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Pour savoir vraiment comment le stalinisme a pu détruire des dirigeants révolutionnaires...

dimanche 9 mars 2014, par Robert Paris

Nicolas Boukharine

Lettre à Staline

de N.I. Boukharine

10 décembre 1937

Strictement confidentiel [1]

Personnel

Je demande que personne ne lise [2] cette lettre sans l’autorisation de I. V. Staline.

À I. V. Staline

Iosif Vissarionovitch !

Je t’écris cette lettre qui est, sans doute, ma dernière lettre. Je te demande la permission de l’écrire, bien que je sois en état d’arrestation, sans formalités, d’autant plus que cette lettre, je l’écris pour toi seul, et l’existence ou la non-existence de cette lettre dépend de toi seul...

Aujourd’hui se tourne la dernière page de mon drame, et, peut-être, de ma vie. J’ai longtemps hésité avant d’écrire j’en tremble d’émotion, des milliers de sentiments me submergent et je me contrôle avec grand’peine. Mais c’est précisément parce que je suis au bord du précipice, que je veux t’écrire cette lettre d’adieu, pendant qu’il est encore temps, tant que je suis capable d’écrire, tant que mes yeux sont encore ouverts, tant que mon cerveau fonctionne.

Pour qu’il n’y ait pas de malentendus, je veux te dire d’emblée que pour le monde extérieur ( la société).

