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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > 1649 : les révolutions de France et d’Angleterre

1649 : les révolutions de France et d’Angleterre

dimanche 21 mars 2010, par Robert Paris

LA FRONDE EN FRANCE

EN ANGLETERRE, APRES UNE GUERRE CIVILE DE 1642 A 1649, LE ROI EST DECAPITE (140 ans avant le roi de France !)

1649 en Angleterre

* 20-27 janvier : Oliver Cromwell impose le procès du roi devant un tribunal spécial composé de la soixantaine de députés siégeant encore aux Communes (« Parlement croupion », ou Rump Parliament).

* 30 janvier : Charles Ier est exécuté devant Whitehall.

* 17 février : Première réunion du Conseil d’état.

* Mars : John Milton devient ministre des Affaires étrangères.

* Avril :

o Manifeste des Niveleurs (Levellers) écrit par J. Lilburne, W. Walwin, T. Prince, R. Overton. Ils y déclarent « conformer nos actes et nos propos… à la volonté (de Dieu), écrite d’abord dans nos cœurs, et ensuite dans sa Parole sacrée » plutôt que d’être « stricts sur la partie formelle et cérémonielle de son Service ».

o Mutinerie de Bishopsgate.

* 13-17 mai : Répression de la mutinerie de Banbury dans l’armée. Cromwell et Fairfax font emprisonner Lilburne (Niveleur) et pendre les meneurs. Ils reprennent l’armée en main.

* 19 mai : L’Angleterre devient une libre république (a free Commonwealth) dirigé par le Rump (conseil d’État de 41 nobles et bourgeois), divisé en cinq comités (affaires étrangères, armée, Irlande, justice, marine) et par un conseil d’officiers. Un Parlement de 140 députés choisit sur des listes d’hommes « craignant dieu » est mis en place.

o Le nouveau régime n’instaure pas la liberté religieuse et rétablit la censure sur la presse, un serment de fidélité est exigé de tous les hommes adultes du pays, tandis qu’une Haute Cour doit juger les actes de « trahison », telle que toute critique de la forme du gouvernement.

* 2 août : Bataille de Rathmines en Irlande.

* 15 août : Début de la soumission de l’Irlande par Cromwell, qui envoie une armée de 12 000 hommes (fin en mai 1650). Les survivants sont repoussés vers le Connaught à l’ouest. L’Irlande est occupée jusqu’en 1660. Les terres de ceux qui avaient soutenus les Stuart sont spoliés (entre 1649 et 1660, le pourcentage de terres possédées par des catholiques tombe de 60 % à 20 %).

* 12 septembre : Massacre de Drogheda en Irlande.

* 2-11 octobre : Sac de Wexford en Irlande.

1649 en France

Que se passait-il en France en 1649 ?

Le rappel des événements révolutionnaires

Extraits de l’Histoire de France de Michelet

La Fronde. (1648)

