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Chronologie de la trahison de la révolution espagnole par les dirigeants de la CNT-FAI

lundi 19 février 2018, par Robert Paris

Lire aussi : Durruti et ses amis, anarchistes et révolutionnaires jusqu’au bout

« L’exemple de l’Espagne montre l’inépuisable réservoir d’héroïsme et de dévouement que recèle le prolétariat. A travers six années de révolution, les ouvriers espagnols auraient pu vaincre non pas une fois, mais dix. Il leur manquait un parti qui aurait pu utiliser leur héroïsme et satisfaire les exigences objectives de l’histoire… On voit en Espagne comment les dirigeants anarchistes, qui ne comprennent pas le concept de dictature du prolétariat, capitulent au moment critique – ils ne sont rien de plus que des libéraux exaltés… La classe ouvrière a besoin de la vérité intégrale, quelque douloureuse qu’elle puisse être. »

Léon Trotsky, L’exemple de l’Espagne, 22 mai 1937

« Les dirigeants de la CNT n’acceptaient de faire la révolution que si les dirigeants réformistes et staliniens y consentaient. Comme ceux-ci s’y refusaient, ils se turent, baissèrent la tête et allèrent silencieusement offrir leur appui à l’Etat capitaliste (...) C’est la tendance anarchiste ennemie de tout Etat, de toute politique qui est en cause, ne l’oublions pas. Après les journées de juillet 1936, elle avait le choix entre trois possibilités : tenter de réaliser les idées anarchistes sur l’abolition immédiate et définitive de l’Etat, quel qu’il soit ; structurer l’Etat prolétarien dont les éléments étaient surgis spontanément ; ou enfin freiner le développement de ce dernier et redonner vie à l’Etat bourgeois en lui offrant sa collaboration. La direction anarchiste emprunta cette troisième voie. »

Grandizo Munis dans "Leçons d’une défaite, promesse de victoire"

La guerre d’abord, la reconstruction de l’Etat bourgeois "républicain", les camarades ministres, la dissolution des milices ouvrières et des comités-gouvernement, de la dualité de pouvoir ouvrière, le refus de critique des trahisons stalinienne, social-démocrate et républicaine, voilà résumée la politique des dirigeants anarchistes : gagner la guerre avant de gagner la révolution ! Quelles sont les paroles vaines, la démocratie ouvrière et paysanne, milicienne, qui nuiraient à la guerre, si elle était guerre révolutionnaire et non une guerre entre deux armées bourgeoises ?!! Seulement écraser le fascisme ? Ne plus écraser la bourgeoisie et les grands propriétaire terriens ? Les armes qui ne viennent que du contre-révolutionnaire Staline, un gage d’indépendance... de classe ?!!! Disciplinée derrière une hiérarchie militaire bourgeoise, fallait-il être anarchiste révolutionnaire pour défendre ça ?!!!Le commandement militaire unique stalinien contre l’organisation révolutionnaire armée des prolétaires, gage de victoire ?!!! Les camarades ministres du gouvernement bourgeois Bien sûr, les dirigeants anarchistes ne nous font pas oublier les travailleurs révolutionnaires anarchistes, ceux qui ont cassé le coup d’Etat dans un premier temps, qui ont vaincu les militaires et fascistes, mais leurs dirigeants n’ont pas été capables de les faire vaincre parce qu’ils se sont refusés à leur faire prendre la totalité du pouvoir. Ils les ont même politiquement désarmés !!!

Chronologie de la trahison de la révolution prolétarienne en Espagne par les dirigeants anarchistes espagnols, politiques et syndicaux, de la CNT-FAI

Avertissement : La révolution espagnole est la plus grande de toutes les révolutions prolétariennes de l’Histoire et à plus d’un titre, mais surtout pour la participation massive et auto-organisée des ouvriers et des paysans à l’insurrection, aux comités révolutionnaires, aux milices révolutionnaires ainsi qu’à la mise en place d’une gestion coopérative de masse de la société, anticipation de la société socialiste. L’assassinat de la révolution d’Espagne a été l’œuvre des dirigeants staliniens, républicains et sociaux-démocrates, avant d’être celle de Franco, mais cela n’efface nullement la responsabilité centrale, déterminante et catastrophique, de la direction anarchiste de la CNT-FAI qui était à la tête de l’aile la plus importante de la révolution, ainsi que la responsabilité, importante également, du POUM (organisation d’extrême gauche issue du trotskisme mais ayant rompu avec lui pour passer à l’opportunisme). Il est impossible à ce stade de parler d’ « erreurs ». Ce ne sont pas des défauts, personnels ou accidentels, ni même des trahisons individuelles, mais un aveuglement politique des thèses anarchistes qui mène à la trahison politique de la révolution, les dirigeants pseudo-révolutionnaires dissolvant eux-mêmes les organes révolutionnaires prolétariens, les milices prolétariennes, désarmant politiquement, socialement et militairement le prolétariat et participant même au gouvernement de la contre-révolution bourgeoise. Même si le mouvement ouvrier n’en a pas gardé la mémoire, notamment du fait du poids réactionnaire et criminel du stalinisme, la révolution espagnole a été le tombeau des thèses politiques de l’anarcho-syndicalisme et particulièrement de son refus absolu de tout Etat ouvrier. Bien entendu, notre réprobation ne va pas aux militants anarchistes espagnols, le plus souvent en tête des luttes de classes les plus révolutionnaires, audacieuses, déterminées et offensives, qui n’ont pas démérité et ont signé les pages les plus héroïques des luttes de classes non seulement d’Espagne mais de toute l’Histoire prolétarienne, et cela malgré une direction politique qui ne disposait nullement d’une compréhension historique permettant de diriger la lutte des classes vers la victoire. Mais le courage et la détermination ne suffisent pas, s’ils ne sont pas conduits par une ligne politique de classe juste et éclairée, guidée par une analyse marxiste révolutionnaire : la révolution espagnole en est la démonstration la plus incontournable.

Avril 1907 : La Solidaritat Catalana est fondée

Août 1907 : Fondation la revue anarcho-syndicaliste Solidaridad Obrera

Octobre-novembre 1910 : Congrès de fondation à Barcelone de la Confederation Nacionale du Travail (CNT)

Novembre 1916 : Pacte révolutionnaire entre la CNT et l’UGT

Décembre 1916 : Grève générale nationale de la CNT et de l’UGT contre la vie chère

Mars 1917 : Manifestation commune CNT-UGT à Madrid contre la censure et la suppression des garanties constitutionnelles

Août 1917 : Grèves insurrectionnelles dirigées par les socialistes Julian Besteiro et Francisco Largo Caballero avec plusieurs dizaines de morts (le comité qui a organisé la grève comparaît en octobre devant le Conseil de guerre).

Juin-Septembre 1918 : Affrontements dans plusieurs villes à la suite des agitations ouvrières contre la vie chère

Février 1919 : Grève de la « Canadiense » à Barcelone, qui dure deux mois, accompagnée d’une grève générale de treize jours en Catalogne avec des affrontements violents entre militants CNT et milice privée de la fédération patronale

Mars-Avril 1919 : Grèves générales à Barcelone, Valence, La Coruña, etc.

Mai 1919 : Face à l’état de guerre, le syndicat des typographes applique la « censure rouge » aux textes officiels

Décembre 1919 : Suite à l’élan des masses espagnoles en faveur de la révolution russe et malgré les réticences politiques profondes de sa direction, le Congrès de la CNT décide l’adhésion à l’Internationale Communiste, la troisième internationale lancée par Lénine, Trotsky et les bolcheviks.

Mai 1920 : Pendant un congrès extraordinaire, le PSOE (socialiste) adhère à l’Internationale Communiste mais le syndicat UGT s’y refuse

Décembre 1920 : Grève générale dans tout le pays contre les déportations de militants décidées par le gouverneur de Barcelone. L’UGT s’abstient.

Janvier 1921 : Le PSOE retire son adhésion à l’Internationale Communiste

Mars 1921 : Des anarchistes catalans tuent le chef du gouvernement

Avril 1921 : Naissance du Parti communiste d’Espagne (section de l’Internationale communiste)

Mars 1922 : Désordres à Barcelone et dans d’autres villes

Juin 1922 : Suite à sa sortie de l’Internationale Communiste, la CNT adhère à l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), association internationale qui vient d’être créée à Berlin pour contrer l’influence communiste russe.

Février-Mars 1923 : Barcelone est hors contrôle des classes possédantes et du pouvoir

Juillet 1923 : Le cardinal archevêque de Saragosse est tué par des anarchistes

1923-1924 : En Russie, le pouvoir d’Etat, le Parti bolchevik et l’Internationale passent sous contrôle stalinien. Les partis communistes sont progressivement stalinisés.

Mai 1924 : La CNT est déclarée hors-la-loi

Juillet 1926 : Attentat organisé par Durruti et Ascaso contre le roi Alphonse XIII à Paris (Il échoue)

Juillet 1927 : Formation de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI)

Novembre 1927 : Défaite de l’Opposition unifiée contre le stalinisme. Déportation de Trotsky

Janvier 1928 : Grève générale à Barcelone

Janvier 1929 : Echec de l’insurrection contre la dictature de Primo de Rivera à Barcelone, Madrid et Ciudad Real

Février 1929 : Trotsky est expulsé de Russie

Octobre 1929 : Crise mondiale

Janvier 1930 : La dictature de Primo de Rivera s’effondre

Juin-Juillet 1930 : A la faveur de plusieurs grèves, la CNT gagne en influence.

Décembre 1930 : Grève générale de la CNT

Mars 1931 : Ledesma Ramos fonde « La conquista del estado », hebdomadaire anarcho-syndicaliste national

Grève générale de la CNT qui provoque la chute de la royauté et la fondation de la république bourgeoise avec un gouvernement avec cohabitation entre droite et « socialistes » (Largo Caballero ministre du Travail !)

Juillet 1931 : Grève des ouvriers des téléphones, organisée par la CNT. Grève générale et loi martiale à Séville

Août 1931 : Première manifestation d’une réaction contre l’isolationnisme des dirigeants anarchistes de la FAI empêchant les anarchistes d’impulser un front uni prolétarien révolutionnaire : des syndicalistes révolutionnaires de la CNT rédigent le « Manifeste des Trente »

Septembre 1931 : Grèves générales à Barcelone, Bilbao et en Andalousie

Janvier 1932 : Emeutes et grèves anarchistes en Catalogne

Août 1932 : Coup d’Etat du général Sanjuro, battu par la grève générale

Janvier 1933 : Insurrections anarchistes en Catalogne et à Casas Viejas

Décembre 1933 : Insurrections anarchistes en Catalogne et en Aragon

Janvier 1934 : Victoire de la gauche en Catalogne ; Lluis Companys est élu président de la région catalane.

Mars 1934 : Constitution de l’Alliance Ouvrière (CNT-UGT) dans les Asturies puis à Madrid. Grève générale à Barcelone et à Madrid

Juin 1934 : Grève des « campesinos » en Andalousie et en Estremadure

Octobre 1934 : Insurrection nationaliste en Catalogne : le président de la Generalitat Lluis Companys proclame la naissance de l’Etat catalan, qui est rapidement écrasé par l’Etat central. Insurrection des mineurs aux Asturies. Répression féroce des mineurs : 5000 insurgés exécutés après et 30.000 emprisonnés.

C’est une révolution manquée ! Une de plus ! Et qui a été marquée, d’abord et avant tout, par le dynamisme de l’Alliance Ouvrière (anarchistes unis aux socialistes et syndicalistes) aux Asturies mais autant par l’abstention scandaleuse des anarcho-syndicalistes hors de la région asturienne…

En Catalogne aussi, il y a eu une Alliance Ouvrière et un appel révolutionnaire de celle-ci, mais la CNT ne s’est pas jointe…

L’Alliance ouvrière de Madrid, simple organe de liaison, appendice du Parti socialiste madrilène, n’a pas été non plus l’organe de front unique et de combat révolutionnaire attendu.

Il faut remarquer aussi que le parti stalinien a pris position contre le front uni ouvrier et révolutionnaire qui a prévalu dans les Asturies, unissant CNT et UGT. « Travailleurs, ne vous laissez pas abuser par le chemin de l’unité. Vos chefs vous trahissent. L’Alliance ouvrière est le nerf de la contre-révolution. A bas l’Alliance ouvrière de la trahison ! » : c’est ce qu’écrivait le P.C. vingt-quatre heures avant que s’engage l’action révolutionnaire. C’est-à-dire le 4 octobre 1934.

En octobre 1934 la direction du Parti socialiste d’alors appelle à la grève générale et au soulèvement dans toute l’Espagne. Mal préparé, mal coordonné, ce mouvement, accompagné parfois d’affrontements armés, échoue.

Par contre, au nord de l’Espagne, dans les Asturies, c’est une révolution sociale qui va secouer l’ensemble de la région minière. Sous le mot d’ordre de UHP (« ¡ Uníos hermanos proletarios ! », « Unissez-vous frères prolétaires ! »), armés de fusils, de bâtons de dynamite, de canons et de mitrailleuses, les mineurs asturiens de l’UGT et de la CNT vont instaurer une véritable Commune ouvrière.

Dans les Asturies, la CNT avec José Maria Martínez, est entrée dans l’Alliance ouvrière, que rejoint également en dernière minute le Parti communiste, et qui lance le célèbre mot d’ordre d’« UHP » (Unión hermanos proletarios : union, frères prolétaires). Dans tous les villages miniers se sont constitués des comités locaux qui, dès la nuit du 4 octobre, lancent la grève générale, occupent le 5 la plupart des localités, attaquant par surprise et désarmant les forces de police, occupant enfin la capitale provinciale, Oviedo, le 6. La nouvelle de l’échec de Barcelone et de Madrid ne diminue pas la volonté de combat des mineurs dont les comités prennent le pouvoir en mains, armant et organisant les milices, faisant régner un ordre révolutionnaire très strict, occupant les édifices, confisquant les entreprises, rationnant les vivres et les matières premières. Ils s’emparent de l’arsenal de La Trubia, de La Vega et de Marigoya, disposant de 30000 fusils et même d’une artillerie et de quelques blindés, mais manquant de munitions, emploieront surtout la dynamite, arme traditionnelle de leurs combats. Sûr de tenir le reste de l’Espagne, le gouvernement emploie les grands moyens, et sur les conseils des généraux Goded et Franco, confie au général Limez Ochoa, chargé de la reconquête, des troupes d’élite, Marocains et Légion étrangère. Oviedo tombe le 12 octobre, et le socialiste Ramón Gonzáles Peña démissionne du comité révolutionnaire La résistance continue, et l’armée reprendra village après village. Jusqu’au 18 octobre où le socialiste Belarmino Tomás négocie la reddition des insurgés. Des francs-tireurs résisteront encore ici ou là, pendant des semaines. La répression est féroce plus de 3000 travailleurs tués, 7000 blessés, plus de 40000 emprisonnés dont certains soumis à la torture des agents du commandant Doval qui soulèveront l’indignation dans des milieux très larges. L’état de guerre est maintenu pendant trois mois encore et de nombreuses municipalités suspendues, dont celles de Madrid, Barcelone et Valence.

Ils seront écrasés sans pitié par l’armée, la Légion étrangère et les supplétifs marocains dépêchés d’urgence d’Afrique. La résistance des mineurs et la répression qui s’ensuivirent résonnèrent profondément, en Espagne et au-delà.

Malgré cet échec, la Révolution des Asturies peut être considérée comme le prélude à la Révolution de 1936 en Espagne. Trahison stalinienne et faiblesse de la CNT sont déjà là en 1934…

L’insurrection des Asturies

Que sont les Alliances Ouvrières (esp) de 1934

Des anarchistes estiment cette expérience de 1934 riche d’enseignements… mais sans les tirer vraiment, mis à part l’intérêt de l’unité ouvrière

Le point de vue d’Alternative Libertaire sur 1934

Lire aussi La Bataille Socialiste sur 1934

Dans la vague révolutionnaire de 1934, ce n’est pas « naturellement » que les Asturies se sont retrouvées seules. Notamment, la Catalogne (la région principale pour le prolétariat) était en ébullition elle aussi mais la direction de la CNT a choisi de s’abstenir !!! Elle a affirmé qu’en Catalogne, c’était un combat « entre politiques » qui ne concernait pas le prolétariat sous prétexte que les autonomistes catalans se mettaient en avant et la CNT a ainsi abandonné le prolétariat des Asturies.

Août 1935 : L’Internationale Communiste (stalinisée), après avoir laissé, en 1933, le fascisme prendre le pouvoir en Allemagne en répudiant toute alliance avec les socialistes, appelés « social-fascistes » par les staliniens, fait un tournant à 180° et lance la politique des « fronts populaires », dont l’Espagne va être l’exemple le plus marquant.

Septembre 1935 : L’extrême gauche de Andrès Nin, précédemment trotskiste, rompt avec le trotskisme et choisit l’unité avec un groupe anciennement stalinien

Janvier 1936 : Anarchistes de la CNT (par abstention, sympathie ou dédain passif) et extrême gauche du POUM, en signant le pacte, soutiennent le programme électoral du Front Populaire (alliance des socialistes, des centristes, de la bourgeoisie républicaine avec les staliniens) ou lui permettent de prendre barre sur le prolétariat.

Grandizo Munis :

« Le front populaire et chacun des partis signataires faisaient avaler à la classe ouvrière un programme et une politique en contradiction absolue avec les besoins de l’alternative historique extrêmement urgente posée par la crise sociale : réaction capitaliste ou révolution prolétarienne. (...) Le front populaire, au contraire, lui imposait une coalition avec les partis de la bourgeoisie démocratique. Non seulement cette politique entravait les progrès révolutionnaires ultérieurs du prolétariat, mais elle était expressément dirigée contre eux. Si la CNT avait pris l’initiative de proposer un front exclusivement électoral et dénoncé le contenu réactionnaire du front populaire, elle aurait probablement fait échouer sa constitution, laissant aux masses une perspective d’évolution positive. (...) Malgré les expressions ronflantes qui fusaient continuellement dans leur presse et leurs réunions, les anarchistes étaient déjà travaillés intérieurement par des ferments d’évolution droitière. Leur soutien au conglomérat du front populaire fut d’abord discret. (...) Mais, hélas, la CNT ne tarderait pas à entrer dans le front populaire, en recevant tous les honneurs dus aux convertis. Ce n’est pas par hasard si, durant la guerre civile, ce syndicat rappela souvent à ses collaborateurs du gouvernement ses services durant la campagne électorale. En effet, le front populaire n’aurait pas réussi son plan antiprolétarien sans la complaisance de la CNT et de la FAI. »

Février 1936 : Victoire électorale du Front Populaire qui accède au gouvernement. Restauration du gouvernement Companys en Catalogne.

Mars 1936 : Vague spontanée d’occupation des terres agricoles.

Mai 1936 : Vague de grèves en France, en Espagne et au Maroc

Qu’était la CNT juste avant le putsch militaire fasciste ? Elle n’était pas exclusivement sur les bases de la FAI, même si ce groupe politique avait l’exclusivité de la direction politique.

Daniel Aïache, dans « La révolution défaite » :

« Les treintistas, ainsi nommés parce qu’ils se sont affirmés à partir d’un manifeste signé par trente militants, qui représentent une option strictement syndicaliste révolutionnaire et réfutent le fait qu’une révolution puisse être le fait d’une minorité agissante et insurrectionnaliste ; ils défendent principalement la construction d’une organisation structurée et un développement des actions revendicatives pour rassembler la classe ouvrière. Les treintistas représentent des sections syndicales bien implantées, notamment en Catalogne, et surtout leurs animateurs occupent des postes importants dans la structure du syndicat. Un temps exclus, les treintistas réintègrent le syndicat à la veille de la révolution lors du congrès de Saragosse en mai 1936.

Les partisans de la [Federación Anarquista Ibérica] FAI, qui cherchent à maintenir les traits principaux de l’idéologie anarchiste, soit le fédéralisme ou la constitution de groupes affinitaires, c’est-à-dire composés de membres souhaitant s’associer, sans aucune base locale ou de travail.

Enfin, l’influent groupe de Durruti et de García Oliver, qui a depuis pris le nom de Nosotros [Nous autres] ; un groupe, peut-être membre de la FAI ou constituant en lui-même une organisation, et dont la parole est écoutée par la direction de la CNT, qui défend l’idée que la révolution est imminente et que les anarcho-syndicalistes doivent se préparer à prendre tout le pouvoir. Ce même groupe, et García Oliver tout particulièrement, défend l’idée d’une “gymnastique révolutionnaire”, c’est-à-dire l’idée qu’il faut multiplier actions et insurrections partielles afin d’être prêt pour le déclenchement de la révolution. Dans cette période de nombreuses insurrections villageoises tentent d’instaurer le communisme libertaire après avoir désarmé la garde civile. Ce sont aussi de nombreuses actions armées et d’autres symboliques qui se succèdent, le plus souvent décidées à l’échelon local et sans aucune coordination au niveau national mais qui atteignent en partie leur but : inspirer la frayeur des classes possédantes. »

En fait, Durruti et Garcia Oliver vont défendre des politiques opposées, Durruti se rapprochant de plus en plus des trotskistes et Garcia Oliver devenant ministre et cautionnant les politiques opportunistes de la CNT-FAI...

Juillet 1936 : L’armée d’occupation espagnole du Maroc lance une contre-révolution contre l’Etat républicain bourgeois (gouvernement Azaña) qui cherche à cacher les informations et refuse d’organiser toute réaction de défense. Les organisations ouvrières ne font aucune propagande contre le gouvernement bourgeois républicain et ne sont pas démasqués par la propagande anarchiste et poumiste.