je ne retirerai rien publiquement - de ce que j’ai écrit durant l’instruction je ne te demanderai rien concernant ceci, et tout ce qui en découle, je ne t’implorerai en rien qui puisse faire dérailler l’affaire, qui suit son cours. Mais c’est pour ton information personnelle que je t’écris. Je ne peux pas quitter cette vie sans t’avoir écrit ces quelques dernières lignes, car je suis tourmenté par plusieurs choses que tu dois savoir : Étant au bord du gouffre d’où il n’y a pas de retour, je te donne ma parole d’honneur que je suis innocent des crimes que j’ai reconnus durant l’instruction Faisant mon examen de conscience, je peux rajouter, en sus de tout ce que j’ai déjà dit au Plénum [3] les éléments suivants, à savoir : un jour, j’ai entendu parler de la critique faite par, me semble-t-il, Kouzmine [4], mais y accorder la moindre importance ne m’est jamais venu dans la tête sur cette réunion dont je ne savais rien (idem, en ce qui concerne la plateforme de Rioutine [5]) Aikhenvald m’en a dit deux mots, dans la rue, post factum (« les jeunes se sont réunis, ont fait un exposé ») - ou quelque chose de ce genre . C’est vrai, je le reconnais, j’ai alors caché ce fait, j’ai eu pitié des « jeunes » en 1932, j’ai joué double jeu vis-à-vis de mes « élèves ». Je pensais sincèrement que soit je les remettrai totalement sur le droit chemin du Parti, soit je les repousserai. Voilà, c’est tout. Je viens de purifier ma conscience jusqu’aux plus petits détails. Tout le reste ou bien n’a pas existé, ou bien, s’il a existé, je n’en savais rien. Au Plenum, j’ai dit la vérité, toute la vérité, mais personne ne m’a cru. Et maintenant, je te répète cette vérité absolue : tout au cours des dernières années, j’ai suivi honnêtement et sincèrement la ligne du Parti et j’ai appris, avec mon esprit, à te respecter et t’aimer. Je n’avais pas d’autre « solution » que de confirmer les accusations et les témoignages des autres et les développer : autrement, on aurait pu penser que je « ne jettais pas les armes » Mis à part les circonstances extérieures et la considération 3 (ci-dessus), voici le résultat de mes réflexions sur tout ce qui se passe, voici la conclusion à laquelle je suis parvenu : Il y a la grande et audacieuse idée de purge générale a) en relation avec la menace de guerre, b) en relation avec le passage à la démocratie. Cette purge touche a) les coupables, b) les éléments douteux, c) les potentiellement douteux. Elle ne peut évidemment pas me laisser de côté. Les uns sont mis hors d’état de nuire d’une façon, les autres d’une autre façon, les troisièmes, encore différemment. De cette manière, la direction du Parti ne prend aucun risque, se dote d’une garantie totale. Je t’en prie, ne pense pas qu’en raisonnant ainsi avec moi-même, je t’adresse quelque reproche. J’ai mûri, je comprends que les grands plans, les grandes idées, les grands intérêts sont plus importants que tout, que ce serait mesquin de mettre la question de ma misérable personne sur le même plan que ces intérêts d’importance mondiale et historique, qui reposent avant tout sur tes épaules. Et voici ce qui me tourmente le plus, le paradoxe le plus insupportable : Si j’étais absolument sûr que tu voyais les choses comme moi, alors mon âme serait délivrée d’un poids terrible. Eh, bien, que faire ? Puisqu’il le faut, il le faut ! Mais crois-moi, mon coeur saigne à la seule pensée que tu puisses croire en la réalité de mes crimes, que tu puisses croire, du fonds de ton âme, que je suis vraiment coupable de ces horreurs. Si tel était le cas, qu’est ce que cela signifierait ? Cela signifierait que moi-même je contribue à la perte de toute une série de gens (à commencer par moi-même), que je fais consciemment le Mal ! Dans ce cas, plus rien n’est justifié. Et tout se brouille dans ma tête, et j’ai envie de crier et de taper ma tête contre les murs ! En effet, dans ce cas, c’est moi qui cause la perte des autres. Que faire ? Que faire ? Je n’ai pas une once de ressentiment. Je ne suis pas un chrétien. Certes, j’ai mes étrangetés. Je considère que je dois expier pour ces années durant lesquelles j’ai réellement mené un combat d’opposition contre la Ligne du Parti. Tu sais, ce qui me tourmente le plus en ce moment, c’est un épisode que tu as peut-être même oublié. Un jour c’était probablement durant l’été 1928, j’étais chez toi et tu m’as dis : sais-tu pourquoi je suis ton ami que tu es incapable d’intriguer contre qui que ce soit. J’acquiesce. Et, juste après, je cours chez Kamenev (« première rencontre »). Tu me croiras ou pas c’est cet épisode-ci qui me tourmente, c’est le péché originel, c’est le péché de Judas. Mon Dieu ! Quel imbécile, quel gamin j’étais alors ! Et maintenant, j’expie pour tout ceci au prix de mon honneur et de ma vie. Pour ceci, pardonne-moi, Koba. J’écris et je pleure. Plus rien ne m’importe, et tu le sais bien : je ne fais qu’aggraver mon cas, en t’écrivant tout ceci. Mais je ne peux pas me taire, sans te demander une dernière fois pardon. C’est pourquoi je ne suis en colère contre personne, ni contre la direction du Parti, ni contre les instructeurs, et je te demande encore une fois pardon, bien que je sois puni de telle sorte que tout n’est plus que ténèbres... Quand j’avais des hallucinations, je t’ai vu plusieurs fois et une fois Nadejda Serguievna [6]. Elle s’est approchée de moi et me dit : « Qu’est ce qu’on a fait avec vous, N. I ? Je vais dire à Iossif qu’il vous vienne en aide ». Tout était si réel que j’ai sursauté et j’ai failli t’écrire pour... que tu me viennes en aide ! La réalité se mélangeait avec l’hallucination. Je sais que Nadejda Serguievna n’aurait jamais cru que je pouvais penser du mal de toi, et ce n’est pas par hasard que l’inconscient de mon « moi » malheureux l’a appelée à ma rescousse. Quand je pense aux heures que nous avons passées à discuter ensemble... Mon Dieu, pourquoi n’existe-t-il pas d’appareil qui te permette de voir mon âme déchirée, déchiquetée par des becs d’oiseau ! Si seulement tu pouvais voir comme je suis attaché intérieurement à toi, pas comme tous ces Stetski et Tal’ [7]. Bon, allez, pardonne-moi pour toute cette « psychologie ». Il n’y a plus d’Ange qui puisse détourner le glaive d’Abraham ! Que le Destin s’accomplisse ! Permets-moi, enfin, de finir par ces quelques dernières petites requêtes : Il me serait mille fois plus facile de mourir que de supporter le procès qui m’attend. Je ne sais pas comment je serai capable de surmonter ma nature la connais. Je ne suis ni un ennemi du Parti, ni un ennemi de l’URSS, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, mais, vu les circonstances, mes forces sont au plus bas et des sentiments douloureux affluent à mon âme. Laissant de côté tout sentiment de dignité et de honte, je suis prêt à me traîner à genoux et à t’implorer de m’éviter ce procès. Mais sans doute, il n’y a plus rien à faire, je te demande, si c’est encore possible, de me permettre de mourir avant le procès, et pourtant je sais que sur ce point, tu es très sévère. Si c’est une sentence de mort qui m’attend, je te prie, je te supplie au nom de tout ce qui t’est cher, de ne pas me faire fusiller, je veux moi-même pouvoir absorber du poison (donne-moi de la morphine, afin que je m’endorme et ne me réveille plus). Cet aspect-là des choses est pour moi très important, je cherche mes mots pour te supplier : politiquement, ça ne fera aucun tort à personne, personne ne le saura. Mais au moins laisse-moi vivre mes dernières secondes comme je le veux. Aie pitié ! Comme tu me connais bien, tu comprends ce que je veux dire. Parfois, je regarde la mort avec des yeux lucides, et je sais le sais bien que je suis capable d’actes de bravoure. Et parfois, ce même moi est si faible, si brisé qu’il n’est plus capable de rien. Alors, si je dois mourir, je veux une dose de morphine. Je t’en supplie... Je veux pouvoir dire adieu à ma femme et à mon fils. À ma fille, ce n’est pas la peine. J’ai pitié d’elle, ça lui sera trop dur. Quant à Aniouta est jeune, elle surmontera, et puis j’ai envie de lui dire adieu. Je te demande de pouvoir la rencontrer avant le procès. Pourquoi ? Quand mes proches entendront ce que j’ai avoué, ils sont capables de mettre fin à leurs jours. Je dois les préparer d’une certaine manière. Je pense que ce sera mieux aussi dans l’intérêt de l’affaire, de son interprétation officielle. Si jamais ma vie était épargnée, j’aimerais (mais il faudrait que j’en parle avec ma femme) être exilé en Amérique pour X années. Arguments pour : je ferais campagne sur les procès, je mènerais une lutte à mort contre Trotsky, je ramènerais à nous de larges couches de l’intelligentsia, je serais pratiquement l’anti-Trotsky et je mènerais toute l’affaire avec un formidable enthousiasme. Vous pourriez envoyer avec moi un tchekiste expérimenté, et, comme garantie supplémentaire, vous pourriez garder en URSS ma femme en otage pour six mois, le temps que je démontre, dans les faits, comment je casse la gueule à Trotsky et C°, etc. Si tu as ne serait-ce qu’un atome de doute concernant cette variante, exile-moi même pour 25 ans à Petchora ou à la Kolyma, dans un camp. J’y organiserais une université, un musée, une station technique, des instituts, une galerie d’art, un musée d’ethnographie, un musée zoologique, un journal du camp. En un mot, j’y mènerais un travail de pionnier de base, jusqu’à la fin de mes jours, avec ma famille. À vrai dire, je n’ai guère d’espoir, car le seul fait du changement de directive du plénum de février est lourd de sens (et je vois bien que le procès ne va pas avoir lieu demain). Voici, donc, mes dernières requêtes (encore : le travail philosophique, qui est resté à la maison, chez moi contient pas mal de choses utiles).

