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Le communisme est-il opposé à la mondialisation et au libre-échange ?

lundi 7 juillet 2014, par Robert Paris

Le communisme est-il opposé à la mondialisation et au libre-échange ?

Tous ceux qui prétendent offrir une réforme du capitalisme sans toucher à ses fondements, staliniens comme sociaux-démocrates, syndicalistes et extrême gauche, prétendent que c’est le libéralisme et la mondialisation qui sont en cause...

« Ce n’est pas l’affaire du prolétariat d’opposer à la politique capitaliste plus progressive la politique dépassée de l’époque du libre échange et de l’hostilité envers l’Etat. La réponse du prolétariat à la politique économique du capital financier, à l’impérialisme, ne peut être le libre échange, mais seulement le socialisme. Ce n’est pas le rétablissement de la libre concurrence, devenue maintenant un idéal réactionnaire, qui peut être aujourd’hui le but de la politique prolétarienne, mais uniquement l’abolition complète de la concurrence par la suppression du capitalisme. »

R. HILFERDING : Le capital financier, p. 567.


De Karl Marx, un plaidoyer pour le libre échange !

Intervention préparée par Karl Marx pour la conférence de Bruxelles du 18 septembre 1847 (Congrès pour le libre-échange où il n’obtint pas la parole)

« Si vous voulez lire dans le livre de l’avenir, alors ouvrez Smith, Say, Ricardo. Là vous trouverez la description la plus claire de la condition qui attend les ouvriers sous le régime parfait du libre-échange. Prenez, par exemple, une autorité telle que Ricardo… Quel est le prix naturel et normal du travail d’un ouvrier, pour parler en économiste ? Ricardo répond : « Le salaire réduit au minimum – son niveau le plus bas. » Le travail est une marchandise comme n’importe quelle autre marchandise. Or, le prix d’une marchandise est déterminé par le temps nécessaire pour la produire. Que faut-il donc pour produire la marchandise-travail ? Exactement ce qui est nécessaire pour produire la somme des marchandises indispensables à la subsistance de l’ouvrier et à la réparation de son usure, pour lui permettre de vivre et de propager, de quelque manière, sa race. Nous ne pensons pas, toutefois, que l’ouvrier ne se trouve jamais au-dessus de ce niveau le plus bas, ni qu’il ne soit jamais en dessous de cette limite. En fait, selon cette loi, la classe ouvrière sera pendant quelque temps plus heureuse, elle aura pendant quelque temps plus que le minimum, mais ce surplus ne sera que le supplément de ce qu’elle a eu en moins à un autre moment, dans une période de stagnation de l’industrie. En d’autres termes, nous disons que, dans certaines périodes, qui se reproduisent régulièrement, où le commerce traverse le cycle de la prospérité, de la surproduction, de la stagnation, de la crise – bref qu’en prenant la moyenne de ce que l’ouvrier a reçu en plus ou en moins du minimum, nous verrons que dans l’ensemble il n’a touché ni plus ni moins que ce minimum ; autrement dit que la classe ouvrière s’est conservée comme telle, après beaucoup de misères, de souffrances et de cadavres abandonnés sur le champ de bataille de l’industrie. Mais qu’importe ? La classe existe, et non seulement elle existe, mais encore elle se sera accrue. Cette loi selon laquelle le niveau le plus bas des salaires est le prix naturel de la marchandise-travail se réalisera dans la même mesure que l’hypothèse de Ricardo affirmant que le libre-échange sera un jour complètement réalisé… Vous devez choisir : ou bien vous devez désavouer toute l’économie politique telle qu’elle existe actuellement, ou vous devez permettre que, sous le système de la liberté commerciale, l’entière sévérité des lois économiques s’applique aux classes ouvrières. Est-ce à dire que nous nous opposons au libre-échange ? Non, nous sommes pour lui, parce que grâce à lui toutes les lois économiques, avec leurs contradictions les plus effarantes, finiront par se manifester et par agir sur une échelle plus vaste, sur des territoires plus étendus, sur la terre entière ; et parce que c’est de toutes ces contradictions réunies en un seul bloc, où elles se trouveront face à face, que résultera la lutte qui aboutira d’elle-même à l’émancipation du prolétariat.

« The Northern Star », 9 octobre 1847

Article de Friedrich Engels dans le Commonwealth de Londres, du 1° mars 1885, et en allemand dans la Neue Zeit en juin de la même année :

« Le libre-échange signifia le bouleversement de toute la politique (intérieure et extérieure) financière et commerciale de l’Angleterre conformément aux intérêts des capitalistes industriels, de la classe qui représentait maintenant la nation. Et cette classe se mit sérieusement à la besogne. Tout obstacle à la production industrielle fut impitoyablement écarté. Les tarifs douaniers et tout le système des impôts furent entièrement refondus. Tout fut soumis à un impératif unique, mais de la plus haute importance pour les capitalistes industriels : abaisser les prix de toutes les matières premières, et particulièrement de toutes les denrées destinées à la classe ouvrière, produire des matières premières et maintenir à un niveau peu élevé - sinon abaisser - les salaires. L’Angleterre devait devenir « l’atelier du monde » ; tous les autres pays devaient devenir pour l’Angleterre ce qu’était déjà l’Irlande : des marchés pour ses produits industriels, des sources d’approvisionne ment en matières premières et en denrées alimentaires. L’Angleterre, grand centre industriel d’un monde agricole, entouré d’un nombre toujours croissant de satellites producteurs de blé et de coton, tournant autour du soleil industriel ! Quelle grandiose perspective !

« Les capitalistes industriels s’attelèrent à la réalisation de ces hautes visées avec ce bon sens vigoureux et ce mépris des principes périmés, qui les ont toujours distingués de leurs concurrents philistins de notre continent. Le chartisme était à l’agonie. Le retour de la prospérité économique - fait normal et qui allait presque de soi - une fois épuisées les conséquences du krach de 1847, fut mis exclusivement au compte du libre-échange. Ces deux circonstances avaient fait de la classe ouvrière anglaise, sur le plan politique, l’appendice du « grand parti libéral », parti dirigé par les industriels. Il s’agissait de conserver à jamais cet avantage acquis. Et l’opposition des chartistes, non pas au libre-échange, mais à la volonté de faire de ce problème la seule question vitale pour la nation, avait appris aux industriels, leur faisait comprendre chaque jour davantage, que la bourgeoisie ne parviendrait jamais à dominer politiquement et socialement la nation, autrement qu’avec l’aide de la classe ouvrière. C’est ainsi que peu à peu, l’attitude réciproque des deux classes se modifia. La législation sur les fabriques, jadis croquemitaine de tous les industriels, non seulement ils l’observèrent de bon gré, mais encore l’étendirent plus ou moins à toute l’industrie. Les « Trade-Unions », réputés récemment encore ouvrage diabolique, furent désormais cajolés et protégés par les industriels comme institutions hautement légitimes et moyen utile de propager parmi les travailleurs de sains enseignements économiques. Les grèves mêmes, déclarées illégales avant 1848, furent jugées tout à fait utiles à l’occasion, particulièrement quand Messieurs les Industriels les avaient provoquées eux-mêmes au moment adéquat. Des lois qui avaient ravi au travailleur l’égalité en droit avec son employeur, au moins les plus révoltantes, furent abolies. Et cette Charte du peuple, jadis si redoutable, devint, pour l’essentiel, le programme politique de ces mêmes industriels, qui s’y étaient opposés jusqu’alors. La suppression du cens électoral et le vote à bulletin secret sont institués par la loi. Les réformes parlementaires de 1867 et 1884 ressemblent déjà nettement au suffrage universel, du moins tel qu’il existe actuellement en Allemagne ; le découpage en circonscriptions électorales que discute actuellement le Parlement, crée des circonscriptions égales, en gros du moins pas plus inégales qu’en France ou en Allemagne. Des indemnités parlementaires et le raccourcissement de la durée du mandat, à défaut de Parlements élus tous les ans, se profilent comme les conquêtes d’un avenir prochain ; et malgré tout, certains avancent que le chartisme est mort.

« La révolution de 1848, comme nombre de celles qui la précédèrent, a connu d’étranges destins. Les mêmes gens qui l’écrasèrent, sont devenus, selon le mot de Marx, ses exécuteurs testamentaires. Louis-Napoléon fut contraint de créer une Italie unie et indépendante, Bismarck fut contraint de faire en Allemagne, une révolution à sa manière et de rendre à la Hongrie une certaine indépendance et les industriels anglais n’ont rien de mieux à faire que de donner force de loi à la Charte du Peuple.

