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Préface à "La situation de la classe laborieuse en Angleterre" d’Engels

jeudi 7 août 2014, par Robert Paris

1845

"Aux classes laborieuses de Grande-Bretagne : Travailleurs, c’est à vous que je dédie un ouvrage où j’ai tenté de tracer à mes compatriotes allemands un tableau fidèle de vos conditions de vie, de vos peines et de vos luttes, de vos espoirs et de vos perspectives. (...)"

La situation de la classe laborieuse en Angleterre

Friedrich Engels

Avant-propos de E. J. Hobsbawm

Pourquoi cette nouvelle traduction de La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, alors que nous négligeons tant d’œuvres écrites aux alentours de 1840 ? Pour trois raisons principales : la première est que ce livre marque une date dans l’histoire du capita­lisme et de la société industrielle moderne ; la seconde, qu’il constitue une étape dans l’élaboration du marxisme, c’est-à-dire de notre compréhension de la société ; la troisième tient à sa qualité littéraire. A la fois érudit et passionné, mêlant l’accusation et l’analyse, c’est, pour tout dire, un chef-d’œuvre. Mais les chefs-d’œuvre eux-mêmes ont parfois besoin de commentaires pour être lus avec profit plus d’un siècle après leur publication, surtout lorsqu’ils ont été l’objet d’attaques répétées de la part d’ennemis politiques, comme c’est ici le cas, et qu’ils traitent de problèmes sur lesquels une volumineuse littérature historique s’est constituée depuis.

Cadre et origine de l’ouvrage.

Lorsqu’il écrit La Situation de la classe laborieuse , Engels a vingt-quatre ans ; il est issu d’une famille de riches cotonniers de Barmen, en Rhénanie, la région industrielle la plus avancée d’Allemagne, et son père est associé à une entreprise de textiles, la maison Ermen & Engels, qui se trouve au cœur de la région économique anglaise la plus importante de l’époque, à Manchester. Le jeune Engels, face aux horreurs du capitalisme industriel naissant et par réaction contre l’étroitesse et le pharisaïsme de son éducation piétiste, s’engage, dans la voie des jeunes intellectuels progressistes allemands formés dans la tradition philosophique alors dominante dans les milieux cultivés d’Allemagne et tout comme Karl Marx, de quelques années son aîné, il devient « hégélien de gauche » ; son adhésion précoce aux idées communistes le pousse à collaborer aux divers périodiques et revues où la gauche allemande s’efforce de formuler sa critique de la société existante.

La décision de s’installer pour quelque temps en Angleterre émane-t-elle de lui ou de son père ? On ne sait. Ils ont sans doute des raisons différentes d’approuver ce projet : le père veut tenir son révolutionnaire de fils à l’écart des agitations allemandes et faire de lui un solide homme d’affaires ; le fils tient à être plus près du centre du capitalisme et de ces grands mouvements du prolétariat britannique d’où va surgir, pense-t-il, la révolution déci­sive du monde moderne. Il part pour l’Angleterre, en automne 1842 (c’est au cours de son voyage qu’il rencontre Marx pour la première fois). Il va y rester près de deux ans, à obser­ver, étudier et exprimer ses idées [1] . Sans doute travaille-t-il à son livre dès les premiers mois de 1844. Mais, c’est après son retour à Barmen, au cours de l’hiver 1844-1845 qu’il en rédige l’essentiel. L’ouvrage paraît à Leipzig, dans l’été 1845 [2] .

L’idée d’écrire un livre sur la situation des classes laborieuses n’avait, en soi, rien d’original. Celui d’Engels est le plus remarquable des écrits de cette sorte, mais il n’est pas le seul. Aux alentours de 1830, il était clair, aux yeux de tout observateur intelligent que dans les régions économiquement avancées d’Europe se posaient des problèmes tout nouveaux. Il n’était plus seulement question des « pauvres », mais d’une classe sans précédent dans l’histoi­re, le prolétariat, « dont la situation sociale s’impose chaque jour davantage à l’attention du monde civilisé », dit Engels (chapitre I, p. 52). A partir de 1830, et surtout après 1840, an­nées décisives dans l’évolution du capitalisme et du mouve­ment ouvrier, les livres, bro­chures et enquêtes sur la situation des classes laborieuses se multiplièrent en Europe occiden­tale. Le tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, par L. Villermé (1840) est en France la plus célèbre de ces enquêtes en même temps que la plus remarquable des études de ce genre, à côté de celle d’Engels. Pour des raisons évidentes, ces recherches sont particu­liè­re­ment nombreuses en Angleterre, et Engels utilisera au mieux les plus importantes d’entre elles, notamment les rapports de la Factory Enquiry Commission de 1833, de l’Enquiry into the Sanitary Condition of the Labouring Population de 1842, de la Children’s Employment Commission de 1842-1843 et dans la mesure du possible, de la Commission for Inquiring into the State of the Large Towns (1844) (premier rapport). D’ailleurs, il apparaissait déjà clairement que le problème du prolétariat n’était pas purement local ou national, mais bien international : Buret étudiait à la fois les conditions de vie anglaise et française (La misère des classes laborieuses en France et en Angleterre , 1840), tandis que Ducpétiaux collation­nait les données concernant les jeunes ouvriers à travers l’Europe (De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l’améliorer , 1843). Le livre d’Engels est donc loin de constituer un phénomène isolé, ce qui lui a valu d’ailleurs périodiquement l’accusation de plagiat de la part d’anti-marxistes en mal d’arguments [3] .

