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Comprendre la théorie de Darwin

mercredi 18 décembre 2013, par Robert Paris

Comprendre la théorie de Darwin

« Pourquoi Darwin a-t-il été si difficile à comprendre ? En l’espace de dix ans, il convainquit le monde intellectuel de l’existence de l’évolution, mais sa théorie de la sélection naturelle ne fut jamais très populaire de son vivant. Elle ne s’est imposée que dans les années quarante et, aujourd’hui encore, bien qu’elle soit au cœur de notre théorie de l’évolution, elle est généralement mal comprise, mal citée et mal appliquée. La difficulté ne réside pourtant pas dans la complexité de sa structure logique, car les fondements de la sélection naturelle sont la simplicité même. Ils se résument à deux constatations indubitables entraînant une conclusion inévitable :

1- Les organismes varient et leurs variations se transmettent (en partie du moins) à leurs descendants.

2- Les organismes produisent plus de descendants qu’il ne peut en survivre.

3- En règle générale, le descendant qui varie dans la direction favorisée par l’environnement survivra et se reproduira. La variation favorable se répandra donc dans les populations par sélection naturelle.

Ces trois propositions établissent que la sélection naturelle peut fonctionner, mais elles ne lui garantissent pas, par elles-mêmes, le rôle fondamental que lui a attribué Darwin.

L’idée suivant laquelle la sélection naturelle est la force créatrice de l’évolution et pas seulement le bourreau qui exécute les inadaptés est l’essence de la théorie darwinienne. La sélection naturelle doit également construire l’adapté, c’est-à-dire élaborer progressivement l’adaptation en conservant, génération après génération, les éléments favorables dans un ensemble de variations dues au hasard. Si la sélection naturelle est créatrice, il faut compléter la première proposition, relative à la variation, par deux observations supplémentaires.

Premièrement, la variation doit être le fruit du hasard ou, tout au moins, ne pas tendre de préférence vers l’adaptation. Car si la variation est préprogrammée dans la bonne direction, la sélection naturelle ne joue aucun rôle créateur et se contente d’éliminer les individus non conformes. Le lamarckisme suivant lequel les animaux réagissent de manière créative à leurs besoins et transmettent les caractéristiques acquises à leurs descendants, est, de ce point de vue, une théorie non darwinienne. Ce que nous savons des variations génétiques laisse penser que Darwin avait raison de soutenir que la variation n’est pas préprogrammée. L’évolution est un mélange de hasard et de nécessité. Hasard dans la variation, nécessité dans le fonctionnement de la sélection.

Deuxièmement, la variation doit être petite relativement à l’ampleur de l’évolution manifestée dans la formation d’espèces nouvelles. En effet, si les espèces nouvelles apparaissent d’un seul coup, le seul rôle de la sélection consiste simplement à faire disparaître les populations en place afin de laisser le champ libre aux formes améliorées qu’elle n’a pas élaborées. De nouveau, nos connaissances en génétique vont dans le sens de Darwin, qui croyait que les petites mutations constituent l’essentiel de l’évolution.

Ainsi, la théorie de Darwin, simple en apparence, ne va pas, dans les faits, sans complexité. Il semble néanmoins que les réticences qu’elle suscite tiennent moins aux éventuelles difficultés scientifiques qu’au contenu philosophique des conceptions de Darwin, qui constituent en effet un défi à un ensemble d’idées particulières à l’Occident et que nous ne sommes pas encore prêts d’abandonner.

Pour commencer, Darwin prétend que l’évolution n’a pas un but. Les individus luttent pour accroître la représentation de leurs gènes dans les générations futures, un point c’est tout. S’il existe un ordre et une harmonie dans le monde, ce ne sont que les conséquences accidentelles de l’activité d’individus qui ne cherchent que leur profit personnel….

En second lieu, Darwin soutient que l’évolution n’est pas dirigée, qu’elle ne conduit pas inévitablement à l’apparition de caractéristiques supérieures. Les organismes ne font que s’adapter à leur environnement. La « dégénérescence » du parasite est aussi parfaite que l’élégance de la gazelle.

Enfin, Darwin fait reposer son interprétation de la nature sur une philosophie matérialiste. La matière est le fondement de toute existence ; l’intelligence, l’esprit et Dieu ne sont que des mots qui servent à désigner les manifestations de la complexité du cerveau…

Darwin n’apportait pas la bonne parole ; il n’entrait pas dans ses intentions d’appliquer à la nature les préjugés de la pensée occidentale. L’esprit de Darwin pourrait même apporter beaucoup à notre civilisation en réfutant l’un des thèmes favoris de l’arrogance occidentale : l’homme destiné à dominer la Terre et les animaux, parce que constituant l’aboutissement d’un processus préconçu…

De nombreux passages des carnets M et N de Darwin écrits en 1838 et 1839, de nombreux passages montrent qu’il était convaincu de quelque chose qu’il ressentait comme beaucoup plus « hérétique » que l’évolution elle-même, et qu’il avait peur d’exposer : le matérialisme philosophique, postulat selon lequel la matière est la substance de toute existence, les phénomènes psychologiques et spirituels n’étant que ses sous-produits. Aucune conception ne pouvait s’opposer davantage aux traditions les plus établies de la pensée occidentale que cette idée selon laquelle l’esprit, malgré sa complexité et sa puissance, n’est que le produit du cerveau.