« Les effets de cette domination des capitalistes industriels, furent pour l’Angleterre, au début, stupéfiants. Les affaires prirent un nouvel essor et une extension inouïe, même dans ce berceau de l’industrie moderne. Les résultats considérables obtenus grâce à la vapeur et aux machines furent réduits à néant en comparaison du puissant essor que connut la production de 1850 à 1870, des chiffres confondants qu’atteignirent : l’exportation et l’importation, l’amoncellement de richesses entre les mains des capitalistes et la concentration de force de travail humain réalisée dans les villes géantes. Certes le progrès fut interrompu comme précédemment par le retour d’une crise tous les dix ans ; en 1857, tout comme en 1866 ; mais on considérait ces à-coups comme des événements naturels inéluctables par lesquels il faut bien passer et qui finissent par se régler.

« Et la situation de la classe ouvrière durant cette période ? Il y eut des améliorations provisoires, même pour la grande masse. Mais cette amélioration fut constamment ramenée à l’ancien niveau par l’afflux de la grande foule de la réserve des travailleurs sans emploi, par les nouvelles machines, rejetant continuellement des travailleurs hors du circuit et par l’arrivée des ouvriers agricoles, remplacés eux aussi de plus en plus par les machines.

« On ne constate d’amélioration durable du niveau de vie que dans deux secteurs protégés de la classe ouvrière. En premier lieu, celui des ouvriers d’usine. La fixation légale à leur avantage, d’une journée de travail normale, sur des bases au moins relativement rationnelles, leur a permis de rétablir à peu près leur constitution physique, et leur a conféré une supériorité morale renforcée encore par leur concentration locale. Leur situation est, à n’en point douter, meilleure qu’avant 1848. La meilleure preuve en est que, sur dix grèves qu’ils mènent, neuf sont provoquées par les industriels eux-mêmes dans leur propre intérêt, comme seul moyen de limiter la production. Vous n’amènerez jamais les industriels à s’entendre tous pour réduire le temps de travail, pour invendables que soient leurs produits. Mais amenez les ouvriers à faire grève, et les capitalistes ferment leurs usines jusqu’au dernier.

« En second lieu les ouvriers des grandes Trade-Unions. Ce sont les organisations des secteurs industriels où le travail d’hommes adultes est seul utilisable ou prédominant. Ni la concurrence du travail des femmes ou des enfants ni celle des machines n’ont été jusqu’à présent en mesure de briser leur puissance organisée. Les mécaniciens, charpentiers et menuisiers, ouvriers du bâtiment, constituent chacun pour soi une force, à telle enseigne, qu’ils peuvent même - comme le font les ouvriers du bâtiment - résister victorieusement à la mise en service de machines. Leur situation s’est sans aucun doute, remarquablement améliorée depuis 1848. La meilleure preuve en est que depuis plus de quinze ans, ce ne sont pas seulement leurs employeurs qui sont satisfaits d’eux, mais eux-mêmes qui sont également très contents de leurs employeurs. Ils constituent une aristocratie à l’intérieur de la classe ouvrière ; ils sont parvenus à conquérir une situation relativement confortable et cette situation ils l’acceptent comme définitive. Ce sont les travailleurs modèles des sieurs Leone Levi et Giffen (et aussi de ce bon bourgeois de Lujo Brentano) et en fait, ils sont très gentils et nullement intraitables pour un capitaliste raisonnable en particulier et pour la classe capitaliste en général.

« Mais en ce qui concerne la grande masse des travailleurs, leur degré de misère et d’insécurité est tout aussi bas aujourd’hui, sinon pire, que jamais. Les quartiers Est de Londres sont un marais stagnant de misère, de désespoir et de famine, qui ne cesse de s’étendre, - lorsque les hommes ne travaillent pas - d’avilissement moral et physique - lorsque les hommes travaillent. Et il en va de même dans toutes les autres grandes villes, la minorité privilégiée des ouvriers exceptée, et il en va de même dans les villes de moindre importance et dans les districts agricoles. La loi qui réduit la valeur de la force de travail aux subsistances indispensables pour vivre, et celle qui, en règle générale, abaisse le prix moyen de la force de travail à la quantité minimum de ces subsistances, ces deux lois agissent sur la classe ouvrière avec la force irrésistible d’une machine automatique qui l’écrase entre ses rouages. « Telle était donc la situation qu’avaient créée la politique du libre-échange de 1847 et vingt années de règne des capitalistes industriels. Mais alors un tournant se dessina. A la crise de 1866, succéda bien un bref et léger essor commercial vers 1873, mais il ne dura pas. En effet, à l’époque où elle aurait dû se produire, en 1877 ou 1876, nous n’avons pas subi de crise véritable, mais nous vivons depuis 1876 dans un état de marasme chronique qui affecte tous les secteurs essentiels de l’industrie. Ni la catastrophe totale, ni l’ère de prospérité, depuis longtemps désirée que nous pensions pouvoir atteindre aussi bien avant qu’après le krach, ne veulent se produire. Une lourdeur mortelle, un engorgement chronique de tous les marchés pour toutes les affaires, telle est la situation que nous connaissons depuis bientôt dix ans.

Pourquoi en est-il ainsi ?

« La théorie du libre-échange avait été fondée sur cette hypothèse : l’Angleterre devait devenir le seul grand centre industriel d’un monde agricole et les faits ont démenti complètement cette hypothèse. Les conditions de l’industrie moderne, énergie produite par la vapeur et machinisme, peuvent être créées partout où il existe du combustible et en particulier du charbon ; et d’autres pays que l’Angleterre possèdent du charbon ; la France, la Belgique, l’Allemagne, l’Amérique et même la Russie. Et les gens de ces pays-là n’ont pas été d’avis que leur intérêt fût de se muer en métayers crève-la-faim à la mode irlandaise, uniquement pour la plus grande gloire et richesse des capitalistes anglais. Ils se mirent à produire des objets fabriqués, non seulement pour eux-mêmes, mais encore pour le reste du monde, et la conséquence, c’est que le monopole industriel détenu par l’Angleterre durant presque un siècle, est maintenant irrémédiablement brisé.

« Cependant, le monopole industriel anglais est le pivot du système social anglais d’aujourd’hui. Même durant la période où ce monopole existait, les marchés ne pouvaient suivre le rythme de l’accroissement de la productivité de l’industrie anglaise ; conséquence : les crises décennales. Et actuellement, les nouveaux marchés deviennent chaque jour si rares qu’on se voit obligé d’imposer, même aux nègres du Congo, la civilisation que représentent les cotonnades de Manchester, les poteries du Staffordshire et les articles sidérurgiques de Birmingham.

« Qu’adviendra-t-il, si des denrées continentales, et en particulier américaines, affluent en quantité croissante, si la part du lion qui revient encore actuellement aux usines anglaises dans l’approvisionnement du monde, se réduit d’année en année ? Réponds, ô Panacée du libre-échange !

« Je ne suis pas le premier à évoquer cette éventualité. En 1883 déjà, lors de la réunion à Southport, de la British Association M. Inglis Palgrave, président de la commission économique, a bel et bien dit qu’en Angleterre, le temps des grands profits était révolu, et qu’une pause était survenue dans le développement de divers grands secteurs industriels. On pourrait presque affirmer, disait-il, que l’Angleterre va en arriver à une certaine stagnation. « Mais comment tout cela finira-t-il ? La production capitaliste ne peut pas se stabiliser, il lui faut s’accroître et se développer, sinon elle est condamnée à périr. Déjà à l’heure actuelle, le simple fait de restreindre la part du lion que s’adjugeait l’Angleterre dans l’approvisionnement du marché mondial se traduit par un arrêt des affaires, provoquant de la misère, un excès de capitaux d’un côté, un excès de travailleurs sans emploi de l’autre. Que sera-ce, lorsque l’accroissement de la production annuelle sera complètement arrêté ? C’est là le talon d’Achille de la production capitaliste. Sa condition vitale c’est la nécessité d’une extension permanente ; et cette extension permanente devient maintenant impossible. La production capitaliste aboutit à une impasse. Chaque année rapproche l’Angleterre de cette alternative : c’est la nation ou la production capitaliste qui vont périr. - Laquelle des deux devra y passer ?

« Et la classe ouvrière ? Si elle eut à, subir une telle misère, même au moment de l’extension inouïe du commerce et de l’industrie de 1848 à 1868, si même à cette époque, sa grande masse ne connut dans le meilleur cas qu’une amélioration passagère, tandis que seule une petite minorité privilégiée et protégée jouissait d’avantages durables, que sera-ce si cette période brillante s’achève définitivement, si cette stagnation actuelle écrasante, non seulement s’aggrave, mais encore si cette aggravation, si cet écrasement étouffant devient l’état normal, durable de l’industrie anglaise ?