La France de Mazarin, décorée au dehors des drapeaux de Rocroy, et au dedans dévastée, ruinée, me rappelle ces vieux palais délabrés de Venise dont le perron triomphal de vingt marches de marbre et dont la porte aussi me semblaient faire bonne figure sous leurs armes héroïques . Mais au rez-de-chaussée, jadis plein d’amiraux, de vaillants capitaines, vous ne trouviez que trois coquins qui y prenaient le frais. Par un escalier magnifique, vous montiez, l’odorat saisi (chaque palier servant de latrine). Et, dans cette saleté, sous des toiles d’araignée, quelque bon vieux tableau pourtant, tout noirci, se montrait encore. En cherchant bien, vous trouviez dans un bouge un escroc d’intendant avec un brocanteur, vendant les derniers meubles. À force de monter, vous auriez découvert dans quelque galetas l’héritier, le jeune maître, joli garçon malpropre et mal peigné, vautré tout le jour sur un lit dont les draps passent à l’état de dentelle, à quoi travaille de son mieux le jeune seigneur, prenant plaisir à agrandir les trous, y passant le pied ou la jambe, où enfin se levant le soir pour s’amuser à quelque farce où il jouera Mascarille ou Scapin. On travaille du reste à son éducation. L’abbate le régale de contes gras, et le soir l’intendant, s’il ne lui fait pas courir les filles, le travestit en fille et le mène je n’ose dire où. Nous venons presque de redire, mot à mot, ce que La Porte, valet de chambre dévoué, confident de la reine, raconte de l’éducation que Mazarin donnait au jeune roi, de l’abandon, de la misère où il était, du plaisir qu’il avait à jouer les valets, etc., etc. La reine disait en 1643 que Mazarin n’était pas dangereux pour les femmes, qu’il avait d’autres mœurs. Deux ans après, elle lui confie son fils. La lutte du pauvre valet de chambre pour garder cet enfant (dans l’abandon dénaturé où le laisse sa mère), pour en faire un honnête homme, malgré tout le monde, est une chose très belle à lire. La Porte essaye d’apprendre un peu d’histoire de France au roi de France ; il lui lit Mézeray. Mais Mazarin se fâche. On verra ce qu’il lui apprit. Le jeune roi était très beau, bien né et bien doué, sans grand éclat d’esprit, mais d’un bon jugement. Il préférait La Porte, malgré toutes ses sévérités. Il leur fallut chasser cet honnête homme pour que l’enfant cédât aux vices. On verra, La Porte chassé, comment allèrent les choses, et dans quel bourbier allait tomber l’enfant si de bonne heure il n’eût eu des maîtresse. Les femmes le sauvèrent de l’effroyable éducation de Mazarin. La révolution de la Fronde, songeons-y bien, fut une révolution morale. On a fort obscurci ceci. Mais il faut le tirer à clair. Plus on était dévot au culte, à l’idolâtrie royale, moins on pouvait laisser cette innocente idole, sur qui portait la destinée d’un peuple, aux mains d’un homme dont la reine elle-même ne contestait pas l’infamie. La Fronde, au total, fut la guerre des honnêtes gens contre les malhonnêtes gens . Lenet, l’homme des princes et l’ennemi des parlementaires, qui ne déguise pas leurs sottises, déclare pourtant qu’ils furent en général « des hommes de grande vertu ». Que la corruption d’idées entrât dans ces familles, même celle des mœurs chez les jeunes magistrats qui imitaient la cour, je ne le nie pas. Mais les habitudes étaient honnêtes et régulières, et la vie sérieuse, laborieuse. Et tranchons tout d’un mot dont on sentira la portée : la vie noble, la fainéantise, avait tout envahi ; les magistrats seuls travaillaient. Regardez sur la Seine, au quai de la Cité, en vue de la Grève, une vieille maison triste et tournée au nord. Là demeurait celui dont les Mémoires se moquent, le courageux Broussel, un bon, digne et grand citoyen. Harlay et Molé, intrépides, n’en ont pas moins molli, on l’a vu et on va le voir, au vent corrupteur de la cour. Leurs enfants en furent cause, et leurs mauvaises affaires, et leur besoin d’argent. Ils avaient cent mille francs par an. Broussel n’eut pas de tels besoins ; il avait quatre mille livres de rente, et ne voulut point davantage. Avec cela, il éleva une grosse