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Accueil du site > 10 - Livre Dix : SYNDICALISME ET AUTO-ORGANISATION DES TRAVAILLEURS > Marx, Engels et le syndicalisme

Marx, Engels et le syndicalisme

mercredi 3 janvier 2018, par Robert Paris

Marx, Engels et le syndicalisme

Avertissement : il est évident que, sur la question syndicale plus encore que sur toute autre, il n’est pas possible aux marxistes révolutionnaires de calquer leur position sur celle de Marx et d’Engels. Mais, même pour nuancer ou modifier ce qui doit l’être, encore faut-il la connaître…

Marx n’avait pas d’illusions dans la signification du syndicalisme en termes de lutte des classes qui était cependant très loin de ce qu’elle est devenue avec l’époque impérialiste. Il affirmait le 17 août 1869 au conseil général de l’Association internationale de travailleur, l’AIT :

« Aussi longtemps que la société est divisée en classes opposées – d’un côté les capitalistes qui monopolisent l’ensemble des moyens de production ; de l’autre, les ouvriers qui travaillent et sont privés de toute propriété sur leurs moyens de production, et ne disposent que de leur force de travail – et que subsiste cette organisation sociale, la loi du salaire restera toute-puissante et resserrera chaque jour davantage les chaînes qui rendent le travailleur esclave du produit de ses propres mains, produit que monopolise le capitaliste. Depuis près de soixante ans, les syndicats anglais ont lutté contre cette loi capitaliste. Or, quel en a été le résultat ? Ont-ils réussi à libérer la classe ouvrière anglaise de l’esclavage dans lequel la tient le capital, qui n’est pourtant que le produit du travail des ouvriers ? Ont-ils permis, ne serait-ce qu’à une petite fraction de la classe ouvrière, de s’élever au-dessus de sa condition d’esclave salarié, en devenant propriétaire des moyens de production, matières premières, instruments et machines nécessaires à son industrie, et en conséquence aussi du produit de son propre travail ? Il est de notoriété publique que, non seulement ils n’ont jamais atteint ce but, mais qu’ils ne l’ont jamais poursuivi. Nous ne voulons absolument pas prétendre par là que les syndicats ne sont d’aucune utilité, parce qu’ils ne l’ont pas fait. Au contraire, les syndicats – aussi bien en Angleterre que dans tout autre pays industriel – sont indispensables à la classe ouvrière pour lutter contre le capital…. Le grand mérite des syndicats, dans leur lutte pour le maintien de ce taux de salaire et la diminution des heures de travail, est qu’ils s’efforcent d’augmenter ce standard de vie… Cependant la lutte des syndicats n’enfreint pas la loi du salaire ; au contraire, elle ne fait que l’appliquer. Sans l’arme syndicale de résistance, l’ouvrier ne recevrait même pas ce qui lui est dû conformément au statut du salariat… Ainsi donc, les syndicats n’attaquent pas le système salarial lui-même. Or, la dégradation économique de la classe ouvrière n’est pas due au niveau, bas ou élevé, des salaires, mais au fait qu’au lieu de percevoir le produit intégral de son travail, la classe ouvrière doit se satisfaire d’une fraction de ce produit, celle que l’on appelle salaire. »

Lettre d’Engels à Bebel, du 28 octobre 1882 :

« La divergence est de principe : doit-on mener la lute du prolétariat contre la bourgeoisie sous forme de lute de classe ; ou est-il admissible, à la manière opportuniste, de laisser tomber le caractère de classe du mouvement et du programme à chaque fois qu’il est possible de gagner quelques voix ou quelques partisans ? Malon et Brousse (dirigeants du courant « possibiliste » qui fait mine de se concentrer sur ce qui est possible par réalisme ou pragmatisme –NDLR) ont opté pour cette dernière voie, sacrifiant ainsi le caractère de classe du mouvement… »

Lettre d’Engels à Marx du 23 novembre 1882 :

