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« L’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle est capable de résoudre » affirme Karl Marx

dimanche 9 février 2014, par Robert Paris

« L’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle est capable de résoudre » affirme Karl Marx

Cette phrase fameuse de Karl Marx a été abondamment commentée par tous les auteurs marxistes et par les autres. Il faut reconnaitre qu’elle semble paradoxale. Peut-on vraiment dire que dès qu’on se pose un problème, c’est qu’il a une solution. Quel optimisme ou quel aveuglement sur les capacités de l’homme, se dira-t-on ! Ce n’est évidemment pas vrai pour un individu. Mais Marx ne le pose pas ainsi et il ne dit pas « l’homme », ni « des hommes », ni « les hommes ». Il discute des fois où « l’humanité se pose » un problème, ce qui est très différent. Cela ne signifie pas que c’est juste une idée qui est venue à un ou quelques hommes, d’un philosophe, d’un rêveur, d’un poète, d’un inventeur, d’un mystiques, d’un scientifique ou du premier venu qui désire quelque chose.

Si l’humanité se pose un problème, selon Marx, cela signifie que des contradictions objectives, que des besoins objectifs, que des nécessités sont à l’œuvre et que le fait que l’humanité se le pose n’est que l’achèvement de la situation objective, la prise de conscience d’une réalité. Le fait de se poser le problème, pour l’humanité, n’est nullement une simple interrogation mais une conséquence du fait que le moment historique d’éclosion est déjà arrivé. En effet, c’est en dernier à la conscience collective que la réalité parvient. Il faut, au préalable, que la gestation du problème ait cheminé au travers des activités humaines, des situations, des actions, avant de parvenir à la conscience collective, historique, celle de « l’humanité ». Cela cesse alors d’être l’idée d’un homme, ou de quelques hommes, pour devenir la conscience de cette nécessité. Cela dépasse largement la question d’une revendication, d’un refus de la situation antérieure, d’une suggestion, d’une proposition.

On peut donner quelques exemples de ce type de situations : l’humanité s’est successivement posé le problème de survivre au froid et de se protéger des bêtes sauvages en faisant du feu, de se déplacer en marchant au travers des continents, des mers, des océans, des déserts, de chasser, de domestiquer et d’élever des animaux sauvages, de cueillir et de cultiver des plantes sauvages, de se sédentariser et de bâtir des maisons, d’organiser la vie sociale en tribus, villages et villes, de mettre en place un commerce à grande échelle. On peut également donner comme exemple les grandes inventions scientifiques et techniques qui modifient complètement les idées que l’on avait précédemment dans le domaine (du premier bateau au premier avion, à la première fusée, à la première communication sans fil, au premier sous-marin). Mais, bien entendu, Marx songe d’abord et avant tout à la lutte des classes, au renversement des vieilles classes dirigeantes et au changement qualitatif et radical de mode de production.

Dans tous ces exemples divers, on constate à chaque fois une innovation radicale, rompant avec le mode de fonctionnement précédent. La société s’avère capable non seulement de trouver cette nouveauté mais de l’adopter, de la diffuser, de combattre le conservatisme, les craintes, les intérêts divergents, etc. Si l’idée nouvelle triomphe des obstacles, c’est que la société humaine y était préparée par tout le développement précédent, que toute la situation menait à se poser le problème, souvent discuté par de nombreux auteurs en même temps. Cela signifie que les forces pour le défendre étaient apparus de longue date, qu’elles s’étaient disposées à se battre pour lui, à l’intégrer à leurs existences et à modifier les autres éléments de leurs existences en conséquence.

C’est en ce sens que Marx affirme que, lorsque l’humanité se pose le problème, c’est que les conditions objectives sont mures.

On se doute que le problème essentiel qui le préoccupe est celui du changement social et que la question est celle de la validité des idées communistes.

De nombreux auteurs doutent en effet que les idées communistes soient autre chose que des lubies. L’homme travaillerait-il s’il n’y était pas contraint ? Les hommes peuvent-ils coexister sans un Etat répressif pour les contraindre à se respecter mutuellement ? Quelle raison de penser que la société humaine irait vers la suppression de la propriété des moyens de production ? Ou encore vers un rôle révolutionnaire du prolétariat, chargé de devenir la nouvelle classe dirigeante avant de détruire toutes les divisions de classe ?

La plupart des auteurs affirment que les dogmatiques marxistes ne parviendront jamais à convaincre l’ensemble des hommes de telles conclusions soutenues par Marx.

La réponse de Marx est contenue dans sa fameuse phrase. Pour distinguer les idées qui se révèlent vraies, celles qui distinguent des transformations dont l’Histoire va s’emparer, il faut étudier les conditions objectives de fonctionnement de la société plutôt que prendre les idées des hommes comme un élément premier.

