English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 4- Ce qu’est le socialisme et ce qu’il n’est pas > Le socialisme de Rosa Luxemburg

Le socialisme de Rosa Luxemburg

dimanche 27 février 2011, par Robert Paris

Rosa Luxembrug dans "Réforme sociale ou révolution ?" (chapitre La politique douanière et le militarisme)

"Bernstein voyait dans l’extension de la démocratie un dernier moyen de réaliser progressivement le socialisme : or une telle extension, loin de s’opposer à la transformation du caractère de l’Etat telle que nous venons de la décrire, ne fait que la confirmer. Conrad Schmidt affirme même que la conquête d’une majorité socialiste au Parlement est le moyen direct de réaliser le socialisme par étapes. Or les formes démocratiques de la politique sont incontestablement un signe très net du passage progressif de l’Etat en société ; il y a bien là en ce sens une étape vers la transformation socialiste. Mais le caractère contradictoire de l’Etat capitaliste se manifeste de manière éclatante dans le parlementarisme moderne. Certes, formellement, le parlementarisme sert à exprimer dans l’organisation de l’Etat les intérêts de l’ensemble de la société. Mais d’autre part, ce que le parlementarisme représente ici, c’est uniquement la société capitaliste, c’est-à-dire une société dans laquelle prédominent les intérêts capitalistes. Par conséquent, dans cette société, les institutions formellement démocratiques ne sont, quant à leur contenu, que des instruments des intérêts de la classe dominante. On en a des preuves concrètes : dès que la démocratie a tendance à nier son caractère de classe et à se transformer en instrument de véritables intérêts du peuple, les formes démocratiques elles-mêmes sont sacrifiées par la bourgeoisie et par sa représentation d’Etat. Aussi l’idée de la conquête d’une majorité parlementaire apparaît-elle comme un faux calcul : en se préoccupant uniquement, à la manière du libéralisme bourgeois, de l’aspect formel de la démocratie, on néglige entièrement l’autre aspect, son contenu réel. Et le parlementarisme dans son ensemble n’apparaît pas du tout, comme le croit Bernstein, comme un élément immédiatement socialiste, qui imprégnerait peu à peu toute la société capitaliste, mais au contraire comme un instrument spécifique de l’Etat de classe bourgeois, un moyen de faire mûrir et de développer les contradictions capitalistes.

Si l’on considère ce développement objectif de l’Etat, on se rend compte que le mot de Bernstein et de Conrad Schmidt sur le " contrôle social " croissant n’est qu’une formule creuse contredite de jour en jour davantage par la réalité.

La théorie de l’instauration progressive du socialisme évoque finalement une réforme de la propriété et de l’Etat capitaliste évoluant dans le sens du socialisme. Or la propriété et l’Etat évoluent, des faits sociaux en témoignent, dans un sens absolument opposé. Le processus de production se socialise de plus en plus, et l’intervention du contrôle de l’Etat sur ce processus de production s’étend de plus en plus. Mais en même temps la propriété privée prend toujours plus la forme de l’exploitation capitaliste brutale du travail d’autrui, et le contrôle exercé par l’Etat est toujours plus marqué par des intérêts de classe. Par conséquent, dans la mesure où l’Etat, c’est-à-dire l’organisation politique, et les rapports de propriété, c’est-à-dire l’organisation juridique du capitalisme deviennent de plus en plus capitalistes, et non pas de plus en plus socialistes, ils opposent à la théorie de l’introduction progressive du socialisme deux difficultés insurmontables. (...) La théorie de Bernstein part du préalable de l’impossibilité de la conquête du pouvoir pour réclamer l’instauration du socialisme au moyen de la seule lutte syndicale et politique.

La théorie de Bernstein croit au caractère socialiste de la lutte syndicale et parlementaire, à laquelle elle attribue une action socialisante progressive sur l’économie capitaliste. Mais cette action socialisante n’existe, nous l’avons montré, que dans l’imagination de Bernstein.

