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L’émergence de l’homme, parmi les hominidés, une conséquence… du communisme des chasseurs-cueilleurs !

mardi 29 avril 2014, par Robert Paris

Un monde du paléolithique aux dialectiques très dynamiques : à la fois masculin et féminin, nomade et campeur, chasseur et cueilleur, appartenant à la nature et déjà commençant à se distinguer d’elle, et surtout à la fois groupe familial et collectivisme plus large. Bien entendu, il n’y a pas eu une seule société de chasseurs-cueilleurs, ni un seul mode de vie correspondant avec une seule manière de s’organiser socialement, une seule civilisation des chasseurs-cueilleurs, pas plus un seul monde du paléolithique qu’il n’y aura un seul monde agricole du néolithique, mais un nombre considérable de manières différentes d’organiser la société et de produire des richesses et ensuite de les distribuer. Cependant, il y a bel et bien un stade d’évolution de la société humaine qui est le stade chasseur-cueilleur aux quatre coins de la planète et il est déterminant dans la formation de l’homme car c’est à son apparition que nait l’homme. Ce qui caractérise cette étape est son mode de production de richesses qui entraîne un mode de répartition et ce dernier est le partage collectif au-delà du cercle de famille, le collectivisme. Non seulement à ce stade il n’y a pas d’Etat, pas de classes sociales mais il n’y a pas de propriété privée des moyens de production ni de répartition privée des richesses, pas d’accumulation privée. Remarquons que les gravures et peintures soulignent les deux pôles de la société : les hommes chasseurs, producteurs de nourriture, et les femmes liées à l’enfantement, au cycle de la nature et plus largement à la reproduction de la vie. L’homme ne fait pas partie des espèces animales qui vivent en groupe d’instinct et la formation de la tribu est une construction sociale, économique et culturelle qui marque la fondation de l’homme moderne. La tribu est marquée par des signes extérieurs, vestimentaires et corporels, indiquant l’appartenance au groupe. La tribu va au-delà du groupe familial et du groupe de chasse. Elle englobe tous ceux avec lesquels les échanges sexuels et mariages sont possibles et avec lesquels sont organisés en commun la répartition des biens et des outils. La vie en groupe n’est pas seulement un produit de la nécessité de se nourrir et de se défendre face aux animaux sauvages. Elle ne s’est pas maintenue seulement tant que l’homme avait du mal à subvenir à ses besoins mais a duré bien au-delà et même s’est continuellement développée du fait même de l’activité humaine. Le passage du ramassage d’animaux morts à la chasse au petit gibier puis à celle au gros gibier a nécessité une activité en groupe puis un partage en groupe. L’entraide des hommes dans l’activité de chasse et l’entraide des femmes pour l’enfantement ne sont pas les seules forces qui ont poussé à la formation de cette première société humaine. Il y a eu la rétroaction de la chasse et des outils, chaque perfectionnement de l’un entraînant un perfectionnement de l’autre. Il en est résulté une spécialisation avec des spécialistes, nécessairement nourris par la tribu : tailleurs de pierre, d’os, de bois, fabriquant de pirogues, de campements, de parures, conservateurs du feu, peintres et sculpteurs de grottes, etc… Le feu, lui-même, a joué un grand rôle de fabrique de sociabilité.

La particularité originale de l’être humain pourrait bien avoir été… son collectivisme, produit du stade chasseur-cueilleur !

« Les hommes n’auraient pu s’épanouir d’aussi remarquable manière si, au départ, nos ancêtres n’avaient vécu en étroite coopération. La clé de la transformation d’une créature sociale semblable au singe en animal cultivé vivant au sein d’une société hautement structurée et organisée est le partage : partage du travail et de la nourriture. »

Richard E. Leakey et Roger Lewin dans « Les origines de l’homme »

« La chasse fut sans doute la première activité humaine socialisée. Pour venir à bout d’un grand éléphant ou d’un fauve puissant, il n’était guère d’autre solution que d’associer le courage et l’esprit inventif de plusieurs membres de la tribu… Presque tous les animaux dévorent leur proie sur place. Les traces découvertes en Afrique montrent que les premiers hommes faisaient de même. Mais elles montrent également qu’il a acquis très tôt ce geste essentiel : rapporter au « camp » des morceaux de la proie abattue, les membres très souvent. Le partage de la nourriture, l’échange, le don sont des éléments qui différencient l’homme, tout autant que la fabrication des outils. Très peu d’animaux agissent ainsi… Cela traduit une structure sociale, une répartition des tâches qui n’existe chez aucune société de singes… Les peuples qui vivent, aujourd’hui encore, en marge de notre civilisation, et qui ne connaissent pas l’agriculture, nous fournissent l’exemple du partage comme le fait social essentiel. Le partage remonte sans doute très loin dans la préhistoire humaine et on peut affirmer qu’il a joué un rôle capital dans la survie et le développement de notre espèce… Ce fut un des facteurs essentiels dans l’évolution de l’hominien vers l’homme. »

Robert Clarke dans « Naissance de l’homme »

« Mircéa Eliade (1980, t1, p. 15) confirme ce point de vue : "l’homme est le produit final d’une décision prise "aux commencements du Temps" : celle de tuer pour pouvoir vivre. En effet, les hominiens ont réussi à dépasser leurs "ancêtres" en devenant carnivores. Pendant quelques deux millions d’années, les Paléanthropiens ont vécu de la chasse ; les fruits, les racines, les mollusques, etc., récoltés par les femmes et les enfants, étaient insuffisants pour assurer la survie de l’espèce. La chasse a déterminé la division du travail selon le sexe, en renforçant de cette manière l’"hominisation" ; car chez les carnassiers, et dans tout le monde animal, une telle différence n’existe pas. Mais l’incessante poursuite et la mise à mort du gibier ont fini par créer un système de rapport sui generis entre le chasseur et les animaux massacrés... la "solidarité mystique" entre le chasseur et ses victimes est révélée par l’acte même de tuer ; En dernière instance, la "solidarité mystique" avec le gibier dévoile la parenté entre les sociétés humaines et le monde animal. Abattre la bête chassée ou, plus tard, l’animal domestiqué, équivaut à un "sacrifice" dans lequel les victimes sont interchangeables. Précisons que toutes ces conceptions se sont constituées pendant les dernières phases du processus d’"hominisation". Elles sont encore actives, - modifiées, revalorisées, camouflées, - des millénaires après la disparition des civilisations paléolitihiques." Il semble donc assez probable que la communication humaine fut aussi utilisée pour combattre l’angoisse de la mort, révélée par la nouvelle activité de la chasse. »

Daniel Bloch, dans « Hominisation »

« C’est la chasse, plutôt que la viande, qui a été le catalyseur de l’hominisation. »

Marylène Patou-Mathis, dans « De la préhistoire à nos jours »

« Personne ne sait encore à quel moment les premiers hominiens se procurèrent une grande partie de leur viande en prenant du petit gibier, mais cette pratique était bien établie il y a deux millions d’années et avait peut-être commencé plusieurs millions d’années auparavant. Il est certain que si manger de la viande n’avait jamais impliqué que du petit gibier, le cours de l’évolution humaine aurait été considérablement moins spectaculaire et elle serait restée dans la tradition de l’évolution génétique plus que du changement culturel…Le passage de la chasse au petit gibier à la chasse au gros gibier, il y a environ 40 à 50 mille ans, qui avait commencé environ 1.500.000 ans auparavant eut un effet énorme sur la formation de l’homme, en doublant presque la taille de son cerveau, en transformant une race d’australopithèques en Homo erectus… Il a fallu longtemps pour déchiffrer tout ce qu’impliquait la chasse au gros gibier. Au début, elle exigeait la collaboration de petites bandes, pour des stratégies qui ne demandaient pas plus d’une demi-douzaine d’individus. Plusieurs bandes unissaient sans doute leurs forces à l’occasion… Les créatures qu’il chassait étaient en train de façonner l’homme plus profondément… De petites bandes de chasseurs se groupaient naturellement là où de trouvait le gibier, dans les vallées, aux endroits les plus resserrés de migrations saisonnières, et plusieurs circonstances encouragèrent entre eux une collaboration croissante… Les premiers pas étaient faits vers la tribu complète, association de nombreuses bandes, maintenues ensemble non seulement par les mariages, mais par des traditions partagées, des problèmes partagés, y compris la chasse en commun sur une grande échelle… »

John E. Pfeiffer, dans « L’émergence de l’homme »

« Depuis environ trois décennies, des travaux conjugués d’ethnologie et de préhistoire ont remis en cause les a priori jusque là régnants sur l’inanité du rôle économique et culturel des femmes dans les sociétés paléolithiques. Les recherches des ethnologues sur les Bushmen d’Afrique du sud ont ouvert de nouvelles voies pour la compréhension des modes de vie et de subsistance, des structures familiales et de la division du travail chez les peuples chasseurs cueilleurs. Dans ces groupes nomades, les femmes, loin d’être passives, vouées à des tâches subalternes, immobilisées par la nécessité d’élever les enfants, et dépendantes des hommes pour l’acquisition de leur subsistance, jouent au contraire un rôle actif à la recherche de nourriture, cueillant, chassant à l’occasion, utilisant des outils, portant leurs enfants avec elles jusqu’à l’âge de quatre ans et pratiquant certaines techniques de contrôle des naissances (telles que l’allaitement prolongé). Ces études ont conduit les préhistoriens à repenser l’existence des Homo sapiens du paléolithique supérieur, à récuser les modèles qui situaient la chasse (activité exclusivement masculine) à l’origine de formes de la vie sociale, et à élaborer des scénarios plus complexes et nuancés, mettant en scène la possibilité de collaborations variées entre hommes et femmes pour la survie du groupe. La figure de Man the Hunter, le héros chasseur poursuivant indéfiniment le gros gibier a vécu. Il faut désormais lui adjoindre celle de Woman the gatherer, la femme collectrice (de plantes, de fruits, de coquillages). L’archéologue américain Lewis Binford est allé plus loin en insistant sur l’importance au paléolithique des activités, non de chasse, mais de charognage, de dépeçage, de transport et de consommation de carcasses d’animaux morts, tués par d’autres prédateurs… Il se peut que, contrairement aux idées reçues, les femmes aient été très tôt techniciennes, fabricatrices d’outils – qu’elles se soient livrées par exemple à la taille des fines industries sur éclats qui abondent à toutes les époques du paléolithique -, qu’elles aient inventé il y a quelques 20.000 ans la corde et l’art du tissage des fibres végétales… »

Claudine Cohen dans « De l’homme (et de la femme) préhistorique », conférence pour l’Université de tous les savoirs

« Je suis social parce que j’agis en tant qu’homme. Non seulement le matériel de mon activité - comme le langage lui-même grâce auquel le penseur exerce la sienne - m’est donné comme produit social, mais ma propre existence est activité sociale ; l’est en conséquence ce que je fais de moi, ce que je fais de moi pour la société et avec la conscience de moi en tant qu’être social. Ma conscience universelle n’est que la forme théorique de ce dont la communauté réelle, l’organisation sociale est la forme vivante, tandis que de nos jours la conscience universelle est une abstraction de la vie réelle et, à ce titre, s’oppose à elle en ennemie. »

Karl Marx, dans les « Manuscrits de 1844 »

« Le travail commence avec la fabrication d’outils. Or quels sont les outils les plus anciens que nous trouvions ? Comment se présentent les premiers outils, à en juger d’après les vestiges retrouvés d’hommes préhistoriques et d’après le mode de vie des premiers peuples de l’histoire ainsi que des sauvages actuels les plus primitifs ? Comme instruments de chasse et de pêche, les premiers servant en même temps d’armes. Mais la chasse et la pêche supposent le passage de l’alimentation purement végétarienne à la consommation simultanée de la viande, et nous avons à nouveau ici un pas essentiel vers la transformation en homme. »

Friedrich Engels dans « Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme »

Nous partageons donc nous sommes… humains

Tels que nous, humains, sommes aujourd’hui, nous pouvons nous croire issus essentiellement de la grande révolution à la fois agraire et urbaine du néolithique, oubliant et même méprisant souvent le stade considéré comme arriéré des chasseurs-cueilleurs du paléolithique (d’ailleurs, nous ne parlons de civilisation qu’à partir du stade de l’agriculture !) et ne reconnaissant pas l’apport immense de la plus grande révolution, celle de la chasse et de la cueillette du paléolithique, l’un des facteurs essentiels qui a produit l’humanité.

Bien des gens pensent que cueillir ou chasser ne nécessitent aucune compétence extraordinaire alors que l’agriculture serait une invention et une révolution majeures. Ils se trompent lourdement. Ils omettent en particulier l’immense apport lié à une double activité nécessitant des qualités aussi diverses et qui a façonné la division hommes/femmes et donné une base à la première division du travail de l’histoire humaine. Et il n’est pas étonnant que leur mépris de l’activité jugée très arriérée des chasseurs-cueilleurs les conduise à chercher ailleurs l’origine de nos capacités humaines, intellectuelles, sociales, comme technologiques.

L’activité des chasseurs-cueilleurs a non seulement fabriqué un cerveau capable de réaliser cette activité mais elle a permis de fabriquer un cerveau capable de réaliser toutes nos activités actuelles. En effet, le temps écoulé n’a pas été suffisant pour que nous ayons un cerveau des agriculteurs sans parler d’un cerveau de l’époque de l’industrie capitaliste. Notre cerveau est donc tel que nous l’a légué le chasseur-cueilleur.

Ce n’est pas en soi la chasse, ni en soi la consommation de viande qui ont donné l’humanité mais le développement intellectuel lié à cette activité et surtout la sociabilisation que ces activités ont entraîné avec le partage du gros gibier, les stratégies de chasse en commun, le développement de la mémorisation des sites, des outils et des techniques de chasse, le langage pour échanger entre ses acteurs, les récits de chasse, le développement de l’imaginaire lié à la suppression d’une vie animale, le choc psychologique causé par le meurtre, les prières envers les esprits animaux, le parallèle entre familles animales et famille humaine, les représentations d’animaux et de chasse sur bois, sur os, sur les parois des grottes, les partages collectifs de nourriture et récits autour du feu. L’économie de partage a nécessité des relations inter-humaines de coexistence collective, de cohabitation, de « commerce » au sens relations humaines de plus en plus développées où le groupe a primé sur l’individu. Le développement des capacités du cerveau, permises par les modifications génétiques et physiologiques, a pris son ampleur grâce au changement des mœurs, des modes de vie liés au changement de mode de travail et de partage, c’est-à-dire de l’activité de survie devenue pleinement une activité sociale et collective. Même si la pensée cartésienne fondée sur l’opposition diamétrale de la dualité corps-esprit a encore malheureusement cours, il nous faut raisonner autrement pour comprendre ce qui a permis l’émergence de l’homme. Ce n’est pas soit du niveau génétique-physiologique, soit (au sens exclusif) du niveau culturel-social. Les deux domaines sont interactifs et composés. Ce sont des opposés dialectiques. Les potentialités humaines, ouvertes par la génétique, par la station debout, par la main humaine, par le cerveau ont été activées et sont entrées en résonance avec les activités productives de l’homme, avec son mode d’organisation sociale. La chasse a modifié totalement le fonctionnement de leur cerveau, les zones actives, leurs fonctions comme la conception des hominidés de la vie, de la mort, leur imaginaire, leurs capacités intellectuelles et leurs relations entre eux. Le développement de la chasse signifie inévitablement la coopération et la division du travail puisqu’en même temps une partie du groupe s’occupe de la cueillette.

Si la révolution néolithique a produit notre société actuelle ou ses bases (un univers créé par l’homme, culture et élevage permettant une domination sur la nature, une assurance de survivre, habitat fixe, propriété privée, écriture, Etat, échanges économiques, argent, etc.), la révolution du paléolithique (avec le développement des techniques de chasse et de pêche et notamment le développement d’outils liés à ces activités) a produit quelque chose d’encore plus essentiel sans lequel le stade néolithique n’aurait pas été possible : notre propension à vivre en société et notre capacité sociale et intellectuelle, notamment nos échanges, notre langage, notre goût des autres être humains, notre volonté de partager avec eux. Si nous sommes humains, nous ne le devons pas à l’agriculture mais nous le devons à l’activité sociale des chasseurs-cueilleurs et au développement du goût du partage qui est découlée des modifications de toutes sortes liées à cette activité.

Dans la révolution agraire, nous trouvons le fondement de nos mœurs actuelles, de notre mode de production, de l’apparition des classes sociales et de l’exploitation de l’homme par l’homme, de la propriété privée des moyens de production, des marchandises et de l’argent généralisé, de l’invention de l’Etat, de l’accumulation de richesses, mais aussi du lien entre propriété privée et relations hommes/femmes et enfants, c’est-à-dire de la transformation des relations d’humain à humain par la propriété, par l’argent, etc. L’accumulation de biens matériels nous semble par exemple une nécessité absolue, vitale, le seul moyen d’en jouir. La relation passant par la propriété et par l’argent nous semble tellement incontournable que nous pouvons difficilement imaginer que tout cela est très récent et que ce tout le contraire de cela qui a fait de l’homme un « être humain ». Tout ce que nous souhaitons avoir nous semble nécessairement devoir devenir notre propriété privée et nous n’imaginons pas d’autre relation possible avec les objets comme avec les personnes. Le sous-produit de tout cela est l’exacerbation de l’individualisme qui nous semble le nec plus ultra de toute vie sociale. La collectivité n’est vue souvent que sous l’angle des contraintes et des obligations et non comme la richesse la plus grande d’échanges et d’expériences humaines. Nous sommes à des années lumières des « peuples du rêve » qui n’estimaient pas devoir courir partout pour travailler mais cherchaient à échanger leurs expériences nocturnes, à vivre de grands rêves et à les partager. Et si leurs idées étaient portées sur le partage, c’est que leur vie matérielle l’était aussi. La chasse est sans doute le principal facteur qui a rendu l’homme humain, c’est-à-dire sociable et partageur. Nous avons oublié l’essentiel de ce que nous avions appris en étant des chasseurs-cueilleurs. Cependant l’homme a été un million d’années comme chasseur-cueilleur et seulement 10.000 ans agriculteur. Et, comme chasseur-cueilleur, l’homme était communautaire, partageux, communiste, comme on a pu le trouver là où il en était resté à ce stade, chez les esquimaux de Thulé, chez les peuples de la forêt d’Emeraude du Brésil, ou les pygmées d’Afrique australe ou encore d’autres peuples chasseurs-cueilleurs que l’on a pu rencontrer comme les Aborigènes en Australie ou les chasseurs-cueilleurs de Papouasie-Nouvelle Guinée, etc...

L’agriculture a représenté le plus grand pas en avant technologique et économique de l’histoire des hommes mais aussi la plus grande régression sur le terrain du caractère social de l’homme.

Le choix de développer la chasse aux grands animaux est synonyme de partage car on parvient rarement à abattre un animal et, quand on y parvient, c’est nécessairement pour le groupe qu’on le fait, aucun individu ne se nourrissant seul ou en famille de la viande d’un éléphant ou d’un buffle.

La mise en commun des richesses est tellement déterminante dans les premiers groupes humains que nous ne connaissons aucun groupe humain ancien qui ne la pratique pas.