L’idéalisme, philosophie qui considère les idées des hommes comme la source de leurs actions, est très largement partagé par les auteurs et encore plus par le grand public. Ce n’est nullement un hasard car c’est une illusion commune de croire que l’on ne fait que ce que l’on veut. Et cette illusion ne gène en rien les classes dirigeantes car elles savent que les volontés et idées, individuelles comme collectives, s’intègrent le plus souvent au système de domination même lorsqu’ils protestent contre ses conséquences. Par contre, la pensée sur les limites du système, sur son possible remplacement par une autre société n’a rien de spontané ni de simple. Ceux qui prônent le changement radical alors que celui-ci n’est pas encore enclenché sont minoritaires et leurs idées, n’étant pas encore suivies, semblent inefficaces au plus grand nombre qui cherche plutôt des petits changements crédibles qu’un grand changement peu croyable.

Marx, au travers de sa fameuse phrase, rompt radicalement avec l’idéalisme et affirme que l’essentiel est dans les conditions objectives de la domination sociale et pas dans l’image que les hommes en ont. Cela signifie que les prolétaires peuvent bien croire qu’on ne supprimera jamais la propriété privée des moyens de production car, si on perd son patron, on perd aussi son travail, cela n’empêchera pas les mêmes prolétaires de s’engager dans une révolution menant à cet objectif si les conditions objectives vont dans ce sens, si le capitalisme a atteint ses limites, du fait de la contradiction fondamentale entre l’organisation collective de l’économie et l’appropriation privée des moyens de production.

Ce qui s’oppose, pour Marx, à l’idéalisme, c’est donc le rôle de la nécessité objective. Marx écrit : "Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré de développement donné de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle, sur quoi s’élève superstructure juridique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le procès de vie social, politique et intellectuel en général.

« Les mêmes hommes qui établissent les rapports sociaux conformément à leur productivité matérielle, produisent aussi les principes, les idées, les catégories conformément à leurs rapports sociaux.

Ainsi ces idées sont aussi peu éternelles que les relations qu’elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires. » écrit Marx, dans "Misère de la philosophie", chapitre VI.

Ce n’est pas la conscience des homme qui détermine la réalité c’est au contraire la réalité sociale qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement les forces productives de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété à l’intérieur desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes évolutives des forces productives qu’ils étaient, ces rapports deviennent des entraves de ces forces. Alors s’ouvre une ère de révolution sociale. Le changement qui s’est produit dans la base économique bouleverse plus ou moins lentement ou rapidement toute la colossale superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il importe de distinguer toujours entre le bouleversement matériel des conditions de production économique - qu’on doit constater fidèlement à l’aide des sciences physiques et naturelles - et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes deviennent conscients de ce conflit et le mènent à bout. De même qu’on ne juge pas un individu sur l’idée qu’il se fait de lui, de même on ne peut juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une société ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, et jamais de nouveaux et supérieurs rapports de production ne se substituent à elle avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports aient été couvées dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre, car, à regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de devenir."

Extrait de Préface à la Contribution à la Critique de l’Economie politique Lire ici le texte intégral

On constate effectivement que la préoccupation de Marx dans cette phrase est de rompre avec l’idéalisme philosophique selon lequel les idées de hommes déterminent leurs actes, en oubliant que l’essentiel est à l’inverse que ce sont les actes des hommes qui déterminent leurs idées et que ces actes sont eux-mêmes déterminés essentiellement par les conditions matérielles d’existence. Au plan historique, ces dernières sont données d’abord par le niveau des forces productives et par le mode de production. L’existence de conditions objectives est un point essentiel dans ce qu’entend développer Marx. La conscience subjective plus ou moins adéquate de ces conditions réelles peut changer mais ce n’est pas changer la conscience humaine qui suffit à changer le monde. Ainsi, ce n’est pas en propageant l’idée que tous les hommes sont égaux qu’ils peuvent le devenir réellement. C’est seulement si apparaît un mode de production dans lequel les hommes doivent objectivement être égaux que cela arrivera. D’autant que, Marx le souligne, ce qui domine n’est pas le mode de répartition des biens mais le mode de production, ce qui suppose la division en classes sociales et la division sociale du travail. Bien des penseurs socialistes ont, en effet, imaginé qu’il suffirait que leur projet gagne en popularité ou soit adoptée par des puissants pour qu’il se réalise. Ces utopies n’ont de sens que dans la mesure où elles participent, plus ou moins, du travail de la conscience pour acquérir une conception juste de la nécessité historique.

Changer l’idée que nous nous faisons du monde est indispensable mais ce n’est véritablement un outil de transformation sociale que si nous cherchons à acquérir une idée des nécessités objectives du moment historique. Il nous faut donc analyser non seulement les besoins non satisfaits des hommes et la capacité du système en place de les satisfaire mais la capacité du système à faire fonctionner son propre mode de production. Un mode de production ne cède la place que s’il a atteint ses limites et pas seulement s’il déplait aux classes inférieures de la société en question. C’est seulement alors que le changement peut s’emparer des masses et, s’il le fait, c’est que le travail de la nécessité a déjà accompli son œuvre, que l’ancien est périmé, incapable de continuer à fonctionner, que les anciennes classes dirigeantes ont atteint le bout de leurs capacités et que l’heure de la transformation et que les moyens de cette transformation sont objectivement présentes. L’heure est alors à la prise de conscience des masses des éléments de cette nécessité du changement radical.

