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Ma grand-mère sans frontière

mercredi 17 décembre 2014, par Robert Paris

Avertissement : les photos sont à venir...

Le haut Euphrate d’où venait la Nona Ma grand-mère Rachel, que nous appelions Nona, était née en 1888, à Urfa en "Mésopotamie", alors une simple province de l’empire ottoman, la même année que les découvertes de l’appareil photographique d’Eastman, de la chambre à air de Dunlop et des ondes radio de Hertz. La précision de cette date de naissance n’est sûre qu’à une année près ! L’explication de cette incertitude réside dans le fait que les administrations de la région de « Mésopotamie » étaient loin d’être au point pour enregistrer les identités, sans compter les destructions de documents opérées durant les guerres, les guerres civiles et les massacres. Et la mémoire de Nona, comme ses papiers, ne donnaient pas une indication plus précise. Elle est décédée le 25 mars 1980 à Colombes (France). Elle a ainsi vécu environ 92 ans, et vécu dans plusieurs pays mais surtout connu plusieurs mondes très différents, alors que nous, ses petits-enfants, avons jusqu’à présent toujours connu le même monde.

La vie de ma grand-mère a été rythmée par cinq grandes catastrophes et deux révolutions sociales. Les catastrophes ont été la mort de ses parents, la guerre italo-turque, la première guerre mondiale, la seconde guerre mondiale et la guerre israélo-arabe. Et les révolutions : la vague révolutionnaire débutée en Russie et attaquant l’empire ottoman et l’Egypte peu avant et après la première guerre mondiale, la vague révolutionnaire de l’après deuxième guerre mondiale atteignant l’Egypte après la deuxième guerre mondiale. Tout le reste a ressemblé à une vie sans histoire, à une vie quotidienne monotone, sans grande particularité, du moins pour quiconque vivait dans le même lieu, à la même époque… Et pourtant une particularité étonnante, ma grand-mère a vécu aux quatre coins du monde et a su connaître tous ces mondes avec une ouverture d’esprit incroyable...

Ma grand-mère sans frontière…

Au pied du sésamier, le pays de Sham…

« Sésame ouvre-toi », la phrase clef bien connue d’Ali Baba pour entrer dans les grottes au trésor, aurait pu être celle qui m’a permis d’entrer dans les cachettes aux trésors de ma grand-mère, une petite vieille à la peau parcheminée et plissée, au cuir durci par la vie qui quittait rarement son fichus, un foulard coloré qui n’avait aucun caractère triste ni religieux. D’ailleurs, le sérieux et la tristesse ne faisaient nullement partie des caractéristiques de celle que nous appelions « la Nona », référence à quelques origines italiennes du reste de la famille. Et d’ailleurs cela se prononce "nonena" donc on devrait l’écrire "Nonna" à l’italienne mais, allez savoir pourquoi, l’étymologie qui est restée est Nona !

D’origine Phénicienne ššmn ou Akkadienne šamaššammu ou encore le même type de nom, avec les mêmes racines, en sumérien. Ou bien shemen en Hébreux. Tout cela veut dire la même chose : l’arbre à gras… La sésame est encore appelée Juljulan, Zelzlane, Sumsum, Simsim, Semsem, ou encore Gingelly. Le sésame serait la première plante cultivée vers 10.000 ans avant J-.C.

N’oublions pas que le sésame, appelé semsem, était en Mésopotamie à la fois à l’origine de la notion de prospérité qui se disait "sem", des petites pâtisseries avec des graines appelées sémites et, du même nom, du peuple de Noé (le fils de Noé s’appelait Sem !) qui avait nomadisé dans la haute Mésopotamie... Ils n’étaient pas seulement Juifs mais aussi Araméens, Cananéens, Assyriens, Babyloniens, Phéniciens, Sumériens... Quelle histoire décidément !

Le sésamier

Le sésamier oriental ou sesamum-indicum

La voilà, la petite graine de sésame qu’il faut ouvrir pour en faire sortir le trésor : l’huile

Les semsem (appelées aussi sésames) en gâteau : Kahhk bésemsem (ou Kaak bisemsem) dite rosquette

Le sésamier, m’expliquait Nona, est l’arbuste trésor de la région, puisqu’il permettait à la fois de produire du gras, de l’huile, de la crème, des pâtes, des gâteaux, et mille autres richesses. On pouvait faire de la sauce tahin ou de la halva et bien des gâteries. Ouvrir la graine de sésame, c’était comme entrer dans la caverne d’Ali Baba…

Nous allions en faire autant, ouvrir la boite à trésors, ma grand-mère et moi, un jeune garçon de onze ans. Et, pour cela, nous étions confortablement assis dans le divan du salon pour passer une de ces fabuleuses après-midis où le jeu de cartes était prétexte à des conversations sans fin.

Ourfa, Urfa, aujourd’hui Sanliurfa

Sur ses origines, Nona ne parlait jamais ni de Syrie, ni de Turquie, ni d’Empire ottoman, mais de Cham et d’Irak. Si bien que nombre de ses enfants, ma mère comme mes oncles et tantes, étaient persuadées qu’elle avait habité à Erfa en Irak ! Mais Erfa n’était rien d’autre que Ourfa ou Urfa, hier dans la zone kurde de l’Empire Ottoman, ou en Turquie, aujourd’hui Sanliurfa en Turquie. Nous avions, mon frère et moi, remarqué son passeport très ancien qui indiquait à la rubrique « nationalité » la réponse fantastique : Mésopotamie ! Mais le fait que la grand-mère se disait irakienne va plus loin que la Mésopotamie. Quand je demandais à Nona : « D’où vient ta famille ? », elle me répondais : « Moi, on m’a toujours dit que nous venons d’Irak », Shammah est même le nom d’une région d’Irak entre Kirkouk et Bagdad….

En réalité, Urfa, c’était le Haut-Euphrate, la partie la plus haute de l’ancien empire sumérien puis assyrien qui comprenaient, du haut en bas, les bassins des deux grands fleuves, le Tigre et l’Euphrate, une partie de cet ancien empire revenant à la Syrie et l’autre à l’Irak.

Pourquoi Nona ne se disait pas plus syrienne qu’irakienne ? La Syrie de l’époque signifiait un territoire allant de Damas à Alep et à Jérusalem…

La Turquie s’arrêtait au Kurdistan et le Kurdistan s’arrêtait à la Mésopotamie…

Donc Alep était en Syrie et Urfa en Mésopotamie (que Nona appelait Irak)… Et Nona avait habité aussi bien Urfa, où elle était née, qu’Alep, où elle s’était mariée.

La Mésopotamie antique

La Mésopotamie, province ottomane

Elle nous parlait d’une montagne dans laquelle elle avait passé une partie de son enfance. C’étaient des mondes incroyables pour nous… Entre nous, et sans le lui dire, nous ne l’avions plus appelé que « grand-mère popotame » en référence à sa Mésopotamie natale. Loin de nous faire penser à un hippopotame, elle était toute maigre, toute en os, notre grand-mère, mais le mot hippopotame nous semblait enfermer le caractère étonnant de cette grand-mère venue d’une autre planète. Et ce caractère miraculeux ne s’arrêtait pas là : elle avait vécu dans l’Empire Ottoman (dont la Mésopotamie de son passeport était une des provinces), en Turquie, en Syrie puis en Egypte, puis avait voyagé chez ses différents enfants, aux quatre coins du monde, de l’Italie à la France et des USA à l’Argentine ou à Israël. Moi, qui n’était quasiment pas sorti de France, j’étais mis en voyage au travers de ses récits.

Ce qui est extraordinaire dans le fait que cette grand-mère s’avérait « Mésopotame », c’est non seulement que ce grand nom semblait directement tiré de l’Antiquité la plus ancienne, mais aussi que nous ignorions alors tout à fait une telle origine, nos parents ne nous ayant parlé que de leur naissance à eux en Egypte. Le plus drôle, c’est que Nona ne se considérait pas comme de Mésopotamie, c’est-à-dire de l’Empire ottoman mais de Syrie, du pays de Cham. Quand à ce légendaire pays de Cham, il n’avait jamais distribué des papiers d’identité, bien entendu, ni eu d’Etat gouvernant en son nom. Et le plus curieux dans tout cela, c’est que nos parents, nés tous les deux en Egypte, se considéraient pour l’un comme Français, et Italienne pour l’autre, sans que ces nationalités soient fermement attestées par autre chose que des documents de complaisance. Inutile de préciser que les nationalités, pour nous, semblaient une véritable pierre de rosette !!! Ma carte d’identité française allait, bien plus tard, se démontrer être bien plus fragile que je ne le croyais… Rassurez-vous, je n’allais quand même pas être renvoyé dans l’ancienne Mésopotamie, disparue avec l’empire ottoman, à la fin de la première guerre mondiale !! Mais c’est une autre histoire, la mienne

Comme on le voit sur cette carte, il n’y avait pas de grande route à Urfa (Ourfa en haut de la carte) et aucune voie de chemin de fer (seulement trois pistes plus ou moins mauvaises où se déplaçaient des chameaux et des chevaux), ce qui faisait que la région était cloisonnée très souvent, par la neige ou par les mauvaises conditions des routes. L’Empire Ottoman avait cessé depuis belle lurette d’investir pour développer le pays...

Ma grand-mère Rachel, d’origine juive, venait d’Orient, était née dans l’Empire Ottoman, bien avant la première guerre mondiale, à la frontière de ce qui serait aujourd’hui la Syrie, le Liban et la Turquie. Cette région avait été successivement occupée par de multiples peuples aux civilisations diverses qui avaient laissé des traces dans les ruines, mais aussi dans les cultures des peuples de la région : Hurrites, Khurrites, Araméens, Cananéens, Hébreux, Phéniciens, Babyloniens, Akkadiens, Assyriens, Sumériens, Arabes, Turcomans, Kurdes, Arméniens, etc… On aurait eu du mal à les citer tous et plus encore à rappeler leurs caractères, leurs apports culturels, cultuels, civilisationnels. Des descendants des Etrusques, des Phéniciens, des Araméens, des Cananéens, des Arméniens, des Sumériens, des Assyriens, des Nabatéens, des Parthes, des Amorrites, des Hittites, des Assyriens, des Egyptiens, des Byzantins, des Romains, des Croisés, des Arabes, des Turcs, des Ottomans, des Anglais et des Français et bien d’autres peuples de l’Antiquité et civilisations diverses étaient passés par là, avaient eu leur heure de gloire, de triomphe, de prospérité, avaient eu le pouvoir, l’avaient perdu, avaient été dispersés.

village arménien de Syrie

village alaouite de Syrie

et encore des villages kurdes, arabes, ottomans, juifs....

Et ces villages restaient là comme de scories de ce grand passé. Chaque peuple avait laissé des traces de ses conceptions, de ses modes de fonctionnement, de ses mentalités, de ses religions, de sa culture… Pour moi qui vivait dans un monde à la pensée unique, occidentale et bourgeoise, c’était comme si je découvrais d’un seul coup que l’homme est d’une richesse insoupçonnée, comme si j’étais moi-même porteur de tous ces trésors…

Et effectivement, des guerres de toutes les époques avaient amené dans cette région du « pays de Cham » une multiplicité incroyable de peuples, qui y ont laissé des traces dans le type de maisons, dans le type des tissus, dans le type des paniers, dans les costumes, dans les noms, dans la gastronomie, dans les traditions, dans les types de visages. Sont passés là des Egyptiens aux Mongols, des Perses aux Sumériens, des Arabes aux Chaldéens, des Lydiens aux Phrygiens, des Romains aux Macédoniens, des croisés Francs aux Grecs, des Ottomans aux Assyriens, des Cappadociens aux Hongrois, des Ciliciens aux Byzantins, des Bédouins aux Caucasiens, des Bulgares aux Hittites, des Arméniens aux Palestiniens, des Juifs aux Tartares, des Français aux Anglais, des Sassanides aux Kurdes, et on en passe… On aurait pu penser que ces guerres, que ces armées ultraviolentes allaient détruire à chaque fois toute la civilisation précédente mais ce n’est pas le cas. Il restait toujours quelques villages témoins, quelques noms, quelques traditions, quelques artisanats et les régimes les plus dictatoriaux se piquaient même d’avoir à leur cours luxueuse toutes les sortes de plats les plus raffinés de chacun de ces peuples et même toutes les poésies les plus belles de chacun d’eux.

Nona était née à la campagne non loin de Urfa (lire Ourfa), ville syrienne, mais qui appartient aujourd’hui à la Turquie, ville de la Haute Mésopotamie, dans la haute vallée de l’Euphrate, ville très disputée, tantôt à majorité hurrite, amorrite, assyrienne, araméenne, syrienne, arménienne, kurde, suivant les époques. Urfa, cela ne vous dit probablement rien, mais c’est la ville historique d’Abraham…l’antique Urhai ou Edesse... l’un des centres du Mitanni, une des grandes civilisations disparues du Proche-orient antique.

Urfa en 1900-1910

Cette ville au bord du fleuve Khabur s’est appelée de mille manières et notamment, suivant les époques et les occupants, Urfa, Raca, Edesse, Riha, Urhai ou Sanliurfa. Cela témoigne des multiples peuples, aux langues variés qui y sont passés, y ont laissé un peu de leur civilisation avant de disparaitre...

La fierté des habitants d’Urfa n’est pas facile à traduire, mais elle rappelait que la ville n’avait pas cédé à ses conquérants. Les habitants s’y étaient montrés maintes fois capables de résister, au péril de leur vie, aux guerriers envahisseurs qui n’avaient pas manqué. Et, dans les derniers temps, sans remonter à l’Antiquité, Nona citait à l’époque récente deux armées qui étaient tombées sur une résistance farouche des habitants d’Urfa : celle de l’empire ottoman en train de massacrer les Arméniens en octobre 1915 et celle du colonialisme français en train de se découper un « empire du Levant » (Levant étant la traduction française de Sham) suite à la déconfiture de l’empire Ottoman dans la première guerre mondiale. Le colonialisme français avait, du coup, appelé la région "territoire français du Levant" et les habitants avaient été nommés par lui "les Levantins" !!! En fait, cette région n’avait jamais rien eu de français, même à l’époque des croisades ! Quant à l’occupation militaire française, elle avait suscité un tel mouvement dans la population qu’à Urfa, le peuple s’était spontanément soulevé et la ville avait chassé les troupes françaises le 11 avril 1920 ! L’officier français Pierre Sajous, nommé gouverneur d’Urfa en novembre 1919, doit quitter précipitamment la ville en avril 1920 du fait du soulèvement populaire, est rattrapé par des armées d’insurgés et décapité et son escorte massacrée.

L’accord Sykes-Picot

Mon père avait été soldat de l’armée française du Levant (Syrie et Liban) et, pour Nona, ce qui était pour lui un titre de gloire, était plutôt une belle vacherie car c’était à ses yeux l’armée coloniale qui avait occupé son pays sous le prétexte de le protéger (le fameux « protectorat français du Levant » sorti de l’accord Sykes-Picot où Angleterre et France s’étaient partagés de manière impérialiste le Moyen-Orient, l’Angleterre s’attribuant notamment l’Egypte et la Palestine). Le père avait participé à la guerre mondiale dans les montagnes du Liban et à Beyrouth mais Nona lui reprochait d’avoir été volontaire, en Egypte, pour s’enrôler dans les troupes françaises, ce qu’il n’était nullement obligé de faire, vivant qui plus est dans un pays occupé par les Anglais où la population cosmopolite ne devait aucun service militaire à personne…

Erekh des Assyriens, Rûh de l’Ancien Testament, Urfa des Sumériens et des Hittites, Orhay des Syriaques, Ourfa des Juifs, Our’ha des Arméniens (ville de leur grande révolte de 1915 contre le génocide turc et kurde), Urhai des Araméens, Osroé des Parthes, Edesse des Macédoniens, des Hourrites, des Séleucides, des Chaldéens et des croisés, Şanlıurfa des Turcs, Riha des Kurdes, la ville d’Urfa a été maintes fois conquise, maintes fois détruite et maintes fois reconstruite. Elle a été également aux mains des Sémites, des Babyloniens, des Akkadiens, des Amorrites, des Mittaniens, des Achéménides, des Perses, etc…

Un carrefour des peuples et des civilisations

Successivement (en désordre), Sham avait appartenu à différentes civilisations : empire sumérien, akkadien, parthe, séleucide, mittanien, amorrite, assyrien, néo-assyrien, hittite, arabe, ottoman, égyptien et on en passe... De chaque civilisation, il restait un ou plusieurs villages, une langue, des restes en pierre, des aliments, des proverbes, des noktas, des coutumes, des religions, ou presque rien...

Pour Nona, être du pays de Sham voulait donc dire la fierté d’être humain, de ne pas accepter la soumission, la fierté de vivre libre, de penser libre, de travailler en être libre. Et sa région ne s’appelait pas Syrie, car ce nom ne lui a été imposé que par les troupes coloniales françaises, après 1920, soit après son départ vers l’Egypte. Pour tous les peuples antiques, c’était Sham, le pays du dieu-soleil Shamash des Sumériens, des Akkadiens, des Assyriens et des Babyloniens. Pour l’Ancien Testament, c’était le fameux "jardin d’Eden" où "les fils de Cham" avaient été punis par dieu et avaient dû travailler à la sueur de leur front. Les prêtres de Jérusalem avaient ainsi justifié par une punition divine la soumission des habitants à l’esclavage. Dans l’Ancien Testament, Cham est l’un des fils de Noé (celui de l’arche du déluge) et les « fils de Cham » sont les Cananéens qui allèrent depuis Sidon, du côté de Guérar, jusqu’à Gaza, et du côté de Sodome, de Gomorrhe, d’Adma et de Tseboïm, jusqu’à Léscha. Sham ne voulait pas dire une ethnie, ni une religion, ni un peuple, mais tous les peuples, toutes les religions de cette région.

Le "jardin d’Eden"

La région d’Urfa

Plus tard, habitant à Alep encore appelé Aleppo ou Halab, le terme Shami allait signifier, parmi les communautés juives, celles originaires de Damas alors que Halabi signifiait celles originaires de Halab.

Et il est vrai que, sans nationalisme, sans ethnisme, sans religiosité exagérée, "la Nona", comme nous l’appelions, était fière de ses origines. Il ne fallait pas lui dire que le café avait du goût en dehors de celui de Sham, que le pain en bulle (la pita) valait quelque chose en dehors de celui qu’elle appelait « le pain shami », que les boulettes ou autre gâteaux existaient en dehors des recettes de sa région. Le kebab s’appelait Kabab Shamshiri ou Sham kebab ou shami kebab. Balah el Sham (ou encore Balah el Cham) était une pâtisserie syrienne bien connue… Et la baklawa était appelée chamia syrienne ou chamiates sourya…

La confection des gâteaux orientaux était un peu plus qu’une tâche spécifique de Nona au sein de la famille : elle seule en fabriquait et personne n’était habilité à en faire, ni même à connaître vraiment les détails de fabrication. Par extraordinaire, j’étais parfois admis dans la cuisine dans ces opérations très privées. J’apprenais ainsi que la confection des gâteaux avait ses petits secrets, déterminants pour obtenir le succès. Par exemple, dans la confection des ménénas (autre nom des ma’amoul), il suffisait de ne pas fabriquer soi-même sa confiture de dattes, de ne pas ôter assez l’eau celle-ci à la cuisson, de mêler un peu trop longtemps le beurre et la farine, avant de mettre l’eau de fleur d’oranger, ou de ne pas mettre assez de celle-ci, sans aller au point où la pâte colle, ou encore de laisser trop longtemps les gâteaux au four (au point où la coloration cesse d’être blanche), pour que la bonne consistance ne soit pas atteinte et l’effet souhaité soit raté.

Les « douceurs » syriennes de Nona étaient la ba’alawa, la basboussa, la konafa et la ménéna (appelée encore le ma’amoul). La pistache et l’eau de rose étaient des ingrédients qu’elle utilisait dans leur confection. Le met préféré de Nona était l’amardine, douceur spécifiquement syrienne, une espèce de peau (ou plaque relativement fine) formée par des abricots séchés.

La cuisine syrienne, tout aussi remarquable que ses pâtisseries, est née de la conjonction des traditions culinaires des différentes civilisations qui se rencontrèrent en Syrie. Elle est principalement composée d’aubergine, de courgette, d’oignon, d’ail, de viandes (principalement d’agneau, de mouton et de volaille), de laitages, de boulghour, de graines de sésame, de riz, de pois chiches, de farine de blé, de pignons de pin, de fèves, de lentilles, de choux, de feuilles de vigne, de navets et de concombres conservés, de tomates, d’épinards, d’huile d’olive, de jus de citron, de persil, de menthe, d’un mélange d’épices.

Les plats principaux comprennent plusieurs recettes de boulettes de viande appelées kobbas ou kébbés. Nous affectionnions particulièrement les kobebas que nous confectionnait amoureusement Nona. Le plus amusant, c’est que la grand-mère était souvent aux foruneaux alors qu’en Syrie et en Egypte, elle n’y touchait pas, puisque c’étaient les domestiques qui étaient exclusivement chargés de cela ! Mieux, elle s’occupait de nous, moi et mon frère, alors que, lorsqu’elle venait d’être mère, ce n’était pas non plus elle qui s’occupait des enfants ! La plus grande sœur, Mathilde, ainsi que les domestiques, là encore s’en chargeaient.

