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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > Observations de Victor Hugo et de Alexis de Tocqueville sur la révolution de (...)

Observations de Victor Hugo et de Alexis de Tocqueville sur la révolution de 1848

lundi 22 décembre 2008, par Robert Paris

"La dernière raison des rois, le boulet. La dernière raison des peuples, le pavé." Victor Hugo, dans « Littérature et philosophie mêlées », 1830

"Les grandes révolutions naissent des petites misères comme les grands fleuves des petits ruisseaux." Victor Hugo, dans « Choses vues »

Tocqueville, Alexis

« Discours prononcé par Alexis de Tocqueville à la chambre des députés », le 27 janvier 1848, dans la discussion du projet d’adresse en réponse au discours de la couronne, peu avant que n’éclate la révolution :

"La France avait jeté dans le monde, la première, au milieu du fracas du tonnerre de sa première révolution, des principes qui, depuis, se sont trouvés des principes régénérateurs de toutes les sociétés modernes. Ça été sa gloire, c’est la plus précieuse partie d’elle-même. Eh bien ! messieurs, ce sont ces principes-là que nos exemples affaiblissent aujourd’hui. (…) L’Europe qui nous regarde commence à se demander si nous avons eu raison ou tort ; elle se demande si, en effet, comme nous l’avons répété tant de fois, nous conduisons les sociétés humaines vers un avenir plus heureux et plus prospère, ou bien si nous entraînons à notre suite vers les misères morales et la ruine. (…) Messieurs, si le spectacle que nous donnons produit un tel effet vu de loin, aperçu des confins de l’Europe, que pensez-vous qu’il produise, en France même, sur ces classes qui n’ont point de droits, et qui, du sein de l’oisiveté politique à laquelle nos lois les condamnent, nous regardent seuls agir sur le grand théâtre où nous sommes ? Que pensez-vous que soit l’effet que produise sur elles un pareil spectacle ?

Pour moi, je m’en effraye. On dit qu’il n’y a point de péril, parce qu’il n’y a pas d’émeute ; on dit que, comme il n’y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous.

Messieurs, permettez-moi de vous dire que je crois que vous vous trompez. Sans doute le désordre n’est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières qui, aujourd’hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu’elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis ; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu’il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement même, mais la société, à l’ébranler sur les bases sur lesquelles elle repose aujourd’hui ? N’écoutez-vous pas ce qui se dit tous les jours dans leur sein ? N’entendez-vous pas qu’on y répète sans cesse que tout ce qui se trouve au dessus d’elles est incapable et indigne de les gouverner ; que la division des biens faite jusqu’à présent dans le monde est injuste ; que la propriété repose sur des bases qui ne sont pas les bases équitables ? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d’une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles doivent amener tôt ou tard, je ne sais pas quand, je ne sais comment, mais elles doivent amener tôt ou tard les révolutions les plus redoutables ? Telle est, Messieurs, ma conviction profonde : je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan, j’en suis profondément convaincu..."

« Ce n’est pas une émeute, c’est la plus terrible de toutes les guerres civiles, la guerre de classe à classe, de ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont. »

(Lettre d’Alexis de Tocqueville à Paul Clamorgan, 24 juin 1848)

Extraits de "Choses vues" de Victor Hugo :

AVANT LA RÉVOLUTION DE 1848

"Méditations philosophiques d’un arrière-petit-fils de gringoire sur les pavés de Paris"

"Depuis juillet, Paris a sur toute les capitales le haut du pavé.

Il ne faut pas que le roi batte le pavé de Paris.

Dans le ciel politique, quand la foudre est faite de coups d’Etat, la pluie est faite de pavés.

A coups d’Etat qui éclatent, pavés qui pleuvent.

Depuis juillet, le trône est sur le pavé.

Quand le roi fait des sottises, le pavé monte et le réverbère descend.

Le plus excellent symbole du peuple, c’est le pavé. On marche dessus jusqu’à ce qu’il vous tombe sur la tête.

Les dragons ont beau avoir des crânes de fer quand les greniers de Paris se vident sur les régiments.