« Il est manifeste que c’est précisément pour l’amour des chambres syndicales que Malon et Cie ont sacrifié le programme et tout le passé du mouvement depuis le Congrès de Marseille. La force apparente de Malon et Cie représente donc en réalité leur véritable faiblesse. Si l’on rabaisse son programme au niveau du syndicalisme le plus ordinaire, il est certes facile d’avoir un « grand public ». »

En 1866, Marx fit adopter par le Conseil Central de l’Internationale une résolution qui critiquait les syndicats ainsi :

« Les syndicats s’occupent trop exclusivement des luttes immédiates. Ils n’ont pas assez compris leur pouvoir d ‘action contre le système capitaliste lui-même... A part leur œuvre immédiate de réaction contre les manœuvres tracassières du capital, ils doivent maintenant agir sciemment comme foyers organisateurs de la classe ouvrière dans le grand but de son émancipation radicale. Ils doivent aider tout mouvement social et politique tendant dans cette direction. »

Dans une lettre à F. Bolte du 23 novembre 1871, Karl Marx définit précisément les caractéristiques d’une lutte politique autonome de la classe ouvrière dans les conditions de son époque :

« Le mouvement politique de la classe ouvrière a naturellement pour objectif la conquête, pour elle, du pouvoir politique. Il va sans dire que, pour y parvenir, il faut une organisation préalable, suffisamment développée, de la classe ouvrière, organisation qui surgit des luttes économiques mêmes des ouvriers. En outre, tout mouvement dans lequel la classe ouvrière s’oppose, en tant que classe, aux classes dominantes, et s’efforce d’exercer sur celles-ci une pression du dehors, est un mouvement politique. (…) Là où le prolétariat n’est pas encore suffisamment organisé pour tenter une campagne contre le pouvoir politique de la classe dominante, il a besoin d’être éduqué à cette fin par une agitation incessante contre l’attitude politique hostile des classes dominantes. Sans quoi le prolétariat reste un jouet entre les mains de cette classe. » « Pour devenir politique, un mouvement doit opposer aux classes dominantes les ouvriers agissant en tant que classe pour les faire céder au moyen d’une pression de l’extérieur. Ainsi, l’agitation est purement économique lorsque les ouvriers tentent, par le moyen de grèves, etc., dans une seule usine, ou même dans une seule branche d’industrie, d’obtenir des capitalistes privés une réduction du temps de travail ; en revanche, elle est politique, lorsqu’ils arrachent de force une loi fixant à huit heures la journée de travail, etc… C’est de cette manière que, de tous les mouvements économiques isolés, se développe partout un mouvement politique, autrement dit un mouvement de classe en vue de réaliser ses intérêts sous forme générale qui ait force de contrainte pour la société toute entière. »

Karl Marx dans la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel :

« Ce n’est qu’au nom des droits généraux de la société qu’une classe particulière peut revendiquer la suprématie générale. Pour emporter d’assaut cette position émancipatrice et s’assurer l’exploitation politique de toutes les sphères de la société dans l’intérêt de sa propre sphère, l’énergie révolutionnaire et la conscience de sa propre force ne suffisent pas. Pour que la révolution d’un peuple et l’émancipation d’une classe particulière de la société bourgeoise coïncident, pour qu’une classe représente toute la société, il faut, au contraire, que tous les vices de la société soient concentrés dans une autre classe, qu’une classe déterminée soit la classe du scandale général, la personnification de la barrière générale ; il faut qu’une sphère sociale particulière passe pour le crime notoire de toute la société, si bien qu’en s’émancipant de cette sphère on réalise l’émancipation générale. Pour qu’une classe soit par excellence la classe de l’émancipation, il faut inversement qu’une autre classe soit ouvertement la classe de l’asservissement… Il manque cette largeur d’âme qui s’identifie, ne fût-ce que momentanément, avec l’âme populaire, cette génialité qui pousse la force matérielle à la puissance politique, cette hardiesse révolutionnaire qui jette à l’adversaire cette parole de défi :“ Je ne suis rien et je devrais être tout”. »