Le soulèvement militaire et fasciste s’étend à toute l’Espagne. L’Espagne républicaine refuse de répliquer au coup d’Etat et cherche un accord avec les chefs militaires insurgés. Elle ne fait rien pour les combattre. Dirigeants anarchistes et poumistes ne font rien pour démasquer les directions socialistes et staliniennes aux yeux des masses prolétariennes. Ils ne voient pas que la gauche républicaine restant bourgeoise devient un ennemi mortel de la révolution sociale.

17 juillet 1936 : La nuit, les ouvriers s’emparent des armes des bateaux arrimés dans le port et de celles des vigiles de nuit. Même si la direction de la CNT parvient à un accord avec la Generalitat pour rendre une partie de ces armes, les travailleurs de Barcelone vont être armés quand l’affrontement va commencer…

19 juillet 1936 : Entendant évite une réaction ouvrière et paysanne contre le coup d’Etat militaire et fasciste enclenchant la révolution, le gouvernement soutenu de tous les partis de gauche déclarait : « Ces mesures, jointes aux ordres transmis aux forces chargées de maîtriser le soulèvement au Maroc, permettent d’affirmer que l’action du gouvernement suffira à rétablir la normalité. »

En réalité, le gouvernement républicain, soutenu par les forces staliniennes et socialistes, ne bougeait pas le petit doigt contre le soulèvement militaire. La réponse à cette situation du côté des partis de gauche se résumait à la formule : « Le gouvernement agit, le front populaire obéit. »

Le gouvernement agit… Oui, il agit pour que les armes n’arrivent surtout pas entre les mains des masses qui les réclament pour se défendre, pour attaquer leurs adversaires…

Mais il était trop tard pour empêcher ce soulèvement prolétarien. Spontanément mobilisés par des militants anarchistes, poumistes, socialistes, staliniens et autres, les ouvriers et les paysans se soulevaient dans tout le pays, prenaient d’assaut les casernes, prenaient les armes, renversaient les troupes adverses. Ils ne le faisaient pas pour soutenir le gouvernement républicain qu’ils conspuaient au contraire au cris de « A bas Martinez Barrio ! »

19 et 20 juillet 1936 : Le coup d’Etat militaire est écrasé à Barcelone par une insurrection ouvrière dans une bataille de rues.

L’insurrection a lieu également dans quantité d’autres villes comme Bilbao, San Sebastien, Gijon, Malaga, Valence, Cathagène, etc. Le 19 juillet est une date déterminante : la révolution prolétarienne a explosé spontanément, impossible à freiner, impossible à détourner, impossible à tromper, impossible à arrêter, impossible à battre… Du moins dans un premier temps. Et le pouvoir bourgeois recule, les partis bourgeois reculent, les partis de gauche reculent… et font semblant, momentanément, d’accepter la situation, de s’y adapter… Tout leur problème par la suite consistera à effacer les résultats de ces journées révolutionnaires prolétariennes. Quant aux deux partis qui semblent portés par le mouvement, CNT et POUM, ils ne feront rien pour profiter de la situation créée par les masses, pour détruire l’Etat bourgeois et construire l’Etat ouvrier, car ils n’ont rien compris aux événements et estiment que tous les partis de gauche et républicains doivent désormais s’unir contre le fascisme, dans la lutte, dans la guerre comme au gouvernement. Cela signifie s’unir aux ennemis de la révolution pour défendre… les conquêtes de la révolution !!!

Le 20, les ouvriers attaquent la caserne de la Montaña de Madrid et la prennent. Le coup d’Etat militaire fasciste a déclenché la révolution prolétarienne.

20 juillet 1936 : A Barcelone, les insurgés anarchistes constituent le Comité Central des Milices qui contrôle toute la ville et bientôt toute la région. Companys, chef de la Généralité de Catalogne, reconnaît devant les dirigeants anarchistes réunis avec lui à Barcelone se soumettre à leur direction et au Comité Central des Milices :

« Aujourd’hui, vous êtes les maîtres de la ville et de toute la Catalogne, parce vous êtes les seuls à avoir vaincu les militaires fascistes… Vous avez vaincu et tout le pouvoir est entre vos mains. Si vous ne voulez pas de moi comme président de la Catalogne, décidez-le maintenant et je reviendrai un soldat parmi d’autres… »

D.A. de Santillan, un des dirigeants anarchistes du Comité Central des Milices décrivait ainsi la situation dans « Pourquoi nous avons perdu la guerre » :

« Une fois le putsch militaire en Catalogne liquidé, le président de la Generalitat, Lluis Companys, nous convoqua à une réunion afin de connaître nos propositions… Companys nous félicita pour la victoire obtenue. Nous pouvions agir seuls, déclarer la Generalitat caduque et instituer à sa place un véritable pouvoir populaire ; mais nous ne croyions pas à la dictature quand elle s’exerçait contre nous et nous n’en voulions pas non plus pour l’exercer aux dépens des autres. La Generalitat resterait sa place, avec le président Companys à sa tête et les forces populaires s’organiseraient en milices pour continuer la lutte pour la libération de l’Espagne. C’est ainsi qu’est né le Comité Central des Milices antifascistes de Catalogne, dans lequel nous laissâmes entrer toutes les fractions politiques libérales et ouvrières… Le Comité Central des Milices fut reconnu comme seul pouvoir effectif en Catalogne. Le gouvernement de la Generalitat continuait d’exister et méritait notre respect, mais le peuple n’obéissait qu’au pouvoir qui s’était constitué par la vertu de la victoire et de la révolution. »

21 juillet 1936 : Cependant, le Comité central des Milices ouvrières, qui détient le pouvoir effectif, refuse de le prendre, les dirigeants anarchistes remettant le pouvoir à Companys, donc à un pouvoir bourgeois, dont ils deviennent la force de défense armée, avant de s’y soumettre complètement et d’entrer dans le gouvernement bourgeois de la Generalitat de Catalogne. Le refus d’un Etat ouvrier se transforme immanquablement en soutien de l’Etat bourgeois !

En juillet 1936, l’Etat bourgeois républicain a des forces quasi nulles. Il est complètement discrédité auprès des masses. Ses forces de répression sont essentiellement passées au camp franquiste. Les forces du prolétariat sont à leur maximum comme sa confiance en lui-même. C’est là que réside le crime politique des directions CNT et POUM : elles vont participer à l’effort de reconstruction de l’Etat bourgeois sous prétexte de lutte contre l’armée franquiste et ce nouvel Etat bourgeois n’aura rien de plus pressé que de reconstituer des forces de répression antiouvrières et contre-révolutionnaires (notamment des gardes civiles, des gardes d’assaut et des carabiniers) et de désarmer politiquement, socialement et organisationnellement les travailleurs, toujours sous le prétexte d’efficacité de la guerre à Franco. L’élan révolutionnaire sera ainsi cassé et toutes les bases de la révolution qui avaient cassé le coup d’Etat franquiste dans un premier temps seront démolies par le camp stalino-socialo-républicain avec une passivité totale des directions politiques et syndicales CNT et POUM.

23 juillet 1936 : Sociaux-démocrates et staliniens de Catalogne s’unifient dans le PSUC pour s’opposer à la vague montante des anarchistes en Catalogne

26 juillet 1936 : Le mouvement stalinien mondial lance l’appel aux volontaires pour « sauver la République espagnole du fascisme », qui se transforme en août 1936 en « Brigades Internationales », alors qu’Hitler décide d’appuyer militairement le coup d’Etat militaire en Espagne.

Août 1936 : Les staliniens de Russie lancent des procès invraisemblables contre toute la vieille génération de la direction révolutionnaire bolchevik, accusée d’avoir pactisé avec Trotsky pour programmer des actes terroristes et fascistes et contrainte de s’autoflageller en public pendant que les compagnons de Trotsky sont exécutés silencieusement dans les prisons et les camps.

Un discours de Federica Montseny à un rassemblement de masse le 31 août 1936, où il est dit de Franco et de ses disciples qu’ils sont "cet ennemi manquant de dignité ou de conscience, démuni du sentiment d’être espagnol, parce que s’ils étaient espagnols, s’ils étaient patriotes, ils n’auraient pas laissé déferler sur l’Espagne les troupes régulières et les Maures pour imposer la civilisation des fascistes, non en tant que civilisation chrétienne, mais en tant que civilisation maure ; des gens que nous sommes allés coloniser pour que, maintenant, ils viennent nous coloniser, avec les principes religieux et les idées politiques qu’ils souhaitent imposer au peuple espagnol". Vernon Richards commente ce discours avec amertume : "Ainsi parlait une révolutionnaire espagnole, l’un des membres les plus intelligents et les plus doués de l’organisation CNT-FAI. Dans cette seule phrase sont exprimés des sentiments nationalistes, racistes et impérialistes. Quelqu’un a-t-il protesté après ce discours ?"

Septembre 1936 : Le pouvoir d’Etat du camp républicain passe aux mains des « socialistes » de Largo Cabellero et des staliniens avec le soutien des anarchistes de la CNT.

4 septembre 1936 : Formation du gouvernement Caballero qui annonce d’emblée que toutes les réformes importantes sont reportées à « après la victoire militaire ». Il annonce également que l’objectif numéro un est la reconstruction de l’appareil de répression de la bourgeoisie : police, armée, prisons, justice avec en premier le recrutement de gardes d’assaut, de gardes civils, de carabiniers pour le rétablissement de l’ordre « républicain » !!! Pas de protestation des directions anarchiste et poumiste !!! Caballero annonce qu’il souhaite freiner l’armement et l’organisation des ouvriers et des paysans et leur armement. Pas plus de protestation des dirigeants de l’extrême gauche !!!

20 septembre 1936 : Le gouvernement républicain forme les « Patrouilles de surveillance des arrières » pour contrôler les masses révolutionnaires !

26 septembre 1936 : Dissolution par les dirigeants anarchistes du Comité Central des Milices de Barcelone et son remplacement par le Conseil de la Généralité, c’est-à-dire le gouvernement bourgeois dirigé par l’autonomiste bourgeois Companys, gouvernement à participation anarchiste et poumiste.

27 septembre 1936 : Loin de donner le pouvoir aux comités-gouvernement et aux milices prolétariennes, les dirigeants anarchistes de Catalogne entrent dans le gouvernement bourgeois de la Generalitat, aux côtés des partis bourgeois républicains, social-démocrates, staliniens et du POUM !!! Ces bons bergers proposent aux travailleurs de jouer les moutons qui font rentrer le loup comme gestionnaire de leur sécurité au sein de la bergerie !! Conte pour enfants qui programme par avance une fin sanglante…

15 octobre 1936 : Formation par Durruti, malgré l’opposition des staliniens, du Conseil de Défense de l’Aragon qui représente les comités, les collectivités et les milices.

27 octobre 1936 : Nouveau pas en avant de la contre-révolution stalino-socialo-républicaine : la publication du décret de désarmement des travailleurs selon lequel « toutes les armes lourdes qui sont aux mains des citoyens doivent être remises dans les municipalités dans le limite de huit jours suivant la publication de ce décret… Ceux qui conservent des armes seront considérés comme fascistes et jugés avec toute la rigueur que leur conduite mérite. »

Le POUM et la CNT ont publié et diffusé ce décret, sans commentaire, sans critique, sans aucun appel à réagir, à combattre, à dénoncer ces décret contre-révolutionnaire !!! Une soumission qui ne sera récompensée que par de nouveaux coups puisque l’exclusion du POUM du gouvernement va suivre très rapidement…

Il s’agissait donc de transformer l’armée prolétarienne révolutionnaire en dernière roue du carrosse d’une armée bourgeoise, de désarmer le prolétariat et les paysans et de désarmer les groupes révolutionnaires ! Cela est apparu clairement dans les jours et les mois suivants mais il n’y avait toujours pas d’explication ni de protestation de la CNT et du POUM, englués dans leur politique en faveur de l’Etat dit républicain, machine de guerre sociale de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire. Persuadés que le camp républicain était, comme eux, polarisés par la guerre, CNT et POUM ignoraient que la révolution sociale était la préoccupation principale du camp républicain contre-révolutionnaire.

Novembre 1936 : Alors que le gouvernement Caballero fuit Madrid par couardise, la CNT madrilène manifeste aux cris de « Vive Madrid sans gouvernement ! » Dans une logique totalement opposée, les dirigeants anarchistes entrent dans le gouvernement bourgeois « républicain » Caballero avec quatre ministres : Garcia Oliver à la Justice, Federica Montseny à la Santé, Juan Lopez au Commerce et Juan Peyro à l’Industrie… Interdit, aux yeux des dirigeants anarchistes, de construire un Etat ouvrier mais pas interdit… de participer à l’Etat bourgeois pour ces dirigeants anarchistes !!!! A bas l’Etat quant il s’agit de celui des exploités mais soutenons l’Etat bourgeois, du moment qu’il est menacé par les forces fascistes… Tant pis si cet Etat bourgeois « républicain » est la principale force capable d’empêcher les travailleurs de se battre contre le fascisme et de le battre !!! Unissons-nous aux bourgeois républicains, aux sociaux-démocrates et aux staliniens pour défendre d’abord la république et la démocratie, même si ces forces-là estiment qu’il faut d’abord écraser la révolution et surtout pas s’appuyer sur elle pour battre la contre-révolution !!!

Durruti déclarait peu après l’entrée des dirigeants anarchistes dans le gouvernement bourgeois :

« Aucun gouvernement au monde ne lutte contre le fascisme jusqu’à le supprimer. Quand la bourgeoisie voit que le pouvoir lui échappe des mains, il fait appel au fascisme pour conserver le pouvoir des privilégiés. Et c’est ce qui se produit en Espagne. Si le gouvernement républicain avait voulu en finir avec les éléments fascistes, il y a belle lurette qu’il aurait pu le faire. Et, au lieu de cela, il a temporisé, transigé, perdant du temps à chercher un compromis et un accord avec eux. Même en ce moment (avec des dirigeants anarchistes dans le gouvernement), il y a des membres du gouvernement qui souhaitent prendre des mesures très modérées vis-à-vis des fascistes… Qui sait si le gouvernement (celui du camp républicain et de la gauche) n’espère pas utiliser les forces rebelles (les fascistes) pour écraser le mouvement révolutionnaire que la classe ouvrière a déchaîné. »

Durruti le 4 novembre 1936, à la radio de la CNT-FAI :

« S’ils croient que cette militarisation des milices décrétée par la Généralité va nous faire peur, et nous imposer leur discipline de fer, ils se trompent… Nous restons au front et nous refusons cette discipline. Nous sommes conscients d’accomplir ainsi notre devoir. Et vous verrez ce que sera notre ordre et notre organisation. Ensuite nous viendrons à Barcelone et nous vous demanderons ce qu’est votre discipline, votre ordre et votre contrôle ! »

19 novembre 1936 : Le dirigeant anarchiste Buenaventura Durruti, le principal dirigeant révolutionnaire anarchiste qui s’opposait à l’abandon de la révolution sous prétexte de lutte militaire contre les troupes fascistes, à l’abandon des milices prolétariennes d’autodéfense, qui s’opposait à l’alliance socialistes-staliniens-républicains bourgeois, qui s’opposait à la politique « la guerre d’abord, la révolution plus tard », est assassiné à la Cité Universitaire, très probablement par le Guépéou comme vont l’être par lui suite de nombreux dirigeants anarchistes et poumistes. Le fait que les staliniens aient essayé de faire croire à plusieurs versions de sa mort, qui se sont révélées invraisemblables, est un élément de preuve de culpabilité. Le fait que Durruti ait pris contact avec les trotskistes d’Espagne (ce n’est pas les POUMistes) est un élément qui appuie cette forte présomption de culpabilité des sbires staliniens. Que ces derniers aient fait courir le bruit que Durruti était en train de les rejoindre, alors que c’est tout à fait contraire à son évolution politique connue des trotskistes, est plutôt une preuve de culpabilité des staliniens. Durruti était surtout l’élément principal empêchant la dissolution des milices prolétariennes dans l’armée bourgeoise et sa mort permet aux dirigeants anarchistes de céder à la pression stalinienne, et en général bourgeoise, en faveur de cette dissolution. Elle leur permet d’abandonner leurs objectifs révolutionnaires, soi-disant pour assurer des objectifs militaires. Mais la guerre contre les troupes fascistes étant en réalité un combat pour s’opposer à la contre-révolution, seule la poussée révolutionnaire pouvait permettre de mener cette guerre de classe. C’est tout l’opposé de la politique de l’Etat bourgeois républicain qui vise à casser d’abord l’élan révolutionnaire prolétarien.

Durruti militait publiquement contre la militarisation des milices, point central du programme stalinien. Les staliniens ont prétendu qu’à sa mort il avait rejoint leur position ce que contredisent ses écrits et les comptes-rendus de ses proches camarades. C’est exactement l’inverse, Durruti avait radicalisé son opposition à la politique du front populaire, à la trahison des dirigeants anarchistes et, bien entendu, à la trahison stalinienne de la révolution. C’est ce que montre notamment la « Résolution de la colonne Durruti » en date du 1er novembre 1936 dans lequel était affirmé que « la militarisation des milices ne peut pas améliorer nos capacités de lutte » et réclamé « la liberté d’organisation en milice » de la colonne Durruti comme des autres milices.

16 décembre 1936 : Le POUM est exclus du gouvernement central, sous la pression du PSUC stalinien, signal que l’offensive contre-révolutionnaire du camp républicain-socialiste-stalinien est lancée. Pourtant, les anarchistes, loin de tirer cette conclusion, entrent dans le gouvernement de Catalogne et dissolvent le Comité Central des Milices, celui-ci faisant double emploi avec la Generalitat. C’est la manière dont les anarchistes résolvent la question de la dualité de pouvoirs, pouvoir bourgeois et pouvoir prolétarien : ils dissolvent tout simplement le pouvoir ouvrier !!!

En même temps, tout caractère révolutionnaire est ôté du gouvernement bourgeois républicains, Staline insistant dans une lettre à Largo Caballero du 25 décembre 1936 sur la nécessité de ne pas s’attaquer à la propriété privée des grands propriétaires, ce qui signifie détruire la base sociale de la révolution dans la paysannerie, en particulier dans le sud de l’Espagne occupée par les troupes franquistes.

Le militant Camillo Berneri publie une « lettre ouverte à la camarade Federica Montseny », la camarade-ministre CNT du gouvernement bourgeois :

« Chère camarade,

(…) Si je me tourne vers toi par cette publication, c’est pour une raison très grave pour souligner l’énorme responsabilité que tu prends et dont tu pourrais ne pas être consciente, vue ta modestie. Dans ton discours du 3 janvier, tu disais : « Les anarchistes sont entrés dans le gouvernement pour empêcher que la révolution ne dévie et pour la poursuivre au-delà de la guerre, et aussi pour s’opposer à toute tentative dictatoriale, quelle qu’elle soit. » Eh bien, camarade, en avril, après trois mois de ces expériences de collaboration, nous sommes dans une situation dans laquelle se succèdent des actes graves et s’en préparent de pires… Le gouvernement est à Valence et envoie de là ses gardes d’assaut, destinés à désarmer les noyaux révolutionnaires de défense… Tu es au gouvernement qui laisse la France et l’Angleterre mettre la main sur des territoires au Maroc et qui, depuis juillet 1936, aurait dû proclamer l’indépendance politique du Maroc… Est arrivée l’heure où toi, et les autres anarchistes, êtes toujours en accord avec de tels points de vue. Il est évident qu’on ne peut pas en même temps donner des garanties aux colonialistes français et anglais au Maroc et, en même temps, faire une œuvre insurrectionnelle… Vos ministres anarchistes font des discours éloquents et écrivent de brillants articles, mais ce n’est pas par des discours et des articles qu’on gagne la guerre et qu’on défend la révolution… Les comités et les délégués politiques des milices exerçaient un contrôle salutaire. Maintenant cela est affaibli par la prédominance de systèmes centralisés de nominations et promotions militaires, par lesquelles des bataillons entiers sont commandés par des officiers qui ne méritent ni l’estime ni la sympathie des miliciens… Il est nécessaire pour cela de rétablir l’élection directe et le droit de destitution par la base des chefs militaires… Je pense qu’il est temps de mettre fin au scandale des gardes civiles et gardes d’assaut qui vont sur le front uniquement pour contrôler les « incontrôlables »… Il est nécessaire de s’adresser aux masse et de les faire juges de la complicité morale et politique du silence de la presse anarchiste devant les crimes dictatoriaux de Staline, les persécutions des anarchistes russes et les monstrueux procès contre l’opposition léniniste et trotskiste, silence récompensé comme il se doit par les diffamations des « Izvestia » contre « Solidaridad Obrera » de Barcelone. Appeler aussi les masses à se faire juges si certaines manœuvres de sabotage de l’approvisionnement n’entrent pas dans le plan annoncé le 17 décembre 1936 dans la « Pravda » : « En Catalogne, on a commencé le nettoyage des éléments trotskistes et anarcho-syndicalistes, travail qui sera mené avec la même énergie que celui mené en URSS »… L’opposition guerre ou révolution n’a aucun sens. La seule alternative est : « victoire sur Franco grâce à la guerre révolutionnaire ou défaite ». Le problème pour toi et les autres camarades (au sein du gouvernement) est de choisir entre le camp versaillais de Thiers et le camp parisien de la Commune, avant que Thiers et Bismarck réalisent leur union sacrée… »

28 mai 1937 : Le journal « La Batalla » du POUM et sa radio à Barcelone sont occupés militairement et fermés par le gouvernement républicain de Valence. La presse anarchiste est soumise à la censure. L’association des « Amis de Durruti » est interdite et ses locaux occupés militairement. La CNT ne lève pas le petit doigt pour rompre l’isolement du POUM et des trotskistes.

La Telefonica, principal centre téléphonique de Barcelone qui dominait sa place publique la plus affairée, avait été occupée par les troupes fascistes le 19 juillet, les gardes d’assaut envoyés par le gouvernement la leur ayant rendue. Les travailleurs de la CNT avaient perdu beaucoup des leurs pour le reconquérir. Ils ne tenaient que plus à le conserver.