La rue de Paris joue toujours un grand rôle en révolution.

Le mot terrible de la révolution de 1789, c’était "la lanterne" ; le mot terrible de la révolution de 1830, c’était le pavé.

Tous deux venaient de la rue.

Ces coups d’Etats qui font descendre la lanterne et monter le pavé."

En France, il y a toujours une révolution possible à l’état de calorique latent.

Les révolutions, comme les volcans, ont leurs journée de flamme et leurs journées de fumée. Nous sommes maintenant dans la fumée.

COMPTE-RENDUS DE VICTOR HUGO SUR LA RÉVOLUTION DE 1848 :

"17 février 1848

"Voici la situation politique telle que la fait la question du banquet (sui sera donné, à ce qu’il paraît, le 22). Il y a un lion, d’autres disent un tigre, dans une cage fermée avec deux clefs. le gouvernement a une de ces deux clefs ; l’opposition a l’autre. Gouvernement et opposition se disent réciproquement : "si tuouvres avec ta clef, j’ouvrirai avec la mienne."

Qui sera dévoré ?

Tous les deux. "

19 février 1848 Mr Thiers est fort contrarié d’être obligé de se mêler de ce banquet, d’y aller peut-être. C’est l’opposition qui l’a poussé là. Mr Duvergier de Hauranne a dit : « Tant pis ! Nous l’avons jeté à l’eau. Il faut qu’il nage ! »

La semaine qui précéda la révolution, Jérôme Napoléon fit une visite aux Tuileries. Il témoigna au roi quelque inquiétude de l’agitation des esprits. Le roi sourit, et lui dit : « Mon prince, je ne crains rien. »

Et il ajouta après un silence : « Je suis nécessaire. » (…)

23 février 1848

Je suis allé à la Chambre des députés. Au moment où mon cabriolet prenait la rue de Lille, une colonne épaisse et interminable d’hommes en vestes, en blouses et en casquettes, marchant bras dessus, bras dessous, trois par trois, débouchait de la rue Bellechasse et se dirigeait vers la Chambre. Je voyais l’autre extrémité de la rue barrée par une rangée profonde d’infanterie de ligne, l’arme au bras. J’ai dépassé les gens en blouse qui étaient mêlés de femmes et qui criaient : « Vive la ligne ! A bas Guizot ! » Ils se sont arrêtés à une portée de fusil environ de l’infanterie. Les soldats ont ouvert leurs rangs pour me laisser passer. Les soldats causaient et riaient. Un, très jeune, haussait les épaules.

Je ne suis pas allé plus loin que la salle des Pas-Perdus. Elle était pleine de groupes affairés et inquiets. Mr Thiers, Mr de Rémusat, Mr Vivien, Mr Merruau (du Constitutionnel) dans un coin ; Mr Emile de Girardin, Mr d’Althon-Shée et Mr de Boissy, Mr Franck-Carré, Mr d’Houdetot et Lagrenée. On a causé. (…) Le cabinet se dit : « Ce n’est qu’une émeute, et il s’en applaudit presque. Il s’en croit raffermi ; il tombait hier, le voilà debout aujourd’hui. Et d’abord qui est-ce qui sait que c’est la fin d’une émeute ? C’est vrai, les émeutes raffermissent les cabinets, mais les révolutions renversent les dynasties. Et quel jeu imprudent ! Risquer la dynastie pour sauver le ministère ! Comment sortir de là ? La situation tendue serre le nœud, et il est impossible de le dénouer aujourd’hui. L’amarre peut casser et alors tout s’en ira à la dérive. La gauche a manœuvré imprudemment et le cabinet follement. Mais quelle folie à ce cabinet de mêler une question de police à une question de liberté et d’opposer l’esprit de chicane à l’esprit de révolution ! Il me fait l’effet d’envoyer des huissiers et du papier timbré à un lion. Les arguties de Mr Hébert en présence de l’émeute ! La belle affaire ! Malheureusement il est trop tard pour décomposer les éléments de la crise. Le sang va couler. »