famille et vécut honorablement. Ce n’était plus le temps des grands jurisconsultes. On n’aurait plus vu des princes d’Empire régler des successions d’États indépendants sur la consultation d’un avocat de Paris. Un radotage immense d’ordonnances non exécutées entravait, embrouillait le champ légal, laissait aux juges un arbitraire sans bornes. Pauvres, ils donnaient à qui ils voulaient des millions, et voyaient la cour à leur porte. Jamais le Parlement n’eut plus besoin de probité. Broussel ferma sa porte, ou ne l’ouvrit qu’aux pauvres. Il avait alors soixante-quatorze ans, donc trente-six en 1610, à la mort d’Henri IV. Il en garda l’impression, et pour toujours resta l’adversaire de la cour, l’ennemi des ennemis de la France. A sept heures du matin, ce doyen des grondeurs venait siéger au Parlement, auprès du rêveur Blancménil, pur, utopiste et fou, non loin de l’ambitieux et très dissimulé Longueil, du président Charton, honnête, borné et violent, d’une vulgarité proverbiale, qui finissait toujours par un mot attendu et risible : « J’dis ça. » Broussel n’était pas ridicule. Tous ses avis étaient marqués d’un caractère de simplicité forte et courageuse, nullement exagérée, quoi qu’on ait dit. C’est le défaut contraire qui le fit échouer, lui et le Parlement. Les révolutions étrangères qui avaient lieu alors, loin d’enhardir, terrifièrent ces pauvres gens de bien. Celle d’Angleterre leur fit horreur en leur montrant le billot de Charles Ier. Celles de Naples et de Sicile leur firent peur ; ils crurent voir de la Grève ou de la Grenouillère sortir un Mazaniello. Bref, leur modération les mena, par une voie étrange, au terrorisme ; quand les princes égorgèrent Paris, ils se trouvèrent sans force, sans espoir ni ressource que de subir le Mazarin. Broussel était-il janséniste ? Je ne le vois pas. Mais il l’était de mœurs. L’austérité du jansénisme, sinon son dogme, avait fait d’honorables progrès dans le Parlement. Cette fronde religieuse avait précédé la fronde politique, et indirectement y aida fort. Le jansénisme était l’aîné. Déjà alors il était constitué. Il avait son Pathmos au monastère des vertueuses et disputeuses dames de Port-Royal. Son saint Jean fut le grand martyr Duvergier de Hauranne, le prisonnier de Richelieu. Sa nuit de Pentecôte est celle où, le corps du martyr étant encore exposé à Saint-Jacques, la mère Angélique arme son chapelain d’un rasoir, et lui dit : « Je veux, je veux les mains de M. De Hauranne, les mains qui consacraient le pain de Dieu pour moi. » Il obéit. Le sacrilège pieux s’accomplit dans l’église. Et, du moment que la relique est déposée à Port-Royal, les langues se délient, le génie polémique, jusque-là contenu dans les énigmes de De Hauranne, éclate, strident et provocant par la voix des Arnauld. Le manifeste fut le beau livre, grave et fort, incisif, contre la Fréquente communion, contre la prostitution quotidienne que les Jésuites faisaient de l’hostie, faisant litière du corps de Jésus et le prodiguant aux pourceaux. L’effet fut saisissant, le contraste violent et terrible, le Calvaire retrouvé pour l’effroi des marchands du Temple, la pâle tête du Crucifié et sa sainte maigreur foudroyant l’embonpoint ventru du Père Douillet. Les Jésuites tombent à la renverse. Éperdus, sachant trop que leur galimatias ne les sauvera pas de ce livre, ils trottent à Saint-Germain, vont pleurer chez la reine, chez le bon cardinal. De fripons à fripons, on s’aide et on s’entend. Ce Mazarin, qui fait la guerre au pape pour que son frère ait le chapeau, dès qu’il ne s’agit que de Dieu, est plus Romain que Rome ; il lâche et cède tout. Scandaleuse ignorance de la tradition de la France dans un homme qui la gouvernait. Il fait décider par la reine qu’un Français doit aller à Rome, et soumettre sa doctrine au pape, c’est-à-dire aux Jésuites, contre qui son livre est écrit. La Sorbonne réclame. Le Parlement réclame, toutes les chambres du Parlement veulent s’unir, s’assembler. Alors notre homme prend peur. Vite il s’explique, excuse sa sottise par une sottise : il n’a pas voulu soumettre un Français au jugement de l’étranger, mais éclaircir à l’amiable un point de théologie (1644). Il faut la guerre pour pêcher en eau trouble. Mazarin vivait de la guerre et d’une victoire annuelle de Condé, qui lui donnait la force, à l’intérieur, de faire la guerre aux bourses. 