Il diffère pourtant des autres œuvres contemporaines à bien des égards. Tout d’abord, c’est, comme le souligne justement Engels dans sa Préface, le premier livre, en Angleterre ou ailleurs, qui traite de la classe ouvrière dans son ensemble, et non de certaines branches ou industries particulières. Deuxième trait, plus important encore, ce n’est pas un simple examen de la situation des classes laborieuses, mais une analyse de l’évolution du capitalisme indus­triel, des conséquences sociales de l’industrialisation, avec ses aboutissants politiques et so­ciaux : l’essor du mouvement ouvrier, en particulier. En fait, c’est la première tentative d’en­ver­gure pour appliquer la méthode marxiste (qui trouvera sa première formulation théo­rique dans L’Idéologie allemande de Marx, en 1845-1846) à l’étude concrète de la société [4] . Com­me l’indique Engels lui-même, dans son introduction à l’édition de 1892, ce livre ne repré­sente pas le marxisme dans sa forme achevée mais plutôt « une des phases de son déve­lop­pe­ment embryonnaire » [5] . Pour une interprétation plus sûre et une analyse plus complète de l’évolution du capitalisme industriel, c’est au Capital de Marx qu’il faut se référer.

Schéma et analyse.

Le livre commence par un rapide tableau de cette « révolution industrielle » qui a trans­for­mé l’Angleterre en nation capitaliste industrielle et donné le jour, avant tout, au prolétariat (chapitres I et II). Engels fait ici œuvre de pionnier, puisque La Situation est probablement la première étude importante dont l’argument repose tout entier sur cette notion de révolution industrielle, aujourd’hui admise mais qui n’était alors qu’une hypothèse hardie, élaborée dans les cercles socia­listes français et anglais des années vingt [6] . Le tableau que présente Engels de cette évolution entre 1760-1780 et 1840-1845 ne prétend aucunement à l’originalité et malgré son utilité, est moins complet que certaines œuvres postérieures [7] .

Les spécialistes s’accordent aujourd’hui à dire que la situation des classes laborieuses anglaises subit une détérioration à partir de 1790 environ, bien qu’on discute encore pour savoir jusqu’à quelle date [8] . D’ailleurs, si Engels présente la société pré-industrielle sous un jour relativement favorable, ce n’est pas qu’il estime que les travailleurs étaient alors moins pauvres, mais parce qu’il croit qu’ils jouissaient d’une sécurité plus grande (Cf. la comparai­son entre paysan et ouvrier, serf et prolétaire, pp. 36-38 et 237-238). Ses critiques ne répon­dent pas à cet argument.

Du point de vue social, les transformations dues à la révolution industrielle se ramènent pour Engels à un gigantesque processus de polarisation et de concentration, avec pour ten­dan­ce principale la création d’une bourgeoisie de plus en plus restreinte de capitalistes de plus en plus puissants, tandis que se développe le prolétariat et que la société se fait plus urbaine. L’essor du capitalisme industriel entraîne l’élimination des petits producteurs, de la paysannerie et de la petite bourgeoisie ; le déclin de ces couches intermédiaires interdisant à l’ouvrier de devenir petit patron, l’enferme dans le prolétariat qui se transforme ainsi en « classe stable, alors que jadis il n’était souvent qu’une transition pour l’accès à la bourgeoisie » (p. 52). Chez les travailleurs apparaît par conséquent une conscience de classe - l’expression elle-même n’est pas utilisée par Engels - et le mouvement ouvrier se constitue. Comme le souli­gne Lénine :

« Engels a été le, pre­mier à dire que le prolétariat n’est pas seulement une classe qui souffre, mais que c’est précisément la situation économique honteuse qui lui est faite qui le pousse irrésistiblement de l’avant et l’oblige à lutter pour son émancipation finale [9] ».

Ce processus économique n’a pourtant rien de fortuit. L’industrie mécanisée à grande échelle exige des investissements de capitaux de plus en plus considérables, et la division du travail suppose le rassemblement d’un grand nombre de prolétaires. Des centres de produc­tion d’une telle ampleur, même situés à la campagne, entraînent la formation de commu­nautés importantes ; d’où un excédent de main-d’œuvre : les salaires baissent, ce qui attire d’autres industriels dans la région. Ainsi les villages se transforment en villes qui, elles-mê­mes, se développent, en raison des avantages économiques qu’elles présentent aux yeux des industriels (pp. 56-57). L’industrie tendant à se déplacer des centres urbains vers les régions rurales, où les salaires sont moindres, ce déplacement est lui-même cause de la trans­forma­tion des campagnes.

Les grandes villes constituent, pour Engels, les lieux les plus caractéristiques du capitalis­me, et c’est vers elles qu’il se tourne maintenant (chapitre III). Il y montre le règne de la lutte effrénée de tous contre tous, et de l’exploitation de l’homme par l’homme (c’est-à-dire des travailleurs par les capitalistes), sous la forme la plus brutale.

Dans cette anarchie, ceux qui ne possèdent pas de moyens de subsistance ou de produc­tion sont vaincus et contraints à peiner pour un maigre salaire ou à mourir de faim quand ils sont en chômage. Le pire est qu’ils en sont réduits à une insécurité foncière et que l’avenir du travailleur reste pour lui totalement mystérieux, incertain. En fait, cet avenir est déterminé par les lois de la concurrence capitaliste, que discute Engels dans son chapitre IV [10] . Le salai­re d’un ouvrier oscille entre un minimum et un maximum : d’une part le salaire de sub­sis­tance déterminé par le jeu de la concurrence entre les travailleurs, mais limité du fait qu’il ne peut descendre au-dessous d’un certain niveau - ce concept n’est pas rigide : Cf. p. 120. Il est vrai que cette limite est toute relative : « les uns ont plus de besoins que les autres, les uns sont habitués à plus de confort que les autres » - d’autre part, le maximum déterminé par la concurrence capitaliste aux périodes de pénurie de main-d’œuvre. Il est vraisemblable que le salaire moyen se situe légèrement au-dessus du minimum. De combien ? Cela dépend du niveau de vie traditionnel ou acquis des travailleurs. Certains secteurs, notamment les secteurs indus­triels, exigent des travailleurs plus qualifiés : le salaire moyen y sera donc plus élevé qu’ail­leurs, d’autant que le coût de la vie est, lui aussi, plus élevé dans les villes. Cette supé­rio­rité du salaire moyen urbain et industriel contribue à son tour à grossir les rangs de la classe ouvrière en attirant des immigrants ruraux ou étrangers. Toutefois, la concurrence entre ouvriers crée un surplus permanent, un « excédent de population », qui contribue à rabaisser le niveau général - ce que Marx appellera plus tard l’armée de réserve.