Résolutions de 1871 de l’Association Internationale des travailleurs :

« Considérant : Que, contre ce pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même comme parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis constitués par les classes possédantes ; Que cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l’abolition des classes ; Que la coalition des forces ouvrières, déjà obtenu par les luttes économiques, doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ; La conférence rappelle aux membres de l’Internationale : Que dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement liés. »

Karl Marx, dans le « Manifeste communiste » :

« Le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation… » « Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité. Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement historique qui s’opère sous nos yeux. L’abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu’ici n’est pas le caractère distinctif du communisme. »

Karl Marx, De l’indifférence en matière politique :

« La classe ouvrière ne doit pas se constituer en parti politique ; elle ne doit, sous aucun prétexte, avoir une action politique, car combattre l’État c’est reconnaître l’État ce qui est contraire aux principes éternels [1]. Les travailleurs ne doivent pas faire grève, car dépenser ses forces pour obtenir une augmentation de salaire ou en empêcher l’abaissement, c’est reconnaître le salariat ce qui est en contradiction avec les principes éternels de l’émancipation de la classe ouvrière. Lorsque, dans la lutte politique contre l’État bourgeois, les ouvriers ne parviennent qu’à arracher des concessions, ils signent des compromis ce qui est contraire aux principes éternels. Il faut donc condamner tout mouvement pacifique tel que les ouvriers anglais et américains ont la méchante habitude de le faire. Les ouvriers ne doivent pas dépenser leur énergie pour obtenir une limitation légale de la journée de travail, car ce serait signer un compromis avec les patrons qui, à partir de ce moment, ne les exploiteraient plus que dix ou douze heures, au lieu de quatorze ou seize ! Ils ne doivent pas non plus se donner le mal d’interdire légalement l’emploi de fillettes de moins de dix ans dans les fabriques, car cela n’abolit pas encore l’exploitation des garçonnets de moins de dix ans et ce serait donc un nouveau compromis qui porterait atteinte à la pureté des principes éternels. Les ouvriers doivent encore moins demander comme cela arrive aux États-Unis que l’État, dont le budget s’établit aux frais de la classe ouvrière, assure l’instruction élémentaire des enfants des travailleurs, car l’enseignement élémentaire n’est pas l’enseignement universel. Il est préférable que les ouvriers et les ouvrières ne sachent ni lire, ni écrire, ni compter, plutôt que de recevoir l’enseignement d’un maître d’école de l’État. II vaut mieux que l’ignorance et un travail quotidien de seize heures abrutissent la classe ouvrière, plutôt que les principes éternels soient violés ! Si la lutte politique assume des formes violentes, et si les ouvriers substituent leur dictature révolutionnaire à la dictature de la bourgeoisie, ils commettent le terrible délit de lèse-principe, car, pour satisfaire leurs misérables besoins profanes de tous les jours, pour briser la résistance des classes bourgeoises, ne donnent-ils pas à l’État une forme révolutionnaire et transitoire, au lieu de rendre les armes et d’abolir l’État. Les ouvriers ne doivent pas former des syndicats de tous les métiers, car ce serait perpétuer la division du travail telle qu’elle existe dans la société bourgeoise, cette division du travail qui morcelle la classe ouvrière ne constitue-t-elle pas le véritable fondement de leur esclavage ? En un mot, les ouvriers doivent croiser les bras et ne pas dépenser leur temps en agitations politiques et économiques, car elles ne peuvent leur apporter que des résultats immédiats. À l’instar des bigots des diverses religions, ils doivent, au mépris des besoins quotidiens, s’écrier avec une foi profonde : « Que notre classe soit crucifiée, que notre race périsse, mais que les principes éternels restent immaculés ! » Comme de pieux chrétiens, ils doivent croire en la parole du curé et mépriser les biens de ce monde pour ne penser qu’à gagner le paradis (lisez, au lieu de paradis, la liquidation sociale qui, un beau jour, doit avoir lieu dans un coin du monde personne ne sachant qui la réalisera, ni comme elle se réalisera, et la mystification est en tout et pour tout identique). Dans l’attente de la fameuse