1° Guerre aux propriétaires. Il trouve un vieil édit fait le lendemain de l’invasion de Charles Quint, quand on venait de craindre un siège, lequel défend d’étendre les faubourgs. Mais Paris, en cent ans, avait grossi, grandi, débordé de tous côtés. Les pauvres logeaient dans cette banlieue, sous des maisonnettes de boue qu’ils se faisaient eux-mêmes. Un matin, les gens du roi, avec des troupes, viennent toiser ce Paris nouveau qu’on va abattre si l’on ne paye sur l’heure. L’effet fut si terrible, que Mazarin d’abord eut peur et recula. Condé lui mit du cœur au ventre par sa bataille de Nordlingen. Mazarin reprend le marteau. Tous ces infortunés accourent au Parlement, pleurent, se mettent à genoux, prient qu’on ne les jette pas dans la rue pour camper l’hiver sous le ciel. Un homme s’attendrit, le président Barillon, vieil ami et défenseur de la reine dans ses adversités. Il plaide pour ces pauvres propriétaires mendiants, et le soir il est enlevé avec quatre ou cinq autres, enfermé, non en France, mais à Pignerol, sous la neige et le vent des Alpes, et il y meurt en quelques jours (1645). On se le tint pour dit. Le Parlement, tout à coup raisonnable, enregistre devant le roi, non seulement la ruine de Paris, mais une fournée de dix-huit autres édits. 2° Cet impôt et dix autres, spécialement un emprunt forcé, ayant mis à sec les propriétaires, on passe aux non propriétaires. On frappe une entrée sur les vivres (1646). Bel impôt, disait Émeri (l’homme de Mazarin), impôt égal pour tous, qui fait payer les riches. Comme si c’était même chose pour celui qui n’a rien et qui cherche chaque jour le pain qu’il mettra sous la dent ! La Sicile avait armé pour l’impôt des farines, Naples pour celui des fruits, le dernier aliment du pauvre (1647). Paris, sans un pareil motif, n’eût pas eu le mouvement universel et violent qui décida les Barricades. L’entrée sur les consommations rendit la tyrannie sensible, expliqua la révolution. Paris, sans idée, sans parti, dans la torpeur de la misère, se réveilla par l’estomac. Mazarin, cette fois, ne craignit pas le Parlement. Il croyait tenir les magistrats par leur fortune même et l’avenir de leurs enfants. La Paulette, la garantie qui leur assurait la succession des charges achetées, expirait le 1er janvier 1648. Ils avaient tout à craindre. Ils n’en défendirent pas moins courageusement toute une année le pain du peuple . L’inquiétude était générale dans une classe nombreuse, et vraiment la plus respectable. Il y avait en France quarante-cinq mille familles qui, directement ou indirectement (veuves, enfants, parents, alliés), pouvaient être ruinées par le refus de cette garantie. Mazarin employa ce moyen de terreur, il refusa la garantie, envoya le roi au Parlement, et fit enregistrer de force sept édits qui créaient de nouveaux magistrats ou bien affamaient les anciens. On ne leur continuait les charges achetées qu’en les empêchant d’en vivre, les laissant quatre années sans gages. Beaucoup ne vivaient d’autre chose ; on leur ordonnait de mourir de faim. Toutes les compagnies souveraines de Paris, soumises au même retranchement, les Aides, les Comptes et le Grand-Conseil, envoient demander au Parlement association, union. Une assemblée générale se formera par députés dans la Chambre de saint Louis, et l’on y appellera les députés du Corps de ville, Le but est posé nettement : la réformation de l’État (3 mai 1648). Que la Chambre des Comptes, celles des Aides, ces compagnies paisibles, eussent quitté leurs dossiers, leurs calculs, pour commencer la guerre ; que l’instrument de la cour, le Grand-Conseil s’unît avec le Parlement ! cela renversait toute idée, c’était la fin du monde. Les choses mortes elles-mêmes, les papiers et les chiffres, s’étaient levés d’indignation et avaient pris la voix.

