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Herxheim : Caïn, le chasseur-cueilleur, qu’as-tu fait de ton frère Abel, le cultivateur ?

mardi 18 juin 2013, par Robert Paris

Voici ce qui est sorti dans la presse et à la télé :

Des cannibales en Europe il y a sept mille ans !

Des cannibales en Europe il y a sept mille ans ! « Nous savons qu’ils pratiquaient le cannibalisme », affirme à l’AFP José Maria Bermudez de Castro, l’un des codirecteurs du projet Atapuerca, un des gisements les plus importants d’Europe, inscrit en 2000 au Patrimoine mondial de l’Unesco. L’étude des restes a aussi révélé qu’ils se livraient à l’anthropophagie pour s’alimenter et non par rituel, qu’ils mangeaient leurs rivaux après les avoir tués, principalement leurs enfants et adolescents. « C’est le premier cas de cannibalisme bien documenté de l’histoire de l’humanité, ce qui ne veut pas dire que c’est le plus ancien », souligne-t-il, étayant de premières informations déjà diffusées à ce sujet. Des restes découverts sur le gisement dit de Gran Dolina sont apparus éparpillés, cassés, fragmentés, mélangés à des restes d’autres animaux comme des chevaux, des cerfs, des rhinocéros, tout type d’animaux produits de la chasse et consommés par l’être humain, selon M. Bermudez de Castro. « Ces fossiles avaient aussi comme les animaux des marques de couteau en pierre, de dépeçage, réunissant tous les éléments caractéristiques d’une accumulation d’os utilisés par les êtres humains, a-t-il expliqué. Cela nous donne une idée de cannibalisme de type gastronomique, et non rituel, car ils n’avaient pas la capacité symbolique qu’a l’être humain d’aujourd’hui »

Un massacre massif dans un temps très court, juste une petite fringale ? Pensez donc ! 500 à 1000 humains rien que pour les manger !!! Le fait d’agriculteurs ayant momentanément un petit manque des résultats de culture due à une sécheresse comme le disent certains auteurs ? C’est fort peu crédible…

Herxheim : Caïn, le chasseur-cueilleur, qu’as-tu fait de ton frère Abel, le cultivateur ?

Toutes les bonnes revues en sont pleines, c’est passé à la télé, c’est ferme et définitif : Herxheim est une preuve de l’anthropophagie aux débuts de l’agriculture en Europe. Les Européens étaient donc cannibales ! Il paraît que cela choque certaines sensibilités qui auraient bien préféré que le cannibalisme soit réservé à des peuples… barbares !!

Pour notre part, ce n’est pas un a priori en faveur d’une soi-disant supériorité des Européens qui nous ferait douter mais il nous semble, une fois de plus, qu’en histoire antique, on oublie facilement les causes sociales de conflit, les affrontements entre systèmes sociaux adverses…

Ce sont les spécialistes de l’histoire, de la physiologie, de l’archéologie et j’en passe qui confirment l’hypothèse du cannibalisme, tout en laissant ouverte la cause de celui-ci. S’il vous plait, est-ce que cela interdit de faire quelques modestes raisonnements et d’avancer des idées différentes pour introduire une petite discussion ? Ou est-ce qu’il faut être soi-même spécialiste pour y prétendre ? Cela n’aura aucune valeur, dites-vous, car il n’y a, selon vous, que trop de gens qui, avec internet, discutent sans l’ombre d’une compétence dans le domaine ! Ne pas être spécialiste du domaine n’est pas une garantie d’incompétence pour en discuter pas plus qu’être spécialiste est nécessairement une garantie, toujours pour en discuter. Puis-je me permettre de rappeler que Darwin n’était pas évolutionniste ni biologiste, ni géologue, ni entomologiste, que Mendel n’avait pas de formation universitaire de botaniste, que Schrödinger, en écrivant « Qu’est-ce que la vie ? » n’avait aucune formation concernant les sciences du vivant, qu’Engels qui écrivait sur l’évolution de l’homme en partant de la main humaine n’avait pas non plus de spécialité dans le domaine, que Newton était ministre du Trésor et mathématicien et pas physicien, que Marx n’était pas spécialiste en économie, que le mathématicien Bachelier a découvert le mouvement brownien des molécules dans le domaine de… la spéculation boursière, que Mandelbrot a découvert les fractales dans l’étude des prix du coton, etc, etc,

