-même la contradiction chronologique : « D’après les historiens occidentaux, la guerre du Mahabharata (...) remonterait aux années 1500 à 1000 avant Jésus-Christ. » Alors que la chute de la civilisation date environ de 3000 avant J.-C ! Relevons deux autres contradictions dans cette interprétation. Aucune chute brutale n’est possible dans cette hypothèse, car les Aryens n’attaquaient pas à la tête d’une armée et étaient seulement des nomades qui envahissaient de manière progressive et pacifique : « Les occupants aryens, tels qu’ils se présentent dans les hymnes du Big Veda, étaient des nomades, mais ils étaient intellectuellement et matériellement assez peu développés. (...) La descente des Aryens sur l’Inde fut progressive (...). » Une autre contradiction provient du caractère de la lutte décrite par le Big Veda. Le même auteur décrit la lutte des Dravidiens contre l’invasion aryenne : « Le conflit fut un conflit social plutôt que culturel. »

L’encyclopédie internet Wikipedia relève les deux discontinuités de l’apparition et de la disparition de cette civilisation de l’Indus et expose les difficultés d’interprétation du début et de la fin de cette société sans pour autant envisager la révolution sociale comme source de l’Etat ni comme cause de la disparition :
« L’émergence de la civilisation
« Autour de 2600, quelques sites pré-harappéens se développent en cités, abritant des milliers d’habitants, essentiellement des agriculteurs. Par suite, une culture unifiée apparaît dans toute la zone, aplanissant les différences régionales de sites éloignés de plus de 1000 km. Cette émergence est si soudaine que les premiers chercheurs ont pu penser qu’elle résultait d’une conquête extérieure ou d’une migration. Depuis, les archéologues ont fait la preuve qu’elle est issue de la culture pré-harappéenne qui l’a précédée. En fait, il semble que cette soudaineté soit le résultat d’un effort délibéré, planifié. Par exemple, quelques sites paraissent avoir été réorganisés pour se conformer à une planification réfléchie. C’est la raison pour laquelle la civilisation de l’Indus est considérée comme la première à avoir développé une planification urbaine. (...) »
« Le déclin et l’effondrement
« Durant 700 ans, la civilisation de l’Indus fut prospère et ses artisans produisirent des biens d’une qualité recherchée par ses voisins. Puis aussi soudainement qu’elle était apparue, elle entra en déclin et disparut. Vers 1900 av._J.-C., des signes montrent que des problèmes apparaissent. Les gens commencent à quitter les cités. Ceux qui s’y maintiennent semblent avoir des difficultés à se nourrir. Autour de 1800 av._J.-C., la plupart des cités ont été abandonnées. L’âge d’or du commerce interiranien, marqué par la présence de nombreux « trésors » et riches métropoles (coupe sur pied et bol tronconique) semble prendre fin vers -1800/-1700, au moment même où les textes mésopotamiens cessent de parler du commerce oriental. Les grandes agglomérations de Turkménie orientale (Altyn-tepe et Namazga-tepe) sont abandonnées et les grandes métropoles de la vallée de l’Indus disparaissent. Dans l’aire correspondant à la civilisation de l’Indus, le processus de régionalisation s’accentue avec la disparition des éléments le plus caractéristiques de l’unité harappéenne : l’écriture, les sceaux ou les poids. De nombreux éléments survivent pourtant au long du 2e millénaire dans les régions orientales et méridionales de la zone. Dans les siècles suivants, et contrairement à ses contemporaines, la Mésopotamie et l’Égypte ancienne, la civilisation de l’Indus disparaît de la mémoire de l’humanité. Contrairement aux anciens Égyptiens et Mésopotamiens, les Indusiens n’ont pas construit d’imposants monuments de pierre dont les vestiges perpétuent le souvenir. En fait, le peuple indusien n’a pas disparu. Au lendemain de l’effondrement de la civilisation de l’Indus, des cultures régionales émergent qui montrent que son influence se prolonge, à des degrés divers. Il y a aussi probablement eu une migration d’une partie de sa population vers l’est, à destination de la plaine gangétique. Ce qui a disparu, ce n’est pas un peuple, mais une civilisation : ses villes, son système d’écriture, son réseau commercial et – finalement – la culture qui en était son fondement intellectuel. Une des causes de cet effondrement peut avoir été un changement climatique majeur. Au 26ème siècle (av J.-C), la vallée de l’Indus était verdoyante, sylvestre et grouillante de vie sauvage. Beaucoup plus humide aussi. Les crues étaient un problème récurrent et semblent, à plus d’une occasion, avoir submergé certains sites. Les habitants de l’Indus complétaient certainement leur régime alimentaire en chassant, ce qui semble presque inconcevable aujourd’hui quand on considère l’environnement desséché et dénudé de la zone. Autour de 1800 av. J-.C., nous savons que le climat s’est modifié, devenant notablement plus frais et plus sec. Mais cela ne suffit pas pour expliquer l’effondrement de la civilisation de l’Indus.
« Le facteur majeur pourrait être la disparition de portions importantes du réseau hydrographique Ghaggar-Hakra identifié au fleuve Sarasvatî. Une catastrophe tectonique pourrait avoir détourné les eaux de ce système en direction du réseau gangétique. En fait, ce fleuve, jusqu’alors mythique, fait irruption dans la réalité lorsque, à la fin du 20ème siècle, les images satellitaires permettent d’en reconstituer le cours dans la vallée de l’Indus. De plus, la région est connue pour son activité tectonique et des indices laissent à penser que des événements sismiques majeurs ont accompagné l’effondrement de cette civilisation. Évidemment, si cette hypothèse était confirmée et que le réseau hydrographique de la Sarasvatî s’est trouvé asséché au moment où la civilisation de l’Indus était à son apogée, les effets ont dû être dévastateurs. Des mouvements de population importants ont dû avoir lieu et la « masse critique » indispensable au maintien de cette civilisation a pu disparaître dans un temps assez court, causant son effondrement. Une autre cause possible de l’effondrement de cette civilisation peut avoir été l’irruption de peuples guerriers au nord-ouest de l’Inde, qui auraient provoqué la rupture des relations commerciales avec les autres pays (les actuels Ouzbékistan et Turkménistan méridionaux, la Perse, la Mésopotamie). Or le commerce est l’une des raisons d’être des villes : elles se développent surtout autour des ports ou des nœuds routiers. Ces peuples guerriers étaient peut-être les Indo-Aryens, qui se trouvaient en Bactriane aux alentours de l’an 2000 av._J.-C.. Ce sont eux qui ont apporté le sanskrit en Inde. Ils auraient donc indirectement provoqué la désorganisation des cités de l’Indus avant de s’installer en Inde, vers 1700 av. J.-C. (cf. Bernard Sergent, « Genèse de l’Inde », Payot, 1997).
« La théorie de l’invasion aryenne (TIA) a été proposée pour la première fois par l’abbé Jean-Antoine Dubois, un indianiste français et développée par l’indianiste germano-britannique Max Müller durant le 19ème siècle. Cette théorie soutient qu’une peuplade de guerriers nomades de type europoïde, connue sous le nom d’Aryens (ou Aryas, Aryans) originaires de l’Asie centrale, a envahi l’Inde du Nord et l’Iran entre les 17ème et 16ème siècles av. J.-C.. Les Aryens amenèrent avec eux leur religion codifiée vers le 11ème siècle av. J.-C dans les Veda. En s’installant en Inde, ils abandonnèrent leur style de vie nomade et se mêlèrent aux populations autochtones du nord de l’Inde.
« La TIA – sous la forme d’une invasion violente et subite – n’est plus considérée comme satisfaisante aujourd’hui et elle est réfutée par la quasi totalité de la communauté scientifique. On lui préfère la théorie d’une migration progressive des Aryens en Inde, probablement originaire d’Asie centrale. Cependant cette dernière hypothèse d’une migration sans violence et étalée dans le temps n’est pas acceptée par certains, ses rares détracteurs sont généralement indiens. D’après eux, les Veda établissent la présence en Inde des Aryens longtemps avant la date supposée de l’invasion décrite par la TIA, soit autour de 1700 av. J.-C. » Relevons que pour cette intéressante encyclopédie d’internet, comme pour des historiens reconnus, la révolution, locomotive de l’histoire, n’est pas encore présente. De très nombreuses hypothèses sont, comme d’habitude envisagées, et on pourrait croire que toutes les possibilités soient évoquées, mais la révolution sociale ne fait pas partie de la liste…

La révolution, locomotive de l’Histoire

Partout et dans tous les domaines, l’évolution graduelle est saluée et la révolution niée, condamnée, calomniée. La continuité est recherchée et la discontinuité est gommée [5]. Même s’il est beaucoup plus courant en Histoire qu’en Sciences de parler des révolutions, si l’Histoire a bien besoin de renouer avec l’étude de la lutte des classes et des révolutions, que dire des sciences ! Ces dernières ont besoin d’une philosophie permettant d’intégrer le changement brutal, longtemps rejetée par un a priori idéologique, en tant qu’élément de la dynamique des systèmes. La conservation étant l’obsession permanente de toutes les formes d’organisation (de la matière comme de la société humaine), leur mode de transformation est nécessairement révolutionnaire.
La notion de révolution comporte des ruptures et ces discontinuités qui opèrent à plusieurs niveaux, temporel, structurel et fonctionnel. Premièrement, l’échelle de temps change brutalement. Dans la notion de révolution, l’événement fondateur du nouvel ordre est à une toute autre échelle, notamment de temps, bien plus courte que le fonctionnement précédent. L’histoire, comme le rappelait le paléontologue Stephen Jay Gould (adversaire déclaré du progressisme et du gradualisme en sciences de l’évolution) décrivant la transformation des espèces vivantes est, comme la guerre, une succession de longues périodes d’ennui et de courtes périodes d’effroi. Par exemple, la supernova est l’implosion de l’étoile sur elle-même en un temps extrêmement court relativement aux étapes relativement tranquilles (si on peut dire !) de l’évolution précédente de l’étoile. Deuxièmement, il y a rupture de causalité apparente. La révolution est toujours une apparition inattendue. La nouveauté surgit brutalement et étonne. Le moment et les conséquences en sont imprédictibles. Dans toute révolution, il semble que les événements n’ont pas suivi un cours logique, obéissant à une causalité [6] car la succession de faits est non linéaire. Une nouvelle structure est bâtie, elle-même provisoire. Au niveau du fonctionnement, il y a aussi une discontinuité de la nouvelle structure et de son fonctionnement par rapport à l’ancienne. Ces trois discontinuités caractérisent toutes les véritables révolutions, y compris celles qui concernent l’histoire sociale des hommes. Les conditions de la révolution obéissent également aux mêmes règles. La révolution suppose que le fonctionnement de l’ordre reposait sur des contradictions internes. Cela signifie que l’ordre n’était pas figé ni éternel. On se souvient des trois conditions d’une révolution telles que les posait le révolutionnaire Lénine. On les retrouve en sciences dans les transitions : le système entre dans un domaine chaotique, la situation est critique, l’énergie du choc issu d’un niveau inférieur d’organisation est suffisante pour faire sauter l’état stationnaire précédent.

Pour l’historien, l’illusion de la continuité est la même qu’en sciences. L’historien et sociologue Barrington Moore, tout en ignorant que la continuité pose les mêmes problèmes en physique, écrit dans « Les origines de la dictature et de la démocratie » où il expose notamment les liens et les différences entre les révolutions bourgeoises française, anglaise, américaine, russe : « Le vrai spectre à écarter, c’est la notion d’inertie sociale, sans doute héritée de la physique. La sociologie moderne a pour postulat qu’on n’explique pas la continuité sociale, mais seulement le changement. (...) Le principe de l’inertie fait oublier que la continuité sociale et la continuité culturelle doivent se réinventer à chaque génération, parfois au prix de grandes souffrances. Pour entretenir et transmettre un système de valeurs, il faut cogner, matraquer, incarcérer, jeter dans des camps, flatter, acheter. Il faut fabriquer des héros, faire lire des journaux, dresser des poteaux d’exécution, et parfois même enseigner la sociologie. Parler d’inertie, c’est oublier les intérêts et les privilèges que servent directement l’endoctrinement, l’éducation et le processus complexe de la transmission culturelle. » Il expose ainsi comment le système de valeurs est justification de la violence de la classe dirigeante face à la menace permanente de la remise en cause violente du système, de la révolution. Et il rajoute que l’explication du monde par sa mentalité n’est pas une interprétation valable : « On ne peut pas se passer des visions du monde, ne pas tenir compte de ce qu’elles inspirent aux hommes. Mais lorsque le chercheur « impartial » ignore comment l’homme y arrive, lorsqu’il les extrait des contextes objectifs et les érige en causes historiques indépendantes, il entre dans les justifications que les groupes dirigeants se donnent pour fonder leur violence. Et c’est là exactement ce que fait la sociologie universitaire. »

Les valeurs, la culture, le mode de pensée d’une société, la religion elle-même, ne peuvent être compris en dehors des combats de classe et, en particulier, les plus déterminants : les combats révolutionnaires. Non seulement, toute société a eu une naissance et aura une mort qui sont des actes révolutionnaires, mais la révolution ne cesse de marquer l’ordre social, jusque dans les périodes les plus réactionnaires ou les moins explosives. La contre-révolution est inséparable de la révolution face à laquelle elle est l’une des réponses possibles des classes dirigeantes. Nous verrons dans la suite combien on a réussi à accrocher au terme de révolution les terminologies les plus répulsives. Dans « Les origines de la dictature et de la démocratie », Barrington Moore écrit ainsi : « Il faut reconnaître honnêtement que l’histoire, l’histoire qu’on écrit, entretient un préjugé insensé contre la violence révolutionnaire. Quand on en mesure la profondeur, il y a de quoi être pris de vertige. C’est déjà trop de mettre sur le même plan la violence des oppresseurs et la violence de ceux qui se dressent contre l’oppression. Mais il y a plus. Depuis l’époque de Spartacus jusqu’aux temps modernes en passant par Robespierre, tout le monde a condamné l’usage de la force contre l’oppression. Quant à la répression, ce pain quotidien des sociétés « normales », les livres d’histoire l’ignorent à peu près complètement. (...) Voilà le premier argument contre le mythe confortable du réformisme. (...) De quel prix ne paie-t-on pas l’absence de révolutions. Il y a déjà eu les charniers du fascisme et des guerres d’agression, conséquences des modernisations pacifiques. Il y a aussi les pays sous-développés et les souffrances de ceux qui ne se sont pas révoltés. (...) En tout cas, si les hommes de demain doivent un jour briser les chaînes, il faudra qu’ils comprennent ce qui les a forgées. »

Discontinuités, cycles ordre/désordre, destruction/construction ou transitions de phases, ces diverses particularités du phénomène naturel se retrouvent dans le domaine social. Les événements servent d’activateur ou désactivateur brutal de la réalité historique discontinue. On constate sans cesse des ruptures à toutes sortes d’échelles. Les historiens, les sociologues, les ethnologues ou les économistes sont nombreux à le remarquer, même si c’est rarement en prenant la mesure de la généralité d’un tel parallèle entre réalité physique et sociale. Ils observent que les luttes sociales présentent des discontinuités dont les plus marquantes sont, bien entendu, les changements de régime social ou les révolutions, abouties ou avortées. Les classes, loin d’être des objets fixes, définitivement constitués, de simples collections d’êtres humains sont le produit d’une histoire des interactions et des luttes, qui sont sans cesse déconstruits et reconstruits. L’historien Alain Roux écrit dans « Naissance, mort et métamorphose du mouvement ouvrier chinois », article de l’ouvrage collectif « Où va la Chine ? » : « Ce qui frappe l’observateur des mouvements sociaux urbains chinois, c’est la discontinuité des poussées revendicatives ouvrières qui jalonnent ce siècle (long) d’histoire. » L’historien Edouard Thomson dans « La construction de la classe ouvrière anglaise » : « Par une conception erronée que l’on retrouve dans de nombreux écrits « marxistes », on a attribué à la classe ouvrière une existence réelle, quasi définissable en termes mathématiques. » Thomson combat cette thèse : « La classe est un rapport et non une chose. » Alain Roux défend le même point de vue : la classe « se construit et se détruit sans cesse. » Dans ce chapitre, le point que nous allons souligner est surtout celle de ces discontinuités qui mène à des ruptures en chaîne à grande échelle, la révolution.

L’idée que les révolutions sont la clef de l’Histoire, rythmée par la lutte entre des classes aux intérêts antagonistes n’est nullement nouvelle. Ce n’est pas seulement une idée développée, à l’époque de la révolution prolétarienne, par Karl Marx et les auteurs marxistes, mais une idée qui a été développée à chaque fois qu’une classe commence à remettre en cause l’ordre établi. Nous connaissons l’exemple de la bourgeoisie européenne du 18e siècle qui s’est sentie pousser des ailes au point que ses idéologues ont alors admiré et aimé l’essor révolutionnaire de l’Histoire. Le plus connu de ces auteurs bourgeois révolutionnaires est sans doute l’historien Augustin Thierry. Sa pensée va rester révolutionnaire tant que sa classe le sera et va décliner avec elle. Jusqu’en 1848 [7], il n’a pas de mot assez fort pour acclamer la lutte des opprimés productrice d’un monde nouveau : « Nous sommes les fils des hommes du Tiers-Etat ; le Tiers-Etat sortit des communes ; les communes furent l’asile des serfs ; les serfs étaient les vaincus de la conquête. (...) Sachons nous rallier, par des souvenirs populaires, aux hommes qui ont compris comme nous les libertés de la terre de France (...) Ne nous y trompons pas, ce n’est pas à nous qu’appartiennent les choses brillantes du passé ; ce n’est pas à nous de chanter la chevalerie : nos héros ont des noms plus obscurs. Nous sommes les hommes des cités, les hommes des communes, les hommes de la glèbe, les fils de paysans que des chevaliers menacèrent près de Meaux, les fils de ces bourgeois qui firent trembler Charles V, les fils des révoltés de la jacquerie. (...) Le meilleur commentaire pour l’histoire du passé se trouve dans les révolutions contemporaines. Après de longues années de troubles politiques, les esprits doivent être disposés à comprendre la série de mouvements et de crises dont se compose la vie des sociétés. (...) Il a fallu que le temps vint où l’on pourrait appliquer aux révolutions du passé le commentaire vivant de l’expérience contemporaine, où il serait possible de faire sentir, dans le récit du soulèvement d’une simple ville, quelque chose des émotions politiques, de l’enthousiasme et des douleurs de notre grande révolution. Ce sont les événements, jusque-là inouïs, des cinquante dernières années, qui nous ont fait comprendre les révolutions du Moyen-Age. » (dans « Dix ans d’études historiques »)

Reconnaissons tout d’abord que le mode de pensée dominant (sans même parler de celui qui domine depuis la chute du mur de Berlin), loin de viser à intégrer le concept de révolution sociale dans le mécanisme naturel des sociétés, aurait même tendance à le gommer de l’étude politique, économique et sociale, en somme de l’Histoire. Elles les effacent autant que possible de leurs chronologies, les marginalise, les transformant en accidents malheureux, sans importance, sans signification profonde et sans intérêt. La violence, dont Karl Marx voyait l’accoucheuse de toute nouvelle société, apparaît dans l’idéologie actuelle comme un débordement peu recommandable et sans utilité. La révolution russe de 1917 est dénoncée en l’assimilant à la contre-révolution bureaucratique stalinienne à laquelle elle est diamétralement opposée dans ses buts comme dans ses méthodes. Même la révolution bourgeoise française du 18e siècle, les idéologues de la bourgeoisie n’en parlent que pour en regretter la radicalité. La révolution française est condamnée pour la Terreur comme si le mouvement engagé en 1789-90 aurait pu triompher sans 1793-94 et sans la radicalité des masses pauvres (urbaines et rurales). Les auteurs qui présentent la révolution de 1789-90 comme la réalisation politique et juridique de la république bourgeoise oublient volontairement que la révolution devait d’abord déraciner l’ordre ancien, défaire la noblesse, briser le catholicisme féodal, casser l’Etat et changer le mode de propriété et les lois. Très loin des enthousiasmes de Michelet et Jaurès, historiens de la révolution française, et encore plus loin des dynamiques politiques des Robespierre, Danton ou Marat, certains historiens ou économistes, comme Furet ou Braudel, affirment que la révolution française aurait plutôt retardé le cours (naturel ?) de l’évolution économique et sociale de la société française vers le capitalisme ! Que ne ferait-on pas pour faire croire que l’histoire n’est pas tirée par la locomotive de la lutte des classes [8] !

Lors des révolutions, les masses font l’histoire. Ce sont les historiens français de la Restauration qui l’ont reconnu après la révolution de 1789, parlant de « luttes de classe » avant que Karl Marx ne développe cette conception. Ils ont, du coup, analysé la révolution anglaise et européenne sur le même modèle. Cette leçon s’est perdue depuis et on nous raconte à nouveau l’histoire des grands chefs d’état et des grands généraux. Même la Révolution française est souvent plus perçue comme l’action parlementaire des assemblées que par celle des masses populaires, citadines et paysannes. Comme si, dans la nuit du 4 août 1789, les parlementaires de la noblesse auraient songé même à proposer la suppression de leurs privilèges si la révolution qui parcourait les campagnes (la « grande peur »), n’avait brûlé les terriers des droits féodaux, les châteaux et leurs maîtres, n’avait terrorisé y compris les possédants des villes, et ne les y avait contraint ! Comme si les députés des assemblées de la révolution auraient pris des décisions radicales sans la pression des bras nus, les travailleurs et chômeurs de Paris organisés dans les comités de piques, qui garnissaient les corbeilles et les menaçaient de mettre leur tête au bout d’une pique s’ils votaient mal ! Comme si un politicien bourgeois nommé Schoelcher aurait pu proposer avec succès la suppression de l’esclavage sans la révolte des esclaves des Antilles qui s’était développe avec succès bien avant, notamment en Haïti ! Parler de l’abolition de l’esclavage par la France en 1848 « à l’initiative de Victor Schoelcher », c’est « oublier » que l’esclavage colonial a continué bien après. Et surtout, c’est oublier que ce sont les esclaves eux-mêmes qui s’étaient révoltés pour se libérer. Par exemple, en 1656, 1710, 1730, 1752, 1802 en Guadeloupe, en 1733 en Guyane, en 1678, 1699, 1748, 1752, 1822 et 1833 en Martinique, en 1791 à Saint Domingue, et 1810 à Cuba.…

Beaucoup ont retenu de la Révolution française une lutte démocratique de tout le peuple et pas une lutte de classes. Pourtant, les épisodes de cette révolution ne s’expliquent qu’ainsi, comme le montre notamment Daniel Guérin, notamment dans « Bourgeois et bras nus » et dans « Les luttes de classe sous la première république ». Si la révolution française de 1789-1795 est mondialement connue, la révolution bourgeoise américaine, qui a précédé la révolution française, est quasiment ignorée dans son caractère de révolution sociale, par l’histoire officielle. Si la révolution de 1789 en France a marqué l’Histoire, les multiples révolutions bourgeoises qui l’ont précédé, elles, sont souvent oubliées. Pourquoi la bourgeoisie française qui présente comme naturelle sa prise de pouvoir en 1789, aurait-elle intérêt à se souvenir qu’elle a pris le pouvoir une première fois à Paris en 1358, avec la révolution d’Etienne Marcel [9], soit plus de 400 ans avant la « grande révolution » française ? Voilà qui ne pourrait que nuire à l’image simple et tranquille d’une évolution naturelle vers la société bourgeoise. Combien ont appris que la bourgeoisie française a échoué une dizaine de fois dans ses tentatives révolutionnaires avant de prendre le pouvoir ? N’oublions pas qu’en 1306, 1358, 1382, 1410, 1588, 1648, 1789, 1793, 1830, 1848 et 1871, le petit peuple de la ville de Paris est apparu comme le drapeau de la révolution aux yeux du monde. La nécessité de la révolution est d’autant plus masquée que 1789 est présenté comme un événement à part, isolé de la transformation du monde, de la révolution américaine, de la révolution anglaise, de la révolution européenne. Se souvient-on, par exemple, que la révolution « française », avant de gagner la France, a débuté en 1782 en Suisse, puis en 1783-87 aux Pays Bas et en 1789 en Belgique, avant de gagner la France en 1789 et d’exploser à nouveau en 1793 ? Bien peu de gens, en France, connaissent la révolution bourgeoise anglaise, qui a eu lieu environ cent ans avant la française. La bourgeoisie anglaise ne fait-elle pas elle-même semblant de n’avoir jamais été révolutionnaire en conservant une royauté sans utilité autre que décorative et dépensière. Elle a pourtant initié la révolution bourgeoise et coupé la tête du roi bien avant d’en faire de même sur le continent européen. La société actuelle fait tout ce qu’elle peut pour ne pas se souvenir qu’elle a été engendrée par des révolutions [10]. L’Angleterre, la première à réussir sa révolution bourgeoise, a voulu le nier et la camoufler sous une alliance de la bourgeoisie avec la noblesse et par le rétablissement de la monarchie, comme le rapporte Engels dans « Socialisme scientifique et socialisme utopique ». Elle a même prétendu dénoncer les « excès révolutionnaires français de 1789 ». Comme si l’Angleterre n’avait pas été révolutionnaire bien avant la France. Pourtant Voltaire racontait dans ses « lettres philosophiques » : «  Voyez quelles révolutions arrivent dans les opinions comme dans les empires. (...) Ce qui devient une révolution en Angleterre n’est qu’une sédition dans les autres pays. (...) Les Français pensent que le gouvernement de cette île est plus orageux que la mer qui l’environne, et cela est vrai. (...) Ce qu’on reproche le plus en France aux Anglais, c’est le supplice de Charles 1er (...) », ou encore « Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre, c’est dans des mers de sang qu’on a noyé l’idole du pouvoir despotique ; mais les Anglais ne croient point avoir acheté trop cher de bonnes lois. Les autres nations n’ont pas eu moins de troubles, n’ont pas versé moins de sang qu’eux ; mais ce sang qu’elles ont répandu pour la cause de la liberté n’a fait que cimenter leur servitude. » Quant au reste du monde qui n’a pas connu la révolution bourgeoise mais l’irruption du capitalisme au sein du système féodal, il conserve souvent les aspects arriérés de l’ancienne société dont s’accommode très bien la bourgeoisie. Celle-ci n’est plus révolutionnaire à l’échelle mondiale. La révolution, la bourgeoisie et ses défenseurs ne la considèrent plus que comme une menace. Du coup, il se gardent bien de la faire étudier. Même lorsqu’il s’agit de la révolution bourgeoise. Il est remarquable qu’on soit aujourd’hui aussi incapables de répondre à cette simple question : de quand date les premières révolutions bourgeoises et de quelles régions sont-elles venues ? Qui se souvient des combats des bourgeoisies des villes antiques contre les féodaux et l’Etat ? Qui a retracé les luttes d’une des plus grandes bourgeoisies de l’Histoire contre l’empire de Chine ? Qui a étudié la lutte de la bourgeoisie, y compris chez les Aztèques, beaucoup plus proches de nous ? Pour la plupart des Européens, la bourgeoisie est née et s’est battue pour la première fois en Europe au sein du Moyen Age !

La raison de cet aveuglement des historiens vis-à-vis de la lutte des classes révolutionnaire est à rechercher dans la lutte de classe elle-même. Elle est clairement montrée par Arnold Toynbee dans son ouvrage « L’Histoire ». Il ne faudrait pas, dit-il, qu’en étudiant les luttes de classes dans la société des pharaons ou dans les révolutions bourgeoises, cela nous fasse penser à la révolution sociale ! Il est bien entendu normal que la classe capitaliste, qui reste menacée par le prolétariat, attache une grande importance à faire oublier ou à discréditer la révolution, y compris aux yeux des prolétaires eux-mêmes. L’Histoire officielle a toujours pris bien soin de faire comme si on pouvait séparer l’Etat de la Révolution, les deux pôles pourtant inséparables de la contradiction. C’est d’autant plus facile que les révolutions sont toujours des épisodes très brefs. Mais comme le disait Alphonse Lamartine à propos de la révolution française, « La révolution n’a duré que cinq ans. Ces cinq années sont cinq siècles (...)  » Même s’il est beaucoup plus courant, en Histoire qu’en Sciences, de parler des révolutions, l’Histoire essaie de se passer de l’étude de la révolution comme mode de transformation du monde. Elle se préoccupe bien trop de sa conservation ! Ce faisant, elle est un hommage du vice à la vertu. La meilleure preuve de l’actualité de la révolution n’est-elle pas cette nouvelle préoccupation de gommer des livres d’histoire la Révolution française, la Commune de Paris de 1871 comme la Révolution russe de 1917 et la vague révolutionnaire qui a suivi dans toute l’Europe et une partie du monde.

L’Etat, un produit positif de la civilisation,
ou un sous-produit négatif de la révolution ?

Dans son ouvrage « De la préhistoire à l’histoire », Gordon Childe décrit également les grandes civilisations comme des produits du progrès continu, sur le plan politique, économique, scientifique et technique. Les Etats égyptien, mésopotamien ou grec y sont considérés comme des produits de cette évolution positive. Ainsi, pour Gordon Childe, les destructions de régimes ou de sociétés sont le fait des « invasions barbares » et n’engendrent que des reculs. Les grandes évolutions sont le fait de grands hommes comme Hammourabi. Quant aux changements brutaux, eux-mêmes, ils ne seraient que le fait des féodaux ou des puissants. Gordon Childe écrit ainsi : «  En Egypte, les gouverneurs de province, devenus héréditaires, furent à l’origine de la destruction de l’ancien empire, chacun voulant devenir un petit pharaon. L’anarchie enfanta le chaos économique. » Le désordre au sommet aurait entraîné le désordre en bas. Cette image est très insuffisante : la révolution d’en bas n’est pas une révolte de palais. Le scribe Iouper nous transmet ainsi, dans un papyrus découvert à Memphis, ses leçons de la révolution (document conservé au musée de Leyde Pays-Bas) : « Les villes de Haute et Basse Egypte sont détruites et se consument. Le palais des rois est dépouillé, même les morts sont devenus des étrangers. Contemplez ce qui arrive lorsque les hommes se hasardent à se rebeller contre l’uræus divin, grâce auquel le dieu Rê pacifie les deux terres. » Ce sont les pauvres qui furent à l’origine du renversement du régime des pharaons pendant 200 ans et, quand le régime fut remis sur ses pieds, il ne reposait plus sur les mêmes bases. Les pharaons furent contraints de modifier le mode de gestion, économique, sociale et politique pour éviter une nouvelle révolution. Ils donnèrent des droits aux pauvres, dont celui de pour un paysan de faire passer son seigneur en justice, ou encore le droit à l’éternité, jusque là un privilège du pharaon, de la famille royale et des proches du pharaon. Désormais, ils pouvaient même protéger leur vie dans les temples ou encore s’y réfugier en cas de grève, interruption du travail qui est devenue un droit. La classe dirigeante avait eu la démonstration de la nécessité d’un pouvoir central face aux classes exploitées et avait appris à se méfier de sa propre rapacité. Le régime pharaonique avait appris que les conditions de son maintient étaient sa propre transformation. Le Moyen Empire, tout en idéalisant en paroles l’Ancien Empire, n’en était pas la copie. Le jeune futur pharaon venant au pouvoir devait apprendre [11] désormais à se méfier des gouverneurs corrompus capables de vendre les stocks de blé d’Etat et ainsi de provoquer la révolution. Cette transformation profonde du régime pharaonique n’a pas été lente, continue ou graduelle, mais elle a été le produit de la destruction, de l’agitation et de la révolution de - 2.060 avant J.-C en Egypte. « Elle va permettre aux membres du peuple, non-nobles, d’être eux aussi initiés, d’accéder à l’âme, l’écriture et l’immortalité. Cette révolution va entraîner la « participation » du peuple au système, et transformer les relations de domination simples de l’Ancien Empire en relations « religieuses » et « morales ». Ce processus est aussi vrai en Chine qu’en Egypte ; on peut dire qu’il apparaît avec Confucius (fin 6ème – début 5ème siècle avant J.-C ) pour se généraliser avec le bouddhisme. » écrit Jean-Marc Lepers. Gordon Childe cite également la chute de l’empire sumérien mais il ne voit pas en quoi cette révolution a produit une prise de conscience chez ses successeurs de Babylone : « Les rois sumériens d’Ur fondèrent un empire vers – 2100 avant J.-C (...) Vers – 1800 avant J.-C, une dynastie qui régnait à Babylone fit de Sumer et d’Akkad un royaume unifié : le royaume de Babylone. Le roi Hammourabi se proclama dieu d’empire ; il organisa une administration composée de gouverneurs, imposa un code légal unifié (...) Hammourabi publia ses lois ’’pour établir la justice dans le pays, détruire les méchants et les criminels et empêcher les forts d’opprimer les faibles. ». Voilà encore un grand homme qui aurait pu imposer aux classes dirigeantes des limites à leur rapacité par des lois, sans que les classes opprimées ne l’y ait poussé ! En réalité, il vient peu après le renversement de l’empire qui régnait sur Sumer et en tire les leçons. Ses réformes sont aussi marquées par la même menace révolutionnaire que celle qui a renversé les pharaons d’Egypte.

Même s’il ne se refuse pas parfois à parler de lutte de classes, ayant quelques liens avec les staliniens, Gordon Childe préfère faire appel à la force de l’évolution technique, le progressisme (philosophie commune à la bourgeoisie et aux staliniens, selon laquelle le progrès entraîne le progrès et la destruction entraîne la régression). Il s’agit non seulement d’une conception gradualiste mais d’une philosophie antidialectique selon laquelle le positif produit du positif et le négatif du négatif. Citons ainsi la conclusion de son ouvrage intitulé « De la préhistoire à l’histoire » : « Le progrès est un fait. Il n’est pas continu, bien sûr, mais sa courbe, si sa courbe comporte des dents de scie, n’en est pas moins ascendante (...). » Nous allons, au contraire, développer une conception tout à fait différente dans laquelle le positif cause du négatif et inversement, une conception dans laquelle il n’y a pas de courbe ascendante du progrès, ni de continuité. Ce n’est pas le progrès économique et social qui produit linéairement et inévitablement l’Etat. C’est, au contraire, la menace causée par des troubles sociaux qui a entraîné, pour la classe dirigeante, la nécessité de créer l’Etat ou de le renforcer et de le rende indépendant de la société civile. Il faut un pouvoir considéré comme supérieur, relié à dieu, possédant une force brutale indiscutable face aux citoyens, parce que ces citoyens deviennent de dangereux adversaires de l’ordre social. Et le rôle conservateur de l’Etat cause lui-même la montée et la concentration des mécontentements contre lui, la révolution. L’Etat et la révolution sont certes deux pôles de la contradiction mais ils s’unissent autant qu’ils se contredisent. La révolution brise l’Etat mais elle a d’abord contribué à le fonder, elle a déterminé sa forme et sa politique. La nécessité de l’Etat n’est devenue impérieuse qu’à cause de la menace des pauvres sur les sociétés passées de l’économie naturelle à l’abondance. La raison en est le développement explosif des inégalités et, avec le développement de l’agriculture, celui des concentrations de populations, les villes. Avec ces agglomérations considérables de populations pauvres, avec l’accroissement considérable des risques d’explosion sociale, la nécessité d’un pouvoir central craint et capable de réprimer s’est faite sentir pour les classes riches. La partie la plus aisée de la société civile a accepté d’aliéner une partie de son pouvoir pour garder sa domination sociale.