Iossif Vissarionovitch ! Tu as perdu en moi un de tes généraux les plus capables et les plus dévoués. Mais, bon, c’est du passé. Je me rappelle ce que Marx écrivait à propos de Barclay de Tolly, accusé par Alexandre I° de l’avoir trahi. Il disait que l’Empereur s’était privé d’un excellent collaborateur. Avec quelle amertume je pense à cela ! Je me prépare intérieurement à quitter cette vie, et je ne ressens, envers vous tous, envers le Parti, envers notre Cause, rien d’autre qu’un sentiment d’immense amour sans bornes. Je ferai tout ce qui humainement possible et impossible. Je t’ai écrit sur tout. Sur tout j’ai mis les points sur les i. Je l’ai fait à l’avance, car je ne sais pas dans quel état je serai demain, après-demain, etc.

Peut-être, neurasthénique comme je le suis, serai-je pris d’une apathie totale et absolue, telle que je ne serai même pas capable de remuer le petit doigt.

Alors que maintenant, la tête lourde et les larmes aux yeux, je suis encore capable d’écrire. Ma conscience est pure devant toi, Koba. Je te demande une dernière fois pardon (un pardon spirituel). Je te serre dans mes bras, en pensée. Adieu pour les siècles des siècles et ne garde pas rancune au malheureux que je suis.

N. Boukharine 10 décembre 1937.

Notes

[1] Archives présidentielles, f. 3, inv 24, dos. 427, f.13-18. Texte publié dans Istocnik, n°( 1993), p. 23-25. Les notes infra-paginales sont de Nicolas Werth.

[2] C’est l’auteur qui souligne.

[3] Il s’agit du plenum du Comité central qui se déroula du 23 février au 5 mars 1937, à l’issue duquel Nikolaï Boukharine et Alexei Rykov furent mis en état d’arrestation.

[4] Il s’agit de Vladimir Kouzmine, un jeune économiste proche des idées de N. Boukharine. Vladimir Kouzmine, comme Alexandre Aikhenvald faisaient partie d’un cercle d’économistes, qui se réunissait périodiquement au début des années 1930, autour de Boukharine. Au cours de l’une de ces réunions, en 1932 ou 1933, Vladimir Kouzmine aurait dit qu’il faudrait éliminer physiquement Staline. En 1933, la plupart des « jeunes économistes boukhariniens », dont Kouzmine et Aikhenvald, furent arrêtés par la Guépéou, et, en 1937-1938, exécutés.

[5] En mars 1932, Martemian Rioutine rédigea deux textes très critiques vis-à-vis de la politique menée par Staline depuis 1929 : une « plateforme politique » intitulée « Staline et la crise de la dictature prolétarienne » et un appel « À tous les membres du Parti ». Arrêté par la Guépéou, Martemian Rioutine fut condamné à une lourde peine de camp. Staline aurait souhaité qu’il fût condamné à mort, mais les autres membres du Politburo s’opposèrent à cette mesure extrême, qui n’avait jamais été appliquée, jusqu’alors, à un dirigeant communiste.

[6] Il s’agit de Nadejda Serguievna Alliloueva, l’épouse de Staline, qui se suicida en 1932.

[7] Il s’agit de Alexis Stetski, rédacteur en chef de la revue Bolchevik et de Boris Tal’, responsable du département « Presse » au Comité central, et rédacteur en chef adjoint des Izvestia.


Lettre au Comité Central du Parti Communiste de l’Union Soviétique

de Ignace Reiss (Ludwig) dit Ignace Poretski

17 juillet 1937

La lettre que je vous écris aujourd’hui j’aurais dû vous l’écrire depuis longtemps déjà, le jour où les « Seize » [1] furent massacrés dans les caves de la Loubianka, sur l’ordre du « Père des Peuples ».

Je me suis tu alors. Je n’ai pas élevé la voix non plus pour protester lors des assassinats qui ont suivi, et ce silence fait peser sur moi une lourde responsabilité. Ma faute est grande, mais je m’efforcerai de la réparer, et de la réparer vite afin d’alléger ma conscience.

Jusqu’alors j’ai marché avec vous. Je ne ferai pas un pas de plus à vos côtés. Nos chemins divergent ! Celui qui se tait aujourd’hui se fait complice de Staline et trahit la cause de la classe ouvrière et du socialisme !

Je me bats pour le socialisme depuis l’âge de vingt ans. Sur le seuil de la quarantaine, je ne veux pas vivre des faveurs d’un Ejov.

J’ai derrière moi seize années de travail clandestin. C’est quelque chose, mais il me reste assez de forces pour tout recommencer. Car il s’agit bien de « tout recommencer », de sauver le socialisme. La lutte s´est engagée il y a longtemps déjà. Je veux y reprendre ma place.

Le tapage organisé autour des aviateurs qui survolent le Pôle vise à étouffer les cris et les gémissements des victimes torturées à la Loubianka, à la Svobodnaia, à Minsk, à Kiev, à Leningrad, à Tiflis. Ces efforts sont vains. La parole, la parole de la vérité, est plus forte que le vacarme des moteurs les plus puissants.

Les recordmen de l’aviation, il est vrai, toucheront les cœurs des ladies américaines et de la jeunesse des deux continents intoxiqués par le sport, plus facilement que nous arriverons à conquérir l’opinion internationale et à émouvoir la conscience du monde ! Que l’on ne s’y trompe pourtant pas : la vérité se fraiera son chemin, le jour de la vérité est plus proche, bien plus proche que ne le pensent les seigneurs du Kremlin. Le jour est proche où le socialisme international jugera les crimes commis au cours des dix dernières années. Rien ne sera oublié, rien ne sera pardonné. L’histoire est sévère : « le chef génial, le père des peuples, le soleil du socialisme », rendra compte de ses actes : la défaite de la révolution chinoise, le plébiscite rouge [2] , l’écrasement du prolétariat allemand, le social-fascisme et le Front populaire, les confidences à Howard [3] , le flirt attendri avec Laval : toutes choses plus géniales les unes que les autres ?

Ce procès-là sera public, avec des témoins, une multitude de témoins, morts ou vivants ; ils parleront tous une fois encore, mais cette fois pour dire la vérité, toute la vérité. Ils comparaîtront tous, ces innocents massacrés et calomniés, et le mouvement ouvrier international les réhabilitera tous, ces Kamenev et ces Mratchkovski, ces Smirnov et ces Mouralov, ces Drobnis et ces Serebriakov, ces Mdivani et ces Okoudjava, ces Rakovski et ces Andrès Nin, tous ces « espions et ces provocateurs, tous ces agents de la Gestapo et ces saboteurs ».