Vous n’êtes pas convaincus et ne voulez entendre parler de sciences que de la part d’autorités qui se reconnaissent entre elles ? Dommage ! Continuons quand même à nous autoriser, comme dans tous les autres domaines qu’abord ce site, de discuter sans être des spécialistes reconnus pas de quelconques sortes d’autorités.

D’abord, les faits.

On a retrouvé les restes d’une société agricole à Herxheim, en Rhénanie Palatinat, Allemagne. Cette société se développe, progresse, s’étend. Puis d’un seul coup, elle disparaît totalement et définitivement. Plus personne ne pratique à nouveau d’activité agricole pour de longues périodes. Les hommes retournent à l’activité de chasseurs-cueilleurs qui était celle des hommes avant l’agriculture. Pas d’explication jusqu’à ce que les archéologues découvrent une fosse avec un grand nombre de cadavres et la preuve qu’ils ne sont pas morts de mort naturelle mais tués. Les traces sur les os laissent entendre que des scarifications rituelles ont été pratiquée et que la mort a été préparée méthodiquement. La conclusion des archéologues, physiologistes et paléontologues : l’homme de l’époque avait pratiqué l’anthropophagie et ces êtres jetés dans une fosse avaient été mangés… C’est donc la découverte d’être humains mangeurs d’hommes à une époque où l’agriculture existait déjà, ce que l’on appelle l’époque néolithique. En l’occurrence, on venait de découvrir du cannibalisme 7000 ans avant J.-C. ! Cela fait la une de la presse, au-delà même de la presse spécialisée… Cela change un peu de l’actualité de raconter les frasques de l’homme d’avant-hier.

Citons un article titré « Cannibalisme à la fin du rubané, au néolithique ancien, entre 500 et 1000 victimes » et qui est l’un des plus intéressants : « Les restes de 500 humains, aux corps découpés selon les techniques bouchères ont été dénombrés. Le 16 juillet à 20h 40 sur ARTE : « DES CANNIBALES EN EUROPE ». Grand émoi dans la communauté archéologique européenne ! Un site allemand remontant à l’époque néolithique (-7 000 ans) révèle « un cas de cannibalisme avéré ». « Ici, nous dit le commentateur, s’est achevé une civilisation », et ce par une page « terrifiante » : « des milliers d’ossements » ont été en effet exhumés de ce site situé « à 25 km de la frontière française », dans le PALATINAT. Autant dire que c’est « du jamais vu pour les archéologues ». « Les premiers agriculteurs [de l’Europe] abattus comme du bétail ? » Et, une question en amenant une autre, « nos ancêtres étaient-ils des cannibales ? » Si cela se confirmait, « il faudrait réécrire la préhistoire européenne ». »

Ce n’est pas de la presse people qui dit cela mais des chercheurs et c’est fondé sur de nombreuses études, sept ans en tout, donc inutile de se formaliser du côté sensationnaliste de la presse…

D’accord mais examinons la question.

La culture étudiée fait partie des cultures danubiennes dont le nom spécialisé s’appelle culture rubanée ou à céramique linéaire. Pour approfondir la question, lire ici

C’est une société assez avancée, plus que notre imagination ne nous représente les premiers agriculteurs, avec des grandes maisons en dur, de l’artisanat, des échanges, de l’accumulation collective de richesses déjà assez importante.

Les sépultures sont individuelles. D’où l’étonnement de trouver entre cinq cent et mille cadavres dans une même fosse !