Etienne Balazs, un historien, qui n’est pas suspect de sympathie vis-à-vis du marxisme, expose dans « La bureaucratie céleste » la mise en place de l’Etat chinois, un sacrifice des grands propriétaires féodaux individuels en vue de la défense de leurs intérêts collectifs menacés par la révolution et un système d’oppression violente de la population la plus pauvre : « L’unification de la Chine sous le sceptre du « Premier Empereur » Quin Shi Huangdi, (...) (221-206 av J.-C) a donné à la Chine impériale ses assises définitives : abolition du féodalisme et son remplacement par une monarchie bureaucratique fortement centralisée et hiérarchisée. » Quelle est, selon Etienne Balazs, l’origine de cet Etat et de ce bureaucratisme écrasant ? « L’arrière-plan (...) est la désintégration d’une société féodale et la désagrégation de la souveraineté des Zhou dont les vassaux deviennent des principautés indépendantes, en continuelle guerre l’un contre l’autre, et la désagrégation des anciennes classes féodales. Un long parcours douloureux dont le résultat le plus remarquable sera la naissance d’une nouvelle couche sociale intermédiaire entre les seigneurs et le peuple commun des serfs. Cette nouvelle couche de lettrés inquiète, ambitieuse et à peine consciente de son rôle et de sa future autonomie, voudrait sauver de l’insécurité générale toute la société. » Loin d’être synonyme de progrès, l’Etat défend la stagnation sociale, politique et même intellectuelle : « Si l’on comprend par totalitarisme l’emprise totale de l’Etat et de ses organes exécutifs, les fonctionnaires, sur toutes les activités de la vie sociale sans exception, la société chinoise était à un haut degré totalitaire. (...) Aucune initiative privée, nulle expression de la vie publique qui pourrait échapper à la réglementation officielle. (...) L’Etat-providence surveille minutieusement chaque pas de ses sujets. » Il est cependant courant de présenter la richesse de la société par la grandeur de son Etat. L’auteur rompt avec ce mythe : « C’est un régime de paperasseries et de tracasseries (...) C’est l’Etat qu tue l’invention technique en Chine. (...) L’ambiance de routine, de traditionalisme et d’immobilisme jette la suspicion sur toute novation (...). »

En Histoire, les révolutions de l’Antiquité sont quasiment passées sous silence. Dans les études scolaires, l’Antiquité est largement développée et, pourtant, les élèves n’ont certainement pas retenu que les révolutions l’aient marquée. Egypte, Mésopotamie, Grèce, Rome rappellent certainement un pouvoir central fort pour les étudiants en histoire mais pas des révolutions. Les époques de crise et d’insurrections populaires sont intitulées « âges sombres » pour la chute de la civilisation de l’Indus, « troubles intérieurs » (en Mésopotamie en –1750) ou « interrègne » (à propos du renversement du régime des pharaons d’Egypte, en – 2260), ou encore « période sombre » (pour les révolutions de la Grèce antique en –1200). Il ne s’agit pas d’événements sans grande importance puisqu’à chaque fois la destruction est de grande ampleur, la civilisation est balayée, le régime détruit et l’est souvent pour des durées considérables, sinon à jamais. Curieusement, l’Histoire ne nous a pas gâtés en détails sur des périodes charnières aussi fondamentales de chacun de ces pays. Autant les actes « glorieux » des monarques, leurs constructions prétentieuses, leurs guerres et leurs conquêtes sont décrits avec un grand luxe de détail, autant les luttes sociales et politiques des peuples contre les dictateurs sont parcimonieusement relatées et même rarement reconnues. Quel amateur de la civilisation égyptienne se souvient qu’on lui ait relaté la révolution sociale mettant fin au régime des pharaons et faisant chuter la classe dirigeante et le pharaon Pépi II, en – 2260 avant J.-C [12] ? Cette insurrection des exploités a pourtant marqué le pays pendant deux siècles d’interrègne, de – 2260 jusqu’en – 2050. Deux cent ans sans qu’un pharaon ne parvienne à coiffer les « Deux Pays », de haute et de basse Egypte, deux cent ans sans pouvoir central et sans que les plus pauvres respectent à nouveau les riches. On a retrouvé de multiples écrits des anciens membres des classes dirigeantes et, surtout, d’anciens membres de la classe moyenne qui se plaignent que les riches ne font plus la loi et sont eux-mêmes tombés dans la misère. Un ensemble de papyrus découverts à Memphis est écrit par le scribe Ipouer qui tente d’expliquer la révolution : « Les villes de haute et de basse Egypte sont détruites et se consument. Le palais des rois est dépouillé (...) Contemplez ce qu’il advient lorsque les hommes se hasardent à se rebeller contre l’uræus divin, grâce auquel le dieu Râ pacifie les deux terres. Le serpent de la science est saisi et les pillards sont partout. (...) Sache qu’il est bien que les hommes construisent des pyramides, creusent des étangs et plantes des arbres pour le plaisir des dieux et le bonheur des hommes. » Dans « Dictionnaire de la civilisation égyptienne », Guy Rachet, qui le cite, raconte ainsi : « Le pays fut le théâtre d’une véritable révolution sociale qui mit un terme à l’Ancien Empire. (...) Une révolution d’une violence inouïe éclata alors contre la noblesse et le roi. » Et de citer certains textes d’époque : « Il n’y a plus de droit et le Mal siège dans la chambre du conseil. (…) Il advint ce qui ne s’était jamais vu. On forge des lances en cuivre pour gagner son pain dans le sang. » Rachet commente ainsi les événements : « Cette haine fanatique contre le pharaon s’est reportée sur toute la lignée des rois de l’Ancien Empire et c’est ce qui explique les sarcophages des pyramides brisés et vidés de leurs restes humains et surtout les statues des rois jetées au fond des puits ou cassées jusqu’à être réduites en minuscules morceaux. Si cette révolution ouvre l’époque d’anarchie de la première période intermédiaire, si elle brise toutes les structures sociales de l’Ancien Empire, ses conséquences pour la vie morale du peuple égyptien sont sans doute incommensurables : le privilège de l’immortalité solaire, qui n’appartenait qu’au pharaon et à ceux que sa volonté royale avait élu, est donné désormais à tout Egyptien à quelque classe qu’il appartienne. Le renversement des institutions politiques fut un acte transitoire, mais la démocratisation des croyances funéraires fit sentir son effet dans toute la suite de l’histoire de l’Egypte. » Les pharaons, connaissant les capacités révolutionnaires du peuple et apprendront désormais à s’en méfier et à les combattre, comme le montrent « Les enseignements pour Mérikaré » cités par Guy Rachet : « Le roi enseigne à son fils le métier de roi « qui reste une bonne fonction ». Après avoir décrit la crise sociale qui suivit la révolution de la fin de l’Ancien Empire, le souverain expose comment le roi doit agir pour rétablir l’ordre et rendre son lustre à la monarchie. « L’homme violent jette le désordre dans la cité et crée des partis chez les jeunes gens. (...) Si tu rencontres un fauteur de désordre, supprime-le. » Beaucoup plus tard, le Nouvel Empire succéda au Moyen Empire après de nouveaux troubles ayant fait chuter le régime, un interrègne attribué à tort aux envahisseurs asiatiques (qui avaient, au contraire, su rétablir un pharaon), et les mêmes enseignements étaient donnés alors par le pharaon Amnénémès à son jeune fils, cités par Rachet : « Ecoute ce que je te dis maintenant que tu es roi de la terre, maintenant que tu règnes sur les trois régions, afin que tu puisse être meilleur que tes prédécesseurs. Arme toi contre tous tes subordonnés. Le peuple donne son attention à celui qui le terrorise. Ne t’approche pas seul de lui. » Renverser Pharaon, ce n’est pas seulement balayer un chef de gouvernement mais casser un Etat. A l’époque, Pharaon n’est pas le nom d’un roi, mais le nom de la « maison » royale, c’est-à-dire des fonctionnaires. Ils sont l’œil du pouvoir dans la population et contre elle. Ils s’assurent que les exploités produisent suffisamment. Ils vérifient qu’ils ne complotent pas. Ils démontrent au peuple qu’il est sans cesse surveillé. C’est ce que l’on appellerait aujourd’hui l’appareil d’Etat.

Partout dans le monde, sur tous les continents, à toutes les époques, l’Etat a été en butte aux révolutions qui l’ont menacé ou renversé. Elles ne sont pas plus connues que celles qui ont concerné l’Etat pharaonique. Peu se souviennent de Sumer à propos de la révolution sociale (contre les riches et les religieux) qui renversa la dynastie d’Ur-Nanshé vers – 2400 (avant J.-C), ni de celle contre l’Etat de Mésopotamie (en – 1750 avant J.-C) [13], ni encore de celle contre l’Etat et la classe dirigeante de l’île de Crête (qui détruisit tous les bâtiments officiels et tous les édifices religieux du régime de Cnossos en 1425 avant J.-C). Les analyses historiques de la chute de la Crête de Cnossos évoquent souvent un tremblement de terre ou une éruption volcanique [14]. L’historien Moses Finley, peu suspect de voir partout des révolutions comme on va le voir à propos de Troie, explique, dans « Les premiers temps de la Grèce », « Il faut donc qu’il y ait eu une cause sociale ou politique ». En ce qui concerne la chute de Troie, Moses Finley écrit ainsi dans « Les premiers temps de la Grèce » : « Troie VI fut détruite et l’ampleur de la catastrophe fut telle qu’on pense à un tremblement de terre plutôt qu’à l’action des hommes. (...) Destruction signifie d’abord démolition des palais et des forteresses. Il est légitime d’admettre que disparaît avec eux cette structure sociale spécifique, de forme pyramidale, dont ils étaient l’expression. (...) La disparition du palais fut si complète que jamais plus on ne le revit dans l’histoire ultérieure de la Grèce. » Il s’agit d’abord d’une transformation sociale mais Moses Finley n’envisage que l’action destructrice de peuples envahisseurs et ne discute pas, même pour la réfuter, l’hypothèse d’une révolution sociale. « L’empire hittite tomba en 1200 ou 1190. Bien que n’ayant aucun texte permettant d’identifier avec certitude les agents de cette destruction, il est de plus en plus probable qu’il existe un lien entre cet événement et les grandes invasions menées dans la partie orientale du monde égéen par une coalition assez lâche de peuples connus sous le nom des ’’peuples de la mer.’’ » En ce qui concerne la chute du monde mycénien, Moses Finley est moins opposé à une hypothèse révolutionnaire, tout en prétendant qu’elle est indémontrable : parlant des « siècles obscurs » qui ont connu le renversement des régimes royaux grecs, « De la Thessalie, au nord, jusqu’à Messénie et la Laconie, au sud, une douzaine de forteresses et de complexes palatiaux au moins furent complètement détruits, notamment à Iolkos, Krisa, Gria, Pylos, Mycènes et près de Sparte. L’archéologie oblige à considérer que toutes ces destructions comme contemporaines et à la date de l’année 1200 ; il est d’autre part difficile d’imaginer qu’elles n’ont aucun rapport avec des mouvements des ’’peuples de la mer’’ et des destructions de l’empire hittite. La coïncidence serait trop remarquable et le serait d’autant plus à partir du moment où l’on prend en considération que l’agitation s’étendit vers l’est jusqu’en Mésopotamie et toucha à l’ouest l’Italie, les îles Lipari, la Sicile et peut-être la France ainsi que la mer Baltique au nord. Voilà qui indique un mouvement de peuples de grande ampleur. » Cela indique surtout que Moses Finley n’envisage pas un mouvement social s’étendant de part en part comme une vague, un tsunami social. Pourtant le monde connaîtra ce type de vague dans les années 1780 ou 1848. Cependant, même Moses Finley que l’on a vu peu enclin à présenter l’effondrement du monde grec en – 1200 comme une révolution, le décrit ainsi : « après l’élimination des rois du monde mycénien et, avec eux, de toute l’organisation du pouvoir dont ils étaient comme la tête, la société eut à se réorganiser en trouvant de nouveaux modes de fonctionnement, de nouvelles valeurs conformes aux nouvelles conditions matérielles et à la situation sociale nouvelle. (...) Si, comme c’est probable mais non démontrable, le monde mycénien, au moment de sa disparition, n’a pas été sans connaître des soulèvements sociaux internes, il serait logique de penser qu’on s’en est souvenu lorsqu’il s’est agi de mettre en place de nouvelles structures. » Comme on le voit, c’est sur un mode très défensif et prudent que Moses Finley reconnaît par ci par là la place de la révolution, tout en s’excusant par avance de le faire. Il en va de même quand Moses Finley analyse la chute de Cnossos en Crête : « Le minoen récent II vit Cnossos au sommet de sa puissance. Depuis Evans, on a toujours placé la fin de cette période vers - 1400 avant J.-C. Ce fut donc une ère assez brève ; elle se termina par une catastrophe qui toucha l’ensemble de l’île. Un tremblement de terre a pu être un des facteurs, mais il n’est pas à lui seul une explication suffisante, car cette fois-ci, contrairement aux précédentes, il n’y a pas eu de rétablissement (...) Peut-être une catastrophe naturelle (si c’est réellement ce qui s’est produit) s’est-elle suivie par l’expulsion des maîtres grecs, sous le coup de quelque insurrection populaire qui balaya du même coup les vestiges d’une puissance insulaire déjà sérieusement affaiblie par les envahisseurs grecs au siècle précédent. Mais ce ne sont là que des spéculations ne reposant sur rien de solide. » Quand il n’a aucune preuve d’une invasion de peuples ou d’un tremblement de terre, il ne met pas autan de précautions oratoires que lorsqu’il a évidemment affaire à une révolution sociale ! Ainsi, après avoir expliqué la destruction du palais Kato Zakro de Crête par un soulèvement volcanique à Santorin, il rajoute : « il faut donc qu’il y ait eu une cause sociale ou politique à l’abandon de Kato Zakro. » C’est toujours très discrètement et avec beaucoup de précautions qu’est envisagée l’hypothèse d’une révolution sociale qui est présentée, au mieux, comme une cause seconde.

Actuellement certains historiens remettent en question le pojnt de vue selon lequel les cités mycéniennes disparues en 1200 avant J.-C auraient été dévatées par l’invasion des "peuples de la mer", donc par la guerre. C’est le cas de l’ouvrage de Etienne, Müller et Prost intitulé "Archéologie historique de la Grèce antique" où l’on peut lire une dénégation de l’idée de continuité de la civilisation grecque antique et de celle d’agression militaire extérieure au profit de l’idée de crise intérieure ayant provoqué la chute de la civilisation (en même temps que la disparition de tout témoignage de l’histoire de la période) :

"On a longtemps parlé, pour qualifier la période allant du 11ème au 8ème siècle de "sicècles obscurs", de Moyen-Age du monde grec. Cette qualification péjorative est le résultat précis de l’absence de tout témoignage écrit, surtout littéraire qui puisse éclairer un tant soi peu la période. (...) Les découvertes de Schiliemann, qui invente l’âge du bronze et y annexe l’épopée homérique et celle de Petrie, qui établit le premier un synchronisme entre la chute des palais mycéniens et la 19ème dynastie égyptienne (vers 1200 avant J.-C), ont pour corollaire la création d’un immense vide, allant de 1200 à 750 avant J.-C environ ; ce vide est négligé aussi bien par les philologues, puisqu’il est sans récit littéraire, que par les archéologues ou les historiens (...) Les âges obscurs le sont de moins en moins. Trois siècles d’histoire grecque s’écrivent désormais surtout grâce aux travaux des archéologues, sur la base de trois synthèses anglo-saxonnes : A. Snodgrass (1971), V. Desborough (1972) et J-N Coldstream (1977).

La fin des palais

Le système palatial est brutalement détruit : sur tous les sites, la stratigraphie situe les niveaux de destruction au 13ème siècle. Longtemps les archéologues ont cru pouvoir décrire un phénomène concentré dans le temps, à la fin du siècle. En fait, les recherches récentes et une meilleure connaissance de la chronologie de la céramique mycénienne indiquent que l’effondrement du système palatial caractérise tout le 13ème siècle. (...) C’est le palais de Pylos qui inaugure cette période de troubles, dès 1300 avant J.-C. La vague de destructions touche Thèbes et les ateliers palatiaux vers le milieu du 13ème siècle. Vers la même époque, à Myccènes, les traces d’un violent incendie sont repérables dans la région du cercle B (...) Il s’agissait d’une zone d’édifices officiels (...) A la fin du siècle, des dommages plus sévères et plus étendus ont raison d’une bonne partie du palais et si le site est réoccupé, ce n’est que par un habitat pauvre et resserré. A la même date, la citadelle de Gla, point fortifié dans la région du Lac Copais (Béotie) est détruite.

Une explication a longtemps dominé : celle d’une invasion généralisée et soudaine. Deux sources d’information semblaient soutenir ce point de vue, les mythes et la langue. En effet, si l’on en croit certains auteurs dont, entre bien d’autres, Thuycide, les Grecs de l’époque historique qui parlaient le dialecte dorien, installés essentiellement dans le Péloponnèse, puis dans certaines Cyclades comme Mélos ou Théra, à Rhodes et sur les côtes de la Carie, croyaient que leurs ancêtres étaient venus de la Doride dans le Péloponnèse avec les Héraclides, les descendants d’Héraclès, dans le but de reprendre le domaine du héros spolié par Eurysthée, roi de Mycènes.

L’archéologie a longtemps suivi cette tradition en tentant de lui donner un contenu plus scientifique. Pourtant, à mesure que les fouilles ont livré du matériel, les archéologues ont acquis les moyens de fortement nuancer cette approche. (...) C’est pourquoi, tout en rejetant l’hypothèse d’une invasion dorienne, certains historiens soutiennent l’idée que des groupes de populations étrangères se sont infiltrés progressivement en Grèce et ont modifié en profondeur certains éléments de la culture mycénienne (...) cette vision nuancée s’appuie cependant sur peu de preuves, et ne saurait expliquer la destruction brutale du système palatial en divers points du monde grec.

Une autre série de données archéologiques a été invoquée pour prouver la menace d’invasions : le renforcement, voire la construction des fortifications. A Mycènes ou à Tirynthe, les fortifications sont consolidées, notamment pour préserver les accès aux citernes. Gla se dote d’un rempart juste avant d’être détruite. Outre ces travaux de fortification, certains sites voient l’édification, à l’intérieur de leur rempart, de bâtiments étroitement dépendants du palais (...). la construction ou la consolidation de fortifications témoignent certes d’un climat d’insécurité. Il est toutefois difficle de préciser contre quel envahisseur ces dispositifs étaient prévus. la menace d’une invasion étrangère généralisée est en tout cas peu problable : comment expliquer en effet que des sites comme pylos, Nichoria (sud du Péloponnèse) et Orchomène (Béotie) soient restés sans fortification ? On a tenté de sauver, coûte que coûte, l’hypothèse d’une invasion, en croyant trouver les envahisseurs dans les mystérieux "Peuples de la mer", connus du monde égyptien, notamment sous le régime de Merenptah (1213-1203 av. J.-C) et les premiers pharaons de la 20ème dynastie. Si ces peuples sont avec vraisemblance responsables de la chute de l’empire hittite et ont saccagé les sites de la côte syro-palestinienne, rien n’atteste toutefois leur venue en Grèce. (...) L’hypothèse d’une invasion ne permet pas d’expliquer la chute des palais continentaux, dans la mesure où il s’agit d’une "invasion sans envahisseurs" (Snodgrass, 1971). (...)

Si des phénomènes naturels peuvent être à l’origine de la ruine de certains palais, d’autres ont dû connaitre des conflits internes, opposant soit deuxc états mycéniens entre eux, soit différents groupes sociaux à l’intérieur de ces communautés. Les Doriens pourraient représenter alors une population installée dans le monde mycénien depuis longtemps, mais asservie, qui se serait révoltée au 13ème siècle. le renforcement des infrastructures défensives pourrait provenir d’une mutiplication des troubles et des guerres entre communautés, en proie à l’instabilité. (...)

Aux environs de 1200 av. J.-C, presque tous les grands centres du continent sont totalement ou en partie ruinés. Le 13ème siècle correspond à la destruction d’un certain type d’organisation économique et politique, ou de ses manifestations les plus évidentes, comme le palais, les tablettes inscrites, les objets d’or ou d’ivoire, les vases métalliques, les tholoï. (...) En effet, entre 1300 et 1200 av. J.-C, tout de suite après la chute du système palatial, on constate une diminution des sites occupés, qui peut aller jusqu’à 90% dans un territoire comme la Béotie ou le sud-ouest du Péloponnèse. (...) A partir du 12ème siècle, les transformations semblent s’accélérer : la destruction du système palatial suppose une mutation politique et économique dont nous ne mesurons rien mais qui dut sans doute parcourir en profondeur la société de l’époque. (...) Il n’est pas nécessaire de supposer en sus des facteurs externes tels que des migrations ou des invasions pour expliquer la création de modes de vie nouveaux. (...)

Continuité et discontinuité

Précisément, ces transformations soulèvent un problème de fond : y a-t-il continuité ou discontinuité entre le monde mycénien et les donénes nouvelles ? Y a-t-il eu coupure radicale, transformation rapide ou évolution porgressive ? La question vaut d’être posée, dans la mesure où elle conditionne notre vision du processus historique qui conduit d’un système uniforme, celui du palais mycénien, à la constellation disparate des cités grecques. (...) Par-delà les particularismes, par-delà les accidents ou l’état lacunaire de nos sources, un constat s’impose : peu de trouvailles peuvent prétendre étayer l’hypothèse d’une continuité entre la Grèce mycénienne et la Grèce des cités. il ya indiscutablement eu rupture matérielle, même si des formes résiduelles du monde mycénien ont perduré pendant un temps plus ou moins long.

Les pratiques rituelles et la nature des divinités honorées à partir de l’âge du Fer soulèvent, elles aussi, de manière encore plsu aigüe, le problème de la continuité. (...) En définitive, si l’on met à part quelques très rares exceptions, il y a eu rupture. Et la forme la plus manifeste de cette rupture est observable dans la configuration des sanctuaires d’une époque à l’autre : alors qu’à l’époque mycénienne, le sanctuaire est intégré dans le tissu urbain, le sanctuaire du premier millénaire, lui, qu’il soit isolé ou non par un péribole, constitue une entité autonome (...). ces transformations sont fondamentales : elles impliquent un rapport différent à la divinité, qui substitue au principe de hiérarchie humaine celui de transcendance divine, et donc une certaine forme d’égalité entre tous les dévots : à partir du premier millénaire, le sanctuaire grec est, à condition de respecter des règles religieuses indépendantes du statut social, accessible à tous."

La Grèce antique évoque-t-elle pour nous la révolution de – 431 avant J.-C ? Milet, en Asie Mineure est connue pour son développement économique et culturel mais pas pour la révolution sociale qui a opposé riches et pauvres, durant 50 ans, vers – 600 avant J.-C. Athènes nous fait-elle penser à la révolution des citoyens en – 508 -507 avant J.-C ? Qui se souvient que l’ouvrage « Politique » d’Aristote traite d’un sujet essentiel pour la classe dirigeante : comment éviter les révolutions sociales et politiques ? Il y développe non seulement les causes fondamentales des révolutions, les étincelles capables de les enflammer mais aussi et surtout la manière de structurer le pouvoir pour ne pas susciter des révolutions. On comprend que sa compétence en ait fait le précepteur du futur empereur grec Alexandre ! Son expérience des soulèvements populaires est d’autant plus grande que les villes, ayant des organisations politiques indépendantes, ont connu de multiples sortes de pouvoir et de renversement du pouvoir, qu’il cite d’ailleurs abondamment. Qui se souvient que la noblesse de Corfou fut anéantie en – 427 avant J.-C par le peuple révolté, en particulier par les femmes. Si l’empire romain rappelle un peu la révolte de Spartacus entre –74 et -71 (avant J.-C), qui se souvient des multiples révoltes et révolutions des esclaves grecs en – 494 et – 413, de la plèbe romaine en – 471 (avant même que l’esclavage romain prenne de l’ampleur) et des multiples révoltes et révolutions des esclaves romains – 419, en – 413, – 258, en – 198 (révolte d’esclaves de plusieurs régions d’Italie), en – 185 (en Apulie) ? Le peuple juif a certes gardé le souvenir de la révolte de la population paysanne opprimée menée par Judas Macchabée, entre – 193 et –160 mais elle le présente comme un acte de conscience nationale et confessionnel, alors que cette révolution a opposé des masses rurales à la bourgeoisie juive de Jérusalem alliés aux maîtres syriens, révolution qui a triomphé entre -167 et -164. Qui se rappelle de Corfou pour la grande révolte dans laquelle les femmes étaient à la tête de l’anéantissement d’une noblesse détestée ? Qui se souvient d’Eunus, héros légendaire des esclaves de Sicile, qui ont mené une guerre à Rome de -166 à -132 ? Qui se pense à l’Etat de Carthage à propos de la révolution des esclaves en – 198 avant J.-C et de la révolte en Sicile et en Grèce de – 136 à – 129 ? L’empire chinois a connu de multiples révolutions, renversé en 617 puis à nouveau menacé en 756, 764, 861, 874, 1123 et 1628 ! Sa principale philosophie, le confucianisme, n’a-t-elle pas pour but principal de justifier l’ordre hiérarchique, et le pouvoir royal, face aux contradictions sociales et politiques violentes.

La liste précédente, très loin d’être exhaustive, des révolutions du passé est juste là pour convaincre le lecteur qu’une partie importante de l’histoire, celle des luttes de classe, est passée sous silence ou, au moins, n’est pas soulignée comme elle le devrait. L’Egypte ancienne ou la Mésopotamie et même Israël sont au programme des collégiens français, mais ce n’est pas pour leur raconter que l’Etat a été renversé par le peuple lui-même, par exemple l’Etat juif attaqué ou renversé par le peuple juif en – 935, en – 933, en – 842, et de – 193 à – 160. L’Etat, présenté souvent comme l’émanation ou le défenseur naturel d’un peuple, d’une nation, est dialectiquement inséparable de son opposé, la lutte des classes et son aboutissement, la révolution. L’explosion populaire, il est né pour la combattre. Elle menace la classe dirigeante ou la renverse, comme en Egypte en -2260, à Athènes en – 510, à Agrigente en – 470, à Syracuse en –466, etc… Plus que des révolutions, on a bien plus souvent gardé en mémoire les noms des monarques « éclairés », des penseurs et des hommes politiques, qui ont mesuré la nécessité pour la classe dirigeante de réformer le régime politique et social pour éviter la révolution sociale qui menaçait ou venait d’exploser comme le pharaon Mentouhotep en Egypte (après la révolution sociale de –2260), Hammourabi en Mésopotamie (réforme engagée en –1792 pour éviter la révolution qui éclatera cependant en – 1750 de Kish à Ur), Solon à Athènes (qui supprime l’esclavage pour dettes après la révolte de – 593), Ménénius Agrippa (après la révolte de la plèbe romaine en – 471), Mazdak (en 476 en Perse). Ces réformes sont, autant que les violentes répressions, le signe révélateur d’une société minée par des révolutions sociales. Si les pharaons ont mis en place après l’interrègne des règlements juridiques punissant les nobles qui abusaient des paysans ce n’est pas par brusque sens de la justice mais par conscience de la nécessité d’éviter désormais tout risque révolutionnaire. Mais la réforme est loin d’être le seul produit de la lutte des classes. La violence de la classe dirigeante est une conséquence beaucoup plus courante et cela va souvent jusqu’au massacre, soit la guerre civile, soit un dérivatif violent organiser d’en haut par le pouvoir et la classe dirigeante. La défense de la mainmise des richesses par une infime minorité est toujours le fondement de ces violences des classes dirigeantes, organisées souvent par l’Etat. Celles-ci contredisent elles aussi l’image bien tranquille du progrès continu. Une société riche, développée, en pleine croissance peut sombrer dans la pire violence, dans un bain de sang impressionnant. Il est erroné de présenter les effondrements de société comme le produit d’un long recul. C’est, au contraire, au plus haut de leur succès que des villes, des royaumes, des empires sont tombés, que ce soit l’empire maya, l’empire romain ou l’empire inca.

La résistance à l’oppression de l’Etat et à l’exploitation par la classe dirigeante est souvent présentée par les historiens et archéologues comme des « attaques et invasions des peuples barbares ». En effet, les peuples, ainsi colonisés par ladite « civilisation agraire » qui en fait des serfs ou des esclaves, se révoltent. Certains se contentent de détruire les centres du pouvoir pour se disperser ensuite dans les forêts pour y continuer leur vie ancestrale. Dans ce cas, leur révolte ne laisse que peu de traces : des destructions violentes et rageuses. Mais il arrive que des sociétés au stade tribal avancé décident de se défendre collectivement et, pour cela, adoptent partiellement un mode d’organisation qui les rapproche de la centralisation, du village, de la ville, de la royauté, de l’Etat. Pour résister à la transformation, ils se transforment… Paul Radin relate, dans « La civilisation indienne », le cas des peuples Iroquois de la plaine d’Amérique du nord qui s’unirent pour renverser les conquérants et, du coup, se transformèrent : « A un moment donné de leur histoire, les diverses nations appartenant au groupe Iroquois étaient engagés dans des conflits fratricides pour la possession des riches vallées situées dans le centre de l’Etat de New York (...) Ils avaient jugé nécessaire de s’unir contre leur ennemi commun, les premiers occupants du pays (...) et formèrent une ligue de protection mutuelle. (...) La Ligue, telle qu’elle nous est décrite, représente un effort pour préserver l’ancienne structure de l’Etat tout en la remodelant de manière à l’adapter aux nouvelles conditions d’existence des Iroquois. » Cette histoire commune a été transmise dans une légende, celle de Hiawatha : « Avec la parole d’Hiawatha a débuté un nouvel ordre des choses. ». De tels récits embellis, dramatisés et mythifiés, des luttes contre l’Etat se retrouve chez tous les peuples. Il est souvent difficile d’en donner la traduction en termes d’événements historiques qui se sont réellement passés. Paul Radin en cite cependant qui se réfèrent à des luttes réelles menant à la chute du pouvoir avec ou non formation d’un nouveau pouvoir. La légende, dite des « deux frères, enfants du soleil », est reprise par les Indiens d’Amérique du nord, par exemple les Hopis, empruntée aux légendes mayas. On la retrouve également chez les Aztèques, dans la légende Quetzalcoatl-Tezcatlipoca, qui raconte les diverses étapes de la civilisation. Elle en compte quatre, figurées par quatre soulèvements figurés par des sorties de la caverne, vers une caverne supérieure, pour «  délivrer l’humanité des ténèbres dans laquelle elle est plongée ». Dans la légende d’origine aztèque, Tezcatlipoca détruit la civilisation dont Quetzalcoatl avait été le souverain. Il fait boire le roi puis pousse la fille du roi à se marier à un mendiant. Le peuple gronde, se révolte et détruit le régime : « Enfin la catastrophe se produisit. (...) Alors, on vit une chose étonnante et terrible. Du crépuscule jusqu’à minuit, le battement des innombrables pieds se précipita de plus en plus ; le bruit du tambour devint un roulement continu ; le chant, monotone d’abord, s’enfla sauvagement et éclata en grondements. L’assemblée devint bruyante et houleuse ; les gens commencèrent à se pousser et à se bousculer ; bientôt la panique s’empara d’eux ; (les gens) se piétinaient, s’écrasaient et se précipitaient dans l’abîme. (...) Ceux qui en réchappèrent ne se rendirent pas compte que c’était Tezcatlipoca qui par ses sorcelleries avait causé la catastrophe. » La légende, qui explique la fin d’un « âge d’or », est indispensable car le sens réel des événements, celui d’une révolution sociale, est incroyable. Le mythe présente les acteurs de la révolution, les masses populaires, saisis et étonnés par leurs propres actes, comme le jouet des dieux, ce qui peut sembler bien plus crédible. La révolution, phénomène bouleversant, brutal et saisissant, étonne et fait peur. Les opprimés ne savent pas comment ils ont été amenés à un tel changement de leur état d’esprit à des actes aussi audacieux, car ce phénomène dépasse les buts individuels et les calculs des participants.

Le mythe relate parfois avec réalisme politique et social des combats sociaux qui n’ont cessé de menacer le pouvoir de la classe dirigeante. Le retour de Quetzalcóatl est celui de la révolution des villes et de la menace que constitue la bourgeoisie, battue, surveillée, mais toujours plus dangereuse par son pouvoir économique et son rôle dirigeant des villes face à la Cour royale, aux chefs et à la noblesse militaire et au pouvoir des prêtres. Les dieux représentent symboliquement cette opposition sans cesse menaçante. La peur de la fin du monde, la fin du Soleil-pouvoir, que cultive le régime, signifie que le peuple doit être sans cesse convaincu que si le pouvoir est menacé l’univers s’écroule et le soleil s’éteindra. Il est certes difficile d’interpréter les mythes antiques transmis par la civilisation aztèque des années 1500. Voyons l’interprétation qu’en donne le récit imaginaire d’Alain Gerber dans « Le jade et l’obsidienne », récit inspiré des ouvrages scientifiques sur les Aztèques : ceux de Jacques Soustelle, José Lopez Portillo et bien d’autres. Jacques Soustelle écrit en préface : « Ce qu’apporte le récit d’Alain Gerber, si pénétré d’une intime connaissance, c’est sans doute la clé, ou en tout cas l’une des clés, de ce monde si gracieux et si violent : la tension permanente entre deux pôles que symbolisent le Serpent à Plumes Quetzalcoatl, héros civilisateur, inventeur des arts et de la sagesse, et le ténébreux Tezcatlipoca, divinité astrale et guerrière. » Alain Gerber dévoile en effet cette lutte mythifiée une lutte bien réelle, celle des classes sociale, non seulement entre exploités et exploiteurs, mais également entre nobles guerriers et bourgeois des villes. La civilisation n’y est pas attribuée aux guerriers, mais à l’art et au commerce des villes. La mort des Soleils est la fin des régimes. La menace permanente de la fin du monde est celle de la révolution qui peut éclater parmi les classes des villes. Alain Gerber écrit ainsi : « Tezcatlipoca étale son manteau ténébreux sur la terre, Tezcatlipoca le Noir et le Guerrier, Celui qui détrôna Quetzalcóatl et mit le sacrifice en haut du temple de Tula. (...) Quatre soleils ont précédé le nôtre : tous ont péri. (...) Notre cinquième soleil, est lui aussi voué à disparaître. (...) Voilà ce qu’enseigne un autre livre : nous, les hommes du peuple, nous avons été créés spécialement pour prendre la relève des dieux dans l’abreuvage du Soleil. Toujours et encore, il nous faut entretenir son mouvement par des festins et par des libations. (...) Le monde ne continuera qu’à ce prix. Comme le quatrième Soleil était mort, et comme le nôtre n’était pas encore dressé, il se passa deux fois treize ans. Quetzalcóatl et Tezcatlipoca unirent leurs efforts pour relever le ciel qui s’était effondré. La huitième année furent créés les hommes du peuple, ceux qui jamais ne se divertissent, mais qui travaillent toujours. Ils furent inventés parce que le soleil futur allait avoir besoin de vivres. (...) « Il faut que dans la nation, quelques uns seulement connaissent les écritures. Il n’est pas bon que cette connaissance soit trop répandue. Car ceux qui obéissent pourraient se corrompre, le trône serait alors menacé, le pays connaîtrait de mauvaises heures. » (...) Quand Quetzalcóatl partit de Tula, tous les oiseaux chatoyants s’égaillèrent dans le ciel et abandonnèrent la ville, signe du mécontentement des dieux primordiaux (...) Mais le Serpent à Plumes recouvra toute sa gloire. Il devint le seigneur de la Maison. (...) Quetzalcóatl est celui qui revient toujours : craint-le énormément ! (...) Les plus grands entasseurs de marchandises doivent le respect au plus insignifiant des officiers ou des dignitaires. Ils doivent paraître en public dans une mise humble, couverts de manteaux rapiécés. Ils parlent aux nobles en courbant la nuque. Si un guerrier fameux les humilie, ils sont contraints d’avaler cette humiliation, et de dire encore merci, car de se rebiffer, ou même d’afficher un sourire insolent, pourrait leur coûter fort cher. Et c’est pourquoi ils redoutent la renommée et toutes les distinctions honorifiques : ce sont autant d’occasions d’attirer sur eux le courroux et la rancœur des chevaliers qui ne les en estiment pas dignes. (...) Pour eux, l’idéal est de se fondre dans l’ombre et dans une apparente médiocrité. As-tu déjà rencontré, après le crépuscule, un négociant menant à ses hangars quelque ballot soigneusement clos de coton, de caoutchouc, d’or, de cacao, de jade ou de plumes de quetzal ? Tu l’arrêtes pour lui demander ce qu’il transporte. Il décoche des sourires mielleux, te regardant par en dessous. « Ce n’est là que du poisson séché mon bon monsieur ». (...) Lorsqu’il doit faire séjourner ses marchandises dans un entrepôt public, il donne en s’inscrivant le nom d’une tierce personne. Il sait que s’il tirait le moindre orgueil de son état et de sa réussite, ce serait le commencement de sa perte. (...) Le pochtecatl (négociant) (...) a non seulement son rituel et son dieu – Yiacatecuhtli, celui-qui-va-en-avant – mais sa hiérarchie autonome et ses tribunaux ! (...) A l’abri de leurs manteaux troués, camouflés derrière un épais rideau de courbettes et d’humilité feinte, ils n’ont cessé de prendre de l’importance, non seulement dans les affaires de choses mais dans les affaires d’hommes – je parle du gouvernement (...) Leurs enfants ont été autorisés à fréquenter le collège religieux qui, en principe, est réservé aux rejetons des seigneurs. Se transmettant de père en fils leur profession et se mariant le plus souvent entre eux, ils ont bientôt formé une caste tout à fait à part du reste de la société, tandis que l’aristocratie du glaive et la prêtrise restaient ouvertes aux enfants du peuple, dans la mesure de leurs mérites. (...) A leur manière hypocrite, les pochteca, oeuvrant dans l’ombre et en silence, réduisent peu à peu le fossé qui les sépare de la chevalerie. Insensiblement, ils se rendent indispensables, et ceci de deux façons. Premièrement en se faisant les éclaireurs, les espions et les auxiliaires des armées (...). Secondement, en donnant aux nobles, par l’étalage des denrées précieuses et des merveilleux produits que ramènent leurs caravanes, le goût amollissant du luxe et des produits futiles (...) Chez ceux qui détiennent le pouvoir officiel, le pochtecatl fait naître de nouveaux besoins (...). Ainsi la richesse est-elle un pouvoir. Et quant aux honneurs, tu verras d’ici quelques années qu’ils vont suivre tout naturellement. Déjà les dignitaires, tout en faisant la fine bouche et en affichant beaucoup de contrariété, consentent à s’asseoir aux banquets du négoce. (Description de la vie à Tenochtitlan, capitale aztèque en 1500 après J.-C). (...) Ils sont exploités par les nobles : chacun peut voir cela. Mais (...), à l’abri de tous les regards, c’est l’inverse qui se produit. Ce sont eux qui exploitent l’aristocratie. (...) Délibérément, les marchands fournissent les nobles en objets de luxe. Sans le savoir et à leur corps défendant, les nobles fournissent les marchands en influence dans le gouvernement de la nation (...) Quetzalcóatl, le premier, comprit que le pouvoir s’interpose entre l’homme et la justice parfaite (...). Chassé de Tula, il n’est pus assez puissant pour défaire de lui-même cette autorité et ces mirages que Tezcatlipoca protège de son autorité (...). Il reviendra (...) contraignant les pouvoirs à se démettre et à s’humilier devant lui. (...) Quetzalcóatl qui déjà était né sur la terre, chez les Toltèques, (...) cet évènement faisait dire que le dieu, peut-être, était en partie un homme. (...) Ils sont beaucoup, de plus en plus nombreux, ceux qui aspirent à une vie aimable et douce. (...) Le luxe et l’élégance ont multiplié leurs adeptes. (...) Plus nous prônerons la douceur de vivre et les mœurs aimables, plus nous nous révolterons, plus les rites sanglants seront sollicités (par la classe dirigeante). »