Ce « communisme primitif », qui dérange encore nombre de scientifiques au point qu’ils cherchent à le nier en citant de nombreux exemples pris sur des populations pratiquant l’agriculture ou commençant à la pratiquer ou encore ayant eu le contact avec des populations la pratiquant, est une caractéristique commune de tous les peuples exclusivement chasseurs-cueilleurs. Il est à l’origine des changements radicaux qui ont fait émerger l’humanité. L’homme est un être issu de la collectivité, non seulement de la vie en collectivité, des échanges collectifs sur le plan culturel mais de l’activité vitale organisée de manière collective, les cueilleurs donnant des produits aux chasseurs et les chasseurs aux cueilleurs, mais aussi les produits de la chasse étant distribués à tous, même ceux qui n’avaient pas réussi à avoir de proies. Ainsi, Malaurie reste éberlué de constater que tout esquimau reçoit n’importe quel chasseur de passage et donne à lui et à ses chiens une grande quantité de nourriture carnée sans contrepartie, considérant que tout humain a droit de venir chez lui manger ses provisions. Lire là-dessus « Les derniers rois de Thulé ». D’autres voyageurs ont été éberlués de l’hospitalité de ces peuples, ou de ce qu’ils ont pris ainsi et qui est le témoignage du même collectivisme humain qui mène ces chasseurs à considérer que tout être humain peut partager avec eux les produits du groupe.

Ce n’est pas un hasard si cette existence collective a permis une accélération des progrès intellectuels, sociaux et techniques et toutes sortes, la propagation considérablement accélérée de toutes les découvertes. De là est né l’apparition de vagues successives de transformations sociales et techniques de la société humaine, de véritables révolutions qui va caractériser l’hominisation, révolutions concernant la production des richesses, le partage des richesses matérielles et intellectuelles. A ce stade de la société humaine, l’appropriation privée des moyens de production n’existe pas. La pirogue appartient au clan, le site de taille d’outils en pierre est au clan, les produits de la chasse et de la cueillette sont au clan, les arcs et les flèches appartiennent au clan.

Le caractère collectif, social, de tous ces progrès n’exclue pas l’apparition d’inégalités entre groupes, entre clans, entre individus même, mais elle ne fonde pas ces inégalités sur la propriété privée des moyens de production, ni sur l’accumulation de richesses privées, ni sur l’exploitation des uns par les autres. La division du travail ne suppose pas l’esclavage, ni la domesticité, ni le servage.

La spécialisation dans des activités particulières, comme l’activité lithique de taille de pierres, l’activité de coupe de bois, l’activité de fabrication de pirogues, l’activité de chasse (de petit ou de gros gibier), de pêche ou de cueillette, l’activité d’art, toutes ces spécialisations sont nées sur la base d’une mise en commun qui n’a rien de commercial, qui n’est qu’un « commerce » humain, échange gratuit de services. Se spécialiser dans la peinture des grottes n’est possible que si les autres membres du groupe sont d’accord pour vous donner en contrepartie de la nourriture.

Il est à remarquer que les activités de peinture pariétale sont particulièrement axées sur les animaux et la chasse, ce qui montre que cette activité a été un sujet fondamental de préoccupation intellectuelle des hommes de cette époque, une activité qui a nécessité un effort humain d’évocation abstraite, fantasmagorique, des animaux chassés.

Cet effort d’abstraction est un des pas en avant considérables de l’hominisation.

Le caractère actif de la chasse, le meurtre qu’elle nécessite, a supposé que l’homme parvienne à un premier détachement entre l’être humain et son univers extérieur. En tuant l’animal, l’homme a rompu une barrière et est devenu acteur de sa propre histoire. Il s’est autorisé un acte choquant qu’il a compensé en l’interdisant entre êtres humains, en le justifiant par la nécessité de défendre la vie des êtres humains du groupe, en fondant le mode d’existence du groupe sur la lutte contre les causes de ruptures entre membres du groupe, en fondant la vie sociale. Les premiers chasseurs se considèrent encore comme des animaux et ils ont besoin de s’adresser aux familles des animaux tués pour leur demander des excuses. Mais, même en agissant ainsi, ils ne sont déjà plus seulement des membres de la grande famille animale. Ils ont commencé à s’en détacher. Pour eux, la mort est devenue symbolique et les morts restent évocables par les vivants. L’intelligence humaine devient capable de se détacher des faits immédiats pour se porter sur des évocations imaginaires, capable de construire des mondes virtuels, de transformer ceux-ci au gré de leurs constructions intellectuelles. La capacité de représenter les animaux est le témoignage que l’homme est devenu capable de se représenter abstraitement l’univers et de transmettre à ses semblables cette représentation, les émotions qu’elle suscite, les rêves qu’elle évoque, les activités qu’elle rappelle, les symboles qu’elle représente. Si cela a un sens de représenter l’animal pour toute la tribu, c’est qu’il n’appartient pas seulement à celui qui l’a tué, que toute la tribu a pris la responsabilité de sa chasse, de sa mort, de son dépeçage et de sa consommation. C’est toute la tribu qui survit parce qu’elle s’est nourrie de cet ours ou de ce rêne et c’est toute la tribu qui lui rend hommage dans la représentation de cet animal. La capacité de représenter les animaux s’est ensuite lentement détachée de la seule chasse pour devenir une activité symbolique, une capacité des êtres humains d’évoquer les animaux dans leur environnement. L’homme a dépassé le stade de la lutte pour sa propre survie et est passé à la capacité d’étudier et de comprendre le monde. Cela s’est produit lorsque la chasse était devenue une activité tellement productive et techniquement au point que les hommes qui peignaient et sculptaient ont pu le faire pour autre chose que pour évoquer la chasse.

C’est la chasse qui a amené l’homme à développer des campements de base. C’est avec l’Homo habilis que l’on voit apparaître les premières structures construites au sol, qui semblent correspondre à des caches de chasse. L’Homo erectus quant à lui, est le premier dans l’histoire de l’humanité à savoir maîtriser et reproduire le feu, élément très important de sa survie au milieu des grands animaux et pour la cuisson des aliments. Il utilise en outre des galets aménagés, ainsi que des outils spécialisés comme le biface ou le hachereau. Il devient ainsi capable de développer considérablement ses capacités de chasseur. Par la suite, l’homme se disperse en Europe et en Asie.

L’accumulation de richesses n’a été possible au départ que sur des bases collectives. La spécialisation, la division du travail que nous considérons souvent aujourd’hui comme le propre d’inégalités individuelles, est née sur une base collectiviste où chacun travaillait pour le groupe.

Certes, ce collectivisme des premiers temps, intitulé parfois « communisme primitif », n’est pas fondé sur des choix idéologiques. L’homme d’il y a deux millions d’années n’est bien entendu pas défenseur des thèses de Marx ! Ce sont les conditions matérielles d’existence particulièrement difficiles qui ont dicté ces choix. Mais en le faisant, elles ont aussi donné une voie à la formation de l’humanité, de sa conscience, de son intelligence, de sa société, de son caractère dynamique, de sa capacité à s’adapter à des conditions d’existence changeantes et de fonder des relations durables avec les autres êtres humains.

Le chasseur-cueilleur du paléolithique a su fonder la société humaine sur l’adaptation à la nature alors que l’agriculteur du néolithique a cherché à adapter la nature à ses besoins et à fonder un monde artificiel fait pour l’homme seul.

Le chasseur-cueilleur sait qu’il a besoin de la nature, qu’il a besoin des autres hommes, que sans la collectivité humaine et sans une grande adaptation à la nature, l’espèce humaine disparaitrait, conscience qui est amoindrie chez l’homme agriculteur.

C’est chez le chasseur-cueilleur que la divergence est nettement apparue avec les grands singes. L’orang-outan, par exemple, peut mener pour l’essentiel une vie parfaitement individuelle, se prélasser dans les arbres, mangeant par ci, par là ses fruits et autres racines, sans avoir jamais à partager, sans se fatiguer à changer son mode d’existence en fonction des possibilités du moment. Le cueilleur doit déjà bien connaitre les possibilités de lieux nouveaux puisqu’il doit y nomadiser. Le chasseur est encore plus contraint de changer sans cesse de comportement pour lutter contre les bêtes sauvages.

Plus encore que la cueillette, c’est la chasse qui a poussé l’homme à faire de grands voyages, en suivant les troupeaux et en cherchant de nouveaux troupeaux.

On a cherché un peu partout (dans le cerveau, dans les gènes, dans le mode de locomotion, dans la station debout, dans la main, dans l’esprit, dans le langage, dans la capacité à construire des outils, de faire du feu, de dessiner, de peindre, de sculpter, de tailler des pirogues, de construire des armes, de transporter de la nourriture, etc…) la particularité essentielle de l’homme, celle qui le distinguerait de l’animal et par exemple du singe, et il est vrai que l’homme, comme toute autre espèce, se distingue de mille manières des autres espèces et il est très difficile de trouver par quel attribut physique ou par quel mode de fonctionnement, par quelles mœurs, par quelle différences physiologique ou autre, il a commencé à se distinguer. Et surtout qu’est-ce qui a été le moteur du changement est une question très difficile car tous les modes de fonctionnement sont étroitement imbriqués et l’histoire du changement est très difficile à reconstituer. Les changements de base sont certainement physiologiques, et d’abord génétiques, mais cela n’explique pas la divergence qui a suivi car ces changements génétiques sont infimes. Nous ne nous distinguons des singes sur le plan génétique que par des différences très minimes, pas très remarquables par rapport aux divergences génétiques entre hominidés. Si le résultat final est aussi différent, ce n’est pas nécessairement lié à des différences entre un individu « humain » par rapport à un individu « singe ». Car l’homme n’existe qu’en société. Le caractère « homme » est social et ne peut exister qu’en société. Sans la collectivité entourant l’enfant, l’homme ne dispose ni du langage, ni des capacités intellectuelles, ni des réactions proprement humaines, ni du comportement social caractéristique. L’enfant sauvage, l’enfant auquel des parents n’ont pas parlé n’est pas un « humain » au sens propre.

L’homme est un être social qui ne devient individu qu’au fur et à mesure de son histoire. La notion d’individu est relativement récente. L’unité des sociétés passées n’est pas individuelle mais collective : famille, tribu, clan, village, ville, classe sociale, nation, Etat, etc… C’est seulement avec le développement de la bourgeoisie, menant à sa prise du pouvoir, que l’individualité a été portée au pinacle.

L’homme a absolument besoin d’une collectivité humaine pour devenir humain mais comment a-t-il fait pour faire apparaître en lui cette humanité ?

Un des facteurs essentiels de cette apparition et que l’on ne trouve pas chez les singes est le travail social en vue d’un but collectif : la survie du groupe.

Certes les singes sont sociaux, se regroupent plus ou moins, exercent un certain travail pour satisfaire à leurs besoins. Alors, que trouvons nous comme différence caractéristique entre le troupeau de singes et la société humaine ? Le travail social, le travail en commun, le travail en vue du groupe, le travail pour satisfaire collectivement les besoins de la collectivité.

Ce qui permet à l’ensemble de nos "qualités biologiques" de s’actualiser, c’est le rapport que nous avons avec notre environnement c’est à dire avant tout, les autres. C’est en tant qu’être social, collectif, que nous sommes des humains et pas d’une autre manière. Un être humain n’est jamais complètement isolé. Sa vie toute entière dépend des échanges qu’il entretient avec ses semblables. Il fait partie d’un ensemble dont il dépend depuis qu’il est sorti du ventre de sa mère. Depuis cette époque, il a appris à faire siens les comportements et pour tout dire les valeurs des personnes de son entourage au premier rang desquels se trouvent ses parents.

Cet environnement d’hommes et de femmes modèle chaque être humain au point de dire que "nous ne sommes que les autres". Plus exactement disons que "nous sommes la trace qu’ont laissés les autres dans notre système nerveux, dans les rapports que nous avons eus avec eux" (Henri Laborit). L’autre me fait exister à tel point que "C’est faux de dire : Je pense. On devrait dire : on me pense." (Arthur Rimbaud). Le « je pense donc je suis » de Descartes est faux : nous pensons parce que nous sommes un groupe humain est plus exact. Et il faudrait rajouter, pour les premiers humains, « nous pensons car nous partageons ». Les hominiens ont construit un mode de pensée car leur mode de production nécessitait un mode de relations dans lequel ils devaient fonder une vie collective, une vision commune du monde, des rêves communs, des perspectives communes, un langage, une idéologie commune, une mémoire commune. De la chasse est sortie les images de chasse sur les parois des grottes, véritable projection dans l’imaginaire de l’activité humaine, la meilleure preuve concrète de l’homme issu de l’activité des chasseurs-cueilleurs.

C’est avec les chasseurs-cueilleurs que l’activité humaine est devenue représentation parce qu’elle a cessé d’être une activité individuelle. Les récits, les réflexions, les images de la chasse ont permis à l’homme de cesser de se contenter d’agir et de commencer à penser son action en confrontant sa pensée à celle des autres, à prendre plaisir de montrer ses capacités aux autres, de se flatter des résultats de cette activité et de l’autorité que ces résultats donnaient, résultats marqués par la possibilité de distribuer aux membres du groupe des morceaux des bêtes abattues à la chasse. Chaque groupe social se construit et fonctionne sur des valeurs, des codes que chacun se doit de respecter. Mais si nous ressentons tous ces sentiments à l’égard « des autres », c’est parce que nous avons adopté un mode de production qui nous mène à une répartition des richesses collectives : l’activité mêlée de chasse et de cueillette qui nécessite une collecte collective et une répartition collective de ces richesses. C’est le partage qui a fait de nous des êtres qui ont un besoin permanent d’échanger, de se concerter, donc de se parler.

Parallèlement, l’Homme aurait joué un rôle actif dans cette sélection. Par exemple, son mode de vie et/ou sa culture ont pu pousser à l’élimination naturelle et progressive des individus incapables de se nourrir en fabriquant un outil, ou de se protéger en fabriquant une tente... ou de communiquer correctement ! Bref : seuls les individus les plus "humains" ont pu suivre les groupes d’humains, les autres.... ben... étaient condamnés de fait. Comme on l’a constaté empiriquement, un homme isolé ne développe pas les caractéristiques "humaines" : il ne parle pas, se déplace à 4 pattes, ne fabrique rien... Il est même la plupart du temps moins "humanisé" qu’un autre animal social comme le bonobo. Il communique au mieux comme le groupe qui l’a recueilli. Et pas mieux que les individus de ce groupe animal. S’il n’est pas recueilli, et donc s’il a au moins trois ou quatre ans (sinon, le bébé humain est inapte à survivre), il ne communiquera même pas ! Donc, en résumé, l’Homme serait devenu de plus en plus "humain" en vivant en société, un groupe d’humains renforçant de fait ses caractéristiques "humaines". L’Homme serait donc devenu intelligent par sélection très progressive (y compris par lui-même) des individus dont les caractéristiques physiologiques permettaient son développement intellectuel (les individus vivant en dehors d’un groupe ne se reproduisant pas, en plus du fait qu’ils ont peu de chances de survie.). Pour certains éthologues, la complexité de la vie sociale aurait stimulé le développement de puissantes capacités cognitives. Vivre en société exigeant d’entretenir les relations les plus profitables et de décoder rapidement une situation complexe, comme choisir ou non de secourir un allié attaqué, l’intelligence (donc une intelligence sociale) est privilégiée : ceux qui sont le mieux pourvus de ces capacités font les meilleurs choix et survivent.

L’apparition de la chasse couplée à la cueillette a représenté un changement économique et social radical entraînant d’autres changements, radicaux et irréversibles, en série et même toute une dynamique de l’histoire qui ne pouvait plus être freinée ou bloquée. C’est la première division du travail, la première coopération dans le travail, la première installation de campements, le premier partage des richesses, la première constitution de grands groupes plus ou moins souples, la première formation d’unités de pensée collective avec des traditions communes, la première expression artistique, la première preuve d’une sensibilité liée à l’observation des animaux, de leurs mœurs, de leurs déplacements. Et, au plan de la conscience, de la mémoire humaine, ce stade a été déterminant dans l’hominisation. Il a marqué la séparation de l’homme et de la nature, le chasseur devant considérer l’animal comme extérieur, admettre la nécessité de le tuer comme acceptable. De nombreuses oppositions dialectique développant des nouvelles dynamiques sont alors apparues : non seulement entre homme et animal, mais entre chasse et cueillette, entre hommes et femmes, entre végétaux et animaux (par exemple la vision géographique de l’univers différente s’il s’agit de l’univers des plantes et arbres ou celui des animaux), entre le collectif et l’individuel, entre mort et vie. Ce sont ces contradictions qui ont entraîné de multiples rétroactions poussant la société humaine de l’avant et la contraignant à des changements permanents de mode de vie, de techniques, des modes de relations sociales. L’homme était entré dans la phase des changements socio-culturels, sa phase véritablement humaine.

Friedrich Engels, dans « L’origine de la famille, de la propriété privé et de l’Etat » :

« Un animal aussi désarmé que l’homme en devenir pouvait peut-être arriver à se maintenir, en nombre restreint, même dans l’état d’isolement dont la forme de sociabilité la plus élevée est l’union individuelle telle que Westermarck, sur le rapport de chasseurs, l’attribue au gorille et au chimpanzé. Pour sortir de l’animalité, pour accomplir le plus grand progrès qu’offre la nature, il fallait un autre élément : il fallait remplacer l’insuffisante capacité défensive de l’individu par la force unie et l’action collective de la horde. (…) »

Engels écrit encore : « Nos ancêtres simiesques étaient des êtres sociables (...) le développement du travail a nécessairement contribué à resserrer les liens entre les membres de la société en multipliant les cas d’assistance mutuelle, de coopération commune, et en rendant plus claire chez chaque individu la conscience de l’utilité de cette coopération. Bref, les hommes en formation en arrivèrent au point où ils avaient réciproquement quelque chose à se dire. Le besoin se créa son organe, le larynx non développé du singe se transforma, lentement mais sûrement, grâce à la modulation pour s’adapter à une modulation sans cesse développée, et les organes de la bouche apprirent peu à peu à prononcer un son articulé après l’autre. »

Karl Marx, dans les « Manuscrits de 1844 » :

« Le communisme, abolition positive de la propriété privée (elle-même aliénation humaine de soi) et par conséquent appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme ; donc retour total de l’homme pour soi en tant qu’homme social, c’est-à-dire humain, retour conscient et qui s’est opéré en conservant toute la richesse du développement antérieur… L’abolition positive de la propriété privée, l’appropriation de la vie humaine, signifie donc la suppression positive de toute aliénation, par conséquent le retour de l’homme hors de la religion, de la famille, de l’État, etc., à son existence humaine, c’est-à-dire sociale… Je suis social parce que j’agis en tant qu’homme. Non seulement le matériel de mon activité - comme le langage lui-même grâce auquel le penseur exerce la sienne - m’est donné comme produit social, mais ma propre existence est activité sociale ; l’est en conséquence ce que je fais de moi, ce que je fais de moi pour la société et avec la conscience de moi en tant qu’être social. Ma conscience universelle n’est que la forme théorique de ce dont la communauté réelle, l’organisation sociale est la forme vivante, tandis que de nos jours la conscience universelle est une abstraction de la vie réelle et, à ce titre, s’oppose à elle en ennemie. Donc L’activité de ma conscience universelle - en tant que telle - est aussi mon existence théorique en tant qu’être social. Il faut surtout éviter de fixer de nouveau la “ société ” comme une abstraction en face de l’individu. L’individu est l’être social. La manifestation de sa vie - même si elle n’apparaît pas sous la forme immédiate d’une manifestation collective de la vie, accomplie avec d’autres et en même temps qu’eux - est donc une manifestation et une affirmation de la vie sociale. La vie individuelle et la vie générique de l’homme ne sont pas différentes, malgré que - et ceci nécessairement - le mode d’existence de la vie individuelle soit un mode plus particulier ou plus général de la vie générique ou que la vie du genre soit une vie individuelle plus particulière ou plus générale. En tant que conscience générique l’homme affirme sa vie sociale réelle et ne fait que répéter dans la pensée son existence réelle ; de même qu’inversement l’être générique s’affirme dans la conscience générique et qu’il est pour soi, dans son universalité, en tant qu’être pensant… L’abolition de la propriété privée est donc l’émancipation totale de tous les sens et de toutes les qualités humaines ; mais elle est cette émancipation précisément parce que ces sens et ces qualités sont devenus humains, tant subjectivement qu’objectivement… Les sens de l’homme social sont autres que ceux de l’homme non-social ; c’est seulement grâce à la richesse déployée objectivement de l’essence humaine que la richesse de la faculté subjective de sentir de l’homme est tout d’abord soit développée, soit produite, qu’une oreille devient musicienne, qu’un oeil perçoit la beauté de la forme, bref que les sens deviennent capables de jouissance humaine, deviennent des sens qui s’affirment comme des forces essentielles de l’homme. »