Y a-t-il une preuve directe que ces êtres humains ont été tués pour la consommation alimentaire ? Non ! Ce sont les auteurs de la thèse d’anthropophagie eux-mêmes qui le disent :

« Les preuves directes de cannibalisme sont impossibles à établir. Mais, ici, nous avons des gestes répétitifs, systématiques, qui concourent à faire penser que les cadavres ont été consommés, […]. Les traces de cassures, d’incisions, de raclage, de mâchement, indiquent que les corps ont été démembrés, les tendons et les ligaments sectionnés, les chairs arrachées, les os rompus. Les vertèbres ont été découpées pour détacher les côtes, comme on le pratique en boucherie pour la « levée d’échine ». Les calottes crâniennes ont été découpées pour en extraire la cervelle. […] Les ossements les plus riches en tissus spongieux et en moelle, vertèbres et os courts, sont sous-représentés, signe qu’ils ont été prélevés »

L’origine de ce peuple est du domaine des supputations. L’une des principales hypothèses est celle du chercheur espagnol Pedro Bosch-Gimpera, complétée ensuite par d’autres spécialistes. Il considère que les rubanés, venus d’Asie Mineure, correspondent au premier peuple indo-européen qui colonisa l’Europe continentale tout en acculturant et assimilant les groupes de chasseurs-cueilleurs autochtones qui auraient été peu nombreux. Or la colonisation a été possible surtout grâce à l’accroissement démographique considérable que permettait la nouvelle économie agricole. Mais c’est loin d’être garanti. Ce qui est certain c’est que la civilisation rubanée est effectivement porteuse des traces du premier Néolithique en Europe centrale et occidentale.

Si les études mènent à deux hypothèses : anthropophagie ou guerre avec l’ancien peuple de la région qui était chasseur-cueilleur, les revues titrent quasi uniquement sur la première hypothèse. Nombre d’auteurs indiquent leur dégoût à l’idée que l’homme mangeait encore de l’homme.

La civilisation néolithique européenne dite « rubannée » (car productrice de poteries décorées de motifs en « rubans ») a eu « 600 ans d’existence » ; déjà, elle ne se privait pas de commercer avec des « contrées lointaines ». Cependant, « en 4950 avant Jésus-Christ, elle disparut brusquement » : les villages de même que toutes autres traces de sa présence ne se signalent plus guère. Selon les spécialistes, « le changement a dû être très brutal ». Or « les ossements d’Herxheim ont dû appartenir aux derniers rubannés ».

Ils comportent des centaines de calottes crâniennes sur lesquelles on retrouve d’évidentes traces d’outils en pierre. Selon Bruno Boulestin et sa collaboratrice, ce sont de véritables crânes taillés, des « calottes préparées » qui furent « découpées délibérément ».

Lisons un de ces commentaires en faveur de la thèse anthropophagique : « Pleine de dégoût, une spécialiste allemande commente : « c’est une coutume sordide ». Mais le cannibalisme n’est-il pas « le secret honteux de l’humanité » ? Surmontant sa répugnance – évidente -, elle se lance dans les explications qui s’imposent : « il y a plusieurs formes de cannibalisme, l’endo-cannibalisme dans lequel on mange les morts de son groupe ; l’exo-cannibalisme où, là, on mange les ennemis pour se venger ; l’autophagie, le cannibalisme religieux, le cannibalisme médicinal, même »… Et l’on est, à ce stade, bien contraint de convenir d’une chose : sous l’une ou l’autre de ses formes, « le cannibalisme a joué dans l’Histoire de l’Europe un rôle plus important qu’on ne le supposait jusqu’alors ». Et en ce qui concerne plus précisément le hameau de Herxheim ? On pense que, dans ce cas, on a affaire à « un lieu de culte très ritualisé » et qu’en réaction à « une période de crise » qui s’abattait sur leur communauté, les gens, se pensant sans doute victimes de quelque abandon des dieux, « ont voulu conjurer le sort » en pratiquant des sacrifices, tant animaux qu’humains. On connait des cultures bien plus récentes qui réagirent de la sorte : les Aztèques, par exemple, étaient persuadés que le sacrifice humain assorti de l’arrachage du cœur soutenait l’équilibre du monde. Mais en Europe néolithique, était-ce le cas ? S’agissait-il bien de sacrifices aux dieux ? Et qui sacrifiait-on ? « S’agissait-il de prisonniers ennemis » comme dans le cas de la « Guerre Fleurie » des Aztèques ? »

