English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 02 : Matière à philosopher ? > « Je ne crois que ce que je vois », l’ancien adage d’un ancien bon sens (...)

« Je ne crois que ce que je vois », l’ancien adage d’un ancien bon sens matérialiste ou réaliste est-il toujours valable ?

vendredi 2 août 2019, par Robert Paris

« Je ne crois que ce que je vois », l’ancien adage d’un ancien bon sens matérialiste ou réaliste est-il toujours valable ?

Avertissement : dans cet article, pas plus que dans le reste du site Matière et Révolution, nous ne posons pas la question sur le terrain de la morale et du moralisme. Nous ne prétendons nullement édicter des règles de conduite, des modes de vie, des mœurs qui seraient plus judicieuses ou plus correctes que d’autres. Nous ne disons pas aux humains : il faut croire ceci, pas cela, voir ceci, pas cela ! Nous n’avons pas d’adages plus valables que d’autres en tous temps, en tous lieux à édicter. Nous voulons seulement montrer qu’il existe en sciences des choses que l’on ne voit pas et qui n’en sont pas moins de la réalité perceptible par notre cerveau et que la nature reconnaît. Nous voulons nous demander quel est le critère scientifique qui peut remplacer « ce que l’on voit » ?

Voir le monde de nos propres yeux, ou avec tous nos sens, suffit-il à le comprendre ? Bien sûr que non, il faut le penser, il faut l’imaginer, il faut le raisonner, il faut le mesurer, il faut le calculer, il faut philosopher dessus !!! « Voyons » pourquoi….

Je vois le Soleil et qu’ai-je compris de son fonctionnement interne qui lui permet d’émettre autant d’énergie pendant tant de temps ? Rien !

Je vois tous les jours la gravitation qui fait chuter un objet à Terre ou me maintient sur sa surface et qu’ai-je compris sur ce qui fait marcher cette gravitation ?

Je vois les nuages dans le ciel, mais comment font-ils pour maintenir ainsi dans les airs, malgré la gravitation, des tonnes d’eau en suspension ?

Je vois l’eau monter dans le filtre à café, mais comment fait-elle pour vaincre la gravitation terrestre ?

Je vois l’aimant et suffit-il de voir son aiguille d’orienter vers le nord pour comprendre son fonctionnement ?

Je vois que le volcan fait sortir de la matière incandescente à la surface, matière qui vient de l’intérieur puisque la température augmente plus on descend en profondeur mais est-ce que j’en déduis ce qui se passe dans le noyau de la Terre ?

Je vois la lumière qui est en partie réfléchie et en partie absorbée par la matière, mais est-ce que je comprends du coup le fonctionnement des interactions matière/lumière ? Ainsi, je vois la couleur des objets et j’aurais tendance à croire que cette couleur appartient à la matière des objets et non à la lumière qui les éclaire. Les illusions d’optique de ce type sont légion. Ce que l’on voit n’est pas nécessairement ce qui est réellement.

Je vois une surface d’eau qui, sans vent, semble lisse, a une couleur et je crois que ces propriétés sont réelles et appartiennent à l’eau, alors que ce ne sont que des illusions d’optique. Il n’existe pas de surface réelle à la séparation de l’eau et de l’air ! Et la « couleur de l’eau » n’existe pas réellement !!!

Je vois l’eau couler du robinet et je crois voir un jus liquide continu, alors qu’en réalité ce sont des molécules d’eau donc une série discontinue, et même discrète.

Je vois la surface lisse de la table de bois alors qu’en réalité il n’y a rien de lisse si j’agrandis l’image…

L’adage ancien « Je ne crois que ce que je vois » a bien d’autres défauts. Tout d’abord il particularise « je » au lieu de dire qu’il faut croire ce que NOUS sommes plusieurs à voir de la même manière, plusieurs fois, dans des circonstances et situations diverses. Ensuite, il faut dire que nous ne croyons pas seulement ce que l’homme voit mais aussi ce que la matière elle-même « voit » ou reconnaît, car il n’est pas nécessairement besoin d’un observateur humain : un capteur matériel peut reconnaître des photons ou des électrons, par exemple. Dire que la connaissance est seulement fondée sur ce que l’homme voit est bien trop restrictif et subjectif : la nature matérielle n’a pas attendu ni la vie ni l’homme pour établir ses lois.

Vous me direz, la science ne se contente pas d’observer, elle conçoit des expériences et vérifie ainsi ses hypothèses.

Très bien, mais est-ce que les expériences observées parlent par elles-mêmes ? Comment se fait-il alors que les mêmes observations d’expériences les plus classiques des sciences aient pu être interprétées successivement de manières les plus contradictoires entre elles ?

Vous ne « voyez » pas ce que je veux dire par là ? Prenons les expériences de Young et de Hall, elles ont d’abord fondé la conception ondulatoire de la lumière, puis la conception dualiste de la matière et de la lumière (ondulatoire et corpusculaire à la fois), puis ni ondulatoire ni corpusculaire mais quantique, puis celle fondée sur le vide quantique !!!

La nouvelle « vision » du monde développée par la science est très loin désormais de s’en tenir aux sens humains (vision, toucher, odorat, audition, goût) et elle s’appuie sur la matière et la lumière elle-même, au travers de machines, pour faire fonctionner ensuite sur ces expériences un autre sens humain, le raisonnement.

Personne n’a vu ni ne verra sans doute, ni directement ni en agrandissement, l’atome, son noyau, ses protons, ses neutrons, ses quarks, ses gluons, ses électrons, et encore moins les particules virtuelles éphémères du vide quantique qui l’entourent et le fondent. Plus généralement, personne n’a vu ni ne verra des quanta, mais tous les physiciens sont persuadés maintenant de leur existence réelle.