Ceci, en dépit de l’expansion générale de l’économie qui tient, d’une part à la baisse des prix des marchandises due aux progrès des techniques de production (d’où accroissement de la demande et redistribution dans des industries nouvelles d’un. grand nombre d’ouvriers) et d’autre part au monopole industriel mondial de l’Angleterre. Expansion démographique, aug­men­tation de la production, et nouveaux besoins de main-d’œuvre s’ensuivent. L’ « excédent de population » subsiste néanmoins, étant donné l’alternance cyclique des périodes de pros­périté et de crise, qu’Engels, un des premiers, considère comme une partie intégrante du systè­me capitaliste et pour lesquelles l’un des premiers, il suggère une périodicité précise [11] . Dès lors que le capitalisme est soumis à des fluctuations, il doit posséder une réserve permanente de travailleurs (de prolétaires en puissance), sauf au point culminant de son expansion.

Quelle est cette classe ouvrière qui naît du capitalisme ? Quelles sont ses conditions de vie et quelles sont les attitudes individuelles ou collectives qui prennent racine dans ces conditions matérielles ? Engels consacre à ces problèmes la partie de loin la plus considérable de son livre (chapitres III, V­-XI) et ses descriptions ou analyses constituent son apport le plus solide - et sur certains points inégalé [12] - aux sciences sociales : c’est l’examen des effets de l’industrialisation et de la transformation urbaine capitalistes.

Le capitalisme précipite brusquement la jeune classe ouvrière, souvent composée d’immi­grants venus de pays non développés et pré-industriels, tels que l’Irlande, dans une sorte d’enfer social où les travailleurs sont exploités sans répit, mal payés, réduits à la famine, abandonnés, condamnés à vivre dans des taudis sordides, méprisés et opprimés non seule­ment en vertu du jeu impersonnel de la concurrence, mais aussi directement par la bour­geoi­sie qui, en tant que classe, les considère comme des choses et non comme des hommes, com­me du « travail », de la « main-d’œuvre » et non comme des êtres humains (chapitre XII). Fort de la législation bourgeoise, le capitaliste impose sa discipline à l’usine, distribue des amendes, fait jeter les travailleurs en prison, les soumet à ses moindres désirs. La bour­geoi­sie en tant que classe organise une discrimination sociale défavorable aux travailleurs, élabore la théorie malthusienne de la population et les contraint à subir les cruautés de la Nouvelle Loi sur les Pauvres, loi malthusienne de 1834 qui les force à entrer dans les ateliers de charité - ces « bastilles de la loi sur les pauvres » - lorsqu’ils demandent à être secourus, et sépare hommes, femmes et enfants ; il s’agit de rendre l’assistance si horrible que le travail­leur pré­fé­re­ra accepter le premier emploi, si rebutant soit-il, que lui offrira le capitaliste. Toutefois, cette déshumanisation va maintenir les travailleurs hors d’atteinte de l’idéologie et des illusions bourgeoises - de l’égoïsme, de la religion et de la morale bourgeoises, par exemple [13] - tandis que l’industrialisation et le mouvement de concentration urbaine vont peu à peu, en les regroupant, leur donner une idée de leur puissance. Plus les travailleurs sont étroitement liés à la vie industrielle, plus ils sont avancés. (p. 51.). [14]

Face à cette situation, les travailleurs réagissent de différentes façons. Certains succom­bent et se laissent démoraliser : mais l’ivrognerie, le vice, la criminalité qui en découlent et sont de plus en plus répandus sont des phénomènes sociaux, nés du capitalisme, et que ne sau­raient expliquer la seule faiblesse ou le manque d’énergie des individus.

D’autres « se soumettent humblement à leur sort » et contribuent en fait, « à forger plus solidement les chaînes des ouvriers » (p. 165). Mais ce n’est qu’en luttant contre la bourgeoi­sie que le travailleur s’élève à une humanité et à une dignité véritables.

Ce mouvement ouvrier passe par différentes étapes. La révolte individuelle - le « crime » - peut en être une forme ; les bris de machine en sont une autre, bien qu’aucune de ces deux formes ne soit universellement répandue. Le syndicalisme et la grève sont les premières for­mes généralisées prises par le mouvement ouvrier, et leur importance tient moins à leur effi­cacité qu’à la leçon de solidarité qu’ils donnent : les travailleurs y apprennent la conscien­ce de classe [15] . Le mouvement politique représenté par le chartisme se situe à un niveau encore plus élevé. Parallèlement à ces mouvements, des théories socialistes ont vu le jour grâce à des penseurs bourgeois, qui, jusqu’en 1844, sont demeurés pour la plupart en dehors du mouve­ment ouvrier, tout en attirant à eux une petite minorité de travailleurs avancés. Mais le mouve­ment doit évoluer vers le socialisme au fur et à mesure qu’approche la crise générale du système capitaliste.