(…) Le peuple avait fait trois barricades avec des chaises. Le poste du grand carré des Champs-Elysées est venu pour détruire les barricades. Le peuple a refoulé les soldats à coups de pierres dans le corps de garde. Le général Prévot a envoyé une escouade de garde municipale pour dégager le poste. L’escouade a été entourée et obligée de se réfugier dans le poste avec les soldats. La foule a bloqué le corps de garde, a arraché le drapeau, l’a déchiré et l’a jeté au peuple. Il a fallu un bataillon pour délivrer le poste. (…)

Vers le pont du Carrousel, j’ai rencontré Mr Jules Sandeau. Il m’a demandé : « Que pensez-vous de ceci ?

- Que l’émeute sera vaincue mais que la révolution triomphera. » (…)

Jusqu’à ce moment, le pouvoir avait fait mine de se passer cette fois de la garde nationale. Ce serait peut-être prudent. Ce matin, le poste de garde nationale de service à la Chambre des députés a refusé de marcher.

24 février 1848

Au jour, je vois, de mon balcon, arriver en tumulte devant la mairie une colonne de peuple mêlé de garde nationale. Une trentaine de gardes municipaux gardaient la mairie. On leur demande à grands cris leurs armes. Refus énergique des gardes municipaux, clameurs menaçantes de la foule. Deux officiers de la garde nationale interviennent : « A quoi bon répandre encore le sang ? Toute résistance serait inutile. » Les gardes municipaux déposent leurs fusils et leurs munitions et se retirent sans être inquiétés. (…) La garde nationale prend décidément parti cette fois contre le gouvernement et crie : « Vive la réforme ! » L’armée, effrayée de ce qu’elle-même avait fait la veille, semble vouloir se refuser désormais à cette lutte fratricide. (…) Partout, on travaille activement aux barricades, déjà formidables. C’est plus qu’une émeute, cette fois c’est une insurrection. Je rentre. Un soldat de la ligne, en faction à l’entrée de la Place royale, cause amicalement avec la vedette d’une barricade construite à vingt pas de lui.

(…) La place de la Bastille était occupée, à ses deux extrémités, par la troupe, qui s’y tenait l’arme au bras, immobile. (…) Au même moment, des ouvriers accostaient amicalement les soldats, leur disant : « Vos armes ! Livrez vos armes ! » Sur l’ordre énergique du capitaine, les soldats résistaient. Soudain un coup de fusil part, d’autres suivent. La terrible panique de la veille au boulevard des Capucines va se renouveler peut-être. Mr Moreau et son escorte sont bousculés, renversés. Le feu des deux parts se prolonge plus d’une minute et fait cinq ou six morts ou blessés.

Heureusement, on était, cette fois, en plein jour. A la vue du sang qui coule, un brusque revirement s’est produit dans la troupe, et après un instant de surprise et d’épouvante, les soldats, d’un élan irrésistible, ont levé la crosse en l’air en criant : « Vive la garde nationale ! » Le général, impuissant à maîtriser ses hommes, s’est replié par les quais sur Vincennes. Le peuple reste maître de la Bastille et du faubourg. (…)

L’insurrection fait des progrès d’heure en heure. Elle exigerait maintenant le remplacement du maréchal Bugeaud et la dissolution de la Chambre. Les élèves de l’Ecole vont plus loin et parlent de l’abdication du roi. (…) Nous trouvons la rue Saint-Antoine toute hérissée de barricades. Nous nous faisons connaître au passage et les insurgés nous aident à franchir les tas de pavés. (…)

Mr de Rambuteau nous conte sa mésaventure :

« J’étais dans mon cabinet avec deux ou trois conseillers municipaux. Grand bruit dans le corridor. La porte s’ouvre avec fracas. Entre un grand gaillard, capitaine de la garde nationale, à la tête d’une troupe fort échauffée. – Monsieur m’a dit l’homme, il faut vous en aller d’ici. – Pardon, Monsieur ; ici, à l’Hôtel de Ville, je suis chez moi et j’y reste. – Hier, vous étiez peut-être chez vous à l’Hôtel de Ville ; aujourd’hui le peuple y est chez lui. – Eh ! Mais… - Allez à la fenêtre et regardez sur la place. – La place était envahie par une foule bruyante et grouillante où se confondaient les hommes du peuple, les gardes nationaux et les soldats. Et les fusils des soldats étaient aux mains des hommes du peuple. Je me suis retourné vers les envahisseurs et je leur ai dit :