Depuis le 19 juillet, le centre téléphonique avait été dirigé par un comité UGT-CNT, avec une délégation gouvernementale installée dans l’immeuble. L’équipe de travailleurs appartenait presque intégralement à la CNT, de même que les gardes armés qui défendaient le bâtiment contre les incursions fascistes.

Le contrôle de la Telefonica était une instance concrète de double pouvoir. La CNT était en mesure d’écouter les appels gouvernementaux. Tant qu’il serait possible aux travailleurs de contrôler les contacts téléphoniques des forces gouvernementales, le bloc bourgeois-stalinien ne serait jamais maître de la Catalogne.

Le lundi 3 mai, à 3 heures de l’après-midi, trois camions de gardes d’assaut sous le commandement personnel de Salas, commissaire à l’ordre public, membre du PSUC, arrivèrent à la Telefonica. Surpris, les gardes des étages inférieurs furent désarmés. Mais une mitrailleuse empêcha les gardes d’assaut d’occuper les étages supérieurs. Salas appela des gardes en renfort. Les dirigeants anarchistes lui demandèrent de quitter l’immeuble. Il refusa. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre aux usines et aux faubourgs ouvriers.

Deux heures après, à 17 heures, les travailleurs se précipitaient dans les centres locaux de la CNT-FAI et du POUM, s’armaient et dressaient des barricades. Depuis les cachots de la dictature de Rivera jusqu’à aujourd’hui, la CNT-FAI avait toujours organisé des comités de défense locaux, avec une tradition d’initiative locale. Ces comités de défense assurèrent la direction dans la semaine qui s’ouvrait, pour autant qu’il y en ait eu une. On ne tira presque pas la première nuit, car les travailleurs étaient incomparablement plus forts que les forces gouvernementales. Dans les faubourgs ouvriers, beaucoup de membres de la police gouvernementale, qui n’avaient pas assez d’estomac pour lutter, rendirent pacifiquement leurs armes. Loïs Orr, témoin, écrivit :

« Le matin suivant (mardi 4 mai), les travailleurs armés contrôlaient la plus grande partie de Barcelone. Les anarchistes tenaient le port tout entier, et avec lui la forteresse de Montjuich, qui domine la ville et le port de ses canons ; tous les faubourgs de la ville étaient entre leurs mains. Et les forces gouvernementales, à l’exception de quelques barricades isolées, étaient complètement débordées par le nombre et concentrées au centre de la ville, dans le quartier bourgeois, où elles pouvaient facilement être encerclées de tous côtés comme les rebelles le furent au 19 juillet 1936. »

Les récits de la CNT, du POUM et d’autres confirment cela. A Lerida, les gardes civils rendirent leurs armes aux travailleurs la nuit du lundi, de même qu’à Hostafranchs. Les militants du POUM et de la CNT s’emparèrent des quartiers généraux du PSUC et de l’Etat Catala à Tarragone et à Gerone en tant que « mesure préventive ». Ces premiers pas manifestes n’étaient qu’un début, car les masses catalanes s’étaient rangées, à une écrasante majorité, derrière les bannières de la CNT. La prise officielle de Barcelone, la constitution d’un gouvernement révolutionnaire auraient conduit, dans la nuit, au pouvoir ouvrier. Ni les dirigeants de la CNT ni le POUM ne contestent sérieusement que telle en aurait été l’issue. C’est pourquoi l’aile gauche de la CNT et du POUM, des sections de la Jeunesse libertaire, les Amis de Durruti et les bolcheviks-léninistes appelèrent à la prise du pouvoir par les travailleurs au travers du développement d’organes démocratiques de défense (soviets). Le 4 mai, les bolcheviks-léninistes publièrent le tract suivant, distribué sur les barricades :

« VIVE L’OFFENSIVE REVOLUTIONNAIRE ! Aucun compromis ! Désarmement de la Garde nationale républicaine et des gardes d’assaut réactionnaires. C’est le moment décisif. Plus tard il sera trop tard. Grève générale dans toutes les usines, sauf celles qui sont liées à la poursuite de la guerre, jusqu’à la démission du gouvernement réactionnaire. Seul le pouvoir ouvrier peut assurer la victoire. Armement total de la classe ouvrière ! Vive l’unité d’action C.N.T.-F.A.I.-P.O.U.M. ! Vive le front révolutionnaire du prolétariat ! Comités de défense révolutionnaires dans les ateliers, les usines et les districts ! Section bolchevik-léniniste d’Espagne (pour la IV° Internationale). »

Les tracts des Amis de Durruti, qui appelaient à une " Junte révolutionnaire ", au complet désarmement des gardes d’assaut et de la Garde nationale républicaine, qui saluaient le POUM pour avoir rejoint les travailleurs sur les barricades apprécièrent la situation de la même manière que les bolcheviks-léninistes. En adhérant toutefois à la discipline de leurs organisations, et sans publier de propagande autonome, la gauche du POUM et de la CNT, la Jeunesse libertaire avaient la même perspective que les bolcheviks-léninistes.

Mai 1937 : Insurrection ouvrière spontanée à Barcelone contre la militarisation stalinienne des milices prolétariennes. Ce ne sont pas les dirigeants anarchiste, ce ne sont pas les dirigeants poumistes qui l’ont organisé, qui l’ont soutenu, qui lui ont donné des perspectives. Bien au contraire ! L’affrontement avec les forces bourgeoises et staliniennes est brutal et violent. L’intervention des ministres anarchistes Garcia Oliver et Federica Montseny consiste à inviter les insurgés à déposer leurs armes et proposent une conciliation alors qu’aucune conciliation n’est possible en pleine crise entre camp révolutionnaire et camp contre-révolutionnaire. Cela a comme résultat de désarçonner et déboussoler complètement le camp révolutionnaire principal de la révolution en Espagne, celui des prolétaires de Barcelone !!! Les dirigeants anarchistes ont proclamé un « cessez-le-feu » unilatéral : les forces bourgeoises et staliniennes n’ont pas cessé le feu contre le camp révolutionnaire ! C’est pourtant le camp prolétarien qui était le plus fort mais la direction CNT les a contraint à abandonner les barricades, sans même poser la moindre condition, sans obtenir de garanties et la ville a subi une occupation militaire imposée par le gouvernement de Valence. Comme une ville franquiste vaincue !!! L’insurrection de Barcelone est étouffée et cela marque la défaite définitive de la révolution face à la contre-révolution du camp républicain-socialiste stalinien, défaite marquée aussi par les coups portés immédiatement après contre les anarchistes et les poumistes. Immédiatement après l’occupation militaire de Barcelone, plusieurs centaines de militants anarchistes (dont Berneri et Barbieri) et poumistes (dont Landau) emprisonnés sont assassinés dans leurs prisons par les stalino-bourgeois. Les militants trotskistes, ceux de la section bolchevique-léniniste de Grandizo Munis, sont aussi frappés : Hans Freund, Erwin Wolf, Carrasco sont arrêtés puis assassinés par les staliniens. Munis s’échappe de justesse de sa prison stalinienne après un procès où il est accusé de crimes imaginaires à la manière des procès de Moscou. C’est le triomphe des staliniens et des républicains, contre le camp révolutionnaire, y compris contre la gauche socialiste, mais cela ne les renforce nullement dans le combat contre les fascistes.

Le mardi 4 mai au matin, les travailleurs armés des barricades qui recouvraient Barcelone se sentirent à nouveau, comme le 19 juillet, les maîtres de leur monde. Comme le 19 juillet, les éléments bourgeois et petits-bourgeois terrifiés se cachaient dans leurs maisons. Les syndicalistes dirigés par le P.S.U.C. restaient passifs. Seule, une fraction de la police, les gardes armés du P.S.U.C. et les voyous armés d’Estat Catala se tenaient sur les barricades gouvernementales qui se limitaient au centre de la ville, entourées par les travailleurs en armes. Le premier discours radiodiffusé de Companys, une déclaration selon laquelle la Generalidad n’était pas responsable de la provocation de la Telefonica, indique l’état de la situation. Chaque faubourg de la ville, sous la direction des comités de défense locaux aidés par les groupes du P.O.U.M., de la F.A.I. et de la Jeunesse libertaire, était fermement contrôlé par les travailleurs. Il n’y eut pour ainsi dire aucun coup de feu lundi soir tant la domination ouvrière était totale. Tout ce qui manquait aux travailleurs pour instaurer leur pouvoir, c’était la coordination et l’action commune sous la direction du centre... Au centre, la Casa C.N.T., les dirigeants interdirent toute action et ordonnèrent aux travailleurs de quitter les barricades [9] .

Les dirigeants de la C.N.T. ne s’intéressaient pas à l’organisation des masses armées. Ils étaient occupés par une négociation interminable avec le gouvernement. C’était un jeu qui convenait parfaitement à ce dernier : retenir les masses sans direction derrière les barricades, en les berçant de l’espoir que l’on trouverait une solution décente. La réunion au palais de la Generalidad traîna jusqu’à 6 heures du matin. Ainsi, les forces gouvernementales gagnèrent assez d’espace vital pour fortifier les bâtiments gouvernementaux, et, à l’instar des fascistes en juillet, elles occupèrent les tours de la cathédrale.

Le mardi matin à 11 heures, les dirigeants se rencontrèrent, non pour organiser la défense, mais pour élire un nouveau comité pour négocier avec le gouvernement. Alors Companys trouva un nouveau truc : Bien sur, nous pouvons en arriver à un accord à l’amiable, nous sommes tous des antifascistes, etc., etc., disaient Companys et le Premier ministre Taradellas. – Mais nous ne pouvons pas engager de négociations tant que les rues ne sont pas désertées par les hommes armés. Sur quoi le comité régional de la C.N.T. passa le mardi avec un micro, appelant les travailleurs à quitter les barricades. " Nous vous appelons à baisser vos armes. Pensez à notre grand but, commun à tous... L’unité avant tout. Déposez vos armes. Un seul mot d’ordre : Nous devons travailler à abattre le fascisme ! " Solidaridad obrera eut l’audace de paraître, avec, en page 8, la relation de l’attaque du lundi contre la Telefonica, sans mentionner l’édification des barricades, ne donnant d’autres directives que " restez calmes " afin de ne pas alarmer les miliciens du front auxquels parvenaient des centaines de milliers d’exemplaires du journal. A 5 heures, des délégations du Comité national de l’U.G.T. et de la C.N.T. arrivèrent de Valence et publièrent en commun un appel au " peuple :" pour qu’il dépose les armes. Vasquez, secrétaire national de la C.N.T., se joignit à Companys dans l’appel radiodiffusé. On passa la nuit en nouvelles négociations (le Gouvernement était toujours prêt à passer un accord incluant l’abandon des barricades par les travailleurs !) dont sortit un accord pour un cabinet provisoire de quatre membres, appartenant à la C.N.T., au P.S.U.C., à l’Union paysanne et à l’Esquerra. Les négociations furent ponctuées d’appels aux dirigeants de la C.N.T. qui avaient de l’autorité, les invitant à se rendre sur les points où les travailleurs menaient l’offensive. C’est ainsi qu’à Coll Blanch, il fallait persuader ceux-ci de ne pas occuper les casernes. Tandis que d’autres appels arrivaient – des quartiers généraux des ouvriers du cuir, de l’Union médicale, du centre local de la Jeunesse libertaire, qui demandait du renfort au Comité régional, parce que la police attaquait...

Mercredi : Ni les nombreux appels à la radio, ni l’appel commun de l’U.G.T.-C.N.T., ni l’établissement d’un nouveau cabinet n’avaient arraché les travailleurs aux barricades. Sur les barricades, les travailleurs anarchistes déchiraient Solidaridad obrera et brandissaient les poings et les fusils vers les radios quand Montseny – rappelée de toute urgence de Valence après l’échec de Vasquez et de Garcia Oliver – les exhortait à la dispersion. Les comités de défense locaux transmirent à la Casa C.N.T. que les travailleurs ne se rendraient pas sans conditions. Très bien, donnons-leur des conditions. La C.N.T. fit parvenir par radio les propositions qu’elle faisait au Gouvernement : que les hostilités cessent, que chaque parti reste sur ses positions, que la police et les civils qui combattaient aux côtés de la C.N.T. (sans en être membres) s’en retirent complètement, que les comités responsables soient avertis dès que le pacte est rompu quelque part, que l’on ne réponde pas aux coups de feu isolés, que les défenseurs des locaux syndicaux restent passifs et attendent d’autres informations. Le gouvernement annonça bientôt son accord avec la C.N.T. Et comment pourrait-il en être autrement ? Le seul objectif du gouvernement était de mettre fin au combat des masses, pour mieux briser leur résistance, définitivement. De surcroît, " l’accord " n’engageait en rien le gouvernement. Le contrôle de la Telefonica, le désarmement des masses n’étaient pas mentionnés – et ce, non par hasard. L’accord fut suivi dans la nuit d’ordres de reprise du travail venant des centres locaux de la C.N.T. et de l’U.G.T. (cette dernière, il faut s’en souvenir, étant contrôlée par les staliniens). " Les organisations et les partis antifascistes réunis en session au palais de la Generalidad ont résolu le conflit qui a créé cette situation anormale ", déclarait le manifeste commun. " Ces événements nous ont appris que nous devrons désormais établir des relations de cordialité et de camaraderie, dont nous avons beaucoup regretté l’absence ces derniers jours. " Cependant, comme l’admettait Souchy, les barricades restèrent toutes en place dans la nuit de mercredi. Mais le jeudi matin, le P.O.U.M. ordonna à ses membres de quitter les barricades qui, pour la plupart, étaient encore sous le feu. Le mardi, le manifeste des Amis de Durruti, jusqu’alors assez froid avec le P.O.U.M., avait salué sa présence sur les barricades, présence qui démontrait qu’il s’agissait là d’une " force révolutionnaire ",. La Batalla du mardi était restée dans les limites de la théorie selon laquelle il ne devait pas y avoir de renversement insurrectionnel du gouvernement pendant la guerre civile, mais elle avait appelé à la défense des barricades, à la démission de Salas et Ayguadé, à l’abrogation des décrets de dissolution des patrouilles ouvrières. Si limité que fut ce programme, il contrastait tellement avec l’appel du Comité régional de la C.N.T. à déserter les barricades que le prestige du P.O.U.M. s’accrut très fort dans les masses anarchistes. Le P.O.U.M. avait là une occasion sans précédent de prendre la tête du mouvement.

Au lieu de cela, la direction du P.O.U.M. s’en remit une fois de plus à celle de la C.N.T. : elle ne fit pas de propositions publiques d’action commune avec la C.N.T., propositions qui auraient doté la rébellion embryonnaire d’un ensemble de revendications auxquelles devait accéder sa directive en toute une année, le P.O.U.M., d’une déférence servile à l’égard des dirigeants de la C.N.T., n’avait pas fait une seule proposition présentant un net caractère de front uni. Mais elle proposa une conférence en coulisses avec le Comité régional de la C.N.T. Quelles que fussent les propositions du P.O.U.M., elles étaient rejetées – Vous n’êtes pas d’accord ? alors n’en parlons plus Et le matin suivant (5 mai) la Batalla n’eut pas un mot à dire sur les propositions que le P.O.U.M. fit à la C.N.T., sur le comportement timoré des dirigeants de la C.N.T., de leur refus d’organiser la défense, etc. [10] . Au lieu de cela : " le prolétariat de Barcelone a remporté une victoire partielle sur la contre-révolution ". Et 24 heures plus tard, " la provocation contre-révolutionnaire ayant été repoussée, il faut quitter la rue. Travailleurs, retournez aux usines " (la Batalla, 6 mai). Les masses avaient réclamé la victoire sur la contre-révolution. Les bureaucrates de la C.N.T. avaient refusé le combat. Les centristes du P.O.U.M. avaient ainsi lancé un pont sur le gouffre qui séparait les masses des bureaucrates, en assurant celles-ci que la victoire était d’ores et déjà acquise.

Le mercredi, les Amis de Durruti avaient couru au front, appelant les travailleurs de la C.N.T. à ne pas tenir compte des ordres de désertion de la Casa C.N.T. et à continuer la lutte pour le pouvoir ouvrier. Ils avaient chaleureusement accueilli la collaboration du P.O.U.M. Les masses restaient sur les barricades. Le P.O.U.M., qui comptait au moins 30 000 travailleurs en Catalogne, pouvait faire pencher la balance dans n’importe quel sens. Sa direction la poussa vers la capitulation.

Coup plus terrible encore contre les travailleurs en lutte le Comité régional de la C.N.T. dénonça à toute la presse y compris la presse stalinienne et bourgeoise – les Amis de Durruti comme des " agents provocateurs " (en français dans le texte) ; ce qui, naturellement, fut publié partout en première page le jeudi matin. La presse du P.O.U.M. ne défendit pas les anarchistes de l’aile gauche contre cette calomnie répugnante.

Le jeudi fut rempli d’exemples de " victoires " au nom desquelles le P.O.U.M. appela les travailleurs à quitter les barricades.

Au matin, on trouva le corps brisé de Camillo Berneri là où les gardes du P.S.U.C., qui avaient enlevé cet homme fragile chez lui, la nuit précédente, l’avaient abandonné. Berneri, chef spirituel de l’anarchisme italien depuis la mort de Malatesta, chef de la révolte d’Ancône en 1914, échappé des griffes de Mussolini, avait combattu les réformistes (les dirigeants de la C.N.T. compris) dans Guerra di Classe, son journal très influent. Il avait caractérisé la politique stalinienne en trois mots " cela pue Noske ". Il avait défié Moscou par des mots retentissants : " Ecrasée entre les Prussiens et Versailles, la Commune de Paris avait allumé un incendie qui enflamma le monde. Que le général Goded de Moscou s’en souvienne. "Il avait déclaré aux masses de la C.N.T. : " Le dilemme : guerre ou révolution n’a plus aucune signification. Le seul dilemme, c’est : la victoire sur Franco, grâce à la guerre révolutionnaire, ou la défaite. " Son identification des staliniens à Noske était terriblement juste. Les staliniens-démocrates ont assassiné Camillo Berneri comme Noske, le social-démocrate, avait enlevé et assassiné Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

Honneur à notre camarade Camillo Berneri. Souvenons nous de lui avec l’amour que nous portons à Karl et à Rosa. En écrivant, camarades, je ne peux m’empêcher de pleurer, de pleurer Camillo Berneri. La liste de nos martyrs est aussi longue que la vie de la classe ouvrière. Heureux ceux qui tombent en combattant l’ennemi de classe, qui tombent en pleine lutte au milieu de leurs camarades. Il est bien plus terrible de mourir seul du poignard de ceux qui se disent socialistes ou communistes, comme Karl et Rosa, comme nos camarades qui meurent dans les chambres d’exécution de l’exil sibérien. Le supplice de Camillo Berneri fut spécial. Il mourut entre les mains de " marxistes-léninistes staliniens ", tandis que ses amis les plus proches, Montseny, Garcia Oliver, Peiro, Vasquez, abandonnaient le prolétariat de Barcelone à ses bourreaux. Le jeudi 6 mai 1937. Gardons ce jour en mémoire.

Les dirigeants anarchistes et gouvernementaux étaient allés à Lerida le mercredi pour arrêter une force spéciale de 500 membres du P.O.U.M. et de la C.N.T. qui se hâtaient depuis Hucsca, pourvus d’artillerie légère. Les représentants de Valence et de la Generalidad avaient promis que si les troupes ouvrières n’avançaient pas, le gouvernement ne tenterait pas d’envoyer des troupes supplémentaires à Barcelone. Les troupes ouvrières s’étaient arrêtées, grâce à cette promesse et aux exhortations des dirigeants anarchistes. Cependant, le jeudi, on reçut des appels téléphoniques de militants de la C.N.T. des villes qui sont sur la route de Valence à Barcelone : " 5 000 gardes d’assaut sont en route. Devons-nous les arrêter ? " demandèrent les travailleurs de la C.N.T. Leurs Dirigeants leur ordonnèrent de laisser passer les gardes, ne dirent rien aux troupes ouvrières qui attendaient à Lerida, et turent la nouvelle de la venue des gardes.

Le jeudi à 3 heures, la Casa C.N.T. ordonna à ses gardes d’évacuer la Telefonica. Le gouvernement et la C.N.T. avaient passé un accord : chaque partie devait retirer ses forces armées. Dès que les gardes de la C.N.T. furent partis, la police occupa le bâtiment tout entier, et fit entrer des partisans du gouvernement pour accomplir le travail technique exécuté auparavant par des travailleurs de la C.N.T. La C.N.T. s’en plaignit au gouvernement qui n’avait pas tenu sa promesse. La Generalidad répondit : On ne peut pas revenir sur le " fait accompli " (en français dans le texte). Souchy, le porte-parole de la C.N.T., admit que " si les travailleurs des districts extérieurs avaient été immédiatement informés du cours des événements, ils auraient certainement insisté pour que des mesures plus fermes soient prises, et seraient retournés à l’attaque ". Ainsi, les dirigeants anarchistes ultra-démocratiques avaient tout simplement censuré les nouvelles !

Sous les ordres de la Casa C.N.T., les employés du téléphone avaient transmis tous les appels pendant les combats révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. Alors que, dès que le gouvernement eut pris la place, les locaux de la C.N.T. et de la F.A.I. furent coupés du centre.

Dans les rues que les travailleurs devaient emprunter pour retourner au travail, la police et les gardes du P.S.U.C. fouillaient les passants, déchiraient les cartes de la C.N.T. et arrêtaient ses militants.