Cette crise, Engels croit, en 1844, qu’elle peut se développer de deux façons : ou bien la concurrence américaine (ou peut-être allemande) viendra mettre fin au monopole industriel de la Grande-Bretagne et précipiter une situation révolutionnaire ; (c’est déjà un exploit remar­­quable que d’avoir dès cette époque discerné dans ces deux nations les rivales les plus dangereuses de l’Angleterre), ou bien la polarisation de la société suivra son cours jusqu’au moment où les ouvriers, constituant désormais la grande majorité de la nation, prendront conscience de leur force et s’empareront du pouvoir. Cependant, étant donné la situation intolérable des travailleurs et l’existence des crises économiques, une révolution devrait se produire avant que ces tendances aient eu leur plein effet. Engels compte qu’elle éclatera entre les deux prochaines dépressions économiques, c’est-à-dire entre 1846-1847 et 1854-1855.

Malgré son manque de maturité, l’œuvre d’Engels possède des qualités scientifiques absolument remarquables. Ses défauts sont ceux de la jeunesse, et dans une certaine mesure, d’un manque de perspective historique. Ses prédictions pèchent évidemment par excès d’optimisme : sans parler de la révolution qu’il voyait imminente, l’élimination de la petite bourgeoisie anglaise et l’essor de l’industrie américaine, par exemple, devaient se concrétiser bien plus lentement qu’il ne le croyait en 1844. Mais ces deux dernières prédictions étaient fondées. En Angleterre les employeurs représentaient, en 1951, 2 % de la population active, les gérants, administrateurs, etc., 3,7 %, les fermiers, artisans, boutiquiers - bref, la petite bourgeoisie au sens classique du terme - 5,3 % ; les salariés : 87 %. En 1844, la population était loin de révéler une telle polarisation. Certes, les généralisations d’Engels sont parfois hâtives. C’est ainsi qu’il a sans doute beaucoup sous-estimé les possibilités encore offertes aux ouvriers de « s’élever au-dessus de leur classe », notamment pour les travailleurs des industries sans usines, telles que le bâtiment ou les industries artisanales, très importantes à l’époque, et il est évident qu’il n’a pas su estimer à sa juste valeur la tendance qui conduira une couche favorisée de travailleurs, à constituer une « aristocratie du travail » qui adoptera, dans une large mesure, les valeurs de la bourgeoisie [16] . Mais il avait certainement raison en 1842-1844 de ne pas parler d’aristocratie du travail constituée. Certaines de ces erreurs peuvent, d’autre part, être attribuées sans hésitation à la situation historique : Engels écrit au moment où le capitalisme anglais est plongé dans la première de ses trois grandes périodes de crise économique : 1815-1843, 1873-1896, 1920-1941 et à la veille de la seconde de ses périodes de prospérité : 1780-1815, 1844-1873, 1896-1920 et 1941-19.. [17] .

Cette crise fut particulièrement aiguë comme en témoigne la violence des luttes de clas­ses, non seulement entre exploiteurs et exploités, mais aussi entre les diverses catégories de classes exploiteuses (voir les conflits entre la bourgeoisie industrielle et l’aristocratie ter­rienne à propos du libre-échange, par exemple). Il n’y a pas de doute que, jamais depuis, les masses laborieuses anglaises n’ont été aussi révolutionnaires, mais le manque de maturité et les faiblesses d’organisation de leurs mouvements, le défaut d’une direction et l’absence d’idéologie solide firent leur perte. Par ailleurs, la tendance à la baisse des prix se maintint pendant une génération au lendemain des guerres napoléoniennes alors que le taux de profit avait tendance à baisser ; le spectre de la stagnation qui hantait les économistes bourgeois de l’époque [18] , et avivait le ressentiment de la bourgeoisie à l’égard des travailleurs aussi bien que des grands propriétaires, se faisait de plus en plus menaçant. Dans ces conditions, il n’y avait rien de particulièrement irréaliste à voir dans la crise des années 1840 les ultimes sursauts du capitalisme et le prélude à la révolution. D’ailleurs, Engels n’était pas le seul observateur à nourrir cette idée.

Nous savons que loin de constituer la fin du capitalisme, cette crise n’était que le prélude à une grande période d’expansion fondée d’une part sur le développement massif de l’indus­trie lourde, acier, fer, chemins de fer par opposition à l’essor de l’industrie textile dans la période précédente, et d’autre part sur la conquête de secteurs encore plus vastes dans des pays jusqu’alors non développés, sur la défaite des agrariens et enfin sur la découverte de nouvelles méthodes, plus efficaces, d’exploitation des classes laborieuses par l’accroissement de la plus-value « relative », plutôt que de la plus-value « absolue ». (Ce sont d’ailleurs ces mêmes méthodes qui permirent finalement aux capitalistes anglais de procéder à des améliorations substantielles des salaires réels.)

Nous savons aussi que la crise révolutionnaire prévue par Engels n’affecta pas la Grande-Bretagne, et ceci en raison de cette « loi du développement inégal » dont Engels aurait diffi­ci­lement pu soupçonner l’existence. En effet, alors que sur le continent, la période écono­mique correspondante devait attein­dre son point culminant au cours de la grande crise de 1847-1848, c’est quelques années auparavant, avec la catastrophique crise de 1841-1842 qu’elle l’avait atteint en Angleterre ; vers 1848, la période d’expansion économique amorcée par le grand « boom » des chemins de fer en 1844-1847 avait déjà commencé. L’équivalent britannique de la Révolution de 1848, c’est la grève générale chartiste de 1842 [19] . La crise d’où devaient sortir les révolutions continentales ne constitua en Angleterre que la brève inter­ruption d’une phase de rapide redres­sement. Naturellement, cette nouvelle période modi­fia la situation décrite par Engels. Des tendances jusqu’alors latentes se firent jour, prirent forme et consistance : ainsi de la cons­ti­tu­tion d’une aristocratie ouvrière et de la propagation du réformisme dans le mouve­ment ouvrier. Engels est donc desservi par le fait qu’il écrit au moment précis où une phase économique fait place à une autre, dans cet intervalle de quelques années où la nature exacte des tendances économiques devait demeurer presque irrémédiablement impénétrable. Même aujourd’hui, historiens et statisticiens discutent pour savoir où se situe exactement la frontière qui sépare, entre 1842 et 1848, le « marasme » de « l’âge d’or » du capitalisme anglais. Il serait difficile de reprocher à Engels de ne pas y avoir vu plus clair que nous.