Il y a de nombreux arguments en faveur d’une tout autre interprétation : celle d’un affrontement social entre chasseurs-cueilleurs et agriculteurs. Il y a tout d’abord le fait qu’à la suite de ces morts massives, la société des agriculteurs ait totalement disparu et leur activité avec. Cela suppose un effondrement social et économique, une crise systémique dirait-on aujourd’hui…. On ne voit pas pourquoi des agriculteurs qui auraient des moyens de subsistance importants auraient ressenti le besoin de tuer 500 à 1000 hommes pour les manger et surtout pourquoi, à la suite de cela, leur société se serait effondrée ?

À cette époque, la culture des Rubanés connaît une crise profonde, qui va entraîner sa disparition, observe Mme Zeeb-Lanz, une des spécialistes de l’étude du lieu.

S’il n’y a pas eu intervention armée des chasseurs-cueilleurs pour détruire la société des agriculteurs, pourquoi on trouvait, au sein de la fosse, les restes de « 500 personnes portant des marques de coupure et de brûlure » qui y voisinaient avec des poteries, des outils et des « os d’animaux, tous brisés ».

Briser les attributs de la société des agriculteurs peut être une manière d’indiquer qu’on la symboliquement détruite et que la domination des agriculteurs est finie. Au Néolithique, la guerre existait bel et bien entre agriculteurs et chasseurs-cueilleurs ; on a trouvé « deux sites présentent des traces de conflit » datant de la période rubannée, l’un est situé en Allemagne (mais ce n’est pas Herxheim), l’autre en Autriche. On ne sait pas davantage quelle est la cause de ces guerres mais l’existence de conflits entre les deux populations qui coexistaient est très probable.

Que l’hypothèse d’un affrontement entre société agricole et société des chasseurs-cueilleurs soit aussi peu évoquée et envisage est remarquable mais il faut dire que c’est très souvent le cas dans les études historiques actuelles, et plus encore dans les études préhistoriques. Les auteurs veulent y voir des affrontements entre peuples plutôt qu’entre groupes sociaux ou systèmes sociaux.

Il semble pourtant qu’en l’occurrence, il y ait bien eu affrontement entre systèmes sociaux, le peuple chasseur-cueilleur étant le premier occupant et le territoire ayant été colonisé par un peuple indo-européen cultivateur, le premier en Europe. Le succès e cette deuxième société a fini par poser problème, son développement numérique et économique menant à la conquête de territoires de plus en plus importants et multipliant les motifs de frictions. Certains auteurs envisagent même que les poteries aient été volées au peuple indigène par la société des agriculteurs. En tout cas, ce qui est incontestable, c’est qu’il y a eu conquête territoriale de plus en plus importante aux dépens des chasseurs-cueilleurs qui y habitaient auparavant. Il y a eu des affrontements. On n’en connait pas exactement la nature et on ne sait pas non plus sur quelles bases était organisée la production agricole. Y avait-il un esclavage agraire ? Y avait-il compétition pour les terres ? Il y a de bonnes raisons pour le penser. Et il est bien possible que des hommes pris dans la société des chasseurs-cueilleurs aient été contraints de travailler pour les agriculteurs ou des femmes enlevées.