Pour que l’Union soviétique et le mouvement ouvrier international tout entier ne succombent pas définitivement sous les coups de la contre-révolution ouverte et du fascisme, le mouvement ouvrier doit se débarrasser de ses Staline et de son stalinisme. Ce mélange du pire des opportunismes - un opportunisme sans principes - de sang et de mensonges menace d’empoisonner le monde entier et d’anéantir les restes du mouvement ouvrier.

Lutte sans merci contre le stalinisme !

Non au front populaire, oui à la lutte des classes ! Non aux comités, oui à l’intervention du prolétariat sauver la révolution espagnole : telles sont les tâches à l’ordre du jour !

A bas le mensonge du « socialisme dans un seul pays » ! Retour à l’internationalisme de Lénine !

Ni la IIème ni la IIIème Internationale ne sont capables d’accomplir cette mission historique : désagrégées et corrompues, elles ne peuvent empêcher la classe ouvrière de combattre ; elles ne servent que d’auxiliaires aux forces de police de la bourgeoisie. Ironie de l’Histoire : jadis la bourgeoisie puisait dans ses rangs les Cavaignac et Gallifet, les Trepov et les Wrangel. Aujourd’hui c’est sous la « glorieuse » direction des deux Internationales que les prolétaires remplissent eux-mêmes le rôle de bourreaux de leurs propres camarades. La bourgeoisie peut vaquer tranquillement à ses affaires ; partout règnent « l’ordre et la tranquillité » : il y a encore des Noske et des Ejov, des Negrin et des Diaz. Staline est leur chef et Feuchtwanger leur Homère !

Non, je n’en peux plus. Je reprends ma liberté. Je reviens à Lénine, à son enseignement et à son action.

J’entends consacrer mes modestes forces à la cause de Lénine : je veux combattre, car seule notre victoire – la victoire de la révolution prolétarienne – libérera l’humanité du capitalisme et l’Union soviétique du stalinisme !

En avant vers de nouveaux combats pour le socialisme et la révolution prolétarienne ! Pour la construction de la IVème Internationale !

Ludwig (Ignace Reiss) Le 17 juillet 1937

P.S. : En 1928 j’ai été décoré à l’Ordre du « Drapeau Rouge », pour services rendus à la révolution prolétarienne. Je vous renvoie cette décoration ci jointe. Il serait contraire à ma dignité de la porter en même temps que les bourreaux des meilleurs représentants de la classe ouvrière russe. Les Izvestia ont publiés au cours des deux dernières semaines des listes de nouveaux décorés dont les fonctions sont passées pudiquement sous silence : ce sont les exécutants des peines de mort.

Notes

[1] Inculpés du premier procès de Moscou.

[2] Plébiscite réclamé en Saxe par les nationaux-socialistes contre le gouvernement social-démocrate et soutenu par les communistes.

[3] Staline avait déclaré, en mai 1935, au journaliste américain Roy Howard que l’idée que l’U.RS.S. pouvait encourager une révolution socialiste mondiale relevait de la " tragi-comédie ".


Léon Trotsky

Sur la psychologie de la capitulation

septembre 1929

La capitulation de Radek, Smilga et Préobrajenski est à sa façon un fait politique majeur. Elle montre avant tout combien est totalement consummée une grande et héroïque génération de révolutionnaires dont la destinée était de traverser l’expérience de la guerre et de la révolution d’Octobre. En dépit de la forme grotesque de la capitulation il y a sans aucun doute des éléments de tragédie en elle :

Trois vieux révolutionnaires valeureux ont rayé leur nom de la liste des vivants. Pour un grand nombre de centristes, la route de la résurrection est ouverte. Pour les capitulards elle est fermée. Ils se sont privés du plus important, le droit d’inspirer confiance. Ils ne le peuvent plus.

Si cependant Radek, Préobrajenski et Smilga ne peuvent plus être des enseignants de la révolution cela ne veut pas dire qu’il n’y ait rien à apprendre de leur expérience. Non, l’histoire de leur capitulation est pleine d’enseignements. Nous disposons heureusement de toute la correspondance des exilés bolcheviks-léninistes en 1928. Ces lettres n’étaient nullement privées au sens strict du terme. Des articles, des thèses même parfois, étaient diffusés en de multiples exemplaires et reproduits de toutes les façons. La forme de lettres qu’elles revêtaient n’était qu’une forme d’exception due aux conditions de l’exil.

Il est saisissant de lire aujourd’hui sous la plume de Radek des arguments qui discréditent sans recours son reniement. Quand nous étions tous ensemble, même les faibles et les demi-faillis tenaient bon. Mais quand chacun fut livré à ses propres ressources, les faibles et les demi-faillis ont commencé à se chercher et à se trouver les uns les autres. C’est de cette façon que se créa un petit groupe de candidats à la capitulation. Ils ne sont pas d’un rang très élevé. Mais même à ce niveau, Radek et les autres, pris dans leurs contradictions, ont, par la force de l’habitude, formulé des arguments accablants, pour leur propre avenir y compris. On sait qu’en 1927, Radek était à l’aile extrême de l’Opposition sur la question de Thermidor et des deux partis. Combattant l’état d’esprit conciliateur de Zinovlev à l’époque, Radek écrivait :

"La crise que traverse notre parti signifie une crise sévère de la révolution pour plusieurs années. Dans cette crise l’unique orientation réaliste est une orientation vers nos camarades d’idées, ceux qui ont pensé ces problèmes jusqu’au bout et sont prêts à recevoir tous les coups pour cela. Seul un noyau cristallisé de ceux qui savent ce qu’ils veulent et combattent de tout leur coeur pour leurs propres objectifs peut changer quelque chose". Ce sont des paroles excellentes et qui sont aujourd’hui à la base des activités de l’Opposition communiste révolutionnaire.