liquidation sociale, la classe ouvrière doit se comporter avec décence, comme un troupeau de moutons gras et bien nourris ; elle doit laisser le gouvernement en paix, craindre la police, respecter les lois et servir de chair à canon sans se plaindre. Dans la vie pratique de tous les jours, les ouvriers doivent être les serviteurs les plus obéissants de l’État. Néanmoins, dans leur for intérieur, ils doivent protester avec la dernière énergie contre son existence et lui attester le profond mépris qu’ils ressentent pour lui en achetant et en lisant des brochures qui traitent de l’abolition de l’État. Ils doivent se garder d’opposer à l’ordre capitaliste d’autre résistance que leurs déclamations sur la société future dans laquelle cet ordre maudit aura cessé d’exister. Nul ne contestera que si les apôtres de l’indifférence politique s’étaient exprimés de manière aussi claire, la classe ouvrière ne les eût envoyés aussitôt à tous les diables. En effet, elle se serait sentie insultée par des bourgeois doctrinaires et des aristocrates déchus, assez sots et ingénus pour lui interdire tout moyen réel de lutte, alors qu’elle doit prendre dans l’actuelle société même toutes les armes pour son combat, les conditions fatales de lutte ayant le malheur de ne pas cadrer avec les rêveries d’idéologues que nos docteurs en science sociale ont exaltées, jusqu’au séjour des béatitudes, sous le nom de Liberté, Autonomie et Anarchie. D’ores et déjà, le mouvement de la classe ouvrière est si puissant que ces sectaires philanthropes n’ont plus le courage de répéter pour la lutte économique les grandes vérités qu’ils ne cessent de proclamer sur le plan politique. Ils sont trop pusillanimes pour les appliquer aux grèves, aux coalitions, aux syndicats, aux lois réglementant le travail des femmes et des enfants ou limitant la journée de travail, etc. Voyons maintenant dans quelle mesure ils peuvent en appeler aux vieilles traditions, à l’honneur, à la probité et aux principes éternels. À une époque où les rapports sociaux n’étaient pas encore assez développés pour permettre à la classe ouvrière de se constituer en parti politique, les premiers socialistes (Fourier, Owen, Saint-Simon, etc.) ont dû fatalement se borner, à imaginer une société modèle de l’avenir, et condamner toutes les tentatives entreprises par les ouvriers en vue améliorer leur situation actuelle : grèves, coalitions, actions politiques [2]. Même s’il ne nous est pas permis de renier ces patriarches du socialisme, comme il n’est pas permis aux chimistes de renier leurs pères, les alchimistes, nous devons nous garder de retomber dans les erreurs qu’ils ont commises et que nous serions impardonnables de renouveler. Toutefois, très vite en 1839 , lorsque la lutte politique et économique de la classe ouvrière prit un caractère déjà tranché en Angleterre, Bray l’un des disciples d’Owen et l’un de ceux qui, bien avant Proudhon, avaient découvert le mutualisme publia un livre : Labour’s Wrongs and Labour’s Remedy (« Les Maux du travail et les remèdes du travail »). Dans l’un des chapitres sur l’inefficacité de tous les remèdes que l’on veut obtenir par la lutte actuelle, il fit une amère critique de toutes les agitations économiques aussi bien que politiques de la classe ouvrière anglaise. Il condamna l’agitation politique, les grèves, la limitation des heures de travail, la réglementation du travail des femmes et des enfants dans les fabriques, parce que tout cela à ses yeux , au lieu de faire sortir des conditions actuelles de la société, nous y entraîne et en rend les antagonismes encore plus intenses. Et maintenant, venons-en à, l’oracle de nos docteurs en science sociale, à Proudhon. Alors que le maître avait le courage de se prononcer avec énergie contre tous les mouvements économiques (grèves, coalitions, etc.) qui étaient contraires aux théories rédemptrices de son mutualisme, il encourageait par ses écrits et son action personnelle la lutte politique de la classe ouvrière [3]. En revanche, ses disciples n’osèrent pas se prononcer ouvertement contre le mouvement. Dès 1847, lorsque apparut la grande œuvre du maître, Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère, j’ai réfuté ses sophismes contre le mouvement ouvrier. Toutefois, en 1864, après la loi Ollivier qui accordait aux ouvriers français si chichement le droit de coalition, Proudhon revint à la charge dans son livre De la capacité politique des classes ouvrières, qui fut publié quelques jours après sa mort. Les attaques du maître plurent tellement à la bourgeoisie que le Times, lors de la grande grève