Lénine dans son article « Karl Marx » :

« Se rendant compte que l’ancien matérialisme était inconséquent, incomplet et unilatéral, Marx conclut qu’il fallait "mettre la science de la société... en accord avec la base matérialiste, et la reconstruire en s’appuyant sur elle". Si, d’une manière générale, le matérialisme explique la conscience par l’être et non l’inverse, cette doctrine, appliquée à la société humaine, exigeait qu’on expliquât la conscience sociale par l’être social. "La technologie, dit Marx, met à nu le mode d’action de l’homme vis-à-vis de la nature, le procès de production de sa vie matérielle, et, par conséquent, l’origine des rapports sociaux et des idées ou conceptions intellectuelles qui en découlent" (Le Capital, livre I). On trouve une formulation complète des thèses fondamentales du matérialisme appliqué à la société humaine et à son histoire dans la préface de Marx à son ouvrage Contribution à la critique de l’économie politique, où il s’exprime comme suit : "... dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue là structure économique de la société, la, base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse – des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout. »

Friedrich Engels dans « Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme » :

« Le travail commence avec la fabrication d’outils. Or quels sont les outils les plus anciens que nous trouvions ? Comment se présentent les premiers outils, à en juger d’après les vestiges retrouvés d’hommes préhistoriques et d’après le mode de vie des premiers peuples de l’histoire ainsi que des sauvages actuels les plus primitifs ? Comme instruments de chasse et de pêche, les premiers servant en même temps d’armes. Mais la chasse et la pêche supposent le passage de l’alimentation purement végétarienne à la consommation simultanée de la viande, et nous avons à nouveau ici un pas essentiel vers la transformation en homme. L’alimentation carnée contenait, presque toutes prêtes, les substances essentielles dont le corps a besoin pour son métabolisme ; en même temps que la digestion, elle raccourcissait dans le corps la durée des autres processus végétatifs, correspondant au processus de la vie des plantes, et gagnait ainsi plus de temps, plus de matière et plus d’appétit pour la manifestation de la vie animale au sens propre. Et plus l’homme en formation s’éloignait de la plante, plus il s’élevait aussi au dessus de l’animal. De même que l’accoutumance à la nourriture végétale à côté de la viande a fait des chats et des chiens sauvages les serviteurs de l’homme, de même l’accoutumance à la nourriture carnée à côté de l’alimentation végétale a essentiellement contribue à donner à l’homme en formation la force physique et l’indépendance. Mais la chose la plus essentielle a été l’action de la nourriture carnée sur le cerveau, qui recevait en quantités bien plus abondantes qu’avant les éléments nécessaires à sa nourriture et à son développement et qui, par suite, a pu se développer plus rapidement et plus parfaitement de génération en génération. N’en déplaise à MM. Les végétariens, l’homme n’est pas devenu l’homme sans régime carné, et même si le régime carné a conduit à telle ou telle période, chez tous les peuples que nous connaissons, au cannibalisme (les ancêtres des Berlinois, les Wélétabes ou Wilzes, mangeaient encore leurs parents au Xe siècle), cela ne nous fait plus rien aujourd’hui. Le régime carné a conduit à deux nouveaux progrès d’importance décisive : l’usage du feu et la domestication des animaux. Le premier a raccourci plus encore le processus de digestion en pourvoyant la bouche d’une nourriture déjà pour ainsi dire à demi digérée ; la seconde a rendu le régime carné plus abondant en lui ouvrant, à côté de la chasse, une source nouvelle et plus régulière, et de plus, avec le lait et ses produits, elle a fourni un aliment nouveau, de valeur au moins égale à la viande par sa composition. L’un et l’autre devinrent ainsi, d’une manière déjà directe, des moyens nouveaux d’émancipation pour l’homme ; cela nous conduirait trop loin d’entrer ici dans le détail de leurs effets indirects, si grande qu’ai été leur importance pour le développement de l’homme et de la société. De même que l’homme apprit à manger tout ce qui était comestible, de même il apprit à vivre sous tous les climats. Il se répandit par toute la terre habitable, lui, le seul animal qui était en état de le faire par lui même. Les autres animaux, qui se sont acclimatés partout, ne l’ont pas appris par eux mêmes, mais seulement en suivant l’homme : ce sont les animaux domestiques et la vermine. Et le passage de la chaleur égale du climat de leur patrie primitive à des régions plus froides, où l’année se partageait en hiver et en été, créa de nouveaux besoins : des logements et des vêtements pour se protéger du froid et de l’humidité, de nouvelles branches de travail et, de là, de nouvelles activités, qui éloignèrent de plus en plus l’homme de l’animal. Grâce à l’action conjuguée de la main, des organes de la parole et du cerveau, non seulement chez chaque individu, mais aussi dans la société, les êtres humains furent à même d’accomplir des opérations de plus en plus complexes, d’établir et d’atteindre des objectifs de plus en plus élevés. De génération en génération, le travail lui même devint différent, plus parfait, plus varié. »

Karl Marx dans l’ « Idéologie allemande » :

« La façon dont les hommes produisent leurs moyens d’existence, dépend d’abord de la nature des moyens d’existence déjà donnés et qu’il leur faut reproduire. Il ne faut pas considérer ce mode de production de ce seul point de vue, à savoir qu’il est la reproduction de l’existence physique des individus. Il représente au contraire déjà un mode déterminé de l’activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé. La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent qu’avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production. Cette production n’apparaît qu’avec l’accroissement de la population. Elle-même présuppose pour sa part des relations des individus entre eux. La forme de ces relations est à son tour conditionnée par la production. »

Daniel Bloch, dans « Hominisation » :

« Nous trouvons une floraison d’idées pour "expliquer" l’émergence humaine. Certains avancent l’hypothèse des mutations génétiques, d’autres tiennent compte de l’évolution de l’environnement et de celle des groupes sociaux. L’hypothèse d’un phylum de primates, évoluant de l’activité de cueillette à l’activité de la chasse, semble très séduisante (MORRIS, 1968, chap. Origines). Certains pensent même, avec d’excellents arguments d’ailleurs, que le phylum de primates à l’origine de l’hominisation, aurait passé par un stade aquatique, comme les mammifères marins, tels que les hippopotames, par exemple, qui retournent progressivement dans la niche environnementale aquatique. Cette hypothèse expliquerait la perte de pilosité, notre nez très spécifique par rapport aux autres primates, le fait que les nouveaux-nés savent instinctivement nager, et encore bien d’autres points. (cf. HARDY Alister et MORGAN Elaine). Cependant toutes ces explications nous semblent fragiles par leur aspect "linéaire et ponctuel". En effet, bien d’autres animaux sont retournés à la mer, ou sont devenus des carnassiers, ont adopté la bipédie, possèdent des mains, sans pour autant devenir des Hommes. On ne peut donc expliquer l’émergence humaine en prenant uniquement comme point d’appui une ou plusieurs mutations fortuites ponctuelles, ou le changement de niche écologique par un groupe de primates particulier. Seule une méthode qui prend en compte un ensemble important de facteurs, en rapport dialectique les uns avec les autres, peut "expliquer" globalement l’émergence humaine. Dans l’état actuel de la science, le terme "expliquer" nous semble encore présomptueux, et il faudrait plutôt admettre que dans sa recherche de ses origines l’Homme balbutie toujours et tente encore de "s’expliquer" sa présence au monde. (…) Nous précisons encore que la pression sociologique d’utilisation de l’appareil vocal n’est pas une création spontanée des totalités humaines, mais provient probablement d’essais réussis d’adaptation à des changements écologiques (désertifications, glaciations), provoquant des changements d’habitudes, notamment dans l’alimentation. De frugivores, les ancêtres de l’homme devinrent partiellement carnivores : "Ainsi apparaît notre singe nu, vertical, chasseur, manieur d’armes, territorial, néotène, cérébral, primate par ses origines, carnivore d’adoption, et prêt à conquérir le monde. Mais il représente, dans le processus de l’évolution, un phénomène très neuf, un prototype, et les nouveaux modèles ont souvent des imperfections. Pour lui, les principaux inconvénients naîtront de la disparité entre ses étonnants progrès dans le domaine culturel et son développement génétique beaucoup plus lent. Ses gènes resteront à la traîne et viendront constamment lui rappeler que, malgré ce qu’il a pu faire pour modeler son environnement, il reste tout de même un singe nu" (MORRIS, 1968, p. 51). L’alimentation carnivore suppose, de la part du phylum préhominien, l’apprentissage de la chasse, et par conséquent du meurtre, soit des autres animaux, soit, dans le cannibalisme, des individus de sa propre espèce. Cet apprentissage du meurtre a dû avoir un impact important sur le psychisme des préhominiens ; le volume de leur cerveau permettait probablement une prise de conscience partielle et épisodique du problème de la mort individuelle. Il fallait donc impérativement trouver une réponse à l’impasse psychique qui découle automatiquement de la prise de conscience de sa propre mort. En effet, "Puisque, de toutes les situations mystérieuses, bouleversantes, et difficiles avec lesquelles l’homme s’est trouvé aux prises à travers les âges, la mort semble avoir été la plus troublante et la plus terrible, il n’est guère surprenant que les toutes premières traces de croyance religieuse se concentrent autour du culte des morts" (JAMES, 1959, p. 13). Nous pensons que l’apprentissage du meurtre, la création progressive d’un langage, l’élaboration de croyances et de rites religieux concernant surtout le problème de la survie, sont en rapports dialectiques et participent activement à l’émergence humaine. Mircéa Eliade (1980, t1, p. 15) confirme ce point de vue : "l’homme est le produit final d’une décision prise "aux commencements du Temps" : celle de tuer pour pouvoir vivre. En effet, les hominiens ont réussi à dépasser leurs "ancêtres" en devenant carnivores. Pendant quelques deux millions d’années, les Paléanthropiens ont vécu de la chasse ; les fruits, les racines, les mollusques, etc., récoltés par les femmes et les enfants, étaient insuffisants pour assurer la survie de l’espèce. La chasse a déterminé la division du travail selon le sexe, en renforçant de cette manière l’"hominisation" ; car chez les carnassiers, et dans tout le monde animal, une telle différence n’existe pas. Mais l’incessante poursuite et la mise à mort du gibier ont fini par créer un système de rapport sui generis entre le chasseur et les animaux massacrés... la "solidarité mystique" entre le chasseur et ses victimes est révélée par l’acte même de tuer ; En dernière instance, la "solidarité mystique" avec le gibier dévoile la parenté entre les sociétés humaines et le monde animal. Abattre la bête chassée ou, plus tard, l’animal domestiqué, équivaut à un "sacrifice" dans lequel les victimes sont interchangeables. Précisons que toutes ces conceptions se sont constituées pendant les dernières phases du processus d’"hominisation". Elles sont encore actives, - modifiées, revalorisées, camouflées, - des millénaires après la disparition des civilisations paléolitihiques." Il semble donc assez probable que la communication humaine fut aussi utilisée pour combattre l’angoisse de la mort, révélée par la nouvelle activité de la chasse. On pourrait ainsi comprendre, entre autres, pourquoi l’activité sacerdotale fut longtemps le monopole des hommes, puisqu’ils s’étaient spécialisés dans le meurtre, et qu’il leur fallait alors se rassurer. Encore actuellement, une grande partie de la communication humaine et des recherches scientifiques sont consacrés à la résolution du problème de la mort. Il se pourrait même que l’exceptionnelle évolution de la technologie soit en réalité surtout une réponse inconsciente à l’angoisse de la mort. »

« C’est la chasse, plutôt que la viande, qui a été le catalyseur de l’hominisation. »

Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, directrice de recherche au CNRS et auteur de Mangeurs de viande : De la préhistoire à nos jours.

Pour Marylène Patou-Mathis, la chasse a provoqué l’homme sociétal : répartition des rôles, partage des proies, coopération. Les féministes américaines des années 1970 ont critiqué l’interprétation des scientifiques relatives au développement de la chasse. Elles y voyaient une image de "l’homme chasseur" par opposition à une femme cantonnée à la cueillette. Or, selon Marylène Patou-Mathis, les femmes chassaient, mais sans faire couler le sang. Par ailleurs, c’est la cueillette qui apportait l’essentiel de la nourriture, sauf dans les latitudes très nordiques comme chez les Inuits. En outre, la femme a eu un rôle essentiel dans la domestication des plantes : c’étaient les cueilleuses qui connaissaient les céréales sauvages.

Bernard NADOULEK  :