Quoi qu’il en soit, quiconque examine, sans parti pris, le livre d’Engels doit admettre que ces défauts ne touchent pas à l’essentiel, et ne peut qu’être fort impressionné par ses réussites. Celles-ci ne sont pas dues uniquement à son talent personnel, qui est évident, mais aussi à ses convictions communistes, si entachées qu’elles soient encore d’utopisme bourgeois. C’est de là qu’il tire cette perspicacité économique, sociale et historique infiniment supérieure à celle de tous ses contemporains, partisans déclarés de la société capitaliste, et qui lui permet d’anticiper les conclusions auxquelles Marx parviendra par la suite. Engels nous prouve que, dans le domaine des recherches sociales, nul ne saurait faire œuvre scientifique sans s’être préalablement débarrassé des illusions de la société bourgeoise.

La description de l’Angleterre en 1844.

Dans quelle mesure peut-on faire fond sur cette description de la classe ouvrière anglai­se ? Est-elle suffisante ? Les recherches historiques postérieures ont-elles confirmé ses assertions [20] ?

La description d’Engels repose à la fois sur des observations de première main et sur les ouvrages qu’il avait à sa disposition. De toute évidence, il connaît intimement le Lancashire industriel et surtout la région de Manchester, et il a visité les principales villes industrielles du Yorkshire : Leeds, Bradford, Sheffield, de même qu’il a passé plusieurs semaines à Lon­dres. Jamais personne n’a sérieusement soutenu qu’il ait faussé son témoignage. Parmi les chapitres descriptifs, il est clair qu’une grande partie des chapitres III (Les grandes villes), V (L’immigration irlandaise), VII (Le prolétariat dans les industries textiles), IX (Les mouve­ments ouvriers) et XII (Attitude de la bourgeoisie) s’appuient sur des observations personnel­les. N’oublions pas qu’Engels n’est pas un simple touriste, mais qu’il vit au milieu de la bour­geoisie industrielle. Par ailleurs, il connaît chartistes et socialistes pour avoir travaillé avec eux et enfin il possède une connaissance directe et approfondie de la vie des classes labo­rieuses [21] .

Pour le reste du livre, ainsi que pour confirmer son propre témoignage, Engels fait fond sur d’autres observateurs et sur des sources imprimées ; il prend grand soin de tenir compte à chaque fois des tendances politiques de ces documents et il cite, chaque fois qu’il est possi­ble, des sources capitalistes. (Voir le dernier paragraphe de sa préface). Sans être exhaus­tive, sa documentation est indubitablement solide et riche. L’accusation selon laquelle il tronque et déforme ses sources ne tient pas [22] . En dépit d’un certain nombre d’erreurs de transcription - dont plusieurs seront corrigées par Engels au cours d’éditions ultérieures [23] - et d’une tendance assez poussée à résumer ses citations plutôt qu’à les reproduire mot à mot, rien ne prouve qu’il ait falsifié aucune de ses sources et si l’on peut en découvrir qu’Engels n’a pas utilisées, le plus souvent, elles confirment ses dires. Il aurait pu compléter par exemple sa description de la crise de 1841-1842 à l’aide des « Statistics of the present depression of trade in Bolton », par H. Ashworth, in journal of the Statistical Society, V - source qu’il utilisera par la suite -, des Statistics of the Vauxhall Ward in Liverpool de l’oweniste J. Finch (Liverpool) et surtout du Report of the Statistical Committee appointed by the Anti-Corn-Law conference... (1842), London [24] . Ces documents nous offrent de cette terrible crise un tableau encore plus effrayant que celui d’Engels. Autrement dit, on ne saurait reprocher à Engels de choisir ses sources selon qu’elles coïncident ou non avec ses thèses. Tout au plus, peut-on dire qu’il n’utilise pas tous les matériaux disponibles à l’époque dans les Parliamentary Papers [25] . Il est évident qu’il se préoccupait plus de voir ses observations confirmées et complétées par des sources non-communistes que d’écrire une thèse exhaustive. Pour tout homme de bonne foi, La Situation est une œuvre fort bien documentée.

On reproche à Engels généralement deux choses : d’abord d’avoir délibérément noirci le tableau et ensuite, d’avoir sous-estimé la bonne volonté de la bourgeoisie anglaise. Aucun de ces reproches ne résiste à un examen approfondi.