Pain shami

Shami kebab

Balah al Cham

Chamia sourya

Rien ne valait, selon Nona, la cuisine shami, au carrefour de toutes les cuisines musulmane, chrétienne, juive, syriaque, arménienne, yezidi, turque, arabe et kurde. Rien ne valait le mode d’existence, de pensée, de vision du mode que l’on pourrait appeler shami... Ne lui dites pas que, pour les pâtisseries, le Groppi du Caire allait à la cheville du Mansoura d’Alep, malgré le luxe plus grand de la pâtisserie suisse de la capitale égyptienne !

Nona ne se disait ni turque, ni ottomane, ni orientale, mais syrienne. La Syrie ne correspondait pas cependant, pour Nona, à l’Etat qui a aujourd’hui ce nom. Nona s’appelait Shamah. Il lui restait de ses origines ce nom : Sham. Bien d’autres habitants de la région avaient des noms du même type. Et Sham n’était pas une ethnie, un peuple, mais plutôt un regroupement de peuples des montagnes, une région plutôt qu’un Etat, un monde plutôt qu’un pays. Sham (ou encore Cham, Scham ou Schiam, Barr el-Châm ou Bilad al-Cham suivant les langues et les peuples), dans l’Antiquité, signifiait : « là où le soleil se lève », c’est-à-dire la haute Mésopotamie, là où l’Euphrate nait et se développe, une zone de montagnes et de collines bordant de grands fleuves. Ainsi, Damas s’appelait Dimashq al-Shām. Damas avait pu s’appeler successivement ou en même temps Dimashk al-Sham, Dimashq, Dimeshki esh Sham, Dimishq, Esh Sham, Cham, ou Al-Sham et bien d’autres noms encore… Shami voulait dire issu du pays de Sham.

Les Shamah étaient nombreux dans cette région, qu’ils habitent à Urfa, comme Nona depuis sa naissance en 1888, ou à Alep où elle s’est mariée (ou plutôt a été mariée). Même des Joseph Shammah, comme s’appelait le père de Nona, il y en avait, disait-elle, deux dizaines entre Urfa et Alep. Certains membres de la famille Shamah étaient aisés et connus. C’était le cas de Sihàhu Shamah qui possédait un grand nombre de commerces et de maisons à Alep en association avec un Musulman nommé Gozzem. C’était le cas aussi d’un grand personnage de la communauté juive considéré comme un savant et appelé Shamah Eliahou Joseph, penseur et écrivain qui devait aussi être enseignant et rabbin. Une famille Shamah d’Alep s’était spécialisée dans le commerce des cires, chandelles et bougies. La famille de Nona était plus modeste. Il ne s’agissait pas de grands commerçants ayant pignon sur rue au bazar d’Alep ou d’Urfa, mais d’intermédiaires que l’on appelait des dalàls qui achetaient les produits agricoles aux paysans pour les revendre aux grands négociants des villes.

Les noms faisaient souvent référence à la région Cham ou Sham d’origine :

Chamoun ; Shamah ; Shameh ; Shamma ; Shammah ; Shammash ; Shami ; Shammi ; Shammosh ; Shamosh ; Shamoush ; Shamrikha ; Shams ; Sham ; Shama ; Shamaa ; Shamah ; Shamai ; Shama-Levy ; Shames Shami ; Shamir ; Shamis ; Shamlah ; Shamma ; Shammah ; Shamy ; Shamri ; Chama ; Chamaa ; Shamrikha ...

(Shama peut aussi s’écrire Sciama)

La Mésopotamie avait ainsi eu le roi Shamash-Shoum-Oukir. Le groupe des Juifs de la région ne s’appelait-ils pas Yehud ash-Sham et, pour eux, l’expression « Jehovah-shammah » signifiait dieu est ici. Eliahu Shamah avait été rabbin d’Alep. L’Ancien testament avait appelé aussi Cham la région où avait vécu Abraham ou l’appelait encore Shaddaï. D’où le nom de dieu : El-Shaddaï.

Les habitants appelaient aussi le pays Barr-el-cham ou Bilad al-Cham.

Guerriers de Bilad al-Cham (entre 1900 et 1920)

Ugarit s’appelait aussi Ras ech-Chamra, ou Ras Shamra (toujours cham ou sham était employé suivant les occupants). Quant à la ville d’Urfa dont était originaire Nona, son nom reflétait bien des origines mésopotamiennes. URfa sonnait comme UR, URuk ou NippUR... ces villes fameuses des Sumériens.

Le nom « Syrie », sans doute tiré d’une contraction d’Assyrie, en arabe Souriya, était inconnu jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle où il ressurgit sous l’influence européenne. Nona n’avait pas vécu dans la région durant l’occupation militaire française, quand les noms de Syrie et de Pays du Levant seront employés. Elle faisait donc partie des descendants des enfants de Cham cités dans l’ancien testament... ces bergers araméens qui avaient vécu de nomadisme et d’élevage durant des périodes immémoriales dans ces montagnes de haute Mésopotamie.

Comme on l’a dit, c’est sans doute dans cette région que l’Ancien Testament situait le « jardin d’Eden ». Les historiens pensent que dans cette région de montagne, entre les débuts du Tigre et de l’Euphrate, l’homme a connu ses premiers pas vers la modernité, vers l’agriculture, semant son premier blé à Harran. La plus vieille statue du monde est de Balikligöl, le plus ancien temple à Göbeklitepe, à 17 kilomètres d’Urfa.

Le plus ancien temple en pierre du monde...

Sham était une région de vieille civilisation. Elle est moins connue que la Basse Mésopotamie des grandes plaines, notamment de Sumer avec Ur et Uruk, Nippur et Babylone, par exemple. Mais la Haute Mésopotamie avait elle aussi été le berceau de la vie urbaine, avec non seulement la fondation des villes comme Urfa, Harran, Mari ou Ugarit, mais, avant même les grandes villes, avec son réseau serré de petits villages, ses bourgs de montagne. Ma grand-mère avait vécu dans ces villages de montagne, où restaient en témoignage des villages de toutes origines, marqués par leurs mœurs diverses, leurs artisanats divers, leurs costumes, leurs habitats divers… Cela lui avait permis de comprendre, très tôt, que les peuples sont multiples et qu’il n’y a pas une seule manière de voir le monde, de concevoir le bonheur, les relations sociales, le nectar de la vie.

Les villages de haute Mésopotamie

Les conversations de Nona n’avaient rien d’un compte-rendu de voyage d’organisme touristique. La vie sociale et politique des endroits où elle avait vécu ne lui avait pas échappé. Elle comprenait grossièrement toutes les langues à l’oral (des langues anciennes aujourd’hui complètement perdues mais aussi l’arabe, le kurde, le turc, l’araméen, l’italien, le français, l’anglais,...), aussi bien qu’elle en ignorait l’écrit. Même l’arabe n’était lisible pour elle que dans de tout petits bouquins d’histoires simples. Mais quels trésors à l’oral ! Elle écoutait toutes les télévisions du monde, toutes les radios. Elle comprenait de multiples langues. La grand-mère parlait aussi bien l’arabe que le français car elle avait séjourné autant en Egypte qu’en Syrie et que les Juifs de Syrie avaient adopté comme langue parlée courante l’arabe alors que ceux d’Egypte avaient adopté le français…. Mais elle connaissait bien d’autres langues qui ne sont quasiment plus parlées aujourd’hui... Elle suivait tout, de l’histoire à la politique, de la géographie aux mœurs. Tout l’avait intéressé. Elle s’était renseignée sur tout ! Et particulièrement sur les hommes et les femmes, les enfants, sur comment on vit, comment on meurt, comment on nait, comment on se marie, dans chacune des régions où elle avait vécu… Tout l’intéressait, tout la concernait. Elle connaissait tous les hommes politiques, toutes les crises vécues par le pays, tous les tics des habitants, tout de leur crédo. Je m’amusais déjà à l’entendre critiquer vertement les Français, leurs hommes politiques, leur prétention à tout connaître, à tout dominer. N’oublions pas qu’elle avait vécu dans une région, la Syrie, qui, après la première guerre mondiale et le dépeçage de l’Empire Ottoman, avait vécu comme une semi-colonie de la France. L’ensemble de la région avait été découpée en morceaux par la France, occupant militaire de la région. Le plus grand morceau, la Syrie, avait été coupé de son accès à la mer… La Syrie, nommée Bilad al-Cham avant que les Français ne la rebaptisent, avait été dépecée par eux en plusieurs morceaux. La capitale Alep séparée du reste du pays.

La grand-mère "popotame" n’était pas seulement pour nous l’ambassadeur des Orients les plus étonnants. Elle avait un regard malicieux et intelligent sur tout ce qu’elle avait vu et vécu. Tout en jouant aux cartes, en tricotant au crochet, ou en préparant des gâteaux, ses trois activités clefs, elle me commentait les actualités du monde, passant allégrement des disputes entre Giscard et Chirac – « Les Français, si fiers de leur intelligence, écoutent de pareils pantins ! » - à des commentaires sur la vie sociale – « J’ai entendu une dame demandant en direct à la radio à madame Soleil si sa fille devait interrompre ses études et en déduire qu’effectivement elle allait les lui faire arrêter ! ». Elle en concluait sur un petit couplet sur mon père : « Cet idiot se prend pour un Français ! ». Il faut dire que, si mon père était né et avait vécu en Egypte sous occupation anglaise, Nona était née et avait vécu ses premières années dans une Syrie occupée par les Français qui venaient à peine d’imposer leur présence politique et militaire contre l’ensemble de la population locale. Avec son sourire édenté et son regard malicieux, Nona, qui égrenait ses commentaires acerbes sur toutes les autorités politiques, idéologiques et familiales, ne pouvait que charmer mes jeunes oreilles.

Le caractère malicieux de la grand-mère se manifestait à mille détails de la vie quotidienne. Ainsi, un jour ma mère achète de nouveaux rideaux. Ce sont des grands rideaux car les petits rideaux qui laissent les vitres découvertes ne sont plus à la mode. La grand-mère fait la grimace en voyant les nouveaux rideaux dont le tissus lui semble laid. Ma mère, très peureuse d’être jugée par sa propre mère, lui demande : « qu’est-ce qu’il y a, ils ne te plaisent pas ? » Et Nona de répondre avec astuce : « Non, non, tu as surement eu raison de ne pas dépenser trop d’argent, juste pour des rideaux ! » Quand mon père et ma mère fuyaient à la cuisine pour discuter de sujets qu’ils ne voulaient pas que Nona entende, elle se contentait de leur crier depuis le salon, où elle résidait quand elle logeait chez nous : « Inutile de baisser le ton quand vous parlez à la cuisine, ça ne me dérange pas : je n’entend rien de loin ! » Et ainsi de suite, Nona était sans cesse bien plus maligne que tout son petit monde…

Nona aimait bien traiter ses petits-enfants de noms doux tirés de l’attirail de douceurs adressées aux enfants. Ici encore, il s’agissait de mots arabes, puisque les Juifs de Syrie ne parlaient que l’arabe, et je les orthographie en phonétique, puisque je ne les ai jamais vus par écrit : nemra, soccar, akrout, katkout, afrit, fassfouss, etc. étaient ses expressions favorites pour indiquer qu’un enfant lui plaisait, était sympathique, intelligent ou mignon.

Le plus étonnant par rapport aux autres adultes et particulièrement pour une personne âgée était l’absence totale de discours moralisateur. Cette fille d’une famille de rabbins de père en fils ne parlait ni de religion, ni de dieu, ni de bien et de mal, ni de ce qu’il faut faire et de ce qu’il ne faut pas faire. Elle n’était préoccupée ni de manger casher, ni de pousser quiconque à aller à la synagogue, à être pieux, mais même pas à édicter des leçons de conduite. Il semble que la vie de son père, dévouée à dieu et qui avait perdu très jeune la vie, avait usé définitivement tout son capital de pensées pieuses. Par contre, elle affichait une solide superstition du malheur s’exprimant fréquemment au travers d’expressions imagées comme « touche du bois », « ça va porter le mauvais œil »,…

Elle s’en remettait au destin : « on ne décide pas ». Mais ceux qui prétendaient comprendre la volonté de ce dieu lui paraissaient de sombres idiots, comme ce rabbin qui, alors qu’elle enterrait son fils, avait déclaré que dieu savait ce qu’il faisait en faisant vivre l’un et en faisant partir l’autre... Si tant est que Nona avait une morale, c’était celle d’assumer : vivre, pleurer, souffrir, rire et ne pas oublier d’aimer. Sans quoi, disait-elle, on avait perdu sa vie.

Il ne fallait pas dramatiser la vie, disait-elle. Et, entre un bon café turc et une partie de cartes, de tric trac ou de dominos, tout en mangeant tranquillement des pépins, on pouvait se raconter de bonnes histoires drôles, que l’on appelait des « noktas ». Par exemple, elle affectionnait particulièrement l’histoire d’Abdallah, un jeune garçon dont la fainéantise devenait mythique qui répondait à peine quand on l’appelait pour travailler ou rendre service, mais qui claironnait « j’arrive tout de suite » dès qu’on lui annonçait l’heure du repas. Abdallah était devenu un personnage, au point qu’on aurait cru un lointain cousin que l’on allait un jour voir s’installer à table… Et, comme on repartait dans une partie de cartes, je lui disais : "racontes-moi de nouveau Abdallah abidjara"...

Une grand-mère juive, mais parlant plutôt l’arabe...

Cela peut paraître aujourd’hui extraordinaire, mais en Syrie, les Juifs ne parlaient rien d’autre que... l’arabe.

On ne peut pas imaginer à quel point cela pouvait paraître extraordinaire à deux garçons de dix et douze ans d’avoir une grand-mère arabe ou, au moins, très typée du moyen-orient, parlant arabe plus spontanément que français et ne lisant qu’un peu d’arabe. Et cela à une époque où l’actualité, c’étaient les rafles d’Algériens et la guerre d’Algérie. On voyait des flics à la gare Saint-Lazare embarquant des Algériens dans des bus banalisés aux fenêtres aveuglées et, si on demandait aux parents ce qui se passait, ils nous répondaient : « tais-toi et avance ! »

A force d’entendre des remarques de Nona qui rythmaient les faits de la vie quotidienne, nous avions notre petit dictionnaire d’arabe portatif qui se constituait. Personne ne nous a jamais traduit ces expressions et je n’en connais toujours pas la traduction. J’utilise donc une écriture tout à fait phonétique et personnelle. Pour moi, vu les circonstances où Nona les prononçait et le ton des propos, ces mots signifiaient :

- Yabalach voulait dire que Nona trouvait que ce n’était pas cher.

- Abouss Amtak était un propos très doux et très aimant, à l’égard généralement d’un enfant.

- Balach Tadbilé signifiait que Nona s’énervait et trouvait que ce n’était pas la peine de faire autant d’histoires.

- Yemken signifiait que Nona était dans le doute.

- Yarett signifiait que Nona trouvait que cela n’allait pas arriver et que cela aurait été trop beau.

- Délouati signifiait qu’il fallait le faire tout de suite.

- Anouarfak ? Je ne me souviens même plus à quelle occasion !

- Strobia signifiait qu’on y était arrivé, mais que cela ne nous donnait pas quitus aux yeux de Nona, car c’était un succès par hasard…

- Outa Zraïn était une marque d’énervement aigu par lequel elle montrait à un individu (dans notre cas un enfant) qu’il avait passé les bornes.

- Abalone signifiait que tu es bête et magnoun que tu es fou !

- Out Baladène était encore une manière de t’envoyer promener…

- Mabrouk félicitait d’une bonne nouvelle.

- Yalla signifiait que Nona était pressée et que sa patience était à bout.

- Yanne Nass voulait dire ras le bol.

- Mairachar signifiait que quelqu’un lui manquait.

- Allatoul était une interjection que, à tout hasard, je traduirais par « et vas-y ! ».

- Hamdellela est une expression qui, contrairement aux autres, est bien connue.

- Ebné Kalb était un gros mot, bien connu aussi, qui signifie « fils de chien » et montrait que Nona avait passé les bornes de la patience.

- Atrass voulait dire que les choses n’allaient pas assez vite pour Nona !

- Tamame aurait, selon moi, tendance à dire que Nona confirmait affirmativement et avec force une sentence qui venait d’être prononcée. Tamame voulait dire que c’était bien ça…

- Aït Tfadal signifie : sers toi.

- Chouh Abah était une question du style “pourquoi” ou “pourquoi faire”. Ou encore « qu’est-ce que tu veux ? »

- Abaloch signifiait que tu es un idiot.

- Abaloch Effendi : là, c’était le cran du dessus. Tu es le prince des idiots.

- Edilo Alazambilo était un peu une manière de dire : et vas-y, fiche ton désordre, ne te gène pas !

- Karkouba ou karakib était une manière de dire une chose qui ne vaut pas beaucoup mieux que la poubelle.

- Ehh Ras signalait un énervement extrême et Nona vous signifiait de vous taire. Ferme là ! en somme...

- Fass Fouss voulait dire que Nona était très contente et vous appréciait beaucoup.

- Soccar signifiait à peu près la même chose.

- Ahlano Sahlane était un bonjour très chaleureux.

- Cheitane signifiait que vous étiez le diable personnifié.

- Tozz signifiait quelque chose du genre de “ la ferme !” ou « va te faire voir ! » ou encore « tu peux courir ! »

- Tah Houich signifiait que Nona remarquait que vous faisiez du cinéma.

- Daï Mann ? Je ne sais plus...

- Chah Chouch voulait dire que Nona relevait que vous étiez mal habillé, ce qui, selon elle, était inacceptable.

- Ohiatak était un “s’il te plait” particulièrement suppliant.

- Naïman signifiait que vous étiez un bel enfant (et peut être pas seulement enfant ?).

- Ouli Aléna signifiait que c’était une catastrophe. Parfois, elle utilisait le diminutif : ouli !

- Ouli Alarass me semblait une caractérisation insultante pour quelqu’un d’insupportable.

- Falaouna signifiait : ça suffit, il y en a assez !

- Balach Tadbilé voulait dire qu’il fallait arrêter le cirque…

- Maaravché : « et pourquoi ? »

- Abou Samtak était très doux, dans le genre « ton cœur est doux et je l’embrasse ! »

- Djeddi ou Djeddak voulait dire « pas la peine de causer ».

- Katkout est encore un petit mot affectueux.

- Yassater Yarab ou seulement Yassater signifiait qu’un événement malheureux venait de nous frapper et prenait à témoin les dieux.

- Strobia signifiait que cela avait marché, mais que c’était seulement par hasard. On avait frôlé la catastrophe.

- Baouab signifiait le concierge. Etre traité de baouab par la Nona signifiait que l’on se grattait d’une manière ou d’une autre au lieu d’aller prendre un bain…

- Aoui me semblait signifier un crétin.

- Oualekoum signifiait de bons vœux.

- Mafich Faïda était une manière presque comique de dire qu’il n’y avait plus rien à y faire, comme de dire : c’est fichu !

- Zaïl Folla voulait dire qu’elle se portait bien.

- Hallouf était une expression qu’elle utilisait pour exprimer son mépris vis-à-vis d’une personne particulièrement grossière.

- Guibette Guibau signifiait : donne le.

- Une zaa voulait dire que Nona avait envie de vous donner une gifle.

- Ehh Rass exprimait encore l’énervement contre une personne particulièrement casse-pied en lui intimant : ferme la !

- Airdoudeube, c’est quelqu’un dont on ne sait pas qui il est.
- Iyebaalak : que le diable t’emporte !

- Outazraïne signifie que tu as un caractère impossible.

- Djeuddi : c’est pas demain…

- Harfane : tu es complètement fou !

- Fakkate : de la petite monnaie…

- Bahdalé : je t’ai envoyé promener.

- Ahssane Menbalach : c’est mieux que rien.

- Daoucha : tu me casses la tête !

- Hachache : tu rigoles mais tu fais surtout beaucoup de bruit !

- Adeurto : celui-là

- Fédiha signifie que tu vas nous faire honte.

- Tamame : c’est juste.

- Balach Ouakaadémak : assez d’ennuis

- Halasse : que ça vienne ou que ça finisse

- Kafrana : j’en ai marre !

- Ya Balach : c’est pas cher.

- Motajine Inchalah ou que dieu nous en préserve !

- Ahlano Sahlane : tu es le bienvenu !

- Héloua : tu es du miel ! Un compliment de douceur...

- Balaoui qui veut dire casse-pied.

- Chouh Abar : Pourquoi ?

- Yarette : si seulement c’était vrai

- Massbout : pour un très bon café

- Habibi : mon chéri

- Abadane : jamais !

- Holossana ontou taïeba : qu’il soit en bonne santé

- Hazit : le malheureux

- Hadellaï : qui va le trouver ?

- Anaouarfak : tant pis !

- Guibette guibeau : ça donnera ce que ça donnera

- Meurachard : l’absent, celui qui nous manque

- Hallouf : le lourdaud

- Zaïl Folla : très bien, magnifique

- Strobia : de justesse

- Mafich Faïda : ça ne marche pas
etc, etc...

Il faut réaliser que mon enfance a tellement été baignée dans ces expressions du Moyen Orient que, lorsque la situation correspondante se présente, l’une de ces expressions me vient automatiquement, plus rapidement que toute remarque en français….

Comme on peut le constater, Nona sortait de son français qu’elle parlait correctement uniquement parce que nous étions deux garçons turbulents qu’elle était chargée de garder pendant toute une journée à la maison…

Toutes ces expressions ne nous ont jamais été traduites par personne et c’est seulement une utilisation courante par Nona qui m’a amené à les traduire ainsi… Quelqu’un connaissant l’arabe risque de beaucoup s’amuser de mes contre-sens, mais ce qui importait pour nous dans ces termes, ce n’était pas d’apprendre la langue arabe, mais de parler la langue de Nona !