Ces carnet prouvent en outre que Darwin s’intéressait à la philosophie et qu’il était conscient de ses implications. Il savait que ce qui distinguait des autres doctrines évolutionnistes était un matérialisme philosophique sans compromis. Les évolutionnistes parlaient de forces vitales, de sens de l’Histoire, de lutte organique et d’irréductibilité fondamentale de l’esprit… autant de notions que la chrétienté traditionnelle pouvait parfaitement accepter puisqu’elles permettaient à un Dieu chrétien de conserver sa place, à condition simplement de remplacer « création » par « évolution ». Darwin, lui, ne parlait que de variations dues au hasard et de sélection naturelle.

Dans ses carnets, Darwin applique résolument sa théorie matérialiste à toutes les manifestations de la vie, y compris ce qu’il nommait « la citadelle elle-même », l’esprit humain. Et si l’esprit n’a pas d’existence réelle en dehors du cerveau, Dieu peut-il être autre chose qu’une illusion engendrée par une illusion ?

Dans l’un des carnets concernant la transmutation, il écrit :

« Amour de la divinité, fruit de l’organisation ; quel matérialiste !... Pourquoi le fait que la pensée soit une sécrétion du cerveau est-il plus extraordinaire que le fait que la pesanteur soit une propriété de la matière ? C’est notre orgueil, l’admiration que nous éprouvons pour nous-mêmes. » (…)

Dans sa discussion des carnets M et N, Gruber considère que le matérialisme était, « à cette époque, plus scandaleux que l’évolution ». Il apporte des preuves de la persécution des convictions matérialistes à la fin du 18ème siècle et au début du 19ème (…)

Darwin écrivit dans le carnet M :

« Pour éviter de dire à quel point je crois au matérialisme, je dois me contenter de dire que les émotions, les instincts, les degrés de talent, qui sont héréditaires, le sont parce que le cerveau de l’enfant ressemble à celui des parents. »

Les matérialistes les plus ardents du 19ème siècle, Marx et Engels ne tardèrent pas à comprendre les implications du travail de Darwin et à en exploiter le contenu. En 1869, Marx écrivit à Engels à propos de l’origine des espèces :

« Bien que cela soit exposé dans le style rude des Anglais, c’est le livre qui contient les principes d’histoire naturelle adapté à nos vues. » (…)

Le contenu de l’œuvre de Darwin choque tellement la pensée occidentale que nous ne l’avons pas encore comprise dans son entier. La campagne qu’Arthur Koestler a menée contre Darwin, par exemple, (voir « L’étreinte du crapaud ») repose sur le refus d’accepter le matérialisme de Darwin et le désir ardent d’attribuer à nouveau à la matière des propriétés particulières. (…)

Dans un épigramme célèbre, Darwin écrit qu’il doit s’interdire les qualificatifs « supérieur » ou « inférieur » lorsqu’il décrit la structure des organismes. Pouvons-nous prétendre, en effet, que nous sommes des créatures supérieures à l’amibe, qui est aussi bien adaptée à son environnement que nous le sommes au nôtre ? Darwin évita donc de recourir à la notion d’ « évolution », d’une part parce que son sens technique heurtait ses convictions, et, d’autre part, parce que la notion de progrès, inséparable de son sens courant, lui déplaisait. (…)

Par une ironie du sort, le père de la théorie évolutionniste était presque seul à soutenir que le changement organique a pour unique résultat d’améliorer l’adaptation des organismes à leur environnement, et ne se conforme pas à une idée abstraite de progrès définie par la complexité de la structure ou l’accroissement de l’homogénéité.

« Ne jamais dire inférieur ou supérieur… » Si nous avions tenu compte de l’avertissement de Darwin, la confusion et l’incompréhension qui existent aujourd’hui entre les savants et les profanes nous auraient été épargnées. Car la conception de Darwin est essentielle pour les savants qui ont abandonné depuis longtemps l’idée d’une relation nécessaire entre évolution et progrès, la considérant comme une perversion anthropocentriste de la pire espèce. Pourtant, la plupart des profanes confondent encore évolution et progrès. Ils n’imaginent pas l’évolution humaine comme un suite de changements, mais comme un accroissement d’intelligence, de taille ou tout ce qui peut être considéré comme une amélioration.

Stephen Jay Gould dans « Darwin et les grandes énigmes de la vie »

La suite sur les idées fausses concernant la théorie de l’évolution

Quelles étaient les idées de Darwin et quel était son combat

En quoi les idées de Marx et de Darwin convergent ?

Qu’est-ce qui caractérise finalement la vie et son évolution ? Quelle leçon tirer de l’existence de la vie, de l’existence de l’homme ?

1 Message

  • Comprendre la théorie de Darwin 4 octobre 2017 06:53

    Darwin, « La variation des animaux et des plantes à l’état domestique » :

    « Si les êtres organiques n’avaient pas possédé une tendance inhérente à la variation, l’homme n’aurait rien pu faire ! »

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