Les chasseurs-cueilleurs nomades « La première forme de société humaine est composée de petits groupes de chasseurs et de cueilleurs nomades qui se déplacent pour suivre les cycles de reproduction des espèces végétales et les migrations de leurs proies animales. L’habitat nomade consiste en huttes de branchages couvertes de peaux d’animaux. Plus tard, grâce au feu permettant d’éloigner les prédateurs, les chasseurs cueilleurs pourront s’emparer d’abris sous roches initialement occupés par le lion ou l’ours. Le groupe de chasseurs est composé d’un ensemble de 15 à 20 personnes qui forment l’unité sociale de base. Leur camp est une structure opérationnelle de survie permettant de réunir assez d’individus pour que la cueillette, la chasse et les battues soient efficaces. Ce groupe reste réduit pour éviter une exploitation trop rapide de l’aire de chasse et de cueillette. L’alliance et la coopération entre les camps de chasseurs se scellent grâce à des échanges matrimoniaux exogamiques. Cette coopération s’étend aux rapports entre les chasseurs-cueilleurs et la nature qu’ils considèrent comme une mère nourricière, comme une force protectrice, une puissance bienfaitrice qui nourrit ses enfants et dont il ne faut pas bouleverser l’équilibre ou épuiser les ressources. Dans cette forme réduite de société, l’ensemble du groupe fonctionne dans une culture relativement égalitaire ou la notion de hiérarchie n’apparait pas encore. Ces micro sociétés en mouvement n’ont pas les possibilités de stoker des surplus alimentaires, les ressources sont redistribuées de façon immédiate et ne permettent pas d’entretenir des improductifs dont le rôle serait simplement hiérarchique. Les leaders doivent justifier leur rôle par des compétences particulières de cueilleur ou de chasseur. Malgré cette culture égalitaire et coopérative, le pouvoir du groupe sur l’individu est total et légitimement accepté, c’est une question de survie. L’interdépendance est de règle et elle est renforcée par le fait que chacun vit en permanence sous le regard de tous. Les règles du groupe, les "coutumes", n’évoluent que très lentement, en termes de dizaines de générations, tant elles sont nécessaires à la cohésion, leur remise en cause ne s’opère qu’imperceptiblement, dans la longue durée. La question reste : une fois la survie assurée, pourquoi les groupes humains continuent-ils de changer ? Malgré l’état de nécessité que nous venons de décrire la théorie de la lutte pour la survie et de la sélection naturelle des plus aptes par l’hérédité, n’est pas entièrement satisfaisante pour expliquer l’instinct guerrier de cette humanité naissante. La lutte pour le contrôle des ressources nécessaires à la survie était-elle capitale au commencement de l’histoire ? Elle l’est aujourd’hui, mais qu’en était-il pour les chasseurs-cueilleurs du paléolithique ? Les groupes de chasseurs contrôlent certes un territoire et ses ressources, entretiennent des rapports entre groupes humains, connaissent des alliances et des rivalités, mais l’espace est immense et les groupes humains sont nomades, l’affrontement n’est donc pas inéluctable. La guerre ne naîtra que beaucoup plus tard au néolithique. A l’intérieur du groupe de chasseurs-cueilleurs la vie quotidienne est coopérative, elle ne connait pas encore les antagonismes sociaux, les hiérarchies instituées. Dans ce groupe horizontal, chacun a sa fonction, chacun interagit, personne ne dispose d’un pouvoir de contrainte à lui seul. Le temps n’est pas encore venu de l’égoïsme, de l’indifférence, de la lutte de tous contre tous. L’explication de la sélection naturelle des plus aptes est-elle plus pertinente ? Mais quels sont les plus aptes ? Le chasseur est-il plus important que le cueilleur, le chaman que le guérisseur, l’homme que la femme, la force de la jeunesse que la sagesse de l’âge ? La taille limitée du groupe implique que les qualités de chacun sont indispensables à la survie. Il y a bien des individus plus puissants que d’autres, mais il faudra des millénaires pour que les compétences reconnues se transforment en hiérarchies instituées. Si la théorie de la lutte pour la survie et de la sélection des plus aptes n’est pas une explication suffisante pour expliquer le changement, comment la compléter ? La réponse qui apparaît comme la plus évidente est celle de cet esprit d’exploration, d’aventure et de dépassement déjà évoqué. Adossé à la plus contraignante des nécessités, l’humanité naissante est tout simplement en train d’inventer la liberté. L’humanité explore, tâtonne, invente, développe, remet en cause, transgresse, innove, ce qui la définit c’est sa liberté. Des sociétés de chasseurs cueilleurs continuent à survivre aujourd’hui à travers quelques groupes ethniques dispersés dans le monde. Les San, ou Bochimans, qui vivent depuis plus de 20 000 ans en Afrique australe. Ils se désignent alors comme "ceux qui suivent l’éclair", se déplaçant en fonction des pluies pour optimiser la chasse ou la cueillette. Il ne sont plus aujourd’hui qu’environ 100 000 et leur territoire se réduit au désert du Kalahari où ils ont été parqués par nos sociétés "civilisées" et d’où l’on tente de les déloger aujourd’hui au profit de la prospection diamantaire. Toujours en Afrique, les Pygmées, environ 200 000 personnes disséminées dans plusieurs pays africains le long de l’équateur, sont tout aussi menacés. Tout comme les Hadzas de Tanzanie, un millier d’individus autour du lac Eyasi. En Asie, les Orang Asli de Malaisie, quelques 100 000 personnes vivant depuis environ 50 000 ans dans les forêts de l’intérieur de la péninsules sont programmés pour l’extinction au fur et à mesure de l’exploitation du bois de leurs futaies. De même pour les Orang Darat de Sumatra, environ 30 000 individus dispersés en petits groupes. Les Vedda du Sri Lanka, à peine quelques milliers, sont aussi en voie de disparition, parallèlement à la destruction de leur milieu naturel. En tout moins de 450 000 chasseurs cueilleurs en l’an 2010, dont le mode de vie hérité du paléolithique est menacé par les bienfaits de la civilisation et de ses bidonvilles. Tristes tropiques ! Comme l’écrivait Lévi-Strauss, notre civilisation de progrès ravage systématiquement les cultures traditionnelles avec lesquelles elle entre en contact. Il ne s’agit pas seulement d’un problème d’appropriation de ressources, l’opposition est plus fondamentale : c’est le rapport à la nature et à la liberté qui est en jeu. Depuis l’invention de l’agriculture, nous avons fait le choix de dominer notre environnement, et avec quels succès ! Faut-il pour autant éliminer toute réminiscence d’un monde qui avait fait le choix de respecter la nature et de s’y adapter ? La catastrophe écologique aujourd’hui annoncée, dont nous continuons à nourrir l’ampleur, ne doit-elle pas nous conduire à un certain recul ? Ce génocide annoncé n’est-il pas aussi une victoire de la servitude sur la liberté ? Quelles sont les caractéristiques du chasseur, de ses techniques, de sa vision du monde ? Commençons par réaffirmer la thèse de cet essai : les chasseurs, premiers guerriers de l’histoire, sont à l’avant-garde de la liberté. C’est très clair chez le chasseur du paléolithique qui adopte rapidement les idées nouvelles malgré le conservatisme garant de la pérennité des groupes humains. Pourquoi le chasseur aurait-il une aptitude spéciale au changement ? Parce que cette aptitude procède des impératifs de la survie. En adoptant toutes les innovations qui optimisent la chasse, le chasseur augmente à la fois son efficacité et sa sécurité. La cueillette fait courir moins de risques. Dans la chasse, l’aptitude au changement est proportionnelle à l’augmentation des chances de survie. Il nous faut aussi réviser un préjugé. Les préhistoriens nous rappellent qu’avant d’être un chasseur, l’homme a longtemps été un charognard disputant les restes des prédateurs ou se nourrissant des animaux morts par accidents. Le préjugé vient d’abord du sens péjoratif avec lequel est employé le terme de charognard : probablement un reste d’anthropocentrisme qui vise l’animalité dont nous essayons vainement de nous distancier. Le malentendu se prolonge ensuite en postulant implicitement que l’animalité dudit charognard s’oppose à l’humanité du "vrai" chasseur, plus tardif, se distinguant par des techniques et un savoir faire. Cette distinction n’est pas justifiée : le chasseur est dans la pleine continuité du charognard qui forge pour lui les techniques de base de la chasse la plus moderne. Observons d’abord que le charognard humain prend la suite des prédateurs qui ont des techniques de chasse très performantes. La différence vient de la manière dont les hommes vont faire évoluer leurs techniques alors que les animaux restent enfermés dans leurs routines. Pourquoi cette différence ? D’abord parce que ’homme est faible : rappelons qu’Homo habilis, mesure 1,35 m et pèse 30 kg en moyenne. Il ne figure qu’à un rang inférieur dans la hiérarchie animale. Il est moins puissant et moins armé que les grands prédateurs avec leurs griffes et leurs crocs, moins rapide que la plupart des proies. C’est pourquoi il doit compenser son manque de force par le nombre quand il le peut, et dans tous les cas, par des techniques bien rodées. Pour s’emparer ne serait-ce que d’une charogne, il doit apprendre à traquer, à suivre les pistes des prédateurs, à repérer leurs proies, à se cacher, à communiquer silencieusement par signe, à dissimuler son odeur sous le vent. Tout cela est très risqué car les prédateurs qu’il suit dans leurs chasses peuvent aussi bien s’en prendre à lui. C’est ainsi qu’il apprend à se dissimuler. Dès ses premières charognes il devient, par nécessité, un chasseur invisible. Mais ce n’est pas tout car, une foi la proie repérée, il faut affronter la concurrence des autres charognards dont certains -hyènes, vautours, félins - sont puissants et nombreux. Et une fois la concurrence écartée, une fois la proie emportée, encore faut-il la ramener au camp dans une précarité plus grande que lors la traque précédente pendant laquelle il n’était pas chargé. C’est donc à partir de ce rôle de charognard que l’humain met au point les fondements de toutes les techniques de chasse : traquer les fauves, suivre des pistes, repérer et approcher la proie, le tout en restant invisible, puis affronter la concurrence animale en utilisant des armes et des tactiques de plus en plus appropriées… Il y a donc continuité entre le charognard et le chasseur, le second bénéficiant de l’apprentissage du premier. Après avoir appris les fondements de la chasse comme charognard, les hommes du paléolithique vont progressivement traquer des rennes, des chevaux, des bisons, des aurochs, des mammouths et, plus encore, des prédateurs aussi puissants que les ours, les lions, les tigres, etc. Comment l’homme préhistorique dont la faiblesse individuelle est patente, va-t-il se hisser au rang de prédateur le plus puissant de son époque ? Comment son apprentissage va-t-il se dérouler ? D’abord par mimétisme, puis par imitation. Le mimétisme est la faculté de se fondre dans le milieu environnant pour assurer sa sécurité. C’est une forme primitive de l’imitation en ce qu’elle n’a même pas besoin d’être consciente pour fonctionner. Le mimétisme est aujourd’hui encore la forme la plus commune d’apprentissage des comportements sociaux, celle qui préside à l’éducation non verbale des enfants, celle qui s’étend à la cohésion des comportements dans un groupe. Au paléolithique, c’est avec des activités spécifiques, telles que la chasse, que l’imitation devient un phénomène conscient et finalisé. C’est en observant les prédateurs que les hommes vont apprendre à chasser, à créer des armes pour suppléer aux crocs et aux griffes des fauves : gourdins, lances de jet, pieux, pointes durcies par le feu, etc. Mais tout ceci n’est qu’un préalable à un sujet d’étude plus vaste, celui de la nature. Nous parlons ici de stratégie indirecte, de stratégie du faible au fort. L’homo supplée à sa faiblesse par la ruse, l’invisibilité de la traque et de l’approche d’une proie à couvert, par la dissimulation olfactive en se plaçant face au vent, par la simulation visuelle en utilisant des dépouilles d’animaux. Mais il ne s’agit là que de tactiques. Pour passer à une stratégie indirecte, comme l’écrit Sun Tzu, il faut disposer de la connaissance du terrain et de "l’information préalable qui permet de remporter la guerre en évitant la bataille", ou plus modestement, de minimiser les dangers de l’affrontement. Le meilleur moyen de traquer une proie est de connaître son territoire, son comportement et ses habitudes. D’abord le territoire. Il y a la géographie physique : plaine, forêt, désert, montagne, etc., qui impliquent des techniques de chasse différenciées. Il y a ensuite la cartographie animale : savoir où chaque proie a sa tanière, où elle se réfugie en cas de danger, où elle se nourrit selon qu’elle soit herbivore ou carnivore, où elle se désaltère, où elle se déplace ou migre, selon l’épuisement des ressources ou le changement des saisons. Vaste programme d’études et d’entraînement. Sommes-nous, par exemple, encore capable d’imaginer l’exploit que représente la traque en petits groupes de deux ou trois chasseurs ? D’abord la phase invisible. Repérer la proie à ses excréments, à ses empreintes, à ses traces, aux herbes foulées ou aux plantes brisées qui jalonnent sa course. Puis faire des dizaines de kilomètres de marche ou de course, monter sur les arbres pour préciser ses repères, faire tous les détours possibles pour l’approcher face au vent afin que l’animal ne les repèrent pas à l’odeur, se dissimuler pendant des périodes interminables, ramper silencieusement, puis surgir rapidement pour l’atteindre avec une arme de jet rudimentaire. En cas de blessure non mortelle de la proie, continuer de suivre l’animal blessé. Rabattre la proie au plus près du camp pour la porter le moins longtemps possible une fois abattue. Ensuite, la phase visible : la mise à mort. C’est-à-dire l’affrontement avec les dangers qu’il suppose et les risques de blessure. Se représente-t-on encore qu’avec la moindre blessure, un membre ou une articulation endommagée, sans même parler des complications dues au manque de soins, c’est le chasseur qui devient une proie pour tous les autres prédateurs. Enfin, après la mort de l’animal, le dépecer sur place, le ramener au camp, parfois pendant plusieurs jours de marche, avant que la concurrence ne vienne lui disputer sa proie. Avec la battue, l’organisation et l’intelligence collective prennent le relais sans éloigner le danger pour autant. D’abord, concevoir l’idée même de piège : une fosse dissimulée, un cul de sac naturel, une falaise ou un marais, ou encore un gué vers lesquels les rabatteurs poussent les animaux. L’organisation tactique permet de précipiter les proies vers le piège en coupant toutes voies de fuite. Enfin, la mise à mort qui, même collective, reste extrêmement risquée lorsqu’il s’agit d’animaux puissants. Sans oublier le maniement des armes appropriées : gourdins, épieux, lances, sagaies, propulseurs et, beaucoup plus tard, arcs et flèches. Avec là encore le danger omniprésent. Tout cela relève d’un savoir et d’un entraînement considérable. La chasse est à la fois un art individuel et une science collective. Plus tardivement, elle deviendra une méthode d’apprentissage de la guerre. Et au centre de tout cela, la capacité de demeurer invisible : que cela soit pour la traque ou la battue, la surprise reste fondamentale pour approcher le gibier. L’imitation des animaux contribuant à renforcer cette invisibilité en se parant de leurs dépouilles ou en s’enduisant de leurs excréments. L’invisibilité, la première arme, tant défensive pour se dissimuler, qu’offensive pour traquer. Mais ce n’est pas seulement le sentiment guerrier qui domine la chasse, c’est aussi l’osmose avec la nature. Dès leurs premières croyances, les chasseurs cueilleurs considèrent que tous les éléments de la nature sont vivants et la regardent avec l’affection due à une mère nourricière. En retour, la nature laisse le chasseur pénétrer dans son monde magique. Elle lui adresse des signes invisibles aux autres hommes : qu’il s’agisse des traces infimes qui lui permettent de traquer ses proies, de les voir venir, ou encore de déchiffrer les signes qui lui font prévoir la marche du monde, les variations du climat, l’évolution des saisons. Le chasseur considère le monde avec frugalité, il ne traque ses proies qu’en les respectant. Avant la chasse, les rituels consistent à s’excuser auprès de ses victimes des souffrances qui leurs sont infligées. Le chasseur leur explique humblement qu’il a besoin d’elles pour nourrir ses enfants. Le plus souvent la cruauté est exclue et le respect de l’animal va très loin puisque chaque chasseur s’identifie à l’un deux qu’il prend pour totem. Le chasseur a commencé le parcours qui fera de lui un homme de connaissance, un guerrier capable de vivre dans l’univers mystérieux de l’invisible. Mais nous ne pouvons nous dissimuler la face plus sombre de cette évolution. Depuis le paléolithique supérieur nous sommes devenus les plus grands tueurs de l’histoire. Non seulement nous avons tué des millions de fois plus que tous les animaux réunis mais, contrairement aux animaux qui tuent pour se nourrir, nous nous assassinons entre individus de la même espèce, nous tuons pour la gloire, au nom de nos idéaux, nous torturons, nous éliminons nos ennemis jusqu’au génocide. Si nous avions la moindre rigueur sémantique, ce sont les humains qu’il faudrait nommer animaux. Mais, comme rien n’est simple, dans le même temps, c’est grâce aux protéines animales obtenues par la chasse et l’élevage, initialement par la consommation de charognes et aujourd’hui par l’abattage industriel, que l’homme développe son corps et son cerveau. Plus que tout autres, le guerrier doit regarder la réalité en face : la liberté à un prix. »

Peuples chasseurs-cueilleurs actuels

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Le peuple des chasseurs de la préhistoire

Herxheim : Caïn, le chasseur-cueilleur, qu’as-tu fait de ton frère Abel, le cultivateur ?

Les peintures rupestres

Des singes et des hommes

Le communisme primitif d’après Hempel

Richard E. Leakey et Roger Lewin dans « Les origines de l’homme » :

« Etres humains, avant toute autre caractéristique, nous sommes des animaux vivant en société. Au point de vue émotionnel, nous avons besoin de faire partie d’un groupe. Intellectuellement parlant, nous sommes à même de saisir les rapports d’interaction entre les hommes et d’y intervenir tant au plan limité des relations entre individus qu’au plan politique. Dans la recherche de nos origines, nous devons nous intéresser autant au comportement et à l’organisation sociale de nos ancêtres qu’à leur aspect physique et à leur faculté cognitive. Malheureusement, à l’inverse des ossements, le comportement ne se fossilise pas et ce n’est qu’à l’avènement de la technologie dans l’évolution que des objets, tels que outils et abris, offrent les premiers indices prometteurs. (…) Une activité très particulière stimule vivement la solidarité du groupe : c’est le partage des vivres. Pour des raisons fort simples, les animaux végétariens ne partagent pas leur butin : fruits et feuilles existent en nombreuses petites réserves dispersées. Un individu appartenant même à un groupe très dense ne prélèvera que sa ration et ne mangera que sa part, pas davantage. Quand un repas est très riche, comme c’est le cas d’un cadavre animal, la notion et la nécessité de partage se révèlent impérieuses. (…)

La différence essentielle entre le comportement des australopithèques et celui des ancêtres humains Homo est simple mais décisive : Homo établit des camps qui sont des domiciles, et partage sa nourriture. Nos ancêtres, qui se nourrissaient d’abord au hasard des rencontres, organisèrent ensuite systématiquement la recherche et le partage de la nourriture. L’adjonction plus fréquente de viande au menu constitua un apport précieux en protéines de qualité supérieure. Mais l’échange d’aliments spécifiques entre individus, qui n’est pratiquée de façon aussi systématique par aucun primate, entraîna des répercussions sur le plan social et sur le plan du comportement, importantes pour l’émergence de l’humanité.

A cette époque, par conséquent, nos prédécesseurs recueillaient des produits végétaux et de la viande morte. Bien que la pratique de la chasse, par opposition au dépeçage des charognes, ait augmenté avec le temps, la poursuite du gibier et sa mise à mort ont acquis un prestige immérité dans la représentation populaire de la vie des hommes de la préhistoire… Mais la chasse n’était pas le fondement exclusif de l’économie hominidée. Certains suggèrent que les aspects socio-psychologiques de la chasse organisée furent les premiers mobiles de l’évolution ; ces facteurs ont, certes, joué un rôle primordial dans le façonnement de l’humanité. A notre avis, ils sont néanmoins subordonnés au mobile profond de notre apparition à partir de la souche hominidée primitive. Ce mobile, c’est le partage de la nourriture au sein d’un groupe social organisé. L’héritage biologique et l’organisation sociale correspondant à ce partage dotèrent nos devanciers, il y a 1,5 millions d’années, des moyens de se propager en Asie et en Europe. (…)

Il y a 10.000 ans environ, chaque point de notre planète étant peuplé, même faiblement, l’humanité était prête pour l’avènement de l’agriculture. A cette époque, la chasse et la cueillette étaient le moyen universel de subsistance, le moindre groupe d’individus exploitant les offres saisonnières du règne animal et du règne végétal de toute contrée. L’arc et la flèche étaient inventés, comme l’épieu et le lanceur d’épieu. Ces armes furent des progrès techniques essentiels en matière de chasse. En revanche, la technologie de la cueillette des plantes et des comestibles reste simple : tout au plus une hotte pour les fruits, les noix et les racines comestibles à rapporter au camp. La vie était essentiellement nomade, calme et sereine.

En général, les bandes se livrant à la chasse et à la cueillette comprenaient peu d’individus, cinq ou six familles peut-être. Elles devaient dépendre d’une grande tribu dispersée, partager le langage et le patrimoine culturel de leurs voisins immédiats mais subsister par elles-mêmes, comme un petit clan mobile. (…)

Pendant des milliers d’années d’évolution, la chasse et la cueillette avaient été le seul et unique moyen de vie. Ce n’est que depuis dix mille ans qu’un mode de vie fondé sur une agriculture organisée a été expérimenté, avec d’innombrables variantes et nuances. Bien que la chasse ait constitué pour nos ancêtres un nouveau moyen de subsistance, elle n’en fut pas moins, du point de vue utilitaire, insignifiante si on la compare avec les effets décisifs qu’exercèrent sur l’évolution humaine l’association de la chasse et de la cueillette. Cette forme d’économie mixte détruisit l’organisation sociale caractéristique des primates et la remplaça par un type de société fondée sur la division du travail entre les individus. Elle contribua à stimuler les capacités intellectuelles des hommes en augmentant les pressions sélectives. Elle exigea une coopération sociale dont aucun de nos cousins primates n’avait fait preuve. La clef de l’économie mixte fut le partage. (…) L’apparition d’une économie de chasse et de cueillette remonte vraisemblablement à cinq millions d’années, grosso modo, et va de pair avec l’émergence de nos ancêtres directs. La grande chasse organisée, occasionnellement pratiquée par nos prédécesseurs, remonterait à deux millions d’années.

Si le moment précis de l’adoption d’un mode de vie axé sur la chasse et la cueillette nous échappe encore, c’est néanmoins dans ce modèle social, plus que dans tout autre comportement, qu’il faut rechercher des indices de caractères humains fondamentaux. Le genre humain chassa chassa intensément pendant un million d’années, puis se livra à l’agriculture pendant 10.000 ans. Stimulées par un mode de vie axé sur la chasse et la cueillette, renforcées par la pratique du partage, l’intelligence et la cohésion du groupe permirent l’épanouissement de l’agriculture. A leur tour, la révolution industrielle du XIXème siècle et la « magie » technologique du XXème siècle doivent d’exister à notre patrimoine de chasse et de cueillette. Au cours des 10.000 ans qui suivirent l’abandon quasi-total de la vie de chasseur, il n’y eut pas de changements biologiques significatifs, ce laps de temps étant trop bref. L’humain, en nous, provient pour une large part, de l’habitude que nous avons contractée de rechercher et de partager des aliments végétaux et animaux. (…)

Nos cousins primates les plus proches sont végétariens, à de rares exceptions. Même ceux qui mangent de la viande – les chimpanzés et les babouins – le font incidemment. Les primates sont des animaux sociaux, c’est là un élément de leur succès. Mais un régime herbivore ou, au mieux, phytophage tend à rendre les membres d’une troupe égocentriques et hostiles à la coopération. En dépit de très fréquents échanges, en particulier chez nos plus proches « parents », être végétariens c’est être essentiellement solitaire. Chaque individu cueille les feuilles d’une branche ou détache les fruits d’un arbre pour les manger sans attendre. Il n’y a pas trace de repas pris en commun ni de partage de la nourriture chez les animaux même les plus évolués.

Cette règle souffre des exceptions qui ne manquent pas de signification. Par exemple, quand des chimpanzés capturent un jeune babouin ou un petit singe, ils se partagent la dépouille mais il ne s’agit pas d’un partage actif : les chasseurs ne retournent pas au camp pour répartir leur viande entre les autres membres de la bande. Un non-chasseur qui espère un morceau de viande devra le mendier avec insistance. Seuls les autres grands primates carnivores, les babouins partagent aussi, mais dans de bien moindres limites que les chimpanzés.

Quand nos ancêtres se livrèrent à la chasse et à la cueillette organisées pour vivre, l’adoption du partage constitua une transformation capitale de leur mode de vie. Elle creusa un profond fossé entre le comportement des hommes et celui de nos plus proches parents. Cette forme nouvelle et inhabituelle du comportement des primates fait partie d’un ensemble de traits acquis à travers la chasse et la cueillette, qui poussa nos ancêtres humains vers une façon de vivre de plus en plus adaptable. C’est cette souplesse qui permit à l’espèce humaine de s’accommoder de presque toutes les régions du globe. A la base, nous pouvons supposer que l’ensemble des traits sociaux propres à un animal chasseur et cueilleur donne à peu près le tableau suivant : un campement et les enfants en bas âge pouvaient être surveillés, à qui pouvaient être apportées la viande (produit de la chasse ou découverte opportune d’un cadavre), ainsi que l’alimentation végétale. Un tel campement devint un foyer social primordial où s’instaura la division du travail. Les mâles s’occupaient de la chasse, les femmes avaient la responsabilité des enfants et de la cueillette, à quoi s’ajoutèrent le développement et l’intensification d’un besoin de coopération et de retenue, chaque individu étant plus solidaire que jamais auparavant, dans le monde des primates, des activités et de la bonne foi des autres communautaires. (…)

Les trois effets majeurs de la chasse sur la vie de nos précurseurs furent l’établissement d’un camp de base, la division du travail et la coopération qui en résulta. Ces conséquences permirent la formation d’un réseau social étroit dans lequel était possible l’éducation prolongée des enfants en bas âge, éducation destinée à inculquer aux jeunes les qualités indispensables à leur insertion dans un environnement social complexe et à leur contribution à l’économie de groupe, soit par la chasse soit par la cueillette. (…)

Ces relations ne sont qu’un des aspects du groupe social, stable et actif, créé par un mode de vie dominé par la chasse et la cueillette. Au cours de notre évolution, de toute évidence, chaque facteur tendant à resserrer les liens entre les individus contribua au succès définitif de l’espèce. Aussi vaut-il la peine de considérer l’effet du feu dans le renforcement de la cohésion sociale. Le feu procurait de la chaleur, mais, plus encore, il prolongeait la vie sociale durant les heures d’obscurité, à un moment où le foyer jouait un rôle central dans le groupe social. Ainsi les flammes, tout en tenant en respect les prédateurs, rapprochaient aussi les hommes, leur donnant l’occasion de raconter des histoires, de créer des mythes et des rituels, de décider des activités du lendemain, de désigner par exemple ceux qui partiraient à la chasse, ceux qui se consacreraient plusieurs jours à la cueillette ou resteraient au camp. Le langage parlé devait alors revêtir une importance capitale.