- Vous avez raison, Messieurs, vous êtes les maîtres. (…)

- Puisque vous allez à la Chambre, s’il y a encore une Chambre, vous direz au ministre de l’Intérieur, s’il y a un ministère, qu’il n’y a plus, à l’Hôtel de Ville, ni préfet, ni préfecture.

Nous avons dû traverser à grand-peine l’océan humain qui couvrait, avec un bruit de tempête, la place de l’Hôtel de Ville. Au quai de la Mégisserie se dressait une formidable barricade ; grâce à l’écharpe du maire, on nous a laissés la franchir. Au-delà, les quais étaient à peu près déserts. Nous avons gagné la Chambre des députés par la rive gauche.

Le Palais-Bourbon était encombré d’une cohue bourdonnante de députés, de pairs et de hauts fonctionnaires. D’un groupe assez nombreux est sortie la voix aigrelette de Mr Thiers : « Ah ! Voilà Victor Hugo ! » Et Mr Thiers est venu à nous, demandant des nouvelles du faubourg Saint-Antoine. Nous y avons ajouté celles de l’Hôtel de Ville ; il a secoué lugubrement la tête. « Et par ici ? dis-je. D’abord êtes-vous toujours ministre ? – Moi ! Ah ! je suis bien dépassé, moi ! Bien dépassé ! On en est à Odilon Barrot, président du conseil et ministre de l’Intérieur. – Et le maréchal Bugeaud ? – Remplacé aussi par le maréchal Gérard. Mais ce n’est rien. La Chambre est dissoute ; le roi a abdiqué ; il est sur le chemin de Saint-Cloud, Mme la duchesse d’Orléans est régente. Ah ! le flot monte, monte, monte ! » (…)

Mr Odilon Barrot, la face rouge, les lèvres serrées, les mains derrière le dos, s’accotait à la cheminée. Il dit en nous voyant : « Vous êtes au courant, n’est-ce pas ? Le roi abdique, la duchesse d’Orléans est régente… » « Si le peuple consent. », dit un homme en blouse qui passait. (…)

A la place de la Bastille s’agitait une foule ardente, où les ouvriers dominaient. Beaucoup armés de fusils pris aux casernes ou livrés par les soldats. Cris et chant des Girondins, « Mourir pour la patrie ! » Groupes nombreux qui discutent et disputent avec passion. On se retourne, on nous regarde, on nous interroge : « Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? Qu’est-ce qui se passe ? » Et l’on nous suit. J’entends murmurer mon nom avec des sentiments divers : « Victor Hugo ! C’est Victor Hugo ! » Quelques-uns me saluent. Quand nous arrivons à la colonne de Juillet, une affluence considérable nous entoure. Je monte, pour me faire entendre, sur le soubassement de la colonne. (…) Quand j’annonçai la Régence de la duchesse d’Orléans, ce furent de violentes dénégations : « Non ! Non ! Pas de Régence ! A bas les Bourbons ! Ni roi ni reine ! Pas de maîtres ! » Je répétai : « Pas de maîtres ! Je n’en veux pas plus que vous, j’ai défendu toute ma vie la liberté ! » (…) Un homme en blouse cria : « Silence au pair de France ! A bas le pair de France ! » Et il m’ajusta de son fusil. (…)

Pendant que ces choses se passaient place de la Bastille, voici ce qui se passait au Palais-Bourbon :

Il y a en ce moment un homme dont le nom est dans toutes les bouches et la pensée dans toutes les âmes ; c’est Lamartine. Son éloquence et vivante « Histoire des Girondins » vient pour la première fois d’enseigner la Révolution à la France. Il n’était jusqu’ici qu’illustre, il est devenu populaire, et l’on peut dire qu’il tient dans sa main Paris. Dans le désarroi universel, son influence pouvait être décisive. (…) Lamartine dit : « Je combattrai la Régence. » (…) Tout était dit. Les noms d’un gouvernement provisoire étaient jetés au peuple. Et, par des cris oui ou non, le peuple élut ainsi successivement : Lamartine, Dupont de l’Eure, Arago et Ledru-Rollin, à l’unanimité, Crémieux, Garnier-Pagès et Marie à la majorité.