des tailleurs de Londres en 1866, fit à Proudhon l’honneur de le traduire afin de condamner les grévistes par les propres paroles de Proudhon. En voici quelques exemples. Les mineurs de Rives-de-Gier s’étant mis en grève, on fit appel à la troupe pour leur faire entendre raison, et Proudhon de s’écrier : « L’autorité qui fit fusiller les mineurs de Rives-de-Gier se trouvait dans une situation malheureuse. Mais elle agit comme le vieux Brutus qui, partagé entre ses sentiments de père et son devoir de consul, dut sacrifier ses enfants pour sauver la République. Brutus n’hésita pas et la société n’a pas osé le condamner [4]. » De mémoire de prolétaire on ne se souvient pas qu’un bourgeois ait hésité à sacrifier ses ouvriers pour sauver ses intérêts. Quels Brutus que ces bourgeois ! « Non, il n’existe pas plus un droit de coalition qu’il n’y a un droit d’exaction, de brigandage, de rapine, un droit d’inceste, d’adultère [5]. » Mais quels sont les principes éternels au nom desquels le maître lance ses abracadabrants anathèmes ? Premier principe éternel : « Le taux de salaire détermine le prix des marchandises. » Même ceux qui n’ont aucune notion d’économie politique et ne savent pas que le grand économiste bourgeois Ricardo, dans son livre, Principes d’économie politique, paru en 1817, a réfuté une fois pour toutes cette erreur commune, même ceux-là sont au courant du fait que l’industrie anglaise peut donner à ses produits un prix plus bas que n’importe quel autre pays, bien que les salaire soient relativement plus élevés en Angleterre que dans aucun autre pays d’Europe. Deuxième principe éternel : « La loi qui autorise les coalitions est tout à fait illégale, anti-économique et est en contradiction avec tout ordre et toute société. » En un mot, « elle s’oppose au droit économique de la libre concurrence ». Si le maître avait été moins chauvin, il se serait demandé comment il se fait qu’il y a quarante ans déjà on ait promulgué en Angleterre une loi sur les fabriques si contraire aux droits économiques de la libre concurrence, et qu’à mesure que se développe l’industrie, et avec elle la libre concurrence, cette loi destructrice de tout ordre et de toute société s’impose à tous les États bourgeois comme une nécessité inéluctable. Il aurait peut-être découvert que le Droit (avec un grand D) n’existe que dans les manuels d’économie rédigés par ses frères ignorantins de l’économie politique, manuels qui contiennent des perles comme celle-ci : « La propriété est le fruit du travail »... des autres, oublient-ils d’ajouter. Troisième principe éternel : Sous prétexte d’élever la classe ouvrière au-dessus de sa prétendue infériorité sociale, on va diffamer en bloc toute une classe de citoyens : la classe des patrons, des entrepreneurs, des usiniers et des bourgeois. On portera aux nues la démocratie des travailleurs manuels et on lui demandera sa mésestime et sa haine pour ces alliés indignes de la classe moyenne. À la contrainte légale, on préférera la guerre dans le commerce et l’industrie ; à la police d’État, on préférera l’antagonisme des classes [6]. Pour empêcher la classe ouvrière de sortir de la prétendue humiliation sociale, le maître condamne les coalitions qui constituent la classe ouvrière en classe antagoniste face à la respectable catégorie des patrons, des entrepreneurs et des bourgeois qui certes préfèrent, comme Proudhon, la police d’État à l’antagonisme des classes. Pour éviter tout ennui à cette respectable classe, notre bon Proudhon conseille aux ouvriers, en attendant l’avènement de la société mutualiste, le régime de « la liberté ou de la concurrence » qui, malgré « ses graves inconvénients », demeure pourtant e notre unique garantie [7] ». Le maître prêchait l’indifférence en matière économique pour sauvegarder la liberté ou la concurrence bourgeoise, « notre unique garantie » ; les disciples prêchent l’indifférence en matière politique pour sauvegarder la liberté bourgeoise, leur unique garantie. Les premiers chrétiens, qui prêchaient aussi l’indifférence politique, n’en eurent pas moins besoin du bras puissant de l’empereur pour se transformer de persécutés en persécuteurs. Quant aux apôtres modernes de l’indifférence politique, ils ne croient pas que leurs principes éternels leur imposent aussi de renoncer aux biens de ce monde et aux privilèges temporels de la société bourgeoise. Quoi qu’il en soit, il faut bien reconnaître qu’ils supportent, avec un stoïcisme digne des martyrs chrétiens, que les ouvriers endurent des journées de travail de quatorze à seize heures dans les fabriques. »