La lutte des bourgeois et des guerriers des civilisations méso-américaines est représentée symboliquement par le combat entre les dieux. Cela est authentifié par les archéologues, notamment dans le cas des Toltèques. Dans cette civilisation, les guerriers l’ont emporté sur les prêtres et les commerçants. L’Etat guerrier toltèque peut très bien être un produit des leçons tirées par la classe dirigeante de l’échec de Teotihuacàn. La caste des prêtres de cette grande ville avait été incapable, ne disposant d’aucune armée permanente, de sauvegarder le pouvoir face à la révolution sociale. Comme le relevait Norman Bancroft Hunt dans son « Atlas historique de la Méso-Amérique », « Les fouilles archéologiques révèlent que Tula fut fondée vers 900 après J.-C, durant la période postclassique, et qu’elle présentait des analogies architecturales avec Teotihuacàn. Il se peut que Tula ait été construite par les réfugiés venus de Teotihuacàn qui auraient fui leur ville lors de sa destruction en 750 (après J.-C). » La fin de la ville de Teotihuacàn, l’incendie après la révolution, puis celle de Tula, détruite et entièrement brûlée, est racontée de manière mythique par les Aztèques qui s’attribuent la descendance des seigneurs de Tula et même de Teotihuacan [15]. Dans leur conception, c’est une victoire du dieu Tezcatlipoca contre le dieu Quetzalcoatl dans les combats ayant eu lieu dans ces deux villes. « En 1156 après J.-C, les Aztèques attaquèrent Tula et la détruisirent (...) Pour justifier cet acte de destruction gratuit – la ville tout entière fut brûlée et ses monuments endommagés -, les Aztèques déclarèrent qu’une bataille cosmique s’était déroulée entre leur divinité tutélaire Tezcatlipoca et Quetzalcoatl. (...) Selon (les mythes aztèques), Tezcatlipoca, effrayé par la promesse faite par Quetzalcoatl de se venger de la destruction de Teotihuacàn, décida de conquérir et de tuer son rival avant qu’il ne puisse mettre ses menaces à exécution. Il attaqua et détruisit Tula, obligeant Quetzalcoatl à fuir encore une fois. » Le combat n’a pas seulement un caractère de lutte entre deux forces politiques, mais entre deux classes : « Dans le programme de réformes pacifiques de Quetzalcoatl figuraient des liens commerciaux avec ses voisins. Les marchands toltèques voyageaient au loin. Ils donnaient et empruntaient toutes sortes de choses aux peuples avec lesquels ils entraient en contact, ce qui leur permit de créer une culture hybride qui leur était propre et qui comprenait des éléments venus d’un peu partout. (...) Les Toltèques étaient ouverts aux idées nouvelles et désiraient embraser les idéologies de leurs partenaires commerciaux. Selon ce schéma, Tula aurait été construite sur la base d’un grand empire commercial qui intégrait toutes les réussites des cultures méso-américaines. » Si Tula était à l’origine la capitale connue d’un empire commercial pacifique, elle était en fait devenue le centre politique et militaire (avec une armée permanente) d’un Etat guerrier. Ayant privilégié la guerre au commerce, les Toltèques auraient détrôné dans leur capitale, Tula, le dieu de paix Quetzalcoatl (considéré comme le dieu de Teotihuacan, fondateur de la ville de Tula) au profit du dieu de guerre Tezcatlipoca (démon de la mort par le feu, des sacrifices humains et dieu de la guerre) au profit duquel se pratiquaient de nombreux sacrifices humains, alors que les sacrifices à Quetzalcoatl sont constitués de fruits, de fleurs et de papillons. « L’autorité des prêtres semble avoir été remplacée, du moins partiellement, par une bureaucratie composée principalement de chefs militaires. (...) Un autre facteur est certainement le commerce. Depuis le temps de Teotihuacàn, le sud avait toujours exercé une certaine fascination sur le nord, et les Toltèques ouvrirent et développèrent les routes commerciales qui avaient été autrefois utilisées par les habitants de Teotihuacàn. Les plumes, le coton et surtout le cacao, produits très recherchés, ne se trouvaient que dans les régions du sud. (...) Une force armée était, cependant, essentielle pour maintenir le contrôle des divers Etats fondés par les Toltèques. En plus du Mexique central dirigé à partir de Tula, les Toltèques possédaient des Etats au Yucatàn, à Tabasco et au Guatemala. (...) L’histoire des Toltèques est presque entièrement légendaire. (...) Selon ces récits, les Toltèques venus du nord établirent leur cité dans un labyrinthe de grottes à Culhuacàn. Le roi Acatl Topilzin aurait construit à Tula des habitations d’argent, de coquillages blancs et colorés, de turquoise et de riches plumes. Son royaume était vraiment stupéfiant avec des plantations de coton, de maïs et de cacao. (...) Ils étaient pacifiques et vivaient en bonne intelligence avec leurs voisins. (...) Topilzin-Quetzalcoatl eut pour successeurs une série de rois. Pendant leur règne, le déclin de Tula s’amorça. Il y eu des sécheresses et des vers dévorèrent le maïs, le feu tomba du ciel. Le dernier roi, Huermac, fut enfin victime des machinations de Tezcatlipoca. (Un magicien fit épouser à la fille du roi un colporteur de poivre vert, donc d’une classe inférieure). Bien que la plus grande part de ces récits relèvent de l’imagination, (...) les données archéologiques emblent confirmer les dissensions internes qui déchirèrent Tula. L’opposition entre les cultes des prêtres représentés par Quetzalcoatl et ceux des chefs militaires sous l’autorité de Tezcatlipoca, fournit les fondements des conflits idéologiques qui surviendront plus tard dans la capitale Aztèque de Tenochtitlan. (...) Tenochtitlan occupait une série de petites îles et de terres amendées dans le lac de Texcoco qui étaient parcourues par un réseau complexe de canaux et reliées à la terre ferme par cinq grandes chaussées. Sa superficie représentait environ 1200 hectares. (...) Le commerce avait une grande importance dans l’économie de Tenochtitlan dont il assurait la survie. Les anciens Mexicas avaient retourné à leur avantage ce qui à l’origine représentait un environnement inhospitalier, pour créer un empire dont la population finit par atteindre peut-être dix millions d’habitants. A Tenochtitlan (...) il y avait au moins 150.000 personnes, chiffre qui a sans doute été largement dépassé. (...) En l’absence de puissants fondements économiques, il est douteux que les Aztèques auraient fait de Tenochtitlan autre chose qu’un village lacustre et qu’ils auraient pu se rendre maîtres d’un si vaste empire. L’économie aztèque reposait sur trois piliers : un système agricole fondé sur les chinampas (champs surélevés), le commerce fondé sur l’activité des pachteca et la levée des taxes chez les Etats asujettis. »
« Tlatelolco était un centre commercial de Tenochtitlan. C’était là que la guilde des pochteca, les marchands, exerçait son activité, à savoir rechercher des produits et des matériaux de base pour répondre à la forte demande des nobles aztèques, activité qui fut partiellement la cause de la rupture à venir. Par leur commerce, les pachteca étaient devenus incroyablement riches, à tel point que la fortune de certains d’entre eux dépassait celle de bien des notables qui n’avaient pas d’autre possibilité que de passer par eux pour obtenir les marchandises qu’ils désiraient. Nombre d’entre eux étaient donc devenus des jouets entre les mains des pachteca dont les opinions finirent par peser un poids disproportionné dans beaucoup de réunions du conseil. (...) A côté de son rôle commercial, Tlaleco était aussi un forum permanent où s’exprimaient les revendications et les critiques envers les décisions du Conseil aztèque et le comportement de la classe dirigeante. »

Paul Radin estime qu’ « il convient donc de ne pas rejeter ces récits légendaires relatifs au grand héros venu d’une région lointaine pour apporter la civilisation, car il se peut que beaucoup de faits historiques soient insérés dans ces mythes. » On remarque que les résistances à la civilisation, c’est-à-dire à la société de classe, sont également racontées dans des légendes des anciens Indiens du Mexique. « Les Natchez (ont une) organisation sociale qui présente les affinités les plus nettes avec celles des anciens Mexicains, et c’est là un fait qu’il importe d’avoir présent à l’esprit lorsqu’on étudie la diffusion de la civilisation au nord du golfe du Mexique. Les tribus (qui n’étaient pas en contact avec les Natchez) adoptèrent une organisation sociale nettement démocratique, sans nulle trace de castes. Au contraire, celles qui entrèrent en contact avec les Natchez et leurs parents développèrent un type de gouvernement plus aristocratique, avec une division en classes assez marquée. (...) Les Natchez se divisaient en deux castes : la noblesse et les gens du peuple. Ces derniers étaient désignés du terme bizarre de Puants et parlaient un langage tout différent de celui des nobles auxquels ils étaient complètement soumis. Les nobles se divisaient en Soleils, Nobles et Considérés. » La société de classe des Natchez se battait contre des sociétés moins « civilisées » mais qui parvenaient à se défendre : « Les Natchez étaient surtout des guerriers. (...) Ils symbolisèrent la résistance qui leur fut opposée dans un rituel fort curieux dont Du Pratz nous a laissé une excellent description. »

De la société sans classe à la société de classe et à l’Etat, il n’y a pas qu’un seul saut mais il n’y a pas continuité ni progressivité. Malgré un très fort a priori contraire, il faut se rendre à la réalité : la mise en place de l’Etat, son mode de conservation/transformation (les sauts de son histoire) et sa chute résultent d’un développement par bonds, radicaux et brutaux. L’Etat a été imposé par la violence à des populations qui ne connaissaient pas l’exploitation, étaient organisées collectivement en tribus et vivaient beaucoup plus démocratiquement auparavant. Ce qui a rendu son apparition inévitable, c’est la destruction de l’ordre ancien par le développement des inégalités. Ce sont les révoltes des pauvres qui ont convaincu les riches de s’en remettre pour leur sécurité à des guerriers et à un pouvoir central, malgré la perte de pouvoir et de revenus que cela représentait pour ces grandes familles. Par contre, pour les peuples voisins, l’Etat est apparu comme une force extérieure, de pure oppression, et a été combattu par l’ancienne société plus égalitaire et dirigée collectivement. L’Etat n’est nullement une apparition évidente aux côtés de la civilisation. Il y a eu souvent des centaines ou des milliers d’années entre l’apparition d’une civilisation (villes, culture, artisanat et grand commerce) et celle de l’Etat. Examinons cette apparition de l’Etat en Méso-Amérique. La civilisation olmèque date au moins de 1500 avant J.-C, alors que le pouvoir Olmèque (espèce de pré-Etat) s’est établi à San Lorenzo entre 1200 avant J.-C et 400 avant J.-C. La civilisation Maya débute au moins à partir de 200 après J.-C, alors que les premiers débuts d’Etat maya datent de 300 après J.-C et dure jusqu’à 900 après J.-C. On ne connaît pas les dates de la formation de la civilisation toltèque. Cependant les histoires propagées par les mythes affirment que la société toltèque était commerciale et pacifique, qu’elle a connu un développement très important sous cette forme avant d’avoir un Etat guerrier. Certaines sociétés très développées avec des classes commerçantes et artisanales riches et puissantes, comme la civilisation de Teotihuacàn, n’ont pas connu l’Etat. Teotihuacan dirigeait un immense empire commerçant et artisanal mais n’a jamais connu d’armée permanente et la ville n’avait aucune fortification militaire. Cette cité s’est effondrée sous les coups de la révolution sociale en 725 après J.-C, sans que les classes possédantes soient capables de l’empêcher, car elles ne disposaient d’aucune force de répression.

L’Etat, concentration de moyens de répression, de direction de la société et de moyens matériels, a d’abord eu comme fonction d’imposer la soumission aux populations agitées du fait de la croissance des inégalités. En Méso-Amérique, le roi-jaguar joue le même rôle que le sphinx en Egypte, celui de dieu-roi représenté en animal féroce provoquant la peur du peuple. Le roi-sphynx est appelé par les paysans égyptiens « le père de la terreur ». Il s’agit surtout de construire cette peur sur la croyance dans la capacité des rois d’être les intermédiaires entre les dieux et les hommes, afin d’assurer la survie des hommes par des pluies et des cultures suffisantes. « Nous savons maintenant que ces têtes colossales sont le travail des Olmèques et qu’elles remontent aux environs de 1200 avant J.-C. (...) On pense de plus en plus qu’il s’agit des têtes de chefs olmèques. En effet, les visages sont si délicatement sculptés que les traits des individus peuvent être reconnus. Le symbole du jaguar dans les masques sculptés suggère la lignée de ces individus. (...) On trouve (les blocs de basalte) sur les pentes des volcans en activité, où ils ont été lancés par la force du feu des entrailles de la terre. L’hypothèse est que, peut-être, en transformant ces blocs en représentations de leurs chefs, les Olmèques représentaient leur relation avec les sources du pouvoir surnaturel. En même temps, ils démontraient que leurs chefs pouvaient contrôler ces forces et tissaient un lien spirituel avec la création, le cosmos et le cycle de la vie. (...) Il est impossible d’étudier le développement olmèque sans prendre en considération les idées sociales, politiques et rituelles qui se sont développées au cours de cette période. L’existence d’inégalités sociales est évidente. Une vaste population de paysans était réquisitionnée pour travailler, sans doute avec son accord, durant les périodes de faible activité agricole. Etant donné que les Olmèques n’avaient pas d’armées permanentes ni d’une autre manière de faire pression sur la population, autant qu’on le sache, pourquoi les paysans auraient-ils donné librement de leur temps pour contribuer à l’élévation du statut social d’une très faible proportion de la population ? De grands changements sociaux et politiques se sont produits lors du passage de l’état de chasseurs-cueilleurs à celui d’agriculteurs sédentaires ou de population semi-urbaine. (...) A mesure que les groupes se réunissaient pour pratiquer l’agriculture puis pour former des communautés semi-urbaines, les ressources devenaient plus abondantes et les populations augmentaient. Mais cela nécessitait des efforts de coopération plus grands (...) . »

Bien avant l’apparition de l’Etat, la civilisation des villes, par exemple celle des Olmèques, s’est sans cesse heurtée aux révoltes, de plus ou moins grande ampleur, des bourgeoisies (artisans et commerçants) et des pauvres des villes, des masses paysannes, des peuples voisins. Même si peu de ces révoltes ont été popularisées dans des écrits ou dans des récits oraux de la tradition, il est facile de deviner que la violence contre la population affichée par les Etats de Méso-Amérique, suscitant la terreur dans le peuple et la haine des classes dirigeantes, ont pour origine les réactions des peuples. Paul Radin rapporte, à propos des Aztèques, le caractère terroriste de l’Etat contre les exploités : « La technique de meurtre rituel atteignit la perfection et les variétés s’en multiplièrent, témoignant d’une véritable virtuosité. (...) Les anciens mexicains (...) vivaient dans une atmosphère de terreur (...). L’horrible est indubitablement la note dominante dans les figurations de divinités et dans les cérémonies qui s’y rattachaient. S’il fut jamais un panthéon de terreur, ce fut celui des Aztèques. (...) Enfin, nous avons Mictlantecutli, le maître de la mort et du monde souterrain, (...) un squelette dont les bras et les jambes sont peints de diverses couleurs, à l’imitation d’un homme qu’on vient d’écorcher (...). La terre inhospitalière sur laquelle régnait Mictlantecutli n’avait ni lumière ni fenêtres. Cette terrible épreuve n’était pas imposée à tous les Aztèques mais seulement aux classes pauvres (...). Ce qui avait été primitivement un simple système agraire se modifia par l’application de nombreuses mesures tendant toutes à attacher plus étroitement le travailleur au sol tout en limitant sa liberté d’action et son droit de propriété sur ses récoltes. » L’auteur cite un texte de Montézuma, roi aztèque expliquant à ses nobles qu’aucun non-noble ne doit approcher du palais : « Tu n’ignores pas à quel point diffère l’existence des nobles de celle des gens du commun. (...) Il n’est ni juste, ni décent que les paroles des rois et des princes, qui sont autant de joyaux et de pierres précieuses, passent par des intermédiaires aussi viles que les bouches des hommes de basse naissance. (...) Ces gens du peuple ne peuvent qu’attirer la haine sur nous (...). » En ce qui concerne les Incas, l’auteur écrit : « Le plus célèbre de tous les temples péruviens, celui du Cuzco, fut dédié au soleil-dieu. Les divers souverains qui régnèrent l’avaient enrichi à tel point que les Inka eux-mêmes l’appelaient « le lieu en or ». (...) Le culte du soleil avait pénétré à tel point jusqu’à l’essence de leur vie que les Inka faisaient remonter à lui tout ce qui était beau et utile dans l’Univers : (...) « Je suis un bienfait pour l’univers entier, répandant la lumière pour que les hommes voient et accomplissent leur tâche. (...) Je vous ai envoyés sur terre, ô mes enfants, uniquement pour le bonheur et l’instruction de ces hommes qui vivent comme des bêtes, et, à partir de ce moment, je vous nomme rois et maîtres de toutes ces tribus, afin que vous leur enseigniez la raison et le bon gouvernement. »

Les régimes, oppressifs et avides de richesses, suscitaient donc la peur des exploités, mais sans doute aussi leur haine. D’où les multiples effondrements de la domination de la classe dirigeante, de la ville à la région et même au sommet du régime. Bien sûr, selon la thèse dominante, pour les Mayas comme pour les autres civilisations, le progrès graduel sur les plans technologique, économique, culturel aurait amené, progressivement aussi, le progrès dans l’organisation politique et social : l’apparition de l’Etat. Cette conception, non-dialectique, suppose qu’il n’y ait aucune contradiction au sein de ce développement, conçu tout en positif. On le retrouve dans la revue « Science et vie » d’août 2006 où on peut lire : « Il y a bien longtemps, l’Ile de Pâques était un paradis. Ses habitants construisaient des grandes statues pour honorer leurs ancêtres. » Il ne s’agit pas là d’une étude scientifique mais d’une publicité pour EDF selon laquelle ce sont les défauts d’énergie, en l’occurrence de bois, qui auraient détruit la civilisation, consacrée par cette classe dirigeante dont ont retrouve les statues. Plusieurs mensonges dans cette thèse. Premièrement, dans l’Ile de paques comme ailleurs, il s’agit de monuments aux morts de la classe dirigeante et non à l’ensemble des morts. Loin d’être des régimes qui représentaient un progrès pour la population, celle-ci subissait une dictature féroce dont les grands travaux étaient l’une des manifestations et qui était fondée sur des sacrifices humains. Politiquement, la société est passée de l’organisation tribale avec décision collective, modifiée par l’apparition des familles riches, à l’Etat, un pouvoir se plaçant au-dessus de toutes les classes, pour imposer l’ordre social à la classe exploitée. D’une vie organisée en fonction de besoins collectifs, on est passé à une société d’exploitation. Et l’Etat a défendu férocement cet ordre. Il est apparu parce que les inégalités sociales s’étaient accrues jusqu’au point de rupture, menaçant et même renversant, déjà, les classes dominantes. Il a aggravé la terreur exercée par celles-ci. L’Etat est le produit des contradictions de classe arrivées à un stade de rupture. Il est une cristallisation brutale de ces rapports de force atteignant un seuil. L’Etat, ses buts, son apparition comme sa destruction, n’est pas synonyme de développement progressif mais de révolution. Il contient en son sein toutes les contradictions sociales que le développement accroît jusqu’à la rupture.

Nombre d’auteurs ont compris, avec la thèse de la continuité de la civilisation, que la mort de celle-ci devenait alors une énigme non résolue qui permettait toutes les supputations. « (…) Cook Thompson se fit le champion d’une autre thèse, celle des jacqueries paysannes. Pour lui, les exigences croissantes des élites, toujours en quête d’affirmation de leur prestige par de coûteuses réalisations, auraient débouché sur une révolte des populations qu’elles contrôlaient jusque-là et qui les auraient éliminées. (...) L’effondrement classique maya est paradoxal à plus d’un égard. (...) Le phénomène semble partout brutal. D’un autre côté, si quelques sites et secteurs disparaissent dans un type de circonstances bien individualisé (des guerres), les indices archéologiques d’opérations militaires rayant de la carte tel ou tel lieu ne sont pas si fréquents. (...) A la fin du 8e siècle, au moment même où elle semble parvenir à son apogée (la date la plus célébrée dans les inscriptions correspond à l’année 790), la civilisation maya des Basses Terres centrales était en réalité profondément quoique inégalement fragilisée. » explique l’historienne Dominique Michelet dans « Comment meurt une civilisation », article du Hors-série du « Figaro » de décembre 2006 intitulé « Les Mayas, les mystères d’un monde perdu »

Le sujet des effondrements de sociétés revient périodiquement dans les média. Le numéro spécial du « Nouvel Observateur » de juin 2006 intitulé « Le mystère des civilisations oubliées » : « Pourquoi les civilisations disparaissent ? Les catastrophes matérielles, économiques ou les invasions n’expliquent pas tout. (...) Comment cette culture brillante (celle des Mayas), la plus sophistiquée de tout le monde précolombien, a-t-elle pu s’écrouler au point que plus de 90% (plusieurs dizaines de millions d’habitants) disparaissent en quelques décennies, emportant dans l’oubli ses dynasties, ses calendriers, son astronomie, son urbanisme ? (...) « Les sociétés les plus évoluées et les plus créatives peuvent aussi s’effondrer observe Jared Diamond, physiologiste, biologiste de l’évolution et géographe (dans son ouvrage intitulé « Effondrement – Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ») (...) Entre 250 et 850, la population maya explose, atteignant une densité digne des pays actuels les plus peuplés. Soutenue par des techniques d’irrigation complexes cette expansion coïncide avec une véritable fièvre bâtisseuse. (...) Une terrible famine décime une partie de la population maya, le reste s’entretuant pour des ressources de plus en plus maigres. » Même s’il rapporte que la population maya a subi une violente guerre civile due à des causes sociales qui a décimé sa population, Jared Diamond recherche la raison de la disparition de la civilisation maya dans une catastrophe écologique liée à la surexploitation des ressources agricoles. Le spécialiste en géophysique Larry Peterson a relu attentivement l’ouvrage de Jared Diamond et note dans la revue « Pour la science » que les causes climatiques et environnementales n’enlèvent pas la possibilité d’autres événements : « des guerres intestines en augmentation et une classe dirigeante sans vision à long terme ». Il rajoute « Néanmoins, J. Diamond avance que le changement climatique, en l’occurrence les sécheresses, a pu amener la société maya à son point de rupture en déclenchant une série d’événements déstabilisants. (...) D’autres changements climatiques ont semble-t-il été responsables d’événements importants dans l’histoire humaine. L’effondrement de l’empire akkadien en Mésopotamie, il y a environ 4200 ans, le déclin de la culture mochica sur les côtes du Pérou il y a environ 1500 ans, et la fin de la culture tivanaku sur l’altiplano bolivien-péruvien il y a environ 1000 ans, sont tous associés à des sécheresses régionales persistantes. » A l’explication des guerres et des invasions, on rajoute donc les causes climatiques. Mais cela ne devrait nullement effacer les révolutions. On pourrait dire ainsi que les conditions climatiques qui ont précédé 1789 ont déterminé la révolution ! Bien des causes ont pu déstabiliser des régimes, mais nous savons parfaitement qu’un régime d’exploitation et d’oppression, qu’une structure sociale, ne chute pas toute seule. On peut lire : « Une série d’événements déstabilisants », « La société maya à son point de rupture », « Des guerres intestines » ou encore « Une classe dirigeante sans vision à long terme ». On croirait qu’il s’agit de l’Ancien Régime de Louis XVI avant sa chute, mais c’est du régime maya qu’il est question ! Mais le mot « révolution » n’est pas prononcé, en ce qui concerne la chute des Mayas… Un régime économique, un régime social et un régime politique au bout du rouleau, des guerres civiles qui déstabilisent un pouvoir. Rien ne peut cacher que, pour renverser le pouvoir maya, il a fallu que les masses entrent en lutte, d’où le caractère radical du changement. D’où aussi la disparition complète non seulement d’un régime, mais d’un mode d’existence, de tout un peuple.

Il convient de lire plus en détail l’ouvrage de Jared Diamond que ne m’ont fait les média qui le présentent seulement comme une thèse écologiste. Même si c’est effectivement sa thèse centrale, l’auteur ne s’en est pas contenté. Il a été amené à relever que les sociétés ont changé, ou sont disparues, du fait de révolutions. S’il débute en résumant sa thèse en expliquant que : « L’histoire de l’île de Pâques nous rapproche aussi près que possible d’un cas « pur » d’effondrement dû à des facteurs écologistes – ici la déforestation totale qui conduisit à la guerre, au renversement des élites, ainsi qu’à la disparition massive de la population. », on y trouve déjà l’idée d’un « renversement des élites » Il la développe ensuite : « Dans ses flancs à ciel ouvert, s’offrent à la vue les carrières dans lesquelles ont été taillées les célèbres statues de pierre géantes de l’Ile de Pâques. (…) Eparpillées sur les flancs intérieurs et extérieurs (du volcan Rano Raraku) se trouvent 397 statues de pierre représentant de façon stylisée un torse humain masculin aux longues oreilles ; la plupart d’entre elles sont hautes de quatre mètres cinquante à six mètres, mais la plus grande mesure un peu plus de vingt et un mètres et pèsent de 10 à 270 tonnes. On distingue encore les traces d’un chemin ayant servi à les transporter. (…) Le long de ces voies se trouvent 97 autres statues, qui semblent avoir été abandonnées au cours de leur transport depuis la carrière. Le long de la côte, (…) toutes n’étaient pas érigées à la verticale mais renversées, et beaucoup d’entre elles l’avaient été de manière à délibérément les briser au niveau du cou. (…) Les statues encore visibles sur la carrière présentent tous les stades d’avancement. Certaines sont encore attachées à la roche dans laquelle elles ont été taillées, on en voit les contours mais les mains et les oreilles ne sont pas achevées, détachées et reposent sur les flancs du cratère, en contrebas de la niche dans laquelle elles ont été taillées. D’autres encore ont érigées dans le cratère. L’impression troublante que j’ai ressentie en arrivant devant la carrière tenait au fait que j’avais le sentiment de me trouver dans une usine dont tous les ouvriers avaient soudainement fui pour des raisons mystérieuses, en abandonnant leurs outils et en laissant chaque statue dans l’état où elle se trouvait à ce moment précis. Sur le sol de la carrière sont éparpillés les pics, les forets et les marteaux de pierre, avec lesquels les statues étaient sculptées. (…) Certaines statues dans le cratère semblent avoir été délibérément brisées ou défigurées. (…) Comme ailleurs en Polynésie, la société traditionnelle de l’île de Pâques se divisait entre les chefs et le peuple. Les archéologues d’aujourd’hui confirment cette distinction à partir des vestiges des différentes maisons appartenant aux deux groupes. Les chefs et les membres de l’aristocratie vivaient dans des bâtiments appelés « hare puenga », qui avaient la forme allongée et étroite d’une pirogue renversée (…). Les hare puenga étaient construites sur la bande côtière d’une largeur de 200 mètres, il y en avait six à dix sur chaque site important, érigées immédiatement derrière la plateforme du site portant les statues. Par opposition, les habitations des gens du peuple étaient reléguées plus à l’intérieur des terres, elles étaient plus petites et possédaient chacune son poulailler, son four, son potager, encerclé de pierres, et sa fosse à ordures, structures utilitaires qui étaient toutes interdites par le tapu religieux sur la zone côtière où étaient édifiées les plates-formes et les magnifiques hare puenga. (…) Tout ce travail de construction de statues et de plates-formes fut certainement très coûteux en termes de ressources alimentaires, dont le stockage, le transport et la distribution devaient être assurés par les chefs commanditaires des statues. (…) Le travail nécessaire à leur construction fit augmenter les besoins alimentaires de la population de l’île de Pâques d’environ 25% au cours des 300 ans correspondant à la période intensive de construction. (…) Les chefs et les prêtres de l’île de Pâques justifiaient leur statut aristocratique en prétendant qu’ils communiquaient avec les dieux et en promettant d’assurer la prospérité de l’île et des récoltes abondantes. Ils étayaient cette idéologie par une architecture monumentale et des cérémonies destinées à impressionner les masses et rendues possibles par des excédents de nourriture obtenus par le travail du peuple. A mesure que leurs promesses étaient discréditées, les chefs et les prêtres perdirent leur pouvoir et furent renversés vers 1680 par les chefs militaires, les matatoa. La société, autrefois complexe et unifiée, sombra dans des guerres civiles endémiques. (…) Les gens du peuple construisaient désormais leurs huttes sur la zone côtière, qui autrefois était réservée aux résidences (hare puanga) de l’aristocratie. L’échec, au crépuscule de la civilisation de l’île de Pâques, n’était pas seulement celui de l’ancienne idéologie politique mais aussi celui de l’ancienne religion, qui fut rejetée en même temps que le pouvoir des chefs. La tradition orale relate que le dernier ahu et les derniers moaï furent érigés vers 1620 et que Paro (le plus grand mégalithe) fut l’un des derniers. Les plantations des hautes terres dont la production contrôlée par l’aristocratie nourrissait les équipes travaillant aux statues furent progressivement abandonnées entre 1600 et 1680. Le fait que la taille des statues ait augmenté traduit non seulement les rivalités entre les chefs mais aussi les appels de plus en plus pressants lancés aux ancêtres dans une situation de crise environnementale croissante. (…) Lorsque Jo Ann Van Tilburg, Claudio Cristino, Sonia Aboa, Barry Rolett et moi-même avons fait le tour de l’île de Pâques et que nous avons vu défiler un ahu après l’autre réduit à l’état de tas de pierres avec ses statues brisées, que nous avons pu songer au travail gigantesque qui avait été consacré pendant des siècles à la construction des ahu, au transport et à l’érection des moaï, puis que nous nous sommes souvenus que c’était les Pascuans eux-mêmes qui avaient détruit l’œuvre de leurs propres ancêtres, nous n’avons pu y voir qu’une immense tragédie. Les Pascuans devaient depuis longtemps nourrir une colère contenue contre leurs dirigeants (…). Combien de statues furent renversées une par une et par intervalle (…) et combien furent renversées dans une brusque explosion de colère et de désillusion (…). »

L’auteur de l’ouvrage « Effondrement » étudie ensuite d’autres effondrements de civilisations comme celles des peuples d’une région allant du Mexique au Colorado. Jared Diamond dit : « Remarquons surtout que nous n’avons pas affaire à un seul effondrement, mais à plusieurs. Parmi les peuples de cette région qui connurent des effondrements locaux, des réorganisations radicales ou des abandons de cités en divers lieux et à différentes époques, on peut citer les Mimbres, vers 1130 après J.-C, les habitants de Chaco Canyon, de North Black Mesa et les Anasazis qui vécurent dans les plaines alluviales de la Virgin River au milieu ou à la fin du 12e siècle ; les habitants de Mesa Verde et les Anasazis de Kayenta vers 1300 ; le peuple de Mogollon vers 1400 ; et, peut-être aussi tardivement qu’au 15e siècle, les Hohokams, réputés pour leur système élaboré d’agriculture irriguée. (…) Pour quelles raisons tant de civilisations voisines ont-elles aussi souvent périclité et été affectées par autant de changements brutaux ? (…) Le cas d’abandon d’un site qui a été le plus souvent étudié est celui du Chaco Canyon, le plus spectaculaire et le plus vaste, qui rassemble un ensemble de villages anasazis, au nord-ouest du Nouveau-Mexique. La société anasazi de Chaco Canyon apparut vers l’an 600 après J.-C et perdura pendant plus de cinq siècles, jusqu’à sa disparition que l’on situe entre 1150 et 1200. Cette société était basée sur une organisation complexe, elle s’étendait sur une vaste zone géographique et elle s’était parfaitement adaptée à son environnement. Elle érigea les constructions les plus imposantes de l’Amérique du Nord précolombienne. (…) L’existence d’une population importante est prouvée non seulement par les fameuses « grandes maisons » (comme Pueblo Bonito) séparées d’environ un kilomètre et demi sur le versant nord du Chaco Canyon, mais aussi par la présence de trous creusés dans la falaise nord, et destinés à recevoir des poutres de charpente. Il existait donc une rangée continue d’habitations au pied des falaises entre les grandes maisons. (…) Cette importante population n’était plus en mesure de subvenir à ses propres besoins et elle était approvisionnée par des communautés satellites éloignées, construites dans des styles architecturaux similaires et reliées à Chaco Canyon par un réseau régional constitué de centaines de kilomètres de routes encore visibles aujourd’hui et dont Chaco Canyon était le centre. (…) Chaco Canyon devint un trou noir où des produits importés étaient engloutis mais duquel rien de tangible n’était exporté. (…) La société du Chaco Canyon se transforma en un petit empire, divisé en une aristocratie bien nourrie vivant dans le luxe et une paysannerie moins bien nourrie, chargée de travaux et de la production de nourriture. (…) Les grandes maisons se distinguaient par une architecture plus raffinée (…) beaucoup plus d’objets de luxe importés (…). La dernière construction mise à jour à Pueblo Bonito, et qui remonte à la décennie précédant l’an 1110, est un complexe d’habitations cernant la partie sud de la place centrale, qui auparavant était ouverte vers l’extérieur. Cette disposition de défense peut suggérer des conflits. (…) Sur d’autres sites anasazis, on trouve de plus nombreuses traces de conflits. (…) Sur ces sites du sud-ouest qui survécurent à Chaco Canyon (les colonies anaszis de Kayenta), jusqu’à une date postérieure à l’an 1250, de violents combats se déroulèrent, ainsi que le prouvent un grand nombre de murs défensifs, de douves et de tours, des amoncellements de petits casques (…) des villages brûlés, (…) des corps qui n’avaient pas été enterrés (…). Ces conflits résultent de l’instabilité politique générée par les problèmes environnementaux et démographiques. (…) On peut imaginer que les colonies qui avaient auparavant approvisionné les centres politiques et religieux de Chaco Canyon perdirent leur foi dans les prêtres du Chaco Canyon dont les prières pour la pluie demeuraient sans effet. Refusèrent-elles de livrer des produits alimentaires ? Un exemple peut éclairer la fin de l’occupation anasazi du Chaco Canyon : la révolte des indiens du Pueblo contre les Espagnols en 1680. A l’instar des centres anaszis du Chaco Canyon, les Espagnols obligeaient les fermiers locaux à leur fournir de la nourriture. Ces prélèvements de produits alimentaires durent acceptés jusqu’à ce qu’une sécheresse prive les paysans eux-mêmes de toute ressource alimentaire, et les pousse à se révolter. »