Les nouveaux gouvernants se mirent aussitôt en route pour l’Hôtel de Ville. A la Chambre des députés, dans les discours des orateurs, pas une fois le mot « république » n’avait été prononcé. Mais maintenant, au dehors, dans la rue, ce mot, ce cri, les élus du peuple le trouvèrent partout, il volait sur toutes les bouches, il emplissait l’air de Paris.

Les quelques hommes qui, dans ces jours suprêmes et extrêmes, tenaient dans leur main le sort de la France, étaient eux-mêmes, à la fois, outils et hochets dans la main de la foule, qui n’est pas le peuple, et du hasard, qui n’est pas la providence. Sous la pression de la multitude, dans l’éblouissement et la terreur de leur triomphe qui les débordait, ils décrétèrent la République, sans savoir qu’ils faisaient une si grande chose.

(…) Mr de Lamartine traça cette phrase sous la dictée des cris terribles qui rugissaient au dehors : « Le gouvernement provisoire déclare que le gouvernement républicain, et que la nation sera immédiatement appelée à ratifier la résolution du gouvernement provisoire et du peuple de Paris. »

Quand ces six lignes furent écrites, Lamartine signa et passa la plume à Ledru-Rollin. Mr Ledru-Rollin lut à haute voix la phrase.

- Voilà deux fois le mot « provisoire », dit-il.

- C’est vrai, dirent les autres.

- Il faut l’effacer au moins une fois, ajouta Mr Ledru-Rollin.

Mr de Lamartine comprit la portée de cette observation grammaticale qui était tout simplement une révolution par escamotage. (…)

Après Ledru-Rollin, et au-dessous, Garnier-Pagès signa avec la même assurance et le même paraphe. Puis Crémieux, puis Marie, enfin Dupont de l’Eure, dont la main tremblait de vieillesse et d’épouvante.

Ces six hommes signèrent seuls. Le gouvernement provisoire en ce moment-là ne se composait que de ces six députés. (…) Il a été fait, à Paris dans la nuit du 24 février, 1574 barricades. (…) En ce moment, un omnibus passe. Les assaillants arrêtent l’omnibus et font descendre les gens qui étaient dedans. Les insurgés détellent les chevaux, tournent l’arrière de l’omnibus vers le magasin Lepage, saisissent la voiture par le timon, et quarante hommes à la fois, poussent l’omnibus d’un seul effort contre la devanture. On entend un craquement formidable. Volets et rideau de fer se défoncent, et l’omnibus entre dans la boutique. Un moment après, les deux cent fusils de Lepage étaient aux mains des insurgés. Puis ils couchèrent l’omnibus en travers dans la rue et en firent une barricade.

25 février

(…) Je crus pouvoir quitter la place Royale et me diriger vers le centre avec mon fils Victor. Le bouillonnement d’un peuple (du peuple de Paris !) le lendemain d’une révolution, c’était là un spectacle qui m’attirait invinciblement. (…) La place de l’Hôtel de Ville était, comme la veille, couverte de foule, et cette foule, autour de l’Hôtel de Ville, était si serrée qu’elle s’immobilisait elle-même. (…) J’étais dans une salle spacieuse faisant l’angle d’un des pavillons de l’Hôtel de Ville et des deux côtés éclairée par des hautes fenêtres. J’aurais souhaité trouver Lamartine seul, mais il y avait là avec lui, dispersés dans la pièce et causant avec des amis ou écrivant, trois ou quatre de ses collègues du gouvernement provisoire, Arago, Marie, Armand Marrast… Lamartine se leva, à mon entrée. (…) Nous fûmes interrompus par le bruit d’une fusillade prolongée qui éclata tout à coup sur la place. Une balle vint briser un carreau au-dessus de nos têtes. (…) Ah ! mon ami, reprit Lamartine, que ce pouvoir révolutionnaire est dur à porter ! »

26 février

(…) Quel changement à vue ! Comme les événements vous ont, en un clin d’œil, déshabillé les acteurs et emporté les coulisses ! Jamais le bon Dieu n’avait été si grand machiniste depuis soixante ans !