« La vérité, la voici : tant que le monopole industriel anglais a subsisté, la classe ouvrière anglaise a participé jusqu’à un certain point aux avantages de ce monopole. Ces avantages furent très inégalement répartis entre ses membres ; la minorité privilégiée en encaissa la plus grande part, mais même la grande masse en recevait sa part, du moins de temps à autre et pour une certaine période. Et c’est la raison pour laquelle, il n’y a pas eu en Angleterre de socialisme depuis la mort de l’owenisme. Avec l’effondrement de ce monopole, la classe ouvrière anglaise perdra cette position privilégiée. Elle se verra alignée un jour, - y compris la minorité dirigeante et privilégiée - au niveau des ouvriers de l’étranger. Et c’est la raison pour laquelle le socialisme renaîtra en Angleterre. »

Voilà pour l’article de 1885. Dans la préface anglaise du 11 janvier 1892, je poursuivais :

« J’ai peu de choses à ajouter à cette description de la situation, telle qu’elle m’apparaissait en 1885. Il est inutile de dire « qu’aujourd’hui le socialisme revit effectivement en Angleterre » ; il y en a en quantité : socialisme de toutes nuances, socialisme conscient ou inconscient, socialisme en prose et en vers, socialisme de la classe ouvrière et de la classe moyenne. Car vraiment, ce monstre horrible, le socialisme, ne s’est pas contenté de devenir respectable, il a déjà endossé une tenue de soirée, et il s’installe nonchalamment sur les causeuses des salons. Cela prouve une nouvelle fois de quelle inconstance incurable est affligé ce terrible despote de la bonne société : l’opinion publique de la classe moyenne - et cela justifie une fois de plus le mépris que nous autres, socialistes de la génération précédente, avons constamment nourri à l’endroit de cette opinion publique. Mais par ailleurs, nous n’avons pas de raison de nous plaindre de ce nouveau symptôme.

Ce que je tiens pour beaucoup plus important que cette mode passagère, qui consiste, dans les milieux bourgeois, à faire étalage de ce pâle délayage de socialisme et même pour plus important que le progrès accompli en général par le socialisme en Angleterre - c’est le réveil des quartiers Est de Londres. Ce camp immense de la misère n’est plus la mare stagnante qu’il était encore il y a six ans. Les quartiers Est ont secoué leur désespoir paralysant ; ils sont revenus à la vie, et sont devenus le berceau du « Nouvel Unionisme », c’est-à-dire de l’organisation de la grande masse des travailleurs « non qualifiés ». Certes, cette organisation adopte à maints égards la forme des anciennes « Unions » de travailleurs « qualifiés » ; mais son caractère en est profondément différent. Les anciennes unions conservent les traditions de l’époque où elles avaient été fondées ; elles considèrent le système du salariat comme un fait définitif, donné une fois pour toutes, qu’elles peuvent au mieux adoucir un peu dans l’intérêt de leurs membres ; les nouvelles Unions par contre, ont été créées à une époque où la croyance en la pérennité du salariat était déjà profondément ébranlée. Leurs fondateurs et promoteurs étaient, ou des socialistes conscients, ou bien des socialistes sentimentaux ; les masses qui affluaient vers elles et qui font leur force, étaient grossières, négligées, regardées de haut par l’aristocratie de la classe ouvrière. Mais elles ont cet avantage immense : leurs cœurs sont encore un terrain vierge, tout à fait exempts de cette « respectabilité » des préjugés bourgeois, héréditaires, qui égarent l’esprit des « Vieux Unionistes » dont la situation est meilleure. Et c’est ainsi que nous voyons maintenant ces nouvelles Unions s’emparer d’une façon générale de la direction du mouvement ouvrier et prendre de plus en plus en remorque les riches et fières « Vieilles Unions ».

Sans aucun doute, les gens des quartiers de l’Est ont commis d’énormes gaffes, mais leurs prédécesseurs en ont fait aussi, et aujourd’hui encore, les socialistes doctrinaires qui font la grimace en parlant d’eux en commettent aussi. Une grande classe, tout comme une grande nation, ne s’instruit jamais plus vite que par les conséquences de ses propres erreurs. Et en dépit de toutes les erreurs possibles passées, présentes et à venir, ce réveil des quartiers de l’Est de Londres est l’un des plus grands et plus féconds événements de cette « fin de siècle » et je suis heureux et fier de l’avoir vécue. »


La Nouvelle Gazette Rhénane

F. Engels

La Kölnische Zeitung et la situation en Angleterre

n° 62, 1er août 1848

Cologne, 31 juillet

« Où peut-on découvrir en Angleterre une trace de cette haine contre la classe appelée en France bourgeoisie ? Naguère cette haine fut dirigée contre l’aristocratie, qui levait un impôt injuste et accablant sur le labeur grâce au monopole sur les céréales. En Angleterre le bourgeois ne jouit d’aucun privilège, il est l’enfant de son labeur ; en France, il était sous Louis-Philippe l’enfant du monopole, du privilège. » Cette phrase plein de grandeur, d’érudition, d’amour de la vérité se trouve dans un éditorial de M. Wolfers la Kölnische Zeitung, toujours bien informée.

C’est effectivement curieux ! En Angleterre existe le prolétariat le plus nombreux, le plus concentré, le plus classique, un prolétariat qui, tous les cinq à six ans, est décimé par la misère la plus atroce d’une crise commerciale, par la faim et le typhus, un prolétariat qui, la moitié de sa vie durant, est de trop dans l’industrie, et n’a pas de quoi manger ; en Angleterre, un homme sur dix est un pauvre, et un pauvre sur trois est un prisonnier des bastilles instituées par la loi sur les pauvres [1], l’assistance publique coûte annuellement presque autant que l’ensemble des dépenses de l’État prussien ; en Angleterre, la misère et le paupérisme ont été proclamés ouvertement facteur nécessaire de l’actuel système industriel et de la richesse nationale, et pourtant où trouve-t-on en Angleterre trace de haine contre la bourgeoisie ? Dans aucun pays du monde l’opposition entre prolétariat et bourgeoisie n’a jamais été aussi développée qu’en Angleterre, car le prolétariat y constitue une masse importante ; aucun pays du monde n’accuse des contrastes aussi criants entre la pauvreté la plus profonde et la richesse la plus colossale : et pourtant, où trouve-t-on trace de haine contre la bourgeoisie ?

Certes ! Les coalitions des ouvriers, clandestines jusqu’en 1825, ouvertes depuis 1825, non pas des coalitions d’un jour contre un fabricant, mais des coalitions permanentes contre des groupes entiers de fabricants, des coalitions de toutes les branches, de toutes les villes, enfin des coalitions d’innombrables ouvriers s’étendant sur toute l’Angleterre ; toutes ces coalitions et leurs luttes innombrables contre les fabricants, les arrêts de travail qui conduisirent à des violences, des destructions vengeresses, des incendies, des attaques à main armée, des meurtres, voilà autant de preuves de l’amour du prolétariat pour la bourgeoisie !

Toute la guerre des ouvriers contre les fabricants qui dure maintenant depuis environ quatre-vingts ans, qui a commencé par la destruction de machines, et qui, se poursuivant par des coalitions, des attaques isolées contre la personne et la propriété des fabricants et des rares ouvriers dévoués aux fabricants, par des soulèvements plus ou moins importants, par les insurrections de 1839 et 1842 [2], est devenue la lutte de classe la plus accomplie que le monde ait jamais vue, toute cette lutte de classe des chartistes, le parti constitué du prolétariat, contre le pouvoir constitué de la bourgeoisie, lutte qui n’a pas encore conduit à des collisions terriblement sanglantes comme les luttes de juin à Paris mais qui est menée avec une bien plus grande ténacité par des masses beaucoup plus importantes, sur un terrain beaucoup plus vaste cette guerre civile sociale n’est naturellement pour la Kölnische Zeitung et son Wolfers rien qu’une longue preuve de l’amour du prolétariat anglais pour la bourgeoisie qui le dirige !

Il était de mode, il y a bien longtemps, de présenter l’Angleterre comme le pays classique des oppositions et des luttes sociales et, considérant la « situation soi-disant anormale » de l’Angleterre, de vanter la chance qu’avait la France avec son roi bourgeois, ses combattants bourgeois du Parlement, et ses braves ouvriers qui se battaient toujours si vaillamment pour la bourgeoisie ! Il y a bien longtemps que la Kölnische Zeitung entonnait quotidiennement la même antienne, et trouvait dans les luttes de classe anglaises un motif de détourner I’Allemagne du protectionnisme et de l’« anormale » industrie en circuit fermé qui en découlait ! Mais les journées de juin ont tout bouleversé. Les terreurs de la lutte de juin ont paralysé la Kölnische Zeitung, et les millions de chartistes de Londres, Manchester et Glasgow s’évanouissent dans le néant devant les quarante mille insurgés de Paris.