Chapitre XXXIII

Le premier âge de la Fronde. — Les barricades. — La cour, appuyée par la Fronde, arrête Condé. (1648-1649)

Une chose grave à observer dans l’histoire des révolutions, c’est de savoir si les acteurs parlent avant ou après le repas. Aux assemblées publiques, les séances du soir, pour cette raison, sont toujours orageuses. Anne d’Autriche dînait à midi et dînait fort (Motteville). De là, ses paroles violentes, ses hasardeux spropositi, qui, dans une révolution plus sérieuse, l’eussent luise sur la voie de Charles Ier. Au début de la Fronde, elle lança, à l’étourdie, un mot qui pouvait faire crouler le trône, faire regarder en face l’infaillibilité royale : « Dites-moi, avant tout, prétendez-vous borner les volontés du roi ? » Qu’eût répondu Cromwell ? Heureusement pour elle, elle avait affaire à Talon. Ce bon avocat général, au nom des magistrats, recula ; il frémit « d’entrer en jugement avec le souverain. Ils ne peuvent, ils ne doivent décider une telle question, pour laquelle il faudrait ouvrir les sceaux et les cachets de la royauté, pénétrer dans le secret de la majesté du mystère de l’Empire. » Le galimatias de Talon couvrit l’imprudence de la reine. Elle put, à son aise, braver, gourmer le Parlement, lui donner des nasardes. Un jour, elle voulait le faire pendre. Et quand ? Précisément au jour où peut-être, sans lui, le peuple aurait forcé le Louvre. On dit que le Parlement fit la Fronde. Il serait bien plus vrai de dire qu’il l’empêcha et la fit avorter. La question, sans lui, se serait posée autrement. La reine, allant tous les lundis ouïr la messe à Notre-Dame, y trouvait à la porte un peuple de femmes qui lui criaient : « A Naples ! » la menaçant d’une révolution radicale et napolitaine. La presse fut tout d’abord très franche et très sincère. Nombre de petits livres racontèrent la vie intime de la reine sous Louis XIII. Mais le Parlement tint pour elle et tâcha de la protéger. En laissant courir les mazarinades, il châtia, et même de mort, les écrits trop sincères. Il voulut à tout prix sauver le secret de la majesté du mystère de l’Empire. Deux imprimeurs auraient péri en Grève si le peuple ne les eût sauvés. Donc, contemplons, sans trop nous émouvoir, une révolution sans issue, sans résultat possible, dont la stérilité confirma la France dans l’amour du repos quand même, la résignation à la mort, que dis-je ? l’amour pour la mort même et pour l’anéantissement. Rien autre chose qu’une répétition un peu vive de la danse éternelle, du triste menuet que le Parlement exécute devant la royauté, s’avançant deux pas, reculant de trois, enfin tournant le dos. Le Parlement, sans bien s’en rendre compte, trahit le peuple, lui-même amusé et trahi par ses chefs, le président Molé, et le très remuant, très brouillon Retz, coadjuteur de l’archevêque de Paris. Le vieux Molé, mené par ses enfants, jouait sa compagnie en parlant fort et haut pour elle, mais, en toute chose grave, suivant l’intérêt de la cour. Mazarin attendait l’armée. Après un petit essai de violence qui ne réussit pas, il sentit qu’il n’y avait rien à faire qu’à mentir et plier, gagner du temps. La reine eut beau pleurer toute une nuit. Il céda, toléra l’arrêt d’union, permit aux compagnies de s’assembler, de réformer l’État. Le pouvaient-elles réellement ? Une constitution, bâtie en l’air, sans base (ni élection, ni jury, etc.), écrite sur le sable par des gens qui avaient acheté leurs charges, serait-elle sérieuse ? Ils y écrivirent, il est vrai, les deux garanties principales, celle de la personne (nul arrêté sans être interrogé dans les vingt-quatre heures) ; celle des biens, nul impôt sans vérification parlementaire. Mais, même dans les choses bonnes, leur incapacité parut. En vertu du dernier article, ils firent précisément ce que désirait Mazarin, annulèrent ses traités avec les financiers. La cour n’osait faire la banqueroute. Le Parlement la fait pour elle, la sanctifie, la canonise par le grand mot du bien public. Mazarin avait emprunté à tout le monde et ne pouvait ni ne voulait payer. Le Parlement, tête baissée, se jette sur les financiers, sans voir que derrière eux se trouve la masse des petites gens qui, par leurs mains, ont prêté à l’État. Dispense de les rembourser. Bref, le gouvernement est libéré, et la reine, plus douce, commence à croire qu’il y