« La chose est farce ; on rit dès le premier chapitre,

Paillasse dictateur fait ministre son pitre. »

(…) Cette nuit quatre hommes ont traversé le faubourg Saint-Antoine portant un drapeau noir avec cette inscription : « Guerre aux riches ». Ils ont été arrêtés par une patrouille de la garde mobile.

Mars 1848

Cependant toutes sortes de passions fermentaient, les anciennes rancunes, les vieilles haines, qui jadis se dressaient contre le gouvernement, et qui maintenant, le gouvernement terrassé, montaient vers la société.

Dans les premiers jours de mars, une nouvelle et étrange classe d’hommes, classe exaltée et fanatique, irritée quelquefois à tort, quelquefois justement indignée, les condamnés politiques, s’assemblait dans la salle Valentino. Sobrier avait provoqué la réunion ; Huber, Barbès, Blanqui l’avaient organisée.

Cette assemblée ne fut qu’un long tumulte. Elle commença comme un orage et finit comme un combat. Sobrier y parla avec sa passion ardente ; Blanqui avec sa colère froide. D’autres encore. Mille violences, contre le roi tombé, contre le gouvernement provisoire, contre Guizot, contre Lamartine, contre tous et contre tout.

Les condamnés politiques étaient les vrais auteurs de la révolution de février. Ils avaient préparé l’explosion, ils avaient fait l’idée. Or, faire l’idée, c’est faire la chose. Et on les oubliait ! eux, les vrais, les purs, les seuls républicains ! eux, les vainqueurs, on les traitait en vaincus ! évidemment le gouvernement provisoire trahissait !

Huber, qui était sorti des cachots du Mont Saint-Michel perclus de tous ses membres, se fit porter sur le théâtre dressé au fond de la salle. Il était assis sur un fauteuil, pâle et furieux, suppléant aux gestes par le regard. Il cria : « Citoyens, savez-vous ce que j’ai vu ? Je suis allé à l’Hôtel de Ville. On a refusé devant moi la porte à nos frères des barricades, à nos frères des cabanons, à nos frères de 1830 et de 1848 ! On chasse les pieds nus et l’on admet les bottes vernies ! Ce sont les gens bien mis, les gens en habit, les riches, qui sont les maîtres ! De toutes parts on allonge des griffes vers les places, mais ce sont des griffes en gants jaunes ! Ceux qui sont en haut veulent rester en haut. Est-ce que ceux qui sont en bas ne vont pas monter à la fin ? La vieille société se défend ; faisons-lui brèche et ouvrons l’assaut ! Et commençons par jeter bas ce méchant mur de plâtre qu’on appelle le gouvernement provisoire !

Cette imprécation acheva l’exaspération. Toutes les têtes prirent feu. Une immense clameur remplit la salle : « Aux armes ! A l’Hôtel de Ville ! A bas le gouvernement provisoire ! » Beaucoup crièrent : « A bas les riches ! »

« Non ! Non ! » dirent les autres, républicains austères qui ne voulaient pas transformer l’idée de février et dépasser les proportions d’une révolution politique. Un conflit éclata. La scission se fit sur le champ, tout de suite, violemment, à coups de poing, entre ceux qui se contentaient de Robespierre et ceux qui allaient jusqu’à Babeuf. L’amphithéâtre de la salle, qui sert d’orchestre, quand on y danse, servit de champ de bataille.

(…)

Mars 1848

L’Etat penche. Le trésor vide. La banqueroute approche. L’argent a disparu. Faillite sur faillite. (…) Nous sommes sur le radeau de la Méduse. Et la nuit tombe.