Marx et Engels

Notes

[1] Cf. Marx, Almanacco republicano per l’anno 1874. Traduit de l’italien. Ce texte, ainsi que le suivant, est extrait de MARX-ENGELS, Scritti italiani, Edizioni Avanti, 1955, p. 98-104, p. 93-97. Toute une série d’articles de Marx-Engels furent publiés par le groupe de socialistes réunis autour de La Plebe pour contrecarrer l’influence des anarchistes et pour affirmer les positions marxistes sur l’activité politique et l’autorité dans la révolution et le parti politique. Le texte d’Engels plus général est complété par celui de Marx sur l’autorité. Tous deux parlent pour ainsi dire au bon sens, en puisant des exemples dans la vie quotidienne. La démonstration n’en demeure pas moins, dans les deux cas, historique, utilisant la dialectique pour montrer l’évolution des notions justifiées à tel moment, dépassées ensuite, et carrément réactionnaires enfin.

[2] Marx aborde maintenant le problème sous l’angle de son évolution historique, en comparant les diverses questions non seulement dans leur ordre chronologique successif, mais encore logique, avec la position des classes opprimées dans une forme sociale antérieure. En utilisant cette méthode, il répond d’avance à nos syndicalistes révolutionnaires modernes qui rejettent l’action politique proprement dite, et n’admettent que l’action économique « révolutionnaire », c’est-à-dire l’action politique subversive dans la sphère économique.

[3] En renversant la position, c’est-à-dire en rejetant la politique dans son domaine spécifique, pour n’admettre qu’une action économique « révolutionnaire », les modernes syndicalistes révolutionnaires ou partisans d’une pure action de conseils ouvriers sont tout aussi éloignés de la position marxiste que Proudhon qui rejetait les grèves et syndicats, mais prônait l’action politique.

[4] Cf. P.-J. Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières, Paris, 1868, p 327. (Note de Marx.)

[5] Op. cit., p. 333. (Note de Marx.)

[6] Op. cit., p. 337-338. (Note de Marx.)

[7] Op. cit., p. 334.