Radek n’a pas tenu longtemps. Il a commencé à hésiter en février de l’année suivante. Il repoussait cependant encore résolument à cette époque la route de la capitulation. De la même façon, il traitait avec mépris les déserteurs. Le 10 mai, Radek écrivait avec indignation à Préobrajenski, au sujet de Zinoviev et Piatakov :

"Faisant violence à leurs convictions, ils abjurent. Il est impossible d’aider la classe ouvrière en mentant". Ainsi Radek ne trouvait pas concevable que les capitulards puissent sincèrement et honnêtement renoncer à leurs idées. A l’épreuve des faits, comment aurait-on pu le penser ? Le 24 juin Radek écrivait au camarade Trotsky : "Un tel abandon serait d’autant plus ridicule que l’épreuve de l’histoire a démontré brillamment leur justesse".

Les idées de l’Opposition se formèrent au début de 1923. Au milieu de 1928, c’est-à-dire dans la sixième année d’épreuve politique, Radek affirmait qu’elles étaient pleinement correctes. Mais, un an plus tard, ayant passé une année en exil, Radek et une paire d’autres déserteurs sortent une déclaration qui se résume dans ces mots : "Le parti a le droit de condamner notre plate-forme".

Telle est la catastrophe idéologique et morale de révolutionnaires spirituellement faillis.

Pour le monde extérieur, la capitulation des trois a fait sensation. Pour les cadres de l’Opposition, elle n’avait rien d’inattendu. A travers sa propre correspondance, il est clair que Radek devait ici ou là se défendre contre le soupçon de paver la voie à la capitulation. Les jeunes camarades protestaient avec beaucoup de franchise. Les vieux révolutionnaires s’exprîmaient avec plus de prudence mais en substance n’avaient pas d’illusions. Le 9 septembre 1928, le camarade Trotsky écrivait à l’un de ses camarades à Moscou :

"Je ne sais pas si les résultats du congrès aggravent ou atténuent les divergences avec Préobrajenski. Aussi amer qu’il soit de le dire, j’ai fait un bilan des derniers mois pour moi-même et conclu que c’était irréparable. Nos chemins diffèrent trop. Il est impossible de supporter ces explosions émotionnelles longtemps encore". La correspondance en elle-même est tout à fait claire et frappante et si instructive que nous ne voyons pas la nécessité de donner de longues citations dans ces lignes préliminaires. Nous donnons des extraits des lettres dans tous les cas oÙ nous possédons les originaux. Nous les reproduisons littéralement, remplaçant seulement quand c’est nécessaire les initiales par des noms réels.

Le 10 mai 1928, Radek écrivait à Préobrajenski, de Tobolsk :

"Nous rejetons zinoviévîstes et piatakoviens comme des dostoievskiens. Faisant violence à leurs convictions, ils abjurent. Il est impossible d’aider la classe ouvrière en mentant. Ceux qui restent devront dire la vérité".

Le 24 juin Radek écrivait au camarade Trotsky :

"Personne ne peut songer à renoncer à nos idées. Un tel abandon serait d’autant plus ridicule que l’épreuve de l’histoire a brillamment démontré leur justesse.

Smilga va d’un extrême à l’autre, pas dans la fidélité aux idées, mais dans le ton. Nous ne devons jamais parler du centre comme l’ont fait les wrangéliens autrefois (c’est-à-dire quand Staline essayait de miner l’Opposition avec l’aide d’un officier de Wrangel)".


Léon Trotsky

La terreur de l’auto-conservation bureaucratique

26 septembre 1935

La lettre du camarade Tarov [1], un bolchevik-léniniste, un ouvrier mécanicien qui, conduit par les caprices du sort, se trouve actuellement hors d’Union Soviétique, constitue un docu­ment politique remarquable. Tarov a été arrêté en tant que membre de l’Opposition de gauche. Il a passé trois ans en déportation, quatre en prison dans d’atroces conditions d’isole­ment, puis, de nouveau, plusieurs mois en exil.

Quel crime Tarov a-t-il commis contre la révolution ? Apparemment, dès 1923, il a estimé que la révolution d’Octobre avait créé la possibilité d’une industrialisation infiniment plus rapide que cela n’avait été le cas dans les pays capitalistes. Avec d’autres Tarov, il avait prévenu que la politique qui misait sur le koulak devait conduire à une crise l’ensemble du système soviétique. Il exigeait qu’on se préoccupât du paysan pauvre, il réclamait la transformation systématique de l’agriculture dans le sens de la collectivisation. Tels furent ses principaux crimes au cours des années 1923-1926. Il voyait plus clair et plus loin que la couche supérieure dirigeante. En tout cas, tels étaient les crimes de la tendance dont Tarov était responsable.

En 1926 tous les Tarov exigèrent que les syndicats sovié­tiques mettent un terme à leur amitié politique avec le conseil général des trade-unions britanniques qui était en train de trahir en même temps la grève des mineurs et la grève générale c’est précisément pour ce service que Citrine, le chef du conseil général, l’ancien allié de Staline et de Tomsky, a été anobli par Sa Royale Majesté à l’occasion des manifestations du jubilé [2]. Avec d’autres léninistes, Tarov protesta en 1926 contre la théorie stalinienne d’un « État démocratique ouvrier et paysan » - une théorie qui détermina le parti communiste polonais à soutenir le coup d’État de Pilsudski. Mais les crimes de Tarov ne s’arrêtent pas là. En tant qu’internationaliste, il portait le plus vif intérêt au sort de la révolution chinoise. Il estimait criminelle la décision du Kremlin qui avait obligé le jeune et héroïque parti communiste chinois à entrer dans le Kuomintang et à se soumettre à sa discipline ; en outre, le Kuomintang lui-même, un parti purement bourgeois, fut admis dans l’Internationale communiste en tant qu’organisation « sym­pathisante ». Le moment arriva où Staline, Molotov et Boukharine [3] télégraphièrent de Moscou pour ordonner aux commu­nistes chinois de mettre fin au mouvement agraire des paysans afin de ne pas « effaroucher » Chang Kaï-chek et ses officiers [4]. Avec d’autres disciples de Lénine, Tarov considérait une telle politique comme une trahison de la révolution.