Il nous arrivait de parler avec elle de ses origines. Nous lui rappelions que notre mère disait qu’elle était italienne avant de se marier avec notre père qui, lui, était français. Cela la faisait beaucoup rire. Et quand nous lui demandions si ce n’était pas vrai qu’elle aussi était italienne, elle riait encore plus :

- Oui, bien sûr, mon mari et moi étions italiens. Mais qui sait ce que ça voulait dire… rajoutait-elle finement.

Elle devait m’expliquer plus tard que son mari faisait partie des juifs syriens qui faisaient du commerce avec l’Italie où ils avaient conservé une grande partie de la famille. Ces relations commerciales entre l’Italie et la Syrie ou le Liban avaient permis depuis longtemps aux Juifs d’Italie de ne pas être expulsés de villes comme Rome ou Ancona. Cependant, cette nationalité italienne des syriens juifs était tout ce qu’il y a de plus formelle. Ils étaient d’abord et avant tout citoyens de l’empire ottoman dans une région qui était le haut Euphrate et les régions du Tigre et de l’Euphrate n’étaient ni la Syrie ni l’empire ottoman, mais la Mésopotamie.

Auprès du sésamier, de l’olivier, du pin d’Alep, du genévrier et du figuier barbare

Mésopotamie… Voilà une dénomination bien destinée à stimuler les imaginations et à ouvrir les oreilles d’un enfant de onze ans… Et je comptais bien m’enquérir auprès d’elle de cette Terra incognita qui m’attirait autant que le monde égyptien qu’elle avait également vécu. C’était presque comme si un revenant de l’époque de Nabuchodonosor et de Néfertiti revenait nous raconter son époque… Un pays dont nous avions perdu la trace, qu’aucun écrit ne nous avait donné le témoignage. Ils allaient renaître brusquement, à la faveur d’une partie de cartes. Vous n’avez peut-être jamais joué au jeu de Konkan. C’est un jeu qui a certainement son équivalent dans toutes les parties du monde, avec des cartes à la pioche et des possibilités de regrouper les cartes par famille. Mais Nona avait rajouté une version plus intéressante dans laquelle on pouvait recombiner ses propres paquets à poser au tapis avec ceux qui y étaient déjà. Nous étions donc en pleine partie et la conversation commençait sur la vie dans la région. Je demandais comment elle vivait dans cette montagne, qui d’autre y vivait, est-ce que la vie y était dure, etc… Notre complicité, passant aisément la barrière des âges, nous avait amenés à bien des traficotages contre le monde réel, dont le premier avait été la modification des règles du jeu Konkan. Et ce n’était pas le dernier. Nous étions autorisés, elle et moi, à rebattre les cartes de la vie, de l’histoire, du passé et à les recomposer à notre guise. Et ainsi allait se dérouler, au cours de nos conversations, l’histoire de ses origines comme des miennes, mais aussi l’origine de peuples entiers dont peu de gens parlaient encore. Nona était donc née dans cette région de l’Empire Ottoman qui était si pauvre, si caillouteuse, si peu rentable que cet immense empire avait négligé d’y envoyer ses agents et ses émissaires de toutes sortes. Elle me racontait que son village où elle avait habité jusqu’à l’âge de onze ans n’avait pas vu ni un policier, ni un douanier, ni un postier, ni un militaire, ni un collecteur d’impôts, ni un quelconque fonctionnaire d’Etat, alors que cet empire en disposait pourtant des quantités dans d’autres région plus favorisées…

Cette région était si pauvre que même les féodaux qu’on trouvait ailleurs n’y prospéraient pas. Il y avait des familles riches et des familles pauvres, mais tous menaient en gros la même vie.

Elle avait passé le plus clair de sa jeunesse sans visiter une seule ville, vu le peu de moyens de transport qui existaient dans la région, près de cette chaîne de montagnes. Les hivers étaient redoutables. La région était coupée du monde pendant des mois… Le vent coupait le souffle. Et autour, des cailloux, des cailloux… L’élevage occupait une place déterminante dans cette économie et le seul lien avec le monde extérieur était le commerce de la laine. Les autres activités artisanales, agricoles et industrieuses étaient des travaux domestiques, servant les habitants du village ou servant au troc entre les villages voisins… La vie s’égrenait, de saison en saison, de mariages en enterrements, de naissances en marchés, de récoltes en passages des troupeaux.

villages de la région d’Urfa et de la haute Mésopotamie

Ces villages, qui nous paraissent misérables, sont les restes d’une ancienne révolution : celle de l’urbanisation débutée justement dans cette haute Mésopotamie, près des sources du Tigre et de l’Euphrate !

Les villages se succédaient, aussi variés que possible dans cette véritable arche de Noé des peuples entretenant des relations pacifiques et fructueuses : un village arabe, un village arménien catholique, un village arménien orthodoxe, , un village juif, un village grec orthodoxe, un village kurde, un village turc ottoman, un village palestinien, un village iranien chiite, un village iranien sunnite, un village chaldéen, un village tsigane, un village protestant, un village libanais chrétien maronite, un village irakien, un village syriaque, un village araméen, un village alaouite, un village nestorien, un village grec orthodoxe, un village syrien druze, un village, un village… Il y avait de tout. Des descendants des anciennes civilisations antiques. Des descendants des armées assyrienne ou hittite ou encore hurrite qui avaient parcouru le pays. Des descendants certainement de l’occupation assyrienne. Des descendants probablement des croisades. Des descendants, qui sait, des invasions indo-européennes. Des restes des voyages des peuples grecs. Des peuples qui s’étaient réfugiés dans les montagnes suite à des catastrophes antiques comme la chute des empires hittite, phénicien, cananéen ou grec… Comme si la terre des peuples s’était entièrement rencontrée là et que la montagne était chargée de garder un exemplaire de chaque sorte en vue du jugement dernier… Pour ma grand-mère, je n’aurais jamais réussi à les distinguer : « nous nous ressemblions tous. Nous vivions la même vie, tellement différente de la tienne. Nous professions des fois différentes, mais tous ces peuples semblaient en même temps forgés d’un même métal. »

Et Nona répétait, fièrement, « on s’entendait bien ». Il n’y avait ni guerre, ni affrontements, ni hostilités culturelles, ethniques ou religieuses. Elle rappelait cela en pleine guerre du Moyen-Orient, alors que l’on entendait tous les jours parler de la « haine ancestrale » entre Juifs et Arabes, entre Juifs et Palestiniens, entre Kurdes et Turcs, entre Turcs et Arméniens, entre Turcs et Grecs, entre sunnites et chiites, entre Iraniens et Irakiens, etc… Chaque village, chaque ethnie, était caractérisé par une production artisanale particulière. Les uns tissaient. Les autres étaient fondeurs et forgerons. Les troisièmes étaient vanniers. Les autres faisaient des bijoux. Les suivants étaient spécialisés dans le travail du bois. D’autres fabriquaient des couteaux, des mouchoirs, des vases, des savonnettes, etc… Tous étaient cultivateurs et éleveurs. Toutes ces activités se situaient hors des circuits d’un grand commerce. Toute la région vivait en quasi autarcie. Les marchés et les mariages étaient ouverts à tous, de toutes origines, de toutes ethnies, de toutes religions, de tous pays… Mais je demandais alors à Nona : « Comment les gens faisaient pour se marier entre religions différentes, entre ethnies différentes, jeunes d’origines différentes… ? », elle éclatait de rire ! « Qu’est-ce que tu racontes ? », parvenait-elle à dire quand elle avait fini de rire de ma magnifique incongruité. « Bien sûr que non ! Cela n’aurait jamais pu arriver ! Personne n’aurait osé insulter ainsi la tradition familiale ! Si des fous pareils avaient existé, ils auraient pris la fuite avant que leur affaire soit connue… »

C’était aussi une ville aux grands massacres commis par les grands empires comme celui des Ottomans contre les Arméniens en 1915…

Les massacres d’Urfa face à une ville soulevée contre les génocidaires

Urfa a subi le massacre des Arméniens et s’est révoltée pour y faire face le 27 mai 1915. Urfa a été écrasée par six mille homme de troupe et de l’artillerie. Une véritable guerre suivie d’un massacre général.

Dans le cadre du génocide arménien, la ville d’Urfa reçoit à l’été 1915 les premiers rescapés venant du nord. Après le massacre par les gendarmes turcs de centaines d’Arméniens et l’arrestation de l’élite arménienne de la ville, devenue entre mai et octobre 1915 un centre de transit des déportés, une centaine d’hommes et de femmes rescapés et réorganisés décide à partir du 29 septembre de résister dans les quartiers arméniens. L’insurrection durera vingt-cinq jours durant lesquels l’armée ottomane tente vainement à plusieurs reprises de prendre le contrôle des quartiers arméniens. Après deux assauts les 13 et 19 octobre, l’armée prend le contrôle le 23 octobre de toute la ville et assassine les rares rescapés, viole les femmes et enlève des jeunes filles « comme dans un marché aux esclaves ». Les 20 et 28 octobre, Urfa verra transiter un premier convoi de deux mille femmes et enfants et un deuxième de trois mille cinq cents vers le désert syrien. La ville continue de servir de centre de transit pour plusieurs dizaines de milliers d’Arméniens jusqu’en juillet 1916.

Dans l’ensemble de l’empire ottoman, ce génocide contre les Arméniens représente l’anéantissement quasi général d’une population. Bilan : un million et demi de victimes...

En plus du génocide arménien, il y a eu le génocide assyrien.

Le génocide assyrien ou araméen / assyrien / chaldéen / syriaque (également connu sous le nom Sayfo ou Seyfo) se réfère au meurtre en masse de la population « assyrienne » de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale. La population assyrienne du nord de la Mésopotamie (Tour Abdin, Hakkari, Van, Siirt, régions du sud-est de l’actuelle Turquie et la région du nord-ouest de l’Iran, Urmiah) a été déplacée de force et massacrée par les forces ottomanes (turques) et les forces kurdes entre 1914 et 1920.

Les estimations sur le nombre total de morts varient. Certains rapports citent le nombre de 270 000 morts, bien que les estimations récentes ont révisé ce chiffre au nombre plus réaliste de 500 000 à 750 000 morts représentant environ 70 % de la population assyrienne de l’époque.

Le génocide assyrien a eu lieu durant la même période et dans le même contexte que le génocide arménien et des Grecs pontiques. Toutefois, les études sur le génocide assyrien sont relativement récentes notamment en raison du fait que la question du génocide arménien a occupé longuement la scène principale des génocides à l’encontre des populations chrétiennes de l’Empire ottoman.

La population d’origine assyrienne a été ramenée de 20 millions à trois millions.

A Urfa, il y a eu 7000 assyriens assassinés par le pouvoir ottoman...

Guerre inter-ethnique et inter-religieuse, guerre civile, émeute contre une ethnie et grands massacres ont été les moyens des classes dirigeantes pour détourner une révolution sociale et la transformer en contre-révolution.

Nona avait eu la chance de ne plus être dans la région pendant toute la durée des massacres. En effet, Isaac et sa famille avaient dû quitter la région un an avant pour gagner Beyrouth, du fait des affrontements entre la Turquie et l’Italie. Cependant, elle avait gardé un souvenir ineffaçable des Arméniens rescapés du massacre et se réfugiant à Beyrouth...

N’y avait-il pas aussi un fossé entre les Juifs et les autres, lui demandais-je. Pourquoi « les Juifs », me répondait-elle, tu crois que c’est un seul bloc ? Toutes les communautés étaient divisées, à l’intérieur comme vers l’extérieur. Si tu crois qu’il y avait « les Juifs » ! En Syrie, il y avait plusieurs communautés juives. Il y avait les Juifs de la ville et ceux de la campagne, les riches (environ 5% de la population) et les pauvres, les Shami et les Halabi (de Damas et d’Alep), les Juifs italiens (les senores francos) et les autres, les Juifs d’Espagne et les autres, les Megorashim (parlant le ladino et l’italien) et les Juifs autochtones syriens, plus généralement les Juifs d’origine occidentale et ceux d’origine arabe, les Juifs kurdes et les autres, sans compter les divisions sur l’interprétation de la religion juive (par exemple les Karaïtes et les non-Karaïtes dits rabbanites). Les trois principaux groupes juifs de Syrie étaient composés des Juifs Mizrahi de Damas, des Juifs kurdophones de Kamishli, et des Juifs d’Alep liés à l’Espagne. Les autres communautés n’étaient pas moins divisées. Mais surtout, il faut savoir qu’il y avait à mon époque bien plus de conflits entre groupes musulmans ou entre groupes chrétiens ou juifs, à l’intérieur, que des uns vis-à-vis des autres groupes… Les guerres ont changé cette situation car les différents groupes ont été étiquetés dans des camps opposés par la guerre, anti et pro arabes, anti et pro occidentaux, anti et pro israéliens.

La grande fraternité qui permettait à tous ces peuples de se côtoyer sans grands affrontements, d’aller aux mariages les uns des autres, d’admirer les produits artisanaux les uns des autres et de l’es échanger librement, était conditionnée par un apartheid total et aussi par un poids considérable des institutions traditionnelles de chaque peuple, des conseils de famille, de tribu, d’ethnie, de religieux. Chefs tribaux, chefs coutumiers, chefs religieux et chefs de famille représentaient un poids plus grand et plus proche qu’aucun appareil d’Etat. Les parents et les grands frères décidaient pour les enfants. Les hommes décidaient pour les femmes. Les chefs décidaient pour les peuples. Les religieux pesaient de tout leur poids. Pas besoin d’un Etat pour enfermer les peuples. L’oppression était bien plus forte, intériorisée qu’elle était au sein même des familles. Pas de meilleur oppresseur des femmes que les femmes elles mêmes. Pas de meilleur oppresseur des Juifs que les Juifs eux-mêmes. Pas de meilleur oppresseur des Arabes que les Arabes eux-mêmes. L’autocensure, l’autorépression, les interdits acceptés, voulus, transmis, appris aux enfants, justifiés par toute la société, étaient bien plus efficaces que des lois nationales, marquées dans le marbre d’une constitution. Eh oui, l’ambiance fraternelle entre villages était bien réelle, mais elle était conditionnée par le respect de la tradition qui, elle, pesait durement sur chacun des peuples. S’il n’y avait pas de police, pas de prison, pas de tribunaux, pas d’Etat en somme, cela ne voulait pas dire que l’on était au paradis de la liberté. Personne ne faisait ce qu’il voulait. Les fils de rabbin devenaient rabbins. Les enfants de forgerons devenaient forgerons. La liberté individuelle n’existait même pas en théorie et ma grand-mère allait très vite subir ce que pouvait vouloir dire le poids de la famille. Ce qui lui avait semblé être seulement une protection allait revenir en boomerang pour la frapper…

Sauce tahineh à base d’huile de sésame

Gâteaux d’Urfa

Cuisine d’Urfa

Le commerce du tissus à Urfa

Vieille ville d’Urfa

Emeutes anti-juives de 1920

La petite Rachel avait vu la vie comme un bel épisode ensoleillé, entre ses deux parents jusqu’à ce qu’à onze ans on lui apprenne un jour que les deux étaient décédés dans un accident. Je n’en ai jamais su davantage. Elle ne faisait que répéter : « quand je pense à mon enfance, j’aime à me revoir dans ma maison, avec sa cour carrée ensoleillée, tranquille au pied de l’ombre d’un arbre, protégée par l’amour de mes parents. On ne peut pas dire comment c’était dans la maison de lumière car le bonheur ne se décrit pas. Il n’y a pas d’autre évènement que la saison des figues, qu’un anniversaire ou qu’une fête chaleureuse… Je repense à ma chèvre dont j’étais spécialement chargé et à mon arbre, qui offrait une si belle ombre les journées chaudes qu’on pouvait rester tout un après-midi à rêver en le regardant. »

Nona disait qu’elle se revoyait, avant leur décès, dans une maison au soleil, avec une cour, un arbre, un puits, un escalier, une porte d’entrée, le tout illuminé, comme toute la vie, par ce soleil magnifique et que, d’un seul coup, tout s’était éteint et on était entrés dans la nuit noire. La joie était partie et n’était jamais revenue comme avant.

Il est possible que la mort de son père, de sa mère et d’autres membres de la famille ait un rapport avec les combats entre l’empire ottoman et des groupes armés arméniens en 1901. Nona disait qu’elle ne s’en souvenait pas et ne savait plus ce qui s’était passé.

Sur cette mort prématurée de ses parents, Nona ne s’étendait pas, affirmant seulement : « Pourquoi moi je suis là, en vie, à un âge aussi avancé alors que je suis là, une vieille qui ne sert à rien ni à personne et qui embarrasse tout le monde. Et eux deux sont partis brusquement en nous laissant seuls, ma sœur et moi, dans la misère et les ennuis. »

En fait, il semble que ce sont tous ses parents qui étaient d’un seul coup disparus collectivement. Massacre ou épidémie, je ne le saurais sans doute jamais.

En tout cas, un jour sombre, le monde ensoleillé s’était brusquement éteint. Finie la maison, assez spacieuse, avec une cour, sa lumière, sa chaleur et celle des deux parents attentionnés. Tout ce monde tranquille était parti brutalement sans crier gare et sans laisser de trace derrière elle ! Rachel et sa grande sœur étaient devenues très pauvres et dépendantes des autres familles. Plus de parents, plus de rentrée d’argent, plus de maison ! Il fallait travailler. La petite Rachel était louée à une ferme et partie dans la montagne garder des chèvres, et parfois des moutons. Un véritable cauchemar.

Elle me racontait combien ses dents s’entrechoquaient bien plus de peur que de froid, tant les bruits du vent dans les rochers à l’approche de la nuit avaient de quoi affoler une enfant de douze à treize ans, laissée seule dans la montagne, avec son seul troupeau pour sécurité, pour compagnie, pour présence rassurante et réchauffante. Le bruit des pierres qui éclataient sous le gel n’était pas fait pour remonter le moral, ni le sifflement du vent entre les pierres. Pour former une jeunette à la belle vie, on trouvait mieux ! Mais ce n’était pas fini : on allait vite la marier de force.

« Ma grande sœur ne m’aimait pas, tout est venu de là », m’a-t-elle dit, un beau jour entre deux distributions de cartes. Leïla lui avait imposé de s’unir, à treize ans, avec un riche commerçant de la ville. Ce dernier avait plus de deux fois son âge, ne l’avait jamais vu et avait une première femme qu’il aimait et ne comptait pas répudier. Mais celle-ci ne parvenait pas à lui donner d’enfants. C’était la jeune bergère qui était donc chargée de lui donner une descendance ! Lui, c’était mon grand-père Isaac.

Isaac descendait d’un Abraham, né en 1820 en Syrie, lui-même membre d’une grande famille implantée de longue date en Syrie et suffisamment reconnue pour occuper une place importante dans le négoce de coton avec l’Italie….

Bourgeois juifs installés en Syrie.

Au dix-huitième siècle, les familles les plus connues de « Franji » ou « Francos », c’est-à-dire de Juifs liés au monde occidental et ayant un statut de cosmopolites reconnu par l’Empire ottoman, avaient pour noms : Ergas, Altaretz, Almida, Ancona, Belilius, Lubergon, Lopez, Lucena, Marini, Sithon, Selviera, Sinioro, Faro, Piccotto, Caravaglli, Rodrigez et Rivero. Notre famille avait donc une ancienneté reconnue et des liens très anciens avec l’Occident, essentiellement avec l’Italie.

La Syrie était le pays du monde arabe où les Juifs étaient installés depuis le plus longtemps sans discontinuer. Leur présence était considérée comme remontant à Abraham ! Leur présence n’allait pas être remise en cause avant la fondation de l’Etat d’Israêl et l’expulsion des Palestiniens… Par contre, dès la première guerre d’Israël, les Juifs allaient devoir prendre le chemin de l’exil. La grand-mère n’avait pas attendu aussi longtemps. Au lieu de quitter en 1948 comme la plupart des Juifs de Syrie ou d’Irak, les Ancona allaient quitter la Syrie en 1919… Mais, n’anticipons pas, on n’en est pas encore arrivés là... Loin encore d’en partir, ma grand-mère arrivait tout juste à Alep...

Foire d’Alep

Pour Rachel, se marier avec Isaac, un homme d’une grande famille bourgeoise d’une grande ville, c’était plus qu’un changement, un véritable chamboulement. Ce qu’elle aimait le plus, c’était la montagne, la forêt, les arbres. Nona aimait beaucoup se reposer ou piqueniquer auprès de la rivière, que ce soit la rivière Firat de Urfa ou le Kouaïk, rivière d’Alep. Elle posait toujours des questions sur les arbres. Son admiration pour le sésamier n’était pas un amour unique. Elle adorait aussi le figuier de barbarie, l’olivier, le genévrier, le pin d’Alep et bien d’autres arbres de la région comme le frène ou l’hibiscus. Chacun sa senteur. Chacun son allure étonnante. Chacun son ombre exquise. Chacun ses fruits merveilleux. Rien d’étonnant que Moïse ait cru entendre dieu près de son arbuste, le fameux buisson ardent...

La vie, pour Nona, tournait autour de la campagne, avec l’élevage de chèvres ou de moutons qui accompagnait les revenus du petit commerce ou de troc des parents.