La France est devenue le pays classique de la haine contre la bourgeoisie et, à en croire ce que dit actuellement la Kölnische Zeitung, elle l’a été depuis 1830. Étrange ! Pendant que les agitateurs anglais, aux applaudissements du prolétariat tout entier, appellent inlassablement depuis maintenant dix ans à la haine la plus ardente contre la bourgeoisie dans des meetings, des brochures, des journaux, la littérature ouvrière et socialiste française a toujours prêché la conciliation avec la bourgeoisie, s’appuyant justement sur la fait que les oppositions de classe n’étaient pas encore, et de loin, aussi développées qu’en Angleterre ! Et ce sont justement les gens au seul nom desquels la Kölnische Zeitung se signe trois fois, un Louis Blanc, un Cabet, un Caussidière, un Ledru-Rollin qui, des années durant, avant et après la révolution de février, ont prêché la paix avec la bourgeoisie et la plupart du temps de la meilleure foi du monde. Que la Kölnische Zeitung relise l’ensemble de leurs écrits, qu’elle relise La Réforme, Le Populaire, qu’elle relise même des journaux ouvriers des dernières années comme L’Union, La Ruche populaire, La Fraternité [3], mais il suffit de citer deux ouvrages universellement connus : toute l’Histoire de dix ans de Louis Blanc, notamment la fin, et les deux tomes du même auteur sur l’Histoire de la Révolution. Mais la Kölnische Zeitung ne se contente pas d’affirmer qu’en Angleterre, il n’existe aucune haine et « contre ce qu’on appelle en France la bourgeoisie » (en Angleterre aussi, ô ! collègue si bien informée, cf. le Northern Star depuis 2 ans), elle explique aussi pourquoi il en est précisément ainsi et qu’il ne peut en être autrement. Peel a sauvé la bourgeoisie anglaise de la haine en supprimant les monopoles et en établissant le libre échange :

« En Angleterre, le bourgeois ne jouit d’aucun privilège, d’aucun monopole, en France il a été l’enfant du monopole... Ce sont les mesures prises par Peel qui ont préservé l’Angleterre du bouleversement le plus effroyable. »

En supprimant le monopole de l’aristocratie, Peel sauva la bourgeoisie de la haine menaçante du prolétariat, merveilleuse logique de la Kölnische Zeitung !

« Le peuple anglais, nous disons bien : le peuple anglais, s’aperçoit un peu plus chaque jour que c’est uniquement du libre échange que l’on peut espérer la solution des problèmes vitaux qui englobent tous ses maux et toutes ses préoccupations actuelles, solution tentée ces derniers temps, au milieu de fleuves de sang... N’oublions pas que le peuple anglais eut le premier l’idée du libre échange. »

Le peuple anglais ! Mais depuis 1839 le « peuple anglais » a combattu les hommes du libre échange dans tous leurs meetings, et dans la presse ; à l’époque où triomphait la Ligue contre les lois sur le blé, il les a contraints à se réunir clandestinement, et à exiger une carte d’entrée à leurs meetings ; avec l’ironie la plus amère, il a mis en parallèle les actes des freetraders (libre-échangistes) et leurs belles paroles ; il a identifié complètement bourgeois et libre-échangistes ! De temps en temps, le peuple anglais a même dû recourir à l’aide rnomentanée de l’aristocratie, des monopolistes, contre la bourgeoisie, par exemple dans la question des dix heures [4], et ce peuple qui s’entend si bien à chasser les freetraders de la tribune des réunions publiques, ce « peuple anglais » serait le promoteur des idées de libre-échange ? Enfantine simplicité de la Kölnische Zeitung, qui non seulement ressasse les illusions des grands capitalistes de Manchester et de Leeds, mais prête avec crédulité l’oreille à leurs mensonges délibérés !

« En Angleterre, le bourgeois ne jouit d’aucun privilège, d’aucun monopole ». Mais en France, il en est autrement :

« Pour l’ouvrier, le bourgeois était depuis longtemps l’homme du monopole à qui le pauvre cultivateur payait 60 % d’impôts pour le soc de sa charrue, qui accaparait sa houille, livrait dans toute la France les vignerons à la famine et leur vendait tout sans exception 20, 40, 50 % plus cher »...

La brave Kölnische Zeitung ne connaît pas d’autre « monopole » que celui de la douane, c’est-à-dire le monopole qui ne pèse en apparence que sur l’ouvrier, mais en réalité sur la bourgeoisie et tous les industriels qui ne bénéficient pas de la protection douanière. La Kölnische Zeitung connaît uniquement le monopole que Messieurs les libre-échangistes, d’Adam Smith à Cobden, poursuivent de leur haine, le monopole local établi par les lois.

Mais le monopole du capital, le monopole qui existe sans la législation, et souvent malgré la législation, ce monopole n’existe pas pour ces Messieurs de la Kölnische Zeitung. Et c’est justement lui qui pèse directement et inexorablement sur les ouvriers, c’est lui qui engendre la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie ! C’est justement ce monopole qui est le monopole spécifiquement moderne ; c’est lui qui produit les oppositions de classe propres à notre temps ; et la solution de ces problèmes est précisément la tâche spécifique du dix-neuvième siècle !

Mais ce monopole du capital devient plus puissant, plus universel, plus menaçant, dans la mesure même où les autres petits monopoles locaux disparaissent.

Plus la concurrence devient libre par l’élimination de tous les « monopoles », et plus vite le capital se concentre dans les mains d’une féodalité industrielle, plus vite la petite bourgeoisie est ruinée, plus rapidement l’industrie de I’Angteterre, pays du monopole capitaliste, asservira les pays environnants. Supprimez les « monopoles » de la bourgeoisie française, allemande, italienne, et l’Allemagne, la France, l’Italie, tomberont au rang de « prolétaires », face à la bourgeoisie anglaise qui absorbera tout. La pression qu’exerce individuellement le bourgeois anglais sur le prolétaire anglais, cette pression, l’ensemble de la bourgeoisie anglaise l’exercera sur l’Allemagne, la France et l’Italie ; et c’est surtout la petite bourgeoisie de ces pays qui en souffrira.

Ce sont là des banalités que l’on ne peut plus exposer aujourd’hui sans faire injure à son interlocuteur, les doctes Messieurs de la Kölnische Zeitung exceptés.

Ces penseurs profonds voient dans le libre-échange le seul moyen de sauver la France d’une guerre d’extermination entre ouvriers et bourgeois.

En effet, abaisser la bourgeoisie du pays au niveau du prolétariat, voilà un moyen digne de la Kölnische Zeitung pour régler les oppositions de classes.

Notes

[1] Votée en Angleterre, en 1834, cette loi ne voyait pas d’autre moyen de venir en aide aux pauvres que de les enfermer dans des « maisons de travail », où ils étaient soumis à un régime sévère. C’est pourquoi le peuple donna à ces maisons le nom de « bastilles ».

[2] En 1839, un soulèvement préparé par les chartistes dans le pays de Galles subit une répression sanglante. En août 1842, devant l’aggravation de la crise économique et le nouveau refus opposé par le Parlement aux revendications politiques du peuple, (charte populaire), les ouvriers anglais essayèrent de déclencher une grève générale dans une série de régions industrielles (Lancashire, Yorkshire, etc ... ). Au cours de cette grève, des heurts se produisirent entre les ouvriers d’une part, la troupe et la police de l’autre. La grève ne fut pas générale et se termina par la défaite des ouvriers. De nombreux dirigeants du mouvement chartiste furent arrêtés.

[3] L’Union, revue mensuelle qui parut de décembre 1843 à septembre 1846 à Paris, était rédigée par un groupe d’ouvriers qui étaient sous l’influence des idées de Saint-Simon. - La Ruche populaire, revue mensuelle ouvrière, représentait le socialisme utopique. - La Fraternité de 1845, journal ouvrier mensuel qui parut à Paris de janvier 1845 à février 1848, défendait les idées de Babeuf.

[4] La lutte pour obtenir la limitation légale de la journée de travail à dix heures commença en Angleterre dès la fin du XVIII° siècle, et au cours des trente premières années du XIX° siècle, elle devint l’affaire de larges masses du prolétariat. Comme les représentants de l’aristocratie féodale s’efforçaient d’utiliser ce mot d’ordre populaire dans leur lutte contre la bourgeoisie industrielle, ils défendirent au Parlement le « bill » de dix heures. La loi sur la journée de dix heures qui ne s’appliquait qu’aux jeunes et aux femmes fut adoptée par le Parlement le 8 juin 1847.


Hilferding dans « Le capital financier » :

CINQUIEME PARTIE - LA POLITIQUE ECONOMIQUE DU CAPITAL FINANCIER

CHAPITRE XXI - LE CHANGEMENT DANS LA POLITIQUE COMMERCIALE 1910

Le capital financier signifie en fait l’unification du capital. Les secteurs, autrefois distincts, du capital industriel, commercial et bancaire, sont désormais sous le contrôle de la haute finance, où les magnats de l’industrie et des banques sont étroitement associés. Association elle-même fondée sur la suppression de la libre concurrence des capitalistes entre eux par les grandes unions à caractère de monopole, qui a naturellement pour conséquence de changer les rapports de la classe capitaliste avec le pouvoir d’Etat. La conception bourgeoise de l’Etat se forme dans la lutte contre la politique mercantiliste et le pouvoir centralisé et privilégié de l’Etat. Elle représente les intérêts de la manufacture et de la fabrique capitalistes à leurs débuts, opposés aux privilèges et monopoles des grandes compagnies commerciales et coloniales, d’une part, de l’industrie artisanale fermée à la manière des corporations, d’autre part. La lutte contre l’intervention de l’Etat ne pouvait être menée que si l’on prouvait qu’elle était superflue et même nuisible pour la vie économique. Pour la faire écarter, il fallait démontrer la supériorité des lois propres de l’économie 1.