Bien entendu, c’est le comportement et l’organisation sociale de nos ancêtres chasseurs qui retiennent le plus notre intérêt. Comment organisaient-ils leur économie de chasse et de cueillette ? Quelle était son influence sur la qualité de leur vie ? Nous savons qu’une société fondée sur l’économie de chasse était très profitable, presque à coup sûr la forme la plus avantageuse de société avant l’agriculture parce que nos lointains prédécesseurs pouvaient y exercer leurs talents dans le moindre domaine et souvent dans les conditions les plus hostiles. (…)

Les ossements animaux exhumés des campements hominidés d’il y a 2 millions d’années, dans la gorge d’Olduvai, suggèrent qu’à cette époque nos ancêtres jetaient leur dévolu sur de petits animaux ou sur la progéniture d’animaux de plus grande taille. Mais, 1 million d’années plus tard, nos prédécesseurs capturaient du gros gibier dans des chasses planifiées. Nous ne pouvons que nous interroger sur l’ancienneté et sur l’ampleur de ces expéditions dans notre préhistoire.

Que faut-il déduire de l’existence des premiers hominidés d’après les observations concernant les carnivores ? A la base, il y a deux choses : premièrement, le net avantage de la chasse en groupe sur le plan biologique ; deuxièmement, le fait que plus la stratégie de la chasse s’affirme, plus elle exige de collaboration. A cela s’ajoute l’orientation sociale, caractéristique très marquée de la souche primate. L’apport de la chasse dans l’évolution des hominidés, c’est d’accentuer le schéma social, l’entrelaçant avec le fil vital qu’est la coopération (qui n’est pas un trait dominant des primates non humains), d’où un animal ayant ses raisons bien à lui de vivre en communauté. Il y a plus : comme nous l’avons signalé, nos ancêtres n’étaient pas simplement des hominidés carnivores : leur économie était basée sur l’association de la chasse et de la cueillette, deux activités bien distinctes reliées – schéma social puissant – par le partage des biens au sein de la troupe. La collaboration au cours d’une chasse pouvait n’être, par conséquent, qu’un aspect partiel d’une coordination dans le comportement d’un groupe d’animaux sociaux agissant en économie mixte. La coopération, la tolérance et l’indépendance furent essentielles au départ à l’établissement de ce type d’économie, et davantage encore à son développement complexe ultérieur. (…)

Comme nous l’avons maintes fois souligné, la division du travail est la clé de l’organisation sociale humaine. Mais il ne coule pas de source que les tâches à répartir entre les membres d’un groupe social soient représentatives des sexes. En effet, de multiples communautés actuelles, dites « simples », nous l’apprennent : les fonctions considérées comme masculines dans une société peuvent être réservées aux femmes dans une autre. Pourtant, l’universalité de la chasse, admise comme apanage masculin, est frappante. C’est ce seul facteur qui semble dominer le statut social des deux sexes, surtout par la distribution spécifique des produits de la chasse.

Pourquoi les femmes ne chassent-elles pas sur une large échelle ? Même avec un moindre développement de la vision stéréoscopique, les femmes auraient certainement pu devenir des chasseuses compétentes. Car la ruse essentielle de la chasse consiste plus à s’approcher du gibier qu’à entreprendre une longue et pénible poursuite. Pourquoi les communautés actuelles de chasseurs-cueilleurs ne comprennent-elles pas de femmes chasseuses ? Force est d’évoquer la gestation, rôle biologique auquel ne peuvent se soustraire les femmes… Or, une femme enceinte ou allaitant encore aurait de la peine à se plier à de longs déplacements pour chasser. S’y ajoute, en outre, pour la femme, l’inéluctable obligation d’enfanter et d’élever ses enfants tant qu’elle est féconde. Comme nous l’avons décrit, chez les Kung, les quatre ans de dépendance étroite de l’enfant correspondent au rythme des grossesses de la mère. Qu’une femme de cette tribu doive accepter d’enfanter de façon presque continuelle dépend de deux raisons : la forte mortalité infantile et le petit nombre de femmes dans le clan. La population diminuerait, à moins que tous les membres se multiplient et élèvent leur quote-part de progéniture.

L’importance de la chasse dans les assises de la structure sociale n’est pas dans l’activité même, bien qu’un chasseur particulièrement doué puisse susciter beaucoup d’admiration. Pour mieux dire, c’est la valeur accordée à la viande qui confère à celle-ci son rôle. Une fois de plus, l’importance de la viande découle moins de sa saveur ou de son aspect nutritif que de son caractère vital pour la communication culturelle entre les individus au sein des tribus et entre les tribus elles-mêmes. Dans une communauté vivant de la chasse et de la cueillette, l’échange et le partage de la nourriture sont le cœur de la structure sociale. Mais il y a une différence essentielle entre l’affectation du gibier rapporté au campement et les produits végétaux cueillis : ceux-ci sont destinés en générale au cercle familial restreint tandis que des quartiers de viande peuvent être remis à des familles dont les hommes n’ont pas abattu les animaux.

La distribution d’une denrée aussi prestigieuse et recherchée que la viande confère un statut social et « politique » considérable au donateur. Les usages qui régissent cette répartition se fondent d’ordinaire sur la parenté. Le dispensateur attend en retour des largesses analogues. Tout indigène en mesure de fournir de la viande est donc au centre d’un réseau de relations réciproques concourant à resserrer les alliances entre les groupes. Or, ceux qui donnent de la viande sont précisément ceux qui ont tué le gibier, les hommes. Dans les sociétés basées sur la chasse et la cueillette, les femmes sont donc désavantagées, à cet égard, sur le plan social tout au moins. (…)

L’évolution a doté les hommes de deux caractéristiques remarquables dont l’une ou l’autre ferait déjà de nous des animaux singuliers. Premièrement, l’immense faculté d’apprendre et d’interpréter le monde autour de nous. Deuxièmement, le pouvoir d’édifier et de transformer l’environnement de diverses façons arbitraires et de créer ainsi la culture. Additionnez ces deux caractéristiques, combinez-les avec un certain degré de coopération sociale qu’on ne trouve ailleurs que chez certains insectes vivant en société, et vous aboutirez à un produit extraordinaire, un animal virtuellement apte à accomplir toute chose.

Le nourrisson humain est beaucoup moins armé que tout autre nouveau-né pour s’accommoder du monde qui est le sien. Nous naissons dépourvus d’instincts, mais nous avons une telle soif d’apprendre, une soif entretenue dès la naissance, pour ainsi dire. En tant qu’individus, nous sommes l’expression fidèle de la famille et de l’environnement social immédiat dans lequel nous grandissons. Notre communauté sociale la plus proche se caractérise par des formes matérielles idéologiques et sociales qui font partie de la culture « locale »… L’anatomie du cerveau humain est bien ordonnée, mais elle est conçue pour favoriser le maximum de faculté d’adaptation à l’environnement. Dans les limites biologiques raisonnables, les êtres humains, reconnaissons-le, pourraient s’adapter à des modes de vie d’une variété illimitée. En fait, cette flexibilité est manifeste dans le riche éventail de cultures qui se trouvent dans le monde entier.

Au cours des derniers stades de l’évolution – c’est-à-dire depuis 3 millions d’années environ -, il est un schéma de comportement social qui prit néanmoins de l’importance. Nous pouvons admettre que les forces de la sélection naturelle l’ont protégé en l’enfouissant au tréfonds du cerveau humain : c’est l’esprit de coopération.

Les primates, surtout les primates supérieurs, sont tous des animaux sociaux. Ils vivent en groupes et s’engagent dans des relations sociales complexes. Rien d’étonnant que les hommes, qui sont des primates, soient aussi des animaux sociaux. Mais, à l’encontre des autres primates, nous incorporons le comportement social à des schémas de subsistance. L’essentiel de l’évolution humaine fut de centrer le groupe social sur une économie de partage : produits végétaux et viande étaient apportés au campement pour leur distribution. L’organisation sociale requise pour la répartition quotidienne des tâches entre les membres du clan, base même de l’économie mixte, n’aurait pas pu se maintenir en l’absence d’un sens aigu de la collaboration.

L’économie mixte, fondée sur la chasse et sur la cueillette, équivaut à une exploitation plus rationnelle des ressources de l’environnement et affine les relations sociales – en favorisant les facultés d’adaptation de l’animal humain ; les forces évolutionnaires poussèrent à son développement. C’est peut-être le seul et unique facteur capital de l’émergence du genre humain. La faculté de coopération fut un élément essentiel dans la voie du succès. Plus que tout autre aspect du comportement social, le besoin de coopération à l’activité du groupe est un héritage direct de la nature de l’évolution humaine. (…)

Il va de soi que l’économie de chasse et de cueillette impose la vie en petits clans où il n’est en rien profitable de s’approprier le territoire d’une bande voisine, car son exploitation matérielle ne vaut pas ce prix. Sans le moindre doute, il dut y avoir des époques au cours desquelles la rareté des ressources alimentaires provoqua des conflits armés. Mais, d’une façon générale, l’économie fondée sur la chasse et la cueillette parle contre ces affrontements belliqueux. Ce n’est pas avant la fondation des villages que les populations des alentours auraient eu de « bonnes raisons » de convoiter les possessions d’autrui. Par opposition au mode de vie axé sur la chasse et la cueillette, où de petits clans conviennent à merveille pour exploiter les ressources alimentaires, le stockage des récoltes vivrières amené par l’agriculture permet aux populations locales de s’accroître. Les villages peuvent se métamorphoser en villes. Maintenant, s’il prend envie à un village de s’emparer des récoltes de son voisin, il s’en acquitte par le vol, et sa population peut se multiplier en puisant dans l’approvisionnement conquis. (…) La vie sédentaire en village permet l’accumulation de biens qui ne sont pas de première nécessité. Et c’est à ces objets peu importants que sont souvent attachés les marques du rang social et de l’opulence. L’expérience nous enseigne qu’amasser des richesses a davantage pour fin le désir de thésauriser que celui de satisfaire son appétit. (…) Manifestement, les possibilités de recherche, de détention et d’extension du pouvoir furent beaucoup plus grandes après la révolution agricole qu’elles ne l’avaient été auparavant. (…) Il y a 10.000 ans à peine que s’est implantée l’agriculture. Et c’est dans le sillage de cette mutation que s’instaurèrent les sociétés industrielles et technologiques dans lesquelles nous vivons aujourd’hui.

Vu l’extrême brièveté de cette période en termes biologiques, nous pouvons être sûrs que les cerveaux des chasseurs-cueilleurs d’il y a 10.000 ans n’étaient guère différents des nôtres. Certes, leur expérience fut différente, mais l’intelligence avec laquelle ils analysaient leur monde fut analogue à celle qu’abritent des crânes humains du XXème siècle. Trois millions d’années durant nous avons été des chasseurs-cueilleurs ». Et c’est au gré des pressions évolutionnaires de ce mode de vie qu’un cerveau si adaptable et si créatif a finalement émergé.

De nos jours, nous vivons avec des cerveaux de chasseurs-cueilleurs dans un monde moderne, agréable à une minorité, grâce aux fruits de l’imagination humaine, et rendu misérable aux autres par le scandale de la spoliation au sein de l’abondance. »

Pour conclure :

Il ne s’agit pas pour nous de développer un regret de notre époque chasseur-cueilleur, ni une idéologie du retour en arrière sur certains plans, sur la capacité à s’adapter à la nature plutôt que de la transformer, ni d’un retour au communisme plus ou moins primitif. Le collectivisme ne peut vraiment se développer que s’il correspond à un état historique du mode de production des hommes. Sinon, il devient une idéologie qui sert à cacher d’autres problèmes comme cela a pu être le cas pour le faux collectivisme des kibboutz israéliens, ou celui des sectes agricoles américaines qui prétendaient vivre selon l’Ancien Testament ou selon telle ou telle idéologie utopistes. Le partage des chasseurs-cueilleurs n’a rien à voir avec une simple idéologie ; son efficacité provient du fait qu’il a entraîné un bond en avant des capacités de l’homme. C’est la première chose que nous rappelle le communisme des chasseurs-cueilleurs. Le caractère très dynamique de la nouvelle société humaine provient des multiples rétroactions et des nouvelles contradictions dynamiques causées à la fois par la double nourriture (végétale et animale), par la double activité (cueillette et chasse ou pêche), par la division du travail hommes-femmes, par les complexifications qui lui ont succédé, liées aux diversités : chasse au petit gibier – chasse au gros gibier, modifications diverses liées aux nouvelles armes de chasse utilisant le feu, les os, les bois et les pierres taillées, utilisant aussi les pirogues en bois, aux divers outils liés à la chasse comme habits en peaux de bêtes, manteaux de bêtes, ou tentes en peaux de bêtes, parures diverses, etc…

Avec le couple chasse-cueillette, on est entrés dans une phase de rétroactions multiples entre physiologie et cerveau, d’un côté, et, de l’autre côté, capacités intellectuelles et sociales. Les transformations de l’activité humaine ont permis de développer des zones particulières du cerveau et la double activité a permis de donner à l’être humain un double développement intellectuel, la cueillette et la chasse développant des capacités différentes sinon contradictoires, en tout cas complémentaires.

Le caractère social de l’humanité des chasseurs-cueilleurs a été un acquis inaltérable. La division du travail a représenté un bond en avant historique qui a permis toutes les autres révolutions des capacités de l’homme, en particulier celles qui lui ont ensuite permis de dominer la nature comme l’agriculture. L’élevage est né de la chasse et la culture des plantes est née de la cueillette. Le village est issu du campement. Toute une série de contradictions dialectiques sont donc à la base de la dynamique qui s’était enclenchée il y a deux millions d’années : l’opposition homme/femme, le nomadisme/le campement, la chasse/la cueillette, le cru et le cuit, la tradition et la modernité, la viande et les nourritures végétales, l’activité commune et la spécialisation, l’adaptation à la nature et les découvertes humaines, l’homme et l’outil et on passe…

Cependant, l’histoire humaine fonctionnant par grandes contradictions dialectiques, elle a eu pour point de départ le collectivisme mais elle a aussi eu besoin de son contraire, la propriété privée des moyens de production pour progresser, et elle a encore besoin de l’action dynamique d’une nouvelle contradiction dialectique, avec la suppression de la propriété privée des moyens de production qui, sous le capitalisme, a atteint le plus haut niveau de ses capacités sociales. Bien sûr, même dépassées, les vieilles formes sociales s’accrochent au pouvoir et elles ont toujours résisté aux forces du changement. La société des chasseurs-cueilleurs s’est défendue durement contre le développement de l’agriculture. La société des agriculteurs s’est défendue contre les bourgeois. La société des artisans s’est défendue contre les capitalistes. Une fois encore, une société qui a dépassé ses limites est en train de s’accrocher pour se maintenir à tout prix. Une fois encore, l’humanité a un bond en avant historique devant elle et personne ne sait d’avance si elle en sera capable et à quel prix, au prix notamment de quelles difficiles transitions. Mais ce qui est certain, c’est que la thèse selon laquelle la nature de l’homme consiste à pousser à l’extrême l’individualisme, thèse particulièrement développée dans le monde actuel, est une thèse qui ne colle pas avec nos connaissances historiques. La société humaine est née de la collectivisation des moyens de subsistance et des outils de production et ce pas en avant a produit les sentiments humains, les capacités intellectuelles, sociales et morales des hommes. Il n’y a aucune raison que le passage par la propriété privée des moyens de production qui a été rendu nécessaire pour développer les productions, les investissements, les technologies par la concurrence, soit devenu éternel. Dans un cycle dialectique, il est nécessaire que l’humanité revienne sur la propriété privée des moyens de production, maintenant qu’elle est en situation de bloquer les capacités sociales de la société humaine, le capitalisme se trouvant incapable d’investir davantage de capitaux alors que la productivité du travail humain a atteint un niveau où elle permettrait non d’additionner mais de multiplier ces investissements. Le capitalisme a atteint son stade ultime et ne peut que faire décliner mortellement le développement humain. La seule manière pour la société humaine de continuer à aller de l’avant consiste à se débarrasser de la propriété des moyens de production, accomplissant ainsi un cycle dialectique complet depuis la société des chasseurs-cueilleurs.

Polémiquons un peu avec les nouveaux adversaires de l’idée du communisme primitif des chasseurs-cueilleurs comme origine de l’être humain

Un certain nombre d’auteurs et de chercheurs commencent à remettre en question cette idée. Citons par exemple Brian Hayden, Alain Testart, T.D. Price, G. Feinman ou Christophe Darmangeat.

Ces derniers prétendent que les chasseurs-cueilleurs n’étaient pas tous collectivistes et avancent pour cela des arguments qu’il faut examiner.

Remarquons d’abord qu’ils se gardent d’étudier la société des chasseurs-cueilleurs à ses débuts mais choisissent au contraire d’étudier cette société arrivée à son sommet, en phase de changement vers l’agriculture. Par exemple, Brian Hayden écrit un article titré « Une société hiérarchique ou égalitaire » dans un ouvrage collectif intitulé « Chasseur-cueilleurs, comment vivaient nos ancêtres du Paléolithique supérieur ». Sophie A. de Beaune, qui dirige l’ouvrage écrit : « L’ensemble du Paléolithique supérieur a volontairement été pris en compte, puisque les subdivisions chrono-typologiques actuellement en vigueur constituent un outil de travail commode pour le préhistorien, mais ne correspondent peut-être pas à une réalité tangible pour le Préhistorique. »

Aucune étude de cet ouvrage ne revient sur cette affirmation pour la légitimer. Personne ne donne des raisons de penser que l’étude des chasseurs-cueilleurs devrait se centrer sur le Paléolithique supérieur puisque ce mode d’existence est né au Paléolithique et s’est développé durant toute cette période. Le seul avantage de ce choix consiste à y trouver des sociétés qui ont commencé à développer des inégalités sociales et des modes d’organisation sociale qui y sont liées. C’est ce qui a permis à Alain Testart d’affirmer que le mode de production chasseur-cueilleur n’est pas entièrement déterminant et que le mode de distribution diviseraient entre elle, dès leurs origines, les sociétés de chasseurs-cueilleurs, suivant les sociétés collectivistes et les sociétés organisées sur les bases hiérarchiques.

Cette opposition elle-même est incorrecte puisque ce qui s’opposerait au collectivisme serait le non partage des richesses et la propriété privée non seulement des surplus (un stockage) mais des moyens de production. Or cela n’est jamais prouvé ni par Testart ni par les spécialistes qui veulent aller dans le sens de ses thèses. Ce n’est qu’en prenant des cas extrêmes de sociétés chasseurs-cueilleurs les plus primitives d’un côté et les plus proches de celles du néolithique de l’autre, que ces auteurs peuvent opposer de manière diamétrale le stockage de bien et le collectivisme.