Les structures capitalistes de la propriété et de l’Etat se développent dans une direction tout à fait opposée. De ce fait la lutte quotidienne concrète de la social-démocratie perd, en dernière analyse, tout rapport avec le socialisme. La lutte syndicale et la lutte politique sont importantes parce qu’elles agissent sur la conscience du prolétariat, qu’elles lui donnent une conscience socialiste, qu’elles l’organisent en tant que classe. Leur attribuer un pouvoir direct de socialisation de l’économie capitaliste, c’est non seulement aller au-devant d’un échec en ce domaine, mais encore leur faire perdre tout autre signification : elles cessent alors d’être un moyen d’éduquer la classe ouvrière, de la préparer à la conquête du pouvoir. Aussi Edouard Bernstein et Conrad Schmidt font-ils un contre-sens complet lorsque pour se rassurer ils affirment que même si l’on réduit la lutte aux réformes sociales et au mouvement syndical on n’abandonne pas pour autant le but final du mouvement ouvrier : chaque pas fait en cette voie ne déborde-t-il pas ses propres buts et le but socialiste n’est-il pas présent dans tout le mouvement comme tendance qui l’anime ? C’est tout à fait vrai, sans doute, de la tactique actuelle de la social-démocratie où la conscience du but - la conquête du pouvoir politique - et l’effort pour l’atteindre précèdent et orientent toute la lutte syndicale et le mouvement pour les réformes. Mais si l’on sépare cette orientation préalable du mouvement et si l’on fait de la réforme sociale un objectif autonome, elle ne mènera certes pas à la réalisation du but final, au contraire. Conrad Schmidt s’en remet à un mouvement pour ainsi dire automatique qui, une fois déclenché, ne peut plus s’arrêter de lui-même ; il part de l’idée très simple que l’appétit vient en mangeant et que la classe ouvrière ne peut se contenter de réformes tant que la transformation socialiste de la société n’est pas achevée. Ce dernier postulat est sans doute exact, et l’insuffisance des réformes capitalistes en témoigne. Mais la conclusion qu’il en tire ne serait vraie que si l’on pouvait construire une chaîne ininterrompue de réformes sociales de plus en plus étendues qui mènerait du régime capitaliste actuel au régime socialiste. C’est là une vue fantaisiste. D’après la nature des choses la chaîne se rompra très vite et à partir de cette rupture les voies où le mouvement peut s’engager sont multiples et variées.

Le résultat immédiat le plus probable est un changement de tactique en vue d’obtenir par tous les moyens les résultats pratiques de la lutte, c’est-à-dire les réformes sociales. Le point de vue de classe irréconciliable n’a de sens que si l’on se propose la prise du pouvoir ; il n’est que gênant à partir du moment où l’on n’a en vue que les objectifs pratiques immédiats. On en arrive bientôt à adopter une " politique de compensation " - traduisez une " politique de maquignonnage " - et une attitude conciliante sagement diplomatique. (...) La plus grande conquête de la lutte de classe prolétarienne au cours de son développement a été la découverte que la réalisation du socialisme trouve un appui dans les fondements économiques de la société capitaliste. Jusque là le socialisme était un " idéal ", l’objet de rêves millénaires de l’humanité ; il est devenu une nécessité historique.

Bernstein conteste l’existence dans la société actuelle de ces fondements économiques du socialisme. (...) Bernstein transfère également le socialisme du domaine de la production dans le domaine des rapports de fortune ; il transforme les rapports entre le capital et le travail en rapports entre riches et pauvres. (...) Nous voilà ramenés de Marx et d’Engels à l’auteur de l’Evangile du pauvre pécheur, avec cette différence que Weitling, avec son sûr instinct de prolétaire, voyait précisément dans cet antagonisme entre riches et pauvres les antagonismes de classe sous leur forme primitive ; il entendait en faire un levier du socialisme ; Bernstein, lui, voit la réalisation du socialisme dans la transformation des pauvres en riches, c’est-à-dire dans l’atténuation des antagonismes de classe ; il s’engage donc dans une voie petite-bourgeoise. (...)