Les Tarov ont plusieurs autres crimes semblables à leur actif. A partir de 1923, ils ont réclamé le début de l’élaboration d’un plan quinquennal et quand, en 1927, l’ébauche du premier plan fut enfin achevée, ils démontrèrent que la croissance ne devait pas être fixée comme l’avait fait le bureau politique à 5,9 %, mais deux ou trois fois plus haut. Il est vrai que tout cela fut bientôt entièrement confirmé. Mais comme les Tarov, par leur pénétration, avaient révélé l’arriération de l’oligarchie dirigeante, ils étaient donc coupables d’avoir porté préjudice à la révolution - c’est-à-dire au prestige de la bureaucratie.

Les Tarov accordaient beaucoup d’attention à la jeunesse ouvrière. Ils estimaient qu’il fallait lui donner la possibilité de penser par elle-même, d’étudier, de se tromper, d’apprendre à se tenir sur ses jambes. Ils protestaient contre le fait que la direction révolutionnaire avait fait place à un régime caporaliste. Ils prédisaient que l’étouffement policier de la jeunesse conduirait à la démoraliser et à développer dans ses rangs des tendances franchement réactionnaires et simplement le « hooliganisme ». Leurs mises en garde furent stigmatisées comme des tentatives pour dresser la jeune génération contre la vieille, comme une mutinerie contre la « Vieille Garde » - cette même Vieille Garde que Staline, aidé de ses prétoriens, a calomniée, écrasée et jetée en prison ou démoralisée [5].

Tels sont les crimes de Tarov. Il faut y ajouter que les bolcheviks-léninistes, y compris Tarov, n’ont jamais essayé d’imposer leurs idées par la force. Ils n’ont pas appelé à un soulèvement contre la bureaucratie. Pendant une période de presque neuf ans, ils ont voulu et espéré convaincre le parti. Ils ont combattu avant tout pour leur droit de faire connaître au parti leurs critiques et leurs propositions. Mais la bureaucratie, qui s’est élevée au pouvoir autocratique sur les défaites du pro­létariat, a opposé aux bolcheviks-léninistes non la force de ses arguments, mais les détachements armés du G.P.U. Tarov se trouva parmi les plusieurs milliers de militants arrêtés au cours de l’écrasement thermidorien de l’Opposition en 1928 [6]. Par la suite, il passa plus de trois années en déportation et environ quatre en prison. Par son bref récit, le lecteur pourra connaître les conditions qui règnent dans ces prisons : injures, passages à tabac, une pénible grève de la faim de quatorze jours et, en réponse, l’alimentation forcée et de nouvelles injures. Tout cela parce que les bolcheviks-léninistes ont posé avant Staline le problème de la collectivisation, parce qu’ils avaient à temps mis en garde contre les conséquences de la perfide alliance avec Chang Kaï-chek et le futur Lord Citrine...

Puis éclata un nouveau coup de tonnerre : Hitler arriva au pouvoir en Allemagne. La politique de l’Internationale commu­niste lui avait frayé la voie. Quand Hitler se hissa en selle, c’était Staline, et personne d’autre, qui lui tenait l’étrier. Tous les flots d’éloquence du 7º congrès ne laveront jamais ces messieurs les chefs des tâches de ce crime historique. D’autant plus enragée fut la haine de la clique stalinienne contre ceux qui avaient prévu et prévenu à temps. Les léninistes emprisonnés devaient payer de leur peau pour cette politique meurtrière qui alliait l’ignorance à la perfidie : c’est précisément cette combi­naison qui constitue l’essence du stalinisme.

Cependant, alarmé par la victoire du national-socialisme, Tarov fit aux autorités de Moscou la proposition suivante : il s’engageait à abandonner son activité d’Oppositionnel, en échange de quoi lui, Tarov, aurait le droit de revenir dans les rangs du parti en tant que soldat discipliné et d’y mener le combat contre le danger fasciste.

Il n’est pas difficile de comprendre les raisons psycholo­giques de cette initiative prise par Tarov. Il n’est pas pour un révolutionnaire position pire que de rester pieds et poings liés pendant que la réaction impérialiste enlève une tranchée prolé­tarienne après l’autre. Mais, sur le plan politique, cette propo­sition de Tarov était doublement irréaliste. Premièrement, soutenir de façon non critique la « lutte » de Staline contre le fascisme, c’est en dernière analyse aider le fascisme - toute l’histoire des douze dernières années l’a démontré de façon irréfutable ; deuxièmement, la proposition de Tarov n’a pas été acceptée et ne pouvait pas être acceptée par la bureaucratie. Le fait qu’un seul léniniste remplisse avec désintéressement et courage les tâches qu’on lui assigne, aux yeux de tous, sans renier ses opinions, aurait constitué une réfutation muette de la légende du « trotskysme en tant que détachement d’avant-garde de la contre-révolution bourgeoise ». Cette légende stupide repose sur des bases branlantes qui doivent être quoti­diennement étayées. En outre, l’exemple de Tarov, en cas de succès, aurait inévitablement suscité des émules. On ne pouvait l’admettre. Il est impossible de réintégrer dans le parti des hommes courageux qui n’ont renoncé qu’à exprimer publique­ment leurs opinions. Non, ils doivent renoncer et à ce qu’ils pensent et à leur droit de penser en général. Ils doivent cracher sur des idées qui ont été confirmées par tout le cours des événe­ments.