A 4 heures, la gare principale de Barcelone, qui était aux mains de la C.N.T. depuis le 19 juillet, fut attaquée par le P.S.U.C. et les gardes d’assaut, avec des mitrailleuses et des grenades. Les faibles forces de la C.N.T. qui la gardaient tentèrent de téléphoner pour obtenir du renfort... A 4 heures, le général Pozas se présenta lui-même au ministère de la Défense de la Catalogne (dont le ministre appartenait à la C.N.T.) et informa poliment les camarades ministres que le poste du ministère catalan de la Défense n’existait plus, et que les armées catalanes constituaient désormais la IVe brigade de l’armée espagnole dont Pozas était le chef. Le cabinet de Valence avait pris cette décision sous l’autorité de décrets militaires demandant un commandement unifié, signés par les ministres de la C.N.T. Bien entendu, la C.N.T. remit le contrôle à Pozas.

Des nouvelles terribles arrivaient de Tarragone. Une imposante force de police était arrivée le mercredi matin et avait occupé le central téléphonique. Ce sur quoi, la C.N.T. avait appelé à l’inévitable conférence. Tandis que les négociations se déroulaient, les républicains et les staliniens s’armaient. Le jour suivant, ils prirent d’assaut le quartier général de la Jeunesse libertaire. Là-dessus, la C.N.T. demanda une nouvelle conférence, où on l’informa que la Generalidad avait envoyé des instructions explicites pour détruire les organisations anarchistes si elles refusaient de rendre les armes. (Il faut se rappeler que ces instructions provenaient d’un gouvernement qui comptait des ministres anarchistes.) Les représentants de la C.N.T. consentirent à rendre leurs armes, si le gouvernement libérait tous ceux qui avaient été arrêtés, remplaçait la police et les gardes du P.S.U.C. par l’armée régulière, et garantissait l’immunité pour les membres et les locaux de la C.N.T.

Bien entendu, le capitaine Barbeta, délégué du gouvernement, accepta. La C.N.T. déposa les armes et, pendant la nuit, les gardes d’assaut occupèrent ses locaux et tuèrent nombre d’anarchistes, dont Pedro Rua, l’écrivain uruguayen, venu combattre le fascisme, et qui était devenu commandant des milices. La Casa C.N.T. remarqua que c’était " renier la parole d’honneur donnée la soirée précédente par les autorités ". Pas un mot de tout cela ne fut rapporté aux masses de Barcelone, bien que la Casa C.N.T.-F.A.I. ait été très tôt au courant des événements [11].

Jeudi, à 18 heures, la nouvelle parvint à la Casa C.N.T. les premiers détachements de Valence,

1 500 gardes d’assaut, étaient arrivés à Tortosa, en route pour Barcelone. La Casa C.N.T. avait dit de ne pas s’y opposer, tout était arrangé, etc. Les gardes d’assaut occupèrent tous les locaux de la C.N.T.-F.A.I. et de la Jeunesse libertaire de Tortosa, arrêtèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, et en conduisirent certains, menottes aux mains, vers les prisons de Barcelone.

On remarquera que seuls ont soutenu le soulèvement de Barcelone de mai 1937 les « Amis de Durruti » et les trotskistes (bolcheviks-léninistes) et pas le POUM ni la CNT !!! Garcia Oliver, dirigeant des ministres anarchistes, a lancé tous ses appels au calme par la radio et ses témoignages d’amitié aux gardes d’assaut qui écrasaient les révolutionnaires ! Incroyable mais vrai !

Le 15 mai 1937, le gouvernement Caballero refuse d’aggraver la répression sanglante contre les travailleurs et les révolutionnaires et il chute sous la pression des staliniens.

Le gouvernement que l’on a appelé « Negrin-Staline » est mis en place. Immédiatement après, s’enclenche une offensive contre toutes les conquêtes sociales et organisationnelles de la révolution prolétarienne dans le camp républicain. C’est le gouvernement sous lequel va œuvrer directement la police du Guépéou avec ses tortionnaires et ses assassin… UGT et CNT sont exclus du nouveau gouvernement… Dirigeants comme simples militants du POUM et de la CNT sont arrêtés et assassinés. Berneri est assassiné. Orwell parvient à échapper aux staliniens.

16 juin 1937 : Le POUM est mis hors-la-loi. Ses leaders sont arrêtés sous des prétextes bidons. Pas de réaction de solidarité des dirigeants anarchistes !

21 juin 1937 : Andrès Nin, dirigeant du POUM, est assassiné par les staliniens dans sa prison de Alcala de Henares, suite à des tortures violentes. Les staliniens font courir le bruit que Nin a rejoint Hitler ou Franco, ou bien qu’il s’est planqué en France !!!!

28 juillet 1937 : Leur profil bas, leurs tentatives de conciliation ne sauvent pas la place des dirigeants anarchistes au sein du pouvoir. Ils n’ont pas compris que la dualité de pouvoir étant tombée, leur présence n’est plus nécessaire à l’Etat bourgeois qui reprend entièrement la main et se débarrasse d’eux !!! Les dirigeants anarchistes sont même exclus du gouvernement catalan alors que ce dernier n’existait pas du tout sans leur soutien !!!

10 août 1937 : Les staliniens qui se cachaient derrière le slogan « la guerre d’abord », mènent la guerre pour récupérer la zone anarchiste de l’Aragon ! Le Conseil de Défense de l’Aragon, qui était dirigé essentiellement par les anarchistes, ceux-ci ayant conquis de haute lutte cette région contre les fascistes, est dissous par les forces stalino-bourgeoises, les comités révolutionnaires y sont supprimés, les collectivités paysannes sont désorganisées. Les troupes staliniennes de Lister suppriment la collectivisation des terres au nom de « la guerre d’abord ». Les réunions politiques sont interdites par le camp stalino-bourgeois en Catalogne. Si les forces stalino-bourgeoises conquièrent les territoires anarchistes, ils sont sans cesse défaits par les forces franquistes ou se défont eux-mêmes !!! La guerre d’abord, qu’ils disaient ! Le gouvernement Negrin rétablit le culte catholique dans toute la zone républicaine !

Septembre 1937 : Toute critique de l’URSS stalinienne est interdite dans la presse de la zone républicaine.

Octobre 1938 : Condamnation des dirigeants du POUM dans un procès connu comme « procès de Moscou à Barcelone »… Absence de réaction de la direction anarchiste !!!

Et les dirigeants anarchistes cautionnent tout jusqu’au dernier moment, toutes les trahisons de la révolution, y compris toutes les trahisons de la guerre contre Franco. Ils participent jusqu’au bout au Conseil National de Défense du général Miaja qui dirige le pouvoir républicain le 5 mars 1939 après la chute de Negrin !!!

Extrait de Révolution et contre-révolution en Espagne (1936-1938) de Felix Morrow :

C.N.T-F.A.I : la Confédération nationale du travail et la Fédération anarchiste ibérique

Les disciples de Baronnie avaient en Espagne des racines plus anciennes que les marxistes. La direction de la C.N.T. était anarchiste par tradition. Le flot de la révolution d’Octobre avait un court moment submergé la C.N.T. Elle avait envoyé un délégué au congrès du Komintern en 1921, les anarchistes avaient eu alors recours à un travail de fraction organisé et en avaient repris la direction. Dès lors, tout en continuant à gratifier les partis politiques de leurs épithètes coutumières, les anarchistes espagnols gardèrent le contrôle de la C.N.T. par le biais de l’appareil du parti hautement centralisé qu’était la F.A.I.

Persécutée férocement par Alphonse XIII et Primo de Rivera – au point qu’elle dut, à un moment donné, se dissoudre véritablement – la C.N.T. détenait depuis 1931 une majorité incontestée dans les centres industriels de Catalogne, et dirigeait ailleurs des mouvements importants. Après le début de la guerre civile, elle était sans aucun doute plus forte que l’U.G.T (dont certaines des sections les plus importantes se trouvaient en territoire fasciste).

Dans l’histoire de la classe ouvrière, l’anarchisme n’avait pas encore été confronté à une épreuve de grande échelle. Maintenant qu’il dirigeait de larges masses, il allait devoir accomplir une tâche significative.

En bonne logique, l’anarchisme avait refusé de distinguer l’Etat bourgeois de l’Etat ouvrier. Même du temps de Lénine et Trotsky, il dénonça l’Union soviétique comme un régime d’exploiteurs. C’est précisément cette incapacité à distinguer l’Etat bourgeois de l’Etat ouvrier qui avait déjà conduit la C.N.T., lors de la lune de miel de la révolution de 1931, à des erreurs opportunistes du même type que celles que commettent toujours les réformistes – qui à leur manière ne font pas, eux non plus, de distinction entre Etat bourgeois et Etat ouvrier. Intoxiquée par les " vapeurs de la révolution ", la C.N.T. avait salué avec bienveillance la république bourgeoise : " Sous un régime de liberté, une révolution sans effusion de sang est beaucoup plus concevable et facile que sous la monarchie. " (Solidaridad obrera, 25 avril 1931.) En octobre 1934, elle fit volte face vers l’autre extrême, également erroné, en refusant de se joindre aux républicains et aux socialistes dans la lutte armée contre Gil Robles (à l’exception de l’organisation régionale – et c’est tout à son honneur – des Asturies).

Aujourd’hui, dans les vapeurs beaucoup plus puissantes de la " révolution du 19 juillet ", qui avait provisoirement brouillé les frontières séparant la bourgeoisie du prolétariat, 1e refus traditionnel des anarchistes de distinguer l’Etat ouvrier de l’Etat bourgeois les conduisit lentement, mais sûrement, vers les ministères d’un Etat bourgeois.

Apparemment, les enseignements erronés de l’anarchisme sur la nature de l’Etat auraient dû les conduire logiquement à refuser toute espèce de participation au gouvernement. Toutefois, dirigeant déjà l’industrie catalane et les milices, les anarchistes se trouvaient dans la position intenable de devoir faire des objections à la coordination administrative et à la centralisation indispensable du travail qu’ils avaient commencé. Ils durent abandonner leur anti-étatisme " en soi ". Mais leur incapacité à distinguer l’Etat ouvrier de l’Etat bourgeois demeurait, ce qui était suffisant pour les conduire au désastre final.

En effet, la collaboration de classe se dissimule au cœur de la philosophie anarchiste. Pendant les périodes de reflux, la haine anarchiste de l’oppression capitaliste la cache. Mais dans une période révolutionnaire de double pouvoir, elle doit remonter en surface. Car alors le capitalisme offre en souriant de participer à la construction du monde nouveau. Et les anarchistes, opposés à "toutes les dictatures", y compris celle du prolétariat, se contenteront de demander au capitaliste de se défaire de son apparence de capitaliste – à quoi il consentira naturellement, pour mieux préparer l’écrasement des travailleurs.

Il existe un second principe fondamental de l’anarchisme qui va dans le même sens. Depuis Baronnie, les anarchistes ont accusé les marxistes de surestimer l’importance du pouvoir d’Etat, en quoi ils ont vu le reflet du souci d’intellectuels petit-bourgeois d’occuper des postes administratifs lucratifs. L’anarchisme appelle les travailleurs à tourner l’Etat, et à rechercher dans le contrôle des usines la source réelle du pouvoir. Les ultimes sources du pouvoir (les relations de propriété) étant assurées, le pouvoir d’Etat s’effondrera pour n’être jamais remplacé. Ainsi, les anarchistes espagnols ne comprirent pas que c’était simplement l’écroulement du pouvoir d’Etat et la défection de l’armée ralliée à Franco qui leur avait permis de prendre les usines, et que si l’on laissait à Companys et à ses alliés la possibilité de reconstruire l’Etat bourgeois, ils auraient tôt fait de les reprendre aux travailleurs. Intoxiqués par leur contrôle des usines et des milices, les anarchistes crurent que le capitalisme avait déjà disparu en Catalogne. Ils parlaient de " nouvelle économie sociale ", et Companys n’était que trop désireux de tenir le même langage dont, à leur différence, il n’était pas dupe…

C’est seulement le 23 février 1937 que fut adopté un décret global sur les industries, signé par Juan Peiro, le ministre anarchiste de l’Industrie. Il ne donnait aucune garantie aux ouvriers quant au futur régime de l’industrie, et établissait l’intervention stricte du gouvernement. Dans les termes de ce décret, le " contrôle ouvrier " n’était guère plus qu’une convention collectives comme il en existe par exemple dans les ateliers qui traitent avec le Syndicat des ouvriers du vêtement réunis en Amérique – c’est-à-dire qu’il n’avait plus rien à voir avec un véritable contrôle ouvrier.

Caballero avait accusé le cabinet Giral de construire une armée en dehors des milices ouvrières et de reconstruire la vieille Garde civile (la grosse " colonne Caballero " du front de Madrid avait appelé, dans son journal non censuré, à la résistance directe aux propositions de Giral). Maintenant, Caballero mettait son prestige au service des plans de Giral. Les décrets de conscription gardèrent leur forme traditionnelle, ne faisant aucune place aux comités de soldats. Ceci signifiait la renaissance de l’armée bourgeoise, le pouvoir suprême entre les mains d’une caste militaire.

La liberté pour le Maroc ? Des délégations d’Arabes et de Maures réclamaient un décret au gouvernement qui ne fit pas un geste. Le redoutable Abd El Krim, exilé par la France, demanda à Caballero d’intervenir auprès de Blum, afin qu’il soit autorisé à retourner au Maroc pour diriger une insurrection contre Franco. Caballero ne demanda rien, et Blum n’accepta pas. Réveiller le Maroc espagnol aurait mis en danger la domination impérialiste dans toute l’Afrique.

Ainsi, Caballero et ses alliés staliniens se fermèrent totalement aux méthodes révolutionnaires de lutte contre le fascisme. Leur récompense vint en temps utile, fin octobre : Staline leur envoya quelques fournitures de guerre. D’autres fournitures arrivèrent les mois suivants, surtout après les grandes défaites, après l’encerclement de Madrid, après la chute de Malaga, celle de Bilbao. Assez pour sauver les loyalistes sur le moment, mais pas suffisamment pour leur permettre de mener une offensive réellement soutenue, qui aurait pu conduire à l’effondrement total de Franco.

Quelle logique politique se cachait derrière cette aide militaire dispensée au compte-gouttes ? Si les ressources limitées de la Russie soviétique étaient en cause, cela n’explique toujours pas, par exemple, pourquoi tous les avions destinés à l’Espagne n’y avaient pas été envoyés au même moment pour mener une lutte décisive. L’explication du compte-gouttes n’est pas technique, mais politique. On donnait assez pour empêcher une défaite prématurée des loyalistes et par conséquent l’effondrement du prestige soviétique dans la classe ouvrière internationale. Et ceci rejoignait, au fond, la politique anglo-française, qui ne voulait pas d’une victoire immédiate de Franco. Mais on ne donnait pas assez pour faciliter une issue victorieuse, qui aurait pu donner le jour – une fois disparu le spectre de Franco – à une Espagne soviétique.

Tel était le programme du " gouvernement révolutionnaire provisoire " de Caballero. L’entrée de ministres de la C.N.T. dans ce gouvernement, le 4 novembre 1936, n’y ajouta ou n’y retrancha rien. Les " grandes démocraties " avaient eu le loisir de se rassurer sur la " responsabilité des anarchistes " en observant la C.N.T. dans le gouvernement de Catalogne formé le 26 septembre. Il existait un problème gênant – celui du Conseil de défense de l’Aragon, dominé par les anarchistes, qui contrôlait le territoire arraché aux fascistes sur le front de l’Aragon par les milices catalanes et qui jouissait d’une réputation effrayante de corps ultra-révolutionnaire. On eut quelques garanties sur l’Aragon en donnant quatre sièges au cabinet de la C.N.T. En conséquence, le 31 octobre, le Conseil de l’Aragon rencontra Caballero.

"L’objet de notre visite, déclara le président du Conseil, Joaquin Ascaso, est d’offrir nos respects au chef du gouvernement et de l’assurer de notre attachement au gouvernement du peuple. Nous sommes prêts à toutes ses lois, et nous demandons en retour au ministre toute l’aide dont nous avons besoin. Le Conseil de l’Aragon est formé de membres du Front populaire, de telle sorte que toutes les forces qui soutiennent le gouvernement y soient représentées. " " Les entrevues avec le président Azaña, le président Companys, et Largo Caballero, ajoutait une déclaration de la Generalidad le 4 novembre, ont détruit tous les soupçons sur le caractère extrémiste, isolé par rapport aux autres organes gouvernementaux de la République et opposé au gouvernement de Catalogne, du gouvernement constitué (en Aragon). "

Ce jour-là, les anarchistes entrèrent dans le cabinet de Caballero…

N’est-il pas évident que le programme économique de la Generalidad ne faisait que reprendre quelques-uns des acquis des travailleurs eux-mêmes, en les combinant avec toute une série de mesures politiques et économiques qui éventuellement les balayerait ? C’est cependant pour cela, et pour un siège au cabinet, que le P.O.U.M. vendit sa chance de diriger la révolution espagnole. En acceptant globalement le programme du gouvernement, la C.N.T. révéla la banqueroute complète de l’anarchisme comme voie vers la révolution sociale… Après les journées de mai, la Generalidad nia la légalité des décrets de collectivisation de l’industrie.

Après la chute du gouvernement Caballero, Juan Peiro déclara naïvement que la C.N.T. avait obtenu l’assurance que le programme modéré du gouvernement n’était destiné qu’à l’usage de l’étrangers…

« La bourgeoisie internationale refusait d’accéder à nos exigences (en armes). L’heure était tragique : nous devions créer l’impression que les maîtres n’étaient pas les comités révolutionnaires, mais le gouvernement légal. Sans cela nous n’aurions rien obtenu du tout. […] Nous devions nous adapter aux circonstances inexorables du moment, c’est-à-dire accepter la collaboration gouvernementale. » (Garcia Oliver, ex-ministre de la Justice, discours à Paris publié par le journal anarchiste l’Espagne et le monde, 2 juillet 1937.)

« L’Espagne offre à toutes les nations libérales et démocratiques du inonde l’occasion d’entreprendre une puissante offensive contre les forces fascistes, et si cela implique la guerre, elles devront l’accepter avant qu’il ne soit trop lard. Elles ne doivent pas attendre que le fascisme ait perfectionné sa machine de guerre. » (Commissariat à la propagande de la Generalidad, édition officielle anglaise, n’ 107, 8 décembre 1936.)

Federica Montseny (dirigeante éminente de la C.N.T.) : « Je crois qu’un peuple aussi intelligent [l’Angleterre] comprendra que l’instauration d’un Etat fasciste au sud de la France [...] irait directement à rencontre de ses intérêts. Le sort du monde aussi bien que l’issue de la guerre dépendent de l’Angleterre. » (Ibid., n’ 108, 10 décembre 1936)

(…) Le bloc stalinien bourgeois, comprit en effet, à l’inverse des anarchistes, que l’écrasement des milices et de la police ouvrières, le désarmement des travailleurs de l’arrière constituaient la condition préalable à la destruction des conquêtes économiques de la classe ouvrière. Mais la force seule n’y suffirait pas il faudrait la combiner avec la propagande.

Pour faciliter le succès de sa propre propagande, le bloc bourgeois-réformiste recourut, par le biais du gouvernement, à la censure systématique de la presse et de la radio C.N.T.-F.A.I.-P.O.U.M.

Le P.O.U.M. en fut la principale victime…

La Junte de défense de Madrid, contrôlée par les staliniens, suspendit définitivement l’hebdomadaire P.O.U.M. La même autorité suspendit El Combatiente rojo, quotidien de la milice du P.O.U.M., et confisqua ses presses le 10 février. Peu après, elle suspendit la station de radio du P.O.U.M., qui fut définitivement fermée en avril. La Junte refusa aussi l’autorisation de publier La Antorcha à l’organisation de jeunesse du P.O.U.M. (Jeunesse communiste ibérique), l’interdiction officielle déclarant cyniquement " la J.C.I. n’a pas besoin de presse ". Juventud roja, journal de la jeunesse du P.O.U.M. à Valencia, fut soumis en mars à une sévère censure politique. Le seul organe du P.O.U.M. auquel on ne toucha pas fut El communista de Valence, hebdomadaire de son aile droite, semi-stalinienne et farouchement anti-trotskyste…

Cette rapide description de la mise hors la loi par le gouvernement des activités du P.O.U.M. avant mai réfute de manière définitive la thèse stalinienne selon laquelle le P.O.U.M. fut persécuté pour sa participation aux événements de Mai.

Ce sont les cabinets où siégeaient les ministres de la C.N.T. qui exercèrent la censure contre le P.O.U.M. Seule la Jeunesse anarchiste, Juventud libertaria, protesta publiquement. Mais la presse de la C.N.T. fut également harcelée systématiquement. Y a-t-il dans l’histoire un autre exemple de ministres d’un cabinet livrant leur propre presse à la répression ? (…)

Dans les premiers mois qui suivirent le 19 juillet, les tâches de police étaient presque entièrement assumées par les patrouilles ouvrières en Catalogne, et les " milices de l’arrière " à Madrid et à Valence. Mais on laissa échapper l’occasion de dissoudre définitivement la police bourgeoise.

Sous Caballero, la Garde civile fut rebaptisée Garde nationale républicaine. Ce qu’il en restait et les Gardes d’assaut furent progressivement retirés du front. Ceux qui s’étaient ralliés à Franco furent largement remplacés par des hommes nouveaux. Le pas le plus extraordinaire dans la résurrection de la police bourgeoise fut franchi sous le ministère de Negrin : les carabiniers, forces douanières jusqu’alors faibles, se multiplièrent comme des champignons, pour former une garde prétorienne de 40 000 hommes fortement armés. (…)

Le 1er mars, un décret de la Generalidad unifia toute la police en un seul corps contrôlé par l’Etat, dont les membres choisis à l’ancienneté n’avaient pas le droit d’appartenir à un syndicat ou à un parti. C’était l’abolition des patrouilles ouvrières et l’exclusion de leurs membres de la police unifiée. Les ministres C.N.T. votèrent apparemment ce décret. Mais les protestations véhémentes des masses les conduisirent à se joindre au P.O.U.M. pour déclarer qu’ils refusaient de s’y soumettre. Le 15 mars cependant, le ministre de l’ordre public Jaime Ayguade tenta sans succès de supprimer par la force les patrouilles ouvrières des districts entourant Barcelone. Ce fut l’une des questions qui conduisirent à la dissolution du cabinet catalan le 27 mars. Mais la réunion du nouveau cabinet auquel participaient à nouveau des ministres de la C.N.T. le 16 avril n’apporta aucun changement. Ayguade continua ses tentatives de désarmer les patrouilles, tandis que les ministres de la C.N.T. siégeaient au gouvernement, leurs journaux se contentant de mettre les travailleurs en garde contre les provocations…

Le 17 décembre 1936, la Pravda, organe personnel de Staline, déclarait : "Pour ce qui est de la Catalogne, l’épuration des trotskystes et des anarcho-syndicalistes a commencé. Elle sera menée avec la même énergie qu’en U.R.S.S."