Examinons, par exemple, les arguments de Brian Hayden dans cet ouvrage en faveur de l’idée qu’une partie des sociétés de chasseurs-cueilleurs étaient des sociétés hiérarchiques et non collectivistes, l’existence d’objets de prestige semblant à l’auteur une preuve d’existence d’une propriété privée des moyens de production et celui-ci opposant sociétés complexes et simples, comme si le collectivisme s’attachait à une arriération, à un manque de complexité :

« Il y a plus de 30 ans, le colloque « Man the Hunter » établissait un modèle égalitaire pour les modes de vie des chasseurs-cueilleurs, fondé principalement sur l’ethnographie de chasseurs égalitaires d’Afrique. Ce modèle fut majoritairement adopté pour l’interprétation des cultures paléolithiques basées sur la chasse, en Europe et ailleurs. Dès les années 1960 cependant, François Bordes et Denise de Sonneville-Bordes se demandaient si les groupes qui occupaient au Paléolithique supérieur les environnements les plus favorables ne s’apparentaient pas plutôt à des sociétés de chasseurs-cueilleurs plus complexes comme celle des Indiens de la côte Nord-Ouest ou les Indiens des plaines (Bordes, 1969, Sonneville-Bordes, 1969, Bordes et Sonneville-Bordes, 1970). A cette époque, la plupart des archéologues (et c’est encore le cas aujourd’hui) étaient pu disposés à accepter une telle interprétation. Les manifestations artistiques et rituelles du Paléolithique supérieur étaient considérées comme le résultat d’améliorations biologiques dans le domaine cognitif associées à l’arrivée d’Homo sapiens en Europe plutôt qu’à un quelconque changement dans la nature égalitaire des sociétés du Paléolithique supérieur. Ayant étudié les sociétés complexes de chasseurs-cueilleurs de l’Amérique du nord pendant vingt ans, je souhaiterais soulever la question de savoir s’il faut considérer l’intuition déjà ancienne de François Bordes comme correcte, ou s’en tenir à la vision plus traditionnelle des groupes paléolithiques comme égalitaires…. Pour résumer, dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs les plus simples, on est seulement capable d’exploiter des ressources limitées, susceptibles de s’épuiser en cas de surexploitation, telles le gibier de moyenne ou de grande taille. Du coup, ces sociétés ont des effectifs peu élevés et sont très mobiles ; le partage y est de règle ; la propriété privée et la possession de ressources en propre y sont rares ; elles sont dépourvues d’objets de prestige et n’accumulent pas de richesses ; elles ignorent la compétition économique ou la hiérarchie sociale et le stockage n’y est pas pratiqué. Voilà pour les sociétés à l’extrémité égalitaire du spectre. A l’autre extrême, les sociétés de chasseurs-cueilleurs complexes (connues aussi sous le nom de chasseurs-cueilleurs pratiquant le stockage) sont à même de tirer beaucoup plus de ressources de leur environnement (souvent en utilisant de nouvelles techniques adaptées à l’exploitation d’espèces peu susceptibles de s’épuiser en cas de surexploitation, telles les poissons et les graines de céréales). Les sociétés de chasseurs-cueilleurs complexes ont par conséquent des densités de population plus élevées, sont plus sédentaires et pratiquent souvent le stockage de grande quantités de nourriture (Testart, 1982), lesquelles sont la propriété de certaines familles qui possèdent aussi les biens de prestige, la richesse, et généralement les lieux privilégiés où les ressources sont les plus abondantes. Ils présentent des inégalités socio-économiques, ce qui génère des rivalités d’ordre économique. »

Constatons que Brian Hayden se garde de parler de changement de propriété privée des moyens de production ou d’apparition de classes sociales… Il s’agit bel et bien de déconnecter le type de distribution du mode de production…

Le principal argument de Brian Hayden est le suivant :

« La présence systématique d’objets de prestige dans de nombreux sites du Paléolithique supérieur peut être considérée comme une bonne raison de penser que ces sociétés présentaient en leur sein des disparités socio-économiques et des différences de richesses significatives. »

La thèse défendue dépasse largement celle des trouvailles d’objets de prestige et énonce que l’existence d’un stockage signifie la fin du collectivisme :

« Le stockage en lui-même suppose au minimum la production occasionnelle de surplus ainsi que la reconnaissance de la propriété privée. »

Ce qui gêne ces auteurs et chercheurs dans l’existence d’un collectivisme des chasseurs-cueilleurs, c’est l’idée que la dynamique de l’humanité se soit fondée sur une société communiste et pas sur des motivations de réussite économique individuelles, en somme que la concurrence économique entre individus n’ait pas été pas été indispensable au développement de l’humanité.

Ils souhaitent donc absolument trouver des motivations personnelles, des buts de domination, des aspirations à la propriété privée, à l’accumulation privée de richesses, à la formation de chefs, comme sources de classes dominantes, des aspirations au pouvoir, à la domination si ce n’est à l’exploitation de l’homme par l’homme. Comment pourraient-ils croire que les représentations si complexes des cavernes peintes pourraient avoir été réalisées par des sociétés selon eux si barbares puisque communistes ? Ils ont besoin de croire que l’homme moderne, que son intelligence, que ses capacités sociales comme intellectuelles ont nécessité la formation d’inégalités, d’élites supérieures si ce n’est de classes sociales.

Mais il n’y a, dans leurs écrits tout au moins, aucune preuve que la reconnaissance de personnalités importantes (ou même d’inégalités occasionnelles) soit synonyme de propriété privée et de rupture du collectivisme. Et encore moins qu’il ait fallu la propriété privée pour former l’homme moderne, ses capacités intellectuelles, sa conscience. Ce qui fallait pourtant démontrer…. pour casser l’idée du communisme primitif comme source fondamentale de l’hominisation définitive des hominidés.

Polémique avec Christophe Darmangeat

« Les Inuits du Grand Nord, les chasseurs-cueilleurs d’Amazonie ou de la Terre de Feu, les Bushmen du Kalahari, les Pygmées des îles Andaman, les Aborigènes australiens, pour ne citer qu’eux, connaissaient certes de grandes différences de mœurs, d’institutions ou de croyances ; mais tous se caractérisaient par un ensemble de règles et une morale sociale qui empêchaient toute différence économique significative de se creuser entre membres du groupe, tout comme elles empêchaient l’apparition d’une hiérarchie de commandement. C’est ainsi que Charles Darwin, de passage en Terre de Feu, remarquait que « si on donne une pièce d’étoffe à l’un [des Indiens], il la déchire en morceaux et chacun en a sa part ; aucun individu ne peut devenir plus riche que son voisin » (Charles Darwin, Voyage d’un naturaliste autour du monde, 1839). Des Andamanais, un ethnologue écrivait : «  Ne pas satisfaire les sollicitations d’autrui est considéré comme une entorse aux bonnes manières. Ainsi, si un homme demande à un autre de lui donner quoi que ce soit qu’il possède, celui-ci s’exécutera immédiatement. » De sorte que « presque chaque objet [qu’ils] possèdent change constamment de mains » (A. R. Radcliffe-Brown, The Andamanese Islanders, 1922). Pratiquant un égalitarisme rigoureux en matière économique, ces sociétés n’avaient cependant rien de paradis perdus dans lesquels la vie n’aurait été que douceur et amabilité. Outre les privations et les souffrances dues à la faiblesse de leurs moyens techniques, les relations sociales elles-mêmes pouvaient s’avérer beaucoup plus rudes que ne laisse croire la légende tenace du Bon Sauvage. Même si l’on s’affrontait pour d’autres fins que s’emparer d’un butin matériel, la violence armée était courante. Quant aux rapports entre les sexes, contrairement à ce qu’avaient pensé certains pionniers de l’anthropologie sur lesquels se sont appuyés les premiers écrits marxistes sur le sujet, ils pouvaient, chez bien des peuples, être marqués par une domination masculine sans ambages.

Une première rupture : la mise en place de l’obligation de paiements La première rupture, et à ce jour sans doute la plus profonde, dans l’évolution des structures sociales survint lorsque les sociétés permirent à leurs membres de (voire les obligèrent) à s’acquitter de certaines obligations par des paiements. Jusque-là, un mariage ou un meurtre entraînaient la nécessité d’une compensation ; mais celle-ci ne consistait jamais à fournir des biens matériels. Le futur mari devait par exemple chasser pour ses beaux-parents durant un certain temps. Le meurtrier devait accepter d’être blessé, ou tué, pour équilibrer le sang qu’il avait versé. On ne saurait dater avec certitude le moment où certaines sociétés commencèrent à imaginer qu’une vie (celle de l’épouse ou celle du parent occis) soit désormais équivalente à une certaine quantité de porcs, de coquillages ou de haches polies ; il est permis de penser que cette innovation sociale s’est produite pour la première fois il y a une douzaine de milliers d’années. On est en revanche davantage assuré du fait qu’elle fut consécutive à une nouvelle pratique économique : celle du stockage et de la sédentarisation. À partir de ce point se développèrent des formes sociales inédites. Ces sociétés n’étaient pas encore des sociétés de classes : le territoire tribal, que ce soit pour la chasse ou pour l’agriculture, y restait d’accès libre pour chacun de leurs membres. Mais avec les paiements, ce sont la richesse et la monnaie qui avaient fait leur apparition, sous la forme de biens susceptibles d’être accumulés. Et si ces biens ne servaient pas à acheter son pain quotidien, chacun étant assuré de le produire par son propre travail, ils étaient néanmoins indispensables dans certaines circonstances socialement décisives : pour se marier ou pour éteindre une vendetta. Ces sociétés, postérieures à la révolution du stockage (qui ne coïncide que très imparfaitement avec l’invention de l’agriculture) avaient donc inventé l’inégalité matérielle — ce qui ne signifie pas, bien sûr, que cette invention procédait d’une décision consciente. Des peuples inégalitaires mais dépourvus de classes. L’ethnologie regorge de descriptions de ces peuples inégalitaires mais dépourvus de classes, où certains personnages s’étaient incontestablement hissés au-dessus du sort commun, tant au point de vue économique que politique, et dont les possessions, tout en revêtant le caractère de biens privés, conservaient néanmoins une incontestable vocation sociale. À côté d’épisodes où ces riches s’emploient à extorquer de mille manières des biens ou du travail à leurs compagnons moins bien lotis, on dispose ainsi de témoignages éloquents sur des puissants remis au pas, parfois de la plus radicale des manières, pour n’avoir pas utilisé leur richesse personnelle à des fins suffisamment collectives. Ainsi, parmi les Inuits de l’Alaska occidental : « Celui qui accumulait trop de propriétés, c’est-à-dire qui les gardait pour lui-même, était considéré comme n’œuvrant pas pour le bien commun, de sorte qu’il devenait haï et jalousé par les autres. En dernier ressort, on l’obligeait à donner une fête sous peine de mort, et à y distribuer tous ses biens avec une largesse sans limites. Il ne devait également jamais plus tenter d’accumuler des biens. S’avisait-il de reporter trop longtemps cette distribution, il était lynché, et ses propriétés étaient distribuées par ses exécuteurs. Et du coup, on dépouillait même sa famille de tout ce qu’elle possédait ». Ce sur quoi un autre ethnologue pouvait conclure, à titre plus général : « Pour un individu, la possession prolongée de moyens de production au-delà de ce qu’il pouvait lui-même utiliser était un crime très grave dans l’ouest de l’Alaska, et les biens étaient l’objet d’une confiscation collective ». Cette remarque pourrait s’appliquer telle quelle aux sociétés sans classes de tous les continents. »

Christophe Darmangeat, dans "Conversation sur la naissance des inégalités"

Autres lectures sur le communisme primitif

32 Messages de forum

  • Bien des anthropologues essaient de nous faire croire le contraire comme celui-ci : "On ne peut citer une seule société connue qui ne possèderait pas une structure minimale de pouvoir et des inégalités plus ou moins marquées dans les rapports sociaux."

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  • Pour voir comment Alain Testart a rejeté sa propre thèse sur le communisme primitif lire ici

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  • Pour voir le genre de débats entre intellectuels d’accord pour abandonner l’expression "communisme primitif" : lire ici

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  • Effectivement, certains anthropologues essaient de souligner que la société des chasseurs-cueilleurs a donné naissance, à sa fin, aux inégalités et à la société agricole du néolithique pour effacer que c’est la société collectiviste des chasseurs-cueilleurs, à ses débuts, qui a donné l’homme....

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  • « La nourriture n’est jamais consommée par une famille seule : elle est toujours partagée entre les membres d’un groupe de vie ou d’une bande (…) Chaque membre du camp reçoit une part équitable (…) Ce principe de réciprocité généralisée a été constaté chez les chasseurs-cueilleurs sur tous les continents et dans tous les types d’environnement. »

    R Lee, The !Kung San (Cambridge, 1979), p. 118.

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  • « Ainsi, les pygmées Mbuti du Congo n’ont jamais de chefs (…) Dans chacun des aspects de la vie des pygmées il peut y avoir un ou deux hommes ou femmes qui se distinguent des autres, mais c’est habituellement pour de bonne raisons pratiques (…) Le respect de la loi était une affaire de coopération (…) Le plus sérieux des crimes, comme un vol, était traité par une bonne raclée administrée collectivement par ceux qui avaient envie d’y participer, mais uniquement après que le camp tout entier ait débattu du cas. Les pygmées détestent et évitent l’autorité personnelle. »

    Colin Turnbull, The Forest People (New York, 1962), pp. 107, 110 and 124-5

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  • « C’est le long vécu de partage égalitaire qui a modelé notre passé. Malgré notre apparente adaptation à la vie dans des sociétés hiérarchisées, et malgré l’état inquiétant des droits de l’homme dans de nombreuses parties du monde, il y a des signes que l’humanité conserve un sens profond de l’égalitarisme, un engagement enraciné envers la norme de réciprocité, un sens profond (...) de la communauté (...). »

    R Lee, « Reflections on primitive communism », in T Ingold, D Riches and J Woodburn, Hunters and Gatherers, Vol I (New York, 1991), p. 268.

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  • Je vous de­mande de bien vou­loir lire at­ten­ti­ve­ment les pre­miers cha­pitres du livre de Bebel : la Femme et le So­cia­lisme. Bebel dé­montre la thèse sui­vante — dont nous nous ser­vi­rons tout au long de notre en­tre­tien — selon la­quelle il existe une cor­res­pon­dance par­ti­cu­liè­re­ment étroite et or­ga­nique entre la par­ti­ci­pa­tion de la femme dans la pro­duc­tion et sa si­tua­tion dans la so­ciété. Bref, il s’agit là d’une sorte de loi socio-économique qu’il ne vous faudra dé­sor­mais plus perdre de vue. Il vous sera ainsi plus fa­cile de com­prendre les pro­blèmes de la li­bé­ra­tion uni­ver­selle de la femme et de ses rap­ports avec le tra­vail. D’aucuns croient que la femme, en ces temps re­culés où l’humanité plon­geait en­core dans la bar­barie, était dans une si­tua­tion en­core pire que celle d’aujourd’hui, qu’elle me­nait qua­si­ment une vie d’esclave. Ce qui est faux.

    Il se­rait er­roné de croire que la li­bé­ra­tion de la femme dé­pen­drait du dé­ve­lop­pe­ment de la culture et de la science, que la li­berté des femmes se­rait fonc­tion de la ci­vi­li­sa­tion d’un peuple. Seuls des re­pré­sen­tants de la science bour­geoise peuvent af­firmer de telles choses. Ce­pen­dant, nous sa­vons que ce ne sont ni la culture ni la science qui peuvent af­fran­chir les femmes, mais un sys­tème éco­no­mique où la femme peut réa­liser un tra­vail utile et pro­ductif pour la société.

    Le com­mu­nisme est un sys­tème éco­no­mique de ce type. La si­tua­tion de la femme est tou­jours une consé­quence du type de tra­vail qu’elle fournit à un mo­ment précis de l’évolution d’un sys­tème éco­no­mique par­ti­cu­lier. A l’époque du com­mu­nisme pri­mitif — il en a été ques­tion dans les confé­rences pré­cé­dentes trai­tant de l’évolution so­ciale et éco­no­mique de la so­ciété -, à une pé­riode donc si re­culée qu’il nous est dif­fi­cile de l’imaginer, où la pro­priété privée était in­connue et où les hommes er­raient par pe­tits groupes, il n’y avait au­cune dif­fé­rence entre la si­tua­tion de l’homme et celle de la femme. Les hommes se nour­ris­saient des pro­duits de la chasse et de la cueillette. Au cours de cette pé­riode de dé­ve­lop­pe­ment des hommes pri­mi­tifs, il y a de cela plu­sieurs di­zaines, que dis-je, plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’années, les de­voirs et les tâches de l’homme et de la femme étaient sen­si­ble­ment les mêmes.

    Les re­cherches des an­thro­po­logues ont prouvé qu’à l’aube du dé­ve­lop­pe­ment de l’humanité, c’est-à-dire au stade de la chasse et de la cueillette, il n’y avait pas de grandes dif­fé­rences entre les qua­lités cor­po­relles de l’homme et de la femme, qu’ils pos­sé­daient une force et une sou­plesse à peu près équi­va­lentes, ce qui est tout de même un fait in­té­res­sant et im­por­tant à noter. De nom­breux traits ca­rac­té­ris­tiques des femmes, tels que grosse poi­trine, taille fine, formes ar­ron­dies du corps et faible mus­cu­la­ture, ne se dé­ve­lop­pèrent que bien plus tard, à partir du mo­ment où la femme dut rem­plir son rôle de « pon­deuse » et as­surer, gé­né­ra­tion après gé­né­ra­tion, la re­pro­duc­tion sexuée. Parmi les peuples pri­mi­tifs ac­tuels, la femme ne se dis­tingue pas de l’homme de façon no­table, ses seins res­tant peu dé­ve­loppés, son bassin étroit et ses muscles so­lides et bien formés. Il en al­lait de même à l’époque du com­mu­nisme pri­mitif, lorsque la femme res­sem­blait phy­si­que­ment à l’homme et jouis­sait d’une force et d’une en­du­rance pra­ti­que­ment égales.

    La nais­sance des en­fants n’entraînait qu’une brève in­ter­rup­tion de ses oc­cu­pa­tions ha­bi­tuelles, c’est-à-dire la chasse et la cueillette des fruits avec les autres membres de cette pre­mière col­lec­ti­vité que fut la tribu. La femme était obligée de re­pousser les at­taques de l’ennemi le plus re­douté à cette époque, l’animal car­nas­sier, au même titre que les autres membres de la tribu, frères et soeurs, en­fants et pa­rents. Il n’existait pas de dé­pen­dance de la femme par rap­port à l’homme, ni même de droits dis­tincts. Les condi­tions pour cela fai­saient dé­faut, car, en ce temps-là, la loi, le droit et le par­tage de la pro­priété étaient en­core choses in­con­nues. La femme ne dé­pen­dait pas uni­la­té­ra­le­ment de l’homme, car lui-même avait en­tiè­re­ment be­soin de la col­lec­ti­vité, c’est-à-dire de la tribu.

    En effet, la tribu pre­nait toutes les dé­ci­sions. Qui­conque re­fu­sait de se plier à la vo­lonté de la col­lec­ti­vité pé­ris­sait, mou­rait de faim ou était dé­voré par les ani­maux. Ce n’est que par une étroite so­li­da­rité au sein de la col­lec­ti­vité que l’homme était en me­sure de se pro­téger de l’ennemi le plus puis­sant et le plus ter­rible de cette époque. Plus une tribu était so­li­de­ment soudée et plus les in­di­vidus se sou­met­taient à sa vo­lonté. Ils pou­vaient op­poser un front plus uni à l’ennemi commun, ainsi l’issue du combat était plus sûre et la tribu s’en trou­vait ren­forcée. L’égalité et la so­li­da­rité na­tu­relles, si elles as­su­raient la co­hé­sion de la tribu, étaient les meilleures armes d’autodéfense. C’est pour cette raison que, lors de la toute pre­mière pé­riode du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de l’humanité, il était im­pos­sible qu’un membre de la tribu soit su­bor­donné à un autre ou dé­pen­dant uni­la­té­ra­le­ment de celui-ci.