En tout cas, si, d’un seul coup, la société agraire disparaît corps et biens, ce n’est un déclin, un recul… Ou plutôt, on retrouve les corps et les biens matériels de la société, tous en morceaux dans une fosse commune. On n’a pas volé les biens, on les a détruits symboliquement, pour détruire les bases mêmes de la société agraire. Cela contribue à laisser penser que la société indigène a détruit l’occupant. La société agraire aurait-elle trouvé des raisons de jeter dans une fosse commune des débris de poteries et autres outils ? Aurait-elle pensé à faire une fosse commune, elle qui n’érigeait que des fosses individuelles ?

Aurait-elle fait une fosse commune pour manger… 500 à 1000 hommes ? L’anthropophagie à but alimentaire semble l’hypothèse la moins crédible, alors que c’est celle dont revues et journaux font leurs choux gras…

Même si le cannibalisme était retenu, il pourrait tout à fait avoir un caractère symbolique, marquant la destruction fondamentale de toute une société agraire, perçue par les chasseurs-cueilleurs comme l’élément destructif de leur propre société….

Restent les traces qui ont été trouvées par les chercheurs sur les ossements des victimes de ce carnage. Ces traces ont été interprétées comme des preuves de ce fameux cannibalisme des premiers agriculteurs Européens.

Remarquons tout d’abord que le cannibalisme n’est une explication, le but du massacre, que s’il s’agit purement de consommation de viande humaine. Sinon, ce n’est pas une véritable explication du geste consistant à tuer 500 à 1000 personnes, ni de la disparition définitive de toute une société, de toute une civilisation, qui a suivi. Les études physiologiques des ossements, des fractures, des traces sur les os ne peuvent pas nous dire à quel moment ces gestes ont été réalisés, avant ou après la mort. On peut détruire des corps pour les manger ou, de manière symbolique, après les avoir tués et dépecés, pour s’assurer qu’ils ne réapparaissent plus jamais, donc dans une conception mystique… Après le massacre, personne n’habite plus les maisons en dur des agriculteurs, personne ne profite des richesses considérables accumulées. La zone est abandonnée à la nature, attestant que la société agraire a été éradiquée. Ce n’est pas une violence pour profiter, pour manger par exemple, mais pour supprimer une société, perçue comme agressive, comme menaçante pour l’existence même de la société des chasseurs-cueilleurs.

Il va de soi que les propos qui précèdent sont une simple discussion afin de réfléchir aux études réalisées par les chercheurs dont il ne s’agit pas de contester le sérieux et le caractère scientifique. Je voulais juste souligner à quel point le caractère social des événements historique a fréquemment oublié, efface (volontairement ou involontairement). C’est particulièrement le cas dans toutes les disparitions brutales non seulement de régimes ou de structures économiques ou sociales mais de disparitions corps et biens de sociétés entières avec leur mode de production, abandonnées brutalement alors qu’elles avaient atteint un niveau très élevé d’organisation, de production, de développement sur tous les plans….

On a beaucoup entendu parler récemment de causes écologiques. Auparavant, on favorisait volontiers les guerres entre Etats, les invasions de peuples barbares, sans songer bien souvent à relever que cette barbarie elle-même témoignait d’affrontements entre systèmes sociaux opposés, sans noter que les agressions extérieures n’auraient pas été possibles sans affaiblissements intérieurs, et même déstabilisations ou révolutions, dus aux luttes intestines entre groupes sociaux ou classes sociales.

Dans ce cas, les causes écologiques sont également invoquées pour expliquer un cannibalisme alimentaire. Il s’agirait de sécheresses qui pousseraient les hommes à s’alimenter de viande humaine. Mais cela semble peu crédible.