Karl Marx, dans un rapport sur les syndicats pour le Conseil Général de la Première Internationale :

« Ils (les syndicats) ne doivent pas oublier qu’ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu’ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu’ils n’appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. (…) Au lieu du mot d’ordre conservateur : « Un salaire équitable pour une journée de travail équitable », ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : « Abolition du salariat »... Les syndicats, utiles comme centres de résistance aux exagérations du capital, sont impuissants dans la mesure où ils se contentent de ne faire qu’une guerre de partisans à l’ordre capitaliste. Sans renoncer à cette action quotidienne ils doivent travailler à la transformation de la société capitaliste, faire de leur force organisée un levier de l’émancipation définitive de la classe ouvrière, c’est-à-dire de l’abolition du salariat... En plus de leurs buts initiaux, ils doivent maintenant apprendre à agir délibérément en tant que centres organisationnels de la classe ouvrière pour réaliser le but plus large de l’émanciper complètement. Ils doivent aider chacun des mouvements sociaux et politiques qui va dans ce sens. Se considérant eux-mêmes comme les champions et les représentants de toute la classe ouvrière, et agissant comme tels, ils ne peuvent échouer à enrôler les hommes qui n’en sont pas membres. Ils doivent s’occuper avec grand soin des intérêts des moins bien payés, comme les travailleurs agricoles, rendus impuissants par des circonstances exceptionnelles. Ils doivent convaincre le monde dans son ensemble que leurs efforts, loin d’être mesquins et égoïstes, visent à émanciper les millions d’opprimés. »

Engels en 1885 :

« Les syndicalistes sont de nos jours de très bonnes gens avec qui faire affaire, en particulier pour n’importe quel capitaliste sensé, et en général pour toute la classe capitaliste. »

Lettre de F. Engels à K. Kautsky :

Londres, le 12 septembre 1882 « (...) Vous me demandez ce que les travailleurs anglais de la politique coloniale ? Eh bien, tout juste ce qu’ils pensent la politique en général ; c’est tout juste ce que les bourgeois en pensent. Ici, il n’y a pas, vous le savez, de parti ouvrier, il n’y a que des conservateurs et des radicaux libéraux, et les ouvriers mangent allègrement leur part de ce que rapporte le monopole de l’Angleterre sur le marché mondial et dans le domaine colonial A mon avis, les colonies proprement dites, c’est à dire les pays peuplés d’éléments de souche européenne, le Canada, la Cap, l’Australie, deviendront tous indépendants ; par contre, les pays sous simple domination et peuplés d’indigènes, Inde, Algérie, les possessions hollandaises, portugaises et espagnoles, devront être pris en charge provisoirement par le prolétariat et conduits à l’indépendance, aussi rapidement que possible. Comment ce processus se développera, voilà qui est difficile à dire. L’Inde fera peut être une révolution, c’est même très vraisemblable. Et comme le prolétariat se libérant ne peut mener aucune guerre coloniale, on serait obligé de laisser faire, ce qui, naturellement, n’irait pas sans des destructions de toutes sortes, mais de tels faits sont inséparables de toutes les révolutions. Le même processus pourrait se dérouler aussi ailleurs : par exemple en Algérie et en Égypte, et ceci serait, pour nous, certainement la meilleure solution. Nous aurons assez à faire chez nous. Une fois que l’Europe et l’Amérique du Nord seront réorganisées, elles constitueront une force si colossale et un exemple tel que les peuples à demi civilisés viendront d’eux-mêmes dans leur sillage : les besoins économiques y pourvoiront déjà à eux seuls. Mais par quelles phases de développement social et politique ces pays devront passer par la suite pour parvenir eux aussi à une structure socialiste, là dessus, je crois, nous ne pouvons aujourd’hui qu’échafauder des hypothèses assez oiseuses. Une seule chose est sûre : le prolétariat victorieux ne peut faire de force le bonheur d’aucun peuple étranger, sans par là miner sa propre victoire. Ceci ne signifie naturellement pas que des guerres défensives de diverses sortes soient exclues (...) »

Le manifeste du Parti communiste - K. Marx - F. Engels :

« II. Prolétaires et communistes Quelle est la position des communistes par rapport à l’ensemble des prolétaires ? Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat. Ils n’établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier. Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité. Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement historique qui s’opère sous nos yeux. L’abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu’ici n’est pas le caractère distinctif du communisme. »