Nona, heureuse parmi les plantes

La nature était sans cesse présente dans cet univers champêtre. La Syrie offrait de multiples productions qui inondaient ensuite toute la région : miel, cire, figues, noix… Le plat préféré de Nona était d’ailleurs très simple : une figue sèche ouverte dans laquelle on mettait des petits morceaux de noix !

Si Nona et moi tombions d’accord dans notre amour des arbres, comme dans notre intérêts aux civilisations passées, nous divergions par contre sur bien des points : Nona détestait les chats (elle avait subi une grave agression physique de la part de ces animaux) et n’appréciait pas énormément les ânes, contrairement à moi. Bien entendu, nous divergions nécessairement sur les livres. Par contre, nous nous retrouvions dans notre goût des langues. Certes Nona ne savait ni lire ni écrire mais elle savait parler, c’est-à-dire communiquer, échanger, et cela dans de multiples langues : arabe syrien, arabe égyptien, français, italien, kurde, hébreux, et bien d’autres langues locales de la haute Mésopotamie dont j’ignore même le nom (peut-être ismaélien ou araméen)…

La haute Mésopotamie

La ville, Urfa mise à part, elle y avait été une seule fois dans son enfance : à Gaziantep, dans la région kurde de l’Empire Ottoman. Cette visite était tout ce qu’elle connaissait du monde des villes qui est si différent de celui des montagnes et des campagnes. La population des villes, a fortiori des classes dirigeantes, était un monde si différent des peuples de la montagne, et de leur vie traditionnelle. Là, c’était la grande ville, la capitale Alep, le grand commerce, les classes dirigeantes, l’Etat, la grande vie. Cela signifiait-il que Rachel était mariée à un prince charmant et allait connaître une vie de rêve ? Pas du tout ! Elle était la femme dédiée à la procréation : treize enfants à venir dont six allaient survivre ! On mourrait facilement à l’époque en bas âge !

C’est à sa grande soeur que Rachel en voulait, pour lui avoir imposé ce mariage qui était très loin d’un mariage d’amour, mariage avec un riche commerçant d’une grande famille juive d’Alep, les Ancona, pendant qu’elle-même s’était mariée avec un autre riche commerçant de la famille Pinto d’Alep, très proche des Ancona. Voilà donc Rachel chargée de produire des enfants, la première femme d’Isaac Ancona étant dans l’incapacité d’en avoir. Isaac ayant conservé son amour à sa première femme, un ménage à trois allait lui être imposé… Pas de chance encore pour Rachel, elle allait être enceinte à chaque fois que la situation se gâtait pour eux dangereusement dans l’Empire Ottoman. A l’époque, ce n’était pas encore la situation en Palestine qui causait, par réaction, des déboires pour les Juifs de Syrie mais les affrontements entre l’Empire ottoman et les pays occidentaux. En particulier, l’Italie allait lancer une guerre contre l’Empire avant la première guerre mondiale. Or Isaac faisait partie des Juifs de Syrie ayant un statut d’étranger, d’Italien, et il était même consul d’Italie à Alep. Poste honorifique permettant de favoriser le grand commerce du coton entre la Syrie et l’Italie en temps de paix, mais qui lui valait en ces temps de guerre, de se trouver à devoir faire à toute vitesse ses bagages et quitter la Syrie pour le Liban afin d’assurer sa sécurité et celle de sa famille, que Rachel soit en couches ou pas.

Les notables d’Alep

La petite Shamah avait complètement changé de vie et était devenue Ancona et la campagnarde une membre de la bourgeoisie d’une grande ville. Ancona, un nom italien qui caractérisait toute la tribu qu’elle avait épousée : Pichiotto, Pinto ou Ancona étaient les noms italiens de ces riches Juifs du Moyen-Orient qui avaient développé un commerce international entre Syrie, Liban, Turquie et Egypte, et avaient acheté des fonctions officielles de relations avec les grandes puissances, que l’on appelait les « consuls » de l’Empire Ottoman.

Selim Hillel Picciotto

Les Picciotto, famille classique de la grande bourgeoisie et des consuls étrangers d’Alep

Regina Picciotto, femme de Selim (fille de Murad Ancona, lui-même père de Abdullah Ancona dit Abdo)

Les grandes familles étrangères d’Alep-Halab, appelées les « Franj » par rappel des croisés francs, s’occupant souvent du grand commerce et du négoce avec l’occident, tout particulièrement avec l’Italie, étaient souvent des familles juives : les Picciotto, les Silvera, les Altaras, les Bellilos, les Ancona et les Bigios. Ils détenaient le poste de « consul italien », pouvaient avoir la nationalité italienne, être traitées par le pouvoir ottoman comme des Italiens, tout en dirigeant des entreprises syriennes et en étant installées en Syrie depuis des générations. Le grand père, mari de Nona, bien que de famille rabbinique et pouvant ainsi exercer s’il le désirait, a choisi de rester indépendant du rabbinat et de philosopher dans son coin. Il a préféré avoir une activité commerciale que lui permettait une famille de commerçants. En plus de son activité dans le commerce de la laine et des tissus, notre futur grand-père était consul d’Italie à Alep, et considéré, comme tel, en tant qu’Italien. Nona m’avait raconté l’histoire des archives brûlées de la ville d’Ancona qui avait amené tous les Juifs du Moyen-Orient qui en avaient les moyens à revendiquer leur citoyenneté d’Ancona. D’où le nouveau nom de Rachel…

Réunion entre Ibrahim Pacha Milli (au centre) et les consuls des grandes puissances, à Alep en 1904, chez A. Poché consul d’Autriche-Hongrie (à l’extrême droite).

Ibrahim Pacha à la tête de ses cavaliers kurdes

La zone contrôlée par les troupes féodales kurdes comprenait Ourfa mais pas Alep, même si Ibrahim Pacha avait des visées dessus... Les responsables d’Alep pour l’Empire Ottoman n’étaient pas les chefs féodaux kurdes mais les valis : successivement Osman Kiazim bey, Moustafa Abdulha- bey, Djélal Bey, Celal Bey…

Celal Bey, en même temps que le bey d’Alep, était le gouverneur de Konya, une vaste province au centre de l’Anatolie et un carrefour pour les routes de déportation des Arméniens, depuis le nord et l’ouest en direction du désert syrien. Il savait exactement quel serait le sort des Arméniens le long de ces routes ou au cas où ils survivraient aux déportations et atteindraient Deir-es-Zor ; auparavant gouverneur d’Alep, il avait été témoin des atrocités qui s’y déroulèrent. Celal Bey tenta de raisonner les dirigeants du Comité Ittihat ve Terraki, leur affirmant qu’il n’y avait pas la moindre révolte des Arméniens en Anatolie, ni à Alep, et que les déportations en masse n’étaient en rien justifiées. Néanmoins, un de ses subordonnés à Marash mit le feu aux poudres en faisant arrêter et exécuter plusieurs Arméniens de cette ville, suscitant une résistance de la part des Arméniens. Résultat, Cela Bey fut limogé de son poste de gouverneur à Alep et muté à Konya. Dès sa venue, il refusa de procéder à la déportation des Arméniens de Konya, en dépit d’ordres réitérés venus d’Istanbul. Il parvint même à protéger certains Arméniens qui avaient été déportés d’autres régions et qui étaient arrivés à Konya. Lorsqu’il fut à nouveau limogé, en octobre 1915, il avait sauvé des milliers d’Arméniens. Dans ses mémoires sur son activité de gouverneur à Konya, il se compare à « quelqu’un assis près d’un fleuve, sans aucun moyen de sauver quiconque. Le sang coulait à flots, le long du fleuve, tandis que les eaux charriaient des milliers d’enfants innocents, de vieillards irréprochables et de femmes sans défense vers l’oubli. J’ai sauvé tous ceux que j’ai pu sauver de mes mains nues, et le reste descendait le fleuve, sans jamais revenir. »

Les Ottomans ont misé sur la loyauté tribale kurde et se sont appuyés sur l’autorité des chefs de tribus sédentaires ou nomades. Ils ont ainsi bénéficié du pouvoir de puissants émirs établis sur des terres périphériques, censés assurer la sécurité sur les frontières orientales, dans les contrées arabes et le Kurdistan, permettant ainsi au sultan de concentrer ses forces contre les menaces venues de l’ouest et du cœur de l’Europe.

Les trois décennies de l’apogée du pouvoir du chef des tribus kurdes Milli, Ibrahim Pacha, entre 1878 et 1908, s’inscrivent dans une période essentielle de l’histoire de l’Empire ottoman : les soubresauts de son agonie. Elles s’insèrent dans la politique plus large de contrôle par Istanbul des territoires de l’Empire, mais aussi dans le mouvement de réformes politiques et idéologiques qui oppose le sultan Abdül Hamid II, les Jeunes-Turcs et les grandes puissances. Ibrahim Pacha Milli et sa cavalerie hamidienne (Hamidiyyé) furent un soutien important du sultan contre le Comité Union et Progrès qui voulait réaliser une révolution bourgeoise contre l’empire ottoman.

Alep est centrale pour les différents protagonistes qui s’y rencontrent ou s’y évitent. C’est la plus grande ville à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, celle qu’Ibrahim Pacha Milli a cherché, un temps, à investir. D’autres villes plus proches, une petite ville comme Raqqa, ou plus éloignées comme Damas, ont figuré dans ses projets.

Les grands négociants, tant à Alep qu’à Damas, comptent parmi les plus grosses fortunes de ces villes, attestant la prééminence des marchands sur la société urbaine. La richesse d’Alep et de Damas, et de leurs marchands, continue donc de provenir en partie de l’utilisation des routes transdésertiques, malgré l’insécurité qu’entretiennent les nomades sur leur parcours. Les routes les plus importantes demeurent, à la fin du XVIIIe siècle, celles par lesquelles les caravanes acheminent les produits de la Perse, à travers les monts de Kurdistan et du Dyarbakir vers Alep, et les produits de l’Orient, du Golfe persique vers Bagdad, Alep ou Damas et les ports méditerranéens ; d’Alep, carrefour toujours important, la Syrie est reliée par deux routes continentales à Istanbul et Smyrne ; la vieille route qui, de Damas par Naplouse et Gazza, mène à l’Egypte est aussi bien fréquentée.

Le souk d’Alep

La majorité des activités artisanales et commerciales sont regroupées dans un seul espace, les souks. Couverts en pierre comme à Alep, ou de charpentes de bois comme à Damas, bien entretenus, ils sont divisés en autant d’espaces spécialisés que d’activités, chacune occupant une même rue, portion de rue ou khân. Echoppes et boutiques, exiguës, accolées les unes aux autres, sont précédées d’une banquette de pierre, la mastaba, qui empiète sur la voie publique. Les grands khâns, regroupés au centre des souks, sont souvent les lieux du commerce des produits de luxe, où siègent les négociants importants.

La principale branche de l’industrie urbaine demeure celle du textile. La division du travail y est extrême : le maître, souvent un riche négociant, fournit les matières premières et récupère le produit fini après qu’il est passé par une longue chaîne de métiers et d’ateliers spécialisés, bobineuses, « tordeurs de fils », ourdisseurs, teinturiers, tisserands, batteurs d’étoffes. Des chiffres approximatifs et évidemment invérifiables, suggèrent l’importance de cette branche d’industrie dans les deux grands centres urbains de la Syrie intérieure : au début du XIXe siècle, Alep aurait compté 10 000 à 15 000 métiers à tisser en activité, et Damas, 30 000 personnes employées dans l’artisanat du textile. Toutes sortes d’étoffes de qualité, de soie, de soie et coton, de coton, sont produites, avec des techniques traditionnelles, pour le marché intérieur mais aussi exportées, pour une partie d’entre elles, vers Istanbul, Le Caire et jusqu’au Hedjaz.

Alep, c’était la ville des grands souks édifiés du moyen-âge et conservés depuis avec leur luxe de marchandises, avec leur animation et leur luminosité extraordinaire.

C’était un monde tout à fait incroyable, véritablement la planète Mars, pour la toute jeune fille, pauvre orpheline de la campagne, d’atterrir ainsi dans une grande ville riche, dans la vie d’une grande maison, avec ses domestiques, ses réceptions de grands personnages de l’économie, de la diplomatie et de la politique. Mais Rachel n’était pas destinée à présenter la petite bergère au grand monde. La première femme restait la même en place pour cela. Le monde des réceptions, c’était son monde. Celui de Rachel, c’était la gestion de la maison, des domestiques, des courses, de la nourriture, des vêtements et des draps… Et aussi, et surtout, de faire régulièrement des enfants. Ce n’est même pas elle qui les éduquait. Il y avait aussi des domestiques pour cela. Et, pour les plus jeunes, c’était les grands enfants qui s’en chargeaient. Ma mère avait été éduquée par sa grande sœur Mathilde, une petite mère pour tous les petits. Quant au père, les enfants n’en voyaient pas la couleur, enfermé qu’il était dans son bureau, dans ses affaires, dans ses lectures philosophiques. Un bourgeois voltairien, d’autant plus hostile aux rabbins qu’on avait voulu lui imposer cette fonction ancestrale !

Celle que les enfants appelaient « la tante », la première femme, était restée sans enfants, mais le mari continuait de l’aimer et il n’avait pas voulu la quitter. La maisonnée fonctionnait donc sur ce tandem, apparemment accepté des deux côtés comme inévitable.

« La tante », la Nona me la nommait « sept tonnes » et j’étais persuadé dans ma tête d’enfant de onze ans que cela correspondait à un surnom correspondant à un poids lourd ! Quel étonnement quand Nona m’a expliqué que la première femme s’appelait en fait Setton, du nom d’une des grandes familles bourgeoises juives d’Alep !

Je vous quitte un moment, comme lorsque Nona m’appelait pour une fameuse partie de Rami amélioré qu’elle appelle Konnkan (lire conne-canne) et que nous avons convenu d’appeler un « casse-tête » et qui consiste à rebattre toutes les cartes posées du moment qu’on recompose des séries correctes comme trois valets ou un deux trois quatre de même couleur. C’est effectivement un sacré cassement de tête mais cela s’avèrera pour moi une véritable préparation aux mathématiques qui deviendront ma profession !

Alep

Enfin, c’était quand même une vie tranquille enfin trouvée, loin de la misère villageoise, direz-vous. Mais ma grand-mère, avec sa solide philosophie de montagnarde, me disait que rien de solide n’est très durable : « Profite de l’instant présent. Il est fugitif. » Le monde allait vite basculer. Peu d’années allaient passer et la crise mondiale allait entraîner une première guerre mondiale détruisant cet empire ottoman où s’était construite la fortune du grand-père. Le pays vaincu, écrasé, dépecé par les puissances victorieuses, cela signifiait la rupture des routes commerciales et des échanges économiques. Et, déjà, sa vie rencontrait une première révolution, celle des peuples de l’Empire Ottoman contre les impérialismes occidentaux qui avaient prétendu les en libérer.

La Syrie n’était pas un cas à part : tout l’empire ottoman implosait sous la pression des peuples opprimés. Les impérialismes avaient depuis longtemps tenté d’en profiter pour développer leurs empires coloniaux. Les Anglais venaient d’occuper l’Egypte en prétendant la libérer des Ottomans. Les impérialismes avaient cherché des points d’appui dans ces peuples opprimés, fondant des consulats, des petites armées d’origine arménienne par exemple. Les impérialismes italien, allemand, anglais ou français se concurrençaient dans cette conquête. La guerre mondiale allait exacerber ces révoltes et les tentatives des grandes puissances. Et aussi les violences de l’empire contre ces peuples en révolte.

Une première révolution

L’empire Ottoman était dans une situation révolutionnaire pour le même type de raison que les empires Russe et Austro-hongrois : défaire militaire, discrédit d’un pouvoir dictatorial complètement vermoulu qui opprimait un grand nombre de peuples.

En effet, après la première guerre mondiale qui avait envoyé les peuples dans les boucheries de la guerre, après l’écrasement notamment des soldats de l’Empire, était effectivement venue la vague révolutionnaire. Je ne l’imaginais pas cette révolution, moi, l’enfant de onze ans. Elle me parlait de « la révolution » comme on parle d’un être en cher et en os. Elle disait : « à ce moment était venue la révolution », comme elle avait dit « à ce moment, était venue la guerre. » Cette grand-mère, qui n’avait rien d’une militante politique communiste et révolutionnaire, allait être la première à me parler des révolutions communistes du monde entier, de plusieurs continents… De la révolution russe, de la révolution syrienne, de la révolution palestinienne, de la révolution égyptienne et de la révolution argentine !!!

Grand-mère citoyenne du monde, cela voulait dire cela aussi, un témoignage des peuples qui avaient rué dans les brancards, qui avait secoué le vieux monde, qui s’étaient rebellés. Et la petite montagnarde, elle aussi, ressentait la rébellion, comprenait la révolte des peuples, savait la rapporter.

Tout avait commencé quand je lui avais demandé comment avait-elle fait pour quitter l’Empire Ottoman, devenu Syrie, pour partir en Egypte, au Caire.

Elle m’avait répondu qu’il était difficile de raconter la Turquie et la Syrie de l’après première guerre mondiale. Il flottait déjà, avant même qu’éclate la première guerre mondiale, un parfum de révolution dans tout l’Empire Ottoman. Il y avait eu la guerre italo-ottomane lors de laquelle notre famille avait été contrainte de se réfugier à Beyrouth car Isaac, notre grand-père, était consul italien à Alep et sujet italien. Il y avait de multiples expressions de sentiments d’hostilité de toutes les nationalités opprimées de l’empire qui était attisé par les grandes puissances comme l’Angleterre et la France contre l’empire. Les Anglais entretenaient même une armée arménienne pour préparer le conflit contre l’empire. Les peuples avaient flairé leur libération et n’entendaient plus s’en laisser imposer par cette prison des peuples. Les Arméniens bougeaient. Les Kurdes bougeaient. Les Juifs étaient touchés par l’aspiration à la liberté. Les Alaouites se rebellaient. Avant même qu’éclate la révolution russe, tout était comme un baril de poudre prêt à exploser. Le régime ottoman était déjà menacé, depuis 1900, de l’intérieur par la révolution bourgeoise jeune turque. Il n’avait pas eu la force d’écraser cette rébellion. Les Jeunes-Turcs parviennent à renverser le sultan en 1908 avec l’aide des mouvements minoritaires, et dirigent alors l’Empire ottoman. Comme l’empire, comme toutes les classes dirigeantes turques, les « jeunes turcs » se sentent menacés par la révolte des peuples et commencent à les massacrer systématiquement. Il faut dire que les grandes puissances laissent croire à ces peuples qu’ils vont les soutenir militairement contre l’empire, ce qui ne sera pas vrai…

Et la vague révolutionnaire avait commencé en Russie en 1917, entraînant un véritable tsunami dans toute l’Europe et l’Asie. Ce n’était pas une simple information qui était parvenue aux peuples de la région. C’était un appel à saisir l’occasion pour régler leur compte aux grandes puissances qui avaient si longtemps profité des faiblesses de l’Empire Ottoman. Les peuples étaient sortis de leurs gonds et on n’allait pas les y faire entrer si facilement. Les Turcs refusaient le partage du monde décidé par les grandes puissances à Paris. Chaque peuple, chaque ethnie, chaque religion les refusait : les Turcs, mais aussi les Arméniens, les Kurdes, les Juifs, les Arabes, etc… Au Liban c’étaient les Alaouites et, en Syrie, c’étaient les druzes qui se révoltaient contre l’occupation française décidée par le Conseil des Quatre, la version de l’époque des grands conseils internationaux de grandes puissances. Les traités de paix avaient été signés entre la France, les USA, la Grande Bretagne, éventuellement l’Italie ou, rarement, la Chine, mais aucun des représentants de peuples dont on entendait se partager le territoire et organiser l’existence politique et sociale future. Aucun peuple n’avait voix au chapitre ! Or ces peuples savaient, avec la révolution russe, qu’un grand peuple avait été capable de rompre avec les grandes puissances, sans que ces dernières soient capables de l’écraser. Et la grand-mère me disait simplement : « Tu sais, la révolution en Syrie, c’était la suite de la révolution russe. » Elle ne savait pas me dire ce que voulait ni ce qu’était « la révolution russe », mais elle se souvenait que c’était le drapeau de tous ceux qui voulaient que cela change. Et, quand les troupes françaises avaient voulu prendre militairement le territoire qui leur était offert, pendant que les troupes britanniques occupaient Palestine ou Egypte, elles s’étaient heurté à une révolte armée, celle du peuple druze, lui-même en armes. Et, une révolution, c’est autre chose qu’une simple guerre. C’est l’hostilité de tout un peuple, celui de la montagne, qui connait le pays, qui tient les routes, qui peut remettre en question une armée étrangère d’occupation même si elle est militairement beaucoup plus puissante.

La venue de Fayçal à Alep en octobre 1918, manifestation que Nona avait vécue, acclamée par la foule, montrait déjà que la révolte arabe était prête à renverser l’Empire Ottoman…

Si les Anglais étaient prêts à négocier avec Fayçal le renversement de l’empire ottoman, les Français prouvaient qu’ils ne comptaient que sur leurs propres forces militaires pour s’assurer la domination sur la région, domination qu’ils avaient négocié par avance avec l’Angleterre.