Ainsi la politique de la bourgeoisie se fonde sur la science économique, et la lutte contre le mercantilisme devient une lutte pour la liberté économique, laquelle s’élargit en une lutte pour la liberté de l’individu contre la tutelle de l’Etat. De quelle façon ces conceptions se haussent au niveau d’une conception mondiale du libéralisme, c’est une question que nous n’examinerons pas ici. Une chose seulement peut être soulignée : comme en Angleterre la lutte pour la liberté économique remporte la victoire à une époque qui ne connaît pas encore la conception scientifique moderne, le libéralisme ne la fait pas entrer dans son univers : le bouleversement révolutionnaire de toutes les idées morales et religieuses, tel que l’accomplit le libéralisme français, ne devient jamais en Angleterre conscience commune du peuple, tandis qu’au contraire le libéralisme économique s’impose plus fortement en Angleterre que partout ailleurs sur le continent. Cependant, en Angleterre non plus, la victoire du « laisser faire » n’est pas totale : le système bancaire en est exclu et la théorie de la liberté des banques est battue en brèche par les besoins pratiques des dirigeants de la Banque d’Angleterre. Encore moins la doctrine manchestérienne a-t-elle une influence sur la politique étrangère, qui au XIXe siècle comme au XVIIe et au XVIIIe continue d’obéir aux impératifs du commerce britannique. Sur le continent, la pratique se réduit essentiellement à l’application de la liberté du travail et reste un axiome de politique intérieure, tandis que la politique commerciale continue d’être protectionniste. Car la politique anglaise de libre-échange repose sur l’avance prise par le développement capitaliste et la supériorité technique et économique de l’industrie anglaise qui en découle. Cette avance n’était pas due uniquement à des causes naturelles, bien qu’elles y aient beaucoup contribué. C’est ainsi qu’aussi longtemps que le système moderne des transports n’était pas développé, le fret et l’économie de fret réalisée par l’union du minerai et de la houille devaient acquérir une importance décisive. Mais il ne faut pas oublier que développement capitaliste signifie accumulation de capital et que l’accumulation plus rapide en Angleterre est due essentiellement d’une part à l’issue des guerres menés contre l’Espagne, la Hollande et la France pour la domination des mers et par là sur les colonies, et, de l’autre, à l’expropriation de la paysannerie par les grands propriétaires terriens.

L’avance industrielle de l’Angleterre accrut son intérêt pour le libre-échange, tout comme précédemment l’essor du capitalisme en Hollande avait engagé ce pays dans la voie de la libre concurrence 2. A l’intérieur, le développement de l’industrie, l’augmentation de la population et sa concentration dans les villes eurent pour conséquence que la production agricole intérieure devint insuffisante. C’est pourquoi le prix des céréales fut déterminé par les frais de transport encore fort élevés avant la transformation du système des transports et par les droits de protection, qui devenaient alors efficaces. D’ailleurs, les propriétaires terriens, déjà à l’époque transitoire où seules de bonnes récoltes rendaient les importations inutiles, tandis que les mauvaises les accroissaient considérablement, veillent, au moyen du système des primes à l’exportation, à l’imposition périodique de prix de famine, et la rigidité du système monétaire anglais eut pour résultat que la crise monétaire suivit la hausse des prix des produits alimentaires. Tout ce système était en contradiction avec les intérêts des industriels ; ceux-ci n’avaient pas à craindre une importation de produits étrangers, car leurs entreprises étaient, au point de vue technique et économique, très en avance sur celles des pays étrangers. Mais les prix du blé constituaient l’élément essentiel du « prix de la main-d’œuvre », qui jouait dans le prix de revient des industriels un rôle d’autant plus important que la composition organique du capital était encore faible et plus grande par conséquent la part du travail vivant par rapport à la valeur du produit global. La raison ouvertement exprimée de la campagne douanière anglaise était ainsi l’abaissement du prix de revient par la diminution du prix des matières premières, d’une part, et du prix de la main-d’œuvre, de l’autre.

De même, le capital industriel et commercial anglais était intéressé au libre-échange des autres pays, mais très peu, en revanche, à la possession de colonies. Dans la mesure où elles servaient de marchés de débouchés pour ses produits industriels et d’achat pour ses matières premières, l’Angleterre n’avait à craindre aucune concurrence digne de ce nom aussi longtemps que seuls ces territoires étaient sous le régime de la libre concurrence. La propagande en faveur d’une politique coloniale active, qui coûtait très cher et avait pour résultat d’augmenter les impôts et d’affaiblir le régime parlementaire à l’intérieur, recula devant la propagande libre-échangiste. L’abandon des colonies resta une revendication purement platonique des libres-échangistes les plus radicaux. Car non seulement la principale colonie, l’Inde, entrait en ligne de compte en tant que marché, mais sa possession assurait à une catégorie nombreuse et influente des revenus abondants à titre de « tribut de bon gouvernement 3 ». En outre, sur ce vaste marché, la « sécurité » était une condition des ventes et l’on pouvait se demander si la renonciation à la domination sur cette colonie n’entraînerait pas la reprise des ancienne luttes, qui aurait pour résultat inévitable d’aggraver le possibilités de débouchés 4.

Tout autres étaient les intérêts de la politique commerciale sur le continent. Là, c’était surtout les fournisseurs de matières premières agricoles, les propriétaires fonciers, qui étaient partisans du libre-échange, car ce dernier favorisait l’écoulement de leurs produits et abaissait les prix des produits industriels. En revanche, les intérêts des industriels allaient dans le sens contraire. Il n’était pas question pour eux d’établir des droits de douane sur les produit agricoles, mais la concurrence anglaise interdisait ou ralentissait le développement industriel intérieur. Il s’agissait d’abord de surmonter les difficultés du début et d’écarter les obstacles qu’entraînait la pénurie d’ouvriers, de contremaîtres et d’ingénieurs qualifiés, de compenser l’état arriéré de la technique, de créer un vaste réseau commercial, de développer le crédit, d’accélérer la prolétarisation en écrasant la concurrence de l’artisanat et la dissolution de l’économie paysanne, bref de rattraper l’avance prise par l’industrie anglaise. A cela s’ajoutait l’intérêt fiscal pour les recettes douanières qui, à cette époque où le système de l’imposition indirecte n’en était encore qu’à ses débuts et au développement duquel l’état d’économie naturelle dans lequel se trouvaient des pays éloignés opposait des obstacles insurmontables, entrait en ligne de compte encore plus qu’aujourd’hui. Les recettes douanières des Etats continentaux, dans la mesure où elles étaient perçues sur des produits industriels, ne paraissaient alors comporter aucun inconvénient au point de vue économique. Certes, le consommateur indigène devait payer le produit, par exemple, de l’industrie anglaise, plus cher du montant de la taxe douanière, mais la différence affluait dans les caisses de l’Etat. Par contre, le système de protection douanière a aujourd’hui pour résultat qu’en dehors du montant qui afflue dans les caisses de l’Etat, des sommes considérables doivent être versées par les consommateurs indigènes aux industriels et aux propriétaires fonciers. Au contraire, l’intérêt fiscal commence aujourd’hui en Angleterre à venir au premier plan parce que le système fiscal édifié entre-temps ne peut, étant donné le rapport des forces entre les classes, être perfectionné que difficilement et au prix des plus grands efforts.

Mais, dans la mesure où la question des colonies se posait, celles-ci avaient à redouter, elles aussi, la concurrence anglaise dès qu’elles abattaient les barrières protectionnistes.

Ainsi la politique douanière des classes industrielles sur le continent et en Angleterre s’engagea dans des directions différentes, qui s’expliquent l’une et l’autre par la suprématie du capitalisme anglais. Sur le plan théorique, le protectionnisme continental et américain fut justifié par Carey et List. Le système de List n’est pas une réfutation de la doctrine libre-échangiste telle que l’a formulée Ricardo. C’est seulement une politique économique qui ne doit rendre possible le libre-échange que dans la mesure où il permet le développement d’une industrie nationale. Les droits de douane éducatifs de List n’ont pas d’autre but et c’est pourquoi List ne préconisait que des droits assez faibles pour compenser la différence existant entre l’avance prise par l’Angleterre et le retard de l’Allemagne, et d’ailleurs temporaires, étant donné que sa politique avait pour but de rendre finalement inutiles les droits protecteurs eux-mêmes.

Cette politique douanière de développement du capitalisme est transformée en son contraire à mesure que le capitalisme se développe.