En ce qui concerne les phénomènes physiques de la matière/lumière, la plupart ne sont même pas visibles et ne sont pas pour autant mis en doute dans leur existence et leur mode de fonctionnement.

Personne n’a « vu » la matière décohérer, la matière tunneliser, la matière effectuer des sauts quantiques quels qu’ils soient, la matière absorber des photons ou les émettre, etc. Personne n’a vu l’énergie. Personne n’a vu la masse. Personne n’a vu la charge électrique, etc, etc…

Cela n’empêche pas la science physique contemporaine de tout fonder sur ces effets et phénomènes divers et d’affirmer même que le monde matière/lumière est basé dessus.

Cependant ces phénomènes, on ne les voit pas à l’œil nu et on ne les verra même pas dans un agrandissement par un microscope. Quant aux appareils qui les détectent, ils ne peuvent être considérés comme une manière de « voir » mais éventuellement comme une imagerie informatique. Ce n’est pas du tout l’équivalent du microscope, des jumelles, du télescope ou de la lunette astronomique qui grandissent effectivement les objets et permettent de les voir quand même « de visu ».

On a de bonnes raisons théoriques de penser que l’on ne verra jamais la réalité quantique et ce n’est pas qu’une question de taille. C’est du fait qu’au passage entre la taille microscopique et celles en dessous, il y a une discontinuité non de l’image mais du fonctionnement réel, discontinuité que l’on nomme la décohérence quantique. Cette discontinuité entraîne un saut aussi dans les lois et les objets, dans le type des structures qui fondent la réalité. Le niveau quantique n’est pas moins réel que le niveau où nous vivons, appelé macroscopique. Les différents mondes sont imbriqués et ne s’excluent pas mutuellement, même si les images qu’ils donnent du monde sont dialectiquement contradictoires. Mais on ne peut pas être dans les deux niveaux à la fois et les observer en même temps les deux. Même la dualité onde/corpuscule provient d’un tel saut de niveaux d’organisation entre la matière et le vide quantique. Et le niveau du vide signifie un monde beaucoup plus agité, plus chaotique, plus dynamique, plus éphémère. A notre échelle, je dirais même dans notre monde matériel, nous croyons voir des objets fixes, des choses stables, peu mouvantes, peu changeantes, fondées sur la stabilité, la conservation, la solidité, la compacité, la rigidité, le caractère lisse, le caractère rond, la constance, etc. Au niveau quantique, tout est discontinu, discret, chaotique, fondé sur des sauts, sur des bonds, sur des changements brutaux et qualitatifs…

La question que nous avons posée est, rappelons-la, « Qu’est-ce qui peut alors remplacer la vue, ou nos sens humains, pour nous permettre de dire que, dans telle ou telle expérience scientifique, nous avons affaire (et pas vu) à tel ou tel phénomène, propriété ou structure, interagissant de telle manière ? »

Déjà, en se fondant sur notre vue ou nos sens, il faut bien dire que nous nous faisions des illusions puisque c’était déjà notre cerveau qui construisait nos images et pas la situation qui les fournissait directement à notre œil, ou à nos sens.

Maintenant, nous reconnaissons devoir faire appel à notre cerveau, en particulier pour sa capacité d’imaginer des solutions, pour sa capacité de deviner des possibilités, pour sa capacité de raisonner aussi et de plusieurs manières, pas seulement pour sa capacité de calculer ou de géométriser des situations, de mathématiser, de modéliser la réalité.

Ce sont ces capacités de notre cerveau qui vont nous indiquer quelles sont, parmi les réponses imaginables, celles qui sont les plus crédibles et sur lesquelles fonder de nouvelles expériences afin de vérifier la validité de nos hypothèses. Dans l’adage ancien que nous discutons, rappelons qu’il y a aussi le « Je ne crois que… » qu’il faudrait aussi discuter.

Si je ne l’ai pas vu, je n’y crois pas. La science est-elle fondée sur une croyance ?

L’existence, elle-même, pose problème. Qu’est-ce qui existe réellement dans la matière, dans la lumière, dans le vide ? La réponse est loin d’être évidente. Certains croient que la science a tranché que les atomes existent réellement, mais est-ce des choses ou des structures et qu’est-ce qui existe comme choses réelles ? C’est loin d’être clairement tranché par la science, sans parler de l’être définitivement, si cela avait un sens…

Mais l’existence n’est pas l’objet d’une croyance, ce qui supposerait que chacun croit ce qu’il a envie de croire, avec une liberté de croyance. Non, l’existence a un caractère beaucoup plus scientifique, beaucoup plus objectif, beaucoup plus rationnel, fondé sur des raisonnements et des expériences, se succédant logiquement. C’est cela la démarche scientifique et ce n’est pas une croyance.

Donc le « Je ne crois que ce que je vois » a aussi le défaut de proposer une croyance.

« La lune existe même quand je ne la regarde pas. » disait Einstein. On peut rajouter qu’elle existe même si nombre d’humains déclarait qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est qu’illusion, que projection par un appareil d’optique par exemple…

L’existence réelle du monde matériel n’est pas assujetti à l’homme qui sent ni à l’homme qui pense, ni à l’homme qui croit, et même pas à l’homme qui raisonne, elle dépend des interactions matière-matière, indépendantes de tout homme qui les observe ou pas.

La physique, un débat philosophique permanent qui dépasse la seule observation

Pourquoi la matière échappe à l’intuition et au bon sens

Pourquoi la science est un produit de l’étonnement autant que de l’observation

Science et imagination

Images de la matière - Illusions d’optique

La réalité physique et nos images humaines

Qu’est-ce qui apparaît ?

La nature se cache-t-elle

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0