Jared Diamond étudie également les causes « des effondrements de Mayas » et, comme dans toutes les chutes de civilisations étudiées dans l’ouvrage, il y voit essentiellement des causes environnementales. « L’histoire des Mayas présente plusieurs avantages pour tous ceux d’entre nous qui s’intéressent aux effondrements préhistoriques. Les récits écrits des Mayas qui nous sont parvenus, même s’ils sont incomplets, peuvent nous aider à reconstruire l’histoire bien plus en détail que l’examen des anneaux des arbres ou des détritus animaux ou humains ne le permet dans le cas du Groenland et des Anasazis. (…) Les Mayas nous prouvent que les sociétés les plus avancées et les plus créatives peuvent aussi s’effondrer. (…) Chez les Mayas, les pluies sont imprévisibles en quantité selon les années (…). Dans les zones côtières peu élevées du nord dépourvues de réservoirs, les Mayas sont parvenus à descendre jusqu’à la nappe en creusant des puits atteignant parfois deux cent mètres de profondeur. (…) Les Mayas creusaient des dépressions, (…) plâtraient le fond des dépressions afin de créer des citernes et des réservoirs. Par exemple, les réservoirs de la ville maya de Tikal contenaient assez d’eau pour couvrir les besoins en eau potable de dix mille personnes pendant dix-huit mois. (…) Ces questions d’approvisionnement alimentaire pourraient contribuer à expliquer pourquoi la société maya est restée divisée en petits royaumes (…) qui ne se sont jamais unifiés pour devenir de vastes empires comme l’empire aztèque de la vallée du Mexique (nourri grâce à ses chipanas et autres formes d’agriculture intensive) ou l’empire inca des Andes (nourri grâce à diverses cultures transportées par des lamas sur des routes bien construites). Les armées et les bureaucraties mayas sont restées réduites et incapables de monter de longues campagnes sur de longues distances. (…) De nombreux ingrédients de la civilisation maya venaient d’ailleurs en Mésoamérique. Par exemple, l’agriculture mésoaméricaine, les villes et l’écriture étaient apparus hors du territoire maya, dans les vallées et les plaines côtières de l’Ouest et du Sud-ouest, où le maïs, les pois et les agrumes avaient été domestiqués et étaient devenus des composantes importantes de l’alimentation quotidienne vers 3000 avant J.-C ; où la poterie était apparue aux environs de 2500 avant J.-C ; les villages vers 1500 avant J.-C ; les villes vers 1200 avant J.-C chez les Olmèques ; l’écriture chez les Zatopèques d’Oaxaca aux environs de 600 avant J.-C ou plus tard et les premiers Etats vers 300 avant J.-C. (…) Sur le territoire maya, les villages et la poterie sont apparus aux environs de 1000 avant J.-C ou plus tard , les constructions importantes vers 500 avant J.-C et l’écriture aux environs de 400 avant J.-C. (…) La période dite classique de la civilisation maya commence aux environs de 250 avant J.-C, lorsqu’apparurent des preuves de premiers rois et dynasties. (…) Dans la société maya, le roi faisait également fonction de grand prêtre ; il avait la responsabilité des rituels astronomiques et des calendriers, c’est-à-dire d’apporter la pluie et la prospérité, qu’il affirmait avoir le pouvoir surnaturel d’offrir en vertu de ses relations familiales prétendues avec les dieux. (…) A partir de 250 après J.-C, la population maya, le nombre de monuments et de bâtiments (…) ont augmenté de façon quasi exponentielle pour culminer au 8e siècle après J.-C. (…) La dernière date connue sur un monument est l’an 909 après J.-C. (…) C’est ce que l’on appelle l’effondrement des Mayas classiques. (…) La dernière mention d’un roi à Copan date de 822 après J.-C et le palais royal a été incendié aux environs de 850. (…) Il n’y a pas eu seulement cet effondrement classique mais au moins deux plus limités sur certains sites, l’un autour de l’an 150 après J.-C, lorsqu’El Mirador et quelques autres villes mayas se sont effondrées (l’effondrement du préclassique), l’autre (ce qu’on appelle le hiatus maya) à la fin du 6e siècle et au début du 7e (…). Il y a eu aussi des effondrements postclassiques dans des régions dont la population avait survécu à l’effondrement classique ou augmenté par la suite – comme la chute de Chichen Itza vers 1250 et de Mayapan vers 1450. (…) Ce qui s’est effondré vite pendant l’effondrement classique, c’est l’institution de la royauté et du calendrier. (…) Chichen Itza s’est développée après 850 après J.-C et était le principal centre du nord vers 1000, avant d’être détruite par une guerre civile vers 1250. (…) »

Comme on l’a compris, dans les causes possibles de ces effondrements, c’est l’hypothèse de la sécheresse due à une surexploitation du territoire qui est privilégiée par Jared Diamond  : « A partir des études au carbone des couches de sédiments lacustres, les climatologues et les paléo-écologues concluent sur le territoire maya (…) à une sécheresse de 125 à 250 après J.-C associée à l’effondrement préclassique d’El Mirador et autres sites (…) une sécheresse vers 600, ce qui correspond au déclin de Tikal et d’autres sites. Enfin, vers 760 commence la pire sécheresse (…) qui culmine vers 800, associée, pense-t-on, à l’effondrement classique. (…) Les climatologues ont remarqué que certains autres effondrements célèbres de civilisations préhistoriques éloignées du territoire maya semblent coïncider avec les maxima de cycles de sécheresse, comme l’effondrement du premier empire au monde (l’Empire accadien de Mésopotamie) aux environs de 2170 avant J.-C, celui de la civilisation Moche IV sur la côte péruvienne vers 600 après J.-C et celui de la civilisation de Tiahuanaco dans les Andes vers 1100 après J.-C . » Il conclue : « Si certaines sociétés réussissent tandis que d’autres échouent, la raison en est évidemment dans les différences entre les environnements plutôt qu’entre les sociétés. » Cependant, Jared Diamond relie ces crises environnementales aux décisions des gouvernants, ce qui lui permet d’expliquer qu’il se produise également des effondrements politiques et sociaux des régimes : « Les pays qui subissent une pression environnementale ou démographique, ou les deux, sont menacés d’avoir à subir une pression politique et de voir leur gouvernement s’effondrer. Des populations découragées, mal nourries, sans espoir, se retournent contre leur gouvernement (…) mènent des guerres civiles, persuadées qu’elles n’ont plus rien à perdre. On sait ce qui en résulte ; des génocides, des guerres civiles et des révolutions. » La révolution sociale n’apparaît ici que comme conséquence de choix environnementaux des classes dirigeantes. Les climatologues et paléo-écologues sont loin d’être les seuls à minimiser l’importance des luttes de classes et le rôle des révolutions sociales dans l’histoire des civilisations antiques d’Amérique centrale. Il est aussi minimisé par un grand nombre de préhistoriens, d’historiens, ou d’archéologues. L’archéologue Eric S. Thompson est certainement peu suspect de théoriser exagérément le rôle et l’importance de la révolution sociale dans l’Histoire, en particulier dans celle des Mayas fondée sur l’agriculture. Dans son ouvrage « Grandeur et décadence de la civilisation maya », il cite John Masefield : « Les Etats ne sont ni fabriqués ni assemblés. Ils croissent très lentement à travers des siècles de peine. Et en général, il croissent correctement » L’auteur est plutôt un admirateur de la société antique maya : « L’autorité, je pense, devait être très bienveillante, en dehors de l’appel constant de main-d’œuvre pour construire des temples, des pyramides et des palais plus grands et plus beaux. (...) La civilisation maya : la modération en toutes choses, l’attitude de vivre et de laisser vivre (...) » Et pourtant, cet historien est amené à combattre les thèses du déclin de la civilisation maya à la fin du 9ème siècle : « Les activités s’arrêtèrent dans les diverses villes, on n’érigea plus de stèles, on ne construisit plus de temples ni d’édifices. Dans quelques cas particuliers, le travail cessa si brusquement que des plates-formes déjà bâties ne reçurent jamais leur couronnement, tandis qu’à Uaxactun, on n’achevait même pas les murs du dernier bâtiment. (...) Pendant longtemps on a cru que, pour une raison ou pour une autre, les Mayas de la zone centrale abandonnèrent leurs villes pour émigrer au nord (...) L’erreur fondamentale, à mon avis, a consisté à supposer que toute la région fut abandonnée parce que l’activité avait cessé dans les grands centres cérémoniels. (...) On peut sans illogisme supposer l’existence d’une série de révoltes paysannes contre la minorité théocratique des prêtres et des nobles, provoquée par des abus dans les demandes de main-d’œuvre ou par la nécessité de nourrir un nombre de non-producteurs sans cesse croissant. » On retrouvera ce même type de motivations dans la révolution sociale qui s’est produite en -2260 ans avant J.-C contre les pharaons constructeurs de pyramides qui imposaient qu’un nombre croissant de champs servent à nourrir les prêtres chargés d’entretenir le ka, cette force vitale des nobles morts. Après la révolution égyptienne, la coutume change et l’entretien des morts consiste seulement à fournir des représentations de nourriture ou, même, seulement à les évoquer oralement en passant devant le temple. Comme on le voit, si nombre d’auteurs se sont enthousiasmé sur la religion égyptienne qui leur paraissait la clef de cette civilisation, les rites religieux sont eux-mêmes dépendants des aléas de la lute des classes !

A l’appui de l’idée d’une révolution ayant renversé la civilisation maya, Eric S. Thompson cite un grand nombre d’arguments : « Il est significatif que le culte des stèles a commencé à s’effondrer à la base de la presqu’île du Yucatan, région la plus facilement accessible aux idées révolutionnaires (...) A Uaxactun, les fouilles ont révélé que les sépultures se poursuivirent dans la ville après l’abandon des édifices. On enterra un corps dans les décombres d’une chambre écroulée, un autre se trouve dans un amas de gravats, un coin d’une cour, un troisième (celui d’un enfant) gisait sur une estrade ou un banc, parmi quelques pierres et beaucoup de bois carbonisé, recouvert par des gravats du toit. (...) On a découvert d’autres sépultures effectuées dans des chambres effondrées, en d’autres sites, notamment à Copàn (...) les sites furent visités après leur abandon, des tentatives de les remettre en service en bloquant les portes ouvertes, notamment pour des sacrifices humains. On peut justement, je crois, attribuer ces activités à la population paysanne après le massacre ou l’expulsion de la classe dirigeante. (...) A Piedras Negras, une magnifique estrade a été délibérément détruite et écrasée. On peut y voir l’œuvre d’envahisseurs mais, mieux encore, un acte de vengeance ou de malveillance de la part des paysans révoltés, cette estrade étant le siège de l’autorité détestée – une prise de la Bastille en quelque sorte ! (...) Le fait que les images des dieux des stèles de Piedras Negras n’aient pas été semblablement détruites indique peut-être que les dommages infligés au trône provinrent non d’envahisseurs ou d’indiens superstitieux, mais de paysans révoltés qui s’attaquèrent aux symboles de leur servitude, mais respectèrent les représentations de leurs dieux. (...) La plupart des cités maya du Yucatan et du Campêche furent, semble-t-il, abandonnées au même moment que celles de la zone centrale, ou peu longtemps après. (...) Dans la région centrale, l’effondrement se propagea d’une cité à l’autre (...) le renversement de l’ancien régime peut s’être effectué par la résistance passive ou par le massacre de la classe dirigeante. » En 2005, l’archéologue Arthur Demarest analysait la découverte d’une quarantaine de corps massacrés dans la cité royale maya de Cacùn, expédition financée par la National Geographic Society. Selon lui, ces personnes porteuses d’objets et de bijoux de luxes seraient de la haute aristocratie maya et pourraient être la famille royale. Selon « Science et avenir » de janvier 2006 qui rapportait la découverte, « A la suite du carnage, la cité aurait été entièrement abandonnée ainsi que la plupart des villes situées en aval de la rivière qu’elle bordait. Dix ans après la chute de Cancùn, toutes les cités étaient désertées. »

On peut citer un grand nombre d’autres auteurs qui relèvent le caractère révolutionnaire des transformations étatiques de la civilisation maya. C’est le cas, par exemple, de d’Henri Stierlin dans son ouvrage intitulé « Maya ». « Après 534 de notre ère, les archéologues constatent une sorte de « hiatus » dans la chronologie : les inscriptions – qui se succèdent par ailleurs de manière continue – disparaissent complètement. Simultanément, les grands travaux se raréfient. » Citons le chapitre intitulé « Le déclin des cités maya » : « L’agonie des métropoles édifiées dans les régions de Petén, du Belize, du Honduras et du Chiapas se reflète dans l’arrêt subit des inscriptions : la datation des monuments cesse progressivement sur différents sites, sans que l’on comprenne pourquoi. (...) En un peu plus d’un siècle, la brillante mécanique culturelle des Mayas s’enraye. Les traditions tombent dans l’oubli. Les tribus entrent l’une après l’autre en décadence. Que s’est-il produit ? A cette question, les archéologues et historiens ont cherché à répondre en invoquant tantôt des épidémies, des désordres populaires, des inondations ou l’irrésistible envahissement de la forêt. Ils ont postulé des changements climatiques l’abandon des terres et le défaut d’entretien des canaux de drainage, provoquant des attaques massives de malaria… Ils mentionnent aussi de véritables révolutions, suite à la surexploitation de la main d’œuvre. »

En Amérique centrale, la civilisation Maya est loin d’être la seule à s’être fort probablement effondrée au cours de révolutions sociales contre la noblesse dirigeante, ses rois et ses prêtres. En témoigne le fait que toute la culture Maya (en particulier ses mythes) est marquée, sur le plan idéologique, par la succession de renversement de sociétés qui l’ont précédée en Amérique centrale, avant même la fondation de leur empire. Il en découle une philosophie dans laquelle le temps est considéré comme l’élément marquant du monde et les jalons de ce temps sont des catastrophes impressionnantes : les destructions et reconstructions de l’univers [16]. D’autres révolutions l’ont précédé et suivi comme celle des Toltèques (effondrement de Tula en 1168 après J.-C). Bien avant elle, il y a eu la révolution qui a bâti la civilisation Olmèque puis celle qui l’a détruite, dans l’antiquité méso-américaine. Cette société est notamment racontée par l’ethnologue Jacques Soustelle dans son ouvrage « Les Olmèques » : « Contrairement à ce qu’on avait tendance à croire, ce n’est pas le maïs qui a été la première plante cultivée par les Indiens. (...) Dès 6500 avant notre ère, la calebasse était déjà domestiquée, suivie par la courge, le haricot et le piment, l’avocat et le coton. Ensuite, il apparaît que la phase décisive qui a conduit à la domestication du maïs a duré, dans la vallée de Tehuacàn, de 5000 à 3500 environ avant notre ère. (...) A partir de la seconde moitié du IVe millénaire, l’agriculture fournit assez de nourriture, avec une régularité suffisante pour que se créent des hameaux, groupes de huttes circulaires dans la vallée. (...) Une évolution similaire a eu lieu dans l’ensemble de l’aire méso-américaine. (...) Aux limites du Mexique et de Guatemala actuels, la culture des tubercules, de la patate douce, du manioc, semble avoir précédé le maïs, d’abord confiné au milieu semi-aride. Ce qui est évident, c’est qu’à partir de moins 1500 et jusqu’au début de notre ère, un certain mode de vie se généralise à travers la Méso-Amérique. Il est caractérisé par un accroissement rapide de la population, la création de villages de plus en plus nombreux, la diversification des ressources végétales et animales.  » L’auteur rompt avec la notion d’un progrès continu, civilisationnel et technique, couramment invoquée en histoire comme en archéologie. L’émergence d’une civilisation est une discontinuité fondamentale : « Si donc l’on s’en tenait à ce qui vient d’être exposé, on retracerait l’Antiquité méso-américaine sous la forme simple d’une ligne continue qui relierait les chasseurs-cueilleurs archaïques aux civilisés classiques. Un développement constant, souvent insensible, mais s’accélérant à mesure que s’approche le début de notre ère, passerait par la domestication des plantes nourricières et la fixation au sol de l’habitat humain. Chaque phase de ce développement prendrait sa source dans la phase précédente et préparerait la suivante : rien de plus clair, rien de plus rationnel. Et c’est ici qu’interviennent les Olmèques ! Une haute civilisation au style inimitable, dont on ne trouve les racines nulle part, qui passe comme une météore à l’horizon pré-classique (...) qui disparaît aussi inexplicablement qu’elle a surgi, mais non sans laisser derrière elle un héritage qui sera transmis d’âge en âge jusqu’à la chute des Aztèques et des Mayas (...) Leur irruption (des Olmèques) dans l’Antiquité autochtone a fait l’effet d’un de ces ouragans dévastateurs que leur pays subit quelquefois : les schémas admis ont été jetés à terre. Il a fallu les réviser, les repenser – non sans réticences. Face au spectacle étonnant d’une civilisation qui donne l’impression de surgir soudainement avec toute son originalité se détachant sur un fond indifférencié de culture paysanne, on se pose naturellement la question de savoir si ce « bond » ne doit pas s’expliquer par une influence extérieure, par l’enracinement dans le sol américain d’une haute civilisation venue d’ailleurs. David C. Grove a eu raison de mettre en doute la vue simpliste ou l’illusion d’optique, qui nous fait croire que la civilisation olmèque a pour ainsi dire explosé, ex nihilo, sans passer par une phase formative. Elle ne peut être considérée comme étant demeurée homogène, immobile et semblable à elle-même durant toute sa durée. Le travail du jade n’apparaît qu’à partir de – 900. L’écriture et le calendrier ont été tardifs. » Il y a bien eu une discontinuité de la transformation sociale qui a un caractère explosif. Les Olmèques (dérivé de Olmeca, pays du caoutchouc) ont développé leur société dans des sites situés dans l’actuel Mexique (surtout dans l’Etat de Veracruz) comme le plateau de San Lorenzo, sur le rio Chiquito (à partir de 1200 avant J.-C), l’île de La Venta entourée de marécages, (de -1200 à -400 avant J.-C), ou le site de Tres Zapotes. Jacques Soustelle montre qu’à la base de la société olmèque, on trouve une vaste zone métropolitaine urbanisée [17] allant de Cerro de la Mesas au regroupement San Lorenzo – Tenochtitlan – Potrero nuevo au sud et à Chinameca au nord. La Venta et San Lorenzo sont les principaux centres de la civilisation olmèque, telle qu’elle nous est réapparue, caractérisée notamment par les têtes colossales et impressionnantes de dirigeants. « Nous nous trouvons devant des portraits, ceux de personnages suffisamment puissants et vénérés pour que d’immenses efforts aient été consentis afin de tailler ces énormes blocs dans la Sierra (...) » C’est cette civilisation qui va connaître un effondrement spectaculaire, révolutionnaire, comme le rapporte Jacques Soustelle : « Que s’est-il passé quatre siècles avant notre ère ? La fin de la civilisation de La Venta demeure ensevelie dans le mystère. Ce que nous constatons, c’est qu’entre 450 et 325 avant J.-C toute activité a cessé dans l’île. (...) L’élite dirigeante a disparu : chassée, exterminée ou simplement partie en exil ? (...) Des monuments sont alors brisés, des statues décapitées, des stèles martelées. (...) La catastrophe qui a mis fin à la civilisation de San Lorenzo nous est démontrée par les traces de l’acharnement inouï qui s’est déchaîné contre les monuments sculptés. Les têtes colossales ont résisté – sauf une – mais n’en ont pas moins été marquées de trous circulaires. D’autres pièces ont été martelées, brisées. Il a fallu sans doute hisser de lourds blocs au-dessus de certains monuments et les faire retomber d’assez haut pour obtenir l’effet d’un marteau-pilon. Un énorme labeur a dû être consacré à cette tâche de destruction. Après quoi les statues mutilées, les débris de sculptures, ont été ensevelies sous d’épaisses couches de terre. (...) Laguna de Los Cerros a occupé dans le développement de la civilisation olmèque une place comparable à celle des grands sites décrits précédemment. Vingt-huit monuments de pierre sculptée y ont été relevés. La plupart sont mutilés – là encore une vague de vandalisme est passée (...). Le caractère généralement pacifique de la civilisation olmèque n’empêche pas que des périodes d’extrême violence aient mis fin à la floraison de San Lorenzo (...). »

La civilisation de la capitale Teotihuacàn ne fait pas exception à la règle, comme en témoigne sa chute que Maria Longhena retrace dans « Mexique ancien » : « Vers 725 après J.-C, la grande métropole mexicaine de Teotihuacàn fut incendiée et ravagée, peut-être envahie, par une bande dont on ignore l’identité, ou bien à la suite d’événements complètement inconnus. » On l’ignore donc mais cela ne l’empêche pas de retenir uniquement l’hypothèse d’une attaque guerrière extérieure : « La métropole du haut plateau fut mise à sac et détruite peut-être par des tribus chichimèques venues du nord (...). » Le même auteur, dans le même ouvrage, reconnaît : « Encore insuffisantes, les sources archéologiques n’expliquent pas pourquoi cette puissante métropole qui, pendant des siècles, domina l’altiplano mexicain, a été ainsi désertée. » Car, loin de conquérir le pouvoir et l’exercer dans cette cité extrêmement riche et développée, les vainqueurs et toute la population l’ont abandonnée définitivement. A chaque chute de civilisation, les villes sont complètement abandonnées par leurs habitants, généralement de façon définitive. Et ces populations abandonnent en fait le mode de vie, le mode de relations, le mode de production, la culture, la religion, tout l’édifice social et idéologique. Maria Longhena décrit la chute : « Le rayonnement politique et culturel des villes mayas a commencé à décliner vers 900 après J.-C, au début du Postclassique. Peu à peu, la plupart de grands centres de Basses Terres ont été abandonnés (...) De nombreuses hypothèses ont été avancées pour tenter de d’expliquer cette décadence. Des mauvaises récoltes auraient entraîné des disettes, des crises de dénatalité et l’interruption des échanges commerciaux. A cela se seraient rajoutés les luttes intestines de plus en plus violentes provoquées par les ambitions territoriales des différentes dynasties. » Cette description ne peut être interprétée comme une destruction causée par une invasion militaire. Lorsque des guerriers ont conquis ou pillé des grandes villes très riches, ils ont gardé la mainmise sur leurs conquêtes ou les ont laissé détruites mais susceptibles d’être reconstruites. Les populations ne sont pas non plus coutumières de quitter une zone d’où elles tiraient leur subsistance, d’abandonner complètement cette activité économique, à cause d’une guerre ou d’un pillage. Et encore moins d’abandonner un mode de vie et une croyance. Ce qui empêche les auteurs de chercher les causes de la chute dans la crise de la société civile, c’est qu’ils ne veulent pas voir une base de la société dans les relations contradictoires entre les classes. Pourtant, dans le même ouvrage, on constate que l’Etat, l’armée, les fonctionnaires ou les seigneurs ne sont ni présents ni dominants dans la société à Teotihuacàn : « Les marchands et les prêtres – vraisemblablement, les deux classes sociales les plus prestigieuses – constituaient les principaux vecteurs de la culture matérielle et de l’idéologie teotihuacane. » C’est la société civile de ces commerçants et de ces artisans des villes qui caractérise la civilisation. C’est dans la crise qui s’est développée en son sein que réside la clef des effondrements de villes comme de la mise en place plus tardive de l’Etat. Avec l’effondrement des civilisations, on a assisté fondamentalement à une chute des classes dominantes, renversées par des classes opprimées, même si les événements historiques sont beaucoup plus complexes qu’un heurt frontal et direct entre deux classes. Souvent, ce sont seulement les quartiers riches qui ont été détruits. Quand c’est un Etat qui a été attaqué, il est fréquent que les attributs du pouvoir aient été détruits avec rage et sans vol, ce qui ne correspond pas à l’action d’une armée extérieure, mais s’explique par contre très bien s’il s’agit d’une révolte contre un régime social détesté.

En Amérique centrale, on a constaté que se sont succédées diverses civilisations comme les Olmèques, les Mayas, les Zatopèques, Teotihuacàn, les Toltèques et les Aztèques. Il y a eu entre elles une influence, culturelle, religieuse, technique, sociale et politique, mais il n’y a pas de continuité, ces sociétés ne s’étant nullement passé le relais. Plus tard, c’est un peuple voisin, jusque là plus arriéré, qui profite de cette chute pour établir sa propre domination et élever une nouvelle société. D’où cette apparence de succession. Les régimes, les systèmes de domination sociale sont tombés, usés et affaiblis pour de multiples raisons (climatiques, politiques, sociales, commerciales), mais leur chute à nécessité les coups des révoltes populaires internes ou des révoltes des peuples voisins opprimés. On commence à reconstituer sommairement la chronologie suivante des révolutions sociales :
900 avant J.-C : San Lorenzo est détruite et abandonnée
400 avant J.-C : La Venta est détruite et abandonnée
A partir de 400 avant J.-C : chute des villes olmèques
Entre 50 et 250 après J.-C : période d’instabilité sociale dans le territoire maya et chute de villes comme El Mirador, Komchén et Cerros.
280 après J.-C : face aux troubles, mise en place des Etats-cités mayas
500 après J.-C : fin de la culture mochica sur les côtes du Pérou
620 après J.-C : début de l’effondrement de l’ensemble des villes mayas
725 après J.-C : révolution sociale à Teotihuacàn, capitale brûlée et détruite
800 après J.-C : massacre de la famille royale maya à Cancuen (Guatemala) puis de la capitale maya de Tikal
900 après J.-C : effondrement de la société maya en 20 ans
980 après J.-C : guerre civile chez les Toltèques entre le régime et les adversaires des sacrifices humains, prêtres et commerçants, donnant naissance à la légende de la guerre des dieux Tezcatlipoca et Quetzalcoatl
1000 après J.-C : fin de la culture tivanaku au Pérou
1165 après J.-C : la capitale toltèque, Tula, est brûlée et abandonnée
1224 après J.-C : chute de Chichén Itza (capitale du nouveau royaume maya) et des villes maya du Yucatan
1450 après J.-C : chute de Mayapan, dernière tentative de relance du royaume maya. Elle est complètement détruite, pillée et abandonnée par sa population.
Cette liste contient certainement erreurs et lacunes. Elle vise seulement à souligner le mécanisme de disparition des civilisations indiennes d’Amérique.

La naissance des structures sociales et politiques a un caractère tout aussi violent. Rappelons quelques une des transformations révolutionnaires les plus marquantes des sociétés méso-américaines :
8000 avant J.-C : révolution agraire des villages dans les vallées de Mexico et de Tehuacàn
5000 avant J.-C : culture du maïs
2000 avant J.-C : révolution urbaine olmèque (artisanat, commerce, stratification sociale)
1500 avant J.-C : révolution proto-urbaine menant à la Civilisation olmèque
1200 avant J.-C : révolution politique et sociale menant au Pouvoir Olmèque (pré-Etat) à San Lorenzo
600 avant J.-C : révolution urbaine des Zapotèques à Monte Alban
400 avant J.-C : révolution politique et sociale renversant le pouvoir olmèque
100 avant J.-C : révolution urbaine à Tikal qui va mener à la civilisation maya
200 après J.-C : civilisation maya
300 après J.-C : création de l’Etat maya
900 après J.-C : chute de l’Etat maya
100 avant J.-C : révolution urbaine à Teotihuacan
300 après J.-C : création du pouvoir politique de Teotihuacan
725 après J.-C : révolution sociale renversant le pouvoir à Teotihuacàn
Révolution urbaine des Toltèques à Tula menant plus tard à l’Etat toltèque
1200 après J.-C : révolution urbaine des Aztèques à Tenochtitlan, menant à l’Etat aztèque.

Peut-on parler de révolutions sociales en Amérique centrale ? Citons l’« Atlas historique de la Méso-Amérique » de Norman Bancroft Hunt  : « Entre 400 et 100 avant J.-C, la culture olmèque s’éteint. Les raisons de ce déclin, comme les lieux sur lesquels partirent les Olmèques, restent un des grands mystères de la région. Différentes théories ont été avancées, dont celle qui, les poussant à migrer vers le sud-ouest, en ferait les ancêtres directs des Mayas. »
« San Lorenzo est le plus ancien site olmèque complètement exploré. (...) San Lorenzo est situé près d’un bras du Rio Coatzacoalcos dans la province de Veracruz. Il se trouve sur le haut d’un plateau (...) qui a été artificiellement nivelé (...). La culture du maïs sur les Basses Terres, le long de la rivière, permettait de faire vivre les habitants ; leur régime alimentaire comprenait également les tortues et les poissons. (...) Les Olmèques étaient d’habiles potiers. (...) Des systèmes de canalisation en pierre alimentaient en eau les bassins artificiels (...) Ces canalisations représentaient un exploit extraordinaire d’ingéniosité (...) En 900 avant J.-C, San Lorenzo fut touché par une soudaine catastrophe. Dans une folie destructrice, les monuments et les statues furent délibérément mutilés et défigurés. Les restes de ces orgueilleuses sculptures furent transportés à la main sur les flancs des montagnes environnantes où, après qu’on les eût alignés, on les enterra soigneusement. Puis le site fut abandonné. Alors que la disposition rituelle des monuments laisse penser à une désacralisation du site, les raisons de la destruction et de l’abandon de San Lorenzo sont toujours inconnues. »
« Située dans une île entourée de marécages, près de Toula, dans la province de Tabasco, La Venta a la particularité d’accueillir la plus grande pyramide olmèque. (...) Cet énorme monument était utilisé par les Olmèques comme un foyer cérémoniel et politique après l’abandon de San Lorenzo en 900 avant J.-C jusqu’à ce que La Venta soit à son tour détruite et abandonnée en 400 avant J.-C. Comme San Lorenzo, La Venta s’est construite en s’appuyant sur une agriculture extensive pratiquée par une nombreuse population rurale qui entretenait les fidèles itinérants et les pèlerins. (...) Il est évident que La Venta n’a fait que développer le réseau commercial créé à l’origine à San Lorenzo. En plus du basalte et de l’obsidienne, matières premières utilisées par les artisans de San Lorenzo, les commerçants de La Venta connaissaient des gisements de serpentine et de jade. (...) En tenant compte des pratiques agricole de l’époque, l’île ne pouvait supporter une population supérieure à 45 familles, et il est évident qu’une telle population ne pouvait, seule, ériger ces constructions gigantesques et faire venir les matériaux nécessaires à leur édification. La population rurale de la région, cependant, avoisinait les 18.000 personnes. L’agriculture étant une activité saisonnière, les hommes pouvaient être désignés par les prêtres et les nobles vivant à La Venta pour apporter leur force de travail. Les travaux devaient probablement être considérés comme une part de l’hommage qu’ils devaient rendre aux divinités (...). Comme San Lorenzo, La Venta subit un accès destructeur en 400 avant J.-C : 24 sculptures monumentales, y compris des têtes colossales, furent détériorées de manière identique. Ici encore de nombreuses théories tentent d’expliquer ce qui est arrivé. Dans le cas de La Venta, cependant, il semblerait que la population avait trop augmenté pour que les méthodes agricoles utilisées alors permettent de faire vivre ce surcroît d’habitants. »
« Ce qui prête à confusion et provoque la discussion parmi les chercheurs qui s’intéressent à l’histoire de l’Amérique centrale, c’est que beaucoup des grandes cités ont été brusquement désertées, souvent après avoir fait l’objet de tentatives apparentes de destruction. Les grands sites olmèques de San Lorenzo et de La Venta ont été détruits avant d’être abandonnés comme le seront plus tard les villes majeures de Teotihuacàn et de Tula. Bien que les indices de destruction y soient moins visibles, il en va de même pour de nombreux centres mayas. Ces abandons présentent la particularité de ne pas sembler faire suite à un quelconque déclin, mais de se produire brutalement et de façon catastrophique. Ils apparaissent au cours de périodes où les preuves archéologiques suggèrent à l’évidence qu’il s’agissait de centres prospères, sur le plan religieux et commercial. Diverses explications ont été avancées. Selon la plus communément admise, des pressions extérieures ont rendu ces sites intenables. D’après ces scénarios, des intrigues politiques entre cités rivales auraient entraîné des guerres qui auraient fait perdre aux souverains leur autorité et poussé les populations à l’exode. Selon une autre explication, des dissensions internes, dues à des soulèvements des communautés rurales contre les élites gouvernantes, se seraient terminées en guerres civiles. Une troisième hypothèse s’appuie sur une augmentation trop rapide des populations que n’auraient pas pu supporter les ressources locales. (...) La troisième hypothèse n’est pas applicable aux Olmèques qui n’ont jamais été assez nombreux pour épuiser les ressources de leur territoire. On peut aussi invoquer de violents bouleversements qui auraient pu être d’origine très diverses et dont le rôle aurait été déterminant. Ni à San Lorenzo, ni à La Venta n’apparaissent des indices permettant de prouver que les destructions ont été dues à une insurrection. Si des combats assez violents s’étaient déroulés pour chasser l’élite gouvernante en place, les vestiges archéologiques auraient été, tout au moins partiellement, détruits. C’est ce que l’on constate dans le site ultérieur de Tula que les Aztèques envahirent et brûlèrent. Les monuments ont été envahis avec une telle violence qu’ils ont été fracassés. A San Lorenzo et à La Venta, rien de tel : les destructions s’apparentent plus à des destructions systématiques qu’à un événement dramatique. Dans ces deux sites, les monuments jetés à terre ont été détériorés par des coups, des entailles, des éclats et des trous. (...) Des envahisseurs, ou même des insurgés, auraient laissé en place les vestiges mutilés au lieu de les disperser selon un ordre précis. Il n’est pas dans les usages des armées conquérantes ou des partisans d’une guerre civile de traiter les vestiges de leurs ennemis avec un tel respect. (...) Mais cette action pouvait être aussi une façon de les condamner au Royaume de la mort et de leur retirer ainsi rituellement leurs pouvoirs. »
« Teotihuacàn se situe dans la plaine bien irriguée du nord-est du bassin de Mexico, près de la ville moderne du même nom. La rivière San Juan et ses affluents se jettent dans le lac Texcoco ; d’éternels printemps et une irrigation intensive permettent de faire vivre une nombreuse population, raison pour laquelle, peut-être, les agriculteurs de la période de formation récente se réunirent dans cette région et établirent progressivement des relations commerciales avec les autres régions de Méso-Amérique. (...) Le centre religieux de Teotihuacàn attirait les étrangers et les pèlerins de régions éloignées, dont la plupart étaient pauvres. La population permanente et de passage de Teotihuacan augmenta trop rapidement pour que la ville puisse subvenir à l’ensemble des besoins : tandis que la noblesse abusait de nourriture et que des fêtes rituelles somptueuses se déroulaient toujours, les résidents et les étrangers les plus pauvres souffraient souvent de la faim. Teotihuacan s’effondra au cours du 8ème siècle. Comme ses principaux édifices ont été brûlés et détruits, on pense que les plus pauvres s’étaient soulevé contre la hiérarchie. (...) Une insurrection civile fait tomber Teotihuacàn. (...) Survint un événement dramatique. Des découvertes archéologiques ont mis en évidence l’existence de combats féroces qui se seraient déroulés dans le centre de la cité, des monuments abattus et détruits, des temples profanés. (...) La totalité du centre de Teotihuacàn fut incendiée. (...) Le déclin de l’architecture et des arts implique une catastrophe qui aurait mis fin au fonctionnement interne de la cité. Il est aussi possible que l’importance du commerce de Teotihuacàn ait minimisé le pouvoir des prêtres, la ville devenant alors plus un lieu de négoce qu’un centre rituel. Il est peut-être significatif que les combats les plus violents aient eu lieu au cœur même du centre cérémoniel. C’est là que se trouvent les signes de destruction délibérés, de profanation et d’incendie. Bien qu’il se fut agi d’une enceinte sacrée, c’est dans cette partie de Teotihuacàn que vivaient les notables et les prêtres et que se situaient les bâtiments administratifs importants. On ne trouve aucune trace de combat ou d’incendie dans les quartiers des artisans ou dans les faubourgs où habitait la plus grande partie de la population. Ces données archéologiques ont permis d’avancer que Teotihuacàn avait été le siège d’une brève mais désastreuse insurrection civile. (...) Alors que le commerce augmentait et, avec lui, le pouvoir que détenaient marchands et artisans, un ressentiment avait pu s’élever contre l’augmentation des impôts nécessitée par le financement des ambitieux programmes des notables, des prêtres et de la bureaucratie. L’arrêt des programmes de construction dans les dernières années de Teotihuacàn peut simplement être une conséquence de la volonté des commerçants d’exercer leurs droits et de refuser de répondre aux levées d’impôts. »

Les sociétés méso-américaines ont été détruites par des révolutions mais il ne faut pas oublier qu’elles ont également été construites face à des révolutions et par des révolutions. Le développement des inégalités a produit la nécessité de la structure sociale et politique oppressive que représente l’Etat. La révolution n’est pas une simple destruction de l’ordre ancien mais aussi la construction d’un nouvel ordre, ce qui suppose un processus qui relie l’agitation et la structuration. C’est ce qu’en physique ou en biologie, on appelle l’auto-organisation de la matière. La destruction rapide d’une structure peut provoquer l’apparition d’une nouvelle structure dotée de nouvelles lois. Le processus (ou, pour l’histoire des sociétés humaines, la classe sociale) qui détruit l’ancien ordre peut être porteur du nouvel ordre. Celui-ci est une conséquence nécessaire, sans pour autant que la suite des événements qui régit le changement soit linéaire et prédictible ni que le nouvel ordre ne soit que la suite d’un élément déjà développé de l’ancien ordre. Les causes de la révolution sont les contradictions internes du système. La révolution ne se manifeste pas seulement par la chute d’un régime, la destruction brutale d’une structure. C’est tout le fonctionnement du système qui en est marqué. La révolution, qu’elle triomphe ou pas, est présente partout au sein de la structure et marque son histoire. Sa seule menace détermine la politique de la classe dirigeante. Pour brève et rare qu’elle soit au cours de l’histoire, la révolution est cependant la préoccupation permanente du système ou de la structure sociale et politique, et marque, pour la classe dirigeante, la ligne rouge à ne pas franchir. La révolution est phénomène rare, si on examine une longue période de temps. Mais, comme elle est imprédictible, elle reste une préoccupation permanente de la classe dirigeante. Pour paraphraser le « Manifeste communiste » de Karl Marx, « un spectre hante » les exploiteurs : le spectre de la révolution sociale. Certes, les contradictions menaçantes ne sont pas tout le temps explosives, mais elles le sont de façon inattendue, ce qui implique que la politique de la classe dirigeante doive sans cesse en tenir compte. Cela explique parfois l’incapacité des dominants, à défendre leur société contre une agression extérieure, par crainte de favoriser ainsi l’ennemi intérieur (les opprimés). Des grandes civilisations se sont elles mêmes paralysées, s’estimant d’avantage menacées par leur classe opprimée ou exploitée. Elles ont parfois laissé triompher militairement des sociétés voisines bien moins développées, parce qu’elles craignaient d’avantage de mobiliser le peuple que de perdre la guerre. « Une grande civilisation n’est pas conquise de l’extérieur si elle ne s’est d’abord détruite de l’intérieur. » note W. Durant. Cela a permis, bien des fois, à des troupes coloniales en tout petit nombre de battre des empires qui étaient destabilisés par des révolutions bourgeoises. Dans l’Histoire, des alliances entre des ennemis apparemment irréconciliables n’ont eu comme base que le combat commun contre la révolution. Des politiques étonnantes des classes dirigeantes, apparemment illogiques, sont généralement dues à la crainte de la classe révolutionnaire. Ainsi, l’alliance, apparemment contre nature, entre impérialisme américain et bureaucratie russe, entre Roosevelt et Staline, à la fin de la deuxième guerre mondiale symbolisée par l’accord de Yalta, ou la décision du régime de l’apartheid en Afrique du sud de tirer Nelson Mandela de sa prison pour lui donner le pouvoir, ou encore le choix du président « socialiste » français François Mitterrand d’armer, d’aider financièrement et organisationnellement les fascistes rwandais génocidaires en 1993-94. Dans tous ces exemples étonnants, la seule interprétation est la nécessité pour la classe dirigeante d’éradiquer une menace plus grande. C’est le cas, par exemple, des bourgeoisies européennes qui ont laissé en 1933-40, sans réagir et avec une certaine satisfaction, Hitler prendre le pouvoir en Allemagne, y écraser la classe ouvrière, occuper petit à petit l’Europe, semer la terreur, intervenir par exemple dans la guerre civile espagnole. Le danger du fascisme ou le danger de guerre mondiale, le danger d’être vaincus militairement ont semblé à cette bourgeoisie bien moins grand que la menace prolétarienne qu’avaient rappelé la grève générale de 1936 en France et la révolution en Espagne. On a également assisté parfois au choix d’une classe dirigeante, qui n’était pas menacée par une force extérieure, de mettre le pays à feu et à sang pour détourner la menace d’une révolution, alors que c’est elle-même qui profitait de son exploitation, comme c’est le cas pour le Liban de 1975 ou l’Algérie de 1990. Ces violences, apparemment absurdes, n’avaient d’autre but que d’éradiquer la menace révolutionnaire des peuples et des classes ouvrières. Le roi ottoman Abdul Hamid a commencé en 1909 les massacres des Arméniens pour détourner le climat de révolution [18] république moderniste (jeune turc) qui menaçait sont régime. Rien n’aurait pu justifier de tels retournements politiques, si ce n’est la menace révolutionnaire des travailleurs et des pauvres. La révolution continue donc de hanter la politique mondiale, n’en déplaise aux auteurs défenseurs du système qui, utilisant la méthode coué, voudraient se convaincre du contraire et surtout voudraient désarmer politiquement les opprimés. Toute la politique mondiale ressemble à un jeu de rapports de forces des bourgeoisies, impérialiste, grande bourgeoisie, bourgeoisie moyenne et petite, des pays riches, moyens et petits. Pourtant, les choix de ces classes exploiteuses ne s’expliquent que par rapport au prolétariat. Jamais la bourgeoisie égyptienne, par exemple, n’aurait choisi de se réconcilier avec Israël, avec les accords Begin-Sadate, si elle n’était pas prise en étau entre l’impérialisme et son prolétariat. Mais, bien entendu, jamais ces calculs là ne sont prononcés en clair. Pas question pour la bourgeoisie et ses représentants politiques, toutes tendances confondues, de permettre aux travailleurs de prendre conscience de leur force.