Bernstein assigne aux syndicats une mission particulière dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière : c’est à eux, dit-il, de mener la bataille contre le taux du profit industriel et de le transformer progressivement en taux de salaire ; or les syndicats n’ont absolument pas le pouvoir de mener une politique d’offensive économique contre le profit, parce qu’ils ne sont rien d’autre, en réalité, que la défense organisée de la force de travail contre les attaques du profit, l’expression de la résistance de la classe ouvrière à la tendance oppressive de l’économie capitaliste. Et ceci pour deux raisons : 1° Les syndicats ont pour tâche d’agir par leur organisation sur le marché de la force de travail, mais l’organisation est constamment débordée par le processus de prolétarisation des classes moyennes qui amène continuellement sur le marché du travail de nouvelles recrues. 2° Les syndicats se proposent d’améliorer les conditions d’existence, d’augmenter la part de la richesse sociale qui revient à la classe ouvrière ; mais cette part st sans cesse réduite, avec la fatalité d’un phénomène naturel, par l’accroissement de la productivité du travail. (...) Les deux moyens grâce auxquels Bernstein prétendait réaliser la réforme socialiste, à savoir les coopératives et les syndicats, se révèlent donc absolument incapables de transformer le mode de production capitaliste. Bernstein en a lui-même une conscience plus ou moins claire ; il ne les regarde que comme des moyens de réduire le profit capitaliste et d’enrichir les ouvriers, ce qui revient à renoncer à lutter contre le mode de production capitaliste ; il oriente le mouvement socialiste vers la lutte contre le mode de répartition capitaliste. Bernstein lui-même définit à plusieurs reprises son socialisme comme une tentative d’introduire un mode de répartition " juste ", " plus juste " (p. 51 de son livre) et même " encore plus juste " (Vorwärts, 26 mars 1899).

Il est vrai que l’aiguillon qui pousse d’abord vers le mouvement socialiste les masses populaires, c’est le mode de répartition " injuste " du régime capitaliste. En luttant pour la socialisation de toute l’économie, la social-démocratie témoigne en même temps de son aspiration naturelle à une répartition " juste " de la richesse sociale. Mais nous avons appris, grâce à Marx, que le mode de répartition d’une époque déterminée n’est que la conséquence naturelle du mode de production de cette époque : en conséquence, la social-démocratie intensifie sa lutte non pas contre le système de la répartition dans le cadre de la production capitaliste, elle vise à supprimer la production marchande capitaliste elle-même. En un mot, la social-démocratie veut établir un mode de répartition socialiste en supprimant le mode de production capitaliste, tandis que la méthode bernsteinienne consiste à l’inverse à combattre le mode de répartition capitaliste dans l’espoir d’arriver à établir progressivement par ce moyen même, un mode de production socialiste. (...) Pour Bernstein, la démocratie apparaît comme une étape nécessaire de l’évolution de la société moderne ; que dis-je ? La démocratie est pour lui, comme pour le théoricien bourgeois du libéralisme, la loi fondamentale de l’évolution historique en général, à la réalisation de laquelle doivent tendre toutes les forces actives de la vie politique. Or, dans cette formulation absolue, ce jugement est faux ; c’est là une manière petite-bourgeoise et superficielle de schématiser les résultats d’une période très courte de l’histoire de la bourgeoisie : les vingt-cinq ou trente dernières années. (...) Le développement ininterrompu de la démocratie que le révisionnisme, à l’instar du libéralisme bourgeois, prend pour la loi fondamentale de l’histoire humaine, ou du moins de l’histoire moderne, se révèle, quand on l’examine de près, comme un mirage. On ne peut établir de rapports universels et absolus entre le développement du capitalisme et la démocratie. Le régime politique est chaque fois le résultat de l’ensemble des facteurs politiques aussi bien internes qu’externes ; à l’intérieur de ces limites il présente tous les différents degrés de l’échelle depuis la monarchie absolue jusqu’à la République démocratique. (...) Bernstein, révisant le programme socialiste, commençait par abandonner la théorie de l’effondrement du capitalisme. Or, cette théorie est la clef de voûte du socialisme scientifique ; en la rejetant, Bernstein provoque nécessairement l’écroulement de toute sa conception socialiste. Au cours de la discussion, il est en effet conduit, pour maintenir sa première affirmation, à abandonner successivement les positions socialistes les unes après les autres.