Le mécontentement était énorme, dans les rangs de la C.N.T. et de la F.A.I. en particulier. Il suintait au travers de centaines d’articles et de lettres dans la presse anarchiste. Bien que les ministres anarchistes de Valence ou de la Generalidad aient voté les décrets gouvernementaux ou s’y soient soumis sans protester publiquement, leur presse n’osait pas défendre directement la politique gouvernementale. La pression des travailleurs de la C.N.T. sur leur direction s’accrut en même temps que la répression gouvernementale.

Le 27 mars, les ministres de la C.N.T. sortirent du gouvernement de la Catalogne. La crise ministérielle qui s’ensuivit dura trois semaines entières. " Nous ne pouvons pas sacrifier la révolution à l’unité ", déclara la presse de la C.N.T. "Pas d’autres concessions au réformisme. L’unité a été maintenue jusqu’ici sur la base de nos concessions. Nous ne pouvons pas reculer davantage."

Ce que la direction de la C.N.T. proposait précisément alors demeurait toutefois un mystère. Companys discrédita définitivement leur attitude dans un sommaire du cours ministériel depuis décembre, en montrant que les ministres de la C.N.T. avaient tout voté, le désarmement des travailleurs, les décrets de mobilisation et de réorganisation de l’armée, la dissolution des patrouilles ouvrières, etc….

" Arrêtez cette plaisanterie et revenez travailler ", disait Companys. Et de fait, à la fin de la première semaine, les ministres de la C.N.T. étaient prêts à revenir. Toutefois, les staliniens exigèrent alors une capitulation de plus : les organisations qui fournissaient des ministres devraient signer une déclaration commune s’engageant à réaliser une série de tâches définies. Les ministres de la C.N.T. protestèrent, disant que la déclaration ministérielle d’usage après la constitution du nouveau cabinet suffirait. La proposition stalinienne aurait laissé les ministres de la C.N.T. absolument démunis à l’égard des masses. Ainsi, la crise ministérielle se poursuivit durant deux semaines.

Un petit aparté s’ensuivit, qui ne conduisit à rien de plus qu’à une division ministérielle du travail qui liait plus fortement que jamais les dirigeants de la C.N.T. à la Generalidad. Companys assura la C.N.T. qu’il était d’accord avec elle, non avec les staliniens, et il offrit ses services afin de les " contraindre " à renoncer à leur requête.

Au même moment, le premier ministre Taradellas, lieutenant de Companys, défendit l’administration de la guerre (dirigée par la C.N.T.) contre une attaque de Treball, l’organe du P.S.U.C., qu’il qualifia " de calomnies totalement arbitraires ". Pour ces petits services, la C.N.T. accorda à Companys son soutien politique inconditionnel d’une façon abjecte :

"Nous déclarons publiquement que la C.N.T. est au côté de Luis Companys, président de la Generalidad, auquel nous avons accordé tout ce qui était nécessaire pour faciliter la solution de la crise politique. Nous sommes – sans servilité aucune – procédé incompatible avec la morale de notre mouvement révolutionnaire, au côté du président qui sait qu’il peut compter sur notre respect le plus profond et sur notre soutien sincère." (Solidaridad obrera, le 15 avril 1937.)

Companys, bien entendu, persuada habilement les staliniens de renoncer à leur demande de pacte, et le 16 avril, la crise ministérielle était " résolue ". Comme son prédécesseur, le nouveau cabinet donna la majorité à la bourgeoisie et aux staliniens, et ne différa en rien, naturellement, du précédent.

Les masses de la C.N.T. ne pouvaient pas être aussi "flexibles". Elles avaient une tradition héroïque de lutte à mort contre le capitalisme. La reconstruction de l’Etat bourgeois se faisait sur leur dos, de façon de plus en plus insistante. L’inflation et la manipulation incontrôlées des prix par les hommes d’affaires " intermédiaires " entre la paysannerie et les masses urbaines provoquaient maintenant une hausse des prix vertigineuse. Dans cette période, la hausse des prix servait de " leitmotiv " à toute activité. La presse était pleine de cette question. La condition des masses devenait plus intolérable de jour en jour, et les dirigeants de la C.N.T. ne leur indiquaient aucun moyen de s’en sortir.

Plusieurs voix s’élevaient maintenant pour un retour à l’apolitisme traditionnel de la C.N.T. :

" Plus de gouvernements ! " Les journaux locaux de la C.N.T. brisèrent la discipline et reprirent ce refrain. Ceci était l’expression d’un désespoir irréfléchi.

L’apparition des " Amis de Durruti " fut bien plus significative. Au nom du dirigeant martyr, un mouvement surgit, qui avait compris la nécessité de la vie politique, mais rejetait la collaboration avec la bourgeoisie et les réformistes. Les Amis de Durruti s’étaient organisés pour arracher la direction à la bureaucratie de la C.N.T. Dans les derniers jours d’avril, ils recouvrirent Barcelone de leurs slogans, en rupture ouverte avec la direction de la C.N.T. Ces mots d’ordre comprenaient les points essentiels d’un programme révolutionnaire : tout le pouvoir à la classe ouvrière, et des organismes démocratiques d’ouvriers, de paysans et des combattants en tant qu’expression du pouvoir ouvrier.

Les Amis de Durruti constituèrent un ferment profond dans le mouvement libertaire. Le premier avril, un manifeste de la Jeunesse libertaire de Catalogne (Ruta, 1er avril 1937) avait dénoncé " la Jeunesse socialiste unifiée (stalinienne) qui fut la première à aider à faire remonter la cote d’Azafia tombée si bas dans les premiers jours de la révolution, quand il avait tenté de fuir le pays – et fait appel à la Jeunesse catholique unifiée et même à des sympathisants fascistes. Le manifeste stigmatisait le bloc bourgeois stalinien qui " soutenait ouvertement toutes les intentions d’encerclement de la révolution espagnole des gouvernements anglais et français ". Il dénonçait avec véhémence les attaques de la contre-révolution contre les maisons d’édition et la station de radio du P.O.U.M. à Madrid. 11 notait :

"On refuse des armes au front de l’Aragon parce qu’il est vraiment révolutionnaire, de manière à pouvoir ensuite traîner dans la boue les colonnes qui opèrent sur ce front ; le gouvernement central boycotte l’économie catalane pour nous contraindre à renoncer à nos conquêtes révolutionnaires. On envoie les fils du peuple au front, mais on garde les forces en uniforme à l’arrière, à des fins contre-révolutionnaires ; ils ont gagné du terrain pour une dictature – non pas prolétarienne – mais bourgeoise."

Différenciant clairement la Jeunesse anarchiste des ministres de la C.N.T., le manifeste concluait :

"Nous sommes fermement décidés à ne pas porter la responsabilité des crimes et des trahisons dont la classe ouvrière devient la victime. [... ] Nous sommes prêts, s’il le faut, à revenir à la lutte clandestine contre les traîtres, contre les tyrans et contre les misérables marchands de la politique."

Un éditorial du même numéro de Ruta déclarait :

"Que certains camarades ne viennent pas vers nous avec des mots d’apaisement. Nous ne renoncerons pas à notre lutte. Les automobiles officielles et la vie sédentaire de la bureaucratie ne nous éblouissent pas."

Ceci venait de l’organisation officielle de la jeunesse anarchiste !

Un regroupement ne se fait ni en un jour ni en un mois. La C.N.T. avait une longue tradition, et le mécontentement de sa base n’évoluerait que lentement vers une lutte organisée pour une nouvelle direction et un nouveau programme. C’était d’autant plus vrai qu’il n’y avait pas de parti révolutionnaire pour encourager un tel processus…

Un courant authentiquement révolutionnaire se cristallisait-il autour des Amis de Durruti et de la Jeunesse libertaire…

Rappelons quelques mots de Durruti sur le plan de l’Aragon, quand il conduisait les milices mal armées vers la seule percée substantielle de toute la guerre civile. Il n’était pas un théoricien, mais un homme d’action, un dirigeant de masse. Ces phrases n’en expriment que de façon plus significative le point de vue révolutionnaire des travailleurs conscients. Les dirigeants de la C.N.T. ont enterré ces paroles plus profondément qu’ils n’ont enterré Durruti ! Rappelons-les :

Interview de Durruti par Pierre Van Paasen, le Star de Torroilto, septembre 1936 :

Van Paasen : « La question est pour nous d’écraser le fascisme une bonne fois pour toutes. Oui, et en dépit du gouvernement. « Aucun gouvernement au monde ne combat le fascisme à mort. Quand la bourgeoisie voit que le pouvoir échappe à ses griffes, elle a recours au fascisme pour se maintenir. Le gouvernement libéral de l’Espagne aurait pu réduire les fascistes à l’impuissance depuis longtemps. Au lieu de cela, il a temporisé, fait des compromis et traîné. Aujourd’hui même, il y a dans ce gouvernement des hommes qui veulent traiter avec les rebelles. On ne sait jamais - il rit -le présent gouvernement aura peut-être encore besoin de ces forces rebelles pour écraser le mouvement ouvrier [... ] « Nous savons ce que nous voulons. Pour nous, qu’il existe une Union soviétique quelque part dans le monde pour la paix et la tranquillité de laquelle Staline a sacrifié les travailleurs d’Allemagne et de Chine à la barbarie fasciste ne veut rien dire. Nous voulons la révolution ici en Espagne, maintenant, pas après la prochaine guerre européenne, peut-être. Nous donnons plus de tracas à Hitler et Mussolini aujourd’hui avec notre révolution que toute l’armée rouge de Russie. Nous montrons aux classes ouvrières italienne et allemande comment s’occuper du fascisme. « Je n’attends d’aide pour une révolution libertaire d’aucun mouvement au monde. Il se peut que les intérêts conflictuels des différents impérialismes auront quelque influence sur notre lutte. C’est parfaitement possible. Franco fait de son mieux pour tirer l’Europe dans le conflit. Il n’hésitera pas à pousser l’Allemagne contre nous. Mais nous n’attendons aucune aide, pas même, en dernière analyse, celle de notre propre gouvernement. »« Vous siégerez au sommet d’un tas de ruines, si vous êtes victorieux ».

Durruti lui répondit :

« Nous avons toujours vécu dans des taudis, dans des trous de murs. Nous saurons comment nous arranger pendant un montent. Car, vous ne devez pas l’oublier, nous pouvons aussi construire. C’est nous qui avons construit ces palais et ces villes, ici en Espagne, en Amérique, et partout ailleurs. Nous, les travailleurs, nous en construirons d’autres pour les remplacer. Et de meilleurs. Nous ne sommes pas le moins du monde effrayés par les ruines. Nous allons hériter de la terre. Il n’y a pas le moindre doute à ce sujet. La bourgeoisie peut détruire et ruiner son propre monde avant de quitter la scène de l’histoire. Nous portons un monde nouveau ici, dans nos cœurs. Ce monde grandit en cette minute même. »

Comment le Front Populaire a ouvert les portes à Franco

La politique des anarchistes dans la révolution espagnole

L’opportunisme d’extrême gauche, allié de la contre-révolution stalino-socialiste

L’analyse de Léon Trotsky

1936-1938 : Documents et images de la révolution espagnole

La révolution ouvrière n’a pas été vaincue d’abord par Franco mais par le stalinisme uni à la social-démocratie et par l’absence d’une politique révolutionnaire, politique que la CNT et le POUM n’incarnaient pas

Origines d’une défaite

Durruti et les journées de mai à Barcelone

Extraits de "La révolution et la guerre d’Espagne"

de Broué et Thémine

L’anarcho-syndicalisme

L’influence des théoriciens anarchistes, comme le célèbre pédagogue Francisco Ferrer, et surtout d’Anselmo Lorenzo, celle des syndicalistes révolutionnaires de la C.G.T. française, se combinèrent pour amener la naissance, en 1910, à partir des noyaux libertaires catalans, de la Confederacion nacional del Trabajo, organisation syndicale révolutionnaire que la répression n’empêchera pas de diriger dès 1917 la grande vague gréviste de Catalogne.

Un moment tentée de rejoindre l’Internationale communiste, comme le proposaient deux de ses dirigeants, les instituteurs Andrès Nin et Joaquin Maurin [3], délégués par elle à Moscou et convertis au communisme, la C.N.T., après les événements de Cronstadt, reprend ses distances. Dans son bastion de Catalogne, elle a, dans les années qui suivent, à soutenir une lutte sanglante contre le gouverneur Martinez Anido : des centaines de militants tomberont sous les balles des pistoleros et parmi eux, le secrétaire de la C.N.T., Salvador Segui [4].

C’est sous la dictature de Primo de Rivera, en pleine répression, que s’organise, en. 1927, la Federacion anarquista iberica, la F.A.I., aussi mystérieuse que puissante, et qui, très vite, dominera complètement la C.N.T. Organisation secrète à l’image de l’Allianza, formée de groupes d’affinité semblables à des loges maçonniques sous l’autorité d’un Comité péninsulaire clandestin, la F.A.I. devient très vite l’âme de la centrale anarcho-syndicaliste.

C’est qu’elle n’est pas seulement un groupe anonyme et agissant, mais un état d’esprit typiquement espagnol. Ainsi que l’écrit le syndicaliste français Robert Louzon, familier et sympathisant de l’anarcho-syndicalisme espagnol : « Le « faillisme », c’est la jacquerie transposée sur le plan de la lutte ouvrière par la masse paysanne dans laquelle se recrute naturellement, en Espagne comme ailleurs, l’ouvrier espagnol, et qui est systématisée, « théorisée » en quelque sorte » [5]. La F.A.I. a fait sienne la méthode révolutionnaire prônée par l’anarchiste italien Malatesta : « s’emparer d’une ville ou d’un village, y mettre les représentants de l’État hors d’état de nuire et inviter la population à s’organiser librement elle-même ».

C’est sous son impulsion qu’éclatent pendant la République de brèves révoltes, de violentes flambées locales ou régionales instaurant un éphémère communisme libertaire : à Llobregat en janvier 32, Casas Viejas en janvier 33, en Aragon en décembre 33. C’est elle qui tient la C.N.T. à l’écart de toute entente avec les républicains ou les socialistes, qui maintient dans la propagande de la centrale l’hostilité farouche des anarchistes aux « duperies » électorales et parlementaires. La C.N.T.-F.A.I.

Les syndicalistes n’acceptent pas tous volontiers l’emprise de la F.A.I. A partir de 1931, bon nombre de dirigeants s’insurgent contre la politique d’aventures et de « putsch » qu’elle impose à la centrale. Des dirigeants connus, l’ancien secrétaire général Angel Pestaña, le rédacteur en chef de Solidaridad obrera,Juan Peiro, Juan Lopez, demandent le retour à une action plus proprement syndicale, moins de détachement à l’égard des revendications immédiates, des perspectives d’action à plus longue échéance. Leur groupe, appelé « trentiste », exclu de la C.N.T., constitue les « Syndicats de l’Opposition » qui seront influents aux Asturies, au Levante, dans quelques villes de Catalogne. Les partisans de la F.A.I. les accusent de s’être ralliés au « réformisme » : ils participent pourtant en 1934 à l’insurrection des Asturies et de Catalogne, tandis que la C.N.T. et la F.A.I. se tiennent à l’écart. L’isolationnisme de la CNT-FAI permet aux dirigeants socialistes de refuser de donner aux Alliances Ouvrières un caractère d’organisation prolétarienne de masse et une politique révolutionnaire et condamne la lutte révolutionnaire...

A la veille de la guerre civile, la F.A.I. semble complètement incorporée à l’organisme confédéral, comme eu témoignent les initiales toujours accolées de C.N.T.-F.A.I. et les couleurs rouge et noir du drapeau commun. Pourtant, derrière Peiro et Lopez [6] qui se prononcent toujours pour l’indépendance des syndicats à l’égard de quelque formation politique que ce soit – F.A.I. comprise –, les Syndicats de l’Opposition réintègrent la C.N.T. Le congrès de Saragosse, en mars 1936, réaffirme solennellement son but, qui est l’instauration du communisme libertaire. L’idéologie « failliste » a pourtant reculé : la C.N.T. n’a pas lancé, en février, le mot d’ordre de boycott des élections et les « trentistes » réintégrés vont plus d’une fois, dans les semaines qui suivent, faire prévaloir leur point de vue.

Quelles que soient les incontestables difficultés de la C.N.T., il reste que sa fidélité au principe de la lutte des classes, à celui de l’action directe [7], lui a conservé une base ouvrière militante et combative ayant à son actif des grèves très dures : les métallos de la Felguera ont tenu neuf mois et les ouvriers de Saragosse en 1934 réalisent une grève générale de six semaines. Surtout, la tradition anarcho-syndicaliste fait du syndicat en Espagne, beaucoup plus qu’une arme de défense dans la lutte quotidienne, une cellule vivante de l’organisme social, accaparant souvent tous les loisirs du travailleur et surtout le moyen révolutionnaire par excellence, l’outil de la transformation sociale, le groupement de classe, infiniment plus important à cet égard que les partis politiques.

Cette organisation si agissante a pourtant d’évidentes faiblesses. Face à la complexité de l’économie moderne, à l’interdépendance de ses différents secteurs, les théories politiques et économiques de la C.N.T.-F.A.I. paraissent d’une grande ingénuité. Tout se simplifie à l’extrême sous la plume des propagandistes qui décrivent l’idyllique « commune » dont le sacrifice de militants dévoués jusqu’à la mort doit permettre l’éclosion, puis l’épanouissement. Il semble que, pour certains, rien n’ait changé depuis Malatesta et qu’il ne soit à leurs yeux pas plus difficile à instaurer pour toujours, dans tout le pays, le communisme libertaire, qu’il ne l’a été de l’instaurer pour quelques heures à Llobregat ou à Figols. Dirigeants anarchistes : Durruti

Ce ne sont d’ailleurs pas des théoriciens qui font figure de dirigeants chez les anarchistes. On hésite à situer le rôle de personnalités aussi différentes que celle de Federica Montseny, oratrice et propagandiste inlassable, du redoutable publiciste Diego Abad de Santillan – un pseudonyme clinquant qui dissimule, dit-on, un militant argentin [8] –, ou de Manolo Escorza del Val, un infirme physiquement débile et moralement implacable, qui anime dans la coulisse le Comité péninsulaire de la F.A.I. et les Groupes de Défense de la C.N.T. Car tous sont également représentatifs de ce qu’est, dans sa diversité, le mouvement libertaire espagnol. Aucun cependant n’atteindra la notoriété de Buenaventura Durruti.

Durruti est né à Leon le 14 juillet 1896, dans une famille de huit enfants, d’un père cheminot. A 14 ans, il est mécanicien dans un atelier de chemin de fer. Participant actif de la grève de 1917, il doit s’expatrier en France où il travaille trois ans, puis revient en Espagne, se syndique a la C.N.T. et devient anarchiste. C’est à ce moment qu’il rejoint Barcelone, le cœur du mouvement. Là, dans le groupe Los Solidarios, il se lie avec ceux qui seront les compagnons de sa vie de combat. Durruti, Jover, Francisco Ascaso, « petit homme d’apparence insignifiante » [9], et Juan Garcia Oliver, le plus « politique » des quatre, seront les « Trois Mousquetaires », héros légendaires de l’anarchisme espagnol. Terroristes et expropriateurs, ils s’emparent d’un fourgon d’or de la Banque d’Espagne pour financer l’organisation, participent à la préparation de l’attentat contre Dato, le président du conseil [9bis]. Ce sont Ascaso et Durruti qui, pour venger la mort de Segui, abattront, à Saragosse, le cardinal Soldevila. Réfugiés en Argentine, accusés de vol et de terrorisme, ils sont condamnés à mort et doivent fuir de nouveau. Ils parcourent l’Amérique du Sud avant de se cacher en France, où ils sont arrêtés au moment où ils mettent au point un attentat contre Alphonse XIII. Ils passent une année en prison, menacés d’extradition. Libérés à la suite d’une campagne de la presse de gauche, ils reprennent leur vie errante refusant l’asile politique que leur offre l’U.R.S.S. Revenu ; en Espagne après la chute de la monarchie, ils sont de nouveau arrêtés en 1932. Avant sa déportation en Afrique, Durruti trouvera le moyen d’organiser, de sa prison, le cambriolage des Juges et la destruction des pièces à conviction d’un procès où sont impliqués d’autres militants. Relâché, et de retour à Barcelone, il milite au syndicat du textile lorsqu’éclate la guerre civile.