Le système de List était, il l’a reconnu lui-même, le système qui convenait à un pays capitaliste retardataire. Mais la loi de l’hétérogénéité des buts manifesta ici aussi son efficacité. Ce n’est pas le pays du libre-échange, l’Angleterre, mais les pays protectionnistes, l’Allemagne et les Etats-Unis, qui devinrent les modèles de développement capitaliste si l’on se réfère au degré de centralisation et de concentration du capital, par conséquent au degré de développement des cartels et des trusts, de contrôle des banques sur l’industrie, bref de transformation de tout capital en capital financier. En Allemagne, l’essor rapide de l’industrie après la suppression des douanes intérieures, et particulièrement après la fondation du Reich, entraîna un changement complet de la politique commerciale. L’arrêt des exportations de produits agricoles fit des propriétaires fonciers les partisans du protectionnisme. Se joignirent à eux ceux qui, dans les milieux industriels, étaient intéressés au maintien des barrières douanières, notamment les représentants de l’industrie lourde, et en premier lieu ceux de l’industrie sidérurgique, qui exigèrent le maintien de ces barrières pour se protéger contre la concurrence anglaise. C’était une branche d’industrie à très haute composition organique du capital, que ne gênait nullement la hausse des prix des produits alimentaires, laquelle était encore modérée et dont les effets pouvaient d’ailleurs être supprimés facilement par la concurrence des produits américains qui commençait à se faire sentir. D’un autre côté, l’industrie souffrait extraordinairement des conséquences de la crise. La concurrence anglaise était d’autant plus difficile à supporter que l’industrie sidérurgique allemande était, pour des raisons naturelles et techniques, en retard sur l’industrie anglaise, surtout avant l’invention du procédé de déphosphoration de la fonte. A quoi il faut ajouter que, précisément dans les industries à très haute composition organique et à participation particulièrement forte de capital fixe, il est difficile de rattraper l’avance prise par une industrie déjà développée. Était également partisan d’une politique protectionniste une partie du capital bancaire étroitement liée depuis le début à l’industrie lourde. Les adversaires de cette politique étaient la partie du capital placée dans les industries travaillant pour l’exportation et le capital commercial. Mais la victoire du protectionnisme en 1879 signifie le début d’une transformation dans la fonction des droits protecteurs, en faisant progressivement des droits éducatifs un système de protection des cartels 5.

Il ne fait aucun doute que la suppression de la concurrence étrangère a considérablement facilité la formation des cartels. Directement d’abord, indirectement ensuite, parce que le système protectionniste, tel qu’il s’est constitué et qu’il est soutenu en Europe et aux Etats-Unis par les magnats de l’industrie minière et de l’industrie de transformation, est en règle générale plus favorable à ces industries qu’à celles qui produisent des articles destinés à l’exportation, lesquelles devaient concurrencer sur le marché mondial des produits anglais dont les prix de revient n’étaient pas surchargés du montant des droits de douane. Précisément ce fait devait favoriser les industries productrices de biens d’équipement, mettre à leur disposition tout le capital nécessaire en vue d’améliorer leurs installations techniques, accélérer leur progrès vers une plus haute composition organique, mais par là aussi leur concentration et leur centralisation, et créer ainsi les conditions préliminaires à leur cartellisation.

Mais c’est encore une fois le caractère retardataire du capitalisme allemand qui fut finalement la cause de la supériorité de l’industrie allemande sur l’industrie anglaise. Celle-ci s’est développée peu à peu, d’une façon pour ainsi dire organique, à partir de débuts très modestes. La coopérative et la manufacture donnèrent naissance à la fabrique, laquelle se développe d’abord et principalement dans l’industrie textile, industrie n’exigeant qu’un capital relativement faible. Du point de vue de l’organisation, on en resta principalement à l’entreprise individuelle : le capitaliste individuel, non la société par actions, dominait, et la richesse capitaliste restait entre les mains de capitalistes individuels. Il se constitua ainsi peu à peu une classe de riches entrepreneurs industriels, dont la propriété était leurs lieux de production. Lorsque, plus tard, surtout par suite du développement des grandes entreprises de transport, les sociétés par actions prirent une plus grande importance, ce fut principalement ces grands industriels qui devinrent actionnaires, et le capital placé dans ses sociétés fut du capital industriel. De même, le capital bancaire, et celui qui s’occupait d’affaires d’émissions, exclusivement, était entre les mains de capitalistes individuels, tandis que les banques d’actions ne servaient qu’au crédit de circulation, et par conséquent n’exerçaient pas une grande influence sur l’industrie, tout comme les banquiers d’émissions, qui avaient cessé par là d’être des banquiers, et étaient devenus, tout au moins en partie, des industriels. Cette prédominance de l’accumulation du capital dans les mains des capitalistes individuels, conséquence du développement précédent, et pour ainsi dire organique, du capitalisme anglais, faisait défaut sur le continent comme aux Etats-Unis. A quoi il faut ajouter que de grosses sommes d’argent provenant des colonies et notamment de l’Inde, comme de l’exploitation du monopole commercial anglais, s’étaient accumulées également entre les mains de particuliers, ce qui n’était pas le cas en Allemagne et en Amérique.

Lorsque ensuite les obstacles politiques au développement capitaliste furent finalement écartés en Allemagne par l’Union douanière puis par la fondation du Reich, et que la voie devint libre pour le capitalisme, ce dernier ne pouvait naturellement pas traverser les mêmes phases que le capitalisme anglais. Il devait bien plutôt s’efforcer de prendre, si possible, comme point de départ dans son propre pays la phase déjà atteinte, au point de vue technique et économique, dans un pays plus avancé. Mais, en Allemagne, il n’y avait pas cette accumulation de capital entre les mains de particuliers, nécessaire pour mener la production dans les industries hautement développées à l’échelle atteinte en Angleterre, si l’entreprise devait être une entreprise individuelle. C’est ainsi qu’ici la société par actions reçut, outre sa fonction commune à la forme allemande et à la forme anglaise, celle, nouvelle, de servir d’instrument destiné à rassembler le capital nécessaire, que ne possédait ni l’entrepreneur privé ni la classe capitaliste dans son ensemble. Tandis qu’en Angleterre la société par actions, surtout à ses débuts, groupait essentiellement de riches capitalistes, elle devait en Allemagne mettre à la disposition des industriels le capital nécessaire leur amener pour leurs entreprises l’argent des autres classes. Cependant, on ne pouvait pas y parvenir, au moyen de l’émission d’actions directe, dans les mêmes dimensions que par l’entremise des banques, où étaient concentrés, non seulement les fonds disponibles des capitalistes eux-mêmes, mais aussi ceux des autres classes. Les mêmes causes qui favorisèrent dans l’industrie la création de sociétés par actions firent naître les banques en tant que banques d’actions. Les banques allemandes avaient ainsi pour tâche dès l’origine de mettre le capital nécessaire à la disposition des sociétés par actions et d’assurer non seulement le crédit de circulation, mais aussi le crédit de capital. Dès l’origine, par conséquent, les rapports des banques avec l’industrie devaient être, en Allemagne et aux Etats-Unis tout autres qu’en Angleterre. Si cette différence était due avant tout au caractère retardataire du développement capitaliste en Allemagne, cette union étroite entre le capital industriel et le capital bancaire devint par contre un facteur important dans l’évolution vers de plus hautes formes d’organisation capitaliste en Allemagne et aux Etats-Unis 6. Cette rencontre de la politique protectionniste et du financement de l’industrie par les banques devait, avec un développement industriel plus rapide, créer ces tendances à la cartellisation, qui créaient à leur tour de nouvelles tendances au protectionnisme, car la fonction du protectionnisme s’en trouvait par là même modifiée.