    Alexandra Kollontaï

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  • L’évolution de l’homme, comme l’indique ce terme, est présentée comme une série continue d’êtres qui vont d’une espèce de pré-singe à une espèce de pré-humain puis aux diverses formes successives d’humains. Les progrès de la connaissance, entravés bien sûr par les limites des connaissances dus aux faibles restes des espèces anciennes, montrent que cette image est fausse. La non-linéarité, la discontinuité, l’émergence caractérisent l’apparition de l’homme sur tous les plans : physiologique, psychologique, technologique, intellectuel, social, et organisationnel.

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  • Bernard Arcand, Anthropologue, professeur au département d’anthropologie de l’Université de Laval s’est appuyée sur Testart pour affirmer : “Il n’y a jamais eu de société
    de chasseurs-cueilleurs”
    dans un ouvrage de 1988 !!!

    Quels motifs ? Parce que les notions de nomadisme, de chasse, de cueillette seraient très relatives !!! Parce que l’on ne saurait pas donner un seul critère, par exemple de manquer de nourriture ou d’en avoir à suffisance... Ou encore parce qu’on ne saurait pas s’il y avait une faible densité de population ou pas...

    Il y écrit :

    « Testart nous engage dans un examen minutieux d’une grande partie de la littérature anthropologique afin de vérifier la pertinence de chacun des traits caractéristiques traditionnellement accolés aux sociétés de chasseurs-cueilleurs.... Pour bien des débats théoriques, ces questions de sédentarité, de densité de population et même de productivité économique demeurent des aspects secondaires. La caractéristique principale des chasseurs-cueilleurs résiderait plutôt dans la nature égalitaire de leurs rapports sociaux. L’image traditionnelle décrit des sociétés sans inégalités économiques ou sociales, dans lesquelles chacun produit selon ses capacités et consomme selon ses besoins, un monde où tous les biens matériels et tous les produits de la chasse et de la cueillette sont partagés, un monde où les distinctions sociales basées sur l’âge, le sexe, la compétence, le savoir ou le mérite demeurent toujours minimales. Tandis qu’avec les débuts de l’agriculture, la société devient plus large et plus complexe, la spécialisation apparaît, l’économie devient capable de générer des surplus qui pourront ensuite être accaparés, les rapports sociaux se transforment et deviennent inégalitaires, et toutes ces mutations mèneront, plus tard, aux sociétés à classes. C’est la thèse très connue de la naissance des inégalités sociales due au développement de la capacité de production.
    Quel que soit le mérite de la théorie du surplus économique comme condition nécessaire à l’émergence d’inégalités sociales (nous en reparlerons), le maintien de rapports sociaux égalitaires n’est malheureusement pas une caractéristique de toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs et ici encore celles-ci ne se distinguent pas, comme type, des sociétés d’agriculteurs ou d’éleveurs. Les Calusa du sud de la Floride formaient une société divisée en classes, habitaient des villages qui pouvaient accueillir plus de 2000 personnes, construisaient des temples, maintenaient une armée qui assurait le paiement de tributs essentiels à un système hiérarchique de chefferies locales, et cette complexité sociale et ces rapports inégalitaires étaient nourris par une économie de chasse et de cueillette (Marquardt 1986). Par ailleurs, Testart souligne aussi combien les inégalités sociales des chasseurs-cueilleurs du sud-est sibérien posent problème à la thèse du communisme primitif de l’ethnologie soviétique. Il ajoute ensuite l’exemple considérable de la Californie, dont les habitants contredisaient le schéma évolutif classique de l’archéologie américaine parce que, comme chasseurs-cueilleurs, la densité de leurs populations était trop élevée et leurs sociétés beaucoup trop complexes. Puis, le cas des Warrau du delta de l’Orénoque dont la société est divisée en classes et dont la religion implique la création d’un clergé, la construction de temples et la fabrication d’idoles. Sans même faire mention des habitants de la Côte Nord-Ouest, il faut dire que ces exemples n’épuisent même pas les contradictions du modèle ancien. »

    Donc on s’appuie sur Testart pour détruire... l’ancienne thèse de Testart du communisme primitif et Darmangeat approuve des deux mains cette démarche.

    Et il reçoit étonnamment le soutien des anars, des sociaux-démocrates, de LO (groupe dont il participe à la direction), des staliniens du PCF, du CCI et j’en passe...

    Tout ce beau monde ferait bien basculer le communisme (primitif ou pas) en pertes et profits !!!

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  • Pour nos ancêtres chasseurs/cueilleurs, les arbres, les plantes, grandissaient et se reproduisaient tout seuls ; le gibier ou les champignons également. La nature produisait d’elle-même une diversité d’espèces, comestibles ou non, que les humains s’appropriaient. Ces humains chasseurs/cueilleurs n’étaient que des récolteurs ; et par là, ils n’avaient aucune nécessité à s’octroyer la propriété de la ressource elle-même. Ils n’avaient pas besoin de s’approprier la terre, le sol, puisqu’ils ne le consommaient pas directement ; ils n’avaient pas besoin de s’approprier un arbre, puisque celui-ci poussait tout seul, librement. Ils ne s’appropriaient que les fruits de ces arbres, sur leur territoire, et non les arbres eux-mêmes ; le gibier et les champignons que produisait une forêt de leur territoire, et non la forêt elle-même ; le poisson d’une rivière, non la rivière elle-même ; les plantes et les tubercules d’un sol, non le sol lui-même. Ils s’appropriaient donc uniquement l’usufruit, de leur territoire. Ils occupaient, défendaient, revendiquaient, leur droit à l’exclusivité de l’usufruit sur leur territoire. Mais en aucun cas ils ne revendiquaient la pleine propriété de celui-ci. En aucun cas ils ne considéraient comme possible de revendiquer la nue-propriété d’un territoire (c’est-à-dire la pleine propriété sans l’usufruit), puisqu’ils n’étaient en rien auteurs dans l’existence de ce territoire et des espèces qui y vivaient. Ils ne faisaient que prélever leur pitance au sein de cette nature sauvage, et c’était cette pitance qu’ils revendiquaient. La nue-propriété, pour les chasseurs/cueilleurs, n’existait pas, ou alors était la propriété d’une entité fictive, la Terre mère, à laquelle eux appartenaient (de la même manière que toutes les autres espèces vivantes), et qui elle, était à l’origine de cette vie sauvage.

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  • Certains marxistes ont même envie de jeter la théorie marxiste de l’Etat en suivant Testart : voir ici

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  • Voilà comment Darmangeat commente l’évolution de son maître à penser :

    « Alain Testart ne se réclamait plus du marxisme depuis longtemps, et il avait rejeté le matérialisme historique pour rechercher la pierre philosophale de l’explication des sociétés dans un hypothétique « rapport social fondamental ». Parmi ses thèses, importantes ou secondaires, nombreuses sont celles qui peuvent également être mises en cause. Mais quelle que soient leur validité, ces thèses sont fécondes, car elles prennent à bras-le-corps les questions de structure et d’évolution sociale, qu’elles bousculent les certitudes établies et les catégories si floues qu’elles n’expliquent plus rien ».

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  • Voici un exemple de la manière dont on raisonne actuellement pour récuser l’existence d’un stade des chasseurs-cueilleurs en l’occurrence au Sahara : voir ici

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  • « La contribution de Morgan à la connaissance de l’histoire de l’économie a été d’une très grande portée. Il a présenté l’économie communiste primitive, qui n’était connue et expliquée jusque-là que comme une série d’exceptions, comme la règle générale d’une évolution logique des civilisations, et en particulier la constitution en gentes. Il était ainsi prouvé que le communisme primitif avec la démocratie et l’égalité sociale qui y correspondent est le berceau de l’évolution sociale. En élargissant l’horizon du passé préhistorique, il a situé toute la civilisation actuelle avec sa propriété privée, sa domination de classe, sa domination masculine, son État et son mariage contraignants, comme une courte étape passagère, née de la dissolution de la société communiste primitive et qui doit à son tour faire place dans l’avenir à des formes sociales supérieures. Ce faisant, Morgan a fourni au socialisme scientifique un nouveau et puissant appui. Tandis que Marx et Engels avaient, par la voie de l’analyse économique du capitalisme, démontré pour le proche avenir l’inévitable passage de la société à l’économie communiste mondiale et donné ainsi aux aspirations socialistes un fondement scientifique solide, Morgan a fourni dans une certaine mesure à l’œuvre de Marx et Engels tout son puissant soubassement, en démontrant que la société démocratique communiste englobe, quoique sous des formes primitives, tout le long passé de l’histoire humaine avant la civilisation actuelle. »

    Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique

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  • Rosa Luxemburg poursuit :

    Et c’est ainsi que la réaction contre les théories sur le communisme primitif s’est faite la plus vigoureuse. Des historiens de la civilisation comme Lippert et Schurtz, des théoriciens de l’économie politique comme Bûcher, des sociologues comme Starcke, Westermarck et Grosse sont aujourd’hui d’accord pour combattre avec ardeur la théorie du communisme primitif, et en particulier les idées de Morgan sur l’évolution de la famille et sur le règne autrefois souverain de la constitution familiale avec son égalité des sexes et sa démocratie générale. M. Starcke, par exemple, dans sa Famille primitive, de 1888, traite les hypothèses de Morgan sur les systèmes de parenté de « rêve sauvage », « pour ne pas dire délire ». Même des savants plus sérieux, comme le meilleur historien des civilisations que nous possédions, Lippert, partent en guerre contre Morgan. Se fondant sur les rapports superficiels et vieillis de missionnaires du XVIIIe siècle, sans aucune formation économique et ethnologique, ignorant complète. ment les prodigieuses études de Morgan, Lippert décrit les relations économiques chez les Indiens d’Amérique du Nord, ceux mêmes dont Morgan a, mieux que personne, pénétré la vie et l’organisation sociales. Il y voit la preuve que chez les peuples chasseurs en général il n’y a aucune organisation commune de la production, aucun souci de la totalité et de l’avenir, qu’il n’y règne au contraire qu’absence, de toute règle et de toute pensée.

    Lippert reprend, sans aucune critique, la déformation stupide que fait subir aux communistes existant effectivement chez les Indiens, l’œil européen borné des missionnaires ; ainsi, par exemple, quand il cite l’histoire de la mission des frères évangélistes chez les Indiens d’Amérique du Nord, oeuvre de Loskiek, datant de 1789 : « Beaucoup d’entre eux (des Indiens d’Amérique), dit notre missionnaire remarquablement informé, sont si paresseux qu’ils ne plantent rien eux-mêmes, mais se fient à ce que d’autres ne peuvent refuser de partager leurs provisions avec eux. Comme de cette façon les plus travailleurs ne jouissent pas plus de leur travail que les oisifs, ils plantent de moins en moins, avec le temps. Que survienne un hiver rigoureux, la neige épaisse les empêche d’aller à la chasse, et une famine générale se produit facilement, entraînant souvent la mort de beaucoup d’hommes. La détresse leur apprend alors à se nourrir de racines et d’écorces d’arbres, en particulier de jeunes chênes. » Et Lippert ajoute aux paroles de son garant - « Ainsi, par un enchaînement naturel, la rechute dans l’insouciance antérieure a entraîné la rechute dans le mode de vie antérieur. » Dans cette société indienne où personne ne « peut refuser » de partager ses provisions avec d’autres et dans laquelle le « frère évangéliste » construit de toutes pièces et avec un arbitraire manifeste l’inévitable division en « travailleurs » et « oisifs » selon le modèle européen, Lippert prétend trouver la meilleure preuve contre le communisme primitif : « A un tel niveau, la génération âgée se soucie encore moins d’équiper la jeune génération pour la vie. L’Indien est déjà très éloigné de l’homme primitif. Dès que l’homme a un instrument, il a la notion de possession, mais limitée à cet outil. Dès le plus bas niveau, l’Indien a cette notion ; dans cette possession primitive, tout élément de communisme est absent ; l’évolution commence par le contraire. »

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  • « N’était que les tribus esquimaudes sont de grandes familles solidaires les unes des autres, n’était qu’elles poussent le communisme très loin, leurs petites républiques ne tarderaient pas à périr. Au fait, elles ne comprennent rien encore au glorieux principe du « Chacun pour soi », aux éternelles vérités de l’Offre et de la Demande. Elles n’ont pas prêté l’oreille aux suaves « Harmonies » de la Rente et du Capital, modulées sur la lyre de Bastiat...

    Ces cabanes sont chaudes à la condition que les habitants y soient entassés et pressés les uns contre les autres ; il en est qui ont une largeur de 7 à 10 mètres, une longueur de 30, parfois même de 100, mais elles abritent alors une tribu, et jusqu’à plusieurs centaines de personnes. Ces grands terriers connus sous divers noms, et plus particulièrement sous celui de kachim, sont des maisons communes que possèdent la plupart des Hyperboréens, et que l’on retrouve un peu partout[76]. Nous les prenons pour des phalanstères primitifs, plus ou moins analogues aux ruches et guêpiers, aux castorières, fourmilières, termitières et « républiques » d’oiseaux. Les polypiers humains font pendant aux colonies animales ; partout on voit les bandes sauvages terrer ensemble comme des familles de rats, glomérer dans une caverne comme chauves-souris, percher sur les mêmes arbres comme corbeaux et corneilles.

    À la grande question qui, en ethnologie, se pose aux détours de route : « L’individu est-il antérieur à la société, ou la société est-elle antérieure à l’individu ? » la réponse semblait naguère des plus faciles, et l’on répétait couramment la leçon officielle : le premier individu se dédoubla en mâle et femelle, et du premier couple, créé superbe et vigoureux, intelligent et beau, naquit la première famille, laquelle s’élargit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s’imposait par son apparente simplicité, semblait inspirée par le bon sens. Mais la géologie et la paléontologie aidant, on s’aperçut qu’il fallait reléguer parmi les contes de fées la théorie d’un homme surgissant au milieu du monde, à la manière d’un Robinson abordant son île déserte. En dehors de ses semblables, l’homme est homme, autant qu’une fourmi est fourmi indépendamment de sa fourmilière, autant qu’une abeille reste abeille quand elle n’a plus de ruche. Ce qui advient de l’homme isolé, on le voit dans les prisons cellulaires inventées par nos philanthropes. Donc, jusqu’à preuve du contraire, nous supposerons que nos ancêtres débutèrent par la vie collective, qu’ils dépendaient de leur milieu autant et plus que nous. Contrairement à l’idée que l’individu est père de la société, nous supposons que la société a été mère de l’individu. La demeure commune nous paraît avoir été le support matériel de la vie collective et le grand moyen des premières civilisations. Commune était l’habitation, et communes les femmes avec leurs enfants ; les hommes chassaient même proie et la dévoraient ensemble à l’instar des loups ; tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Tout nous porte à croire qu’à l’origine le collectivisme était à son maximum et l’individualisme au minimum.

    N’abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante qui s’y rattache : chez nos Hyperboréens, comme chez nombre de primitifs, tels que les Tatars et la plupart des nègres, la construction des demeures est, en principe, l’affaire des femmes qui font toute la besogne, depuis les fondements jusqu’au faîte, les maris n’intervenant que pour apporter les matériaux à pied d’œuvre. Le fait avait été souvent signalé, comme prouvant l’indolence insigne de ces mâles incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus faibles. Nous préférons y voir un argument en faveur de l’hypothèse que le premier architecte a été la femme. À la femme, pensons-nous, l’espèce est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Chargée des enfants et du bagage, elle établit un couvert permanent pour abriter la petite famille : le nid pour la couvée fut peut-être une fosse tapissée de mousse ; à côté, elle dressa une perche avec de larges feuilles, étagées par le travers ; et quand elle imagina d’attacher trois à quatre de ces perches par leurs sommets, la hutte fut inventée, la hutte, le premier « intérieur ». — Elle y déposa le brandon qu’elle ne quittait pas, et la hutte s’éclaira, la hutte se chauffa, la hutte abrita un foyer. — N’a-t-on pas dit Prométhée le « Père des hommes », pour faire entendre que l’humanité commence avec l’emploi du feu ? Or, quelle qu’ait été l’origine du feu, il est certain que la femme a toujours été la gardienne et la conservatrice de cette source de vie. — Voici qu’un jour, à côté d’une biche que l’homme avait tuée, la femme vit un faon qui la regardait avec des yeux suppliants. Elle en eut pitié, le porta à son sein… Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant ! Le petit animal s’attacha à elle, la suivit partout. C’est ainsi qu’elle éleva et apprivoisa les animaux, devint la mère des peuples pasteurs. Ce n’est pas tout : à côté du mari qui vaquait à la grande chasse, la femme s’occupait de la petite, ramassait œufs, insectes, graines et racines. De ces graines elle fit provision dans sa hutte ; quelques-unes, qu’elle avait laissé tomber, germèrent tout auprès, crûrent et fructifièrent. Ce que voyant, elle en sema d’autres et devint la mère des peuples cultivateurs. En effet, chez tous les non-civilisés la culture revient aux ménagères. Nonobstant la doctrine qui fait loi présentement, nous tenons la femme pour la créatrice de la civilisation en ses éléments primordiaux. Sans doute, la femme, à ses débuts, ne fut qu’une femelle humaine, mais cette femelle nourrissait, élevait et protégeait plus faibles qu’elle, tandis que son mâle, fauve terrible, ne savait que poursuivre et tuer ; il égorgeait par nécessité, et non sans agrément. Lui, bête féroce par instinct, elle, mère par fonction. »

    Élie Reclus, "Les Primitifs"

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  • Les nouveaux auteurs hostiles au communisme primitif ne font que retrouver de vieilles polémiques, par exemple ici Leroi-Beaulieu, dans "Le collectivisme, examen critique du nouveau socialisme" :

    « Dès la première ébauche de la civilisation , l’homme éprouve de la répugnance pour le communisme complet, pour la promiscuité d’habitation qui lui paraît à la fois incommode et dégradante. 11 veut rester seul avec ses plus proches, ceux qui dépendent de lui. La maison, c’est la première manifestation de l’individualisme. A Java, aux Indes, comme dans l’ancienne Germanie et dans le mir russe, ce sentiment est spontané et fort : c’est à lui que l’on doit la propriété primordiale. C’est un goût naturel, inné à l’homme, et toujours persistant, la liberté du ménage, le secret du ménage. La seconde raison, toute d’équité, c’est que la maison est bien l’œuvre de l’homme, de l’homme isolé. Quand l’individu a re-
    noncé à chercher un abri dans les cavernes ou dans les forêts, quand il abandonne aussi le toit mouvant de la tente, quand avec quelques arbres coupés, quelques pieux dans le sol, quelques mottes de terre et des branches, il s’est fait une demeure fixe, il dit qu’elle est son œuvre et qu’elle lui appartient, non pas pour aujourd’hui ni pour demain, mais pour toujours. Le terrain immédiatement attenant sur une surface étroite suit la même destinée. C’est le verger , c’est l’enclos ; c’est là que l’homme à toute heure peut mettre la main au travail, c’est là qu’il produit les denrées qui demandent un peu de soin et de la culture intensive, les légumes et les fruits. »

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  • « L’ethnologue américain Marshall Sahlins a étudié avec attention l’économie des peuples qui vivent, de nos jours, de la chasse et de la cueillette, comme il y a 20.000 ans. Les Boshimans d’Afrique du sud par exemple, ou les Bushman d’Australie, qui ignorent l’agriculture. Il démontre clairement, dans un livre auquel l’éditeur français a donné un titre provocant : « Âge de pierre, âge d’abondance », que la croyance classique selon laquelle cette économie primitive permettait tout juste de survivre au prix d’un labeur incessant est une idée fausse. Le « sauvage » ne vit ni dans la misère, ni dans la pénurie. Boshimans et Bushmen ne consacrent que trois ou quatre heures chaque jour à la collecte de la nourriture. Sans que, d’ailleurs, l’ensemble du groupe participe à la tâche. Cette démonstration fait sauter le mythe, inspiré par la société industrielle, du « sauvage » condamné à une condition quasi animale par son incapacité à bien exploiter son environnement. Marshall Sahlins démontre au contraire que l’homme primitif vit dans une société d’abondance. La première qui ait existé au monde – et c’est sans doute aussi la dernière. S’il ne constitue pas de stocks, c’est qu’il n’en ressent pas le besoin. Pourquoi chasser et cueillir plus qu’on ne peut consommer, puisque la nature offre perpétuellement ce dont on a besoin ? Les stocks sont là, à portée de main, dans les baies et les fruits qui poussent sur les arbres, les animaux de la forêt et les poissons de la rivière qui forment des proies faciles, renouvelées en permanence. La société de chasseurs est une société sans économie, et même, a-t-on pu dire, « une société contre l’économie », donc sans pauvreté – cette dernière étant une invention de la civilisation. C’est nous qui avons créé la pénurie. Il est possible qui y ait, proportionnellement, d’avantage d’enfants, d’hommes et de femmes qui se couchent aujourd’hui avec la faim au ventre qu’il n’y en avait il y a 20.000 ans…. Pour les chasseurs semi-nomades, la propriété n’avait pas le sens qu’elle peut avoir pour nous. Il n’y avait pas intérêt à posséder beaucoup d’objets, puisqu’ils devaient, de temps à autre, enfermer leurs biens dans des peaux de bêtes pour quitter leur campement et partir vers de nouveaux terrains de chasse et de cueillette. La richesse, dans une telle société, aurait été plus une gène qu’un avantage. Chez certains peuples qui vivent aujourd’hui encore, en dehors de notre civilisation, la légèreté, la petitesse d’un objet sont les vrais critères de sa valeur. Les chasseurs de la préhistoire n’étaient pas pauvres parce qu’ils ne possédaient que l’essentiel : leurs vêtements en fourrure, leurs litières, leurs parures, leurs armes et leurs outils. »

    Robert Clarke dans « Naissance de l’homme »

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  • Nous sommes des chasseurs-cueilleurs en cravate et en robe du soir. Nous avons vécu 99.6% de notre histoire en totale communion avec la nature (même si, scandaleusement, cette période n’est quasi pas étudiée à l’école). Pendant 1.8 millions d’années, l’homme vit en petites communautés, au sein de la nature, se nourrissant de ce qu’il chasse, pêche et cueille... Sans cultiver, sans domestiquer des animaux, sans faire de réserves... La solidarité au sein du groupe est essentielle à la survie de chaque individu : toute la nourriture est partagée. La propriété individuelle est limitée en absence de stockage et cette absence de droits exclusifs sur les biens et les ressources fait en sorte que les conflits sont rares. Tout surplus s’avère encombrant dans un mode de vie où la mobilité constitue un fait vital.