Comme le relève P.Laranco « Contrairement aux revues et journaux de grande presse, les chercheurs affirment que le massacre d’êtres humains en question « dépasse le cadre d’un simple banquet ». Ils y voient davantage l’effet d’une guerre, ou d’un « effondrement des structures sociales ». Ce qui motive une telle hypothèse ? Dans « la partie orientale du site » fouillé, à 1m, 50 de profondeur, se trouve une couche qui a livré de nombreux « tessons de poteries » et fragments d’outils divers. S’ajoutant aux 50 000 autres vestiges de cette sorte exhumés sur l’ensemble du site, ils pointent « un fait unique dans l’histoire du rubanné » : « les gens d’Herxheim ont cassé leurs plus belles céramiques et les ont dispersées au milieu des os ». Encore plus étrange…des tessons d’argile appartenant à un même objet ont été trouvés sur des sites à ossements différents. De tout ceci, il ressort que la tuerie « a dû être un phénomène extrêmement bref », s’étendant « sur une période de deux à dix ans, avec une redoutable efficacité ». De quoi parier plus sur un « rituel violent » que sur un « long conflit ». Ces villageois, selon toute probabilité, « organisaient fréquemment des raids », et faisaient des prisonniers « par petits groupes ». Qui étaient ces captifs, « d’où venaient ces gens qu’on a trouvés dans les fosses ? » Pour le déterminer, on fait appel à l’étude de leurs dents. La technique mise en œuvre par l’UNIVERSITE DE HEIDELBERG est connue : c’est l’analyse isotopique des taux de strontium dentaire. Sont ici, tout d’abord, mises à contribution les molaires « en parfait état » d’un jeune homme. L’extraction de morceaux d’émail donne la possibilité de savoir où cet individu a pris « ses premiers repas »…magique ! Au terme de cette analyse, on parvient à la conclusion qu’ « aucun individu [trouvé dans les fosses] n’est originaire de Herxheim » et que tous ces malheureux sacrifiés viennent, en fait, de montagnes situées à 450 km de distance du hameau fouillé et dans lesquelles, à notre connaissance, aucun rubanné n’a jamais vécu. Ainsi, toutes les victimes de cette hécatombe viennent d’ailleurs ; elles sont étrangères à la petite communauté villageoise. Comment peut-on interpréter de pareilles données – si troublantes ? Pour Boulestin, « c’est la guerre qui a dû être à l’origine des sacrifices ». Pour quelqu’un d’autre, les villageois « ont dû vivre une crise très grave ». Peut-être est-on, aussi, en train de débusquer une vérité non moins sinistre : « ce sont peut-être les derniers CHASSEURS-CUEILLEURS du Néolithique qui ont été mis à mort par les agriculteurs sédentaires », tend à supposer Boulestin. Mais revenons vers l’Angleterre, vers York où nous attend enfin le résultat des analyses du collagène osseux évoquées plus haut. Avec lui, au rendez-vous, une fois de plus, une « macabre vérité » : « de toute évidence, cet os a été cuit », s’exclame la jeune chercheuse. Tous les doutes que nous pouvions avoir encore sont balayés. « Je n’ai pas connaissance d’un site cannibalique d’une telle ampleur » déclare une autre scientifique. Herxheim, c’est « 300 000 fragments » exhumés, « une civilisation qui est en train de s’achever ». C’est aussi - ne l’oublions pas – « une époque pas très éloignée de la nôtre ». On ressort de la vision de ce documentaire allemand immensément pensif… »

Ce seraient donc les agriculteurs qui auraient assassinés les chasseurs-cueilleurs et les auraient jetés dans la fosse, avant d’être eux-mêmes définitivement éliminés… En tout cas, l’hypothèse d’une lutte entre systèmes sociaux prend bien plus tournure qu’une anthropophagie alimentaire.

Il ne s’agit pas de prendre le contrepied et d’y voir partout des révolutions mais il faut bien convenir que lorsque des peuples, considérés comme plus barbares, s’attaquent à des sociétés agraires, ils agissent en considérant que leur liberté est mise en cause par la nouvelle société d’exploitation systématique du travail humain, société dans laquelle des inégalités se développent très vite, contribuant à déstabiliser la société agraire.

Le meilleur témoignage des déstabilisations de toutes les sociétés agraires qui réussissent n’est-il pas la nécessité de l’Etat pour défendre l’ordre social, nécessité qui n’était pas apparue dans les modes de production précédents….

L’article de La Recherche

L’article du journal Le Figaro

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