Bien entendu, dans une société, il n’y a pas que des luttes entre oppresseurs et opprimés. La classe dirigeante est divisée par la concurrence et par l’existence de sous groupes. Les pays voisins sont en lutte. Les classes dominantes connaissent des crises politiques et économiques. Cependant, expliquer l’histoire d’une société par la seule classe dirigeante, et les actes de celle-ci uniquement par elle-même, par ses envies, par ses dissensions, ou par ses luttes pour le pouvoir, ses victoires et ses défaites dans les guerres, c’est se condamner à ne pas la comprendre. Pour analyser les politiques d’une classe dominante ou de son Etat, il faut non seulement comprendre ses relations avec la classe exploitée, et ses différents sous-groupes, mais également avec la classe intermédiaire et ses subdivisions. Déjà la société pharaonique des origines, l’Ancien Empire, comme la société mésopotamienne ou grecque ou le capitalisme, avait trois classes sociales. Si la classe dirigeante voudrait bien nier la lutte des classes, elle a plutôt tendance à la craindre partout, à en faire des cauchemars ! Cette crainte de la révolution sociale est le premier guide de la politique de la classe dirigeante et de l’Etat. Cela ne date pas de la révolution prolétarienne, ni même de la révolution bourgeoise. Dans l’antiquité, l’apparition de l’Etat marque une phase de la société où les forces civiles, la cohésion familiale, tribale, l’ordre religieux, le respect des puissants, ne sont plus suffisantes pour canaliser les luttes sociales. La société civile est dès lors trop divisée par des intérêts sociaux divergents pour gérer elle-même ses contradictions. Elle a besoin d’un pouvoir d’apparence supérieure, utilisant la force répressive et la force morale, exploitant les croyances et les divisions des masses populaires et utilisant la violence spécialisée de corps professionnels. La genèse de l’Etat est l’objet de bien des mensonges. On le présente comme la principale émanation d’un peuple, de sa culture, de son idéologie et de sa spécificité. La réalité est tout autre : la constitution de l’Etat est directement le produit de la montée des risques révolutionnaires [19], de la méfiance des classes dirigeantes contre les peuples. C’est vrai à la naissance de l’Etat aussi bien que dans ses transformations, sa centralisation, sa complexification, ses interventions et ses crises.

L’Etat égyptien, sans doute le premier Etat national sur un grand territoire après les cités-Etats, est présenté souvent comme le produit de la religion, de la croyance en un représentant de dieu sur terre, le pharaon « fils d’Horus », quand ce n’est pas comme le résultat de la volonté royale. L’Etat est-il le produit nécessaire du progrès technique et social que représente l’agriculture et de la nécessité de l’irrigation et de la canalisation à grande échelle des rives du Nil, comme l’ont affirmé bien des historiens qui parlent à ce propos de « despotisme asiatique » ? Est-il le produit direct ou encore le principal facteur de succès de la civilisation ? L’Etat centralisé égyptien est né 3200 ans avant J.-C, c’est-à-dire bien après la principale révolution de la civilisation : l’urbanisation. La première grande ville égyptienne, Hiérakonpolis, naît environ 3700 avant JC, soit 500 ans avant. Tant que le nombre d’urbains est faible, l’Etat et son appareil de répression (police, armée, justice) n’est pas indispensable comme l’expliquait Aristote dans « Politique ». Par contre, dès que celle-ci atteint un seuil, un stade limite de la stabilité sociale, il devient indispensable sous peine de voir la classe dirigeante renversée. L’Egypte c’est alors environ dix millions d’habitants concentrés dans 10.000 villes et villages (et le double mille ans plus tard). Un autre seuil avait été atteint dans les siècles précédents : celui des inégalités sociales entre riches et pauvres. La pauvreté n’est pas en soi un facteur de déstabilisation. Par contre, l’agglomération des pauvres dans les villes à côté des riches l’est. Or, durant les mois de la crue du Nil, toutes les terres agricoles sont inondées et tous les paysans doivent se rabattre sur les buttes de limon où se trouvent les villes et villages. L’Egypte devient pendant des mois une seule grande ville constituée d’îlots reliés par bateaux, comme la décrira plus tard Hérodote. Cela a une conséquence sociale fondamentale : il faut gérer une société beaucoup plus concentrée que celle de l’occident du Moyen-âge, plus urbanisée, plus proche physiquement de la classe dirigeante, des ses richesses et de ses organismes de direction de la société. Cela a d’énormes conséquences en ce qui concerne les risques de troubles sociaux et politiques. Si l’agriculture ne rend pas les produits de la terre pendant plusieurs années, soit à cause d’un manque d’eau de la crue, soit à cause d’un Nil déposant du sable au lieu de limon, soit à cause d’attaques de sauterelles (on se souvient des sept plaies de l’Egypte), la confiance dans la classe dirigeante et même dans les dieux et leurs intercesseurs sur terre, les pharaons, va chuter rapidement. Contrairement aux paysans éparpillés sur la terre, dès que les urbains pauvres se révoltent, ils sont proches des lieux du pouvoir et sont nombreux s’il s’agit de le renverser. L’agriculture, apparue sur toute la planète aux mêmes latitudes, n’a pas seulement permis de nourrir des millions d’habitants agglomérés par la désertification du sahel, de la péninsule arabique et de l’Asie. Elle les a nourri, organisé, sédentarisé. Elle a détruit les anciens modes de vie, de travail, de propriété et de relations humaines. Elle a révolutionné leur mode de pensée et leurs structures sociales. Elle a permis la formation d’un artisanat et d’un commerce, l’enrichissement de ces classes, ainsi que celles des scribes, des savants, des techniciens, des artistes. Le surplus social important (un paysan égyptien produit environ cinq fois plus que ce qui lui est nécessaire pour vivre) a permis de constituer une importante classe dirigeante qui concentre le surplus entre ses mains, s’en sert pour spécialiser des hommes à la science, l’art, la technique, la guerre, la religion mais aussi le gouvernement des hommes. D’abord dans chaque ville, puis chaque région, des hommes de gouvernement apparaissent qui vont bientôt unifier un pouvoir au nord (Basse Egypte), au centre (Haute Egypte) et au sud (Nubie). Ce sont les pharaons. C’est un changement considérable. L’unité est territoriale et non plus celle d’une ethnie, d’une région ou d’un peuple. Désormais, si l’unité n’est plus celle d’une tribu ou d’un peuple, c’est que la division en classes est apparue. Le « journal du monde » de Sylvan Hoffman expose ainsi : « Trois classes composent la société égyptienne. (...) La classe dominante est la noblesse. Lorsque le pharaon est faible, les nobles terriens et les gouverneurs de province ont le rôle politique essentiel (...) Lorsque celui-ci est fort, le pouvoir de la noblesse s’en trouve notablement restreint. (...) La noblesse dans son ensemble n’en demeure pas moins la classe dominante et la puissance politique essentielle de la nation. A l’autre extrémité de l’échelle, infiniment plus nombreux que les nobles, le peuple des travailleurs (plutôt serfs qu’esclaves) cultive la terre, construit des édifices neufs, (...) a une existence misérable et (...) vit dans des taudis une existence rude, brutale, parfois d’une dégradante immoralité. (...) Entre la noblesse relativement restreinte et l’immense classe laborieuse se trouve un groupe intermédiaire assez nombreux composé des fonctionnaires du gouvernement royal, des prêtres, des soldats, des scribes, des propriétaires roturiers. » On dispose de nombreux documents sur le vie des paysans ou des ouvriers. Ceux-ci protestent, se battent, se révoltent, tentent de s’organiser. Il y a même des grèves, par exemple une grande grève des mines. Les monuments aux morts (mastaba) sont couverts de dessins, montrant des domaines agricoles dans lesquels les intendants et les scribes bastonnent les paysans qui ne fournissent pas des produits suffisamment nombreux. Les hiéroglyphes d’un mastaba du musée du Louvre indiquent sous un dessin de paysan courbé sous le joug du fonctionnaire : « il faut bien contrôler le paysan ». Un papyrus mentionne : « Le scribe de la comptabilité Hat-Nakhtou (...) a écouté ce qui se dit chez les manouvriers… ’’Nous sommes sans vêtements, nous sommes sans boissons, nous sommes sans poissons nous nous adressons au gouverneur notre supérieur pour qu’il nous donne les moyens de vivre ! ’’ » (extrait du carnet d’un surveillant de la nécropole de Thèbes – musée de Turin). Sous le long règne de Pépi 1er, il y a déjà eu plusieurs dissidences de nomarques (gouverneurs de nomes – régions administratives). Pépi II qui lui succède n’osera pas s’attaquer à ces féodaux et autres princes conspirateurs. Son pouvoir, affaibli, est renversé en moins 2250 avant J.-C par le peuple soulevé.

Qu’est-ce qui avait poussé, lors de la fondation de l’Etat, les classes dirigeantes à se dessaisir de leur pouvoir sur chaque ville au profit d’un pouvoir supérieur, centralisé, celui d’un roi divinisé ? Bien sûr, l’une des origines de cette centralisation est la conquête militaire. Vers -3000 avant J.-C, le royaume de Haute Egypte conquiert celui de Basse Egypte, fondant le « royaume du double pays ». Mais, le choix des classes dirigeantes de se mettre sous la coupe d’un pharaon est bien plus ancien et a une toute autre origine que la guerre. Guy Rachet l’expose dans son « Dictionnaire de la civilisation égyptienne » que « L’isolement de la vallée du Nil, séparée du reste du monde par de vastes déserts, a fait que, de l’époque préthinite à la fin du Moyen Empire, la civilisation égyptienne a évolué en vase clos (...) On oublie trop souvent de souligner que, depuis l’unification de l’Egypte, qui voit éclore l’empire thinite, jusqu’à la fin de l’Ancien Empire, le peuple égyptien connaît un millénaire de paix continue ! » Alors que l’Etat est né en Egypte plus de 3000 ans avant J.-C, c’est seulement en 608 avant J.-C que l’Etat égyptien aura à se heurter à un puissant voisin, Babylone. Auparavant, il n’aura eu affaire qu’aux maigres troupes des bédouins, n’ayant eu aucun contact avant Nagada II avec un pays voisin et n’ayant connu d’invasion qu’à partir de 1300 avant J.-C. Par contre, les révoltes sociales et politiques ont débuté bien avant la fondation d’un Etat au Nord, au Sud puis unifié. Les classes dirigeantes n’ont été convaincues de se soumettre à l’Etat, de renoncer à leurs privilèges locaux, que, contraintes et forcées, par la nécessité de détenir une forme d’organisation militaire permanente face aux révoltes des opprimés. Et, même alors cette conscience des classes dirigeantes n’a pas été sans heurts et résistances, sans retours en arrière. On connaît l’exemple de la révolte de la ville d’Hermopolis contre la formation d’un Etat unifié à Héliopolis. Ce ne sont donc pas les voisins menaçants militairement qui expliquent la nécessité d’élever un tel édifice étatique si coûteux. L’ennemi dangereux pour ces riches, c’est le peuple, prompt à se révolter contre son exploitation et les travaux forcés qui s’y rajoutent. Si l’idéologie dominante explique que l’ordre sur terre ne se maintient que par l’intercession de ce roi-dieu, ce n’est pas simplement le produit d’une croyance, mais aussi d’une réalité : l’édifice social ne subsiste que si le régime du pharaon tient debout. Dès que le régime central perd de son pouvoir, non seulement la classe dirigeante, momentanément matée, redresse la tête, cesse d’obéir, revendique des revenus et des pouvoirs, mais les classes pauvres se révoltent, convaincant à nouveau les riches (noblesse, gouverneurs, bourgeoisie, chefs militaires, chefs religieux, et hauts fonctionnaires) de se jeter sous la protection de la dictature pharaonique. La nécessité de l’appareil d’Etat est apparue d’abord pour éviter que la lutte des classes ne finisse par faire chuter l’édifice social. Les révolutions ont préexisté à l’Etat égyptien et même aux divers états régionaux. Les sociétés diverses égyptiennes, appelées par les archéologues Nagada 1, 2 et 3, ont successivement chuté sous les coups des contradictions sociales. Il n’y a pas eu de continuité, mais plusieurs tentatives avant que des rois égyptiens ne fassent leur apparition, avant qu’apparaissent des policiers, des militaires, des fonctionnaires d’un Etat centralisé. La révolution sociale va continuer à marquer l’Etat égyptien et à le modeler. Et tout particulièrement la principale révolution, celle de moins 2260 avant J.-C qui est rapportée par Guy Rachet : « Le pays fut le théâtre d’une véritable révolution sociale qui mit un terme à l’Ancien Empire. A la fin du long règne de Pépi II, dernier roi de la Vie dynastie, le pouvoir royal s’était amenuisé et les nomarques de Haute Egypte s’étaient rendus indépendants. Une révolution populaire d’une violence inouïe éclata alors, dirigée contre la noblesse et le roi. Si les documents officiels restent muets sur ces événements, la littérature contemporaine ou à peine postérieure est pleine d’échos significatifs. (...) ». C’est dans les « Admonitions d’un sage Egyptien » qu’on trouve le tableau le plus complet de la révolution : ’’Le pays est pleine ébullition et le laboureur porte un bouclier. Les lois de la Salle de justice sont dispersées (...) les portes et les murailles sont incendiées (...) les pauvres sont riches et les riches sont dépouillés (...) les fils de nobles sont jetés à la rue (...) le roi est enlevé par les pauvres (...) des hommes de rien ont renversé la royauté, ils ont osé se révolter contre l’uraeus défenseur de Rê.(...)’’ Cette haine fantastique contre le pharaon s’est reportée contre toute la lignée des rois de l’Ancien Empire et c’est ce qui explique les sarcophages des pyramides brisés et vidés de leurs restes humains, et surtout les statues des rois jetées au fond de puits ou cassées jusqu’à être réduites en minuscules morceaux. Si cette révolution ouvre l’époque d’anarchie de la première période intermédiaire, si elle brise toutes les structures sociales de l’Ancien Empire, ses conséquences pour la vie morale du peuple égyptien sont sans doute incommensurables : le privilège de l’immortalité solaire, qui n’appartenait qu’au pharaon et à ceux que sa volonté royale avait élus, est donné désormais à tout Egyptien à quelque classe qu’il appartienne. » La « démocratisation » juridique, administrative, politique et religieuse est une conséquence institutionnelle de la révolution. Désormais les paysans vont pouvoir aller en justice contre leur noble. Ils seront protégés par les temples auxquels ils n’avaient autrefois aucun accès. La classe moyenne est développée en nombre et en moyens, car il faut élargir l’assise du régime. Les gouverneurs qui, par corruption, ne maintiendraient pas les greniers à grains pour les cas de famine seraient condamnés à avoir la tête coupée. Mais en même temps, le régime met en place pour la première fois une armée permanente contre tout nouveau risque révolutionnaire. Jusque là, l’armée était d’assez peu d’utilité n’ayant aucun concurrent dangereux au voisinage et ne servant qu’à faire des razzia en Nubie, en Palestine ou en Libye, notamment pour ramener des esclaves (seulement 2% de la population). La police n’avait en effet pas suffi à contenir la révolution sociale.

Si chacun sait que la révolution vise au renversement du régime, de l’Etat, du système ou de la classe dirigeante, il est bien moins courant de faire remarquer que l’Etat, que l’ordre social a été produit brutalement, comme réponse à la montée de l’agitation sociale et de sa menace révolutionnaire au sein de la société. Ainsi c’est les « 300 ans de luttes et de troubles » [20] qui ont précédé la fondation du premier Etat de la planète, le royaume de Sumer en Mésopotamie. On se souvient des « périodes intermédiaires » qu’a connue l’Egypte des Pharaons, des révolutions qui rythment toute l’histoire de l’Egypte (les phases d’instabilité de 2260-2050 avant J.-C, puis 1785-1580 avant J.-C, puis 1085-715 avant J.-C). Une révolution a également lieu, en – 1224 avant J.-C, qui détrône le successeur de Minéptah : « La terre d’Egypte était laissée à la dérive, chaque homme étant sa loi, et ils n’avaient pas de chef durant de nombreuses années… Chacun tuait son voisin, grand ou petit. Puis une autre période arriva. » rapporte un témoin de l’époque. Après 25 ans de troubles, vers l’an – 1200, un certain Sethnakht monte sur le trône et rétablit l’ordre, comme le rapporte Viviane Koenig, racontant comment les années suivantes furent dures pour les Egyptiens punis de s’être révoltés. C’est l’époque reconnue comme celle du départ des Hébreux d’Egypte vers le Sinaï, Hébreux qui considèrent que leur dieu a puni le Pharaon.

Ces remarques ne sont pas spécifiques à l’Egypte, même si l’Histoire prend à chaque fois des chemins nouveaux. Les historiens de l’antiquité grecque appellent « périodes sombres » de la Grèce antique [21] débutée en – 1280 puis en – 1200 avant J.-C (date de la chute de la civilisation mycénienne suivie de trois siècles de déclin des classes dirigeantes), avec la destruction des palais (Thèbes puis Pylos, Mycènes, etc) des temples et des règnes en Crête et sur le continent grec, qui ouvre la formation de l’Etat grec. Pierre Lévêque rapporte dans « La naissance de la Grèce » : « Le monde des palais, qui laisse une impression de profonde puissance réglée sous les apparences de la démesure, s’écroule brutalement aux environs de 1200. Pylos, grande enceinte sans fortification, s’effondre, bientôt suivie de tous les autres palais sur le continent ou en Crête. C’est la ruine des forteresses et des demeures royales, la disparition de l’écriture et des formes supérieures de l’art, le retour à de médiocres collectivités sans horizon. Pourquoi ? C’est un sujet dont débattent les historiens. Les âges Sombres sont des siècles de pauvreté et de désordre. La ruine des palais plonge la Grèce dans un état de chaos et de barbarie : ce sont les âges sombres. Cette vague de destruction est difficile à expliquer. On a invoqué des tremblements de terre, voire des révoltes des dépendants surexploités. Même si ces hypothèses sont plausibles, il faut surtout rechercher l’origine de ce cataclysme dans la migration des Doriens, peuple grec demeurant jusque là en Grèce septentrionale, qui descend soudain vers les riches royaumes mycéniens, dont il s’empare par la violence. (...) Ne commettons pas l’imprudence de réduire les Âges Sombres à une période de régression et de barbarie. De grandes innovations apparaissent. Ainsi, dans l’art de la céramique, les créations du submycénien, qui constitue l’héritage de potiers achéens, sont supplantées par une nouvelle céramique, dite d’abord proto-géométrique, puis géométrique, dont les décors relèvent d’une vision géométrisée du monde. Mais cette abstraction ne doit rien, quoiqu’on en ait dit, au sang neuf des Doriens : elle résulte d’une évolution interne. » On relèvera, au delà de la contradiction d’interprétation, le fait qu’à la suite d’une destruction, ce nouveau fleurissement de l’art ne résulte pas d’un art d’Etat puisque celui-ci s’est effondré. Cette caractéristique se retrouve après la révolution sociale d’Egypte, en -2260 avant J.-C. Remarquons également que le même auteur affirme que l’effondrement de la monarchie de Crête en 1700 est due à une cause naturelle : « Dans une Crête qui n’a pas connu les migrations ioniennes, les palais surgissent vers 2000 : leur apparition est liée à celle de monarchies despotiques, dans un contexte très favorable à l’essor démographique et à l’intensification de la production. Totalement détruits par une catastrophe dans les années 1700 (sans doute des séismes et des raz de marée consécutifs à l’explosion du volcan Santorin), ils sont aussitôt rebâtis : plus grands, plus beaux. »

L’Egypte prédynastique, bien qu’elle soit connue de longue date, est d’une étude récente, comme l’a montré une parution d’octobre 2005 de la revue « Archéologie » : « L’Egypte prédynastique, longtemps demeurée à l’ombre de la grande civilisation qu’elle a engendré, s’est offerte peu à peu aux pinceaux des archéologues. » écrit Béatrix Midant-Reynes. A Nagada, Tell el-Farkha, Abydos, Fayoum, Mérimdé, Adaïma, Nekhen (devenue Hiérakonpolis), Badari et en Nubie, on trouve de multiples sites prédynastiques avec des poteries, des tombeaux et des objets d’usage plus ou moins luxueux qui témoignent d’un long et riche passé de civilisations multiples précédent les pharaons et l’Etat égyptien. Quelle société ou plutôt quelles sociétés ont précédé ? Des sociétés de cueilleurs pêcheurs prénéolithiques vers 10.000 avant J.-C, puis de pasteurs néolithiques vers 6.000 avant J.-C se sont développées. Ce sont ces peuples qui ont été beaucoup plus tard été poussés vers les bords du Nil. La plus importante de ces sociétés, celle qui va essaimer et influencer toute la région du Nil vient de la région de Haute Egypte, d’une civilisation néolithique née en Haute Egypte (c’est-à-dire sur les hauteurs du sud) appelée Nagada qui va développer l’agriculture et avec elle la richesse et la division en classes. L’archéologue Yann Tristant la décrit ainsi dans « Les premières communautés agricoles de la vallée du Nil » : « Dès la fin du 5e millénaire, la vallée du Nil est habitée par des communautés villageoises qui ont adopté tous les caractères du Néolithique : culture des céréales (blé et orge), élevage des animaux (bœufs, porcs, ovicaprinés, chiens) et céramique. (...) Dans la vallée du Nil, les premiers indices de sédentarisation ne sont attestés qu’au 7e millénaire, dans la région de Khartoum, et les premiers indices d’un néolithique accompli ne remontent qu’au 5e millénaire dans la partie égyptienne de la vallée du Nil (...) » Il cite l’oasis du Fayoum (5400 à 4400 avant J.-C) où on constate une première domestication, mais « une primauté de la chasse et de la pêche » et une « faible sédentarité des groupes », le site de Mérimdé (5000 à 4100 avant J.-C) sur une terrasse sédimentaire avec une activité agricole importante (blé, orge, animaux domestiques), mais encore « un faible investissement en matière funéraire » qui témoigne surtout d’une richesse limitée en basse Egypte avant l’époque juste prédynastique. Il relate les caractéristiques du site d’El Omari (de -4700 à -4300 avant J.-C) à la pointe du delta qui témoigne d’une activité agricole déjà très développée. « Les habitants d’El Omar partagent avec ceux du Fayoum et de Mérimdé la pratique d’une économie de production (élevage, agriculture, stockage), encore à un stade très peu avancé (...) Alors que dans le nord de l’Egypte se développent ces foyers néolithiques (...), le sud de l’Egypte connaît, entre -4500 et -3800 avant J.-C, un complexe culturel uniforme qui annonce déjà les structures socio-symboliques du Prédynastique. (...) La culture badarienne (...) se distingue par l’opulence de ses sépultures et des objets qui accompagnent les morts. (...) Les communautés badariennes inaugurent le formidable processus d’accélération sociale et culturelle qui marque alors la vallée du Nil. A partir de -3800, la première culture de Nagada annonce une stratification toujours plus marquée de la société égyptienne. (...) Au nord, les cultures de Basse-Egypte très faiblement hiérarchisées où les nécropoles font figure de parent pauvre, au sud la culture de Nagada marquée par des inégalités sociales, et leurs nécropoles qui déploient sur les rives du Nil leurs richesses opulentes. (...) En moins d’un millénaire une mutation extrêmement rapide des sociétés nilotiques qui inventent leurs élites et conduisent vers la civilisation des pharaons. » Ce que Béatrix Midant-Reynes confirme dans « L’ensemble culturel de Nagada et la construction de l’Etat » : « C’est vers 4500 avant notre ère que surgissent les premiers témoignages des Prédynastiques de Haute-Egypte, sous la forme de grands cimetières. (...) Le terme de « Nagada », qui désigne l’ensemble de ces cultures, vient précisément d’un des plus grands cimetières découvert et fouillé vers la fin du 19ème siècle par l’archéologue anglais, Sir Flinder Petrie. D’emblée, la diversité du mobilier déposé dans les diverses sépultures avec le défunt traduit des diversités sociales au sein d’une économie agro-pastorale où la chasse, la pêche et la cueillette jouent encore un rôle important. (...) C’est dans les première cités, telle la « Cité du Faucon », à Hiérakonpolis, dans les premiers hauts lieux de ce qui peut correspondre à une aristocratie naissante, que l’on rencontre les marques les plus évidentes d’inégalité sociale : dans les tombes à présent maçonnées de briques crues et compartimentées, les pots de stockage s’entassent par dizaines, voire par centaines, à côté de la vaisselle de qualité, des armes, des bijoux, des métaux précieux et des pierres venues des contrées lointaines. L’agriculture, et particulièrement l’agriculture céréalière, domine à présent l’économie, fixant d’avantage au sol les tout premiers « fellahs » de l’Antiquité. Ce double phénomène d’accumulation et d’ostentation caractérise le milieu du 4e millénaire quand, trop à l’étroit dans les 500 kilomètres de vallée, les Nagadiens s’étendirent au nord, jusqu’aux marges de la Palestine, au sud jusqu’à la seconde cataracte. (...) C’est bien de pouvoir qu’il s’agit ici. Acheminer la matière première en toute sécurité jusqu’aux lieux de transformation, s’assurer le service des meilleurs artisans, les libérer de toute contrainte, notamment alimentaire, afin qu’ils puissent donner le meilleur au seul profit d’une personne ou d’un groupe, tout cela implique la mise en place de rouages, de structures à caractère administratif, tout cela indique l’émergence du pouvoir politique. (…) Ces modifications prennent place dans des espaces géographiques qui s’étaient progressivement dessinés et qu’on identifie comme de réels centres de pouvoir. Il ne s’agit plus de tombes mais de véritables cimetières d’élites : Nagada, Hiérakonpolis, Elkab et Abydos. (...) C’est bien dans ces communautés de Haute-Egypte que se sont développées très tôt des inégalités sociales, phénomènes propre à générer des formes sociales plus complexes (...) L’Etat archaïque qui émerge au début du 3e millénaire s’inscrit dans une relation étroite entre les élites, les biens de prestige, l’artisanat spécialisé et les échanges à longue distance (...) »

Si nombre d’historiens ou de sociologues veulent voir dans le progrès culturel, technique ou social la racine de l’avancée de l’histoire, il n’apparaît pas qu’il en soit ainsi. Ce sont les contradictions sociales et même la crise sociale qui sont à l’origine de l’Etat. C’est ainsi que Sylvie Duchesne, Luc Stanjaszek et Eric Crubézy, des anthropologues qui étudient le site d’Adaïma en Haute-Egypte au cœur de la culture nagadienne écrivent dans la revue « L’Egypte prédynastique » : « Les manipulations de cadavres, relevées dès la découverte du prédynastique (...) correspondent alors peut-être à cet état de « crise » de la fin du Prédynastique. (...) Le sacrifice humain, bien attesté sous la première dynastie, est à mettre en relation avec les monarchies naissantes, au paroxysme de l’affirmation du pouvoir. Les mises à mort rituelles s’inscrivent dans les grands bouleversements qui secouent, en cette fin du 4e millénaire, l’émergence d’une forme nouvelle de rapports entre les hommes : l’Etat. » La mise à mort est souvent représentée comme un attribut principal du pouvoir royal. L’Etat est d’abord et avant tout une force de terreur et de répression indispensable pour faire accepter à la majorité de la population des inégalités criantes et révoltantes.

La révolution sociale que représente la nouvelle société est d’abord liée à un changement des rapports de classe et pas à un progrès technique. Par exemple, la civilisation liée à la révolution néolithique n’a pas débuté par le progrès technique représenté par l’agriculture, comme on le croyait il y a peu, mais par la révolution urbaine, c’est-à-dire par une révolution politique et sociale. Les villes, qui ont été au Moyen Age le ferment révolutionnaire, l’étaient déjà dans l’Antiquité marquée par la société tribale. Renée Friedman rappelle ainsi dans « Hiérakonpolis, berceau de la royauté » que « La cité du faucon – Hiérakonpolis en grec – connue des anciens Egyptiens sous le nom de Nekhen (...) a toujours été associée à l’émergence des premiers pharaons et au développement de l’Etat en Egypte. (...) Vers 3700 avant J.-C, Hiérakonpolis a dû être l’un voir même le seul, des plus grands foyers urbains des bords du Nil, un centre régional de pouvoir et la capitale. (...) Hiérakonpolis est l’un des rares sites où l’on ait découvert des cimetières distincts, représentant plusieurs classes de la société. (...) Il en résulte que l’on peut voir aujourd’hui ce qu’être riche ou pauvre vers 3600 avant J.-C signifiait vraiment. Le cimetière des habitants de la classe ouvrière de l’ancienne Hiérakonpolis était situé dans la partie méridionale de la ville. Les défunts reposaient dans une simple fosse creusée dans le sable chaud et sec. (...) Le cimetière des élites situé dans le ouadi est resté en activité de 3800 à 3600 avant J.-C environ, lorsque le cimetière royal semble s’être déplacé vers la partie sud du site. C’est là, en bordure des terres cultivées, que la fameuse tombe peinte a été découverte en 1899. Ses murs en brique conservaient une peinture funéraire unique (...) toute une iconographie qui sera utilisée par le suite pour représenter le roi. Certains indices montrent clairement que la tombe a été brûlée, probablement peu de temps après sa construction (...) En outre, la statue qui devait s’élever fièrement dans la chapelle de culte, ne fut pas simplement cassée mais intentionnellement détruite par des coups qui l’ont rendue très difficile à reconstituer. » Ces actes révèlent une crise violente suivie d’une reconstruction dans laquelle on constatait « un désir conscient entretenu par les élites postérieures d’être étroitement associées à leurs lointains ancêtres ». Le développement et le renforcement de l’Etat sont inséparables des crises sociales qui ont ponctué l’histoire.

La concentration d’un grand nombre d’hommes dans les villes a été à l’origine de l’Etat. Il était impossible de rassembler de grandes masses d’opprimés dans un centre de pouvoir sans la mise en place d’une organisation centralisée de la politique, autant que de l’économie. Le pouvoir a été contraint de faire avancer la technologie dans des proportions bien plus grandes que les familles riches ne l’avaient fait auparavant. Ce sont les contradictions sociales qui sont le principal facteur de progrès. Il y a eu rétroaction positive entre révolution urbaine, révolution sociale et transformation économique. Avec les villes, se sont développés l’artisanat, le commerce, mais aussi les inégalités sociales avec leur cortège d’exploitation et de révolte sociale. Les exigences des peuples contribuent à contraindre le système à évoluer, à développer ses capacités et à faire évoluer son système de domination. Des évolutions très lentes tant qu’aucun grand groupe d’hommes n’étaient pas assemblées ont pris un caractère beaucoup plus rapide dès que de grands rassemblements humains ont fait peser sur la classe dirigeante le poids social des plus pauvres. La menace permanente d’un renversement de l’ordre social a joué le rôle d’un encouragement permanent à développer la technique et l’organisation sociale. Telle est la rétroaction permanente entre la classe dirigeante et la révolution. Progrès ou révolution ?