Quoi ! Depuis vingt ans chacun de nous apporte sa pierre à l’édifice de l’avenir, et c’est avec cette pierre qu’on veut nous lapider aujourd’hui !

Les hommes de février semblent s’entendre pour ébranler à qui mieux mieux l’ordre de choses qu’ils ont fondé (…) Je ne comprend pas qu’on ait peur du peuple souverain ; le peuple, c’est nous ; c’est avoir peur de soi-même.

Quant à moi, depuis trois semaines, je le vois tous les jours de mon balcon, dans cette vieille place Royale (…) Je le vois et je vous jure que je n’ai pas peur de lui.

Dans ce moment de panique, je n’ai peur que de ceux qui ont peur.

L’Etat chancelle, le pays est ébranlé (…) tout vacille et penche à la fois. Vous affirmez que vous sauverez tout.

(…)

Samedi 6 mai 1848

La fin de la séance (de l’Assemblée) se passa en motions à propos des événements de Rouen - le procureur Sénard avait le 27 avril fait tirer sur les ouvriers : 34 morts, 76 blessés, 42 arrestation, aucune victime dans les forces de l’ordre – qu’on ne qualifiait que « boucherie, tuerie, massacre, Saint-Barthélemy des ouvriers.

(…)

15 mai

L’invasion du 15 mai fut un étrange spectacle.

Qu’on se figure la halle mêlée au sénat. Des flots d’hommes déguenillés descendant ou plutôt ruisselant le long des piliers des tribunes basses et même des tribunes hautes jusque dans la salle, des milliers de drapeaux agités de toutes parts (…) partout des têtes, des épaules, es faces hurlantes, des bras tendus, des poings fermés ; personne ne parlant, tout le monde criant, les représentants immobiles ; cela dura trois heures.

(…)

19 mai

Lamartine, en dînant hier avec Alphonse Karr, lui dit : « Je vais donner ma démission ; car si je ne m’en vais pas dans trois jours, ils me chasseront dans quatre. »

(…)

La proclamation de l’abolition de l’esclavage se fit à la Guadeloupe avec solennité. Le capitaine de vaisseau Layrle, gouverneur de la colonie, lut le décret de l’Assemblée du haut d’une estrade élevée au milieu de la place publique et entourée d’une foule immense. C’était par le plus beau soleil du monde. Au moment où le gouverneur proclamait l’égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n’y avait sur l’estrade que trois hommes, représentant pour ainsi dire trois races : un blanc, le gouverneur ; un mulâtre qui lui tenait le parasol ; et un nègre qui lui portait son chapeau.

(…)

De février à mai, dans ces quatre mois d’anarchie où l’on sentait de toutes parts l’écroulement, la situation du monde civilisé fut inouïe. L’Europe avait peur d’un peuple : la France ; ce peuple avait peur d’un parti, la République ; et ce parti avait peur d’un homme, Blanqui.

... suite à venir...

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

dans "LA REVOLUTION DE 1848"

CHAPITRE PREMIER

L’Assemblée nationale constituante avait reçu du Gouvernement provisoire le pouvoir délégué par le peuple le 24 février, et elle avait acclamé dix-sept fois la République.

A une autorité improvisée, révolutionnaire, succédait une autorité élue par la nation tout entière.

Concentrant dans ses mains les forces , les aspirations, les droits, les devoirs du pays, cette Assemblée avait une mission régénératrice : elle avait à formuler une Constitution ; à décréter les réformes morales, matérielles, politiques, sociales ; à conserver à la France ses glorieuses traditions et sa vigoureuse initiative ; à donner au monde une nouvelle et féconde impulsion dans la voie du progrès.