En effet, nulle part Engels ne décrit les travailleurs comme uniformément dénués de tout, affamés et pourvus de ressources à peine suffisantes pour subsister, ni comme une masse indifférenciée composée uniquement d’indigents. Ceux qui lui attribuent des jugements aussi excessifs n’ont pas toujours pris la peine de lire son texte. Jamais il ne prétend que la situa­tion des travailleurs n’a subi aucune amélioration. Le résumé qu’il donne des conditions de vie des travailleurs (fin du chapitre III) évite tout schématisme. Il aurait, bien entendu, pu insister sur les aspects les moins sombres de son tableau, mais c’eût été aux dépens de la vérité. Quiconque, vivant dans l’Angleterre de 1842-1844, aurait tracé un tableau plus riant de la situation des travailleurs aurait fait œuvre d’apologiste plutôt que de journaliste sou­cieux de vérité. Ce n’est pas Engels, mais l’industriel bourgeois et libéral J. Bright qui nous décrit en ces termes une manifestation de grévistes du Lancashire :

« La ville a été envahie à onze heures par quelque deux mille femmes et filles qui ont défilé à travers les rues en chantant des hymnes. C’était là un spectacle singulier et frappant, qui approchait du sublime. Elles ont horriblement faim. Un pain est englouti avec une voracité indescriptible, et même s’il est presque entièrement recouvert de boue, elles le dévo­rent avec avidité. [26] »

Quant à l’accusation selon laquelle Engels aurait calomnié la bourgeoisie, il faut proba­ble­ment y voir l’écho de la vieille tendance libérale à porter toutes les améliorations de la condition ouvrière au crédit de la bienveillance et de la « conscience sociale » de la bour­geoisie, plutôt qu’à celui des luttes ouvrières. Contrairement à une opinion admise, Engels ne présente pas la bourgeoisie comme un seul bloc de noirs démons. (Cf. la longue note à la fin du chapitre XII.) Ses généralisations ne prétendent pas rendre compte de tous les cas particuliers. Et pourtant, que de fois ne retrouvons-nous pas, sous la plume d’écrivains non communistes la même analyse des attitudes « typiques » du bourgeois anglais de l’époque. Ses bourgeois sont ceux de Dickens dans Les Temps difficiles, ceux du « cash nexus » (les transactions financières et l’intérêt se sont substitués à toutes les relations humaines) de Thomas Carlyle. [27] Ce sont ceux que décrivent les économistes écossais des excellents romans de Thomas Love Peacock. Leur hypocrisie et leur dureté sont celles qu’évoquera plus tard le poète A.H. Clough dans ces vers pleins d’amertume : « Tu ne tueras point, mais inutile de te battre pour sauver ceux qui crèvent. »

Leur indifférence massive à l’égard des pauvres est celle de ces capitalistes partisans du libre-échange qui - quoique « bons époux et bons pères de famille » nantis « de toutes sortes de vertus privées » (p. 337) - envisagèrent sérieusement en 1842 un lock-out général afin de faire pression sur le gouvernement [28] : autrement dit, ils étaient prêts à réduire leurs ouvriers à la famine sans sourciller. (Ce n’est pas un hasard si Engels choisit pour illustrer sa thèse le bourgeois libéral libre-échangiste : vivant lui-même dans la capitale du libéralisme bour­geois, il sait de quoi il parle.) En fait, loin de noircir la bourgeoisie, Engels se montre visible­ment dérouté par son aveuglement. Il ne cesse de répéter que si elle était intelligente, elle apprendrait à faire des concessions aux travailleurs [29] . (Cf. l’avant-dernier paragraphe du chapitre I et le dernier paragraphe du chapitre VI).

La haine de ce que représente la bourgeoisie et de ses attitudes ne se ramène pas, chez Engels, à une haine naïve des « méchants », par opposition aux « bons ». Elle relève de sa critique du caractère inhumain du capitalisme qui transforme automatiquement les exploi­teurs en une « classe profondément immorale, incurablement pourrie et intérieurement ron­gée d’égoïsme ». (chapitre XII, Paragraphe 2, p. 136).

Mais si tous ces reproches sont mal fondés, il est néanmoins possible de relever dans sa description un certain nombre de défauts et d’omissions. Ainsi, il n’aurait sans doute pas sous-estimé l’emprise de l’idéologie religieuse sur les prolétaires anglais s’il avait mieux connu les milieux ruraux et miniers, qu’il décrit surtout de seconde main. Il se trouve que le Lancashire, région qu’il connaissait le mieux, était la région industrielle par excellence, où les sectes protestantes étaient particulièrement faibles dans les milieux ouvriers, comme devait le montrer le recensement religieux de 1851. [30]

Engels aurait aussi pu accorder plus d’attention au mouvement coopératif, issu du socialisme utopique et qui devait bientôt prendre une telle importance : les pionniers de ces coopératives établissent leur premier magasin à Rochdale, non loin de Manchester, au mo­ment même où Engels rédige son ouvrage [31] . Bien qu’il donne un excellent résumé des efforts héroïques des travailleurs pour organiser leur propre éducation, il ne dit pas grand-chose des formes moins politiques, mais fort intéressantes, de la culture prolétarienne. Il est vrai que les progrès de l’industrialisation détruisaient rapidement certaines de ces formes, sans en susciter de nouvelles : le chant populaire se meurt [32] , les clubs de football n’existent pas encore. Ce­pen­dant de telles critiques n’atteignent pas profondément la valeur documen­taire de l’œu­vre, qui demeure, aujourd’hui comme en 1845, de loin le meilleur livre qui ait paru sur la classe ouvrière de cette époque.

Mis à part le petit groupe des critiques qui, récemment, et pour des raisons ouvertement politiques, se sont efforcés de le discréditer [33] , tous les historiens ont vu et continuent de voir dans La Situation un grand classique. Les pionniers de l’histoire économique anglaise ont admis la validité de ses descriptions. La dernière histoire économique d’Angleterre qui fasse autorité parle de « ces pages fines et pénétrantes » [34] et le fondateur de l’école historique anti-engelsienne, Sir John Clapham ne trouva que cette restriction à formuler : l’ouvrage est « vrai en tout ce qu’il dépeint mais il ne dépeint pas tout » [35] .

La situation des classes laborieuses en Angleterre demeure un ouvrage indispensable, et qui fait date dans le combat pour l’émancipation de l’humanité.