Bombardement de la Syrie par les troupes françaises

Le général français Gouraud et l’armée coloniale française à Alep

Fayçal acclamé à Alep

La révolte druze en Syrie en 1920 (ci-dessous)

Ma grand-mère m’expliquait : « Quand, en 1918, la région avait été débarrassée du joug ottoman, ce n’était ni par les Français, ni par les Anglais, mais par une force armée arabe dirigée par Fayçal, qui alors pris la tête d’une royauté syrienne. On ne disait pas « la Syrie », mais Bilad al-Cham. Ce sont les négociations entre Français et Anglais qui ont décidé que la Syrie et la Liban devaient être donnés en colonies à la France. On ne disait pas colonie mais protectorat, mais c’était la même chose. »

Difficile d’imaginer la colère des habitants en apprenant que deux étrangers, un Français et un Anglais, avaient décidé seuls représentant leurs gouvernements, de se partager la région qui avait à peine commencé à réaliser qu’elle s’était libérée elle-même du joug de l’Empire Ottoman ! Il convient de rappeler que la région s’était déjà libérée récemment du joug égyptien ! L’Egypte se retire en effet du Bilâd al-Châm en 1841, sous la pression des révoltes intérieures, révoltes armées de paysans en Palestine, de communautés montagnardes, les Nusaïrîs, durement réprimées, et soulèvement druze du Haurân en 1837-38.

Les deux diplomates, anglais et français, Sykes et Picot convenaient de donner aux colonialistes Français Liban et Syrie, une région que le colonialisme français appelle « France du Levant », et aux colonialistes Anglais l’Egypte, la Palestine et la Mésopotamie. Cet accord du 25 avril 1920 fut confirmé lors du Traité de Sèvres le 10 août 1920, avec une légère modification de frontière : la partie nord de la Syrie ou haute Mésopotamie (région d’Urfa) était remise à la Turquie kémaliste avec laquelle le Alliés venaient de signer un armistice le 30 mai 1920. La colère et l’indignation parcourut le monde arabe qui refusait qu’on sépare Palestine et Syrie, Syrie et Liban, haute et basse Syrie, plaine de la Bekaa et Syrie… Le roi Fayçal de Syrie protestait, mais se préparait à baisser les armes. Le général Gouraud qui avait déjà massacré à Fès, au Maroc, s’apprêtait à en faire de même en Syrie. Il occupait militairement Rayaq, Alep, Homs et Hama et ses troupes progressaient vers Damas pour obtenir la reddition de Fayçal. Le 24 juillet, à Khan Maysalun, six cent hommes des troupes régulières rejoints par quelques centaines de volontaires étaient écrasés par des forces françaises très largement supérieures en armement avec des chars d’assaut, des avions et des pièces d’artillerie. Le soir même, le général Goybet faisait son entrée dans Damas que quittait Fayçal. Au même moment, l’Angleterre écrasait dans le sang des soulèvements nationalistes en Mésopotamie.

Insurrection populaire à Alep en 1920

Le 31 août 1920, un arrêté français annonce le partage un « Grand Liban » qui englobe la Bekaa, un Etat de Damas, un Etat d’Alep, un Etat alaouite et un Etat du sandjak d’Alexandrette ainsi que, le 24 octobre 1922 sera créé en plus un Etat du Djebel-Druze. Les Etats d’Alep et Damas seront fusionnés le 1er janvier 1925, alors que l’Etat des Alaouites retrouve son autonomie..

Forts de 70.000 hommes, les forces françaises occupaient en 1920 tout le pays, du nord au sud. Dera’a, Dayr al-Zor étaient pris en dernier. Et, en juillet 1921, l’insurrection de la région d’Alep conduite par Ibrahim Bey Hananu et celle du jabal alaouite shaykh Salih al-‘Ali l’était en octobre 1921. Mais ce n’était pas fini : en 1925, allait démarrer le soulèvement druze, suivi du soulèvement national syrien réprimé par une véritable guerre menée par l’armée française avec un bombardement massif et meurtrier des villes d’Alep, Hama et Damas notamment…

En octobre 1915, la ville a résisté aux génocidaires qui voulaient assassiner les Arméniens. Elle a été héroïque et martyr puisque la population a été massacrée massivement par les troupes turques le 23 octobre 1915. Et, en 1920, la ville d’origine de ma grand-mère, Urfa, mène à nouveau une résistance populaire héroïque face aux troupes françaises.

En 1920 Damas vient de proclamer l’indépendance de la Grande Syrie, « Bilad al Cham » (les Pays du Levant), un état qui regroupe sous l’autorité du roi Fayçal, la Syrie actuelle, la Jordanie, le Liban et la Palestine. Mais les accords secrets de Sykes-Picot entre la France et la Grande-Bretagne, avaient déjà planifié le partage du Levant qui vient à peine de se libérer du joug de l’Empire Ottoman.

Sur ordre de Paris, le général Gouraud décide d’investir Damas à la tête de 10 brigades d’infanterie, de 6 brigades de cavalerie et de 7 brigades d’artillerie. Ce corps était en bonne partie constitué de troupes coloniales regroupant des tirailleurs sénégalais et des algériens enrôlé pour le Levant.

Quand on a appris à Damas que les troupes française sont en mouvement et que l’attaque avait pour but d’établir un mandat de protectorat sur le pays, les foules se sont révoltées dans les rues et un énorme mouvement populaire de protestation s’est formé, ce qui a conduit à la chute du gouvernement en place à Damas et la création d’un autre. Le nouveau gouvernement a chargé un certain officier nommé Youssef Al-Aazma, des fonctions du ministère de la guerre.

Le nouveau ministre de la guerre savait qu’il ne disposait que de peu de moyens, de troupes limitées et réduites car l’armée syrienne avait été réformée et dissoute peu de temps avant par le roi Fayçal qui avait subi énormément de pressions dans ce sens. Malgré cela, Al-Aazma a choisi d’affronter son ennemie avant que ce dernier n’arrive aux abords de sa ville. Ce fut la bataille de Mayssaloun. La rencontre a eu lieu à mi chemin entre Beyrouth et Damas. Le petit corps syrien constitué d’une brigade d’artillerie mal équipée et de volontaires ex-soldats de l’ancienne armée syrienne réformée, a été rejoint par des volontaires du peuple qui ont formé en quelque sorte sa cavalerie légère.

Le commandant syrien savait qu’il ne pouvait pas gagner cette guerre avec si peu de moyen et de préparation, mais il avait juré publiquement que quand les français arriveront devant Damas, ce sera après lui être passé sur le corps. C’est effectivement ce qui est arrivé. La grande majorité des combattants syriens se sont sacrifié au combat, il n’y a eu aucune reddition et aucun soldat n’a battu en retraite.

L’armée française a subi d’énormes pertes durant la bataille de Mayssaloun.

La Syrie du roi Fayçal est balayée par le colonialisme, mais la révolte monte dans le peuple… C’est la révolution qui commence. Si Fayçal signe sa paix avec Clémenceau et deviendra roi d’Irak, les peuples ne l’entendent pas de cette oreille. Les Français, sous la direction du général Gouraud, dépècent le territoire. De Bilad al-Cham, il ne reste plus que la moitié du territoire. Au lendemain du traité de Sèvres le 25 avril 1920, la Syrie fut scindée en quatre mini-États : l’État de Damas, l’État d’Alep, l’État des Alaouites et l’État druze. Les Syriens y perçurent une atteinte à leur identité nationale. Au milieu des années 1920, la montagne druze se fit le relais du nationalisme arabe et déclencha une insurrection avec à sa tête le sultan al-Atrache pour réunifier la Syrie et conduire le pays à son indépendance. Alors qu’elle avait été hostile envers les Turcs, la population syrienne développa rapidement un sentiment antifrançais.

Le mandat français sur la Syrie fut organisé en un « Grand Liban » composé de quatre provinces : les sandjaks de Damas et d’Alep, l’État alaouite (1920), et l’État du djebel druze (1921), auxquels s’ajouta, en mars 1923, le sandjak d’Alexandrette (au nord) détaché d’Alep et peuplé en partie d’une minorité turque. La même année, le général Gouraud créa la Fédération syrienne, qui regroupait Damas, Alep et l’État alaouite, sans le Djebel druze, ni Alexandrette. En 1924, l’État alaouite en fut également séparé. De 1925 à 1927, le Djebel druze entra en état d’insurrection, dirigée par le sultan Pacha-El-Atrache. Le général Sarrail y fut chargé de rétablir l’ordre.

Soutenus par la France, les Maronites bénéficièrent en 1926, de la création de la République libanaise en lieu et place du « Grand Liban ». La révolte palestinienne débute, en même temps que les révoltes syrienne et égyptienne. Les nationalistes arabes essaient de capitaliser la révolte des peuples contre les grandes puissances France et Angleterre et notamment de la détourner contre « les Juifs ». En 1920, des émeutes anti-Juifs ont lieu à Jérusalem et à Damas.

Les classes dirigeantes arabes essayaient de détourner la colère populaire soulevée par le colonisateur. En séparant Alep de Damas dans deux territoires nationaux différents, en donnant Damas comme capitale à la Syrie, en coupant les relations économiques et politiques entre ces territoires, en isolant ces territoires de la mer par la création de l’Etat autonome Sanjak d’Alexandrette, les occupants français avaient cassé la dynamique économique de la région, bafoué les aspirations de peuples et levé la révolte.

La rébellion druze allait faire le reste en rendant la région ingouvernable : routes coupées, attaques contre les civils et les militaires, insécurité générale…

La France faisait marche arrière sur ses plans de partition de la Syrie en 1923-24, mettant provisoirement en place une fédération syrienne en regroupant à nouveau Alep et Damas, essayait d’instrumentaliser les alaouites en sa faveur. Inutilement ! La révolution syrienne explosait dans le sud en 1925. Les Français organisaient du coup un vote à Alep dont ils attendaient la nouvelle déclaration d’indépendance de l’Etat d’Alep vis-à-vis du sud en révolte. Mais la révolte était plus forte et ses troupes atteignaient les abords d’Alep. D’un seul coup, le grand-père Isaac avait décidé : « Le cours des affaires est interrompu. Les circuits du coton et des textiles sont bloqués. Notre rôle d’intermédiaire entre Occident et Empire Ottoman (sa place de consul) est remis en question. Nos biens vont être pillés par la révolution. Notre sécurité en ville va être menacée. Nombre de nos concitoyens Juifs de Syrie sont partis en Egypte et leurs affaires ont prospéré. On part. » Après de nombreuses palabres, la décision avait été prise.

Nona me rapportait comment ces événements tragiques avaient été vécus sans trop de drames pour elle et ses proches :

« Notre famille a payé un lourd tribut à la mort avec la disparition d’un grand nombre de membres de familles en même temps que mes parents vers 1900. Par contre, dans la suite des événements, nous sommes passés au travers des pires catastrophes en les évitant parfois miraculeusement à un instant près. Je n’ai pas subi directement les grands affrontements des guerres et guerres civiles. Ainsi, je n’étais plus à Urfa quand, en 1915, les Turcs et les Kurdes ont lancé le massacre des Arméniens et de toute la ville. Depuis 1903, j’étais en effet à Alep. En 1912, quand l’Italie s’était déclarée ennemie de l’empire Ottoman, nous avons été directement menacés puisque nous avions choisi d’avoir des papiers italiens, ce qui était rendu possible par les origines de mon mari en payant une somme d’argent. Isaac avait même acheté la charge de consul italien. Ne voulant pas y renoncer, Isaac a choisi de nous faire quitter momentanément Alep et l’Empire. Toute la famille (Isaac, moi et sa deuxième femme ainsi que nos deux enfants Albert et Mathilde) avons pu ainsi partir pour Chypre où j’ai accouché d’un autre enfant (Joseph). C’était des circonstances stressantes pour accoucher mais pas aussi catastrophique que ce que connaissait une bonne partie de la population.

Nous sommes revenus à Alep en 1913, peu avant le déclenchement de la guerre mondiale, mais nous vivions dans des conditions précaires. La maison que nous occupions à Alep était partiellement occupée aussi par son propriétaire El Aywad. Certaines portes et couloirs étaient, de ce fait, fermées. Dans la cour, il y avait deux puits, un d’eau non potable pour laver, nettoyer, etc, et l’autre d’eau de pluie pour boire. Il arrivait que le deuxième puits soit à sec, par suite de la sécheresse et on avait alors recours au marchand d’eau potable qui vendait dans la rue cette eau par bidons.

Réfugiés arméniens à Beyrouth

A nouveau, en 1915, Isaac, sujet italien, a été déclaré ennemi du pouvoir turc et nous avons dû fuir au Liban, à Beyrouth. Nous y vivions correctement jusqu’au génocide des Arméniens par les Turcs. Dès lors, Beyrouth a été une ville débordant de personnes réfugiées. Nous nous sommes entassés dans une petite chambre, mais nous avons survécu. Puis nous sommes retournés à Alep jusqu’en 1919. Avec la guerre, nous avons subi une occupation militaire : celle des troupes allemandes, mais nous n’avons pas eu à en pâtir, car si elles occupaient des appartements comme celui du dessus, le nôtre ne l’était pas. Nous avons encore une fois échappé à une catastrophe. Nous avions emménagé dans une jolie maison dans la banlieue d’Alep et il y a eu un accident qui aurait pu être catastrophique : ma fille Mathilde, s’étant penché à la fenêtre pour parler à une voisine, a fait une chute depuis le deuxième étage. Au début, elle est restée dans le coma, puis tout est revenu dans l’ordre, hamdullela !

Puis, les enfants ont continué à naître, régulièrement. Plusieurs décès aussi, mais un seul longtemps après la naissance. Si la naissance de Joseph en avril 1912 s’est bien passée, que dieu garde, est né ensuite son petit frère, Jacques, qui est décédé à l’âge de deux ans. Dès que je repense à mon petit Jacques, j’ai beaucoup de chagrin...

Alep

A Alep, où je suis restée jusqu’en 1919, on vivait comme au siècle précédent, comme si les horloges s’étaient arrêtées. On en était resté au grand commerce médiéval, à la traction à cheval ou à dos d’âne. Pas de transports en commun pour l’essentiel. Peu de routes. Même la route principale menant à Alep était récente. En ville, il n’y avait même pas le trolley qui a été installé deux ans après notre départ. Il n’y avait ni l’électricité, ni le téléphone, ni la radio (ne parlons pas de télévision bien sûr !) Même les grandes entreprises et les administrations n’avaient pas le téléphone. Il y avait un télégraphe au centre ville. L’eau courante était chose inconnue, y compris dans la maison des riches. On avait la citerne dans la cour de la maison ou un puit. Le chauffage se faisait au bois dans la cheminée appelée « cham-anéhyeah », version arabisée de l’expression française cheminée. La cuisine se faisait au « primus », un chauffe-eau au fuel domestique que l’on appelait alors « kérosène ». C’était déjà le summum du modernisme de ne pas devoir chercher du bois pour cuisiner ! Les maisons des riches se distinguaient surtout par leur apparence extérieure : des façades en pierre de taille, une spécialité des artisans du Bâtiment à Alep. C’est encore autour des lampes au kérosène que se tenaient les interminables parties de cartes et les haflas (réunions-fêtes) qui les entouraient. Ces parties de belotte, de rami ou autres jeux étaient une véritable addiction et le seul moyen de faire connaissance. On servait des boissons et des gâteaux. Chacun rivalisait de compétences pour se faire remarquer dans ses capacités culinaires. Il y avait de nombreuses spécialités locales : les sirops d’orange et de citron appelées Sharaahb, la boisson fermentée à base d’un arbuste liquoreux, la Sawàss. Bien entendu, le café turc et le narguilé. Des loukoums et de la halva accompagnaient tout cela. Sans compter les inévitables pépins de courge grillés à grignoter en permanence en les ouvrant avec les dents... Et, bien sûr, des gâteaux extraordinaires comme la baklava et les ghoraïeba. De quoi alimenter les conversations et en mettre plein la vue des invités qui seraient chargés la fois suivante d’inviter tout ce beau monde chez eux.

Ensuite, Isaac a fait le choix de quitter la toute nouvelle Syrie, née un an plus tôt et que contestaient les grandes puissances, bien que tout le monde lui conseillait de surseoir à son départ. Nous avons ainsi échappé aux émeutes anti-juives de 1920, aux révoltes et à la guerre civile qui ont suivi jusqu’en 1925… C’était une très grosse histoire de quitter le pays en 1919. J’étais enceinte de Lucie, ta mère, et nous étions trois adultes et quatre enfants avec des bagages en quantité puisqu’il s’agissait de quitter définitivement la Turquie pour rejoindre le frère d’Isaac, Ezra, en Egypte et l’aider dans ses affaires de commerce de textiles. Une des raisons de quitter était l’impossibilité, à Alep, de faire faire des études aux enfants. A l’époque, la ville n’avait pas d’école. Un certain Mr Alafille donnait des cours particuliers, mais ils coûtaient bien trop cher pour notre bourse, vu que les affaires commerciales étaient depuis longtemps interrompues par la guerre et les troubles. Mon fils Albert avait plusieurs fois réussi à s’installer à côté du cours particulier et, comme si de rien n’était, à le suivre. Mais cela ne pouvait pas être une solution. L’arrêt des affaires, la montée des sentiments anti-juifs et l’impossibilité de donner une éducation aux enfants avaient décidé Isaac à prendre le chemin de l’Egypte, chemin que de nombreux Juifs avaient déjà pris avant la guerre. Comme je te le disais, quitter le pays en 1919 n’était nullement une partie de plaisir et nous avions très peur en partant. Il n’y avait pas à ce moment là de possibilité de voyager en train. Ces derniers étaient réquisitionnés par les troupes allemandes et ottomanes. En désespoir de cause, Isaac a décidé de voyager par mer, ce qui supposait de se rendre à Alexandrette et, pour cela, de prendre le seul moyen de transport à notre disposition, la diligence. Toute la famille s’est donc entassée dans cet antique véhicule, en ayant eu soin de prendre le strict minimum de bagages. Au dernier moment, on nous déconseillait encore de partir : les routes sont peu sures, il y a des brigands qui coupent les routes, il y a des attaques, etc… Isaac a tenu bon. On part.

On rencontre des villageois qui nous conseillent de rebrousser chemin : il y a, paraît-il, un peu plus loin des hommes en armes. Isaac décide de continuer, mais le cocher de la diligence refuse : il a peur de se faire voler ses chevaux ! Il n’avait pas peur que de la guerre civile qui montait. Il craignait pour ses chevaux surtout au cas d’une attaque et d’un guet-apens des Tchètes. Ces derniers, formant des bandes de brigands d’honneur, sévissaient dans les montagnes, pillaient les marchands riches pour alimenter un marché noir et de la contrebande. En 1923, ces bandits allaient finir par soulever une véritable révolte qui s’alliait aux Druzes eux-mêmes en révolte. On s’arrête donc au village de Kfar Antoun pour la nuit. Le 22 janvier 1919, un colonel français appelé Normand se rendant à cheval d’Urfa à Tell-Abiad (60 kilomètres) pour y prendre le train, avait manqué de tomber à environ mi-route dans une embuscade. Au pied d’une colline isolée dominant la plaine, se trouvent les huttes coniques en terre de Tell-Sultan. Des individus isoles couraient avec des fusils du village vers cette colline, les uns observant d’en haut, les autres disparaissant au pied, dans une grande cuvette ; ils étaient passés ainsi une centaine, à environ un kilomètre de la piste de Tell-Abiad. On entendait des coups, de fusils de plus en plus nombreux. Donc on fait demi-tour et on s’arrête. L’aubergiste affirme d’abord qu’il n’a aucune place, pour finalement nous louer des paillasses à même le sol… Le cocher, lui, dort avec ses chevaux pour être sûr qu’on ne les lui vole pas ! Le lendemain, on se remet en route… de retour vers Alep et nous sommes contraint d’aller vivre tous ensemble chez ma grande sœur Leïla, qui s’en serait bien passée. En effet, nous avions déjà liquidé la maison et n’avions plus nulle part où dormir. Quelques semaines plus tard, profitant d’une reprise des convois de trains civils, nous voilà repartis : première étape Damas, puis Haïfa, puis Kantara, puis enfin, le train pour Le Caire…"

Pourquoi quitter la Syrie pour aller en Egypte, un autre pays du monde arabe ? Quitter d’ailleurs une révolution syrienne qui commençait tout juste en 1919 contre la tentative coloniale de la France, pour une autre révolution des masses arabes qui allait démarrer en Egypte en 1920 contre un autre colonialisme, celui de l’Angleterre ? En fait, c’est le frère d’Isaac qui était déjà installé depuis un petit moment au Caire qui l’avait fait venir, les affaires des grandes maisons de commerce de coton, complètement à l’arrêt à Alep, étaient par contre florissantes pour les Juifs du Caire et d’Alexandrie où ils avaient fondé de grandes bourses du coton. Le frère d’Isaac avait sa place au souk des cotonnades du Caire et dans la bonne société juive de la capitale (vice-président d’un des clubs huppés appelé le ”Heliopolis Jewish Society Committee”. Héliopolis est ce que ses habitants appellent « Masr el Guédida », c’est-à-dire le nouveau Caire, un Caire nouveau et luxueux… Des fortunes se bâtissaient sur le coton égyptien après la première guerre mondiale comme elles s’y étaient bâties après la guerre de Sécession américaine.