L’apparition de l’Etat égyptien n’est pas liée à la nécessité de défense de la société contre des agressions extérieures, mais à celles des crises intérieures, des crises sociales. C’est ce qu’expose Marcelo Campagno dans « Le roi et la naissance de l’Etat égyptien » : « La documentation archéologique accumulée tout au long du siècle dernier ne laisse aucune place à l’invasion à grande échelle d’un groupe étranger, ni à une guerre entre deux entités politiques symétriquement opposées dans la vallée et le delta du Nil à la fin de la période prédynastique. (...) A l’époque, l’Etat égyptien disposait déjà d’une puissance suffisante pour tenir sous contrôle le vaste territoire qui s’étend de la première cataracte du Nil jusqu’au Delta. » Cela nécessite une nouvelle interprétation de la fameuse la palette de Narmer, objet très connu qui marque la fondation de la royauté. Le roi y est représenté organisant un massacre et une procession vers une rangée de cadavres décapités. Le rôle du roi, symboliquement représenté ici, est donc fondamentalement d’entretenir la terreur. « Qu’est-ce qui différencie un chef de communauté d’un roi étatique ? » demande Marcelo Campagno, qui répond : « Dans la mesure où les sociétés non-étatiques sont des sociétés organisées par des liens de parenté, le chef est aussi un parent ; il se trouve par là subordonné aux règles réciprocitaires propres à la parenté et ne peut impose se décisions de manière cœrcitive. C’est bien cela qui caractérise spécifiquement le roi d’une société étatique : sa capacité à établir sa volonté au-delà de la logique de la parenté, dans le cadre d’une autre logique d’organisations sociale, sur le monopole légitime de la coercition. » La structuration des la société que représente l’Etat n’est pas un progrès lent et graduel, mais un saut, un changement radical. Les classes dirigeantes sont alors très riches mais elles remettent leur pouvoir entre les mains d’un appareil répressif afin de se protéger. Il s’agit bien d’une transition et non d’une continuité de civilisation. Cependant les historiens vont continuer à parler de continuité de la civilisation, comme ils continuent d’analyser la « continuité de l’Etat » en Chine ou en Egypte comme s’il n’y avait pas eu la discontinuité de la révolution sociale (2260 ans avant J.-C en Egypte ou 184 ans après J.-C en Chine, par exemple).

EXTRAITS de

"L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat"

Friedrich Engels

Genèse de l’Etat athénien

Nulle part mieux que dans l’Athènes antique nous ne pouvons suivre, au moins dans sa première phase, comment l’État s’est développé du fait que les organismes de l’organisation gentilice furent soit transformés, soit refoulés par l’introduction d’organismes nouveaux, et qu’enfin on les remplaça complètement par de véritables autorités d’État, tandis qu’au véritable « peuple en armes », se protégeant lui-même dans ses gentes, ses phratries et ses tribus, se substituait une « force publique » armée, au service de ces autorités d’État, donc utilisable même contre le peuple. Les modifications de forme ont été décrites pour l’essentiel par Morgan ; quant au contenu économique qui les a provoquées, il me faut l’ajouter en majeure partie.

A l’époque héroïque, les quatre tribus athéniennes de l’Attique étaient encore établies sur des territoires distincts ; même les douze phratries qui les composaient semblent encore avoir eu des résidences distinctes, dans les douze villes de Cécrops. L’organisation était celle de l’époque héroïque : assemblée du peuple, Conseil du peuple, basileus. Aussi loin que remonte l’histoire écrite, les terres étaient déjà partagées et avaient passé à la propriété privée, comme cela est conforme à la production marchande déjà relativement développée vers la fin du stade supérieur de la barbarie, et au commerce des marchandises qui lui correspond. Outre le grain, on produisait du vin et de l’huile ; le commerce maritime sur la mer Égée échappait de plus en plus aux Phéniciens et tombait, en grande partie, entre des mains attiques. Du fait de l’achat et de la vente de la propriété foncière, de la division progressive du travail entre l’agriculture et l’artisanat, le commerce et la navigation, les membres des gentes, des phratries et des tribus durent bientôt se mélanger, et le district de la phratrie et de la tribu reçut des habitants qui, bien que compatriotes, n’appartenaient cependant pas à ces groupements, étaient donc étrangers dans leur propre résidence. Car dans les périodes calmes, chaque phratrie et chaque tribu administrait elle-même ses affaires, sans recourir au Conseil du peuple ou au basileus d’Athènes. Mais quiconque vivait sur le territoire de la phratrie ou de la tribu sans y appartenir ne pouvait naturellement pas participer à cette administration.

Le jeu réglé des organismes de l’organisation gentilice en fut à tel point dérangé que, dès les temps héroïques, il fallut y apporter remède. La constitution attribuée à Thésée fut instaurée. Le changement consistait surtout dans le fait qu’une administration centrale fut établie à Athènes, c’est-à-dire qu’une partie des affaires jusqu’alors administrées de façon autonome par les tribus furent déclarées affaires communes et transmises au Conseil commun qui siégeait à Athènes. Ce faisant, les Athéniens allaient un pas plus loin que n’alla jamais aucun des peuples indigènes d’Amérique : à la place d’une simple confédération de tribus juxtaposées, s’opéra leur fusion en un seul peuple. Ainsi naquit un droit national athénien, droit général qui était au-dessus des coutumes légales des tribus et des gentes ; le citoyen d’Athènes obtint, comme tel, des droits déterminés et une protection juridique nouvelle, même sur un territoire où il était étranger à la tribu. Mais, du même coup, avait été fait le premier pas vers la raine de l’organisation gentilice ; car c’était le premier pas vers l’admission ultérieure de citoyens étrangers aux tribus dans toute l’Attique, et qui étaient et restèrent tout à fait en dehors de l’organisation gentilice athénienne. Une seconde institution attribuée à Thésée, ce fut la répartition de tout le peuple, sans considération de gens, phratrie ou tribu, en trois classes : les eupatrides ou nobles, les géomores ou agriculteurs et les démiurges ou artisans, et l’attribution à la noblesse du droit exclusif aux fonctions publiques. Cette répartition, à l’exception de cette attribution exclusive, resta, il est vrai, sans effet, [puisqu’elle ne créait aucune autre différence de droit entre les classes] [1]. Mais elle est importante, parce qu’elle nous présente les nouveaux éléments sociaux qui s’étaient développés sans bruit. Elle montre que la coutume de confier les charges gentilices à certaines familles s’était déjà transformée en un droit peu contesté de ces familles à ces fonctions ; que ces familles, puissantes d’autre part par la richesse, commençaient à se grouper en dehors de leurs gentes en une classe distincte privilégiée, et que l’État tout juste naissant consacra cette prétention. Elle montre encore que la division du travail entre les cultivateurs et les artisans était déjà assez marquée pour disputer le premier rang en importance sociale à l’ancien classement par gentes et par tribus. Elle proclame enfin l’antagonisme irréductible entre la société gentilice et l’État ; la première tentative pour former l’État consiste à mettre en pièces les gentes, en divisant les membres de chacune d’elles en privilégiés et en défavorisés, et ces derniers, à leur tour, en deux classes de travailleurs, les opposant ainsi les uns aux autres.

L’histoire politique [ultérieure] [2] d’Athènes jusqu’à Solon n’est qu’imparfaitement connue. La charge de basileus tomba en désuétude ; des archontes, choisis parmi la noblesse, furent placés à la tête de l’État. La domination de la noblesse s’accrut jusqu’à devenir intolérable, vers l’an 600 avant notre ère. Et le principal moyen d’opprimer la liberté commune, c’était ... l’argent et l’usure. Le siège principal de la noblesse était à Athènes et autour d’Athènes, où le commerce maritime, en même temps que la piraterie encore pratiquée à l’occasion et par surcroît, l’enrichissait et concentrait la richesse financière entre ses mains. C’est de là que l’économie monétaire, se développant, pénétra comme un acide dissolvant dans le mode d’existence traditionnel des communautés rurales, basé sur l’économie naturelle. L’organisation gentilice est absolument incompatible avec l’économie monétaire ; la ruine des petits paysans de l’Attique coïncida avec le relâchement des vieux liens gentilices qui les entouraient et les protégeaient. La créance et l’hypothèque (car les Athéniens avaient même déjà inventé l’hypothèque) ne respectaient ni gens, ni phratrie. Et la vieille organisation gentilice ne connaissait ni argent, ni avance, ni dette. C’est pourquoi la domination financière, toujours plus florissante et plus étendue, de la noblesse élabora aussi un nouveau droit coutumier pour protéger le créancier contre le débiteur, pour consacrer l’exploitation du petit paysan par le possesseur d’argent. Tous les champs de l’Attique étaient hérissés de stèles hypothécaires, sur lesquelles il était inscrit que ce bien-fonds était engagé à un tel, pour la somme de tant. Les champs qui n’étaient pas ainsi marqués avaient déjà pour la plupart été vendus pour non-paiement d’hypothèques ou d’intérêts, et étaient passés dans la propriété du noble usurier ; le paysan devait s’estimer heureux si on lui permettait d’y rester comme fermier et de vivre d’un sixième du produit de son travail, tandis qu’il devait payer les cinq sixièmes comme fermage à son nouveau maître. Il y a plus : si le produit de la vente du fonds ne suffisait pas à couvrir la dette, ou si cette dette avait été contractée sans être assurée par un gage, le débiteur devait vendre ses enfants comme esclaves à l’étranger, pour rembourser le créancier. La vente des enfants par leur père - tel fut le premier fruit du droit paternel et de la monogamie ! Et si le vampire n’était pas encore repu, il pouvait vendre comme esclave son débiteur lui-même. Voilà quelle fut la suave aurore de la civilisation chez le peuple athénien.

Auparavant, quand les conditions d’existence du peuple répondaient encore à l’organisation gentilice, un tel bouleversement était impossible ; et voilà qu’il s’était produit, on ne savait comment. Revenons pour un instant à nos Iroquois. Chez eux, ne se pouvait concevoir un état de choses tel qu’il s’était imposé désormais aux Athéniens, pour ainsi dire sans leur concours et sûrement contre leur volonté. Là-bas, la façon d’année en année toujours identique à elle-même, de produire les choses nécessaires à la vie, ne pouvait jamais susciter de pareils conflits, imposés comme du dehors, ne pouvait provoquer l’antagonisme entre riche et pauvre, entre exploiteurs et exploités. Les Iroquois étaient encore fort loin de dominer la nature, mais, dans les limites naturelles qui leur étaient données, ils étaient maîtres de leur propre production. A part les mauvaises récoltes dans leurs petits jardins, l’épuisement des ressources de leurs lacs et de leurs fleuves en poisson, de leurs forêts en gibier, ils savaient ce que pouvait leur rapporter leur façon de se procurer ce qu’il leur fallait pour vivre. Ce que cela devait rapporter nécessairement, c’était leur subsistance, qu’elle fût maigre ou abondante ; mais ce que cela ne pouvait jamais amener, c’étaient des bouleversements sociaux qui ne fussent pas intentionnels : rupture des liens gentilices, division des membres de la gens et de la tribu en classes antagonistes qui se combattent mutuellement. La production se mouvait dans les limites les plus étroites ; mais ... les producteurs étaient maîtres de leur propre produit. Tel était l’immense avantage de la production barbare ; il se perdit avec l’avènement de la civilisation ; la tâche des générations prochaines sera de le reconquérir, mais sur la base de la puissante maîtrise obtenue aujourd’hui par l’homme sur la nature et de la libre association, possible de nos jours.

Il en était autrement chez les Grecs. Les progrès de la propriété privée en troupeaux et en objets de luxe amenèrent des échanges entre les particuliers, la transformation des produits en Marchandises. Et c’est en cela que réside le germe de tout le bouleversement qui va suivre. Dès que les producteurs ne consommèrent plus eux-mêmes directement leurs produits, mais s’en dessaisirent par l’échange, ils en perdirent le contrôle. Ils ne surent plus ce qu’il en advenait, et il devint possible que le produit fût employé quelque jour contre le producteur, pour l’exploiter et l’opprimer. C’est pourquoi aucune société ne peut, à la longue, rester maîtresse de sa propre production, ni conserver le contrôle sur les effets sociaux de son procès de production, si elle ne supprime pas l’échange entre individus.

Mais les Athéniens devaient apprendre avec quelle rapidité, une fois né l’échange entre individus et du fait de la transformation des produits en marchandises, le produit établit sa domination sur le producteur. Avec la production marchande apparut la culture du sol par des particuliers pour leur propre compte, et bientôt, du même coup, la propriété foncière individuelle. L’argent vint également, marchandise universelle contre laquelle toutes les autres étaient échangeables ; mais, en inventant la monnaie, les hommes ne pensaient pas qu’ils créaient encore une force sociale nouvelle, l’unique force universelle devant laquelle la société tout entière devait s’incliner. Et ce fut cette force nouvelle, jaillie tout à coup, à l’insu et sans la volonté de ses propres créateurs, qui, dans toute la brutalité de sa jeunesse, fit sentir aux Athéniens sa domination.

Qu’y pouvait-on faire ? La vieille organisation gentilice avait non seulement prouvé son impuissance devant la marche triomphale de l’argent, mais encore elle était absolument incapable de trouver, dans son propre cadre, la moindre place pour des choses telles que l’argent, le créancier et le débiteur, le recouvrement des dettes par contrainte. Cependant la nouvelle puissance sociale était bel et bien là et de pieux désirs, la nostalgie du retour au bon vieux temps, ne chassaient plus du monde l’argent et l’usure. Par surcroît, une série d’autres brèches moins importantes avaient été faites à l’organisation gentilice. Le pêle-mêle des gennêtes et des phrators sur tout le territoire attique, en particulier dans la ville même d’Athènes, allait croissant de génération en génération, bien qu’à ce moment encore un Athénien, s’il avait le droit de vendre des biens-fonds en dehors de sa gens, ne pût vendre cependant sa maison d’habitation. La division du travail entre les différentes branches de production : agriculture, métiers, et dans les métiers, entre d’innombrables subdivisions, commerce, navigation, etc., s’était de plus en plus développée avec les progrès de l’industrie et des communications ; maintenant, la population se répartissait, selon ses occupations, en groupes assez fixes, dont chacun avait une série de nouveaux intérêts communs pour lesquels il n’y avait pas de place dans la gens ou la phratrie et qui par conséquent nécessitaient pour y pourvoir des fonctions nouvelles. Le nombre des esclaves s’était considérablement accru et doit avoir dépassé de beaucoup, dès cette époque, le nombre des Athéniens libres ; à l’origine, l’organisation gentilice ignorait l’esclavage, ignorait donc aussi les moyens de tenir en respect cette masse de gens non libres. Enfin, le commerce avait amené à Athènes une foule d’étrangers qui s’y établissaient parce qu’il était plus facile d’y gagner de l’argent et qui ; n’ayant toujours, selon la vieille organisation, ni protection, ni droits, restaient malgré la tolérance traditionnelle un élément étranger et gênant dans le peuple.

Bref, ce fut la fin de l’organisation gentilice. De jour en jour la société la débordait davantage ; elle ne pouvait ni enrayer, ni supprimer même les pires des maux qui étaient nés sous ses yeux. Mais entre temps l’État s’était développé sans bruit. Les groupes nouveaux, créés par la division du travail, d’abord entre la ville et la campagne, puis entre les différentes branches d’industrie urbaine, avaient créé de nouveaux organes chargés de veiller à leurs intérêts ; des fonctions de toutes sortes avaient été instituées. Et puis le jeune État avait surtout besoin d’une force propre, qui chez les Athéniens navigateurs ne pouvait être tout d’abord qu’une force navale visant à de petites guerres isolées et à la protection des bateaux de commerce. A une époque mal déterminée, mais avant Solon, furent établies les naucraries, petites circonscriptions territoriales au nombre de douze par tribu ; chaque naucrarie devait fournir, armer et équiper un bateau de guerre et fournissait en outre deux cavaliers. Cette institution entamait doublement l’organisation gentilice. D’abord, parce qu’elle créait une force publique, qui déjà ne se confondait plus tout simplement avec l’ensemble du peuple armé ; et, en second lieu, parce qu’elle divisait pour la première fois le peuple à des fins publiques, non d’après les groupes de parenté, mais d’après la cohabitation locale. On verra par la suite quelle fut la portée de cette innovation.

Puisque l’organisation gentilice ne pouvait venir en aide au peuple exploité, il ne lui restait que l’État naissant. Et celui-ci vint à son secours par la constitution de Solon, tout en se renforçant encore, du même coup, au détriment de l’organisation ancienne. Solon (peu nous importe ici la façon dont fut accomplie sa réforme, en 594 avant notre ère), Solon ouvrit la série de ce qu’on appelle les révolutions politiques, et ce fut par une atteinte à la propriété. jusqu’ici, toutes les révolutions ont été des révolutions pour la protection d’un certain genre de propriété contre un autre genre de propriété. Elles ne peuvent pas protéger l’un sans léser l’autre. Dans la grande Révolution française, la propriété féodale fut sacrifiée pour sauver la propriété bourgeoise ; dans la Révolution de Solon, ce fut la propriété des créanciers qui dut faire les frais, au profit de la propriété des débiteurs. Les dettes furent simplement annulées. Nous ne connaissons pas exactement les détails ; mais Solon se vante dans ses poèmes d’avoir fait disparaître des champs endettés les stèles hypothécaires et d’avoir rapatrié les gens qui, parce qu’ils s’étaient endettés, avaient été vendus à l’étranger comme esclaves ou s’y étaient réfugiés. Ceci n’était possible que par une violation ouverte de la propriété. Et en fait, de la première à la dernière, toutes les révolutions dites politiques ont été faites pour la protection de la propriété ... d’un certain genre, et accomplies par la confiscation, autrement dit par le vol ... d’un autre genre de propriété. Tant il est vrai que depuis deux mille cinq cents ans la propriété privée n’a pu être maintenue qu’en violant la propriété.

Mais il s’agissait alors d’empêcher le retour d’un pareil asservissement des Athéniens libres. Cela se fit tout d’abord par des mesures générales, par exemple l’interdiction des contrats d’emprunt gagés sur la personne du débiteur. De plus, on fixa une limite maxima à la propriété foncière que pouvait posséder un même individu, afin de mettre au moins quelques bornes à la fringale de la noblesse pour la terre des paysans. Puis vinrent des changements dans la constitution. Voici quels sont pour nous les plus essentiels :

Le Conseil fut porté à. quatre cents membres, cent de chaque tribu. Ici donc, la tribu restait encore la base. Mais aussi ce fut l’unique aspect sous lequel on fit entrer la vieille organisation dans le nouveau corps de l’État. Car Solon, par ailleurs, divisa les citoyens en quatre classes, d’après leur propriété foncière et son rapport ; 500, 300 et 150 médimnes de grain (1 médimne [3] = environ 41 litres), tels étaient les rendements minima pour les trois premières classes ; quiconque possédait moins de terres, ou n’en possédait pas du tout, tombait dans la quatrième classe. Toutes les charges ne pouvaient être occupées que par des membres des trois classes supérieures, et les plus hautes fonctions n’étaient remplies que par les membres de la première classe ; la quatrième classe n’avait que le droit de prendre la parole et de voter dans l’assemblée du peuple ; mais c’est là qu’étaient choisis tous les fonctionnaires, c’est là qu’ils devaient rendre leurs comptes, c’est là que se faisaient toutes les lois, et la quatrième classe y formait la majorité. Les privilèges aristocratiques furent en partie réaffirmés sous forme de privilèges de la richesse, mais c’est le peuple qui garda le pouvoir décisif. En outre, les quatre classes formèrent la base d’une nouvelle organisation militaire. Les deux premières classes fournirent la cavalerie, la troisième devait servir dans l’infanterie lourde, la quatrième servait dans l’infanterie légère ne portant pas cuirasse ou dans la flotte, et sans doute recevait-elle alors une solde.

Ici donc un élément tout à fait nouveau s’introduit dans la constitution : la propriété privée. Les droits et les devoirs des citoyens de l’État sont mesurés selon la grandeur de leur propriété foncière et, à mesure que les classes possédantes gagnent en influence, les anciens corps de consanguinité sont refoulés ; l’organisation gentilice avait subi une nouvelle défaite.

Cependant, la détermination des droits politiques selon la fortune n’était pas une des institutions sans lesquelles l’État ne peut exister. Bien qu’elle ait joué un très grand rôle dans l’histoire constitutionnelle des États, il n’en reste pas moins vrai que nombre d’entre eux, et justement les plus complètement développés, n’en eurent pas besoin. A Athènes même, elle ne joua qu’un rôle passager ; à partir d’Aristide, toutes les fonctions furent ouvertes à chaque citoyen.

Pendant les quatre-vingts années qui suivirent, la société athénienne prit graduellement la direction dans laquelle elle a continué de se développer au cours des siècles suivants. On avait mis un terme à l’exubérance de l’usure foncière d’avant Solon, ainsi qu’à la concentration démesurée de la propriété foncière. Le commerce, l’artisanat et les métiers d’art, pratiqués sur une échelle de plus en plus vaste grâce au travail des esclaves, devinrent des branches d’activité prédominantes. On devenait plus civilisé. Au lieu d’exploiter, à la façon brutale des débuts, ses propres concitoyens, on exploita surtout les esclaves et la clientèle non athénienne. La fortune mobilière, la richesse monétaire et la richesse en esclaves et en navires augmentaient toujours, mais elles n’étaient plus un simple moyen d’acquérir des biens-fonds, comme aux temps primitifs et bornés ; elles étaient devenues un but en soi. Ainsi, dans la nouvelle classe de riches industriels et commerçants avait grandi une rivale victorieuse de l’ancienne puissance aristocratique ; mais, d’autre part, les restes de l’ancienne organisation gentilice avaient perdu leur dernière base. [Les gentes, phratries et tribus, dont les membres étaient maintenant dispersés dans toute l’Attique et complètement entremêlés, étaient devenues, de ce fait, tout à fait inaptes à former des corps politiques] [4] ; une foule de citoyens athéniens n’appartenaient à aucune gens, c’étaient des immigrants qui avaient bien été admis au droit de cité, mais non dans un des anciens groupes consanguins ; à côté d’eux, il y avait encore un nombre toujours croissant d’immigrants étrangers, qui jouissaient simplement du droit de séjour (métèques).

Pendant ce temps, les luttes de partis suivaient leur cours ; la noblesse tâchait de reconquérir ses anciens privilèges et reprit pour un temps le dessus, jusqu’à ce que la révolution de Clisthène (509 avant notre ère) la renversât définitivement, mais avec elle aussi le dernier vestige de l’organisation gentilice.

Dans sa constitution nouvelle, Clisthène ignora les quatre tribus anciennes, basées sur les gentes et les phratries. Une toute nouvelle organisation s’y substitua, fondée uniquement sur la répartition des citoyens déjà essayée dans les naucraries, d’après leur lieu de résidence. Ce ne fut plus l’appartenance aux groupes consanguins qui décida, mais seulement le domicile ; on subdivisa non le peuple, mais le territoire ; au point de vue politique, les habitants devinrent de simples accessoires du territoire.

Toute l’Attique fut divisée en cent dèmes ou circonscriptions de communes, dont chacune s’administrait elle-même. Les citoyens (démotes) habitant chaque demos élisaient leur chef (démarque) et leur trésorier, ainsi que trente juges ayant juridiction sur les petits différends. Ils avaient également leur propre temple et leur dieu protecteur ou leurs héros, dont ils élisaient les prêtres. L’assemblée des démotes détenait, dans le demos, le pouvoir suprême. Comme Morgan l’observe très justement, c’est le prototype de la commune urbaine d’Amérique se gouvernant elle-même [5]. L’unité à laquelle aboutit l’État moderne à son plus haut degré de développement fut le point de départ de l’État naissant à Athènes.

Dix de ces unités ou dèmes formaient une tribu ; mais, à la différence de l’ancienne tribu raciale, on l’appela désormais tribu locale. La tribu locale n’était pas seulement un corps politique, s’administrant lui-même, c’était aussi un corps militaire ; elle élisait le phylarque ou chef de tribu, qui commandait la cavalerie, le taxiarque, qui commandait l’infanterie, et le stratège, qui avait sous ses ordres tous les effectifs recrutés sur le territoire de la tribu. De plus, elle fournissait cinq navires de guerre avec leurs équipages et leurs commandants et recevait comme saint patron un héros de l’Attique, dont elle portait le nom. Enfin, elle élisait cinquante membres au Conseil d’Athènes.

L’aboutissant était l’État athénien, gouverné par le Conseil composé des cinq cents élus des dix tribus et, en dernière instance, par l’assemblée du peuple où chaque citoyen athénien avait accès et droit de vote ; de leur côté, les archontes et autres fonctionnaires pourvoyaient aux différentes branches de l’administration et de la juridiction. Il n’y avait pas, à Athènes, de fonctionnaire suprême du pouvoir exécutif.

Avec cette constitution nouvelle et l’admission d’un très grand nombre d’étrangers ayant droit de séjour, soit immigrés, soit esclaves affranchis, les organes de l’organisation fondée sur les liens du sang étaient écartés des affaires publiques ; ils tombèrent au rang d’associations privées et de confréries religieuses. Mais l’influence morale des anciens temps gentilices, leur manière traditionnelle de voir et de penser se perpétuèrent longtemps encore et ne moururent que peu à peu. On le vit à propos d’une autre institution d’État.

Nous avons vu qu’un caractère essentiel de l’État consiste en une force publique distincte de la masse du peuple. A ce moment-là, Athènes n’avait encore qu’une armée populaire et une flotte directement fournie par le peuple ; celles-ci la protégeaient contre l’extérieur et tenaient en respect les esclaves qui formaient, dès cette époque, la grande majorité de la population. En face des citoyens, la force publique n’existait d’abord que sous forme de police ; celle-ci est aussi vieille que l’État, et c’est pourquoi les naïfs Français du XVIIIe siècle ne parlaient pas de peuples civilisés, mais de nations policées [6]. Les Athéniens instituèrent donc, en même temps que leur État, une police, véritable gendarmerie d’archers à pied et à cheval, Landjäger, comme on les appelle en Allemagne du Sud et en Suisse. Mais cette gendarmerie fut composée ... d’esclaves. Ce métier de sbire paraissait si dégradant au libre Athénien qu’il préférait se laisser appréhender par un esclave armé, plutôt que se prêter lui-même à pareille infamie. C’était là encore l’ancienne mentalité de la gens. L’État ne pouvait subsister sans police, mais il était encore jeune et il n’avait pas encore assez d’autorité morale pour rendre respectable un métier qui semblait nécessairement infâme aux anciens membres de la gens.

Le rapide épanouissement de la richesse, du commerce et de l’industrie montre combien l’État, dès lors parachevé dans ses traits essentiels, répondait à la nouvelle condition sociale des Athéniens. L’antagonisme de classes sur lequel reposaient les institutions sociales et politiques n’était plus l’antagonisme entre nobles et gens du commun, mais entre esclaves et hommes libres, entre métèques et citoyens. A son apogée, Athènes comptait au total environ 90 000 citoyens libres, y compris les femmes et les enfants, Plus 365 000 esclaves des deux sexes et 45 000 métèques - étrangers et affranchis. Pour chaque citoyen libre, on comptait donc au moins 18 esclaves et plus de deux métèques. Le grand nombre des esclaves provenait du fait que beaucoup d’entre eux travaillaient ensemble, sous le contrôle de surveillants, dans des manufactures, dans de grands ateliers. Mais avec le développement du commerce et de l’industrie vint l’accumulation et la concentration des richesses en un petit nombre de mains, l’appauvrissement de la masse des citoyens libres, auxquels il ne resta que le choix, soit de concurrencer le travail des esclaves par leur propre travail manuel - ce qui était considéré comme déshonorant, vil, et ne promettait d’ailleurs que peu de succès -, ou encore de tomber dans la gueusaille (verlumpen). Dans les circonstances données, ils adoptèrent par nécessité cette dernière solution, et, comme ils formaient la masse, ils amenèrent ainsi la ruine de l’État athénien tout entier. Ce n’est pas la démocratie qui a ruiné Athènes, comme le prétendent les cuistres européens, flagorneurs de princes, c’est l’esclavage, qui proscrivait le travail du citoyen libre.

La genèse de l’État chez les Athéniens est un exemple particulièrement caractéristique de la formation de l’État en général, d’une part, parce qu’elle s’effectue en toute pureté, sans immixtion de violence extérieure ou intérieure, - l’usurpation de Pisistrate ne laissa point trace de sa brève durée [7] -, d’autre part, parce qu’elle fait surgir immédiatement de la société gentilice un État d’une forme très perfectionnée : la république démocratique, et enfin parce que nous en connaissons suffisamment toutes les particularités essentielles.


Notes

[1] Dans la première édition : puisque les deux autres classes n’obtenaient pas de droits particuliers.

[2] Dans la première édition : depuis l’introduction de cette constitution.

[3] Dans la première édition : = 15 anciens boisseaux berlinois.

[4] Dans la Première édition, cette phrase est rédigée comme suit : Les membres des gentes, des phratries et des tribus étaient dispersés dans toute l’Attique et si complètement entremêlés qu’elles étaient devenues tout à fait inaptes à constituer des corps politiques.

[5] MORGAN, op. cit., p. 271.

[6] En français dans le texte.

[7] En 560 avant notre ère, Pisistrate, issu d’une famille aristocratique ruinée, s’empara du pouvoir et institua une dictature qui fut plusieurs fois interrompue et prit fin avec la mort d’Hippias son fils (510). Si la politique de Pisistrate ruina les positions de la noblesse gentilice, elle ne modifia pas sérieusement la structure politique de l’État athénien.


Barbarie et civilisation

Nous avons maintenant suivi la dissolution de l’organisation gentilice dans trois grands exemples particuliers : chez les Grecs, les Romains et les Germains. Examinons, pour finir, les conditions économiques générales qui, dès le stade supérieur de la barbarie, sapèrent l’organisation gentilice de la société et l’éliminèrent tout à fait avec l’avènement de la civilisation. Ici Le Capital de Marx nous sera tout aussi nécessaire que le livre de Morgan.

Née au stade moyen, continuant à se développer au stade supérieur de l’état sauvage, la gens, autant que nos sources nous permettent d’en juger, atteint son apogée au stade inférieur de la barbarie. C’est donc par ce stade de développement que nous commencerons.

Ici, où les Peaux-Rouges d’Amérique devront nous servir d’exemple, nous trouvons l’organisation gentilice complètement élaborée. Une tribu s’est divisée en plusieurs gentes, généralement en deux ; chacune de ces gentes primitives se subdivise, avec l’accroissement de la population, en plusieurs gentes-filles, vis-à-vis desquelles la gens-mère fait office de phratrie ; la tribu elle-même se divise en plusieurs tribus et, dans chacune d’elles, nous retrouvons en grande partie les anciennes gentes ; une confédération unit, au moins dans certains cas, les tribus parentes. Cette organisation simple satisfait complètement aux conditions sociales dont elle est issue. Elle n’en est que le groupement propre et spontané ; elle est capable de régler tous les conflits qui peuvent naître dans une société organisée de la sorte. Les conflits extérieurs, c’est la guerre qui les résout ; elle peut se terminer par l’anéantissement de la tribu, mais jamais par son asservissement. La grandeur, mais aussi l’étroitesse de l’organisation gentilice, c’est qu’elle n’a point de place pour la domination et la servitude. A l’intérieur, il n’y a encore nulle différence entre les droits et les devoirs ; pour l’Indien, la question de savoir si la participation aux affaires publiques, à la vendetta ou autres pratiques expiatoires est un droit ou un devoir, ne se pose pas ; elle lui paraîtrait aussi absurde que de se demander si manger, dormir, chasser est un droit ou un devoir. Une division de la tribu et de la gens en différentes classes ne peut pas davantage se produire. Et ceci nous mène à examiner la base économique de cet état de choses.

La population est extrêmement clairsemée ; plus dense seulement au lieu de résidence de la tribu, autour duquel s’étend tout d’abord, sur un vaste rayon, le territoire de chasse, puis la forêt protectrice neutre (Schutzwald), qui le sépare des autres tribus. La division du travail est toute spontanée ; elle n’existe qu’entre les deux sexes. L’homme fait la guerre, va à la chasse et à la pêche, procure la matière première de l’alimentation et les instruments que cela nécessite. La femme s’occupe de la maison, prépare la nourriture et les vêtements ; elle fait la cuisine, elle tisse, elle coud. Chacun des deux est maître en son domaine : l’homme dans la forêt, la femme dans la maison. Chacun d’eux est propriétaire des instruments qu’il fabrique et utilise : l’homme des armes, des engins de chasse et de pêche ; la femme des objets de ménage. L’économie domestique est commune à plusieurs familles, souvent à un grand nombre de familles [1]. Ce qui se fait et s’utilise en commun est propriété commune : la maison, le jardin, la pirogue. C’est donc ici, et ici seulement, qu’est encore valable la notion de « propriété, fruit du travail personnel », que les juristes et les économistes prêtent faussement à la société civilisée, dernier prétexte juridique mensonger sur lequel s’appuie encore la propriété capitaliste actuelle.

Mais les hommes ne s’arrêtèrent pas partout à ce stade. En Asie, ils trouvèrent des animaux aptes à l’apprivoisement, puis, une fois apprivoisés, à l’élevage. Il fallait capturer à la chasse la femelle du buffle sauvage ; mais, une fois apprivoisée, elle donnait chaque année un veau, et du lait par surcroît. Un certain nombre des tribus les plus avancées, - les Aryens, les Sémites, peut-être même, déjà, les Touraniens, - firent de l’apprivoisement d’abord, [de l’élevage et] de la garde du bétail ensuite, leur principale branche de travail. Des tribus pastorales s’isolèrent du reste des Barbares : première grande division sociale du travail. Les tribus pastorales produisaient non seulement davantage, mais elles produisaient aussi d’autres aliments que le reste des Barbares. Elles n’avaient pas seulement l’avantage du lait, des produits lactés et de la viande en plus grandes quantités ; elles avaient aussi des peaux, de la laine, du poil de chèvre, ainsi que les fils et les tissus dont la production augmentait en même temps que les matières premières. C’est ainsi que, pour la première fois, un échange régulier devint possible. Aux stades antérieurs, seuls des échanges occasionnels peuvent avoir lieu ; une habileté particulière dans la fabrication d’armes et d’instruments peut amener une éphémère. division du travail. C’est ainsi qu’on a retrouvé, en bien des endroits, les vestiges certains d’ateliers pour la fabrication d’instruments en silex, datant de la dernière période de l’âge de pierre ; les artistes qui y perfectionnaient leur habileté travaillaient sans doute, comme le font encore les artisans à demeure des groupes gentilices indiens, pour le compte de la communauté. Un autre échange que celui qui s’effectuait à l’intérieur de la tribu ne pouvait se produire en aucun cas, à ce stade, et cet échange même restait un fait exceptionnel. Ici, par contre, après que les tribus pastorales se furent séparées, nous trouvons prêtes toutes les conditions pour l’échange entre les membres de tribus différentes, pour le développement et la consolidation de cet échange qui devient une institution régulière. A l’origine, l’échange se faisait de tribu à tribu, par l’entremise des chefs gentilices réciproques ; mais quand les troupeaux commencèrent à passer à la propriété privée, l’échange individuel l’emporta de plus en plus et finit par devenir la forme unique. Cependant l’article principal que les tribus pastorales cédaient en échange à leurs voisins, c’était le bétail ; le bétail devint la marchandise en laquelle toutes les autres furent évaluées et qui partout fut volontiers acceptée en échange de celles-ci ; - bref, le bétail reçut la fonction de monnaie et il en tint lieu dès ce stade : tant le besoin d’une monnaie marchandise fut indispensable et pressant, dès le début de l’échange des marchandises.

Précédant l’agriculture, la culture des jardins, sans doute inconnue aux barbares, asiatiques du stade inférieur, apparut chez eux au plus tard pendant le stade moyen. Le climat des hauts plateaux touraniens ne permet pas la vie pastorale sans provisions de fourrage pour l’hiver long et rigoureux ; l’aménagement des prés et la culture des céréales étaient donc, ici, condition nécessaire. Il en est de même pour les steppes au nord de la mer Noire. Mais du moment où l’on produisit des céréales pour le bétail, elles devinrent bientôt un aliment pour l’homme. Les terres cultivées restèrent encore propriété de la tribu, l’utilisation en étant confiée d’abord à la gens, puis plus tard, par celle-ci, aux communautés domestiques et enfin aux individus ; ceux-ci avaient peut-être certains droits de possession, mais rien de plus.

Parmi les conquêtes industrielles de ce stade, il en est deux particulièrement importantes. La première est le métier à tisser, la seconde, la fonte des minerais et le travail des métaux. Le cuivre et l’étain, ainsi que le bronze formé par leur alliage, étaient de beaucoup plus importants ; le bronze fournit des instruments et des armes efficaces, mais ne put supplanter les outils de silex ; seul, le fer en était capable, et l’on ne savait pas encore l’extraire. On commença à employer pour l’ornement et la parure l’or et l’argent qui, sans doute, avaient déjà une grande valeur par rapport au cuivre et au bronze.

L’accroissement de la production dans toutes les branches - élevage du bétail, agriculture, artisanat domestique - donna à la force de travail humaine la capacité de produire plus qu’il ne lui fallait pour sa subsistance. Elle accrut en même temps la somme quotidienne de travail qui incombait à chaque membre de la gens, de la communauté domestique ou de la famille conjugale. Il devint souhaitable de recourir à de nouvelles forces de travail. La guerre les fournit : les prisonniers de guerre furent transformés en esclaves. En accroissant la productivité du travail, donc la richesse, et en élargissant le champ de la production, la première grande division sociale du travail, dans les conditions historiques données, entraîna nécessairement l’esclavage. De la première grande division sociale du travail naquit la première grande division de la société en deux classes : maîtres et esclaves, exploiteurs et exploités.