Notes

[1] En dehors de La Situation .... son séjour verra naître les « Umrisse zu einer Kritik der Nationaloekonomie » publiés dans les Deutsch-Franzoesische Jahrbuecher, Paris 1844, ébauche précoce, mais imparfaite d’une analyse marxiste de l’économie, ainsi que des articles sur l’Angleterre pour la Rheinische Zeitung, le Schweizerische Republikaner, les Deutsch-Franzoesische Jahrbuecher et le Vorwaerts de Paris, et sur l’évolution continentale pour le New Moral World de R. Owen. (Cf. Karl MARX - F. ENGELS : Werke. Berlin, 1956, tome I, pp. 454-592.)

[2] Die Lage der arbeitenden Klasse in England. Nach eigner Anschauung und authentischen Quellen von Friedrich ENGELS. Leipzig. Druck und Verlag Otto Wigand 1845. Une édition américaine paraît avec une préface distincte en 1887, une édition anglaise, avec une longue et importante préface, en 1892, et une seconde édition allemande la même année. On trouvera ces diverses préfaces à la fin du présent volume. Une partie seulement des erreurs matérielles de la première édition y sera corrigée. La dernière édition allemande de La Situation est celle de MARX-ENGELS : Werke, Bd II, pp. 228-506, Berlin, Dietz, 957. W. O. Henderson et W. H. Chaloner qui viennent de rééditer le livre en anglais (Oxford 1958) se sont livrés à un travail extrêmement minutieux, vérifiant toutes les citations, ajoutant les références précises là où Engels ne les donnait pas, corrigeant certaines erreurs passées inaperçues et ajoutant d’utiles renseignements complémentaires. Malheureuse­ment, cette étude souffre du désir irrépressible de ses auteurs de discréditer Engels et le marxisme à tout prix. La première édition française a été publiée par Alfred Costes, 2 volumes, 1933 ; elle contient de nombreuses erreurs et ne comporte aucun appareil critique.

[3] On lui reproche, notamment, d’avoir plagié Buret. Cf. la critique de Charles Andler : Introduction et commentaires sur Le Manifeste communiste. Paris, Rieder, 1925, pp. 110-113. Cette accusation est discutée et réfutée par Gustave MAYER : Friedrich Engels, vol. I, La Haye, 1934, p. 195, qui explique d’une part, que les vues de Buret n’ont rien de commun avec celles d’Engels, et que d’autre part, rien ne prouve que celui-ci ait connu le livre de Buret avant d’écrire le sien.

[4] Engels, quand il écrit La Situation , n’a vu Marx qu’une dizaine de jours à Paris, en août 1844 (si l’on excepte sa brève visite à la rédaction de la Gazette rhénane à Cologne, fin novembre 1842). Il ne saurait donc être question de méthode marxiste élaborée. Il semble bien cependant que ce soit sous l’influence d’Engels, à la lecture de La Situation , que Marx se soit orienté vers une étude systématique des questions économiques. L’apport original d’Engels au marxisme naissant, c’est cette critique économique de la société capitaliste que l’on retrouve d’ailleurs dans les « Umrisse zu einer Kritik der Nationaloekonomie », Marx-Engels Werke, tome I, Dietz, Berlin 1957, publiés en 1844 et écrits quelques jours auparavant. La Situation est un des premiers, sinon le premier, des grands ouvrages marxistes, puisqu’on ignore la date exacte à laquelle Marx rédigea les Thèses sur Feuerbach (printemps 1845). La préface d’Engels est datée du 15 mars.

[5] Voir ci-dessous p. 390 (préface de 1892). Cf. D. ROSENBERG : « Engels als Oekonom », in Friedrich Engels der Denker. Aufsaetze aus der Grossen Sowjet Enzyklopaedie, Zurich 1935, Bâle, 1945.

[6] Pour une appréciation des différents mérites d’Engels, cf. LÉNINE : Aspects du romantisme économique (Sismondi et nos sismondistes nationaux), Oeuvres complètes, vol. Il. Sur l’histoire des origines du concept de « révolution industrielle », voir A. BEZANSON : « The early use of the term Industrial Revolution » in Quarterly Journal of Economics, XXXVI, 1922, 343, et G. N. CLARK : The Idea of the Industrial Revolution, Glasgow, 953.

[7] Cf. P. MANTOUX : La Révolution industrielle au XVIII° siècle, Paris, Génin, 1905 ; réédité en 1959, daté, mais excellent ; et T. S. ASHTON : La Révolution industrielle, Paris, 1950, discutable dans ses interprétations mais utile comme synthèse ou introduction à des lectures plus spécialisées.

[8] Cf. J. T. KRAUSE : « Changes in English Fertility and Mortality », in Economic History Review, 2nd Ser., XI, I, 1958, p. 65 ; S. POLLARD soutient dans « Investment, Consumption and the Industrial Revolution », in Economic History Review, 2nd Ser. XI, 2, 1958, p. 221, que cette détérioration commence avant 1790.

[9] Dans l’article, « F. Engels », écrit en 1895 (Marx-Engels-Marxisme, p. 37). Engels, cependant, n’a pas déterminé clairement, à cette époque, le rôle de la lutte des classes dans l’histoire.

[10] Engels voit dans la concurrence le phénomène essentiel du capitalisme.

[11] Peut-être Engels doit-il, ici, quelque chose à Sismondi et surtout à John WADE : Histoire des classes moyennes et laborieuses, 1833, qu’il utilise dans la rédaction de son livre. Wade propose une période de 5-7 ans. Engels, qui devait plus tard se prononcer pour une période de 10 ans, adopte ici cette suggestion. Il avait d’ailleurs noté la périodicité des crises dans les « Umrisse ... » (Mega, tome II, p. 396.) Comme d’habitude, les analystes critiques du capitalisme firent bien plus de découvertes sur le mécanisme économique que les économistes bourgeois, lesquels demeuraient à l’époque aveugles à ces fluctuations fondamentales. Cf. J. SCHUMPETER : History of Economic Analysis, 1954, 742.