Sans l’effondrement du capitalisme l’expropriation de la classe capitaliste est impossible. Bernstein renonce donc à l’expropriation et pose comme objectif du mouvement ouvrier la réalisation progressive du " principe coopératif ". (...)

Mais il ne peut y avoir de lutte prolétarienne de classes sans un but final déterminé et sans base économique de la société actuelle. Bernstein abandonne donc la lutte de classes et prêche la réconciliation avec le libéralisme bourgeois.

Dans une société de classe cependant la lutte de classe est un phénomène naturel et inévitable ; Bernstein conteste donc en fin de compte l’existence même des classes dans notre société : la classe ouvrière n’est pour lui qu’une masse d’individus isolés et dispersés, non seulement politiquement et intellectuellement, mais encore économiquement. La bourgeoisie n’est pas non plus, selon lui, rassemblée politiquement par des intérêts économiques internes, sa cohésion n’est maintenue que par une pression extérieure venue d’en-haut ou d’en-bas.

Mais s’il n’existe pas de fondement économique à la lutte de classes et si on nie en fin de compte l’existence même des classes, on affirme par là même l’impossibilité non seulement de la lutte future du prolétariat contre la bourgeoisie, mais même de sa lutte passée ; la social-démocratie elle-même et ses succès deviennent absolument incompréhensibles. Ou alors ils ne s’expliquent que comme le produit de la pression politique du gouvernement ; ils apparaissent non pas comme la conséquence naturelle historique, mais comme un résultat fortuit de la politique des Hohenzollern ; ils font figure non pas d’enfants légitimes de la société capitaliste, mais de bâtards de la réaction. C’est ainsi que Bernstein passe avec une logique rigoureuse de la conception matérialiste de l’histoire à celle de la Frankfurter Zeitung et de la Vossische Zeitung.

Après avoir abjuré toute la critique socialiste de la société capitaliste, il ne reste plus qu’à trouver satisfaisant le système actuel du moins dans son ensemble. C’est un pas que Bernstein n’hésite pas à franchir. (...)

La doctrine marxiste est non seulement capable de le réfuter théoriquement mais encore elle est seule en mesure d’expliquer ce phénomène historique qu’est l’opportunisme à l’intérieur de l’évolution du parti. La progression historique du prolétariat jusqu’à la victoire n’est effectivement pas une chose si simple. L’originalité de ce mouvement réside en ceci : pour la première fois dans l’histoire, les masses populaires décident de réaliser elles-mêmes leur volonté en s’opposant à toutes les classes dominantes ; par ailleurs, la réalisation de cette volonté, elles la situent au-delà de la société actuelle, dans un dépassement de cette société. L’éducation de cette volonté ne peut se faire que dans la lutte permanente contre l’ordre établi et à l’intérieur de cet ordre. Rassembler la grande masse populaire autour d’objectifs situés au-delà de l’ordre établi ; allier la lutte quotidienne avec le projet grandiose d’une réforme du monde, tel est le problème posé au mouvement socialiste ; ce qui doit guider son évolution et sa progression, c’est le souci d’éviter deux écueils : il ne doit sacrifier ni son caractère de mouvement de masse, ni le but final ; il doit éviter à la fois de retomber à l’état de secte et de se transformer en un mouvement réformiste bourgeois ; il lui faut se garder à la fois de l’anarchisme et de l’opportunisme. "

1 Message

  • Le socialisme de Rosa Luxemburg 27 février 2011 11:18, par MOSHE

    On en a des preuves concrètes : dès que la démocratie a tendance à nier son caractère de classe et à se transformer en instrument de véritables intérêts du peuple, les formes démocratiques elles-mêmes sont sacrifiées par la bourgeoisie et par sa représentation d’Etat.

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0