Quand et comment les troupeaux passèrent-ils de la propriété commune de la tribu ou de la gens à la propriété des chefs de famille individuels ? Nous n’en savons rien jusqu’à présent. Mais, pour l’essentiel, cela doit s’être produit à ce stade. Avec les troupeaux et les autres richesses nouvelles, la famille subit alors une révolution. Gagner la subsistance avait toujours été l’affaire de l’homme ; c’est lui qui produisait les moyens nécessaires à cet effet et qui en avait la propriété. Les troupeaux constituaient les nouveaux moyens de gain ; ç’avait été l’ouvrage de l’homme que de les apprivoiser d’abord, de les garder ensuite. Aussi le bétail lui appartenait-il, tout comme les marchandises et les -esclaves troqués contre du bétail. Tout le bénéfice que procurait maintenant la production revenait à l’homme ; la femme en profitait, elle aussi, mais elle n’avait point de part à la propriété. Le « sauvage » guerrier et chasseur s’était contenté de la seconde place à la maison, après la femme ; le pâtre « aux mœurs plus paisibles », se prévalant de sa richesse, se poussa au premier rang et rejeta la femme au second. Et elle ne pouvait pas se plaindre. La division du travail dans la famille avait réglé le partage de la propriété entre l’homme et la femme ; il était resté le même et, pourtant, il renversait maintenant les rapports domestiques antérieurs uniquement parce qu’en dehors de la famille la division du travail s’était modifiée. La même cause qui avait assuré à la femme sa suprématie antérieure dans la maison : le fait qu’elle s’adonnait exclusivement aux travaux domestiques, cette même cause assurait maintenant dans la maison la suprématie de l’homme : les travaux ménagers de la femme ne comptaient plus, maintenant, à côté du travail productif de l’homme ; celui-ci était tout ; ceux-là n’étaient qu’un appoint négligeable. Ici déjà, il apparaît que l’émancipation de la femme, son égalité de condition avec l’homme est et demeure impossible tant que la femme restera exclue du travail social productif et qu’elle devra se borner au travail privé domestique. Pour que l’émancipation de la femme devienne réalisable, il faut d’abord que la femme puisse participer à la production sur une large échelle sociale et que le travail domestique ne l’occupe plus que dans une mesure insignifiante. Et cela n’est devenu possible qu’avec la grande industrie moderne qui non seulement admet sur une grande échelle le travail des femmes, mais aussi le requiert formellement et tend de plus en plus à faire du travail domestique privé une industrie publique.

Avec la suprématie effective de l’homme à la maison, le dernier obstacle à son pouvoir absolu s’écroulait. Ce pouvoir absolu fut confirmé et s’éternisa par la chute du droit maternel, l’instauration du droit paternel, le passage graduel du mariage apparié à la monogamie. Mais, du même coup, une brèche se produisit dans le vieil ordre gentilice : la famille conjugale devint une puissance et se dressa, menaçante, en face de la gens.

Un pas encore, et nous voici au stade supérieur de la barbarie, période durant laquelle tous les peuples civilisés passent par leurs temps héroïques : l’âge de l’épée de fer, mais aussi de la charrue et de la hache de fer. Le fer était entré au service de l’homme, la dernière et la plus importante de toutes les matières premières qui jouèrent dans l’histoire un rôle révolutionnaire, la dernière ... jusqu’à la pomme de terre. Le fer permit la culture des champs sur de plus vastes surfaces, le défrichement de plus grandes étendues forestières ; il donna à l’artisan un outil d’une dureté et d’un tranchant auxquels ne résistaient aucune pierre, ni aucun autre métal connu. Tout cela petit à petit : souvent encore, le premier fer était moins dur que le bronze. Aussi l’arme de silex ne disparut-elle que lentement ; ce n’est pas seulement dans La Chanson de Hildebrand [2], mais aussi à Hastings, en l’an 1066 que des haches de pierre livrèrent encore bataille. Mais le progrès, moins souvent interrompu et plus rapide, chemina dès lors irrésistiblement. La ville, enfermant dans des murailles, dans des tours et des créneaux de pierre, des maisons de pierre ou de brique, devint le siège central de la tribu ou de la confédération de tribus ; progrès capital en architecture, mais signe aussi du danger accru et du besoin accru de protection. La richesse augmenta rapidement, mais en tant que richesse individuelle ; le tissage, le travail des métaux et les autres métiers qui se différenciaient de plus en plus donnaient à la production une variété et un perfectionnement croissants ; désormais, à côté des céréales, des légumineuses et des fruits, l’agriculture fournissait aussi l’huile et le vin, qu’on avait appris à préparer. Une activité si diverse ne pouvait plus être pratiquée par un seul et même individu : la seconde grande division du travail s’effectua : l’artisanat se sépara de l’agriculture. L’accroissement constant de la production et, avec elle, de la productivité du travail accrut la valeur de la force de travail humaine ; l’esclavage qui, au stade antérieur, était encore à l’origine et restait sporadique, devient maintenant un composant essentiel du système social ; les esclaves cessent d’être de simples auxiliaires ; c’est par douzaines qu’on les pousse au travail, dans les champs et à l’atelier. Par la scission de la production en ses deux branches principales : agriculture et artisanat, naît la production directe pour l’échange ; c’est la production marchande. Avec elle naît le commerce non seulement à l’intérieur et aux frontières de la tribu, mais aussi, déjà, outre-mer. Tout cela, pourtant, sous une forme encore embryonnaire ; les métaux précieux commencent à devenir monnaie-marchandise prépondérante et universelle, mais on ne les frappe pas encore, on les échange seulement d’après leur poids que rien encore ne travestit.

La différence entre riches et pauvres s’établit à côté de la différence entre hommes libres et esclaves : nouvelle scission de la société en classes qui accompagne la nouvelle division du travail. Les différences de propriété entre les chefs de famille individuels font éclater l’ancienne communauté domestique communiste partout où elle s’était maintenue jusqu’alors et, avec elle, la culture en commun de la terre pour le compte de cette communauté. Les terres arables sont attribuées aux familles conjugales afin qu’elles les exploitent, d’abord à temps, plus tard une fois pour toutes ; le passage à la complète propriété privée s’accomplit peu à peu, parallèlement au passage du mariage apparié à la monogamie. La famille conjugale commence à devenir l’unité économique dans la société.

La population plus dense oblige à une cohésion plus étroite, à l’intérieur comme à l’extérieur. ]Partout, la confédération de tribus apparentées devient une nécessité ; bientôt aussi, leur fusion et, du même coup, la fusion des territoires de tribus séparés en un territoire collectif du peuple. Le chef militaire du peuple - rex, basileus, thiudans - devient un fonctionnaire indispensable, permanent. L’assemblée du peuple surgit là où elle n’existait pas encore. Chef militaire, conseil, assemblée du peuple, tels sont les organes de la société gentilice qui a évolué pour devenir une démocratie militaire. Militaire - car la guerre et l’organisation pour la guerre sont maintenant devenues fonctions régulières de la vie du peuple. Les richesses des voisins excitent la cupidité des peuples auxquels l’acquisition des richesses semble déjà l’un des buts principaux de la vie. Ce sont des barbares : piller leur semble plus facile et même plus honorable que gagner par le travail. La guerre, autrefois pratiquée seulement pour se venger d’usurpations ou pour étendre un territoire devenu insuffisant, est maintenant pratiquée en vue du seul pillage et devient une branche permanente d’industrie. Ce n’est pas sans motif que les murailles menaçantes se dressent autour des nouvelles villes fortifiées ; dans leurs fossés s’ouvre la tombe béante de l’organisation gentilice et leurs tours déjà s’élèvent dans la civilisation. Il en est de même à l’intérieur. Les guerres de rapine accroissent le pouvoir du chef militaire suprême comme celui des chefs subalternes ; le choix habituel de leurs successeurs dans les mêmes familles devient peu à peu, en particulier depuis l’introduction du droit paternel, une hérédité d’abord tolérée, puis revendiquée et finalement usurpée ; le fondement de la royauté héréditaire et de la noblesse héréditaire est établi. Ainsi, les organes de l’organisation gentilice se détachent peu à peu de leur racine dans le peuple, dans la gens, la phratrie, la tribu, et l’organisation gentilice tout entière se convertit en son contraire : d’une organisation de tribus, ayant pour objet le libre règlement de leurs propres affaires, elle devient une organisation pour le pillage et l’oppression des voisins ; et par suite ses organismes, d’abord instruments de la volonté populaire, deviennent des organismes autonomes de domination et d’oppression envers leur propre peuple. Mais cela n’eût jamais été possible si la soif des richesses n’avait pas divisé les gentiles en riches et pauvres, si « la différence de propriété à l’intérieur de la même gens n’avait point transformé l’unité des intérêts en antagonisme des membres de la gens » (Marx) [3], et si l’extension de l’esclavage n’avait déjà commencé à faire considérer le fait de gagner sa vie par le travail comme une activité digne seulement des esclaves et plus déshonorante que la rapine.


Nous sommes arrivés maintenant au seuil de la civilisation. Elle s’ouvre par un nouveau progrès dans la division du travail. Au stade le plus bas, les hommes ne produisaient que directement pour leurs besoins personnels ; les échanges qui se produisaient à l’occasion étaient isolés, ne portaient que sur le superflu dont on disposait par hasard. Au stade moyen de la barbarie, nous constatons que, chez des peuples pasteurs, le bétail est déjà une propriété qui, si le troupeau prend une certaine importance, fournit régulièrement un excédent sur les besoins personnels ; nous trouvons en même temps une division du travail entre les peuples pasteurs et les tribus retardataires ne possédant pas de troupeaux : d’où deux stades de production différents, existant l’un à côté de l’autre ; d’où encore les conditions d’un échange régulier. Le stade supérieur de la barbarie nous apporte une nouvelle division du travail entre l’agriculture et l’artisanat, et par suite la production directe pour l’échange d’une portion toujours croissante des produits du travail ; d’où encore, élévation de l’échange entre producteurs individuels au rang d’une nécessité vitale de la société. La civilisation consolide et accroît toutes ces divisions du travail déjà existantes, notamment en accentuant l’antagonisme entre la ville et la campagne (la ville pouvant dominer économiquement la campagne, comme dans l’antiquité, ou la campagne dominer la ville, comme au Moyen Age), et elle y ajoute une troisième division du travail qui lui est propre et dont l’importance est décisive : elle engendre une classe qui ne s’occupe plus de la production, mais seulement de l’échange des produits - les marchands. jusqu’alors, tous les rudiments de la formation des classes se rattachaient exclusivement à la production ; ils divisaient ceux qui participaient à la production en dirigeants et exécutants, ou encore en producteurs sur une échelle plus ou moins vaste. Ici, pour la première fois, entre en scène une classe qui, sans participer de quelque manière à la production en conquiert la direction dans son ensemble [et s’assujettit] [4] économiquement les producteurs ; une classe qui s’érige en intermédiaire indispensable entre -deux producteurs et les exploite tous les deux. Sous prétexte d’enlever aux producteurs la peine et le risque de l’échange, sous prétexte d’étendre la vente de leurs produits à des marchés plus lointains et de devenir ainsi la classe la plus utile de la population, il se forme une classe de profiteurs, de véritables parasites sociaux, qui écrème aussi bien la production indigène que la production étrangère, comme salaire pour des services réels très minimes, qui acquiert rapidement d’énormes richesses et l’influence sociale correspondante et qui, justement pour cela, est appelée pendant la période de la civilisation à des honneurs toujours nouveaux et à une domination toujours plus grande de la production, jusqu’à ce qu’elle engendre finalement, elle aussi, un produit qui lui est propre - les crises commerciales périodiques.

Il est vrai qu’au stade de développement dont nous nous occupons, la classe toute neuve des commerçants ne soupçonne pas encore les hauts destins qui lui sont réservés. Mais elle se constitue et se rend indispensable, cela suffit. Avec elle se forme aussi la monnaie métallique, la monnaie frappée, et, avec elle, un nouveau moyen de domination du non-producteur sur le producteur et sa production. La marchandise des marchandises était trouvée, celle qui renferme secrètement toutes les autres, le talisman qui peut à volonté se transformer en tout objet convoitable et convoité. Quiconque le possédait dominait le monde de la production, et qui donc l’avait plus que tout autre ? Le marchand. Dans sa main, le culte de l’argent était bien gardé. Il se chargea de rendre manifeste à quel point toutes les marchandises, et aussi tous leurs producteurs, devaient se prosterner dans la poussière pour adorer l’argent. Il prouva par la pratique que toutes les autres formes de la richesse ne sont que de simples apparences, en face de cette incarnation de la richesse comme telle. jamais, comme dans cette période de sa jeunesse, la puissance de l’argent ne s’est manifestée depuis lors avec une telle rudesse, une telle brutalité primitives. Après l’achat de marchandises pour de l’argent, vint le prêt d’argent et, avec lui, l’intérêt et l’usure. Aucune législation des époques ultérieures ne jette aussi impitoyablement, aussi irrémissiblement le débiteur aux pieds du créancier-usurier que la législation de l’ancienne Athènes et de l’ancienne Rome - et toutes deux naquirent spontanément, à titre de droit coutumier sans contrainte autre qu’économique.

A côté de la richesse en marchandises et en esclaves, à côté de la fortune en argent, apparut aussi la richesse en propriété foncière. Le droit de possession des particuliers sur les parcelles de terre, qui leur avaient été cédées à l’origine par la gens ou la tribu, s’était maintenant consolidé à tel point que ces parcelles leur -appartenaient comme bien héréditaire. Dans les derniers temps, ils s’étaient efforcés surtout de se libérer du droit que la communauté gentilice avait sur la parcelle et qui leur était une entrave. Ils furent débarrassés de l’entrave - mais bientôt après, ils le furent aussi de la nouvelle propriété foncière. L’entière et libre propriété du sol, cela ne signifiait pas seulement la faculté de posséder le sol sans restriction ni limite, cela signifiait aussi la faculté de l’aliéner. Tant que le sol était propriété gentilice, cette faculté n’existait pas. Mais quand le nouveau propriétaire foncier rejeta définitivement les entraves de la propriété éminente de la gens et de la tribu, il déchira aussi le lien qui l’avait jusqu’alors rattaché indissolublement au sol. Ce que cela signifiait, il l’apprit par l’invention de la monnaie, contemporaine de la propriété foncière privée. Désormais, le sol pouvait devenir une marchandise qu’on vend et qu’on met en gage. A peine la propriété foncière était-elle instaurée que l’hypothèque était inventée, elle aussi (voyez Athènes). Tout comme l’hétaïrisme et la prostitution se cramponnent à la monogamie, l’hypothèque, désormais, marche sur les talons de la propriété foncière. Vous avez voulu la propriété du sol complète, libre, aliénable : fort bien, vous l’avez ... « Tu l’as voulu, Georges Dandin ! » [5].

C’est ainsi qu’avec l’extension du commerce, avec l’argent et l’usure, avec la propriété foncière et l’hypothèque, la concentration et la centralisation de la richesse dans les mains d’une classe peu nombreuse s’opéra rapidement, en même temps que l’appauvrissement croissant des masses et l’augmentation de la foule des pauvres. La nouvelle aristocratie de la richesse, dans la mesure où elle ne se confondait pas de prime abord avec l’ancienne noblesse de tribu, repoussa définitivement celle-ci à l’arrière-plan (à Athènes, à Rome, chez les Germains). Et à côté de cette division des hommes libres en classes selon leur fortune, il se produisit, surtout en Grèce, une énorme augmentation du nombre des esclaves [6], dont le travail forcé formait la base sur laquelle s’élevait la superstructure de toute la société.

Voyons maintenant ce qu’il était advenu de l’organisation gentilice, au cours de cette révolution sociale. En face des éléments nouveaux qui avaient surgi sans son concours, elle était impuissante. La condition première de son existence, c’était que les membres d’une gens ou d’une tribu fussent réunis sur le même territoire, qu’ils habitaient exclusivement. Il y avait longtemps que cela avait cessé d’exister. Partout, gentes et tribus étaient mêlées, partout, esclaves, métèques, étrangers vivaient parmi les citoyens. La fixité de la résidence, obtenue seulement vers la fin du stade moyen de la barbarie, était sans cesse rompue par la mobilité et la variabilité du domicile, conditionnées par le commerce, les changements d’activité et la mutation de la propriété foncière. Les membres de la gens ne pouvaient plus s’assembler pour régler leurs propres affaires communes ; seules, des bagatelles comme les solennités religieuses étaient encore assurées tant bien que mal. A côté des besoins et des intérêts que la gens était appelée et habilitée à défendre, la révolution des conditions dans lesquelles on se subvenait et le changement de structure sociale qui en résultait avaient fait naître de nouveaux besoins et de nouveaux intérêts qui étaient non seulement étrangers à l’ancien ordre gentilice, mais le contrecarraient de toutes les façons. Les intérêts des groupes de métiers nés de la division du travail, les besoins particuliers de la ville en opposition à la campagne exigeaient des organismes nouveaux ; mais chacun de ces groupes était composé de membres des gentes, des phratries et des tribus les plus diverses, il comprenait même des étrangers ; ces organismes devaient donc se former en dehors de l’organisation gentilice, à côté d’elle et, par suite, contre elle. - A son tour, dans chaque corps gentilice, ce conflit des intérêts se faisait sentir ; il atteignait son point culminant dans la réunion de riches et de pauvres, d’usuriers et de débiteurs dans la même gens et la même tribu. - A cela s’ajoutait la masse de la nouvelle population, étrangère aux corps gentilices, qui pouvait, comme à Rome, devenir une force dans le pays et qui était trop nombreuse pour pouvoir se résorber peu à peu dans les lignées et les tribus consanguines. En face de cette masse, les associations gentilices se dressaient comme des corps fermés, privilégiés ; la démocratie primitive et spontanée s’était transformée en une aristocratie odieuse. Enfin l’organisation gentilice était issue d’une société qui ne connaissait pas de contradictions internes, et elle n’était adaptée qu’à une société de cette nature. Elle n’avait aucun moyen de coercition, sauf l’opinion publique. Mais voici qu’une société était née qui, en vertu de l’ensemble des conditions économiques de son existence, avait dû se diviser [7] en hommes libres et en esclaves, en exploiteurs riches et en exploités pauvres ; une société qui, non seulement ne pouvait plus concilier à nouveau ces antagonismes, mais était obligée de les pousser de plus en plus à l’extrême. Une telle société ne pouvait subsister que dans une lutte continuelle et ouverte de ces classes entre elles, ou sous la domination d’une tierce puissance qui, placée apparemment au-dessus des classes antagonistes, étouffait leur conflit ouvert et laissait tout au plus la lutte de classes se livrer sur le terrain économique, sous une forme dite légale. L’organisation gentilice avait cessé d’exister. Elle avait été brisée par la division du travail [et par son résultat, la scission de la société en classes] [8]. Elle fut remplacée par l’État.


Nous avons précédemment examiné en détail les trois formes principales sous lesquelles l’État s’élève des ruines de l’organisation gentilice. Athènes présente la forme la plus pure, la plus classique : ici l’État, prenant la prépondérance, naît directement des antagonismes de classes qui se développent à l’intérieur même de la société gentilice. A Rome, la société gentilice devient une aristocratie fermée, au milieu d’une plèbe nombreuse qui reste en dehors d’elle et qui est privée de droits, mais surchargée de devoirs ; la victoire de la plèbe brise l’ancienne organisation gentilice ; elle érige sur ses ruines l’État, dans lequel l’aristocratie gentilice et la plèbe bientôt disparaîtront totalement. Enfin, chez les Germains [vainqueurs] [9] de l’Empire romain, l’État naît directement de la conquête de vastes territoires étrangers que l’organisation gentilice n’offre aucun moyen de dominer. Mais comme cette conquête n’est liée ni à une lutte sérieuse avec l’ancienne population, ni à une division du travail plus avancée, comme le stade de développement économique des vaincus et des conquérants est presque le même, que la base économique de la société reste donc inchangée, l’organisation gentilice peut se maintenir pendant de longs siècles sous une forme modifiée, territoriale, dans la constitution de la Marche (Markverfassung), et peut même se rajeunir pour un temps, sous une forme affaiblie, dans les familles nobles et patriciennes ultérieures, et même dans les familles de paysans, comme ce fut le cas dans le Dithmarschen [10].

L’État n’est donc pas un pouvoir imposé du dehors à la société ; il n’est pas davantage « la réalité de l’idée morale », « l’image et la réalité de la raison », comme le prétend Hegel [11]. Il est bien plutôt un produit de la société à un stade déterminé de son développement ; il est l’aveu que cette société s’empêtre dans une insoluble contradiction avec elle-même, s’étant scindée en oppositions inconciliables qu’elle est impuissante à conjurer. Mais pour que les antagonistes, les classes aux intérêts économiques opposés, ne se consument pas, elles et la société, en une lutte stérile, le besoin s’impose d’un pouvoir qui, placé en apparence au-dessus de la société, doit estomper le conflit, le maintenir dans les limites de l’« ordre » ; et ce pouvoir, né de la société, mais qui se place au-dessus d’elle et lui devient de plus en plus étranger, c’est l’État.

Par rapport à l’ancienne organisation gentilice, l’État se caractérise en premier lieu par la répartition de ses ressortissants d’après le territoire. Comme nous l’avons vu, les anciennes associations gentilices, formées et maintenues par les liens du sang, étaient devenues insuffisantes, en grande partie parce qu’elles impliquaient que leurs membres fussent attachés à un territoire déterminé et que, depuis longtemps, ces attaches avaient cessé d’être. Le territoire demeurait, mais les gens étaient devenus mobiles. On prit donc la division territoriale comme point de départ, et on laissa les citoyens exercer leurs droits et leurs devoirs publics là où ils s’établissaient, sans égard à la gens et à la tribu. Cette organisation des ressortissants de l’État d’après leur appartenance territoriale est commune à tous les États. Aussi nous semble-t-elle naturelle ; mais nous avons vu quels rudes et longs combats il fallut avant qu’elle pût supplanter, à Athènes et à Rome, l’ancienne organisation selon les liens du sang.

En second lieu vient l’institution d’une force publique qui ne coïncide plus directement avec la population s’organisant ellemême en force armée. Cette force publique particulière est nécessaire, parce qu’une organisation armée autonome de la population est devenue impossible depuis la scission en classes. Les esclaves font aussi partie de la population ; en face des 365 000 esclaves, les 90 000 citoyens d’Athènes ne constituent qu’une classe privilégiée. L’armée populaire de la démocratie athénienne était une force publique aristocratique, vis-à-vis des esclaves qu’elle tenait en respect ; mais, pour pouvoir aussi tenir en respect les citoyens, une gendarmerie devint nécessaire, comme nous l’avons relaté précédemment. Cette force publique existe dans chaque État ; elle ne se compose pas seulement d’hommes armés, mais aussi d’annexes matérielles, de prisons et d’établissements pénitentiaires de toutes sortes, qu’ignorait la société gentilice. Elle peut être très insignifiante, quasi inexistante dans des sociétés où les antagonismes de classes ne sont pas encore développés et dans des régions écartées, comme c’est le cas à certaines époques et en certains lieux des États-Unis d’Amérique. Mais elle se renforce à mesure que les contradictions de classes s’accentuent à l’intérieur de l’État et que les États limitrophes deviennent plus grands el plus peuplés ; - considérons plutôt notre Europe actuelle, où la lutte des classes et la rivalité de conquêtes ont fait croître à te) point la force publique qu’elle menace de dévorer la société tout entière, et même l’État.

Pour maintenir cette force publique, il faut les contribution des citoyens de l’État, - les impôts. Ceux-ci étaient absolument inconnus à la société gentilice. Mais, aujourd’hui, nous pouvons en parler savamment. Eux-mêmes ne suffisent plus, avec les pro grès de la civilisation ; l’État tire des traites sur l’avenir, fait de., emprunts, des dettes d’État. Sur ce point encore, la vieille Europe sait à quoi s’en tenir.

Disposant de la force publique et du droit de faire rentrer les impôts, les fonctionnaires, comme organes de la société, sont placés au-dessus de la société. La libre estime qu’on témoignait de plein gré aux organes de l’organisation gentilice ne leur suffit point, même en supposant qu’ils pourraient en jouir ; piliers d’un pouvoir qui devient étranger à la société, il faut assurer leur autorité par des lois d’exception, grâce auxquelles ils jouissent d’une sainteté et d’une inviolabilité particulières. Le plus vil policier de l’État civilisé a plus d’« autorité » que tous les organismes réunis de la société gentilice ; mais le prince le plus puissant, le plus grand homme d’État ou le plus grand chef militaire de la civilisation peuvent envier au moindre chef gentilice l’estime spontanée et incontestée dont il jouissait. C’est que l’un est au sein même de la société, tandis que l’autre est obligé de vouloir représenter quelque chose en dehors et au-dessus d’elle.

Comme l’État est né du besoin de refréner des oppositions de classes, mais comme il est né, en même temps, au milieu du conflit de ces classes, il est, dans la règle, l’État de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée. C’est ainsi que l’État antique était avant tout l’État des propriétaires d’esclaves pour mater les esclaves, comme l’État féodal fut l’organe de la noblesse pour mater les paysans serfs et corvéables, et comme l’État représentatif moderne est l’instrument de l’exploitation du travail salarié par le capital. Exceptionnellement, il se présente pourtant des périodes où les classes en lutte sont si près de s’équilibrer que le pouvoir de l’État, comme pseudo-médiateur, garde pour un temps une certaine indépendance vis-à-vis de l’une et de l’autre. Ainsi, la monarchie absolue du XVIIe et du XVIIIe siècle maintint la balance égale entre la noblesse et la bourgeoisie ; ainsi, le bonapartisme du Premier, et notamment celui du Second Empire français, faisant jouer le prolétariat contre la bourgeoisie, et la bourgeoisie contre le prolétariat. La nouvelle performance en la matière, où dominateurs et dominés font une figure également comique, c’est le nouvel Empire allemand de nation bismarckienne : ici, capitalistes et travailleurs sont mis en balance les uns contre les autres, et sont également grugés pour le plus grand bien des hobereaux prussiens dépravés.

Dans la plupart des États que connaît l’histoire, les droits accordés aux citoyens sont en outre gradués selon leur fortune et, de ce fait, il est expressément déclaré que l’État est une organisation de la classe possédante, pour la protéger contre la classe non possédante. C’était déjà le cas pour les classes d’Athènes et de Rome établies selon la richesse. C’était le cas aussi dans l’État féodal du Moyen Age, où le pouvoir politique se hiérarchise selon la propriété foncière. C’est le cas dans le cens électoral des États représentatifs modernes. Pourtant, cette reconnaissance politique de la différence de fortune n’est pas du tout essentielle. Au contraire, elle dénote un degré inférieur du développement de l’État. La forme d’État la plus élevée, la république démocratique, qui devient de plus en plus une nécessité inéluctable dans nos conditions sociales modernes, et qui est la forme d’État sous laquelle peut seule être livrée jusqu’au bout l’ultime bataille décisive entre prolétariat et bourgeoisie, la république démocratique ne reconnaît plus officiellement, les différences de fortune. La richesse y exerce son pouvoir d’une façon indirecte, mais d’autant plus sûre. D’une part, sous forme de corruption directe des fonctionnaires, ce dont l’Amérique offre un exemple classique, d’autre part, sous forme d’alliance entre le gouvernement et la Bourse ; cette alliance se réalise d’autant plus facilement que les dettes de l’État augmentent davantage et que les sociétés par actions concentrent de plus en plus entre leurs mains non seulement le transport, mais aussi la production elle-même, et trouvent à leur tour leur point central dans la Bourse. En dehors de l’Amérique, la toute récente République française en offre un exemple frappant, et la brave Suisse, elle non plus, ne reste pas en arrière, sur ce terrain-là. Mais qu’une république démocratique ne soit pas indispensable à cette fraternelle alliance entre le gouvernement et la Bourse, c’est ce que prouve, à part l’Angleterre, le nouvel Empire allemand, où l’on ne saurait dire qui le suffrage universel a élevé plus haut, de Bismarck ou de Bleichröder [12]. Et enfin, la classe possédante règne directement au moyen du suffrage universel. Tant que la classe opprimée, c’est-à-dire, en l’occurrence, le prolétariat, ne sera pas encore assez mûr pour se libérer lui-même, il considérera dans sa majorité le régime social existant comme le seul possible et formera, politiquement parlant, la queue de la classe capitaliste, son aile gauche extrême. Mais, dans la mesure où il devient plus capable de s’émanciper lui-même, il se constitue en parti distinct, élit ses propres représentants et non ceux des capitalistes. Le suffrage universel est donc l’index qui permet de mesurer la maturité de la classe ouvrière. Il ne peut être rien de plus, il ne sera jamais rien de plus dans l’État actuel ; mais cela suffit. Le jour où le thermomètre du suffrage universel indiquera pour les travailleurs le point d’ébullition, ils sauront, aussi bien que les capitalistes, ce qu’il leur reste à faire.

L’État n’existe donc pas de toute éternité. Il y a eu des sociétés qui se sont tirées d’affaire sans lui, qui n’avaient aucune idée de l’État et du pouvoir d’État. A un certain stade du développement économique, qui était nécessairement lié à la division de la société en classes, cette division fit de l’État une nécessité. Nous nous rapprochons maintenant à pas rapides d’un stade de développement de la production dans lequel l’existence de ces classes a non seulement cessé d’être une nécessité, mais devient un obstacle positif à la production. Ces classes tomberont aussi inévitablement qu’elles ont surgi autrefois. L’État tombe inévitablement avec elles. La société, qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs, reléguera toute la machine de l’État là où sera dorénavant sa place : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze.


D’après ce que nous avons exposé précédemment, la civilisation est donc le stade de développement de la société où la division du travail, l’échange qui en résulte entre les individus et la production marchande qui englobe ces deux faits parviennent à leur plein déploiement et bouleversent toute la société antérieure.

A tous les stades antérieurs de la société, la production était essentiellement une production commune, de même que la consommation se faisait par une répartition directe des Produits au sein de collectivités communistes plus ou moins vastes. Cette communauté de la production avait lieu dans les limites les plus étroites ; mais elle impliquait la maîtrise des producteurs sur le processus de production et sur leur produit. Ils savent ce qu’il advient du produit : ils le consomment, il ne sort pas de leurs mains ; et tant que la production est établie sur cette base, son contrôle ne peut échapper aux producteurs, elle ne peut faire surgir devant eux le spectre de forces étrangères, comme c’est le cas, régulièrement et inéluctablement, dans la civilisation.

Mais la division du travail s’infiltre lentement dans ce processus de production. Elle sape la communauté de production et d’appropriation, elle érige en règle prédominante l’appropriation individuelle et fait naître ainsi l’échange entre individus, - nous avons examiné précédemment de quelle façon. Peu à peu, la production marchande devient la forme dominante.

Avec la production marchande, la production non plus pour la consommation personnelle, mais pour l’échange, les produits changent nécessairement de mains. Le producteur se dessaisit de son produit dans l’échange, il ne sait plus ce qu’il en advient. Dès qu’intervient la monnaie, et, avec la monnaie, le marchand comme intermédiaire entre les producteurs, le processus d’échange devient encore plus embrouillé, le destin final des produits plus incertain encore. Les marchands sont légion, et aucun d’eux ne sait ce que fait l’autre. Désormais, les marchandises ne passent plus seulement de main en main, elles passent aussi de marché en marché ; les producteurs ont perdu la maîtrise sur l’ensemble de la production dans leur cercle vital et les marchands ne l’ont pas reçue. Produits et production sont livrés au hasard.

Mais le hasard n’est que l’un des pôles d’un ensemble dont l’autre pôle s’appelle nécessité. Dans la nature, où le hasard aussi semble régner, nous avons démontré depuis longtemps, dans chaque domaine particulier, la nécessité immanente et la loi interne qui s’imposent dans ce hasard. [Et ce qui est vrai de la nature ne l’est pas moins de la société.] [13] Plus une activité sociale, une série de faits sociaux échappent au contrôle conscient des hommes et les dépassent, plus ils semblent livrés au pur hasard, et plus leurs lois propres, inhérentes, s’imposent dans ce hasard, comme par une nécessité de la nature. Des lois analogues régissent aussi les hasards de la production marchande et de l’échange des marchandises ; elles se dressent en face du producteur et de l’échangiste isolés comme des forces étrangères qu’on ne reconnaît pas tout d’abord et dont il faut encore péniblement étudier et approfondir la nature. Ces lois économiques de la production marchande se modifient avec les différents degrés de développement de cette forme de production ; mais toute la période de la civilisation est placée, dans son ensemble, sous leur dépendance. Et, de nos jours encore, le produit domine les producteurs ; de nos jours encore, la production totale de la société est réglée non d’après un plan élaboré en commun, mais par des lois aveugles qui s’imposent avec la violence d’un cataclysme naturel, en dernier ressort dans les orages des crises commerciales périodiques.

Nous avons vu plus haut comment, à un degré assez primitif du développement de la production, la force de travail humaine devient capable de fournir un produit bien plus considérable que ce qui est nécessaire à la subsistance des producteurs, et comment ce degré de développement est, pour l’essentiel, le même que celui où apparaissent la division du travail et l’échange entre individus. Il ne fallut plus bien longtemps pour découvrir cette grande « vérité » : que l’homme aussi peut être une marchandise, que la force humaine est matière échangeable et exploitable, si l’on transforme l’homme en esclave. A peine les hommes avaient-ils commencé à pratiquer l’échange que déjà, eux-mêmes, furent échangés.

Avec l’esclavage, qui prit sous la civilisation son développement le plus ample, s’opéra la première grande scission de la société en une classe exploitante et une classe exploitée. Cette scission se maintint pendant toute la période civilisée. L’esclavage est la première forme de l’exploitation, la forme propre au monde antique ; le servage lui succède au Moyen Age, le salariat dans les temps modernes. Ce sont là les trois grandes formes de la servitude qui caractérisent les trois grandes époques de la civilisation ; l’esclavage, d’abord avoué, et depuis peu déguisé, subsiste toujours à côté d’elles.

Le stade de la production marchande avec lequel commence la civilisation est caractérisé, au point de vue économique, par l’introduction : 1. de la monnaie métallique et, avec elle, du capital-argent, de l’intérêt et de l’usure ; 2. des marchands, en tant que classe médiatrice entre les producteurs ; 3. de la propriété foncière privée et de l’hypothèque et 4. du travail des esclaves comme forme dominante de la production. La forme de famille correspondant à la civilisation et qui s’instaure définitivement avec elle est la monogamie, la suprématie de l’homme sur la femme et la famille conjugale comme unité économique de la société. Le compendium de la société civilisée est l’État qui, dans toutes les périodes typiques, est exclusivement l’État de la classe dominante et qui reste essentiellement, dans tous les cas, une machine destinée à maintenir dans la sujétion la classe opprimée, exploitée. Sont également caractéristiques pour la civilisation : d’une part, la consolidation de l’opposition entre la ville et la campagne, comme base de toute la division sociale du travail ; d’autre part, l’introduction des testaments, en vertu desquels le propriétaire peut disposer de ses biens, même au-delà de la mort. Cette institution, qui est contraire à l’antique organisation gentilice, était inconnue à Athènes jusqu’à l’époque de Solon ; elle fut introduite à Rome de bonne heure, mais nous ne savons pas à quelle époque [14] ; chez les Allemands, ce sont les prêtres qui l’ont introduite, afin que le brave Allemand puisse aisément léguer à l’Église son héritage.

Avec cette organisation pour base, la civilisation a accompli des choses dont l’ancienne société gentilice n’était pas capable le moins du monde. Mais elle les a accomplies en mettant en branle les instincts et les passions les plus ignobles de l’homme, et en les développant au détriment de toutes ses autres aptitudes. La basse cupidité fut l’âme de la civilisation, de son premier jour à nos jours, la richesse, encore la richesse et toujours la richesse, non pas la richesse de la société, mais celle de ce piètre individu isolé, son unique but déterminant. Si elle a connu, d’aventure, le développement croissant de la science et, en des périodes répétées, la plus splendide floraison de l’art, c’est uniquement parce que, sans eux, la pleine conquête des richesses de notre temps n’eût pas été possible.

Comme le fondement de la civilisation est l’exploitation d’une classe par une autre classe, tout son développement se meut dans une contradiction permanente. Chaque progrès de la production marque en même temps un recul dans la situation de la classe opprimée, c’est-à-dire de la grande majorité. Ce qui est pour les uns un bienfait est nécessairement un mal pour les autres, chaque libération nouvelle de l’une des classes est une oppression nouvelle pour une autre classe. L’introduction du machinisme, dont les effets sont universellement connus aujourd’hui, en fournit la preuve la plus frappante. Et si, comme nous l’avons vu, la différence pouvait encore à peine être établie chez les Barbares entre les droits et les devoirs, la civilisation montre clairement, même au plus inepte, la différence et le contraste qui existe entre les deux, en accordant à l’une des classes à peu près tous les droits, et à l’autre, par contre, à peu près tous les devoirs.