Marx :

« Les syndicats agissent utilement comme centres de résistance aux empiètements du capital. Ils échouent en partie quand ils font un usage peu judicieux de leur puissance. Ils échouent entièrement quand ils se livrent à une simple guérilla contre les effets du système actuel, au lieu d’essayer dans le même temps de le changer, au lieu de se faire un levier de toutes leurs forces organisées, pour l’émancipation finale de la classe ouvrière, c’est-à-dire pour abolir enfin le salariat. »

Karl Marx, Un chapitre inédit du Capital :

« La valeur de la force de travail constitue la base rationnelle et déclarée des syndicats, dont il importe de ne pas sous-estimer l’importance pour la classe ouvrière. Les syndicats ont pour but d’empêcher que le niveau des salaires ne descende au-dessous du montant payé traditionnellement dans les diverses branches d’industrie, et que le prix de la force de travail ne tombe au-dessous de sa valeur. Ils savent, certes, que si le rapport entre l’offre et la demande change, le prix de marché change aussi. Mais, d’une part, un tel changement est loin d’être le simple fait unilatéral de l’acheteur, dans notre cas du capitaliste ; d’autre part, il existe une grande différence entre, d’une part, le montant du salaire déterminé par l’offre et la demande (c’est-à-dire le montant résultant de l’opération „honnête’ de l’échange de marchandises, lorsque acheteur et vendeur traitent sur un pied d’égalité) et, d’autre part, le montant du salaire que le vendeur – l’ouvrier - est bien forcé d’accepter, lorsque le capitaliste traite avec chaque ouvrier pris isolément et lui impose un bas salaire, en exploitant la détresse exceptionnelle de l’ouvrier isolé, indépendamment du rapport général de l’offre et de la demande. En conséquence, les ouvriers se coalisent afin de se placer en quelque sorte sur un pied d’égalité avec les capitalistes pour le contrat de vente de leur travail. Telle est la raison (la base logique) des syndicats. Ce qu’ils recherchent, c’est d’éviter que, sous la pression directe d’une détresse qui lui est particulière, l’ouvrier ne soit contraint de se satisfaire d’un salaire inférieur à celui qui était fixé auparavant par l’offre et la demande dans la branche d’activité déterminée, de sorte que la valeur de la force de travail tombe au-dessous de son niveau traditionnel dans cette industrie. Remarquons que cette valeur de la force de travail„ représente pour l’ouvrier lui-même le minimum de salaire, et pour le capitaliste le salaire uniforme et égal pour tous les ouvriers de l’entreprise’… Les syndicats ne permettent donc jamais à leurs membres de travailler au-dessous de ce minimum de salaire. Ce sont des sociétés de sécurité créées par les ouvriers eux-mêmes. L’exemple suivant montre comment ces organisations formées par les ouvriers eux-mêmes s’y prennent pour défendre la valeur de la force de travail. Dans toutes les entreprises de Londres, il existe ce qu’on appelle des „sweaters’. Un sweater, c’est quelqu’un qui se charge de fournir à un premier entrepreneur une certaine quantité de travail au salaire habituel en le faisant exécuter par d’autres à un prix moindre’, de sorte que la différence - son profit –„est pris sur la sueur des ouvriers qui, en fait, exécutent l’ouvrage’… Ce profit ne représente rien d’autre que la différence entre la valeur de la force de travail payée par l’entrepreneur et le prix inférieur à la valeur de la force de travail payée aux ouvriers par l’intermédiaire qui fait suer ceux qui travaillent. »

La suite

Un article de Marx

Friedrich Engels sur les syndicats et le mouvement ouvrier en Angleterre

Une lettre d’Engels

Un courrier d’Engels sur l’opportunisme des « révolutionnaires » : « cette bande a fait cause commune à Paris avec les syndicats anglais vendus pour s’opposer aux revendications socialistes »

Les communistes n’ont pas d’intérêt de boutique à défendre

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