« Héros indomptable » pour les uns, « tueur » pour les autres, qui était en vérité cet homme taillé en hercule au visage terriblement expressif, « une belle tête impérieuse qui éclipse toutes les autres » [10] ? Selon ses amis il « riait comme un gosse et pleurait devant la tragédie humaine »[12]. C’est sans doute pour cela que tant d’amour et tant de haine se sont concentrés sur ce symbole de l’anarchisme espagnol qui s’écriait, au cœur de la guerre civile : « Nous n’avons pas le moins du monde peur des ruines... Nous allons hériter de la terre... Nous portons un monde nouveau, là, dans nos cœurs et ce monde grandit en cette minute même » [12]. Les socialistes

L’adversaire de ce mouvement anarchiste incontestablement original est un mouvement socialiste de type beaucoup plus classique. Le socialisme espagnol n’est en effet que l’une des branches du socialisme européen, ses traits spécifiques provenant essentiellement d’un, développement relativement tardif et de sa position longtemps minoritaire au sein du mouvement ouvrier. Les débuts du Parti Socialiste

Le petit groupe d’« autoritaires » exclus en 1872 par les amis de Bakounine de la section espagnole de l’Internationale devait être le noyau du Partido democratico socialsta obrero, fondé en 1879, dans un café, par cinq amis. Par l’intermédiaire de José Mesa et de Paul Lafargue, le petit groupe, que dominait la remarquable personnalité de Pablo Iglesias, subit fortement l’influence de Jules Guesde et de sa rigide orthodoxie marxiste. Devenu légal en 1881, le jeune parti ne comptait guère qu’un millier d’adhérents et dut attendre 1886 pour faire paraître son premier organe, l’hebdomadaire El Socialista. C’est que les conditions dans lesquelles se déroulaient les élections dans l’Espagne monarchiste, l’absence totale de réformes sociales n’étaient guère favorables au développement d’organisations socialistes attachées à l’action parlementaire et municipale et à la lutte pour des réformes, alors que les anarchistes, déjà majoritaires dans la classe ouvrière, en tiraient pour leur cause des arguments supplémentaires. Cependant sa situation de minoritaire, la nécessité d’expliquer inlassablement et de convaincre un à un de nouveaux adeptes donnèrent à l’organisation socialiste une cohésion et une discipline remarquables, en même temps qu’une haute conscience de sa mission et une volonté de préserver la pureté de la doctrine qu’incarne parfaitement la belle et sévère figure de Pablo Iglesias. En 1888, deux dirigeants socialistes, Mora et Garcia Quejido, avaient fondé l’Union general de trabajadores (U.G.T.). Centralisé, modéré et ouvertement réformiste, le nouveau syndicat, fondé avec un peu plus de 3 000 adhérents, mit plus de onze ans à doubler son effectif initial.

A partir du début du siècle pourtant, le parti socialiste et l’U.G.T. perdent leur caractère primitif de sectes pour devenir peu à peu de véritables organisations de masses. A Madrid, le noyau primitif des imprimeurs s’est rapidement élargi à toutes les corporations. Le succès des grèves de métallos de Bilbao, dû à la direction socialiste de l’U.G.T., y enracine son influence et crée dans la région un solide bastion. L’institution des Casas dei Pueblo qui se répand dans cette période va faire des socialistes les éducateurs de milliers de militants ouvriers. Aussi, avant la grande guerre, l’U.G.T. gagne-t-elle à peu près partout au détriment des anarchistes, exception faite de la Catalogne. Elle joue un rôle éminent dans la direction des grèves de 1917, et, en 1918, compte déjà plus de 200 000 adhérents.

Le problème de l’adhésion à la III° Internationale devait secouer durement le parti socialiste. Les événements de 1917 en Espagne avaient semblé donner raison à ceux des socialistes qui dénonçaient la voie parlementaire comme une illusion et une duperie. La révolution russe fascinait les militants. Finalement, après deux décisions contradictoires prises par deux Congrès extraordinaires et l’envoi à Moscou de deux délégués dont les opinions divergèrent, un troisième Congrès extraordinaire décida, par 8 880 voix contre 6 025, de repousser les 21 conditions d’adhésion à la III° Internationale. Mora et Garcia Quejido, les fondateurs de l’U.G.T., et Daniel Anguiano, retour de Moscou, rompirent alors avec l’organisation et entraînèrent presque la moitié des militants pour former, avec Andrès Nin, Maurin et les autres éléments de la C.N.T. convertis au communisme, le parti communiste espagnol. Du réformisme à la révolution ?

Une nouvelle crise secoue le parti socialiste sous la dictature de Primo de Rivera. Le général, qui cherche un appui dans le mouvement ouvrier, offre aux socialistes de collaborer avec lui. Ce sera l’occasion du premier conflit important entre les dirigeants de la nouvelle génération socialiste. Largo Caballero, secrétaire de l’U.G.T., Madrilène de tempérament et de formation « autoritaire », l’emporte sur le libéral Prieto, dirigeant socialiste de Bilbao, plus lié aux milieux républicains. La « collaboration » est décidée : Largo Caballero devient conseiller d’État et s’efforce, par le canal des commissions paritaires d’arbitrage, d’élargir l’influence et les bases de l’U.G.T. au détriment de la C.N.T. durement persécutée.

Pendant les deux premières années de la République, à l’exemple des partis socialistes occidentaux, les socialistes espagnols collaborent au gouvernement avec les républicains. Largo Caballero est ministre du Travail dans un gouvernement Azaña qui n’hésite pas à poursuivre les militants de la C.N.T. Pourtant, pendant cette période, profitant de la plus grande liberté de propagande et d’organisation syndicales, bénéficiant de l’éveil à la vie politique et syndicale de nouvelles couches de travailleurs, l’U.G.T. se renforce considérablement. En 1934, elle compte un peu plus de 1 250 000 adhérents, dont 300 000 ouvriers d’usine, des mines, des chemins de fer.

Après la victoire de la droite aux élections de 1933, les socialistes semblent tourner le dos à leur attitude réformiste traditionnelle de sociaux-démocrates : l’insurrection d’octobre 1934 souligne ce tournant radical vers des positions nettement révolutionnaires. Largo Caballero et l’alliance ouvrière

Par un curieux retournement, l’inspirateur de la tendance « gauche » du parti socialiste, l’un des responsables de son évolution, est le secrétaire de l’U.G.T., Largo Caballero, jusque-là pilier du réformisme.

Né dans une famille ouvrière misérable, en 1869, à Madrid, Francisco Largo Caballero a dû gagner sa vie dès l’âge de 8 ans : il n’apprendra à lire qu’à 24 ans passés. Ouvrier plâtrier, il adhère à l’U.G.T. en 1890, au parti socialiste en 1894 et occupe vite d’importantes responsabilités dans les deux organisations. Condamné à mort, puis au bagne à vie après la grève de 1917, il est amnistié en 1918 après son élection aux Cortes comme député : Adversaire résolu de l’adhésion à la III° Internationale et violemment hostile au communisme, c’est lui qui entraînera l’adhésion du parti socialiste espagnol à la II° Internationale reconstituée. Conseiller d’État sous Primo de Rivera, ministre du Travail dans le gouvernement républicain d’Azaña, il a été le champion de la collaboration des syndicalistes et des socialistes avec l’État, le chef de file du réformisme le plus ouvert. Pourtant, en février 1934, il n’hésite pas à affirmer : « Le seul espoir des masses est aujourd’hui une révolution sociale. »

C’est que son expérience ministérielle l’a profondément déçu. Le premier des socialistes, il s’est heurté à Azaña : le personnel du ministère, les hauts fonctionnaires ont ouvertement saboté ses directives, tournant en dérision ses projets de réformes. Il en conclut que le réformisme mène le mouvement ouvrier dans une impasse. « Il est impossible, dit-il, de réaliser une parcelle de socialisme dans le cadre de la démocratie bourgeoise. » Il ne lui reste plus, dès lors, qu’à chercher une autre voie [13].

Le premier résultat pratique de cette nouvelle orientation est, dès 1934, l’organisation, sous son impulsion, de l’ « Alliance ouvrière », front unique des partis et syndicats ouvriers, à laquelle les communistes et la C.N.T., sauf aux Asturies, refusent de se joindre. Lors de la grève générale d’Octobre 1934, contre l’arrivée de la C.E.D.A. au gouvernement, c’est l’Alliance ouvrière, à laquelle le P.C. se rallie au dernier moment, qui dirigera le soulèvement révolutionnaire des Asturies. Pendant plus d’une semaine, avec un armement de fortune, sous la direction de militants des différentes organisations, les mineurs se battent contre l’armée et les troupes de choc, Maures et Tercio,que commande le général Lapez Ochoa. Le mouvement échoue dans le reste de l’Espagne, en Catalogne par suite de la trahison de certains catalanistes, des hésitations de l’Esquerra et surtout du fait de l’abstention de la C.N.T., à Madrid faute d’une préparation sérieuse. La répression qui s’ensuit – plus de 3 000 travailleurs tués, la plupart abattus sur place, 7 000 blessés et plus de 40 000 emprisonnés – ne parvient pas à écraser le sentiment révolutionnaire qui avait inspiré le mouvement. L’insurrection des Asturies deviendra aux yeux des travailleurs espagnols, anarchistes aussi bien que socialistes, une épopée exemplaire, la première tentative des ouvriers pour prendre le pouvoir par des organismes de classe, leurs comités révolutionnaires, de dresser leurs troupes, les ouvriers armés, en un mot leur propre État contre l’État de l’oligarchie. Son mot d’ordre : « U.H.P. » (Union des frères prolétaires) devient celui de toute la classe.

Emprisonné, Caballero, ce vieil homme, ce « praticien », cet administrateur du mouvement ouvrier, se met à lire pour la première fois. A 67 ans, il découvre les classiques du marxisme, Marx et Engels, Trotsky, Boukharine, Lénine surtout. Il s’enthousiasme pour L’État et la Révolution et pour la révolution russe qu’il avait si vivement combattue. Ces lectures, l’influence du brillant état-major d’intellectuels qui l’entourent, Araquistain, Alvarez del Vayo, Carlos de Baraibar, renforcent encore les conclusions tirées de sa propre expérience. A ses yeux sont morts aussi bien le « socialisme démocratique réformiste et parlementaire de la II° Internationale que le socialisme révolutionnaire dirigé de Moscou de la III° ». Il songe à une IV° Internationale qui prendrait à ses devancières ce qu’elles ont eu de meilleur, l’autonomie des partis nationaux de la II°, la tactique révolutionnaire de la III°. Il multiplie les avances à la C.N.T. et accueille favorablement celles que lui font les communistes qu’attirent plus, en réalité, ses prises de position en faveur de l’ « unité » que les perspectives révolutionnaires qu’il a si fraîchement découvertes.

Or son évolution est la même que celle de larges masses d’ouvriers et de paysans, comme lui déçus par la République et le réformisme, comme lui gagnés à la Révolution, même et surtout après l’échec d’octobre 1934. Largo Caballero sera leur homme. Aucun dirigeant ouvrier n’aura un prestige comparable à celui dont il jouit et que les communistes tenteront d’utiliser en le surnommant le « Lénine espagnol ». Jean-Richard Bloch nous en a laissé un portrait attachant : « 67 ans, une vieillesse robuste... la tête « chauve... carrée, la face massive, le front obstiné, la « bouche amère, le modelé de la figure beau et fin dans sa « farce, les yeux clairs... terriblement las » [14].

Médiocre écrivain, orateur assez terne, il doit sa popularité au fait qu’il est un dirigeant d’origine ouvrière, d’une honnêteté et d’une austérité de vie incontestables. Des milliers de travailleurs se reconnaissent en lui : en tournant le dos au réformisme, il a accompli la même démarche qu’eux. Il est des leurs : « Il ne nous trahira pas », répètent ses fidèles. Il est l’homme de la Casa del Pueblo, l’idole des travailleurs madrilènes qui l’écoutent avec passion, le « vieux », comme ils disent affectueusement. Homme des masses, son autorité sur elles en fera, aux heures décisives, un des hommes-clés de la scène politique espagnole. Indalecio Prieto

Depuis 1919, Indalecio Prieto est dans le parti socialiste le rival de Larga Caballero. En 1936, il est le seul dirigeant socialiste dont l’autorité soit comparable à la sienne, sinon dans les masses, du moins dans l’appareil du parti et les cercles politiques. Depuis longtemps ils sont dressés l’un contre l’autre, tempéraments et personnalités opposés certes, mais aussi deux forces distinctes, deux visages de l’Espagne et du socialisme espagnol dont l’antagonisme sera un des principaux éléments du drame politique.

Né lui aussi, en 1883, dans une famille très humble, Prieto a commencé dans la vie à 11 ans en vendant journaux et épingles dans les rues de Bilbao. Sa brillante intelligence l’a fait remarquer du banquier et industriel Horacio Echevarrieta qui en fait son homme de confiance. Bientôt il est propriétaire du grand journal El Liberal,dirigeant socialiste et homme politique écouté de toute la gauche.

L’ambassadeur Bowers l’a décrit, intervenant aux Cortes, « petit, corpulent, à peu près chauve, sauf au-dessus de la nuque... Il s’impose tout de suite par le dynamisme de son éloquence ». Il évoque successivement « sa voix, sonore et nuancée », mais aussi « toutes les armes de son éloquence : esprit, ironie, sarcasme, humour, invective, mimique » [15].

Koltsov le montre, dans son fauteuil, « énorme masse de chair avec un pâle regard ironique... le regard le plus attentif d’Espagne » [16]. Son intelligence souple et brillante, sa réussite sociale – il est devenu un remarquable homme d’affaires – ses dons exceptionnels d’orateur parlementaire, son talent de polémiste, en font le socialiste des milieux républicains comme son patient travail d’organisation et son labeur acharné ont fait de Caballero celui des « Maisons du Peuple » et des ouvriers. A l’austérité, l’intransigeance, au sectarisme castillan du plâtrier madrilène Caballero, Prieto oppose le libéralisme des milieux d’affaires, la réussite du self made man, le réformisme conciliant des syndicalistes de Bilbao, infiniment plus proche de l’esprit des sociaux-démocrates occidentaux, et, en tout cas, des républicains d’Espagne.

Aussi est-ce un parti socialiste profondément divisé qui va affronter les difficultés de l’année 1936. Prieto, depuis la fin de 1935, contrôle l’exécutif du parti : il a la confiance des cadres et des élus, notamment des prestigieux dirigeants des mineurs asturiens, Gonzalez Peña et Belarmino Tomas. Il est l’« homme de l’appareil ». Mais en face de lui, Largo Caballero est « l’homme des masses ». Il contrôle l’U.G.T., bénéficie de larges sympathies à l’extérieur du parti, et notamment, malgré de vieilles rancœurs, d’un préjugé favorable au sein de la C.N.T. Le parti oscille sous leurs deux influences contradictoires et chaque problème nouveau semble fournir l’occasion d’un règlement de comptes entre ces frères ennemis poursuivant, dans la même organisation, des politiques opposées. C.N.T. et U.G.T.

Le reclassement politique qui s’opère dans les rangs des partis et syndicats ouvriers dans les derniers mois de la République rend difficile une analyse exacte des forces en présence : Il est pourtant incontestable que, plus que les organisations politiques proprement dites, ce sont les syndicats qui donnent le ton : la vie de l’ouvrier gravite autour des Casas del Pueblo et des Bourses du Travail, centres de vie collective, qui sont les véritables forteresses de classe.

Or, dans cette dernière période, le rapport de forces entre l’U.G.T. et la C.N.T. se modifie, les lignes de clivage entre les deux syndicats se dessinant de façon parfaitement nouvelle. Certes, chacune conserve ce qui était jusque-là son bastion. C’est la C.N.T. qui organise les ouvriers d’industrie en Catalogne et l’U.G.T. n’y a qu’une existence réduite. C’est aussi la C.N.T. qui organise les braceros d’Andalousie. Mais l’U.G.T. domine toujours chez les mineurs des Asturies et du Rio Tinto, les métallos de Bilbao et dans la région de Madrid. Dans les zones où domine l’autre, chaque centrale est parvenue cependant à organiser de fortes minorités dont l’influence n’est pas négligeable. L’U.G.T. compte des organisations solides à Cordoue, Séville, Malaga, dans toutes les villes d’Andalousie. C’est elle qui organise les journaliers des provinces de Badajoz, Caceres, Séville. La C.N.T. est parvenue à prendre pied à Madrid, où elle contrôle la majorité des ouvriers du bâtiment, une des corporations les plus combatives. Et aux Asturies, les métallos C.N.T. de La Felguera et de Gijon sont une sérieuse concurrence pour l’influence des mineurs de Mieres ou Sama de Langreo.

Dans le Pays basque, si l’U.G.T. l’emporte à Bilbao, elle est très sérieusement concurrencée par les « Solidarités » nationalistes et la C.N.T. ne recrute que dans les couches de manœuvres étrangers au pays. A Valence, les anarchistes contrôlent les dockers, mais l’U.G.T. est puissante dans les usines. La Fédération des travailleurs de la terre de l’U.G.T. contrôle les ouvriers de la région centrale, tandis que les travailleurs des régions périphériques plus pauvres ont rejoint la C.N.T. Pourtant l’orientation radicale de l’U.G.T. dans les dernières années tend à atténuer la traditionnelle division qui lui réservait l’adhésion des couches les plus privilégiées et relativement les plus conservatrices du prolétariat, tandis que les hésitations de la C.N.T. ne sont pas toujours propres à lui gagner l’adhésion des éléments les plus résolus.

En gros cependant, les effectifs de l’U.G.T., plus solidement organisée et encadrée, apparaissent comme plus stables que ceux de sa rivale confédérale, sujets à de brutales fluctuations, variant considérablement avec le succès ou l’échec des actions entreprises localement. Si, dans le cours de l’année 35, les deux organisations syndicales ont en gros des effectifs équivalents, d’un million de membres chacune, les derniers mois de la République voient une progression rapide de l’U.G.T. qui atteint très vite un million et demi de membres, cependant que la C.N.T. semble piétiner.

De toute façon, l’attrait que ces organisations syndicales exercent sur des millions de travailleurs ouvre la possibilité d’y voir se développer de nouveaux courants idéologiques, nés des courants traditionnels, mais évoluant en dehors et contre eux. Communistes staliniens officiels et communistes dissidents du P.O.U.M. posent en effet leur candidature et sont prêts à disputer au courant anarchiste et au courant socialiste la direction d’importants secteurs de l’U.G.T. et de la C.N.T. Les communistes

Nous avons, au cours des pages précédentes, assisté à la naissance du parti communiste espagnol. Pendant quelques mois, l’attrait de la révolution russe avait semblé donner corps au vieux rêve de Victor Serge, l’union dans le communisme, autour de Lénine et de la III° Internationale, des deux courants séparés depuis Marx et Bakounine, celui des « autoritaires », et celui des « libertaires », le socialiste et l’anarchiste. Les résultats immédiats furent médiocres. Quelques années après, ils étaient dérisoires.

Trois courants s’étaient retrouvés pour fonder le mouvement communiste en Espagne : les Jeunesses socialistes, d’abord, avec Andrade et Portela, puis la minorité socialiste avec Perez Solis, Garcia Quejido, Anguiano, Lamoneda, Andrès Nin et un peu plus tard le groupe « La Batalla », animé par Joaquin Maurin, Pedro Bonet et David Rey, et composé de militants de la C.N.T. Deux ans après, Garcia Quejido, Lamoneda, Anguiano quittent le P. C. pour retourner à la vieille maison socialiste. Sous la dictature de Primo de Rivera, le parti est durement atteint par la répression et affaibli par les luttes internes et les conflits provoqués par les directives de l’Internationale. Si, vers la fin de la dictature, il reçoit l’adhésion de militants de la C.N.T. andalouse que dirigent José Diaz et Mije, il perd les 3000 militants de la fédération de Catalogne et des Baléares que dirigent Maurin et Bonet. La Fédération Communiste de Catalogne et des Baléares fusionne avec le « Partit Communiste Català » que dirigent Jordi Arquer et Joan Farré Gasso, pour former le « Bloc Ouvrier et Paysan » que rejoignent des militants comme Portela et Gorkin, ancien fonctionnaire de l’Internationale Communiste à Moscou, et dont le secrétaire général sera Maurin. Andrès Nin, secrétaire de l’« Internationale syndicale rouge », a, de son côté, adhéré à l’ « Opposition de gauche » et défend, contre Staline, les positions politiques de Trotsky. Rentré en Espagne en 1931, il y fonde avec Andrade la « Gauche communiste ». Quant à Oscar Perez Solis, premier secrétaire général du parti, il commence une évolution qui l’amènera... dans les rangs de la Phalange. De 1923 à 1930, le parti ne comptera jamais plus de quelques centaines de membres et ne parviendra pas à tenir un Congrès... A celui de 1932, les « vainqueurs » de Nin et Maurin, le secrétaire général Bullejos, Trilla et Adame sont exclus à leur tour, accusés d’avoir lancé à tort le mot d’ordre opportuniste de « défense de la République » contre le pronunciamento du général Sanjurjo. Aux élections de 1933, le P.C. n’arrive à faire élire qu’un député, le docteur Bolivar, élu à Malaga, moins sur son programme que pour sa réputation de « médecin des pauvres ». Les communistes staliniens : P.C.E., P.S.U.C., J.S.U.

Aussi le parti communiste ne s’est-il guère développé : à la veille de la guerre civile, il ne compte pas plus de 30 000 membres. Ses dirigeants sont presque des inconnus, parfois ralliés de fraîche date, comme le secrétaire général, José Diaz, qui n’a adhéré qu’en 1929... Jesus Hernandez, l’« homme fort » de sa direction, a 26 ans : il est entré au parti à 14 ans, au bureau politique à 22. Ni lui ni ses camarades Antonio Mije, Martinez Carton, Uribe n’ont joué de rôle véritable dans le mouvement ouvrier. Ils n’ont, à aucun moment, été des dirigeants d’organisations de masses, mais se sont élevés exclusivement dans l’appareil du parti qui les a formés et récompensés, par leur ascension, de leur souplesse à prendre les tournants successifs. La seule personnalité de la direction du P.C. qui jouisse, hors du parti, d’un véritable prestige, est une femme, Dolorès Ibarruri Gomez, surnommée la Pasionaria, oratrice de masses, vieille militante, condamnée à quinze ans de prison après l’insurrection asturienne.