    Si l’on prend une corde où 1 cm = 1 an, nous aurions une succession de générations de chasseurs-cueilleurs entre 20 Km et 100m de nous ! C’est au cours de ces "19.9 Km" que les grandes caractéristiques de notre espèce ont été biologiquement définies par la nature.

    À peine quatre cents générations nous séparent des débuts de l’agriculture (il y a 20 000 ans) qui représente un changement complet de l’organisation de la vie des hommes. L’agriculture apporte avec elle la propriété privée, l’accumulation de la richesse dans les mains d’une minorité et les inégalités, les religions monothéistes, la surpopulation, les grandes épidémies, les guerres... la civilisation. Avec l’agriculture, on ne vit plus en symbiose avec la nature ; on tente de la dominer ... et aujourd’hui, où est la nature... presqu’éliminée ?!

    Nous ne pouvons pas revenir en arrière, mais nous devons garder en tête l’importance pour notre équilibre de cette longue période du Paléolithique et du mode de vie de chasseurs-cueilleurs... Ces 100 derniers mètres sur l’échelle du temps, ces 20 000 dernières années sont une période bien trop brève pour permettre une modification substantielle du génome d’une espèce complexe comme la nôtre.

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  • Toutes les prouesses humaines (littérature, poésie, mathématiques…) ont été réalisées avec le même outil (le cerveau humain) que celui des chasseurs-cueilleurs d’il y a 30 000 ans. Comment est-ce possible ?

    Pour additionner ou soustraire des nombres nous utiliserions les mêmes circuits neuronaux que pour faire bouger les yeux vers la droite ou vers la gauche respectivement. Cet étrange résultat, publié il y a quelques temps dans le magazine Science, a été obtenu par une équipe française via des expériences d’imagerie du cerveau.

    Ce travail s’inscrit en fait dans le cadre plus large d’un programme de recherche lancé il y a maintenant plus d’une dizaine d’années par Stanislas Dehaene (aujourd’hui professeur au collège de France). La problématique est simple : le développement de l’écriture comme du calcul ou des mathématiques est bien trop récent (quelques milliers d’années) pour correspondre à une évolution quelconque du cerveau humain ; la littérature, la poésie, les mathématiques ou l’économie ont été développées avec un cerveau identique à celui des chasseurs-cueilleurs d’il y a 30 000 ans. Comment Diable toutes les prouesses humaines ont-elles pu être réalisées avec un outil (le cerveau humain) en aucune façon préparé à cela ?

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  • Contrairement à ce que l’idéologie capitaliste voudrait nous faire croire, la propriété privée n’a pas toujours existé. Si l’on regarde sur l’échelle du temps, on peut même dire que l’apparition de la propriété privée est très récente dans l’histoire de l’humanité. Auparavant, il existait la communauté primitive, ce que Marx appela le communisme primitif, fondée sur la propriété commune, ignorant la propriété privée ou les classes sociales et où chaque membre participait à la production pour assurer la survie du groupe.

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  • Le chasseur cueilleur ignore la propriété privée :

    la lettre du chef Seattle, en réponse au président Cleveland qui proposait, au nom des Etats-Unis d’Amérique, d’acheter les dernières terres du peuple indien en 1894, en témoigne :

    " Comment peut-on vendre ou acheter le ciel, la chaleur de la terre ? Cela nous semble étrange. Si la fraîcheur de l’air et le murmure de l’eau ne nous appartient pas, comment peut-on les vendre ? "

    " Pour mon peuple, il n’y a pas un coin de cette terre qui ne soit sacré. Une aiguille de pin qui scintille, un rivage sablonneux, une brume légère, tout est saint aux yeux et dans la mémoire de ceux de mon peuple. La sève qui monte dans l’arbre porte en elle la mémoire des Peaux-Rouges. Les morts des Blancs oublient leur pays natal quand ils s’en vont dans les étoiles. Nos morts n’oublient jamais cette terre si belle, puisque c’est la mère du Peau-Rouge. Nous faisons partie de la terre et elle fait partie de nous. Les fleurs qui sentent si bon sont nos sœurs, les cerfs, les chevaux, les grands aigles sont nos frères ; les crêtes rocailleuses, l’humidité des Prairies, la chaleur du corps des poneys et l’homme appartiennent à la même famille. Ainsi, quand le grand chef blanc de Washington me fait dire qu’il veut acheter notre terre, il nous demande beaucoup... "

    " Les rivières sont nos sœurs, elles étanchent notre soif ; ces rivières portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler tout cela et apprendre à vos enfants que les rivières sont nos sœurs et les vôtres et que, par conséquent, vous devez les traiter avec le même amour que celui donné à vos frères. Nous savons bien que l’homme blanc ne comprend pas notre façon de voir. Un coin de terre, pour lui, en vaut un autre puisqu’il est un étranger qui arrive dans la nuit et tire de la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas sa sœur, mais son ennemie ; après tout cela, il s’en va. Il laisse la tombe de son père derrière lui et cela lui est égal ! En quelque sorte, il prive ses enfants de la terre et cela lui est égal. La tombe de son père et les droits de ses enfants sont oubliés. Il traite sa mère, la terre, et son père, le ciel, comme des choses qu’on peut acheter, piller et vendre comme des moutons ou des perles colorées. Son appétit va dévorer la terre et ne laisser qu’un désert... "

    " L’air est précieux pour le Peau-Rouge car toutes les choses respirent de la même manière. La bête, l’arbre, l’homme, tous respirent de la même manière. L’homme blanc ne semble pas faire attention à l’air qui respire. Comme un mourant, il ne reconnaît plus les odeurs. Mais, si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l’air nous est infiniment précieux et que l’Esprit de l’air est le même dans toutes les choses qui vivent. Le vent qui a donné à notre ancêtre son premier souffle reçoit aussi son dernier regard. Et si nous vendons notre terre, vous devez la garder intacte et sacrée comme un lieu où même l’homme peut aller percevoir le goût du vent et la douceur d’une prairie en fleur... "

    " Je suis un sauvage et je ne comprends pas une autre façon de vivre. J’ai vu des milliers de bisons qui pourrissaient dans la prairie, laissés là par l’homme blanc qui les avait tués d’un train qui passait. Je suis un sauvage et je ne comprends pas comment ce cheval de fer qui fume peut-être plus important que le bison que nous ne tuons que pour les besoins de notre vie. Qu’est-ce que l’homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes avaient disparu, l’homme mourrait complètement solitaire, car ce qui arrive aux bêtes bientôt arrive à l’homme. Toutes les choses sont reliées entre elles. "

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  • Read here "Work in Non-Market and Transitional Societies" by Herbert Appelbaum Read here

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  • John E. Pfeiffer dans « L’émergence de l’homme » :

    « Cela montre l’importance prépondérante de la chasse au gros gibier en tant que facteur dans l’évolution humaine… Elizabeth Marshall Thomas, qui a longtemps vécu avec les Boschimans fait remarquer que dans une région de centaines de kilomètres carrés, ils connaissent « tous les buissons, toutes les pierres, chaque repli du sol, et ont généralement donné un nom à tout endroit du veldt où peut se trouver une certaine sorte de nourriture (même si l’endroit en question n’a que quelques mètres de diamètre) et à tout lieu où il n’y a qu’un peu de triglochin ou un tilleul »… L’un des facteurs qui a favorisé l’accroissement de taille du cerveau est le besoin d’une plus grande capacité mnémotechnique… Il y a une relation entre la mémorisation et le contrôle de soi. L’empire de soi ne vint pas naturellement, il fallut apprendre et se rappeler tous les choix, toutes les actions accomplies pour le bénéfice ultérieur du groupe plutôt que pour la satisfaction immédiate de l’individu. Les événements détruisaient impitoyablement ceux qui avaient une moindre capacité d’apprendre et de retenir. La chasse exige patience et attente : attendre la proie aux points d’eau ou près des terrains salifères, attendre que la bête regarde ailleurs tandis qu’on la traque, attendre quand on l’a tuée et ne pas dévorer toute la viande immédiatement, mais en conserver la plus grande partie pour les autres qui sont restés à la base domestique. L’homme est le seul primate qui partage régulièrement la nourriture ; tous les autres primates sont égoïstes quand il est question de se nourrir… Avec la progression de la chasse, l’homme primitif se sépara du reste du royaume animal… La chasse élargit le fossé qui séparait l’homme des autres espèces, créant, en fait, deux univers là où il n’en avait existé qu’un seul. »

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  • « La société changea quand les hommes se spécialisèrent dans l’art de vaincre les animaux par la ruse, que les femmes se spécialisèrent dans le ramassage des aliments végétaux, et on peut mesurer ce changement en termes d’heures de travail. Le résultat fut une durée de loisirs impossible à atteindre dans une troupe de primates sans bases domestiques et sans aliments emmagasinés, où chaque individu, sauf les bébés au sein, doit chaque jour de sa vie passer du temps à la recherche de sa nourriture quotidienne. Une société de chasseurs-cueilleurs donne certainement plus de temps libre à ses membres qu’aucun autre type de société jamais élaboré. Pour la plupart des gens, les loisirs ont disparu avec l’agriculture, les villes et la révolution industrielle…. »

    John E.Pfeiffer dans « L’émergence de l’homme »

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  • « Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. »

    John Donne, 1624

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  • Vous écrivez que « Malaurie reste éberlué de constater que tout esquimau reçoit n’importe quel chasseur de passage et donne à lui et à ses chiens une grande quantité de nourriture carnée sans contrepartie, considérant que tout humain a droit de venir chez lui manger ses provisions. Lire là-dessus « Les derniers rois de Thulé ». »

    Par contre, si Jean Malaurie est connu pour avoir défendu le peuple inuit contre les envahisseurs occidentaux, je ne me souviens pas qu’il ait insisté sur ce que vous dites : le caractère nécessairement communiste des sociétés de chasseurs du passé.

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  • Jean Malaurie raconte dans « Les derniers rois de Thulé » :

    « En cette communauté, le partage est de règle ; c’est la base même de ces sociétés collectivistes. Il n’est jamais question de manger « en suisse » le moindre morceau e graisse de phoque. Tout surplus doit être partagé, l’accumulation individuelle étant résolument contraire à la « loi ». Le Groenland est un des rares pays au monde où il n’y ait pas encore de prison. Si les fous sont redoutés – il était d’usage jadis, de s’en défaire en les laissant mourir de froid dans les iglous de neige – les infirmes et les vieillards sont désormais pris en charge par la tribu… Traditionnelle est leur généreuse hospitalité : l’hôte vous accueille la main tendue sur le pas de la porte : « Nouanîngouyou ! comme ta visite nous fait plaisir ! » Une fois entré, on met devant moi, désormais intégré au groupe, ce que l’on possède – et tout ce dont disposent les voisins – en matériel de couchage, couvertures, viandes… On pourrait penser que c’est là une forme de la « générosité coutumière des pauvres envers les riches », si je l’étais et s’ils ne montraient autant de joie sincère à agir même entre eux. Mais ce qui justifie le plus l’appellation orgueilleuse d’Inouk, « l’homme par excellence », qu’ils se sont donnée, c’est leur extraordinaire goût de l’aventure… L’Esquimau ne se sent bien et n’a le sentiment de s’accomplir que dans une nuit polaire déchaînée…, la neige, l’obscurité, les chiens qui hurlent comme des loups, la tente qui se déchire, la banquise qui se disloque, l’expédition en péril… Pendant les veillées d’hiver, cependant que le vent souffle et traîne autour de l’igloo, les vieux évoquent ces sortes d’histoires, les jeunes leurs aventures de chasse… Voyez cet homme ! à l’instant, il paraissait prostré ; le voilà qui bientôt se révèle un malicieux conteur, puis, insensiblement, un narrateur inspiré, un voyant qui fait surgir sous nos yeux fascinés héros et victimes d’une terrible mythologie… La vie exemplaire de ces trois cents chasseurs, sans bois flotté, sans métaux, et pour lesquels une aiguille, un clou, une planche représentaient un trésor, témoignera peut-être pour des siècles obscurs qui sont aux sources même de la pensée. Qui sait ? Elle peut jeter une lueur révolutionnaire sur notre compréhension de l’évolution des premières sociétés. Comment – et avec quelles règles – de l’état du chasseur paléolithique inférieur, l’homme est-il passé à celui de Néanderthal, chasseur de mammouth et du rhinocéros, puis à celui de chasseur de morse et de baleine ? Comment de tout petits groupes informes est-il passé à l’état de société communiste ? Mais il est plus : il est des problèmes de lecture. On dit qu’un homme d’aujourd’hui ne pourrait comprendre son semblable de la période glaciaire. Or, l’Arctique, c’est Lascaux vivant et il n’est pas vrai qu’il soit impossible de tenter cette compréhension… Une collectivité littéralement contrainte à la sagesse par la dureté des conditions matérielles auxquelles elle est soumise, des traditions qui demeurent vivaces parce qu’elles expriment des impératifs immémoriaux d’organisation dont dépend la survivance, une sociographie infiniment plus articulée et hiérarchisée qu’il n’apparaît dès l’abord, parce qu’il importe, sous la menace directe et permanente du milieu, que la fonction de chacun soit rigoureusement déterminée, tels sont les principaux traits… Cette vie en groupe repose aussi sur des règles sévères d’organisation sociale. Premier principe : le communisme ; le sol, les terrains de chasse, la mer, les grands moyens de production (bateau), les iglous appartiennent au groupe. Seuls, les instruments de chasse individuels sont propriété privée… L’association parentale constitue l’unité économique et démographique de base, seule apte à occuper tous les niveaux… Les chasses collectives – chasses au narval, au morse – impliquaient et impliquent l’entente de ces groupes et appelaient de chacun, par conséquent, le respect des règles traditionnelles qui en découlent à des niveaux divers… Pour capital que soit le rôle de l’individu, ses droits sont, en fait nuls dans la mesure où il lui est impossible de résoudre seul les problèmes de sa propre survivance. Fonctionnellement aristocratique, la collectivité est sociologiquement communautaire. La communauté parentale constitue certes un organisme majeur qui, généalogiquement, vaut principe de groupement, mais en termes suffisamment « ouverts » pour constituer économiquement – et par le moyen d’élargissements qui débordent les liens immédiats du sang – une unité de regroupement et d’organisation… Chez les Esquimaux Caribou de la rivière Kazan, les enfants allaient, à l’après-lever, visiter les iglous voisines, pour demander un surplus de nourriture. La coutume interdisait de refuser et une péréquation des biens s’opérait au profit des plus jeunes… Autre trait communautaire : l’entrée de toute iglou est libre. Une invitation précise n’est pas nécessaire pour rendre visite, bien que l’on doive toussoter pour s’annoncer ou de manifester discrètement de l’extérieur, avant de s’engager dans le corridor. On peut considérer cette liberté d’entrée et de communication comme une des bases même de la vie sociale esquimaude… Des associations volontaires peuvent aider à renforcer ou élargir le réseau de parentés. Le régime de l’adoption, très usité dans l’Arctique canadien oriental permet à une communauté, soit d’introduire en son sein, dans un esprit parental, une famille non alliée par le sang, soit de renforcer des liens sanguins ou parentaux… La parenté de chasse, non moins singulière et déjà signalée par Jenness plus à l’ouest ; chez les Esquimaux du Cuivre, est, à Igloulik, toujours vivante.. Un chasseur qui donne une part du phoque à un autre chasseur établira un lien contractuel assez permanent… Il y a une contradiction souvent dramatique entre le tempérament foncièrement individualiste de l’Esquimau et une conviction consciente que la solitude est synonyme de malheur. Il sait qu’une iglou, jamais ou très rarement visitée, sombre dans le froid de la terre, s’enveloppe dans un linceul de mort. Abandonné de ses semblables, l’Esquimau, même nanti d’une famille, tombe alors dans l’état naturellement dépressif qui le guette… Aussi multiplie-t-il les raisons et les occasions de se fuir en retrouvant les autres… Il n’est pas d’exemple qu’un Esquimau abandonne un compagnon moins heureux que lui à la chasse. Le devoir d’entraide n’admet pas d’exception entre tous ceux qui sont dans la force de l’âge. Chacun est si conscient de ce système de solidarité pour la survie du groupe que l’improductif, le malade incurable qui, par définition, ne peut rendre les services qu’on lui procure, se supprimait jadis, lui-même, de son plein gré, ou se faisait supprimer par un autre. »

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  • Carole Fritz, responsable du Centre de recherche et d’étude pour l’art préhistorique : « Les peintures de la grotte Chauvet racontent des mythes... Les ethnologues ont démontré que les mythes régissent la société, expliquent le passé, organisent le présent et augurent du futur. La particularité de l’art paléolithique en Europe est que les acteurs principaux de ces mythes ne sont pas les hommes mais les animaux. Au travers des images animales, ce sont des histoires d’hommes que l’on nous raconte, un récit pour les autres et pour la communauté globale car ces dessins sont un fait social, tant dans le résultat que dans leur organisation… L’animal est à la base de tout et le vecteur des mythes. Ces mythes ne mourront qu’à la fin du paléolithique quand ce système social va décliner avec l’avènement de l’agriculture et quand l’homme va se resituer au centre de la problématique mythologique. »

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