Rien ne caractérise aussi bien le régime stalinien, sa corruption interne et son hypocrisie que son incapacité totale à assimiler un révolutionnaire sincère qui est prêt à servir avec obéissance mais refuse de mentir. Non ! Staline a besoin de pénitents, de renégats braillards, de gens qui soient prêts à dire sans vergogne que ce qui est blanc est noir, à frapper pathé­tiquement leurs poitrines vides, alors qu’en réalité ils pensent à la carte de ravitaillement, à l’automobile et à la station bal­néaire. L’appareil du parti et celui de l’État regorgent de semblables roublards, de faux jetons et de cyniques corrompus. On ne peut pas compter sur eux, mais ils sont indispensables : l’absolutisme bureaucratique, qui est entré en contradiction absolue avec les intérêts économiques et culturels de l’État ouvrier, a un besoin pressant de filous prêts à tout.

Ainsi, la tentative de Tarov pour réintégrer les rangs du « parti » officiel fut un échec total. Tarov ne trouva pas d’autre issue que de fuir l’Union soviétique. Cette expérience, qu’il a si chèrement payée, constitue une leçon précieuse, tant pour le prolétariat soviétique que pour le prolétariat mondial. La « Lettre ouverte » des organisations qui se sont placées sous le drapeau de la IVº Internationale trouve dans l’affaire Tarov une nouvelle confirmation plus nette encore. La « Lettre ouverte » déclare : « Par les persécutions, les falsifications, les amalgames et une sanglante répression, la clique dirigeante s’ef­force d’étouffer dans l’œuf toute manifestation de pensée marxiste. Nulle part au monde le léninisme véritable n’est per­sécuté aussi bestialement qu’en U.R.S.S. » [7].

Vues de façon superficielle, ces lignes peuvent paraître exagérées. Le léninisme n’est-il pas impitoyablement pourchassé en Italie et en Allemagne ? En fait, il n’y a aucune exagération dans la « Lettre ouverte ». Dans les pays fascistes, les léni­nistes sont persécutés en même temps que les autres ennemis du régime. Hitler, comme on sait, a fait preuve de la plus grande cruauté vis-à-vis des opposants qui étaient de vieux compagnons de parti, la « gauche », qui lui rappelait son propre passé [8]. C’est avec la même cruauté bestiale que la bureaucratie stali­nienne traite les bolcheviks-léninistes, les révolutionnaires authentiques qui incarnent les traditions du parti et de la révolution d’Octobre.

Les conclusions politiques qu’il faut tirer de l’affaire Tarov sont tout à fait claires. Ce serait pure folie que de songer à « réformer » ou à « régénérer » le parti communiste d’Union Soviétique d’aujourd’hui. Une machine bureaucratique qui sert avant tout à maintenir le prolétariat dans un étau ne peut pas être contrainte à servir les intérêts du prolétariat. La terreur révolutionnaire qui, pendant la période héroïque de la révolu­tion, était l’arme des masses en mouvement, contre leurs oppresseurs, et la sauvegarde directe du pouvoir du prolétariat, cette terreur révolutionnaire a été complètement supplantée par la terreur froide et cruelle de la bureaucratie qui se bat avec acharnement pour ses postes et ses rations, pour son règne autocratique incontrôlé et contre l’avant-garde prolétarienne. C’est précisément pourquoi le stalinisme est condamné !

Le 20 février 1889, Engels écrivait à Kautsky une lettre absolument remarquable - qui n’a été publiée que récem­ment - au sujet des rapports de classes à l’époque de la grande révolution française. Il y disait entre autres : « En ce qui concerne la Terreur, dans la mesure où elle avait un sens, c’était au fond une mesure de guerre. Elle servait non seulement à maintenir à la barre la classe, ou la fraction de la classe qui seule pouvait assurer la victoire de la révolution, mais lui assurait aussi la liberté de mouvement, les coudées franches [9], la possibilité de concentrer ses forces en un point décisif, c’est-à-dire aux frontières. » Mais, une fois les frontières pré­servées, grâce aux victoires militaires, et après la destruction de cette folle Commune qui avait voulu apporter la liberté aux autres peuples à la pointe des baïonnettes, la terreur en tant qu’arme de la révolution se survivait à elle-même. Il est vrai que Robespierre[10] était alors au faîte de sa puissance, mais, dit Engels, « désormais la terreur devint pour lui un moyen de sa propre préservation, et, du coup, elle devenait une absurdité » (souligné par Engels).

Ces lignes sont remarquables de simplicité et de profon­deur. Il est inutile de s’étendre ici sur les différences entre le passé et le présent : elles sont suffisamment connues. La diffé­rence entre le rôle historique de Robespierre et celui de Staline n’est pas moins claire ; le premier a assuré la victoire de la révolution sur ses ennemis de l’intérieur et de l’extérieur pen­dant la période la plus critique de son existence tandis qu’en Russie c’est sous la direction de Lénine que ce travail fut accompli. Staline n’est venu au premier plan qu’après la fin de cette période. Il est la vivante incarnation d’un Thermidor bureaucratique. Entre ses mains, la terreur a été et reste avant tout un instrument pour écraser le parti, les syndicats et les soviets et pour instaurer une dictature personnelle à laquelle il ne manque que... la couronne impériale. La terreur, qui a rempli sa mission révolutionnaire et est devenue un instrument des usurpateurs pour leur propre préservation se transforme ainsi en une « absurdité » pour employer l’expression d’Engels. Dans le langage de la dialectique, cela signifie qu’elle est vouée à un effondrement inévitable.

Les atrocités insensées qui ont été engendrées par les méthodes bureaucratiques de collectivisation comme les lâches représailles et les violences exercées contre les meilleurs élé­ments de l’avant-garde prolétarienne provoquent inévitablement l’exaspération, la haine, le désir de vengeance. Cette atmosphère engendre chez les jeunes des tendances au terrorisme individuel. Le petit Bonaparte ukrainien S. Kossior [11], célèbre pour son impudence, a dit il n’y a pas longtemps que « Trotsky appelle dans la presse à assassiner les dirigeants soviétiques », alors que Zinoviev et Kamenev - comme cela a été prouvé, à ce qu’il dit, par l’affaire Enoukidzé - ont participé directement à la préparation de l’assassinat de Kirov. Comme tout un chacun qui a accès aux écrits de Trotsky peut facilement vérifier s’il a ou non appelé à « assassiner les dirigeants soviétiques » - si toutefois l’on admet qu’il puisse exister des adultes qui aient besoin de vérifier pareilles inepties - cela jette une lumière suffisante sur la seconde partie du mensonge de Kossior, celle qui a trait à Zinoviev et Kamenev. Nous ignorons si l’on est en train aujourd’hui de fabriquer quelque document frauduleux avec l’aide de « consuls lettons » ou d’ « officiers de Wrangel » [12]. Les Kossior du régime bonapartiste peuvent encore traquer, étrangler et fusiller bien des révolutionnaires irrépro­chables, mais cela ne changera pas l’essentiel : leur terreur est une absurdité historique. Elle sera balayée avec ses organisa­teurs.