A l’exception de certains secteurs, les Asturies où ils comptent une minorité importante chez les mineurs, Malaga, Cadix, Séville surtout où ils se sont emparés de certains syndicats, les communistes officiels sont très isolés dans le mouvement ouvrier espagnol, et tous leurs efforts tendent à rompre cet isolement.

L’avènement de la République espagnole a en effet coïncidé avec la « troisième période » de sectarisme outrancier de l’Internationale communiste : les partis communistes du monde entier réservent tous leurs coups aux socialistes baptisés « social-fascistes », refusent tout « front unique » avec eux. Jusqu’au 11 septembre 1934, le parti communiste espagnol a qualifié l’Alliance ouvrière de « centre de ralliement des forces réactionnaires », et de « sainte alliance de la contre-révolution ». C’est seulement à la dernière minute que, changeant brusquement de cap, il s’est rallié à l’insurrection d’octobre. Mais à ce moment s’opère le nouveau tournant de l’Internationale communiste. Affirmant qu’il faut « dépasser » et « élargir » l’Alliance ouvrière, le P.C. prône la formule entièrement différente en réalité du « Front populaire », mise en avant par Dimitrov, au 7° congrès de l’I.C., celle de l’alliance avec les républicains-libéraux sur un programme de réformes démocratiques. Parallèlement, il développe une active campagne en faveur de l’unité syndicale et politique de la classe ouvrière. Il dissout les quelques syndicats qu’il contrôle, jusque-là regroupés dans une C.G.T.U. affiliée à l’Internationale syndicale rouge, et invite leurs membres à adhérer individuellement à l’U.G.T. Sur le plan politique, le thème de l’unité lui permet de considérables progrès. En Catalogne, les débris de son organisation officielle préparent avec d’autres groupes socialistes catalans, dont la Fédération socialiste de Joan Comorera, une fusion qui se concrétisera, le 24 juillet 1936, sous la forme du « Parti socialiste unifié de Catalogne » [17]. C’est aussi l’époque où se réalise, sous l’influence d’Alvarez del Vayo, lieutenant de Largo Caballero, la fusion, au sein des « Jeunesses socialistes unifiées », des Jeunesses socialistes et des Jeunesses communistes. Cette fusion, que Largo Caballero ne semble pas avoir voulue, mais que sa politique a rendu possible, va priver le parti socialiste et le vieux leader de l’U.G.T. d’une organisation de 200 000 jeunes militants, l’élite de la jeune génération ouvrière. Quelques mois après, en effet, à l’issue d’un voyage en U.R.S.S., la direction des J.S.U. tout entière adhère au P.C. Son secrétaire général, Santiago Carrillo, 20 ans, fils du député et syndicaliste caballeriste Wenceslao Carrillo, ancien secrétaire des J.S. et sympathisant trotskyste après 1934, sera bientôt l’un des nouveaux dirigeants du P.C., donnant en exemple aux « adultes » du parti socialiste l’unité réalisée chez les « jeunes ».

C’est là, pour les communistes officiels, une victoire d’autant plus importante qu’en même temps qu’elle leur assure une base de masse et un levier pour l’action au sein du parti socialiste, elle leur donne un avantage décisif sur leurs ennemis jurés, les communistes dissidents, dont certains avaient cru un moment pouvoir devenir les maîtres à penser de la Jeunesse socialiste. Les communistes dissidents : le P.O.U.M.

Les groupes qui se réclament du communisme mais se sont séparés de l’organisation officielle ont des origines diverses. Maurin et ses amis du « Bloc ouvrier et paysan » se sont refusés à appliquer la tactique imposée par l’Internationale et à créer, contre l’U.G.T. et la C.N.T., les « syndicats rouges » de la C.G.T.U. Ils ont, par ailleurs, manifesté des sympathies catalanistes qui les rapprochent, à l’occasion, de l’Esquerra. Comme tous les mouvements dissidents nés pendant cette période d’une rupture « à droite », en opposition avec la ligne « ultra-gauche » de l’Internationale communiste, le Bloc se refuse pourtant à prendre position sur les questions proprement russes et son organe, La Batalla,défend souvent des positions très proches de celles de la presse stalinienne officielle.

C’est au contraire sur les positions de l’ « Opposition de gauche » trotskyste, née des divergences à l’intérieur du parti russe, que s’est constituée la « Gauche communiste » d’Andrès Nin et Andrade, autres pionniers du communisme espagnol. Ce petit groupe de cadres de valeur s’est avant tout consacré, jusqu’en 1934, à un travail « théorique » dans la publication de la revue Comunismo. Mais à cette date ils rompent avec Trotsky qui voudrait les faire entrer au parti socialiste pour y constituer une aile révolutionnaire [18], et décident de fusionner avec le Bloc ouvrier et paysan pour constituer le Partido obrero de unificacion marxista (P.O.U.M.).

Traité de « trotskyste » par ses adversaires [19], désavoué et vivement critiqué par Léon Trotsky et ses amis, le nouveau parti, dont les seules forces réelles sont en Catalogne, ne dépasse guère 3000 militants en juillet 1936. Mais les faiblesses du P.C.E. et des socialistes catalans, la valeur et le prestige de dirigeants comme Nin et Maurin, la présence à sa tête de cadres authentiques du mouvement communiste, les Gorkin, Portela, Andrade, Arquer, semblent lui permettre bien des espoirs. Il est en tout cas un sujet d’inquiétude aussi bien pour les communistes officiels que pour les dirigeants de la C.N.T., qui excluent systématiquement ses militants de leurs syndicats.

C’est que le P.O.U.M., qui se veut le représentant du véritable communisme et proclame sa fidélité aux idées de Lénine, est, pour les uns comme pour les autres, un réel danger dans une période révolutionnaire. Au dilemme qui se pose au mouvement ouvrier espagnol, alliance avec les républicains ou lutte violente en dehors du cadre parlementaire, il prétend apporter une réponse : la lutte politique pour la révolution socialiste et la dictature du prolétariat. Partisan de l’Alliance ouvrière, il critique la politique de Front populaire prônée par les communistes staliniens, qu’il dénonce comme une politique de collaboration de classes, et veut convaincre les travailleurs espagnols – déjà spontanément révolutionnaires – que la seule alternative à la victoire du fascisme est celle de la révolution. Personne ne peut contester que ses chances d’y parvenir sont réelles... dans la mesure où il saurait convaincre et entraîner les « masses instinctivement révolutionnaires, mais politiquement confuses » [20] qui suivent la C.N.T.-F.A.I. [21].

Notes

[1] Voir, plus loin, la figure de Durruti. Là se trouve la racine de ce qu’on peut appeler la tradition « Cid-guerillero-brigand ».

[2] Congrès de Saint-Imier, 1872.

[3] Victor Serge, parlant de ses premières rencontres avec eux à Moscou, écrit : « On voyait dès le premier coup d’œil la qualité de cet instituteur de Lérida, Maurin, et de cet instituteur barcelonais, Nin. Maurin avait une allure de jeune chevalier comme les dessinaient les préraphaëlites ; Nin, sous ses lunettes cerclées d’or, une expression concentrée que la joie de vivre allégeait » (Mémoires d’un révolutionnaire,p. 140).

[4] Salvator Segui, surnommé El Noy de Sucre (L’enfant de sucre) était, comme José Negre, le premier secrétaire de la C.N.T., un militant anarchiste, formé par Anselmo Lorenzo. Comme le métallo Pestaña qui lui succédera à la tête de la C.N.T., il avait appartenu, au début de sa vie militante, au groupe Els Fils de Puta.

[5] La Révolution prolétarienne, 25 janvier 1936.

[6] Pestaña fonde, de son côté, le « Parti syndicaliste ». Il sera élu député en février 1936.

[7] Les « Comités de Défense » de la C.N.T. sont de véritables organisations para-militaires.

[8] Selon José Peirats, le véritable nom de Santillan serait Sinesio Garcia Hernandez : né au Leon, il aurait émigré jeune en Argentine, ce qui expliquerait ce point de sa légende.

[9] G. Brenan, op. cit. p. 260.

[9bis] Cette participation, attestée par la plupart des notices biographiques consacrées à Durruti après sa mort, semble devoir être considérée comme secondaire. Federica Montseny, après notre première édition nous signale que la préparation de l’attentat contre Dato fut en réalité l’œuvre de Ramon Archs qui devait mourir sous la torture. L’un des auteurs de l’attentat vit encore. Un des participants Ramon Casanellas devait se réfugier en U.R.S.S. et s’y convertir au communisme avant de mourir d’un accident de moto.

[10] Koltsov, Journal d’Espagne,p. 43

[11] Buenaventura Durruti, brochure C.N.T.-F.A.I., Barcelone 1937.

[12] Déclaration à Pierre Van Paasen, correspondant du Toronto Star, reproduite par F. Morrow dans Revolution and counter-revolution in Spain,p. 189.

[13] Voir la brochure Discursos a los Trabajadores,Madrid, 1934.

[14] J.-R. Bloch, Espagne, Espagne,p. 79-80.

[15] Mission en Espagne, p. 43.

[16] Koltsov, op. cit., p. 73.

[17] Les négociations de fusion, engagées dès le début de l’année, avaient abouti à un accord dès le 25 juin.

[18] Un tout petit groupe seulement reste fidèle à Trotsky et tente d’appliquer sa « ligne » en entrant dans les J.S. Parmi eux, G. Munis, cité plus loin.

[19] Koltsov qualifie le P.O.U.M. de « bloc trotsko-boukharinien », op. cit. p. 24.

[20] Juan Andrade : « Marxistes révolutionnaires et anarchistes dans la révolution espagnole ». La Révolution espagnole, 15 avril 37.

[21] Cf. Trotsky (Leçons d’Espagne, p. 40) : « La C.N.T. groupe incontestablement les éléments les plus combatifs du prolétariat. La sélection s’est faite au cours de longues années. Consolider cette confédération et la transformer en une véritable organisation de masses est l’impérieux devoir de tout ouvrier avancé et surtout des ouvriers communistes ».

Leçons d’une défaite, promesse de victoire, par Grandizo Munis :

1. La révolution de juillet 1936

Ce fut en Catalogne que le mouvement révolutionnaire pénétra le plus le tissu social. Et ce pour deux raisons fondamentales. C’était la région où le prolétariat industriel était le plus dense, et l’organisation dominante la CNT. Le PCE et le PSOE étaient presque complètement bannis de la région. Le Parti socialiste unifié de Catalogne3, affilié au stalinisme, futur nerf de la contre-révolution quelques mois plus tard, se constitua après le 19 juillet 1936, en récupérant toutes les scories sociales imaginables, du boutiquier cupide au fils à papa fascisant, du spéculateur à l’arriviste nageant en eaux troubles. Mis à part la CNT, seul le POUM avait une influence notable. Dans ces circonstances, la formidable impulsion révolutionnaire des masses ne se heurta qu’à l’incapacité de l’anarchisme et du centrisme à coordonner le surgissement spontané de nouvelles institutions sociales.

Se sentant vaincu en même temps que les généraux, L’État bourgeois se rendit sans conditions au prolétariat victorieux. Mais les principaux représentants de ce prolétariat étaient, à ce moment-là, les anarchistes, et ces anarchistes (après un siècle de harangues antiétatiques !) laissèrent survivre l’État bourgeois. Ils donnèrent au prisonnier du 19 juillet la sursis nécessaire pour qu’il puisse s’attaquer aux conquêtes de cette journée. Voici comment l’un des protagonistes, éminent leader de la CNT et conseiller économique dans le Comité central des milices rapporte le événements :

« Une fois le putsch militaire en Catalogne liquidé, le président de la Generalitat, Luis Companys, nous convoqua à une réunion afin de connaître nul ! propositions. Nous arrivons au siège du Gouvernement catalan, les armes Ia main, sans avoir dormi depuis plusieurs jours, pas rasés, donnant, par notre aspect, réalité à la légende qui s’était tissée à notre propos. Pâles, certains membres du gouvernement de la région autonome tremblèrent durant tout le temps que dura l’entrevue, à laquelle Ascaso n’assista pas. Le palais du gouvernement fut envahi par l’escorte de combattants qui nous accompagnait. Companys nous félicita pour la victoire obtenue. Nous pouvions agir seuls, déclarer la Generalitat caduque et instituer à sa place un véritable pouvoir populaire ; mais nous ne croyions pas à la dictature quand elle s’exerçait contre nous et n’en voulions pas non plus pour l’exercer aux dépens des autres. La Generalitat resterait à sa place, avec le président Companys à sa tête et les forces populaires s’organiseraient en milices pour continuer la lutte pour la libération de l’Espagne. C’est ainsi qu’est né le Comité central des milices antifascistes de Catalogne, dans lequel nous laissâmes entrer toutes les fractions politiques libérales et ouvrières . »

(D.A. de Santillán, Porque perdimos la guerra, Ediciones Iman, Buenos Aires, p. 53)

La pensée critique reste stupéfaite devant de telles monstruosités, commises avec autant de légèreté et rapportées avec autant de désinvolture ; elles ne peuvent que susciter des paroles blessantes. Devant certains actes et paroles, il est en effet humiliant de raisonner sans avoir laissé, auparavant, libre cours à l’injure. Ceux qui n’y sont pas sensibles sont des êtres froids et incapables de comprendre quoi que ce soit. Que dire de personnes qui, ayant la possibilité de le faire, se refusèrent à instituer le « véritable pouvoir du peuple » ? En nous exprimant avec modération, nous dirons que le sort du peuple leur était moins cher que leurs relations avec les représentants de la bourgeoisie type Companys ; qu’une chose était l’allure effrayante de ceux qui ne s’étaient pas rasés depuis plusieurs jours et une autre la conduite de la révolution ; que les « membres du gouvernement de la région autonome » avaient en réalité moins de raisons de trembler et de pâlir que l’escorte de combattants qui accompagnait Santillàn et les autres chefs cénétistes ; nous dirons, dans le meilleur des cas, que les idées anarchistes sur l’accomplissement pratique de la révolution étaient suffisamment erronées pour permettre à ses représentants de maintenir debout l’État capitaliste - l’ennemi principal de la révolution - tout en croyant faire montre de la plus grande magnanimité. Qui étaient « ces autres » aux dépens desquels les dirigeants anarchistes ne voulaient pas exercer la dictature ? Ce récit ne laisse place à aucun doute : les représentants de l’État capitaliste, l’État lui-même. L’évolution postérieure des événements allait le confirmer au prix du sang du prolétariat, versé par cet État, rénové et régi par les staliniens et les socialistes grâce à la collaboration des anarchistes. (...)

2. Les journées de mai 1937

Ce n’est pas la détermination qui manqua aux travailleurs insurgés pour s’emparer du triangle gouvernemental, pas plus qu’ils ne furent freinés par les tirs de l’adversaire ; ce qui les arrêta, ce fut la direction de la CNT elle-même, à laquelle appartenait l’immense majorité des insurgés. Bien que la conduite de la direction anarchiste leur ait déjà inspiré de sérieux soupçons, ils avaient encore confiance dans le syndicat anarchiste. C’était leur organisation ; avec elle et pour elle ils avaient lutté pendant bien des années. Il était naturel, évident même, vu l’absence d’une autre organisation assez forte pour prendre la direction du mouvement, que les ouvriers qui étreignaient d’un cercle étroit de barricades la Generalitat attendissent un mot de la CNT. Qui pouvait penser que la CNT refuserait de se mettre à leur tête, de désarmer définitivement l’ennemi et d’empêcher de nouveaux pièges réactionnaires ?

La CNT prit la parole, mais pas comme l’attendaient les ouvriers, pour se placer à leur tête ; elle se plaça derrière la barricade élevée par les sbires de la Generalitat et prit position en sa faveur. Depuis le 3 mai, les dirigeants barcelonais s’étaient efforcés de contenir le torrent insurrectionnel. Le 4, les cénétistes García Oliver et federica Montseny, ministres du gouvernement Largo Caballero, arrivèrent de Valence, accompagnés par un représentant de l’UGT, Hernandez Zancajo, dans le but d’user de leur influence commune pour faire lever le siège ouvrier autour des édifices du pouvoir capitaliste. Immédiatement, ils se pendirent à la radio pour condamner l’action des ouvriers et ordonner : “Alto al fuego ! (Cessez le feu)”. García Oliver, en particulier, exalté par ses responsabilités vis-à-vis du pouvoir capitaliste, encourageait sur les ondes les gardes d’assaut. Longuement, la voix de García Oliver martela les oreilles des ouvriers qui se trouvaient sur les barricades : “Cessez le feu ! Fraternisez avec les gardes d’assaut !”

Ce même jour, le 4, ce tract était distribué sur les barricades : CNT-FAI

“Déposez les armes ; embrassez-vous comme des frères ! Nous obtiendrons la victoire si nous sommes unis, la défaite si nous luttons entre nous. Pensez-y bien. Nous vous tendons les bras ; faites de même et tout s’arrêtera. Qu’entre nous règne la concorde”. tandis qu’à la radio, la CNT faisait cette déclaration :

“Que le gouvernement de la Generalitat procède à l’épuration en son sein des éléments qui ont fait un mauvais travail et donné de mauvais conseils”, en la faisant suivre d’un nouvel appel à déposer les armes. Les ouvriers n’en croyaient ni leurs yeux ni leurs oreilles. La CNT dont ils espéraient tout, de l’autre côté de la barricade ! Comme le dirait Marx, au moment de prendre les cieux d’assaut, le ciel leur tombait sur la tête. Assurément jamais, au cours d’une révolution, les insurgés n’ont éprouvé déception plus inattendue et plus brutale. Ce moment décidait du sort de la révolution et de la guerre, capitalisme ou socialisme, esclavage ou liberté, triomphe de Franco grâce aux bons offices staliniens et réformistes ou victoire du prolétariat. Et même du sort de l’Europe, condamnée à la catastrophe de la guerre impérialiste ou sauvée de ce destin par la révolution internationale. (...) Robert Louzon, un honnête syndicaliste français qui ne peut être suspecté que de partialité vis-à-vis de la CNT, écrivit dans une brochure intitulée La Contrarevolución en España :

“D’un côté, en effet, la supériorité militaire de la CNT apparut inégalée pendant ces journées et de l’autre le syndicat anarchiste refusa toujours de faire usage de cette supériorité pour garantir la victoire”. (...) Le 4 mai, alors que la CNT avait décrété une trêve dans la lutte et qu’elle était en train de négocier à la Generalitat avec les chefs contre-révolutionnaires, des forces gouvernementales de la Guardia civil profitèrent de la trève “fraternelle” pour s’emparet d’une gare, la Estacion de Francia. Le lendemain, la CNT donna l’ordre de se retirer des barricades en déclarant : Ni vainqueurs ni vaincus, paix entre nous. Mais ce fut le jour où tombèrent le plus d’ouvriers. Pourtant, passés quelques moments d’hésitation bien naturels en entendant cet ordre, les ouvriers choisirent de désobéir. Quelques barricades abandonnées furent sur-le-champ réoccupées. Le divorce entre la direction et les masses ne pouvait être plus profond.

(...) L’indiscutable victoire militaire du prolétariat catalan, si elle s’était transformée en triomphe politique - ce que la CNT aurait pu obtenir facilement en prononçant ces cinq mots : “Prenez d’assaut la Generalitat !” - , aurait radicalement transformé la zone rouge.

3. La répression

(...) Dès que les ouvriers se retirèrent des barricades, on commença à payer le coût de la défaite politique de mai 1937 - et cela continue maintenant sous Franco. Des centaines de militants - parmi les meilleurs - furent assassinés dans les prisons staliniennes, les commissariats, et aux alentours de la ville. Les cadavres de tout un groupe de dirigeants des Jeunesses libertaires, un peu plus d’une vingtaine d’hommes, dont le plus connu était Alfredo Martinez, furent retrouvés au bord d’une route. Pour ne citer que les plus connus, Camillo Berneri et Francesco Barbieri, anarchistes, furent assassinés ; puis, peu après Andrès Nin (POUM), les trotskistes Erwin Wolf et Hans Danid Freund (”Moulin”) et tant d’autres dont il est impossible de rappeler les noms, sans parler des milliers d’emprisonnés. Plusieurs milliers de militants furent assassinés pendant la période de domination stalino-negriniste. (...) La section bolchevique-léniniste et les Amis de Durruti, les seules organisations à avoir soutenu fermement l’insurrection ouvrière, furent condamnés à l’illégalité par la violence même de la répression. Quelques semaines plus tard, tous les locaux du POUM furent fermés, sa presse interdite, son imprimerie saisie...

(...) Je mentionnerai ici deux événements qui illustrent la dépendance de la CNT envers la droite stalinienne. Au début de l’automne 1937, de nombreux gardes d’assaut, avec tout un arsenal de tanks, mitrailleuses et pièces d’artillerie, encerclèrent durant la nuit le comité de défense de la révolution, qui occupait les locaux de la congrégation des Scolopes sais par les travailleurs le 19 juillet 1936. Dans ces locaux s’étaient réfugiés de nombreux militants pourchassés, dont certains risquaient d’être assassinés par la Guépéou. Les occupants, qui disposaient d’armes et d’une position très solide, résistèrent à cette attaque. Le matin même, une grève de solidarité spontanée éclata dans plusieurs usines. Les assiégés s’adressèrent au comité national de la CNT, pour solliciter son appui et demander de lancer un mot d’ordre de grève générale. Le comité national du syndicat anarchiste refusa catégoriquement ; il ordonna aux assiégés de se rendre et aux travailleurs en grève de reprendre le travail ; et il contribua, avec la presse stalinienne et gouvernementale, à empêcher que toute la classe ouvrière apprenne ce qui se passait. Néanmoins, il n’était pas trop tard pour que les révolution reprenne des forces, surtout si elle bénéficiait du soutien d’une organisation aussi forte que la CNT. Le second évènement se produisit plus tard, dans la prison Modelo de Barcelone. Suite à une provocation du SIM (la Guépéou espagnole), qui avait tenté d’enlever plusieurs détenus révolutionnaires, une bagarre éclata entre des milliers de prisonniers et les provocateurs qui, comme toujours, étaient venus armés jusqu’aux dents. En quelques minutes, les révolutionnaires s’emparèrent de la prison, démolirent les énormes grilles qui les séparaient de la rue, excepté la dernière d’entre elles, devant laquelle le SIM eut le temps d’installer plusieurs mitrailleuses. Il aurait suffi d’une manifestation ouvrière de soutien aux détenus pour que ceux-ci soient instantanément libérés. La CNT refusa également d’intervenir, bien que la majorité des détenus appartinssent à son organisation, à l’exception de quelques groupes du POUM et de trotskistes. Pire, la presse confédérale laissa la presse stalinienne affirmer, le lendemain, que les fascistes s’étaient soulevés dans la prison.