La curieuse physionomie de la salle où siégeaient tant d’hommes éminents ne pouvait rassasier l’attention. Dans les groupes, disposés par le hasard bien plus que par le choix, on remarquait, sur les bancs de la droite, MM. Léon de Malleville^ Duvergier de Hauranne , de Rémusat , 0. Barrot ; au-dessous d’eux, MM. Baroche, Drouyn de Lhuys et Berger ; au-dessus, MM. Havin, Jules de Lasteyrie, Abbatucci et d’autres membres de l’ancienne gauche ; non loin, MM. Berryer, de Falloux, de Larcy et leurs amis ; au plus haut banc , M. Dupin aîné ; MM. Dufaure, Vivien, de Tocqueville, Gustave de Beaumonl, aux mêmes places qu’ils avaient occupées comme députés ; en pleine gauche , M. Billault ; MM. Béranger et Courtais , à l’extrême droite.

MM. Barbes, Caussidière, Xavier Durrieu, Etienne et Emmanuel Arago étaient montés au sommet de l’extrême gauche. Les membres du gouvernement provisoire siégeaient sur les deux premiers bancs à gauche. Plus loin étaient MM. Napoléon et Pierre Bonaparte. Revêtu de la robe blanche du dominicain, M. Lacordaire se faisait distinguer autant par son costume que par sa réputation. Des prêtres, des évêques en vêtements de ville, un cultivateur breton dans sa longue veste, deux nègres complétaient l’intéressante variété de ce spectacle.

L’aspect de l’Assemblée était imposant ; les journaux hostiles à la République le constatent eux-mêmes. L’Union est irrésistiblement entraînée et s’écrie : « Ce n’est plus cette Chambre incolore et maussade des précédentes années. Ce ne sont plus ces physionomies ternes et froides d’une majorité toute dessinée à l’avance , toute résolue dans sa marche et dans son attitude. C’est tout un autre cadre. C’est un tableau qui ne ressemble en rien aux tableaux du passé, car la jeunesse et la vie éclatent partout. On comprend déjà que les hommes de l’avenir sortent de l’urne électorale...

« Chaque chose, chaque figure a pris un caractère inaccoutumé. Les acteurs sont changés ; le public est changé. L’air qu’on respire a donné un nouvel aspect à tous les objets. Vous dire exactement toutes nos émotions, vous raconter toutes nos impressions, vous dire tous les noms de ces nouveaux visages, arrivés à la fois des quatre points cardinaux, nous serait impossible... »

Le Journal des Débats : « Il se passait, dans les entrailles de cette Assemblée , une sorte de travail d’enfantement. Il y avait une grande clameur qui semblait gonfler sa poitrine et demander une issue. C’était une suite d’explosions qui cherchaient leur courant électrique...

« Dans cette chaudière brûlante et flamboyante, tous les éléments du bien et du mal se livrent une bataille dont Dieu seul connaît l’issue. L’or, le bronze, le fer bouillonnent et se tordent dans cette flamme inextinguible. De ces flots de métal en fusion nous voyons sortir une statue vivante, évoquée aux noms tout puissants de la liberté, de l’égalité, de la fraternité... »

Les nécessités de l’histoire exigent la description de cette salle, où devaient se débattre les destinées de la France et se dérouler tant de scènes dramatiques.

Élevée à la hâte, en quarante-cinq jours, dans la cour de l’ancien palais des députés, cette construction formait à l’extérieur un carré long qui conservait sa forme à l’intérieur, en s’arrondissant toutefois à l’une de ses extrémités. A l’autre extrémité, du côté de la place de Bourgogne , avaient été dressés le bureau du président et, au-dessous, la tribune. Sur les deux faces latérales et sur la partie cintrée, s’étageaient dix rangs de banquettes, coupés de bas en haut et de distance en distance par des escaliers qui se prolongeaient jusqu’à une galerie supérieure contournant la salle. Aux pieds de ces gradins et de la tribune, était réservé un espace libre.

1 Message

  • Ce qui la distingua (la révolution de juin 1848) parmi tous les événements de ce genre qui se sont succédé depuis soixante ans parmi nous, c’est qu’elle n’eut pas pour but de changer la forme du gouvernement, mas d’altérer l’ordre de la société. Elle ne fut pas, à vrai dire, une lutte politique (dans le sens que nous avions donné jusque-là à ce mot) mais un combat de classe."

    Alexis Tocqueville

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