>Héliopolis en 1920

Depuis les années 1860, l’Égypte faisait figure d’El-Dorado méditerranéen : terre d’asile au moment de la crise libanaise de 1860 et des crises balkaniques, elle avait tiré un profit considérable du boom du coton pendant la guerre de Sécession, puis de l’appel d’air lié à l’exploitation du canal de Suez (inauguré en 1869). De toutes les provinces de l’empire avaient convergé vers Alexandrie, Le Caire, Port-Saïd. Suez ou Ismaïlia des Grecs, des Maltais, des Arméniens ou des Levantins, mais aussi de nombreux Italiens auxquels il faut ajouter des colonies françaises ou britanniques de dimensions plus modestes. Nombre de familles avaient fait souche dans le pays et prospéré à l’abri des capitulations, d’autant que l’Égypte connaissait une situation juridique originale par rapport aux autres provinces de l’empire.

Le bazar de Khan-el-Khalili (Caire, 1920)

Les lendemains des guerres, en 1920 comme en 1946, ont été les âges d’or de la spéculation sur le commerce du coton. Les prix ont plus que triplé et des fortunes se sont établies. Le coton, c’est en valeur 88% des exportations de l’Egypte ! L’essentiel est aux mains de quelques grosses maisons de commerce. L’Egypte est au troisième rang mondial des pays exportateurs. La Bourse d’Alexandrie et celle du Caire formaient alors la 5e capitalisation mondiale…

En Egypte

Il avait donc fallu prendre le bateau pour arriver finalement au Caire, l’objectif d’établissement final de la famille. Et Isaac avait commencé à participer aux affaires de textile de ses frères. La famille avait continué à grandir et s’était accoutumée à l’Egypte, appréciant la bonhommie et la chaleur humaine de ses habitants.

rues populeuses du Caire

Cotonnades du Caire

Le Caire : plusieurs époques, plusieurs civilisations, plusieurs mondes mélangés

Et voilà qu’on parlait d’une nouvelle révolution qui montait, en Egypte cette fois… et qui allait violemment rétroagir sur la vie de la famille, comme nous le verrons plus tard.

Nona racontait : « Difficile d’imaginer le saut que représentait passer d’Alep au Caire, comme du dix-huitième siècle au vingtième ! Alep avait des ruines prestigieuses qui témoignaient d’un glorieux passé qui n’était pas inférieur à celui de l’Egypte mais son présent était tout autre. Alep était une gglomération de village autour des souks et c’est tout. Le Caire moderne, c’était une autre planète ! D’un seul coup, nous nous trouvions au milieu du modernisme, du luxe, avec électricité, radio, tramways, des palais, des rues luxueuses, lumières dans les rues, etc...

Le choc du Caire, en venant d’Alep, est énorme, inimaginable, disait Nona : agitation incroyable, quantité de voitures, de coups de klaxon, de bruit, de cris, d’embouteillages non seulement par les voitures, mais par les mulets, les charrettes, la foule des piétons, des vendeurs de toutes sortes, des mendiants, des touristes, des gens qui s’interpellent, qui s’insultent, qui s’amusent, qui s’invectivent, qui s’embrassent. Et chaque pas, chaque course, chaque achat, chaque déplacement signifiait une masse de bruit, de poussière, de fatigue, de pourparlers, de négociations, de palabres de toutes sortes, de négociations durant infiniment, comme si le grand peuple du Caire avait toute la vie devant lui pour régler ses affaires…

Quand nous sommes arrivés au Caire, la ville était pleine effervescence. Ce n’était ni une émeute ni une manifestation mais une fête populaire. Nous avions quitté une région quasiment en deuil du fait des occupations étrangères, allemande puis anglaise et française qui heurtaient durement les sentiments nationaux et les espoirs de liberté, et nous arrivions dans un pays en liesse. Etait-ce enfin un bon signe pour notre existence dans ce pays ? Le sultan d’Egypte, qui n’était pas encore roi, venait de donner naissance à un garçon et avait payé les miséreux pour qu’ils manifestent dans toute la ville et lui donnent une allure de joie populaire. Et, curieusement le peuple égyptien acceptait, semblait-il avec plaisir, de fêter cette naissance comme s’il n’avait que des bonnes choses à attendre de cette royauté. »

Farouk, l’enfant du sultan Fouad qui venait de naître, si fêté ce jour-là par tout un peuple, allait avoir un sort que ne dévoilait pas cette fête populaire : elle devait quitter le pays poursuivi par la haine de ce même peuple qui ne voyait plus en lui que le corrompu, le grossier, le dépensier passant sa vie en beuveries et coucheries dans tous les grands hôtels de la Riviera.

Pour Nona, cette ambiance était pleine d’espoir d’un renouveau et d’un bonheur en cette terre étrangère. On allait pouvoir se reconstruire et s’installer sans risquer de nouvelles émeutes et de nouveaux massacres dans un pays qui se caractérisait par la douceur et la gentillesse de son peuple pacifique.

Nona avait quitté la Syrie quand la région, de la Syrie à la Palestine, le pays de Cham, était en proie à un soulèvement national qui prenait un cours opposé aux puissances occidentales mais aussi aux Juifs. En mars 1920, grande démonstration contre les juifs à Damas, émeute contre les Juifs dans la vieille ville de Jérusalem. Avant 1920, le nationalisme arabe en Palestine défend l’idée d’une « Grande Syrie », incluant la Palestine. C’est durant les premiers mois de 1920 qu’un mouvement nationaliste palestinien distinct, militant pour une Palestine indépendante commence à naître.

La révolution avait gagné la Syrie et elle n’était pas favorable au commerce pensait la famille qui l’avait donc quittée. Eh bien, la révolution gagnait aussi l’Egypte ! Un soulèvement nationaliste y débute en 1919 contre l’occupation britannique, dirigé par le parti du Wafd. Ce soulèvement avait associé des manifestations urbaines, des grèves, des insurrections paysannes, qui va contraindre les Britanniques à proclamer une forme limitée d’indépendance égyptienne en 1922. Le mouvement luttait en même temps contre la présence militaire coloniale britannique mais aussi pour la justice sociale. En janvier 1924, le premier gouvernement d’Égypte quasi-indépendant dirigé par le Wafd fut mis en place. Un de ses premiers actes fut d’écraser la grève générale d’Alexandrie, organisée par la Confédération Générale du Travail en février-mars 1924. La bourgeoisie nationaliste, par contre, n’assumait pas du tout ce caractère social de la lutte nationale, laissant une place à des courants communistes. Et cela allait avoir une grande influence au sein de la famille, la jeune génération des enfants de Nona prenant le parti des Egyptiens pauvres et opprimés.

Cependant, il ne faut pas oublier que Nona n’allait jamais se considérer comme égyptienne mais comme étrangère en Egypte. Si ses enfants allaient se considérer comme Egyptiens, si son mari allait y trouver, par son activité professionnelle, une vie nouvelle, Nona n’allait pas se faire au pays des Pharaons qu’elle ne considèrerait jamais comme le sien… Même quand elle allait devoir le quitter, elle ne regretterait pas l’Egypte. C’est en quittant sa montagne des environs d’Urfa qu’elle avait quitté son chez soi pour ne jamais y revenir. Je parcours le monde pour visiter mes enfants, mais jamais je ne retournerais chez moi à Urfa, disait-elle, nous sommes sur la liste des gens qui ont accepté de quitter le pays et qui sont interdits à jamais d’y revenir…

Nous avons d’abord habité à Héliopolis. C’était un quartier plutôt chic du Caire.

Nous étions rue Ramsès. La maison faisait le coin entre rue Ramsès et rue Tewfik. Notre entrée était à droite de cette véranda qui est dans la photo. Et la basilique était en face.

Voici le plan...

La vie allait changer pour nous avec les aléas économiques, les crises notamment : la crise du coton et la crise de 1929. Nous avons dû changer de vie et nous installer plus à l’économie... et de plus en plus d’abord rue Imad et Din puis finalement au 16 rue Antikhana, la rue des Antiquités...

Nona racontait : « Au Caire, nous avons d’abord habité au premier étage d’un immeuble cossu du centre ville moderne, dans la zone cosmopolite, rue Imad el Din, près du tramway et près de la rue Soliman Pacha, du Lycée français et de la fameuse pâtisserie avec salon de thé Groppi. Je t’explique, me disait-elle, tu n’as qu’à prendre le pont Qasr El Nil et, à mi chemin du palais Midan Abdin. La maison est là. Nous y avons vécu de nombreuses années, puis, peu d’années avant l’accident et le décès d’Isaac, nous avons emménagé au deuxième étage d’un immeuble de la rue Antikhana, près du musée national des antiquités pharaoniques.

Ils avaient pris leur second logement à la rue Antikhana el masreya (Quartier Maaruf dans le centre moderne du Caire). C’était la rue des antiquités pharaoniques, se terminant sur le musée des antiquités égyptiennes. A l’époque, la grande vogue de l’intérêt pour l’ancienne civilisation d’Egypte commençait à peine. Au point que Nona n’avait jamais pensé à visiter ce musée qui était pourtant à cinq minutes à pied !

Le quartier Maaruf

Dans les deux cas, nous habitions dans le centre moderne, occidentalisé et cosmopolite, de la ville et fréquentions rarement le reste de la capitale.

Nous n’allons pas habiter le quartier juif, qui faisait partie du vieux Caire pauvre. Ce dernier n’est habité que par des Juifs égyptiens de longue date contrairement aux Juifs du quartier moderne qui sont des commerçants plutôt aisés ou riches et venus du reste du monde.

Grand-père Isaac

Le grand père Isaac sur son balcon au Caire

Notre deuxième appartement du Caire

La rue du deuxième logement de Nona au Caire est la grande rue verticale (Imad el Din mais qui n’est pas marqué sur cette partie du plan) qui passe entre le lycée français et le palais de droite (Midan Abdin).

La rue du troisième logement au Caire est la rue Antikhana au milieu de plan, à côté du musée des antiquités.

Et Isaac avait repris les affaires de grand commerce de tissus avec plus ou moins de bonheur jusqu’à la faillite de la bourse du coton du Caire en 1929, quand le cours du coton s’était mis à chuter irrémédiablement. Les marchés de coton sont organisés sur des bases assez compliquées ; ils se font à longs termes et comportent plusieurs liquidations entre la conclusion du contrat et le règlement final ; leur résultat est déterminé par des circonstances, — état de la récolte, avenir de la production, etc., — que seuls les professionnels ont la prétention de connaître. Les opérations sur les titres sont plus brèves et plus simples. Leur issue dépend de faits qui varient suivant l’entreprise spéciale à laquelle on s’intéresse : chacun peut se flatter de savoir la raison de la hausse ou de la baisse future de tels titres dont il croit posséder une connaissance spéciale. Ne suffit-il pas pour cela d’un « bon tuyau ? » Mais quand les achats baissent inexorablement comme après la crise de 1929, la spéculation détruit tout le commerce… Le coton à 20 tallaris, c’est ça qui a tué le commerce du grand-père !

Quand le grand-père était passé sous les roues d’une voiture, on avait parlé d’accident de la route… Un accident de la vie qui avait contraint les plus grands des enfants à interrompre prématurément leurs études pour se mettre au travail. Elle en riait la petite grand-mère. Imagines-toi, disait-elle, tous les grands enfants (comme Albert et Joseph) qui travaillaient étaient de droite et pour l’ordre établi et tous mes plus jeunes enfants (comme Yvonne et César) qui faisaient des études et ne devaient pas travailler étaient tous communistes et militants ! Les plus âgés des enfants de Nona s’étaient effectivement mis au boulot pour gagner la vie de la famille du moment que le père était disparu : Joseph avait travaillé dans les assurances et Albert dans l’édition (sa maison d’édition Al-Hillal avait eu pour première adresse notre appartement rue Antikhana avant de demeurer 4 rue Saray-el-Gezira).

Nona expliquait que, contrairement à sa vie en Syrie, au Caire elle restait enfermée dans sa maison, n’allant ni faire les courses, ni se promener en ville, ni au bord du fleuve. Pas question d’aller en ville avec les enfants, ni avec le mari. Pas question d’aller seule dans la rue. Du coup, sa vie était celle d’une enfermée pour laquelle la vie extérieure ne pénétrait que par la fenêtre ou par le balcon. Mais que regarder dans un pays où on ne voit ni montagnes ni forêts. La voyant se faire du mouron, Isaac allait répétant : « Tu vas t’y faire. On n’avait pas le choix. Le commerce ne marchait plus avec l’Italie. A Alep, on ne pouvait pas éduquer Albert et les plus petits enfants. »

La maison devenait, du coup, tout l’univers de Nona. Comme dans nombre de familles juives du Moyen-Orient, à l’intérieur de la maison la domination de l’homme devenait purement théorique : la femme dirigeait tout et gouvernait, officiellement au nom de son mari, les domestiques, les enfants, les relations, les repas, les diverses activités et festivités de la famille, les mariages et les enterrements. C’est à la demande de la femme que le mari intervenait pour confirmer avant de se renfermer dans son silence et même retourner dans son bureau où personne ne devait le déranger….

La misère apparente, voilà la première chose qui a frappé Nona en arrivant au Caire. La mendicité y est partout, l’exploitation aussi. Les hommes, les femmes et les enfants se vendent et s’achètent pour presque rien. Partout des domestiques, des serfs, des demi-esclaves, des esclaves, des mendiants, des prostituées, des danseuses, des fellahs, des porteurs, des hommes à tout faire… Avant de venir en Egypte, Nona n’avait jamais connu cela. Les montagnards de Syrie sont misérables mais fiers. Personne ne peut impunément les mépriser. Personne ne peut même s’imaginer les traiter comme le sont les pauvres d’Egypte qui semblent tendre le dos aux coups de bâtons, comme s’ils avaient été domestiqués par des millénaires de domination pharaonique. Nona en reviendra vite sur cette apparente soumission, cette docilité des Egyptiens qui semblent s’amuser de leur sort et s’y complaire même. Il ne lui faudra que quelques semaines pour s’apercevoir que ce peuple peut être aussi révolutionnaire qu’il est débonnaire et bienveillant.

Si la gentillesse, la bonhommie, l’humour de tout un peuple, qui caractérisait les milieux populaires d’Egypte, emportait l’adhésion de Nona, cela ne lui faisait nullement oublier son peuple de montagnards si fiers, si âpres dans les relations, parfois si rudes et violents. Et puis, elle regardait toutes les richesses d’Egypte avec un regard de mépris : ils ne connaissent pas la vraie cuisine, ils ne connaissent pas les vrais parfums, ils ne connaissent pas l’air des montagnes. Qu’est-ce qui vaut ici un tapis d’Alep, un savon d’Alep, une huile d’Alep, une olive d’Alep, un poème d’Alep, une forêt de Urfa, un village de Urfa, l’air de la montagne de Urfa ? Rien ! Voilà un pays où le soleil levant rappelait le nom de Cham et aussi rappelait, comme le disait la tradition, que la montagne et le soleil appartenaient aux peuples pasteurs. Où trouver la nature dans cette capitale surpeuplée déjà à l’époque puisque c’était la plus peuplée du monde quand Nona y a débarqué !!! L’Egypte était plate alors que Cham était creusé de vallées, de chutes d’eau, de torrents, de fleuves, de défilés surmontés de montagnes. Comment pouvait-on comparer l’air frais de sérieux et l’air étouffant du Caire, les odeurs fines de Cham et les relents des rues populeuses de la capitale égyptienne, les plats raffinés d’Urfa des boulettes au simple sandwich de noix dans des figues avec le sandwich de fallafels, le foul ou la mouloukheya du Caire. Les boulettes égyptiennes n’avaient à voir avec les multiples sortes de kibbehs syriennes. La limonade égyptienne ne valait en rien la Sharab al-lo de Syrie. La soupe égyptienne Mouloukheya ne valait pas la soupe de poulet à la sauce citronnée beida bi-lemoune. Les égyptiens ne savaient pas faire les Yaprak ou feuilles de vigne farcies. Et ne parlons pas des pâtisseries syriennes : Konafa, Horbé (ou Horaïeba), baalawa, etc… Les gâteaux syriens "étaient tellement plus méramella !" Quoi de meilleur qu’une ménéna ! Les boulettes de viande égyptiennes ne valaient rien, pour Nona, par rapport aux Kebbeh syriennes... D’un côté des nourritures issues des premières civilisations du monde, qu’elles soient assyriennes ou sumériennes, de l’autre la nourriture des fellahs, ces paysans du Nil… Comment voulait-on comparer ? Nona disait en riant : "La taameïa, c’est baladi !" Ce qui voulait dire que cette nourriture d’Egypte faisait vraiment très populo... Quant au café égyptien, il lui semblait bien fade, alors que le café syrien "était tellement massbout !"

Et Nona se plaignait surtout du climat. Un air étouffant l’été, parfois surchargé de poussière, lourd, alors qu’elle avait connu l’air frais montagnard de Syrie avec, au lieu de la poussière, les parfums des multiples buissons et fleurs de la région…

Bien qu’elle ait eu dans son enfance à subir bien des fois le froid glacial des montagnes de Syrie, Nona regrettait les neiges d’Urfa quand la chaleur accablante du Caire l’obligeait à rester immobile, étouffée, écrasée par la chaleur, dans son appartement, à la recherche du moindre souffle d’air. Elle regrettait aussi sa campagne de Syrie dans le bruit incessant et la saleté de la rue égyptienne. Même si le caractère bon enfant du peuple égyptien forçait la sympathie, elle ne pouvait que se rappeler les allures et les mentalités des montagnards du pays de Sham ! Mais ce que Nona regrettait le plus de sa Syrie natale, c’étaient les réceptions entre amis, les parties de cartes, les parties de narguilah (la grande pipe à eau), les grandes réunions de bavardage, avec un bon café turc, avec de bons gâteaux. Les relations humaines qu’elle avait connu en Syrie n’avaient pas eu d’équivalent dans la société égyptienne, même si les juifs venus de Syrie avaient l’habitude de se retrouver entre eux au Caire comme partout où ils émigraient. Quant comparer les caractères des deux peuples, la finesse d’esprit syrienne n’avait rien à voir, disait Nona, avec la bienveillance, bon enfant mais lourde, du milieu populaire égyptien.

Le Caire en 1920

Même la rue syrienne populaire n’était pas identique à la rue populaire égyptienne. Le personnage le plus remarquable des rues d’Alep, me disait Nona était le sawàss (le vendeur d’une boisson appelée soos) alors que celui de la rue égyptienne était le porteur d’eau ou le bawab (le concierge).

Le Caire était alors une juxtaposition étonnante d’éléments complètement disparates : des vieux quartiers vivant parfois comme au moyen-âge avec des peuples anciens semblant sortis de la Bible, des quartiers arabes populeux et animés, et des quartiers modernes dits européens.

Il y avait plus qu’un fossé entre le peuple d’Egypte et les personnages qui « passaient le temps » au Sporting Club de Zamaleck, quartier résidentiel situé sur l’autre rive du Nil, un club où les uns faisaient un tennis, passait un moment à la piscine, au restaurant, au café ou au salon de thé, y côtoyaient l’ « élite » princière, financière, commerciale ou dilettante d’Egypte, d’Europe ou du reste du monde, ainsi que la hiérarchie militaire anglais, où les femmes se promenaient en maillot de bain, ou encore les richissimes qui pratiquaient le golf tranquillement à Héliopolis à côté des grands palais entourés de jardins dignes des mille et une nuits.

Le Caire cosmopolite était tantôt français, tantôt anglais, tantôt italien, mais d’abord et avant tout français. Les tribunaux pour les cosmopolites étaient en français, les écoles en français, les rues elles-mêmes en français. La plus grande rue du Caire hébergeait la Légation française, le lycée français, le lycée des sœurs (français aussi). Le milieu cosmopolite parlait plus favorablement le français. L’époque où les soldats français, abandonnés au Caire par Napoléon, s’étaient mis au service des sultans avait donné une vieille occupation française. Un grand Français avait marqué la récupération des soldats de Napoléon par le Ottomans : Soliman pacha, ancien militaire de l’armée de Napoléon en Egypte, devenu chef d’armée du bey du Caire pour conquérir un nouvel empire, notamment en Syrie. Et ce n’était pas un cas à part. Nombre de chefs militaires français s’étaient convertis et étaient devenus de vrais égyptiens.