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Les anarchistes ont buté sur la question de l’autorité : voir ce qu’en disaient déjà Marx et Engels

Luttes des classes en Espagne

Pourquoi la révolution espagnole (oui, la révolution prolétarienne, pas une simple guerre ou un antifascisme) a été vaincue

La conclusion des principaux dirigeants anarchistes et anciens ministres :

« L’anarchisme est une arme inefficace pour libérer l’humanité. »

Lettre de Juan García Oliver, lettre à Cipriano Mera, 7 septembre 1939.

« Ce fut bien notre bataille, mais le peuple, à un certain moment, prit l’initiative, sans qu’aucun centre de direction ne lui dicte une ligne de conduite. »

Diego Abad de Santillán

« Il n’y avait d’alternative que celle-là : ou nous collaborions à un gouvernement sans le contrôler ou nous assumions la totalité des pouvoirs. La différence est de taille. Quitte à gouverner, il aurait mieux valu que la CNT s’en charge seule. »

Juan García Oliver

Quand on demande à Garcia Oliver comment il a pu être à la fois anarchiste et ministre du gouvernement bourgeois, il répond :

« Dans le cas qui nous intéresse, l’anarchiste n’a aucun problème de conscience, pour la simple raison qu’il a cessé d’être anarchiste. »

« Dans l’opposition, la CNT aurait fait beaucoup plus de travail en faveur de la révolution qu’au sein de l’appareil d’État. À partir du moment où elle a opté pour cette démarche, elle s’est auto-neutralisée, elle a déserté le terrain de la lutte, retournant son appareil contre les militants révolutionnaires qui, de la base, voyaient les choses assez clairement et refusaient de lâcher prise. »

José Peirats

Le 12 février, je ne rendrai pas hommage à la "camarade Federica"

Diego Abad de Santillán, ancien représentant de la FAI au sein du Comité Central des Milices Antifascistes de Catalogne et ancien ministre de l’Economie du gouvernement de la Généralité de Catalogne a écrit ses leçons de la révolution d’Espagne, texte que la CNT a tenté de détruire, comme le confirme ce site anarchiste, ce qui a partiellement été réussi, du fait de la critique de la politique menée :

« Il aurait fallu laisser venir les milices libertaires du front (beaucoup plus fortes) pour écraser la contre-révolution stalinienne. »

Dans « La revolución y la guerra en España. Notas preliminares para su historia »

Lire ici en espagnol « Pourquoi nous avons perdu la guerre ? » de Diego Abad de Santillán

Lire ici en anglais

Il y a ceux qui se posent de tristes questions opportunistes et de collaboration !!!

Et il y a ceux qui ont relevé l’honneur de l’anarchisme en Espagne !!!

Non ! La guerre ne s’opposait pas à la révolution !!! Bien au contraire !!!

Non ! La lutte des classes n’était pas qu’au front !!!

Elle était interne ! Contre la république bourgeoise contre-révolutionnaire ! Le prolétaire révolutionnaire n’est pas qu’un soldat d’armée bourgeoise, même si elle se proclame anti-fasciste ! Qu’il faille le dire à des anarchistes, ça crève le coeur !!!

Cette discipline de l’armée bourgeoise nuisait à la révolution et donc à la guerre... de classe, du coup à la guerre contre le fascisme...

5 Messages de forum

  • Les prolétaires espagnols ne doivent pas s’être battus pour rien. Nous devons absolument tirer la leçon de leur combat révolutionnaire et héroïque. Et cette leçon est simple et claire :

    CELUI QUI RENONCE A BÂTIR LE POUVOIR DES TRAVAILLEURS S’INCLINE DEVANT LE POUVOIR BOURGEOIS, CELUI QUI RENONCE OU RETARDE LA RÉVOLUTION SOUS PRÉTEXTE DE LA NÉCESSITÉ DE LA GUERRE OU DE LA LUTTE CONTRE LE FASCISME, ABANDONNE LA RÉVOLUTION ET REJOINT LE CAMP RÉFORMISTE, DONNANT INÉVITABLEMENT LA VICTOIRE A LA CONTRE-RÉVOLUTION ET AU FASCISME §

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  • Le point de vue des Amis de Durruti en juin 1939 :

    « Le réformisme de la CNT et de la FAI, ainsi que du stalinisme, nous ont conduit à la défaite »

    « La position des « Amis de Durruti » est limpide. Nous avions prédit que la ligne suivie depuis juillet, en dissociant la guerre de la révolution, devait nécessairement amener les plus grands désastres. Notre thèse fut confirmée par les faits – la révolution fut battue en mai 1937. Et avec elle, la guerre… Les causes de la défaite sont évidentes. Au moment même où on a porté atteinte à l’esprit révolutionnaire des milices et créé à la place une armée amorphe, sans moral, on a forgé le premier maillon de la chaîne qui actuellement emprisonne tous les travailleurs espagnols. Les multiples attaques et défigurations de l’œuvre de juillet 1936 sont les graines qui ont été récoltées au point de nous mener à émigrer, point final qui ne peut être compris si on ne connaît pas les prémisses de la trahison, de la couarde incapacité et immoralité… Les dirigeants de la CNT et de la FAI ne tentèrent pas d’imposer le pouvoir de nos organisations reconnues par les masses dans la rue, dans les usines et dans les champs. La CNT et la FAI sont les organisations les plus responsables du désastre… Les gouvernants ne représentaient pas la classe ouvrière et ils intérêts opposés aux siens. Mais ceux qui devaient en répondre devant l’opinion de toute la classe ouvrière étaient les membres de la CNT-FAI qui avaient trahi les intérêts du prolétariat espagnol : nous l’affirmons sans ambages et sans subterfuge… Le réformisme de la CNT et de la FAI et celui du stalinisme nous ont mené à la défaite… »

    (extraits d’un texte publié dans le Réveil Syndicaliste en France)

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  • Le Front Populaire a ouvert les portes à Franco

    Et la C.N.T. ?

    La question est posée par Casanova, militant trotskiste :

    lire ici

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    C’est aussi ce que rapporte le militant anarchiste Camillo Berneri dans « Guerre de classe en Espagne »…

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  • Engels dans « La question du logement » :


    « Les antiautoritaires réclament que l’Etat politique soit aboli d’un seul coup, avant même que soient abolies les conditions sociales qui l’ont créé. Ils exigent que le premier acte de la révolution soit la suppression de l’autorité. Ces messieurs-là ont-ils jamais vu une révolution ? Une révolution est à coup sûr la chose la plus autoritaire qui soit. C’est un acte par lequel une partie de la population impose à l’autre partie sa volonté à coups de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en fut. Force est au parti vainqueur de maintenir sa domination par la crainte que ses armes inspirent aux réactionnaires. Est-ce que la Commune de Paris aurait pu se maintenir plus d’un jour si elle ne s’était servie de l’autorité d’un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne pouvons-nous pas, au contraire, la blâmer d’avoir fait trop peu usage de cette autorité ? Ainsi donc, de deux choses l’une : ou les antiautoritaires ne savent pas eux-mêmes ce qu’ils disent, et dans ce cas ils ne font que créer la confusion. Ou ils le savent, et en ce cas ils trahissent la cause du prolétariat. »

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  • Le rôle des anarchistes.

    Les anarchistes n’ont eu, dans la révolution espagnole, aucune position indépendante. Ils n’ont fait qu’osciller entre menchévisme et bolchévisme. Plus exactement, les ouvriers anarchistes tendaient instinctivement à trouver une issue dans la voie bolchévique (19 juillet 1936, journées de mai 1937), alors que les chefs, au contraire, repoussaient de toute leur force les masses dans le camp du Front populaire c’est-à-dire du régime bourgeois [23].

    Les anarchistes ont fait preuve d’une incompréhension fatale des lois de la révolution et de ses tâches lorsqu’ils ont tenté de se limiter aux syndicats, c’est-à-dire à des organisations de temps de paix, imprégnées de routine et ignorant ce qui se passait en dehors d’eux, dans la masse, dans les partis politiques et dans l’appareil d’Etat. Si les anarchistes avaient été des révolutionnaires, ils auraient avant tout appelé à la création de soviets réunissant tous les représentants de la ville et du village, y compris ceux des millions d’hommes les plus exploités qui n’étaient jamais entrés dans les syndicats. Dans les soviets, les ouvriers révolutionnaires auraient naturellement occupé une position dominante. Les staliniens se seraient trouvés en minorité insignifiante. Le prolétariat se serait convaincu de sa force invincible. L’appareil de l’Etat bourgeois n’aurait plus été en prise sur rien. Il n’aurait pas fallu un coup bien fort pour que cet appareil tombât en poussière. La révolution socialiste aurait reçu une impulsion puissante. Le prolétariat français n’aurait pas permis longtemps à Léon Blum de bloquer la révolution prolétarienne au-delà des Pyrénées.

    La bureaucratie de Moscou n’aurait pu se permettre un tel Iuxe. Les questions les plus difficiles se seraient résolues d’elles-mêmes.

    Au lieu de cela, les anarcho-syndicalistes qui tentaient de se réfugier dans la politique des syndicats se sont retrouvés, au grand étonnement de tout le monde et d’eux-mêmes, la cinquième roue du carrosse de la démocratie bourgeoise [24]. Pas pour longtemps, car la cinquième roue ne sert à personne. Après que Garcia Oliver et Cie eurent bien aidé Staline et ses acolytes à enlever le pouvoir aux ouvriers, les anarchistes furent eux-mêmes chassés du gouvernement de Front populaire. Ils dissimulèrent la frayeur du petit bourgeois devant le grand bourgeois, du petit bureaucrate devant le grand bureaucrate, sous des discours pleurnichards sur la sainteté du front unique (des victimes avec les bourreaux) et sur l’impossibilité d’admettre toute dictature, y compris la leur propre. « Nous aurions pu prendre le pouvoir en juillet 1936... Nous aurions pu prendre le pouvoir en mai 1937... » C’est ainsi que les anarchistes imploraient Negrin et Staline de reconnaître et de récompenser leur trahison de la révolution. Tableau repoussant.

    Cette seule autojustification : « Nous n’avons pas pris le pouvoir, non parce que nous n’avons pas pu, mais parce que nous n’avons pas voulu, parce que nous sommes contre toute dictature » [25], etc., renferme une condamnation de l’anarchisme en tant que doctrine complètement contre-révolutionnaire. Renoncer à la conquête du pouvoir, c’est le laisser volontairement à ceux qui l’ont, aux exploiteurs. Le fond de toute révolution a consisté et consiste à porter une nouvelle classe au pouvoir et à lui donner ainsi toutes possibilités de réaliser son programme. Impossible de faire la guerre sans désirer la victoire. Personne n’aurait pu empêcher les anarchistes d’établir, après la prise du pouvoir, le régime qui leur aurait semblé bon, en admettant évidemment qu’il fût réalisable. Mais les chefs anarchistes eux-mêmes avaient perdu foi en lui. Ils se sont éloignés du pouvoir, non pas parce qu’ils sont contre toute dictature - en fait, bon gré, mal gré... - mais parce qu’ils avaient complètement abandonné leurs principes et perdu leur courage, s’ils eurent jamais l’un et l’autre. Ils avaient peur. Ils avaient peur de tout, de l’isolement, de l’intervention, du fascisme, ils avaient peur de Staline, ils avaient peur de Negrin. Mais, ce dont ces phraseurs avaient peur avant tout, c’était des masses révolutionnaires.

    Le refus de conquérir le pouvoir rejette inévitablement toute organisation ouvrière dans le marais du réformisme et en fait le jouet de la bourgeoisie ; il ne peut en être autrement, vu la structure de classe de la société [26].

    Se dressant contre le but, la prise du pouvoir, les anarchistes ne pouvaient pas, en fin de compte, ne pas se dresser contre les moyens, la révolution. Les chefs de la C.N.T. et de la F.A.I. ont aidé la bourgeoisie, non seulement à se maintenir à l’ombre du pouvoir en juillet 1936, Mais encore à rétablir morceau par morceau ce qu’elle avait perdu d’un seul coup. En mai 1937, ils ont saboté l’insurrection des ouvriers et ont sauvé par là la dictature de la bourgeoisie. Ainsi l’anarchiste, qui ne voulait être qu’antipolitique, s’est trouvé en fait antirévolutionnaire et, dans les moments les plus critiques, contre-révolutionnaire.

    Les théoriciens anarchistes qui, après le grand examen des années 1931 à 1937, répètent les vieilles sornettes réactionnaires sur Cronstadt et affirment : le stalinisme est le produit inévitable du marxisme et du bolchévisme, ne font que démontrer par là qu’ils sont à jamais morts pour la révolution.

    Vous dites que le marxisme est violence en soi et que le stalinisme est sa descendance légitime. Alors pourquoi donc nous, marxistes révolutionnaires, nous trouvons-nous en lutte mortelle contre le stalinisme dans le monde entier ? Pourquoi donc la clique stalinienne voit-elle dans le trotskisme son ennemi principal ? Pourquoi toute proximité avec nos conceptions ou notre d’action (Durruti [27], Andrés Nin, Landau et autres [28]) force-t-elle les gangsters du stalinisme à recourir à une répression sanglante ? Pourquoi, d’autre part, les chefs de l’anarchisme espagnol, au moment des crimes du G.P.U. à Moscou et à Madrid, étaient-ils des ministres de Caballero-Negrin [29] », c’est-à-dire les serviteurs de la bourgeoisie et de Staline ? Pourquoi, même maintenant, sous le prétexte de lutter contre le fascisme, les anarchistes restent-ils prisonniers volontaires de Staline-Negrin, c’est-à-dire des bourreaux de la révolution, par leur incapacité à lutter contre le fascisme ?

    Les avocats de l’anarchisme qui prêchent pour Cronstadt et pour Makhno ne trompent personne [30]. Dans l’épisode de Cronstadt et dans la lutte contre Makhno, nous avions défendu la révolution prolétarienne contre la contre-révolution paysanne. Les anarchistes espagnols ont défendu et défendent encore la contre-révolution bourgeoise contre la révolution prolétarienne. Aucun sophisme ne fera disparaître de l’histoire le fait que l’anarchisme et le stalinisme se sont trouvés du même côté de la barricade, les masses révolutionnaires et les marxistes de l’autre. Telle est la vérité qui entrera pour toujours dans la conscience du prolétariat.

    [23] En juillet 1936 comme en mai 1937, non seulement la masse des ouvriers influencés par l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, mais la majorité de leurs cadres organisateurs au sein de la classe ouvrière se lancèrent dans la lutte sur une ligne révolutionnaire qui tendait plus ou moins consciemment chez eux à la prise du pouvoir par les travailleurs. Ce sont les combats de Barcelone en juillet qui ont achevé de dessiner la légende de Durruti, intrépide lutteur. En revanche, pendant toute cette période, le rôle d’Horacio Prieto secrétaire du comité national de la C.N.T., fur décisif chaque fois qu’il s’est agi de la collaboration entre la C.N.T. et le gouvernement. juan Garcia Oliver, l’ancien chef de file de ceux que l’on appelait les « anarcho-bolcheviks », joua un rôle déterminant aussi bien en juillet 1936, en utilisant son autorité pour préserver les institutions de la Généralité de Catalogne, le président Companys en tête, qu’en arrêtant les combats au mois de mai 1937 à Barcelone. (P. Broué)

    [24] Le ministre anarchiste Juan Peiro, membre du gouvernement de Largo Caballero, écrivait dans Politica du 23 février 1937 : « Notre victoire dépendait et dépend encore de l’Angleterre et de la France, mais à condition de faire la guerre et non la révolution. (...) La voie à suivre est celle-ci : faire la guerre et, tout en faisant la guerre, nous limiter à la préparation de la révolution. » (P. Broué)

    [25] Dressant un bilan de cette époque, l’anarchiste Santillàn écrit après la défaite : « Nous pouvions être seuls, imposer notre volonté absolue, déclarer caduque la Généralité et imposer à sa place un véritable pouvoir du peuple ; mais nous ne croyions pas à la dictature quand elle s’exerçait contre nous et nous ne la désirions pas quand nous pouvions nous-mêmes l’exercer aux dépens des autres » (Santillàn, Por qué perdimos la guerra, p. 169). (P. Broué)

    [26] Après avoir évoqué dans La Velada de Benicarlo le « soulèvement prolétarien » ripostant au coup des généraux, Azaòa écrit : « Une révolution a besoin de s’emparer du commandement, de s’installer au gouvernement, de diriger le pays selon ses vues. Elle ne l’a pas fait. (...) L’ancien ordre pouvait être remplacé par un autre, révolutionnaire. Il n’en a rien été, il n’en est sorti qu’impuissance et désordre » (op. cit. p. 96). (P. Broué)

    [27] La mention de Durruti dans cette parenthèse semble suggérer que Durruti se rapprochait des conceptions marxistes, et qu’il fut assassiné par les staliniens, La version de son assassinat par le G.P.U. circula longtemps parmi les révolutionnaires, mais elle n’a jamais été prouvée. Ce point d’histoire est discuté avec soin dans la dernière partie de Durruti, Le peuple en armes par Abel Paz, qui conteste nos conclusions. La propagande stalinienne s’efforça de récupérer à son profit la popularité de Durruti, lui attribuant notamment la phrase suivant laquelle il fallait être prêt à renoncer « à tout, sauf à la victoire ». Les Izvetija du 23 novembre 1936 affirmaient qu’il s’était rapproché du P.C. et faisaient écho à une rumeur selon laquelle il y aurait adhéré en secret... Les nombreux témoignages recueillis par Abel Paz, l’interview donnée par Durruti à Pierre Van Paasen (Toronto Star, 18 août 1936), le texte de sa lettre aux travailleurs soviétiques (C.N.T., 2 novembre 1936 in extenso dans Paz, op. cit., pp. 403-404) tendraient à prouver le contraire : Durruti était très conscient de la nécessité de mener de front la guerre et la révolution : il avait refusé la « militarisation », tout en faisant régner dans sa colonne une réelle discipline. Ce furent certains de ses compagnons les plus proches comme l’instituteur Francisco Car qui devaient au printemps 1937 former le groupe des « Amis de Durruti », hostiles tant à l’anti-étatisme traditionnel et simpliste des anarchistes qu’au ministérialisme des dirigeants anarchistes espagnols. En mai 1937, les Amis de Durruti travaillèrent avec Moulin et le groupe bolchévique-léniniste. (P. Broué)

    [28] La première traduction française porte : « Tout rapprochement vers nos conceptions » - au lieu de « proximité » - ce qui est insoutenable, car Trotsky ne pouvait supposer qu’à cette date Nin et moins encore Landau se « rapprochaient » de ses conceptions. En revanche, la remarque est intéressante au regard de la vive polémique entre lui et ces militants qu’il considérait bel et bien comme politiquement « proches » de ses conceptions. On sait que Nin fut assassiné par le G.P.U. Il ne fait aucun doute que Kurt Landau, arrêté deux mois plus tard, connut le même sort (voir Katia Landau, Le Stalinisme en Espagne). (P. Broué)

    [29] Ou la formule « Caballero-Negrin » est volontairement ambiguë, ou Trotsky se trompe. Il y avait en effet dans le gouvernement Largo Caballero - où Negrin était ministre des finances - quatre ministres anarchistes au moment des deux premiers procès de Moscou, de la répression contre le P.O.U.M. de Madrid et lors des journées de mai de Barcelone : Juan Peiro, Juan Lopez, Federica Montseny, et Juan Garcià Oliver. En revanche, après la démission de Largo Caballero, à la fin de mai 1937, la C.N.T. refusa d’entrer dans le gouvernement formé par Negrin ; elle n’était donc pas représentée au gouvernement au moment où furent assassinés Andrés Nin, Kurt Landau, Erwin Wolf et les autres. C’est au mois de juin suivant qu’elle quitte également le gouvernement de la Généralité de Catalogne. Toutefois, ce départ ne correspond pas à un changement d’attitude de la part des dirigeants de la C.N.T. César M. Lorenzo - que l’on peut soupçonner d’hostilité à leur égard - résume leur politique à l’égard du gouvernement Negrin et Companys de cette période par une formule cruelle : « Les anarchistes supplient Negrin et Companys » (p. 302). Quinze jours après leur éviction du gouvernement, un plénum péninsulaire semble revendiquer leur retour. Au début de l’année suivante, la C.N.T. puis la F.A.I. adhèrent au Front populaire, et, le 2 avril 1938, la C.N.T. entre dans un gouvernement Negrin remanié. (P. Broué)

    [30] Le rôle joué par Trotsky au cours de la guerre civile en Russie dans la répression de l’insurrection paysanne de Makhno, puis, en mars 1921, de celle de Cronstadt, deux mouvements revendiqués par les anarchistes, servait et sert toujours de base aux attaques des anarchistes contre Trotsky et le trotskisme, assimilé à une variante du stalinisme. (P. Broué)

    Trotsky - Leçons d’Espagne : dernier avertissement.

    17 décembre 1937

    source

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