Mais cela ne doit pas être. Ce qui est bon pour la classe dominante doit être bon pour toute la société avec laquelle s’identifie la classe dominante. Donc, plus la civilisation progresse, plus elle est obligée de couvrir avec le manteau de la charité les maux qu’elle a nécessairement engendrés, de les farder ou de les nier, bref, d’instituer une hypocrisie conventionnelle que ne connaissaient ni les formes de société antérieures, ni même les premiers stades de la civilisation, et qui culmine finalement dans l’affirmation suivante : l’exploitation de la classe opprimée serait pratiquée par la classe exploitante uniquement dans l’intérêt même de la classe exploitée ; et si cette dernière n’en convient pas, si elle va même jusqu’à se rebeller, c’est la plus noire des ingratitudes envers ses bienfaiteurs, ses exploiteurs [15].

Et voici maintenant, pour finir, le jugement de Morgan sur la civilisation :

« Depuis l’avènement de la civilisation, l’accroissement de la richesse est devenu si énorme, ses formes si diverses, son application si vaste et son administration si habile dans l’intérêt des propriétaires que cette richesse, en face du peuple, est devenue une force impossible à maîtriser. L’esprit humain s’arrête, perplexe et interdit, devant sa Propre création. Mais cependant, le temps viendra où la raison humaine sera assez forte pour dominer la richesse, où elle fixera aussi bien les rapports de l’État et de la propriété qu’il protège, que les limites des droits des propriétaires. Les intérêts de la société passent absolument avant les intérêts particuliers, et les uns et les autres doivent être mis dans un rapport juste et harmonieux. La simple chasse à la richesse n’est pas le destin final de l’humanité, si toutefois le progrès reste la loi de l’avenir, comme il a été celle du passé. Le temps écoulé depuis l’aube de la civilisation n’est qu’une infime fraction de l’existence passée de l’humanité, qu’une infime fraction du temps qu’elle a devant elle. La dissolution de la société se dresse devant nous, menaçante, comme le terme d’une période historique dont l’unique but final est la richesse ; car une telle période renferme les éléments de sa propre ruine. La démocratie dans l’administration, la fraternité dans la société, l’égalité des droits, l’instruction universelle inaugureront la prochaine étape supérieure de la société, à laquelle travaillent constamment l’expérience, la raison et la science. Ce sera une reviviscence - mais sous une forme supérieure - de la liberté, de l’égalité et de la fraternité des antiques gentes. » (MORGAN, Ancient Society, p. 552.)


Notes

[1] En particulier sur la côte nord-ouest de l’Amérique (voir BANCROFT). Chez les Haidabs, dans les îles de la Reine Charlotte, on trouve des économies domestiques réunissant sous un même toit jusqu’à 700 personnes. Chez les Nootkas, des tribus entières vivaient sous le même toit. (Remarque d’Engels.)

[2] Voir p. 144, note 2.

[3] Archiv, p. 154

[4] Dans la première édition : sait s’assujettir.

[5] Cette citation de MOLIÈRE (Georges Dandin, Acte V, scène 9) est en français dans le texte.

[6] Voir ci-dessus, p. 127, les chiffres pour Athènes. A Corinthe, aux temps florissants de cette ville, le total était de 460 000 ; à Égine, 470 000 ; dans les deux cas, le décuple de la population des citoyens libres. (Note d’Engels.)

[7] Dans la première édition, ce membre de phrase est rédigé comme suit : dont les conditions économiques de son existence avaient dû diviser la société ...

[8] Dans la première édition : qui divisait la société en classes.

[9] Dans la première édition : conquérants.

[10] Le premier historien qui eut, de la nature de la gens, une idée au moins approximative fut Niebuhr ; il le doit - aussi bien que les erreurs qu’il colporte sans contrôle - à sa connaissance des familles dithmarses*. (Note d’Engels.)

* Le Dithmarschen est l’un des quatre bailliages de l’ancien duché de Holstein. Cette région de la côte occidentale du Slesvig-Holstein, appelée également pays des Dithmarses, a connu un développement original. Vers le milieu du XIIe siècle, ses habitants, des paysans libres pour la plupart, conquirent peu à peu leur indépendance et la gardèrent pratiquement du début du XIIIe siècle jusqu’au milieu du XVIe siècle. La noblesse locale disparut en fait au XIIIe siècle. Le pays était constitué de communautés paysannes se gouvernant elles-mêmes dont la base était souvent les anciennes gentes. En 1559 les troupes du roi de Danemark et des dues de Holstein réussirent à briser là résistance en Dithmarses, mais la constitution des communes et leur administration autonome persistèrent jusque dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

[11] HEGEL : Principes de la Philosophie du droit, §§ 257 et 360.

[12] Bleichröder était le directeur de la banque berlinoise qui portait son nom.

[13] Dans la première édition : Il en est de même dans la société.

[14] Le système des droits acquis, de Lassalle, roule essentiellement [dans sa seconde partie] sur l’affirmation selon laquelle le testament romain serait aussi ancien que Rome même ; il n’y aurait jamais eu, pour l’histoire romaine, « une époque sans testament » ; mieux encore : le testament serait né du culte des morts, avant l’époque romaine. Lassalle, en sa qualité d’hégélien de vieille observance, ne fait pas dériver les dispositions juridiques romaines des conditions sociales des Romains, mais du « concept spéculatif » de la volonté ; ce qui l’amène à cette affirmation que contredit l’histoire. On ne saurait s’en étonner dans un livre qui, se fondant sur ce même concept spéculatif, en vient à affirmer que, dans l’héritage romain, la transmission des biens aurait été chose secondaire. Lassalle ne croit pas seulement aux illusions des juristes romains, surtout de ceux des temps reculés ; il renchérit encore sur elles. (Note d’Engels.)

[15] J’avais d’abord l’intention de placer la brillante critique de la civilisation qui se trouve, éparse, dans les oeuvres de Charles Fourier, à côté de celle de Morgan et de la mienne. Malheureusement, le temps me manque. Je noterai seulement que, déjà chez Fourier, la monogamie et la propriété foncière sont considérées comme les caractéristiques principales de la civilisation et qu’il appelle celle-ci une guerre du riche contre le pauvre. De même, on trouve déjà chez lui cette vue profonde que dans toutes les sociétés défectueuses, déchirées en antagonismes, les familles conjugales (« les familles incohérentes ») sont les unités économiques. (Note d’Engels.)

Notes

[1] « La poussée démographique que connut l’Angleterre entre 1750 et 1800 prouve le succès biologique de la nouvelle économie capitaliste et bourgeoise, et justifie le terme de révolution industrielle qui désigne ses premières phases. » écrit Gordon Childe dans « De la préhistoire à l’histoire ». C’est l’historien Arnold Toynbee qui a inventé le terme dans « Lecture sur la révolution industrielle », mais c’est pour y voir une transformation technologique plutôt qu’une discontinuité révolutionnaire de l’Histoire. Dans « L’ère des révolutions 1789-1848 », l’historien Eric J Hobsbawm précise : « C’est seulement vers 1820 que les socialistes anglais et français (...) inventèrent le terme (révolution industrielle), probablement par analogie avec la révolution politique de la France. Cependant il y a un double avantage à examiner d’abord la Révolution anglaise. En premier lieu parce qu’elle « éclata » - si l’on peut employer cette expression qui fait elle-même question – avant la prise de la Bastille, et en second lieu parce que, sans elle nous ne saurions comprendre cette aveugle lame de fond de l’histoire dont sont sortis les hommes et les événements les plus éminents de notre période ; ni la complexité de son rythme inégal. Que signifie l’expression « la révolution industrielle éclata » ? Qu’à un moment ou à un autre de la décennie qui commence en 1789, et pour la première fois dans l’histoire humaine, on débarrassa de ses chaînes le pouvoir de production des sociétés humaines, le rendant capable désormais d’assurer la multiplication constante, rapide et, jusqu’à aujourd’hui ininterrompue, des hommes, des biens et des services. Il s’agit du phénomène auquel les économistes ont donné le nom de « take off » ou décollage introduisant à une autocroissance, c’est-à-dire une croissance trouvant en elle-même de quoi poursuivre son mouvement ascensionnel. (...) Appeler ce processus la « révolution industrielle » est à la fois logique et dans la ligne d’une tradition bien établie, bien que, en un temps, parmi certains historiens conservateurs qu’intimidaient peut-être des concepts trop incendiaires, la mode ait été de nier son existence même et de la rebaptiser des noms plus anodins tels que « évolution accélérée » Si cette transformation qualitative, soudaine et fondamentale n’a pas été une « révolution », alors c’est que le mot n’a aucun sens raisonnable. Sans doute la révolution industrielle n’est-elle pas un épisode avec un début et une fin. Demander quand elle s’est « terminée » n’aurait pas de sens, car son essence c’était, justement, de faire que le changement révolutionnaire devienne dorénavant la norme. Elle se poursuit donc aujourd’hui encore. (...) En tout cas, ce fut l’événement le plus important dans l’histoire du monde, à tout le moins, depuis l’apparition de l’agriculture et des villes. »

[2] Le parti pris du continu est fréquent chez les historiens, y compris ceux qui ont étudié les révolutions. Ainsi, Georges Duby écrit-t-il en préface de son « Histoire de France » : « L’histoire de France apparaît comme une suite d’événements dont la trame, au fil des temps, devient de moins en moins discontinue (...) Ce que ce livre prétend offrir à ses lecteurs, c’est bien une histoire d’ensemble (...) mais une histoire continue (...). Mais tous les auteurs de ce livre ont poursuivi le même but. Ils ont travaillé de concert afin que soit plus clairement perceptible, dans sa pleine vigueur et dans sa continuité, l’ample courant issu des profondeurs de la préhistoire qui entraîne la France d’aujourd’hui. » Et l’auteur dresse ainsi le bilan de la révolution française : « Un grand remue-ménage, telle est l’image que laisse de la Révolution une première vision, volontairement naïve, sans être pour cela superficielle. (...) Au delà du bilan général, inévitablement schématique, que de réajustements et d’évolutions contradictoires ! (...) Feu de paille que tout cela ? Oui et non. Il en restera au moins un souvenir, un traumatisme collectif dans les mentalités urbaines. » L’historien saisit surtout une rupture du point de vue du démographe : « 1789 a, sur ce plan (démographique) provoqué une accentuation tellement rapide des tendances latentes à la fin de l’Ancien Régime que l’on peut considérer la fin du 18e siècle comme une coupure assez significative dans l’histoire de notre population. Le phénomène le plus marquant est la combinaison entre l’accroissement de nuptialité et le recul de la natalité. » Dans d’autres domaines, l’historien insiste : « la révolution n’a pas tout changé et sans doute faut-il se défendre de la tentation (...) d’y voir un universel cataclysme (...) ». « La destruction du vieux monde s’est, en théorie du moins, vivement opérée (...) ». « La révolution se traduit beaucoup plus par une mobilité accrue des personnes que par un changement des structures. » etc, etc…Et lorsque Duby écrit « se dégage un bilan politique impressionnant », il s’agit de celui de la contre-révolution thermidorienne !

[3] L’expression est inventée par Gordon Childe dans les années 1930 et l’expose à nouveau dans « L’homme s’est fait lui-même » : « Les changements sur lesquels les archéologues ont l’habitude d’insister sont effectivement ceux qui touchent eux forces de production, à la structure économique et à l’organisation sociale. (...) Par leur impact sur l’humanité entière, certains bouleversements de la préhistoire sont au moins comparables à cette dramatique transformation que connut l’Angleterre du 18e siècle : la révolution industrielle. (...)Le contrôle de la nature par l’homme se fit graduellement, par paliers, avec des effets cumulatifs. Mais, parmi ces étapes, certaines sont véritablement révolutionnaires. La première révolution qui transforma l’économie humaine donna à l’homme le contrôle de ses ressources alimentaires. Il commença à planter (...) Il réussit également à domestiquer (...) ». On peut lire également bien d’autres auteurs qui relèvent ces révolutions. R.J.Brraidwood écrit dans « La révolution de l’agriculture » : « A mon avis, il n’y a pas besoin de compliquer les choses avec des causes externes. La révolution qu’est la production de subsistance semble être le point d’orgue d’une différenciation culturelle et d’une spécialisation des communautés humaines toujours plus grandes. Vers 8000 avant JC, les habitants des collines dominant le croissant fertile (...) peu de temps après d’autres groupes humains, en Amérique centrale, peut-être dans les Andes, en Asie du Sud-Est et en Chine atteignirent le même stade culturel. » Ou encore, « Les sociétés de chasseurs-cueilleurs paléolithiques sont des sociétés stables. Sans perturbation venant de l’extérieur, elles peuvent subsister des dizaines de milliers d’années. Pourtant, la révolution néolithique, apparue à - 10.000 ans avant notre ère, au Moyen-Orient, couvre très rapidement la planète, à l’exception de certains isolats préservés jusqu’à nos jours : Australie, déserts, forêts denses. Et cette révolution, elle-même, crée des sociétés instables : quelques milliers d’années suffisent pour que l’on passe des premiers villages néolithiques aux Cités et aux Empires. Qu’est-ce qui cause cette instabilité ? D’abord, c’est bien connu, maîtrisant peu à peu l’élevage et le jardinage, puis l’agriculture, peuvent accumuler, ce que les chasseurs paléolithiques ne pouvaient pas faire. On a pu voir dans cette accumulation la source d’inégalités sociales et, donc, d’instabilités. Mais ceci est tout à fait insuffisant. La "révolution néolithique" n’est possible qu’avec une transformation complète du système de valeurs. » écrit Jean-Marc Lepers dans « Anthropologie systémique ».

[4] Le biologiste Jean-Denis Vigne conteste ainsi la thèse de Gordon Childe sur la révolution néolithique dans un exposé sur la domestication des animaux pour l’Université de tous les savoirs de juillet 2002 : « Engagée il y a plus de dix mille ans au Proche-Orient, la domestication des animaux compte parmi les événements majeurs de l’histoire de l’humanité. Elle s’est accompagnée de profonds bouleversements démographiques et socio-économiques (...) Au Proche-Orient, la néolithisation a commencé à la fin du Tardiglaciaire, aux alentours de 13000 av JC, et on peut considérer qu’elle a été pleinement réalisée à partir de 6000 av JC. Cette transformation de sociétés de chasseurs-cueilleurs en groupes villageois d’agriculteurs éleveurs a donc duré au moins sept mille ans, ce qui incite à relativiser la notion de « révolution néolithique » avancée par Gordon Childe au siècle dernier. Cette longue mutation a débuté par une sédentarisation de groupes de collecteurs, chasseurs de gazelles ou de chèvres sauvages, dans de petites maisons rondes. » Pourtant, la continuité n’est une apparence que si l’on considère l’ensemble du Proche-Orient où des différences temporelles de développement ont lieu et la transmission des changements n’est pas rapide. Cela revient à dire que l’apparition du capitalisme se déroulerait encore aujourd’hui car certaines régions de Guinée équatoriale n’y sont pas encore ! Par contre, lorsqu’il décrit une transformation précise, on retrouve des discontinuités relativement brutales. Le développement de Vigne lui-même rend justice de la prétention à décrire cette transformation comme une évolution graduelle et continue : « C’est entre 9500 et 8500 av JC que sont apparues les premières traces d’agriculture. (...) Puis, après 7000, apparurent les premières poteries proche-orientales, l’évolution se poursuivant par l’urbanisation, l’apparition de la métallurgie et les grandes civilisations de l’Antiquité classique. L’apparition de l’élevage s’est déroulée, elle aussi, très progressivement, entre 8500 et 7000 av JC, avant le début du Néolithique (...) C’est dans le haut Euphrate, sur le versant méridional du Taurus oriental, aujourd’hui en Turquie, qu’on connaît les plus anciens événements de domestication, aux alentours de 8500 à 8300 av JC. » Cependant, Vigne passe encore à côté d’un phénomène essentiel puisque, pour lui, les bouleversements socio-économiques ont « accompagné » les transformations techniques alors que les transformations d’organisation sociales sont une condition historique indispensable pour l’adoption d’une nouvelle activité technique et économique.

[5] Dominique Borne, doyen de l’inspection générale d’histoire, écrit dans son rapport de juin 2004 intitulé « Continuité et discontinuité chronologique dans l’enseignement de l’histoire » pour le colloque « apprendre l’histoire et la géographie à l’école » : « Le dogme de la continuité a régné sur l’enseignement de l’histoire jusqu’en 1945. (...) La continuité paraît être le moyen le plus adéquat d’organiser un apprentissage ordonné de l’histoire. Dans le programme Haby, (...) on soulignera des notions fondamentales : continuité historique (...) . » Citons encore un historien adepte de la continuité : Mario Turchetti, dans « Les périodisations en histoire » : « La connaissance de l’histoire ne peut renoncer à la continuité (...) Elle est ou devrait être un savoir unitaire, donnant une vue d’ensemble sans solution de continuité. » Pas de rupture en somme en Histoire dans la conception philosophique qu’elle diffuse. Il s’agit d’un refus d’admettre que l’histoire fait des sauts qualitatifs brutaux. L’enseignement de l’histoire, même lorsqu’il raconte des révolutions est fondé sur une pensée tout ce qu’il y a de moins révolutionnaire.

[6] La révolution du passage du vide à la matière/lumière mène à ce type de contradictions. Citons le physicien quantique John Von Neumann : « La mécanique quantique est en contradiction logique avec la causalité. » Qui a tort ? C’est la logique formelle comme on le verra plus loin. La révolution est le moment où les contradictions produisent des effets visibles, qualitatifs, et ne peuvent plus être occultés.

[7] Lorsque la révolution prolétarienne remet en cause le leadership de la bourgeoisie, pendant la révolution de 1848 en France, Augustin Thierry change complètement de point de vue sur la légitimité de la révolution. Il écrit ainsi à Madame Circourt en 1850 : « Notre déplorable révolution en a joint une autre qu’il faut combattre. (...) Le présent a bouleversé mes idées sur le passé et à plus forte raison sur l’avenir ; j’ai perdu ma foi historique et, chose que je n’aurai jamais cru, ma foi politique s’en va. » Lui qui affirmait que toute l’Histoire est celle de la lutte des classes, il déclare maintenant dans sa préface à « Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-Etat » condamner « les préjugés répandus par des systèmes qui tendent à diviser en classes mutuellement hostiles la masse nationale aujourd’hui une et homogène. » Voir l’étude de Loïc Rignol intitulée « Augustin Thierry et la politique de l’histoire ».

[8] Comme le physicien John Barrow dans son ouvrage « Les constantes de la nature », je ne résiste pas à l’envie de citer Robert Benchley : « On pourrait dire qu’il y a deux classes de gens dans le monde : ceux qui divisent constamment les gens dans le monde en deux clases, et ceux qui ne le font pas. »

[9] Ressemblant par bien des traits à 1789-94, la révolution de 1356-58 a eu des conséquences sur la fondation de l’Etat moderne. Dans la foulée, le roi Charles V, suivant le modèle du gouvernement d’Etienne Marcel et les conseils du savant-religieux Oresme, fonde les principes nouveaux du gouvernement national : centralisation des textes de lois et archives nationales, gouvernement responsable, administration centralisée, gestion rigoureuse du trésor, etc… Charles V avait tiré de multiples leçons de la révolution dont il avait lui même essuyé les attaques.

[10] L’historien Marc Ferro appuie cette remarque dans son ouvrage « Révoltes, révolutions », notant qu’il n’y pas de fête de la révolution de 1763 aux USA alors que cette date marque la révolution américaine contre l’Angleterre, que cette dernière nation est tout aussi réticente à se souvenir de ses propres épisodes révolutionnaires de 1603 à 1689 et notamment ceux où l’élan révolutionnaire menait le 6 février 1649 à la décapitation du roi Charles 1er. Et ne parlons pas des réticences de l’Europe à se souvenir qu’en 1917-20, sa domination bourgeoise a bien failli prendre fin sous les coups de la vague révolutionnaire prolétarienne.

[11] On a retrouvé lors de la période intermédiaire, suite à la révolution sociale, les instructions au prince Merikaré par le pharaon, son père qui sont à l’origine du précepte : « n’opprime pas la veuve ».

[12] Viviane Koenig raconte ainsi dans « L’Egypte au temps des pharaons » : « Vers 2260, à la fin du long règne du pharaon Pépi II, (...), l’autorité royale s’effrite, surtout en Haute Egypte, région si éloignée de la capitale. L’Etat se disloque. Au nord, le peuple s’agite. Une révolution violente, sanglante, implacable éclate. Dépossédés de leurs biens, les riches émigrent ou découvrent la misère. La peur règne partout. Les brigands parcourent la campagne. Les paysans ne cultivent plus. La famine fait des ravages. Les fonctionnaires, débordés, voient leurs bureaux mis à sac. Les artisans abandonnent leurs ateliers. Le palais royal brûle. (...) Même les dieux sont délaissés. (...) Les pauvres possèdent les richesses. (...) Les nobles dames meurent de faim. (...) L’ordre social est bouleversé. L’Ancien Empire devient un souvenir. (...) Le temps est fini où, dans l’ordre et le calme, les paysans obéissaient au scribe surveillant l’engrangement du blé. (...) Pendant plus de deux siècles, Pharaon n’existe plus (...). Les troubles violents qui ont mis fin au vieil empire sont terminés. Ils ont été d’une violence inouïe : une véritable révolution. (...) Vers 2050, Mentouhotep devient le pharaon Mentouhotep 1er. » Elle présente un témoignage écrit : « Je te présente le pays sens dessus dessous. Ce qui se passe ne s’était jamais passé.(...) Quelques hommes sans foi ni loi sont allés jusqu’à déposséder le pays de la royauté, la résidence royale a été ravagée en une heure, celui qui ne pouvait se construire un réduit est propriétaire des murs, celui qui ne pouvait se faire construire une barque est propriétaire des bateaux… » C’est bien une révolution sociale qui a renversé l’ordre. Un changement va apparaître dans le nouvel empire : les grands nobles sont surveillés par le pharaon, les stocks de blé ne peuvent plus être détournés par corruption, les gouverneurs deviennent des fonctionnaires qui répondent de leur vie au cas où les greniers de réserve sont vides, les pauvres accèdent à la vie éternelle et ont droit de traduire leur noble en justice. La classe pauvre est reconnue, la classe riche a perdu de son pouvoir en faveur de l’Etat et la classe moyenne voit son nombre considérablement accru. La réforme de l’Etat sert fondamentalement la classe noble même si elle est dépossédée du pouvoir direct. Et Pharaon doit désormais justifier de sa nécessité, se faire de la propagande politique : des écrits exposent les problèmes de la société et combien Pharaon est indispensable pour les résoudre. L’idéologie dominante est elle aussi modifiée. Pharaon a modifié la religion qui fait mine de se tourner désormais vers le peuple. En achetant quelques formules magiques, n’importe qui peut aller dans l’au-delà.

[13] Viviane Koenig écrit dans l’ouvrage cité précédemment : « Le roi Hammourabi ne peut empêcher le développement d’une crise sociale grave : le petit peuple ne peut rembourser les grains ou l’argent empruntés. D’année en année, il s’endette toujours d’avantage. Vers 1750, à la mort de son père, Samsoullouna essaie de résoudre ce problème en remettant les vieilles dettes. Malgré cette mesure clémente, la situation s’aggrave : de Kish à Our, le pays se soulève. En cinq ans, le jeune roi mate la rébellion mais perd le sud de son royaume. (...) Vers 1550, le dernier roi de la dynastie ne règne plus que sur les environs de Babylone. »

[14] La fameuse éruption du volcan Santorin a souvent été invoquée pour expliquer la disparition de la civilisation crétoise. Un curieux effet pour un tremblement de terre : c’est le système social et économique qui est détruit et pas seulement les habitations. Et même dans le domaine des destructions, ce sont les maisons des riches, les, temples et les palais, ainsi que les tombeaux des riches qui sont détruits. L’éruption volcanique en question s’est finalement avérée datée de façon erronée. Du coup, elle n’est plus contemporaine de la chute de l’Etat crétois, qu’il faudrait plutôt attribuer à une éruption sociale. « Sciences et Avenir » de juin 2006 expose ainsi : « Selon la revue « Science », les récents résultats de l’équipe de chercheurs dirigée par Walter Friedrich de l’université d’Aarhus (Danemark) situent l’événement entre 1627 et 1600 avant JC, confirmant au passage des datations précédentes obtenues par des Américains. » Ces recherches étaient fondées sur les restes de poussières volcaniques dans les glaces du Groenland. On constate donc deux cent ans de décalage entre éruption et renversement du régime.

[15] On peut lire dans l’« Atlas historique de la Méso-Amérique » de Norman Bancroft Hunt : « Bien que les Aztèques se soient dits originaires de Teotihuacàn, la cité était depuis longtemps en ruines lors de la fondation de Tenochtitlan par les Aztèques, et il est peu probable que les Aztèques aient su beaucoup de choses à propos de ses fonctions administratives et bureaucratiques. »

[16] Eric S.Thompson écrit : « Les Mayas, comme les Aztèques, croyaient semble-t-il, que le monde prendrait fin brusquement, probablement lorsqu’une combinaison écrasante de mauvaises influences marquerait la fin d’une période. (...) Les Aztèques croyaient que le monde avait été créé cinq fois et détruit quatre fois. »

[17] « Les cités olmèques semblent faites d’un tissu à larges mailles. (...) des centres tels que Tres Zapotes, Laguna de Los Cerros, San Lorenzo, etc… ont été associés, probablement, sous l’influence prépondérante de La Venta, en une ligue ou confédération qui couvrait de son autorité le territoire dit « métropolitain » (Veracruz-Tabasco). » écrit Soustelle dans le même ouvrage. Il précise : « La notion de « masse critique » de population mérite d’être mentionnée ici. L’île de La Venta pouvait fournir un habitat à 18.000 personnes, la zone métropolitaine pouvait regrouper 350.000 âmes. »

[18] Le premier génocide fut pratiqué par la royauté ottomane pour détourner de la révolution jeune turque et reprendre notamment en mains l’armée et la petite bourgeoisie nationaliste. Le deuxième eut lieu en plein dans la guerre mondiale, en 1915, suite aux défaites des armées ottomanes dans les Balkans. Les minorités arméniennes et grecques avaient manifesté explosivement leur joie à l’annonce de ces défaites. Jeunes turcs et vieux turcs ont fait cause commune contre la menace de révolte de ces peuples opprimés, en organisant un massacre préventif. On peut citer de nombreuses études sur les génocides des Arméniens qui relèvent le rapport de ces politiques pogromistes du pouvoir royal avec le climat de déstabilisation et de révolution. Le professeur en sciences politiques Robert Melson dans « L’actualité du génocide des Arméniens » explique qu’il se déroula « dans une conjoncture de révolution et de guerre ». Citons encore l’historien Aram Arkum qui retrace dans « L’actualité du génocide des Arméniens » retrace la déstabilisation sociale et politique qui a mené jeunes-turcs et vieux turcs (royalistes) pogromistes pour réaliser la nouvelle politique de pogroms anti-arméniens et anti-kurdes au nom de l’unité nationale.

[19] Lénine dans « L’Etat et la révolution » : « L’Etat surgit là, au moment et dans la mesure où, objectivement, les contradictions de classe ne peuvent être conciliées. Et inversement l’existence de l’Etat prouve que les contradictions de classes sont irréconciliables. »

[20] Voir l’ouvrage de Viviane Koenig précédemment cité.

[21] Il est significatif que le renversement de tous les trônes de Grèce et de Crête et la destruction des palais (Lerne, Tyrinthe, Asinè, Zigourriès) vers – 2000 ne soit jamais interprétés, même comme l’une des hypothèses, comme une révolution mais toujours comme une attaque d’hypothétiques envahisseurs même si on n’a pas document prouvant que cette rupture sociale et politique soit à mettre au compte des « peuples de la mer », de peuples parlant indo-européen. Moses Finley s’emploie, dans « Les premiers temps de la Grèce », à nous montrer qu’on n’a pas de preuve d’une telle invasion causant cette vague de destruction. Il n’en écarte pas moins une cause sociale interne, une déstabilisation due à une révolution sans donner le moindre argument pour écarter cette hypothèse. Il écrit : « On ne peut finalement échapper à la conclusion que quelque mouvement de population y est impliqué. » Mais le mouvement en question, malgré l’absence de document écrit, de preuve par des objets, il ne l’envisage que comme mouvement de peuple se déplaçant dans la région et non comme mouvement social.

9 Messages de forum

  • L’Histoire est marquée par les révolutions 23 août 2009 10:10, par MAx

    "Il faut reconnaître honnêtement que l’histoire, l’histoire qu’on écrit, entretient un préjugé insensé contre la violence révolutionnaire. (...) Si les hommes de demain doivent un jour briser leurs chaînes, il faudra qu’ils comprennent ce qui les a forgées. »
    L’historien et sociologue Barrington Moore
    dans « Les origines sociales de la dictature et de la démocratie »

    c’est tellement vrai, que les enseignants et universitaires ne se rendent même plus compte qu’ils véhiculent eux même un contenu politique en diffusant une thèse de l’histoire qui avance progressivement, depuis les peuples dits "barbares" jusqu’aux peuples dits "civilisés", c’est à dire dans un régime capitaliste, ou la démocratie semble un acquis et une réalité.

    Alors l’école n’est pas un endroit au dessus des idées et des partis pris, mais bien le commencement de tout débat, et source de questionnement sur la société.
    La violence révolutionnaire est malgré tout combattu par la plupart des gens car on ne nous apprend que les échecs des classes exploitées qui osent utiliser la violence comme moyens de renversement d’un système.
    Et biensûr on met en avant tous les changements qui paraissent pacifiques.
    Quand on parle de la révolution de 1917, c’est pour mieux parler du stalinisme qui a suivi.
    Quand on parle de démocratie on prend pour exemple la chute du mur de Berlin, pour appuyer le régime républicain de l’allemagne de l’Ouest.
    Pourtant quand on parle de la Nature et de la sauvegarde de la planète, on ne parle que des quelques milliers d’années ou le climat est relativement stable pour la survie de l’Homme.
    On met en avant une période extrèmement brève, alors que pendant des millions d’années, la terre connait un climat hostile, une atmosphère irrespirable, un volcanisme permanent !

    C’est un choix ! Parler de la nature est très politique !

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  • L’Histoire est marquée par les révolutions 24 août 2009 09:43, par moshé

    Et voici maintenant, pour finir, le jugement de Morgan sur la civilisation :

    « Depuis l’avènement de la civilisation, l’accroissement de la richesse est devenu si énorme, ses formes si diverses, son application si vaste et son administration si habile dans l’intérêt des propriétaires que cette richesse, en face du peuple, est devenue une force impossible à maîtriser. L’esprit humain s’arrête, perplexe et interdit, devant sa Propre création.

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  • L’Histoire est marquée par les révolutions 5 décembre 2009 18:05, par Robert Paris

    Karl Marx dans "Misère de la philosophie" :

    Une classe opprimée est la condition vitale de toute société fondée sur l’antagonisme des classes. L’affranchissement de la classe opprimée implique donc nécessairement la création d’une société nouvelle. Pour que la classe opprimée puisse s’affranchir, il faut que les pouvoirs productifs déjà acquis et les rapports sociaux existants ne puissent plus exister les uns à côté des autres. De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c’est la classe révolutionnaire elle-même. L’organisation des éléments révolutionnaires comme classe suppose l’existence de toutes les forces productives qui pouvaient s’engendrer dans le sein de la société ancienne.

    Est-ce à dire qu’après la chute de l’ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe, se résumant dans un nouveau pouvoir politique ? Non.

    La condition d’affranchissement de la classe laborieuse c’est l’abolition de toute classe, de même que la condition d’affranchissement du tiers état, de l’ordre bourgeois, fut l’abolition de tous les états [94] et de tous les ordres.

    La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile.

    En attendant, l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. D’ailleurs, faut-il s’étonner qu’une société, fondée sur l’opposition des classes, aboutisse à la contradiction brutale, à un choc de corps à corps comme dernier dénouement ?

    Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n’y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps.

    Ce n’est que dans un ordre de choses où il n’y aura plus de classes et d’antagonisme de classes, que les évolutions sociales cesseront d’être des révolutions politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier mot de la science sociale sera toujours :

    Le combat ou la mort la lutte sanguinaire ou le néant. C’est ainsi que la question est invinciblement posée. (George Sand.)

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    • L’Histoire est marquée par les révolutions 5 décembre 2009 21:54, par MOSHE

      Karl Marx dans "Misère de la philosophie" :

      Une classe opprimée est la condition vitale de toute société fondée sur l’antagonisme des classes. L’affranchissement de la classe opprimée implique donc nécessairement la création d’une société nouvelle. Pour que la classe opprimée puisse s’affranchir, il faut que les pouvoirs productifs déjà acquis et les rapports sociaux existants ne puissent plus exister les uns à côté des autres. De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c’est la classe révolutionnaire elle-même. L’organisation des éléments révolutionnaires comme classe suppose l’existence de toutes les forces productives qui pouvaient s’engendrer dans le sein de la société ancienne.

      Est-ce à dire qu’après la chute de l’ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe, se résumant dans un nouveau pouvoir politique ? Non.

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    • L’Histoire est marquée par les révolutions 6 décembre 2009 10:36, par MOSHE

      En attendant, l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. D’ailleurs, faut-il s’étonner qu’une société, fondée sur l’opposition des classes, aboutisse à la contradiction brutale, à un choc de corps à corps comme dernier dénouement ?

      Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n’y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps.

      Ce n’est que dans un ordre de choses où il n’y aura plus de classes et d’antagonisme de classes, que les évolutions sociales cesseront d’être des révolutions politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier mot de la science sociale sera toujours :

      Le combat ou la mort la lutte sanguinaire ou le néant. C’est ainsi que la question est invinciblement posée. (George Sand.)

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  • L’Histoire est marquée par les révolutions 18 mai 2010 13:05, par robert

    « Nous considérons l’histoire du point de vue de la révolution sociale. Ce point de vue est en même temps théorique et pratique. Nous analysons les conditions de l’évolution telles qu’elles se forment sans nous et indépendamment de notre volonté, afin de les comprendre et d’agir sur elles par notre volonté active, c’est-à-dire par notre volonté de classe organisée. Ces deux côtés, dans notre façon marxiste d’aborder l’histoire, sont indissolublement liés. Si l’on se borne à constater ce qui se passe, on arrive en définitive au fatalisme, à l’indifférence sociale qui, à certains degrés prend la forme du menchévisme, où il y a une grande part de fatalisme et de résignation au cours des événements. D’autre part, si l’on se borne à l’activité, à la volonté révolutionnaire, on risque de tomber dans le subjectivisme (…). »
    Léon Trotsky
    dans « Europe et Amérique »

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  • L’Histoire est marquée par les révolutions 21 mai 2010 10:24, par Robert Paris

    Michael Moore déclarait au festival de Cannes :

    "Connaitre notre histoire est important. Les classes dirigeantes ne souhaitent pas que les peuples connaissent leur histoire. Celui qui contrôle l’histoire, contrôle le présent. C’est très important de connaître notre histoire car sinon nous ne comprenons pas qui nous sommes et où nous allons."

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  • L’Histoire est marquée par les révolutions 25 février 2011 21:27, par Robert Paris

    "Changements dans le globe.

    Vous voudriez que des philosophes eussent écrit l’histoire ancienne, parce que vous voulez la lire en philosophe. Vous ne cherchez que des vérités utiles, et vous n’avez guère trouvé, dites-vous, que d’inutiles erreurs. Tâchons de nous éclairer ensemble ; essayons de déterrer quelques monuments précieux sous les ruines des siècles.

    Commençons par examiner si le globe que nous habitons était autrefois tel qu’il est aujourd’hui.

    Il se peut que notre monde ait subi autant de changements que les États ont éprouvé de révolutions. "

    VOLTAIRE dans

    ESSAI SUR LES MŒURS ET L’ESPRIT DES NATIONS

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  • L’Histoire est marquée par les révolutions 27 juin 2015 08:38, par R.P.

    « Si l’histoire était ce qu’elle devrait être, un récit qui propose un reflet exact de l’époque qu’il prétend évoquer, les pages d’histoire seraient presque exclusivement composées de la liste des malheurs et des luttes des travailleurs, qui forment, depuis toujours, la grande masse de l’humanité. Mais en général l’histoire traite la classe ouvrière comme un politicien retors traite le travailleur, c’est-à-dire par le mépris lorsqu’il demeure passif, et par la moquerie, la haine, la falsification, lorsque d’aventure il ose manifester le désir de secouer le joug de sa servitude politique et sociale. L’Irlande ne fait pas exception à cette règle. L’histoire irlandaise a toujours été écrite par la classe dirigeante, et dans l’intérêt de la classe dirigeante. »

    James Connolly, « La classe laborieuse dans l’histoire irlandaise »

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