[12] Voir l’éloge sans réserve que fait Current Sociology : Urban Sociology (Research in Great Britain), UNESCO, Paris, vol- 4, 1955, no 4, p. 30 de l’analyse de l’urbanisme par Engels : « Sa description de Manchester... est un chef d’œuvre d’analyse écologique. »

[13] Mais dans sa préface à Socialisme utopique (1891), connue sous le titre de « Matérialisme historique », Engels soulignera, au contraire, les efforts faits depuis par la bourgeoisie pour maintenir le peuple sous la coupe de l’obscurantisme religieux.

[14] Mais Engels note aussi que l’immigration massive d’Irlandais anormalement pauvres contribue de son côté à la propagation du radicalisme parmi les ouvriers (p. 170).

[15] Bien que correct dans ses grandes lignes, le récit que fait Engels de la phase pré-char­tis­te du mouvement ouvrier est plus que rapide et souvent erroné dans le détail. Il serait bon de le compléter par la lecture d’ouvrages récents, tels que G. D. H. COLE et R. POSTGATE : The Common People, London, 1945. Il était pratiquement impossible à Engels de s’étendre sur les origines du mouvement ouvrier, qui, même aujourd’hui, restent très mai connues.

[16] Cf. E. J. HOBSBAWM : « The Aristocracy of labour in 19th Century Britain », in J. SAVILLE ed. : Democracy and the Labour movement, London, 1954.

[17] J’adopte ici la périodisation couramment admise par les économistes anglais et qui repose sur divers index économiques. C. ROSTOV : British Economy in the 19th c., Oxford, 1948.

[18] Notamment Ricardo (1817), James Mill (1821), Malthus (1815) et Sir Edward West (1815-1826). Bien qu’utilisant tous deux ce terme, ni Adam Smith (1776), ni John Stuart Mill (1848) ne semblent, dans leurs écrits, avoir cru à l’imminence de cette stagnation finale du capitalisme.

[19] Au moment où Engels rédige son livre, le mouvement chartiste vient d’atteindre son point culminant : mais son déclin ne sera perceptible que dans les années suivantes. D’où, en partie, les illusions d’Engels sur l’imminence de la révolution sociale.

[20] La critique classique, formulée pour la première fois par V. A. HUBER : Janus , 1845, tome II, p. 387 et B. HILDEBRAND : Nationaloekonomie der Gegenwart u. Zukunft , Francfort, 1848, se résume à ceci : « Même si les faits cités par Engels sont vrais, l’interprétation qu’il en donne est bien trop sombre. » Ses plus récents éditeurs anglais vont jusqu’à dire : « Les historiens ne peuvent plus considérer le livre d’Engels comme faisant autorité et donnant un tableau fidèle de la société anglaise vers 1840. » (CHALONER et HENDERSON, p. XXXI). Assertion proprement absurde.

[21] En 1843, il fait la connaissance de Mary Burns, ouvrière d’origine irlandaise, avec qui il vivra jusqu’à la mort de celle-ci. Sans aucun doute elle le met en relation avec certains milieux ouvriers et irlandais de Manchester. Il utilisera énormément deux publications : le Northern Star et le Manchester Guardian.

[22] Les quelques exemples de « déformations » qu’ont réussi à trouver les éditeurs les plus hostiles à Engels (Chaloner et Henderson, par ex.) ne portent que sur des points tout à fait de détail et ne sauraient tirer à conséquence pour un chercheur impartial.

[23] Dans l’ensemble, cependant, Engels, rédigeant son livre en Allemagne, et le rédigeant vite, n’a pas pu confronter ses sources. Et en 1892, il ne s’est pas livré à une révision très stricte de son ouvrage. D’où quelques erreurs matérielles (dates, chiffres) qui ont pu subsister. Précisons encore une fois qu’elles n’ôtent rien à la valeur du livre et ne diminuent pas son intérêt.

[24] Sur ces documents et d’autres cf. E. J. HOBSBAWM : « The British Standard of Living, 1790-1850 », in Economic History Review, 2nd Ser., X. i, 1957.

[25] P. et G. FORD nous fournissent un guide utile dans Select List of British Parliamentary Papers 1833-1899, Oxford, 1953.

[26] N. McCORD : The Anti-Corn Law League (1832-1846), London, 1958, p. 127.

[27] Voir sur ce point le célèbre passage du Manifeste communiste où Marx décrit ce processus. (Le Manifeste , Éditions Sociales, p. 17.)

[28] Mc CORD, op. cit., ch. V.

[29] Elle le fit dans la période économique suivante. Les remarques d’Engels le montrent conscient des tendances qui, bien que momentanément éclipsées par d’autres, au moment où sévit la crise, devaient plus tard revenir au premier plan.

[30] Lorsque Lord Londonderry fit expulser les mineurs en grève en 1844, les deux tiers des méthodistes primitifs de la région de Durham perdirent leur foyer. Sur le problème des « sectes ouvrières », cf. E. HOBSBAWM : Primitive Rebels Manchester, 1959.

[31] Cf. G. D. H. COLE : A Century of Cooperation, London, 1944.

[32] La Workers’ Music Association of London a publié des recueils de chants populaires de l’époque, tels que Come All Ye Bold Miners (Lloyd et Me Coll).

[33] Ce parti-pris de défense du capitalisme apparaît clairement chez F.-A. HAYEK : Capitalism and the historians, Londres 1951.

[34] W. H. COURT : Concise Economic History of Great Britain, Cambridge, 1954, p. 236.

[35] Economic History of Modern Britain, Cambridge, 1939, tome I, p. 39.

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