Le code civil, les écoles, les églises chrétiennes, les scouts, les restaurants, les hôtels, y compris certains bordels étaient français !!!! Le Caire moderne était constitué de grandes artères quasi haussmanniennes, imitant Paris, avec des belles bâtisses du même type et des palais de pierre taillée de grand style. Certaines grandes avenues avaient un air de la « promenade des Anglais » (française) de Nice…

Tout différait, m’expliquait Nona, entre le quartier occidental, les quartiers arabes et le quartier ancien, le vieux Caire moyenâgeux. Dans le premier, on voyait circuler une population parlant majoritairement le français, habillée à la française ou à l’anglaise, allant d’un bureau à une cité luxueuse ou bien bâtie, d’un salon de thé à une grande réception, circulant parfois en carrosse, invitée dans les grands palais de la capitale, se retrouvant au Caire comme ils se seraient retrouvés à Monte Carlo, sur les Champs Elysées ou à Nice. On y trouvait, en plus de commerçants juifs, libanais, syriens, turcs, français, des riches ayant fait fortune dans le monde entier, vendeurs d’esclaves du Brésil ou princes russes, … Tout au long de la rue Quasr-el-Nil, entre le quartier moderne et le Nil, on trouvait une enfilade quasi interrompue de calèches, de carrosses, de voitures qui longeaient les plus belles bâtisses : banques, grands magasins, agences diplomatiques, bureaux des grandes sociétés, des assurances internationales, des agences de voyage,… Et toute une population déambulait tranquillement dans des costumes de luxe, les toilettes féminines rivalisant avec le plus grand luxe parisien. A Gezireh, à Héliopolis, quartiers selects par excellence, on trouvait palaces, champs de course, golfs, terrains de tennis, clubs selects pour richissimes, jardin zoologique et acacias au bord des rues…

Le Caire de l’époque

Le Caire aux mille visages… Les mendiants et les bawab tranchaient avec les riches réceptions et spectacles munificents. Les « Arabeiya hantour » ou carrioles trainées par des ânes dans la ville du Caire tranchaient avec les carrosses luxueux tirés par des chevaux et les belles voitures… Les costumes trois pièces, grandes robes des femmes et les jeunes filles en tenue de tennis ou en maillot de bain tranchaient avec les gallabeyahs et les femmes voilées…

L’ancien Caire était un tout autre monde dans lequel on aurait dit que la pendule de l’Histoire s’était arrêtée. Les gens y vivaient les uns dans la croyance de l’arrivée du Messie, les autres dans le fatalisme médiéval, les troisièmes en étaient restés au servage et au féodalisme. Survivaient là les anciens cinquante-trois petits quartiers séparés de murailles entre les nations copte, juive, française (franc dit-on parfois), grecque et turque. La rue Hazanieh séparait ainsi quartier juif et franc… Des peuples anciens semblent y vivre dans un monde éternel : y circulent des Syriens, des Coptes, des Nubiens, des Abyssiniens, des Arméniens, des Juifs, des Bédouins qui sont en costumes traditionnels et ont un port et un caractère qui est resté inchangé depuis des siècles. Les habits, les parures, les mœurs, les maisons, les boutiques n’ont pas changé depuis cent, deux-cents ans ou mille ans… L’artisanat est le même, les habits aussi. Le monde semble s’y être arrêté. Comment croire qu’à quelques rues de là, un tout autre univers social domine et a instauré un changement permanent, un développement incroyable de la richesse en rompant toutes ces traditions féodales ? Comment croire qu’à deux pas de là, une tout autre vie se déroule qui a rompu avec tous les caractères nationaux, se revendique au contraire du cosmopolitisme, renverse ou plutôt ignore toutes les traditions de tous les pays, de tous les peuples, caracole dans le luxe alors que la vieille ville croupit dans sa saleté et ses maladies. Gezireh, Héliopolis, Zamalek, le grand luxe ultra moderne d’un côté, le vieux Caire de l’autre, les deux mondes s’ignorent et ne cherchent nullement à se connaitre… Les touristes, qui commencent à peine à l’époque à s’intéresser à l’égyptologie, n’ont pas un regard pour cette vieille ville du Caire.

D’un troisième côté, il y avait la nouvelle ville arabe, moderne et misérable, en grande partie dans la banlieue du Caire, la partie la plus populeuse et prolétarienne au monde à l’époque. Un immense grouillement de peuple dans la plus grande misère, dans la crasse la plus sale. La rue Boulaq dans une saleté impressionnante et une pauvreté invraisemblable. Contrairement au quartier occidental, dans la partie arabe de la ville, tout le monde vivait dans la rue, mangeait, buvait dans la rue, faisait ses courses chez les petits marchands. D’un côté les salons de thé et les pâtisseries de luxe et de l’autre les petits vendeurs d’eau des rues et vendeurs de sandwichs de fallafels, ces beignets à goût de poisson qui ne contiennent que de la farine et du piment… Des petits vendeurs de limonade, de morceaux de fruits caramélisés et autres morceaux de glace… Et un tourbillon incroyable de population de femmes et enfants en guenilles, d’hommes en robes, la fameuse gallabeyah. Les mieux lotis s’offraient le luxe d’une gallabeyah propre par-dessus la gallabeyah sale ! Et toujours pied nus dans la pire saleté qu’il soit donnée d’imaginer dans une ville où les ordures s’entassaient…

Et des étalages de tout ce qui peut se vendre, du tapis aux épices, de la nourriture aux tissus.

La misère du Caire, la mendicité incessante, d’un côté, le luxe insolent et l’étalage de richesse de l’autre, Nona n’avait jamais rien connu de pareil en Syrie, ni à Urfa ni à Alep, ni à Beyrouth, ni à Chypre. Le Caire était un mélange incroyable de la plus grande richesse du monde et de la plus grande misère du monde. Un mélange aussi des mœurs les plus dépravées et des mœurs les plus rigoristes…

Une masse de miséreux s’entassait dans les quartiers pauvres de la ville, venue des campagnes et prête à se louer à tout prix. D’où une énorme domesticité pour les plus riches au point que, dans les maisons aisées, il y avait un domestique pour chaque type d’activité. Le bawab, espèce de gardien d’entrée, ne faisait rien d’autre. Il ne remplissait pas les fonctions de concierge ni de responsable du nettoyage de la cour. La bonne ne s’occupait pas de la maîtresse de maison, etc… Et tous, pieds nus sans exception, vêtus le plus simplement du monde de la robe traditionnelle, vivaient de moins que rien, juste de quoi se nourrir. Les domestiques et leurs enfants vivaient dans la maison, avec les enfants des maîtres, éduqués parfois par les mêmes et, pourtant, la barrière était hermétique. Le soir, les domestiques montaient dormir sur la terrasse… En effet, dans toutes les grandes maisons, les domestiques habitaient sur le toit et c’était presque un luxe par rapport à tous les misérables qui habitaient les rues et les cimetières !

Et cette Egypte que Nona avait découverte fêtant la naissance du prince Farouk était loin d’être heureuse et calme, comme elle lui était apparue les premiers jours.

Elle était, au contraire, en révolte.

La guerre avait profondément influé sur la société égyptienne. Près de 70 000 Égyptiens ont participé aux opérations militaires britanniques dans le Sinaï, en Palestine et en Mésopotamie. Des centaines de milliers d’Égyptiens ont été recrutés par corvée pour participer aux travaux nécessaires à la guerre (terrassement, fortification, chemin de fer, etc.). Cette ponction, qui a touché également le cheptel agricole, a pesé sur la paysannerie. Des dizaines de milliers de familles sont ruinées au sortir de la guerre. En revanche, les commandes militaires ont permis un début d’industrialisation et un enrichissement d’une partie de la bourgeoisie.

Les sentiments de révolte n’avaient cessé de monter dans la population. Certes, la révolte ne datait pas de la guerre. Le Caire avait déjà connu la révolution en 1881-1882. Le 11 juin 1882 resterait longtemps marqué dans les mémoires comme le soulèvement spontané le plus inattendu et le plus violent que l’Egypte ait connu (et pourtant le pays en a connu plusieurs). Sans prévenir, la masse populaire avait déferlé sur tout ce que la capitale comptait de cosmopolites et de riches, frappant et tuant. Le corps expéditionnaire anglais avait débarqué en 1882 imposant un « protectorat » durable. Mais l’intervention n’avait pas aisément mis fin à la révolution et, durant des mois, la jacquerie avait parcouru les campagnes… Nona me racontait que toutes les familles qui avaient vécu de longue date en Egypte n’avaient pas perdu la mémoire de cet événement incroyable et l’évoquaient à chaque fois que la révolte populaire montait à nouveau.

Il faut savoir qu’à l’origine de la dépendance égyptienne vis-à-vis du colonialisme anglais il y avait bien sûr l’affaiblissement de l’empire ottoman. Il y avait aussi la crise financière qui avait frappé l’Egypte en 1875.

Mais la guerre avait partout attisé les revendications populaires et l’exemple des peuples soulevés raisonnaient aussi en Egypte : la révolution russe, la révolution turque, la révolution syrienne, … Nona me rapportait que les Egyptiens qu’elle avait découvert en 1920 n’avaient qu’un seul mot à la bouche, qu’une seule fierté : elle avait pour nom « wafd », la délégation. Quelle était donc cette fameuse délégation qui donnait tant d’espoirs au peuple comme à la bourgeoisie égyptienne.

Deux ans avant l’arrivée de Nona, avait eu lieu un épisode historique, pourtant apparemment anodin : trois hommes politiques égyptiens avait demandé le 13 novembre 1918 l’autorisation du Haut commissaire britannique pour aller plaider la cause de l’indépendance de l’Egypte auprès de la conférence de Versailles, un sommet des grandes puissances pour se partager le monde à l’après première guerre mondiale. Et l’autorisation de sortie du territoire considéré par les Anglais comme une colonie leur avait été refusé. Ce seul refus allait transformer les trois politiciens en héros populaires pour de longues années ! Et L’un d’entre eux, Saad Zaghloul, allait fonder le parti Wafd, du nom de la délégation, le slogan le plus populaire en Egypte pendant de longues années…Mais ce que ces politiciens réformistes et nationalistes n’imaginaient pas, c’est que cet enthousiasme populaire et bon enfant allait se transformer en mouvement révolutionnaire prolétarien dépassant de loin ses initiateurs !

Zaghloul allait jouer de ses origines populaires (un village de fellahs au bord du Nil pour lieu de naissance) pour se tailler un personnage reconnu du peuple. Mais, Zaghloul était déjà financé par les pachas, les grands propriétaires égyptiens, la grande bourgeoisie commerciale. Eh bien, c’est le colonialisme anglais qui, par son intransigeance, allait lui conserver sa popularité en le faisant arrêter et déporter en 1919, peu avant la venue en Egypte de Nona.

La révolution égyptienne de 1919

Les Égyptiens réagirent à cette arrestation en déclenchant le 8 mars 1919 la révolution égyptienne de 1919, un mouvement de résistance non-violente. Pendant quelques semaines, jusqu’en avril 1919, des grèves et des manifestations éclatèrent dans tout le pays. Étudiants, fonctionnaires, commerçants, paysans, ouvriers, prêtres, chrétiens comme musulmans participaient à cette révolution. Selon le New York Times du 25 juillet 1919, le nombre de morts égyptiens jusque là dans le cadre de la révolution s’élevait à 800, et le nombre de blessés à 1600.

Indépendance, liberté, bien-être étaient alors devenus synonymes de Zaghloul du haut en bas de la société égyptienne et les Anglais très généralement honnis en dehors des milieux richissimes…

Le 29 mars 1921, Zaghloul retournait en Egypte, porté en triomphe par le peuple. Le 25 mai, le soulèvement est tel que les troupes anglaises tire sur les manifestants, faisant plus de cent morts. Zaghloul est à nouveau arrêté et déporté. Isaac et Nona, qui craignent que le nationalisme se retourne à nouveau contre les cosmopolites et les Juifs, se demandent s’ils ne vont pas bientôt se retrouver sans pays où habiter…

Mais, le soulèvement populaire est si fort que, le 28 février 1922, « le gouvernement de Sa Majesté désire reconnaître l’Egypte comme Etat souverain et indépendant. » Ce n’est encore qu’une manœuvre dilatoire, mais elle témoigne que la mainmise britannique est durement mise en question.

L’opposition grandissante des égyptiens conduisait aux Anglais à imposer la loi martiale au Caire en décembre 1921. D’autre part, ils arrêtèrent à nouveau Saad Zaghloul et l’exilèrent à Aden, puis aux Seychelles dans la même année. Les Égyptiens intensifiaient leur résistance, particulièrement dans les zones rurales. Ils s’attaquaient aux installations militaires, civiles et aux personnels anglais. Ces actions entraînèrent le changement de position des Anglais, qui signèrent l’indépendance de l’Égypte le 22 février 1922.

Pour Nona, c’est d’autant plus dur qu’elle voit l’Egypte changer alors que son pays de Cham est toujours sous domination étrangère, française.

L’Angleterre essaie de louvoyer devant la montée du mouvement national révolutionnaire égyptien. Churchill déclarait : « Il faut quelque fois savoir partir pour mieux rester. »

Le sultan Fouad déclarait le 13 mars 1922 : « Nous prenons désormais le titre de Majesté et Roi d’Egypte. »

Le 30 mars, Zaghloul, libéré, déclarait en débarquait de son navire, le Lutétia : « Vous m’obéissez, vous me suivez, et pourtant, je ne suis ni un prince, ni le descendant d’une lignée royale devant laquelle il est d’usage de se courber. Je ne suis même pas issu d’une noble famille. Je suis un fellah, fils de fellah, d’une très modeste famille que mes adversaires qualifient d’humble. »

Sur le nom de Zaghloul et sur la base de ce discours démagogique, les classes sociales au sort et aux intérêts diamétralement opposées s’entendaient pour revendiquer l’indépendance. Le Wafd ne promettait rien sur le plan social et se contentait d’un programme d’indépendance pour faire miroiter la liberté et le bien-être aux milieux populaires.

Le 23 août 1927, Zaghloul mourait et l’Angleterre perdait son adversaire officiel mais aussi un adversaire aussi bourgeois, réformiste et peu révolutionnaire que possible. Elle allait le regretter…

En 1930, 1935 et 1936, la rue allait se rappeler au bon souvenir du pouvoir et de l’occupant britannique…

Finalement, le 26 août 1936, un traité d’indépendance de l’Egypte est signé à Londres. Les troupes anglaises doivent cesser leur occupation mais… pourront revenir s’il y a des risques de guerre… Mais… 10 .000 soldats britanniques pourront rester dans la zone du canal de Suez. Car le canal de Suez reste une zone britannique et appartenant à l’impérialisme mondial pour au moins vingt ans… Voilà quel traité avait fini par être accepté par le colonialisme anglais.

Le 29 juillet 1937, la régence étant terminée, Farouk devient roi d’une Egypte formellement indépendante…

Dès l’année suivante, il montre la tonalité de son règne : les fêtes grandioses, la grande vie, le luxe, les belles femmes, et la dictature politique et sociale féroce.

Dès lors, le Wafd embourgeoisé n’est plus l’idole des jeunes, des pauvres, des soldats, des officiers, des travailleurs. D’autres partis, d’autres idéologies vont prendre le relai. D’un côté les frères musulmans, d’un autre les officiers libres, d’un troisième le parti communiste stalinien….

Cependant, la vie continuait chez les Ancona, avec son cortège habituel de naissances, de mariages, d’enterrements, de querelles de voisinages et de réconciliations de familles… Une vie qui n’était pas qu’inquiétude et troubles, mais aussi distractions et jeux. Les relations de bon voisinage entre Juifs de Syrie se faisait justement sur la base de jeux de cartes organisés en commun, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, une à deux fois par semaine.

Au Caire, les ressortissants juifs originaires de Syrie, employés, intellectuels, artisans et commerçants, se retrouvaient entre eux, se mariaient entre eux et se divertissaient entre eux. Ils participaient, une ou deux fois par semaine chez l’un ou chez l’autre, à des « haflas », comme Nona les appelait, espèce de festivités entre quelques familles dans lesquelles on mangeait, on buvait, et surtout on bavardait et jouait aux cartes. Les relations au travers des parties de cartes étaient une tradition tout à fait syrienne… Bridge, belotte, Konne Kanne (version locale du Rami), tric trac étaient de la partie. On jouait des petites sommes d’argent, pour « pimenter le jeu », disait Nona.

Il y avait de nombreuses filles dans notre famille et les jeunes filles ne pouvaient pas faire n’importe quoi le soir dans une capitale où trainaient les soldats anglais et où la famille royale avait coutume d’enlever des jeunes filles dans les boites de nuit et dans la rue pour fournir le lit du roi….

A la maison, Nona ne s’occupait pas d’élever les petits. Comme de tradition, elle s’occupait de diriger la maison et de faire la cuisine pour toute la maisonnée. Les courses n’étaient pas non plus son affaire car elle ne sortait pas et c’est les domestiques qui s’en chargeaient. Et c’est aussi les domestiques et les plus grands enfants qui s’occupaient d’élever les petits. En l’occurrence la plus grande sœur Mathilde avait été la petite maman aimante des plus petits. Le père, notre grand-père, était absent, plus préoccupé de ses pensées que de ce qui se passait dans la maisonnée…

Nona était une jeune femme d’une grande vivacité d’esprit et d’une grande beauté. Elle se mariait à quelqu’un issu des classes aisées, d’origine rabbinique, mais son mari, occidentalisé, après avoir suivi toutes les études religieuses, n’avait pas désiré exercer son métier de rabbin, préférant la vie civile et la culture philosophique dans le genre de Spinoza.

Mais, plus que religieux, les Juifs, comme les autres nations, étaient superstitueux…

Le peuple d’Egypte est fervent des superstitions. Il croit aux devins, aux superstitions, aux prédictions, aux démons, au mauvais œil. Même les Egyptiens « modernes » sont infectés par cette ambiance. Nona et mes parents étaient dans le même état d’esprit. Pour un oui, pour un non, ils disaient « touche du bois », « met un mouchoir », « tire ton oreille » pour éradiquer le mauvais sort…

Je lui demandais comment était notre grand-père et comment il s’entendait avec ses enfants, ma mère, ses frères et sœurs qui étaient mes oncles et tantes.

Elle me répondait : « Isaac ? Comment il était ? On avait voulu faire de lui un commerçant et sa famille, ses frères, était commerçante de longue date. Mais c’était un rêveur. Nona le disait avec une certaine affection... Et elle riait... Nona riait comme quelqu’un qui aurait joué un bon tour au mauvais sort. D’ailleurs, elle croyait beaucoup à ce « mauvais sort », elle qui disait souvent : « touches du bois » pour dire d’écarter « le mauvais oeil »…

Isaac avait autant la tête à son commerce que moi d’aller à la pêche, disait-elle ! Comment il était ton grand-père ? La réalité matérielle ne pénétrait pas son esprit concerné seulement par les grands débats philosophiques. Son bureau était dévoué à la philosophie, entouré d’immenses ouvrages que je n’avais même jamais ouverts. Il reconstruisait tous les raisonnements, refaisait tous les débats de fond de l’histoire des hommes. S’il faisait un grand geste du bras, c’était pour accompagner dans sa tête un argument clef qui allait écraser les propositions de ses adversaires imaginaires du débat philosophique. Personne ne pénétrait dans son bureau. Aux abords, les enfants ne devaient plus ni rire, ni jouer, et pas question de taper à la porte pour demander une intervention dans un problème domestique quelconque. Un patriarche lointain, voilà ton grand-père. Il était dans la lune, notre Isaac, si bien qu’un beau jour, au plus fort sans doute de ses pensées - mais on ne le sait pas car personne n’a assisté au drame -, il est passé sous les roues d’une voiture d’un quelconque prince égyptien ou d’un taxi qui traversait Héliopolis en trombe et ne s’est même pas arrêté pour une telle pécadille ! »

La vie de notre petite famille allait s’en trouver complètement bouleversée, de chagrin bien sûr mais aussi financièrement puisque les enfants les plus âgés devaient interrompre leurs études et travailler immédiatement...

Les plus jeunes enfants ont choisi le parti communiste stalinien. Staline était leur idole. Il leur apparaissait le seul à faire face à l’impérialisme mondial. C’est amusant, dit-elle, ce ne sont pas les enfants qui ont dû travailleur pour subvenir aux besoins de la famille qui l’ont fait mais ceux qui ont pu, grâce aux premiers, faire des études et avoir une vie plus facile. Entre les jeunes et les plus anciens, ce choix a été source de dispute sans fin… Mais, tu sais, pour moi, cela a toujours été une source d’inquiétudes sans fin, quand un enfant rentrait tard. Aujourd’hui encore, quand j’entends quelqu’un frapper à la porte, mon cœur saute. Je me crois revenue au petit matin où les soldats de Nasser ont cogné dans la porte à coups de crosse pour arrêter mes enfants accusés de complot communiste. Tu parles d’un complot communiste : ils ne faisaient qu’organiser des fêtes et des pique-niques avec quelques jeunes étudiants et lycéens radicaux du milieu dit cosmopolite du Caire, avec leurs jeunes amis et leurs ainés, les Hazan, Carasso, Setton, Antebi, Matalon, Harari ou Stambouli, dans le jardin de la propriété des Curiel dans l’île très chic de Zamalek. Le père Curiel, banquier juif, fermait les yeux sur les activités communistes de son plus jeune fils et faisait semblant de croire au prétexte de bals entre jeunes. Mon plus petit enfant, César dit Césy, trouvait que des surprises-parties et pique-niques communistes, cela faisait petit-bourgeois mais il était très enthousiaste à l’idée de participer à la révolution communiste ! Mais qu’étaient-ils d’autres, tous ceux comme Césy ou Yvonne, mes enfants qui se croyaient communistes, que des jeunes petits-bourgeois en mal d’aventure et pleins de bons sentiments ? Tu parles que le mouvement des masses arabes allait suivre un petit groupe de jeunes radicaux du milieu cosmopolite et, qui plus est, à majorité juive !!! Qu’avaient-ils à voir avec les sentiments révolutionnaires qui montaient effectivement dans les masses arabes pauvres ? Seulement des bonnes intentions ! Césy devait le reconnaître plus tard. Mais, à l’époque, il me répondait que je me trompais complètement et qu’ils avaient des ouvriers arabes et des étudiants arabes (en fait, cela allait s’avérer quatre ouvriers et deux étudiants vraiment égyptiens en tout !) mais que c’était clandestin, il ne fallait pas les mouiller... Césy savait pourtant très bien que Curiel, lui-même, ne parlait pas couramment l’arabe et était bien embarrassé quand je le lui rappelait, moi qui parlait l’arabe du matin au soir.