L’ancien protectionnisme avait pour but, non seulement de compenser des circonstances naturelles défavorables, mais aussi de favoriser la création d’une industrie à l’intérieur des frontières, protégées contre la concurrence extérieure. Il devait préserver l’industrie nationale à ses débuts du danger d’être entravée ou écrasée par la concurrence de l’industrie étrangère déjà développée. Il suffisait que les droits fussent modérés, juste assez pour compenser l’avance prise par l’industrie étrangère. Ils ne pouvaient nullement être prohibitifs, car l’industrie nationale n’était pas encore en mesure de satisfaire tous les besoins. Et surtout ils n’étaient pas conçus comme devant être permanents. Une fois remplie leur fonction de « droits éducatifs » et l’industrie nationale en mesure de satisfaire les besoins intérieurs, et même d’exporter, le protectionnisme avait atteint son but. Car il devenait un obstacle à l’exportation en poussant des nations étrangères à prendre des mesures de rétorsion. Son effet sur la hausse des prix ne pouvait, sous le régime de la libre concurrence, cesser de jouer qu’à partir du moment où l’industrie protégée devenait capable de satisfaire les besoins intérieurs et de commencer à exporter. Car, avec la libre concurrence, le prix sur le marché protégé devait être égal à celui du marché mondial, puisque, grâce à l’épargne des frais de transport vers les marchés extérieurs plus éloignés, les ventes à l’intérieur donnaient plus de bénéfices que celles réalisées à l’extérieur et que l’offre de l’industrie était égale à la demande intérieure ou même plus grande. C’est pourquoi les droits de douane étaient modérés et leur durée conçue comme devant être provisoire et destinée seulement à aider une branche d’industrie pendant sa période de croissance à surmonter les difficultés du début. Il en va autrement à l’époque des monopoles capitalistes. Maintenant, ce sont précisément les industries les plus puissantes, capables d’exporter, dont les capacités de concurrence sur le marché mondial ne font aucun doute et pour qui par conséquent les droits protectionnistes ne devaient plus, selon l’ancienne théorie, présenter aucune espèce d’intérêt, ce sont ces industries qui se prononcent en faveur d’une haute protection douanière. Or les barrières douanières n’ont plus d’effet sur la hausse des prix à partir du moment où l’industrie nationale couvre complètement les besoins intérieurs, en régime de libre concurrence. Mais les droits de douane sur les produits industriels étaient l’un des moyens les plus efficaces de développement des cartels, d’abord en rendant plus difficile la concurrence étrangère 7, ensuite parce que le cartel offrait la possibilité d’utiliser la différence des droits de douane même une fois atteinte la capacité d’exportation, En contingentant les produits destinés à la consommation intérieure le cartel supprime la concurrence sur le marché intérieur. Or, la suppression de la concurrence maintient l’effet de la protection douanière sur la hausse des prix même au stade où la protection dépasse depuis longtemps les besoins intérieurs. Ainsi l’industrie cartellisée est hautement intéressée à faire du protectionnisme une institution permanente, car il lui permet, premièrement, de se maintenir en tant que cartel et, deuxièmement, d’écouler ses produits sur le marche intérieur avec un surprofit. L’importance de ce surprofit est déterminée par l’élévation du prix intérieur au-dessus du prix du marché mondial. Mais cette différence dépend du montant des droits de douane. L’effort en vue d’accroître ce montant est aussi illimité que l’effort en vue d’accroître le profit. L’industrie cartellisée est ainsi directement intéressée à la hausse des droits de douane. Plus ils sont élevés, plus le prix intérieur peut dépasser le prix du marché mondial, et c’est ainsi que les droits éducatifs se transforment en barrière protectionniste. Le partisan d’une réduction progressive des droits de douane est devenu le défenseur le plus acharné du protectionnisme.

Mais le cartel ne profite pas seulement des droits protecteurs qui pèsent sur les produits qu’il fabrique lui-même. Nous savons que les prix du cartel trouvent leur limite dans le taux de profit des autres industries. Si, par exemple, le taux de profit est accru dans l’industrie de la construction mécanique par suite de l’augmentation des droits sur les machines-outils, les cartels des industries houillères et sidérurgiques peuvent élever leurs prix et s’approprier ainsi une partie ou éventuellement la totalité du surprofit de l’industrie de la construction mécanique. Les unions à caractère de monopole sont aussi intéressées, non seulement aux droits de douane sur leurs propres produits, mais à ceux qui frappent les produits des industries de transformation.

Le protectionnisme fournit ainsi au cartel un profit supplémentaire qui vient s’ajouter à celui qu’il obtient déjà du fait de la cartellisation 8 et lui donne le pouvoir de prélever sur l’ensemble de la population une sorte d’impôt indirect. Ce surprofit ne provient plus de la plus-value que créent les ouvriers employés par le cartel, il n’est pas non plus une part prélevée sur le profit d’autres industries non cartellisées, c’est un tribut imposé à l’ensemble des consommateurs. Dans quelle mesure il est supporté par les différentes couches de ces consommateurs, qu’il soit prélevé sur la rente foncière, le profit ou le salaire de l’ouvrier et dans quelle mesure il l’est, cela dépend, tout comme pour les impôts indirects qui pèsent sur les matières premières ou les produits de consommation, des rapports de force et de la nature de l’objet dont le prix est augmenté du montant des droits de douane. Ainsi, par exemple, l’augmentation du prix du sucre frappe davantage la masse des ouvriers qu’une augmentation du prix des machines agricoles ou des meubles de bois courbé. Mais de quelque façon que ces augmentations agissent finalement, une partie du revenu de la société est prélevée grâce à elles en faveur de l’industrie cartellisée et protégée, dont l’accumulation en est ainsi puissamment favorisée.

Cette sorte d’accroissement du profit devait être d’autant plus importante que l’augmentation du taux de profit par accroissement de la plus-value absolue, par conséquent par prolongation du temps de travail et réduction du salaire, devenait impossible en raison du renforcement des organisations ouvrières et qu’au contraire la tendance opposée l’emportait de plus en plus. Mais le fait que l’imposition des droits de douane sur les produits industriels entraînait l’augmentation des droits sur les produits agricoles avait peu d’importance pour l’industrie lourde, car, du fait de sa haute composition organique, elle ne pesait pas d’un poids trop lourd sur l’augmentation du prix de la main-d’œuvre, que sa position dans la lutte pour les salaires était extrêmement forte et que la faible augmentation du coût de production par suite des droits sur les produits agraires était plus que compensée par le surprofit obtenu grâce aux droits sur les produits industriels, pour peu que ces derniers fussent assez élevés.

Toutefois, la hausse des prix sur le marché intérieur a tendance à restreindre la vente des produits de l’industrie cartellisée et entre par là en contradiction avec la tendance à réduire le coût de production par l’élargissement de l’échelle de la production. Là où les cartels ne sont pas solidement organisés, cela peut mettre leur existence en danger. Les grandes entreprises les mieux équipées, à qui la diminution de leurs ventes par suite de la politique du cartel devient insupportable, engagent de nouveau la lutte pour la concurrence afin d’anéantir les entreprises plus faibles et s’approprier leur territoire de ventes en suite de quoi, la lutte terminée, un cartel encore plus solide peut être forme sur une nouvelle base. Mais si le cartel est solidement organisé, il cherchera à compenser la diminution des ventes a l’intérieur par un accroissement des exportations afin de pouvoir poursuivre la production sur la même échelle et si possible sur une échelle plus large. Sur le marché mondial il devra, bien entendu vendre au prix mondial. Mais, s’il est fort et capable d’exporter, ce qui selon notre hypothèse est le cas, son véritable coût de production (pr + p) correspondra au prix du marché mondial. Cependant, le cartel est en mesure de vendre même au-dessous de son coût de production. Car, sur le marché intérieur, il a obtenu sur les produits qu’il y a écoulés un surprofit déterminé par le montant des droits de douane. C’est pourquoi il est en mesure d’employer une partie de ce surprofit pour accroître ses débouchés à l’extérieur en offrant ses produits à des prix moins élevés que ses concurrents. S’il y parvient, il peut éventuellement augmenter sa production, diminuer son coût de production et ainsi, comme les prix intérieurs restent les mêmes, obtenir un nouveau surprofit. Il en est de même s’il verse à ses acheteurs à l’intérieur, sur son surprofit, des primes d’exportation quand ils vendent à l’étranger. La limite extrême de la prime d’exportation est ici, pour une grandeur donnée du territoire économique et une consommation intérieure donnée, déterminée par le montant des droits de douane mais, dans les conjonctures favorables, le cartel sera en mesure de fixer cette prime beaucoup plus bas, même de la supprimer complètement, et de s’approprier ainsi une partie du bénéfice de conjoncture qui, autrement, reviendrait à ses acheteurs. Dans les conjonctures défavorables, la prime complète ne suffira peut-être même pas à compenser les pertes subies par les acheteurs du fait de la baisse des prix mondiaux. L’histoire des cartels montre à quel point il est important pour eux de tenir aussi en main les exportations car, autrement, l’impossibilité d’exporter du fait du développement insuffisant du système des primes menace leur existence même.

Mais, avec le développement du système des primes, le protectionnisme a transformé complètement sa fonction. De moyen de défense contre la conquête du marché intérieur par les industries étrangères, il est devenu un moyen de conquête des marchés extérieurs par l’industrie nationale, d’arme défensive du faible une arme offensive du fort.