Marx souligne donc que, lorsque le moment pour les masses de s’emparer des idées véritablement radicales, celles qui expriment la nécessité historique, c’est que cette dernière a accompli son œuvre et préparé le chemin au monde nouveau.

La réflexion de Marx va au-delà de celle du changement de système social, du changement de mode de production, de la révolution des classes opprimées et concerne toute forme sociale d’existence. La nouvelle forme sociale ne peut devenir un but de l’humanité que lorsqu’elle devient une nécessité. Par exemple, des idées peuvent germer dans la société, être portée par des penseurs sans pour autant gagner l’humanité, sans être portées par la société ou mener à un changement de société car elles ne sont pas encore une nécessité à ce point de l’Histoire. On peut donner l’exemple des découvertes scientifiques ou techniques qui ont parfois disparu sans être utilisées parce qu’elles ne correspondaient pas encore à une nécessité sociale, pour être ensuite redécouvertes au moment opportun. Ainsi, la grue d’Archimède n’a été utilisée que comme arme de guerre à Syracuse et pas comme outil de déplacement des matériaux lourds, car il n’existait aucune nécessité pour la société de supplanter le travail des esclaves qui existaient en grand nombre.

Rien d’étonnant que les conditions doivent d’abord être mûres puisque pour Marx « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que n’aient été développées toutes les forces productives qu’elle est capable de contenir ; et des conditions de production supérieure ne s’instaurent jamais avant que leurs possibilités matérielles d’existence ne soient écloses au sein de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se propose jamais que des tâches qu’elle peut réaliser. En effet, si nous y regardons de plus près, nous découvrirons toujours que la tâche ne se présente que là où les conditions matérielles à sa réalisation existent déjà ou sont du moins en voie de formation. » [Marx, Préface à Contribution à la critique de l’économie politique

Par contre, quand le problème est arrivé à maturité, une idée peut germer en même temps dans un grand nombre d’esprits et peut se propager dans une masse de gens, alors qu’en temps normal elle serait restée celle de tout petits cénacles.

Il en résulte, pour Marx, une politique des avant-gardes révolutionnaires qui ne consiste pas à se contenter d’accompagner les revendications des opprimés à l’égard du système mais préparent son renversement. Les militants communistes révolutionnaires n’ont pas à accompagner les prolétaires dans leurs illusions momentanées sur la pérennité du système.

Certes, les opprimés ne se voient pas capables de grandes transformations historiques, craignent d’être pris dans des événements sanglants et ne parviennent pas à imaginer leurs frères de classe comme des dirigeants d’une nouvelle société. Les militants ouvriers sont sans cesse confrontés à ce niveau de conscience de leur classe qui ne dépasse pas spontanément le niveau réformiste. Sans les événements objectifs, sans les conditions nécessaires de la crise de la domination de classe, il serait impossible aux exploités de jouer leur rôle historique. Inutile de s’en inquiéter, écrit donc Karl Marx, quand ce sera le moment pour les prolétaires de s’emparer des idées révolutionnaires, les conditions sociales et politiques d’une autre société seront mûres….

Inutile aussi, pour les communistes révolutionnaires, de s’adapter même momentanément au réformisme ambiant ou de ressentir le poids des idées réactionnaires qui ne manquent pas d’influencer aussi la classe ouvrière. Ce type de raisonnements ne peut que faire reculer les raisonnements et les questionnements des révolutionnaires.

Marx propose une autre attitude : s’en tenir à rechercher le sens de la nécessité historique, les fondements de la crise de la domination de la classe capitaliste dans les contradictions du système d’exploitation et la défense d’une politique d’avenir correspondant à la remise en cause de cette société.

« Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale, contradictoire non pas dans le sens d’une contradiction individuelle, mais d’une contradiction qui naît des conditions d’existence sociale des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s’achève donc la préhistoire de la société humaine. » écrit Karl Marx.

2 Messages de forum

  • Je me suis hasardé à vous écrie en cherchant la situation de la phrase de Marx dans sa production intellectuelle.
    L’artice que vous avez publié m’a beaucoup éclairé, mais surtout donné l’occasion d’écrire mes préoccupations d’ aujourd’hui, à savoir comment développper cette conscience populaire, nécessaire des changements économiques et politiques radicaux , déjà en germe dans les transformations que nous voyons dans lasociété occidentale et dans son rapport à la mondialisation.
    Je suis entrain de travailler sur une redéfinition de mes champs de compétence : l’architecture et l’urbanisme, et je pense que ces champs permettent assez facilement et correctement de faire apparaitre cette contradictioin et les moyens de la dépasser par un changement radical de société...

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