Quant aux masses arabes, elles, lorsqu’elles explosaient, avaient mis dans le même sac tous les étrangers occupant le pays, les Juifs, les Grecs, tous les expatriés, vivant du mode de vie occidental, parlant français, italien, grec, anglais, dans le même sac que la dictature du roi Farouk et que le colonisateur anglais dont il était le valet ! Quand tu penses, me disait-elle en riant, qu’ici la télévision française continue à présenter le roi Farouk comme un souverain qui aimait son peuple (elle faisait allusion à une émission de télé que nous avions vue ensemble présentée par Frédéric Mitterrand sur la mort de Farouk)…

Le roi Farouk

Ce roi, continuait Nona, amoureux de la bonne chair et des alcools plus que de son peuple en haillons, quand il n’était pas sur la Côte d’Azur, aimait surtout les jeunes et jolies jeunes filles, enlevées chaque nuit par ses services spéciaux dans les rues et les bals pour être contraintes de coucher avec lui comme des putains ! Quand Farouk a été démis et renvoyé par un coup d’état militaire, le 23 juillet 1952, il ne s’est pas passé grand-chose. Personne n’a levé le petit doigt ni protesté. Cela s’est fait sans le moindre mouvement populaire. Seulement l’Etat-Major des armées qui lui a dit de partir et il a pris le bateau… Ensuite, coup d’état sur coup d’état, Nasser a petit à petit pris tous les pouvoirs, écrasant successivement une révolte paysanne et une révolte ouvrière. Les communistes qui le soutenaient, comme mes enfants, ont été arrêtés et condamnés. Nasser avait joué aussi bien les communistes que les frères musulmans comme la haute hiérarchie de l’armée et même les « officiers libres » qui, tous, croyaient le manipuler. Et le peuple égyptien, qui est très bon enfant, de très bonne foi, très amoureux des belles histoires, a adoré le conte oriental de ce militaire venu les libérer de l’oppression. Il a très vite été adulé pour ses belles paroles qui consolaient les pauvres d’Egypte de leur misère et de leur oppression… Dans la réalité, le peuple n’avait pas plus la parole ni plus à manger. Nasser savait qu’il devait s’appuyer sur sa popularité pour anéantir immédiatement ses ennemis potentiels, tous les radicaux, de gauche et de droite…

Les officiers libres

Nasser avait à peine accédé au pouvoir qu’il montrait son vrai visage. Le 2 août 1952, des émeutes, considérées comme d’inspiration communiste, éclatèrent dans le village du Delta, à Kafr el Dawar, chez les paysans et dans les usines textiles et les affrontements avec l’armée firent neuf morts. Deux meneurs de l’insurrection furent condamnés à mort et pendus. En janvier 1953, les partis politiques sont dissous et les communistes sont massivement arrêtés.

Césy, ton oncle, très jeune à l’époque, s’est retrouvé, comme quantité d’autres militants communistes, au camp d’internement d’Huckstep ou dans d’autres camps encore bien pire comme El Tor, ou encore internés avec des droits communs, ce qui était la pire des situations pour les militants politiques. On ne savait pas, au début, où ils l’avaient emmené et je me suis fait un souci, comme tu imagines… J’en fais encore aujourd’hui des cauchemars… Nona grimace. Elle a eu une douleur quelque part. Elle jure : « yassater yarab ». J’étais peut-être celle, en dehors de ses frères et de ses sœurs, que Césy a le plus essayé de convaincre de son nouvel idéal et de la valeur de son engagement. Il y croyait, lui, à sa clandestinité, à son rôle dans les événements, à la lutte de libération, au mouvement national, et tout et tout. Cela ne m’empêchait de voir en lui mon tout petit, mon dernier enfant... Tout cela n’empêchait pas, poursuivait-elle, son parti, sur ordre de Staline, de continuer à soutenir le nouveau régime de Nasser, taxé d’anti-impérialiste par Moscou en même temps que les militants communistes étaient arrêtés et certains assassinés ou torturés par la police et l’armée de Nasser.

Et toi, Nona, que pensais-tu de tout ça ?

Oh, tu sais, moi je n’ai jamais fait de politique même si j’ai toujours suivi les informations et que je me suis toujours intéressée aux actualités, partout où je suis passée, écoutant toutes les radios et toutes les télés. Mais, en ce qui concerne les promesses de tous les dirigeants égyptiens, comme du reste du monde, j’en étais restée à un conte arabe. C’est l’histoire d’un sultan très populaire qui promettait toujours monts et merveilles à son peuple émerveillé. Un jour, les fontaines allaient déverser du lait. Un autre jour, les oliviers allaient pousser comme mauvaise herbe. Un troisième jour, la pluie allait irriguer le désert. Mais c’était toujours pour les jours suivants. Jamais tout de suite. Un beau matin, il demanda à son cuisinier que me prépares-tu aujourd’hui. Et le cuisinier décrivit un repas de gala, incroyablement riche et appétissant. Eh bien, qu’attends-tu pour l’amener dit le sultan ? Le cuisinier répondit : j’attends pour amener les olives que viennent les oliviers que tu nous as promis, pour préparer les fruits et légumes que ceux-ci poussent dans le désert, comme tu nous l’as annoncé et pour t’amener le vin, que les vignobles se multiplient comme tes promesses l’ont prévu. Tu te moques de moi, dis le sultan ! Pas du tout, dis le cuisinier, jamais je n’oserai. Je tiens trop à garder ma tête sur mes épaules. Alors ? Eh bien, jamais je n’oserais non plus mettre en doute ta parole et mon menu est entièrement fondé sur celle-ci….

Tu sais, la révolution du peuple égyptien n’était bien représentée ni par Nasser ou par les officiers libres, ni par les communistes, ni par les frères musulmans, mais bien plus par la chanteuse Om Kalsoum ! Parce qu’elle exprimait beaucoup mieux les sentiments populaires faits d’amour, de révolte et de poésie !

Tout stalinien qu’il croyait être, Césy, disait Nona, avait le même idéal qu’un certain Chehata Haroun, avocat juif égyptien qui avait refusé de quitter l’Égypte jusqu’à sa mort, et fait inscrire sur sa tombe en guise d’épitaphe :

“Je suis Noir lorsque les Noirs sont opprimés.

Je suis juif lorsque les juifs sont opprimés.

Je suis Palestinien lorsque les Palestiniens sont opprimés.”

Et puis, tu sais, une mère a toujours tendance à tout pardonner à son dernier petit, brillant et courageux, même s’il met en danger sa propre famille par ses engagements risqués.

La grand-mère Nona et ses petits enfants

C’était une véritable révolution sociale qui avait débuté en Egypte, un mouvement de masse, agitant les prolétaires des villes et des campagnes, entraînant une agitation politique radicale dépassant largement les couches politisées de la petite bourgeoisie arabe, même si elle allait se terminer en impasse, grâce au coup d’état des Officiers Libres et aux coups d’état suivants de Nasser ainsi qu’aux actions nationalistes de celui-ci, dont la nationalisation du canal et la guerre qui allait suivre…

La grand-mère n’en avait pas fini avec les grands mouvements sociaux, ayant vécu ceux de Syrie puis ceux d’Egypte puis ensuite, elle devait connaître ceux de France et d’Argentine, sans parler du soulèvement palestinien d’Israël…

Mais d’abord, il faut rappeler que Nona avait choisi de rester en Egypte avec le dernier de ses fils resté là-bas, c’est-à-dire Joseph. Je me souviens encore de l’arrivée tumultueuse, à Paris au milieu des années soixante, de la famille de Joseph ainsi que de Nona dans la maisonnette de la famille de Césy au quartier latin, une petite maison entourée de grands immeubles non loin de Montparnasse. C’est la première fois que je voyais Nona et la première fois que je faisais connaissance avec des cousins nés en Egypte, lesquels ne se privaient pas, dès le premier jour, de nous raconter leurs exploits en Egypte et notamment les « pèches miraculeuses » de notre cousin Dany à Marsamatrouh où ils disaient avoir vu « des millions de poissons ». Je n’avais, ce jour-là, pas eu le temps de remarquer la grand-mère, étant tellement polarisé par l’arrivée de cousins proches de mon âge… Ce n’est que lorsque Nona allait passer des séjours chez nous, à Bécon- les-Bruyères que j’allais faire sa connaissance, puisqu’elle était chargée dans la journée de nous garder, avec mon frère, ce qui n’était pas une sinécure… Mais, ce premier contact, je n’allais nullement me rappeler d’elle, toute menue, toute discrète, toute fatiguée aussi, après son grand voyage, et un peu écrasée par les voix bruyantes de ma tante Suzanne et de mon cousin Dany… Plus tard, j’allais lui dire : « tu es restée en Egypte bien après la plupart de tes enfants. C’est sans doute parce que tu étais plus près, au Caire, de ta syrie natale ? » Mais, Nona rigolait : « Vu d’ici, tu peux penser que l’Egypte et la Syrie, c’est la même chose. Mais c’est très loin d’être la vérité : ni le même climat, ni la même ambiance, ni le même peuple, ni les mêmes coutumes, ni rien ! Je suis restée là-bas parce que mon fils Joseph avait bien plus les moyens de m’héberger au Caire que mes autres enfants éparpillés dans le reste du monde, dans des appartements parisiens, italiens, américains ou israéliens… »

Urfa sous la neige !

L’Egypte, ressembler à la Syrie ? Penses-tu ! Pas de neige ni de montagnes en Egypte, pas de désert en Syrie ! Pas de café populaire en Egypte, pas de grand café de luxe en Syrie. Pas de femmes dans les cafés en Syrie alors que les cafés, les clubs, les soirées sont pleines de femmes en Egypte. En Egypte, il n’y a pas cette multitude de villages qui semblent représenter toutes les ethnies du monde. En Syrie, il n’y a pas cette classe de la haute bourgeoisie internationale et de la grande finance mondiale qui va au Caire comme elle va à Monte Carlo ou à Chamonix. En Egypte, on passe presque directement des richissimes des palais aux misérables venus des campagnes. Le saut est gigantesque entre les classes sociales alors que la Syrie est pleine de petits artisans, de petits commerçants, de couches intermédiaires. Le Caire est entré dans le monde capitaliste moderne alors que l’Empire Ottoman en est toujours aux seigneurs féodaux à la tête de petits groupes de soldats ou de cavaliers, que ce soient des seigneurs ottomans, kurdes ou arabes. Le Caire bourgeois se pique de culture moderne à la française alors que la société syrienne n’a encore connu que les traditions ethniques de tous les peuples qui la composent. Il y a une multitude de lycées et d’instituts d’enseignement au Caire alors que les religieux sont les seuls qui font fonctionner des écoles en Syrie. Le peuple, lui-même, est très différent : entre les montagnards syriens, fiers et farouches, au contact difficile et ombrageux, et le peuple égyptien, simple, gentil, sentimental, chaleureux et accueillant.

Du café à Alep aux clubs et réceptions du Caire...

Et, en France puis en Argentine et en Israël, Nona allait connaître de près d’autres révoltes et révolutions. Peu d’années après son arrivée à Paris, alors qu’elle habitait chez son fils Césy, au quartier latin, elle allait cotoyer de près la répression policière contre la révolte estudiantine qui allait précéder la grève générale ouvrière de mai 1968… En effet, dans les rues la police matraquait et gazait les étudiants et Nona se rappelait d’avoir senti les gaz jusque dans la maison de son fils César et aussi que des étudiants avaient hébergés par des habitants de l’immeuble tout proche parce qu’ils étaient pourchassés par la police et en sang… Nona se rappelait de manière encore bien plus cuisante de sa visite à la famille Pinto de sa sœur en Argentine. En effet, elle avait débarqué là-bas sans savoir que l’Argentine connaissait une situation de révolte sociale réprimée violemment par une contre-révolution militaire sanglante. Elle n’avait même pas pu résider dans la maison Pinto à Buenos Aires et avait dû partir avec toute la famille dans une hacienda de la propriété agricole (que l’on appelle ici une estancia) qui appartenait à cette grande famille bourgeoise du textile d’Argentine. Elle me racontait avec indignation les propos violents contre les pauvres et les travailleurs de toute la famille Pinto et me rapportait que, durant tout son séjour dans cette hacienda, chaque balcon de chaque fenêtre était occupé par un milicien fasciste en armes, sous prétexte qu’on s’attendait à une attaque de la guérilla révolutionnaire contre les familles de la grande bourgeoisie. Nona m’avait déclaré : « Jamais plus je ne rendrai de visite à des gens pareils. Je ne veux plus ni les visiter, ni leur parler au téléphone, ni même les connaître. Je ne me reconnais pas de lien familial avec eux. Inutile de leur donner de mes nouvelles, de me donner des leurs, ni de m’en parler. Pour moi, ce ne sont pas des parents ! » Impossible même de lui faire raconter plus en détails ce qui s’était passé. Elle s’en tenait à dire qu’elle ne pouvait pas dormir dans une chambre avec un homme en armes sur le balcon toute la nuit et que les conversations étaient si violentes contre le peuple argentin qu’elle pouvait à peine respirer durant son séjour là-bas ! Elle disait à mère, qui tentait de relativiser, « tu verras, je n’y retournerai jamais ». Et cela s’est avéré vrai. Elle n’en a même plus reparlé comme si la page était définitivement tournée.

En 1975, l’Argentine s’enfonce dans la spirale de la violence, marquée par l’action des guérillas (Montoneros et ERP), de l’extrême-droite (CNU) et du terrorisme d’État, qui pré-existe au putsch de mars 1976 avec l’action de l’escadron de la mort de la Triple A, pilotée par le ministre José López Rega, ainsi que par celle des services de police et de l’armée. Dès février 1975, le gouvernement d’Isabel Perón ordonne ainsi l’Opération Indépendance contre l’ERP dans la province de Tucuman (qui s’inspire de la bataille d’Alger) et signe en juillet les « décrets d’annihilation de la subversion » qui étendent l’état d’urgence à tout le pays : la « guerre sale » a déjà commencé, avec les premières disparitions forcées (900 « disparus » avant mars 1976). Les méthodes d’extermination furent toutefois systématisées après le coup d’État. À cette date, les guérillas sont déjà pratiquement démantelées : le dernier assaut de l’ERP fut le 23 décembre 1975, et ses cadres dirigeants furent envoyés en exil trois mois après le coup d’État, bientôt suivis des cadres Montoneros.

Pour conclure

Récemment, un auteur, universitaire, a écrit sur les commentaires du site pour demander mon cv, sans doute afin d’estimer ainsi la validité de mes travaux, et je lui ai répondu que j’ai été à l’école de ma grand-mère, bien que celle-ci soit presque complètement illétrée. Mais j’ai oublié de lui dire que, si elle ne savait ni lire ni écrire dans aucune langue, elle savait, mieux que quiconque, écouter, regarder, raconter, échanger, s’ouvrir au monde et aux mondes divers de la planète. Impossible de savoir si Nona avait regretté de ne pas avoir pu apprendre à lire. Elle restait muette sur ce sujet. Même si ma mère souhaitait lui offrir des petits livres en arabe, parce qu’elle lisait un arabe très élémentaire, Nona délaissait ces livres, disant qu’ils étaient idiots et pour enfants !

Ni lire, ni écrire mais comprendre, voilà ce qu’aurait pu être le proverbe de ma Nona !

J’ai appelé Nona, la grand-mère sans frontière, parce qu’elle était considérée comme Syrienne par les Egyptiens, comme Turque par les Syriens, comme Italienne par les Turcs, comme Egyptienne par les Italiens. Elle avait de la famille en Syrie, en Egypte, en Italie, en France, aux USA, en Argentine, en Israël et ne se privait pas, même à un âge avancé, de voyager pour aller de l’un à l’autre… Elle était partout chez elle et, en même temps, nulle part chez elle. Et elle traitait de prétentieux ceux qui croyaient connaître la seule manière de vivre, de se comporter, de concevoir la vie, comme s’il n’y avait qu’une seule manière, la bonne évidemment ! Bien évidemment, ce n’est pas par ses connaissances encyclopédiques, malgré ses multiples voyages, que Nona était aussi attachante mais par son caractère et je dois dire que je ne manque pas de penser à elle, ne serait-ce que parce que je répond toujours « en arabe » dès qu’on me parle, réponse rentrée immédiatement bien entendu… La relation avec cette grand-mère était des plus étonnantes car celle-ci demandait au petit garçon que j’étais : "que penses-tu de ceci ou de cela ?", ce qu’aucun adulte ne faisait jamais...

J’allais vraiment comprendre ce que voulait dire être apatride lorsqu’ayant perdu mes papiers d’identité français (emportés dans un lave-linge), les autorités françaises allaient me demander la preuve de nationalité de mes parents et de les grands-parents et moi être amené à répondre que, dans l’Empire Ottoman, les papiers d’identité, ça n’existait pas trop. Je m’étais bien gardé de dire que, sur le passeport de la grand-mère, ce qui était indiqué comme nationalité, c’était Mésopotamie !

Mais, au-delà de ses périples dans le vaste monde, Nona détenait une autre richesse. Orpheline, la misère, le mariage forcé, deuxième femme et treize enfants dont la moitié décédés, j’ai vite compris que, pour Nona, « la vie n’est pas un lit de roses » n’était pas qu’un simple proverbe arabe… Mais j’ai compris aussi que, si Nona âgée, avait su préserver son appétit de la vie et sa verve malicieuse, c’est qu’elle détenait un secret de l’intérêt de l’existence : l’amour des autres. Et c’est ce secret que j’ai essayé de vous faire partager.

On ne peut pas conclure sans dire que cette ancienne Syrie de Nona est bel et bien morte, et d’autant plus que, conjointement, le régime d’Assad, les impérialismes occidentaux (qui y interviennent en sous-main) et les terroristes se disant islamistes ont détruit tout ce qui restait de l’ancienne Syrie et même tout ce qui restait de bonheur dans la vie en Syrie, tout cela pour empêcher une nouvelle véritable révolution sociale qui pointait son nez. Ils ont particulièrement détruit de fond en comble Alep et sa population, d’une manière qui, en même temps que les destructions de Gaza et de l’Est de l’Ukraine, laissent entendre ce que sera leur violence dans la guerre mondiale qu’ils nous préparent, mais cela est une autre histoire….

Meurachard Nona : avec les temps difficiles qui viennent, ta philosophie de la vie nous manque...

Cimetière juif d’Alep (famille Ancona)

Cimetière juif de Damas (famille Shamma)

Le souk d’Alep : hier et aujourd’hui...

La suite

6 Messages de forum

  • Ma grand-mère sans frontière 5 septembre 2017 14:45, par Isaac

    Quelle était, pour vous, la philosophie de votre grand-mère ?

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  • Ma grand-mère sans frontière 5 septembre 2017 14:45, par Robert Paris

    Eh bien, ce n’est pas si facile que cela à définir. Ce petit bout de femme, déjà très âgée, qui avait vu tant de monde différents, quelle philosophie en tirait-elle ? De l’éclectisme ? De l’ouverture ? Du fatalisme ? De la révolte ? Non, rien de tout cela assurément ! Elle avait plutôt tendance à s’adresser à dieu en lui envoyant ses reproches véhéments… Qu’est-ce que j’avais besoin de vivre aussi vieille, pourquoi devais-tu me laisser durer pour ne rien faire, seulement pour déranger mes enfants dans leurs maisons, dans leurs vies ? Pourquoi maintenir en vie une vieille qui ne sert plus à rien, qui a mal partout, qui embarrasse tout le monde ? Pourquoi faut-il que les jeunes qui ont besoin, tout enfants, de leurs parents n’en aient pas et qu’ils les aient sur les bras quand ils n’en ont absolument plus besoin ! La vie est mal faite ! On a plein de travail quand on en a trop sur les bras et ensuite, on s’ennuie car il n’y a plus rien à faire ! Le monde est ridicule et les gens se racontent des histoires pour faire comme s’il tenait debout !

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  • Ma grand-mère sans frontière 2 janvier 2018 07:28, par sarah

    quelle est la recette de la sauce téhina de votre grand-mère ?

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  • Ma grand-mère sans frontière 2 janvier 2018 07:29, par Robert

    presser à part beaucoup de citron et enlever les pépins ;
    écraser séparément ail avec sel ;
    ans un grand bol : ail écrasé avec un peu de jus de citron ;
    ajouter le jus de tahin ;
    bien mélanger ;
    ajouter progressivement citron ;
    éventuellement un peu d’eau froide ;
    bien mélanger ;
    jusqu’à avoir une crème légère et onctueuse mais pas trop liquide (ni trop ni trop peu de citron) ;
    ajouter encore sel et cumin en goûtant ;
    goûter et rajouter plus de citron et d’eau si nécessaire.

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  • Ma grand-mère sans frontière 16 janvier 2018 07:58, par alain

    Comment cela vous est venu, l’idée de raconter votre grand-mère ?

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  • Ma grand-mère sans frontière 16 janvier 2018 07:59, par Robert Paris

    Cela faisait bien longtemps que me trottait dans la tête l’envie de raconter cette histoire de ma grand-mère, à sa manière, c’est-à-dire comme une histoire traditionnelle, une « nokta » syrienne, irakienne, ottomane, mésopotamienne, arabe, arménienne ou juive. Malheureusement, je ne possède que la mémoire, mais pas la capacité de raconter des noktas. Je me souviens des histoires que racontait la grand-mère : la nokta d’Abdallah jamais là pour travailler mais toujours là pour manger, de la nokta de la fiancée perdue après une dernière dispute idiote, de la nokta du prince qui avait cessé d’être prince après un verre de trop, mais personne ne m’a raconté la nokta de la vie de ma grand-mère et voilà que je m’y suis lancé… Comme dans toutes les noktas, personne ne peut dire quelle est la part du rêve éveillé et quelle est celle de la réalité.

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