Le libre-échange britannique n’était pas du tout considéré par ses partisans comme une politique économique valable seulement pour l’Angleterre. Au contraire, la généralisation de la politique de libre-échange était d’un intérêt primordial pour l’industrie anglaise, dont le monopole sur le marché mondial était ainsi assuré. Le protectionnisme d’autres nations signifiait une réduction des possibilités de vente des produits britanniques. En cela également un changement s’est accompli dans la mesure où le capital surmonte aussi cet obstacle. L’établissement ou l’élévation des droits de douane dans un autre pays signifie certes comme avant, pour le pays qui y exporte, une réduction de ses possibilités de vente, par conséquent une entrave à son développement industriel. Mais ces droits signifient dans ce pays un surprofit et ce dernier devient un motif d’exporter à l’étranger, au lieu de marchandises, la production des marchandises elle-même. Aussi longtemps que le capitalisme n’était pas développé, cette possibilité était relativement faible, soit parce qu’à cette époque la législation de l’Etat s’y opposait, soit parce que les conditions économiques préliminaires pour la production capitaliste n’y étaient pas encore suffisantes, qu’il n’y avait pas de sécurité d’Etat, pas de main-d’œuvre, surtout qualifiée, tous obstacles qui ne devaient être surmontés que lentement et progressivement et rendaient extrêmement difficiles les transferts de capital. Mais ils sont aujourd’hui pour la plupart écartés. C’est ainsi qu’il devient possible au capital d’un pays développé de surmonter les conséquences néfastes du système protectionniste sur le taux de profit grâce à l’exportation de capital.

Notes

1 Du fait que la découverte des lois économiques est la tâche essentielle de l’économie politique, la lutte contre la politique économique mercantiliste devient un moteur puissant de l’évolution de la science économique. L’autre force motrice qui a fait sentir son action plus tôt et va encore plus directement au fond était la tentative en vue de résoudre le problème crucial de la législation économique au début du capitalisme moderne, à savoir celui de l’argent. C’est ce problème que pose Pretty et qui fait de lui le véritable fondateur de l’économie classique, parce qu’il mène directement au problème de la valeur et, par là, à la loi fondamentale de l’économie politique.

2 « L’apogée de la suprématie hollandaise dans le commerce et la navigation se place à l’époque de la fondation de la Compagnie des Indes orientales jusqu’aux guerres contre Cromwell et Charles II de 1600 à 1675. A la fin de cette période, Colbert estimait toute la flotte commerciale des pays européens à 20 000 navires dont 16 000 rien que pour les Hollandais, qu’on appelait pour cette raison les rouliers de l’Europe. Un immense empire colonial en Asie, en Amérique du Sud et du Nord, en Afrique, fut créé, une grande société d’assurances fit son apparition. La Bourse d’Amsterdam fut la première ; là était le marché mondial de l’argent, dont le taux d’intérêt très bas profitait à l’industrie et au commerce. La pêche au hareng et à la baleine y dépassait en importance celle de toutes les autres nations. La politique commerciale qu’on y appliquait était la plus libérale de ce temps. Il n’y avait pas de concurrents que la Hollande eût pu craindre » (Sartorius, op. cit., p. 369).

3 A lui seul, le total des pensions qui affluaient chaque année de l’Inde en Angleterre est évalué aujourd’hui à 320 millions de marks. A cela s’ajoutent les sommes considérables nécessitées par le paiement des fonctionnaires anglais, l’entretien de l’armée et la conduite d’une partie des guerres coloniales soutenues par l’Angleterre en Asie.

4 Par contre, l’Angleterre, malgré Cobden ne renonça pas à ses colonies. Le principal homme d’Etat libéral de cette époque lord John Russel, pouvait exprimer l’opinion de son parti quand il déclarait que le moment de l’indépendance n’était pas encore venu. L’Angleterre devait tout faire entre-temps pour préparer les colonies à se gouverner elles-mêmes. En fait, l’Angleterre renonça sous l’influence de la doctrine manchestérienne à l’ancienne conception selon laquelle les colonies étaient une possession utile. Sir Robert Peel encore avait dit : « En chacune de nos colonies nous possédons une seconde île. » Désormais, l’Angleterre développa ses rapports avec ses colons d’outre-mer sur la base du volontariat et leur accorda des constitutions parlementaires. Par là, les gens de Manchester devinrent, sans le vouloir, les nouveaux fondateurs de l’Empire britannique, lequel n’aurait pu être maintenu par les habits rouges » (Schultze-Gaevernitz, L’Impérialisme britannique, p. 75).

5 Voir Rudolf Hilferding, « Le Changement de fonction du protectionnisme », Neue Zeit, XX-2, et Robert Liefmann, Protectionnisme et cartels, Iéna, 1903. On trouve un abondant matériel chez Hermann Lévy, « Influence de la politique douanière sur le développement économique des Etats-Unis », Annuaires de Conrad, 1909, et « Histoire du développement d’une industrie américaine », Annuaire de Conrad, 1905.

6 Que la même évolution, préparée par la fondation du Crédit foncier, ne se soit pas produite en France, cela s’explique par les raisons qui ont entravé d’une façon générale le développement industriel dans ce pays. Entre autres, la répartition défavorable du sol avec ses conséquences, le système des deux enfants et l’absence d’une armée de réserve industrielle suffisante, le protectionnisme excessif, et les exportations de capitaux, dont les causes résident dans le régime des rentiers reposant sur la petite bourgeoisie, la petite paysannerie et l’industrie de luxe.

Le rapport entre la nationalisation du capital, d’une part, et le renforcement de l’influence des banques sur l’industrie en raison de la faible puissance financière des industriels allemands est illustré par une déclaration d’Alexander à l’enquête sur la Bourse (1re partie p. 449). D’après lui, un certain nombre de mines de charbon telles que Herne, Bochum, etc., étaient jusque il y a peu de temps (1892) entre les mains d’actionnaires français et belges. En même temps se produisit une concentration des mines. L’entremise dans l’achat des actions fut assurée par les banques, car les sociétés elles-mêmes ne possédaient pas les fonds nécessaires pour cela... Les banques pouvaient d’autant mieux s’en charger qu’elles étaient sûres de pouvoir, au moyen d’opérations à terme, rembourser les sommes employées dans ce but. Il faut du reste admettre que l’affaiblissement des Bourses du fait des restrictions imposées par la loi, et notamment celle des opérations à terme, tend à renforcer l’influence des banques sur l’industrie, puisque celle-ci est alors obligée de faire appel à l’aide des banques dans une mesure plus grande qu’avec une Bourse vigoureuse. En fait, la législation allemande sur la Bourse a beaucoup profité aux grandes banques.

7 Bien entendu, cet effet du libre-échange qui consiste à rendre difficile la formation de cartels est bien connu des fabricants. Un industriel anglais proposa dans le Times du 10 octobre 1906 la constitution d’un cartel des firmes anglaises d’électricité. Il reconnaissait lui-même que, « dans un pays de libre-échange, des prix élevés et la restriction de la production auraient pour résultat de mettre le commerce dans les mains de la concurrence étrangère ». Un autre fabricant répondit : « Si nous avions une protection douanière, nous pourrions faire quelque chose dans le genre de ce qui est proposé, mais nous savons par expérience que toute tentative en ce sens dans les conditions actuelles est vaine pour tenir les prix au niveau proposé par votre correspondant. Nous souffrons tous de la surproduction et aussi longtemps que nous n’y aurons pas porté remède, soit en restreignant la production, soit en y renonçant complètement, nous continuerons à en souffrir » Maccrosty, op. Cit., pp. 319 sq). Maccrosty déclara lui-même plus loin (p. 342) : « The weakness of every form of combination in the United Kingdom is due to the free admission of foreign competition. If that can be removed their strength is enormous/y increased and all the conditions of the problem are altered. »

8 A quel point cette possibilité elle-même devient un motif de cartellisation, c’est ce que montre le grave ébranlement que les cartels allemands et autrichiens du sucre connurent lorsque les droits de douane sur le sucre furent, à la suite de la convention de Bruxelles, ramenés à 6 francs. Le droit de douane autrichien, par exemple, de 22 couronnes, avait apporté aux usines groupées en cartel un surprofit si élevé qu’il dépassait de beaucoup les avantages qui pouvaient découler, même pour les plus grandes usines et les plus développées au point de vue technique, d’une lutte pour la concurrence aboutissant à l’élimination des plus faibles, et les rendait favorables à la conclusion d’un cartel. En même temps, la condition du contingentement de la production, qui imposait précisément aux entreprises les plus développées les sacrifices relativement les plus considérables, était plus facile à supporter, car le montant du droit de douane et l’augmentation ainsi rendue possible des prix intérieurs compensaient et de beaucoup l’inconvénient qui en découlait. On voit par là à quel point, non seulement le droit de douane en soi, mais l’importance de ce droit, entrent en ligne de compte pour la cartellisation.

2 Messages de forum

  • "Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange."

    Karl Marx dans "Discours sur le libre échange"

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  • La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l’Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Ce développement réagit à son tour sur l’extension de l’industrie ; et, au fur et a mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l’arrière-plan les classes léguées par le moyen âge.

    La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d’un long développement, d’une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication.

    A chaque étape de l’évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association armée s’administrant elle-même dans la commune [5], ici, république urbaine indépendante ; là, tiers état taillable et corvéable de la monarchie, puis, durant la période manufacturière. contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l’établissement de la grande industrie et du marché mondial, s’est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l’Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.

    La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire.

    Karl Marx, Le Manifeste du parti communiste

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