Appelons-nous à assassiner les dirigeants soviétiques ? Si les bureaucrates, qui se sont déifiés eux-mêmes, s’imaginent sincèrement qu’ils font l’histoire, pour notre part, nous ne partageons absolument pas cette illusion. Staline n’a pas créé l’appareil, c’est l’appareil qui a créé Staline - à sa propre image. Le remplacement de Kirov par Jdanov n’a absolu­ment rien changé à la nature des choses. Contrairement aux « biens de consommation », il existe un assortiment illimité de Kossior : ils se distinguent les uns des autres par un ou deux centimètres de hauteur et quelques-uns de largeur. C’est tout ! Pour le reste, ils se ressemblent autant que leurs dithyrambes respectifs de Staline. Le remplacement de Staline lui-même par des Kaganovitch amènerait aussi peu de nouveauté que le remplacement de Kirov par Jdanov. Mais un Kaganovitch aurait-il assez d’ « autorité » ? Ne vous inquiétez pas : tous les Kossior, - le premier, le quinzième comme le mille et unième - lui procureraient tout de suite l’autorité nécessaire au moyen de la chaîne bureaucratique exactement comme ils ont créé l’« autorité » de Staline, c’est-à-dire leur « autorité », leur règne incontrôlé.

C’est pourquoi la terreur individuelle nous apparaît à ce point pitoyable et impuissante. Non, nous n’avons pas oublié l’A B C du marxisme. Non seulement le destin de la bureau­cratie soviétique, mais aussi le destin du régime soviétique dans son ensemble dépendent de facteurs d’une envergure historique mondiale. Seuls des succès du prolétariat international peuvent ,rendre au prolétariat soviétique sa confiance en soi. La condi­tion fondamentale de la victoire de la révolution est l’unification de l’avant-garde prolétarienne mondiale autour du drapeau de la IVº Internationale. La lutte pour ce drapeau doit être égale­ment menée en U.R.S.S. avec prudence, mais avec intransi­geance. L’absurdité historique d’une bureaucratie autocratique dans une société « sans classes » ne peut pas durer et ne durera pas éternellement. Le prolétariat qui a accompli trois révolu­tions redressera une fois de plus la tête. Mais l’ « absurdité » bureaucratique ne va-t-elle pas résister ? Le prolétariat trouvera un balai assez grand. Et nous l’aiderons.

Notes

[1] A. TAROV était le pseudonyme d’un ouvrier arménien, ancien officier de l’Armée rouge, Arpen TAVITIAN ou DAVITIAN, (1892-1944), dit également MANOUKIAN, qui venait de s’évader d’U.R.S.S. et se trouvait en Iran d’où il avait adressé au Biulleten un premier témoignage.

[2] Trotsky fait allusion à l’épisode du « comité syndical anglo-russe ». Walter Citrine était devenu Sir Walter, en récompense de ses bons et loyaux services, au lendemain de la dissolution de ce comité.

[3] A l’époque de la deuxième révolution chinoise, Staline, Molotov et Boukharine étaient les dirigeants de l’I.C.

[4] Chang Kaï-chek, chef de l’armée nationaliste du gouvernement de Canton et véritable patron du Kuomintang était, comme la plupart de ses officiers, lié à la classe des propriétaires fonciers, directement menacés par la révolution à la campagne.

[5] Les paragraphes ci-dessus constituent un résumé des positions défendues depuis 1923 par l’Opposition de gauche russe.

[6] C’est en 1928 que la masse des militants de l’Opposition de gauche avaient été arrêtés, certains condamnés à la prison et la majo­rité d’entre eux déportés.

[7] Cf. Œuvres 5, janvier-juin 1935, p. 351.

[8] Trotsky fait allusion au massacre des cadres des S.A. - dont leur chef d’état-major Ernst Röhm - et de l’aile « plébéienne » du parti nazi, pendant la « Nuit des Longs Couteaux » du 30 juin 1934.

[9] L’expression du texte original russe est anglaise : « elbow ­room ». (N.d.T.)

[10] Maximilien de ROBESPIERRE (1758-1795) dirigea le Comité de Salut public - gouvernement révolutionnaire - en France de juillet 1793 à 1794 et prolongea la Terreur, même après avoir assuré la situation militaire qui l’avait initialement justifiée.

[11] Stanislas V. Kossior (1889-1938), stalinien de choc, avait joué un rôle important dans l’élimination de l’Opposition de gauche en Ukraine et avait une réputation de férocité. Son frère, Vladimir V. Kossior (1891-1938), métallo, membre de l’Opposition de gauche, était en prison depuis 1928.

[12] Le « consul étranger » - vraisemblablement le consul de Lettonie Georg BISSENIEKS (1885-194 ?) - avait été introduit par le G.P.U. dans les « aveux » de Nikolaiev, l’assassin de Kirov, afin de « démontrer » qu’il existait un lien entre Trotsky et les terroristes. Trotsky avait démontré que le « consul » ne pouvait être qu’un agent du G.P.U. L’« officier de Wrangel » était un autre agent du G.P.U., Stroilov, ancien officier de l’armée blanche pendant la guerre, qui avait proposé en 1927 ses services à un jeune militant de l’Opposition, Chtcherbakov, afin de « démontrer » que l’Opposition était liée aux Blancs.

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