a quelque bien dans la révolution. Une autre faute insigne du Parlement, c’est de vouloir supprimer les intendants, la grande création du dernier règne. Ces rois commis, il est vrai, étaient lourds, et, sous Mazarin, aussi voleurs que leur maître. Cependant, en les supprimant, qui eût pris le pouvoir ? Les gouverneurs de province, les vieilles puissances féodales qu’avait écrasées Richelieu. Avec quelques concessions, Mazarin endormait le Parlement, quand la question suprême fut précisée, formulée par le vieux conseiller Broussel : 1° remise au peuple d’un quart des tailles ; 2° l’intérêt de tous les parlements mêlé, et soutenu par le Parlement de Paris ; refus de celui-ci d’être seul garanti pour la possession de ses charges (4 août 1648). La ruse était vaincue, par la sincérité. Mazarin fit le mort. Il attendit son salut de l’armée. Quoiqu’il fût mal avec Condé, une victoire de Condé le relevait. On pouvait l’espérer. Car l’Espagne, accablée par ses quatre révolutions (Portugal, Catalogne, Naples, Sicile), obligée de faire face de tous côtés, n’avait pas grande force en Flandre. L’archiduc, étant sans argent, sans vivres, sans munitions, fut lent à se mouvoir. Condé put faire une marche hasardeuse en défilant par les marais ; il eut le temps de faire six lieues de circonvallation pour prendre une ville. L’archiduc cependant, lui ayant pris Lens, l’avait obligé (19 août) à une retraite difficile qui fut près d’être une déroute. Le 20, il l’attaqua. Condé certainement était prié, pressé par la cour de livrer bataille. Voyant les Espagnols quitter leur bonne position et venir à lui, il hasarda de faire ce que fit le roi de Suède à Lutzen ; il commanda aux Français de recevoir le feu et de ne pas donner à l’ennemi le temps de recharger. Notre infanterie égala la suédoise. La première ligne fut rompue. Lui-même attaqua la seconde dix fois de suite, et fut admirable de valeur et de présence d’esprit. Victoire complète, cinq mille prisonniers, trois mille morts. La rein, ivre de joie, ayant reçu soixante-treize drapeaux espagnols, ne daigna plus rien ménager et se moqua des peurs de Mazarin. Celui-ci voulut toutefois que, si on se jetait dans les hasards de violence, on ne le fit que sur l’avis de l’homme qu’il détestait le plus, Chavigny (fils de Richelieu ?), sur qui il pût se rejeter si la chose tournait mal. Chavigny avait soufflé le feu de son mieux dans le Parlement. Consulté pour l’éteindre, il fut pourtant fidèle aux traditions violentes de l’autre règne, et dit, ce que voulait la reine, qu’il fallait arrêter les chefs. Cela était très hasardeux. La reine en chargea non le vieux Guitaut, mais son neveu, un jeune homme à elle, Comminges (dont nous avons parlé), et le chargea de lui donner, au péril de sa vie, cette jouissance et cette vengeance personnelle. En sortant à midi du Te Deum, elle lui dit d’une voix émue : « Va, et que Dieu t’assiste ! » Il n’y avait pas loin à aller. Des six qu’on devait arrêter, le plus populaire, Broussel, demeurait à deux pas, sur la Seine, au port Saint-Landry. Il n’avait pas été au Te Deum de la bataille (De profundis des libertés publiques). Il venait de faire son sobre repas ; il était au milieu de sa famille, cinq enfants dont deux jeunes demoiselles à marier. Comminges entre et montre son ordre ; il faut partir, Broussel doit le suivre tel qu’il est, en pantoufles. L’aînée des demoiselles prie en vain. Comminges n’entend rien et l’enlève. Il était fort aimé, ses domestiques poussèrent des cris affreux. Il n’en avait que deux : une vieille servante qui, par la croisée sur la Seine, appela les mariniers, et un petit clerc, qui se mit à courir après la voiture de Comminges, criant : « Aux armes ! aux armes ! on enlève M. Broussel ! » Rue des Marmousets, un banc de notaire fut jeté par la fenêtre, et ailleurs autre chose, si bien qu’au quai des Orfèvres le carrosse tomba en pièces. Comminges prit celui d’une dame qui passait. Le maréchal de La Meilleraie, soldat brutal à qui ce gouvernement d’Arlequin venait de donner les finances, craignant les pierres, fit tirer aux fenêtres. Une femme et deux hommes furent tués. Alors ce fut une grêle. La Meilleraie ne s’en tira qu’en tuant encore un crocheteur d’un coup de pistolet. A point se trouvait là le coadjuteur de l’archevêque, Gondi (ou Retz), qui confessa le crocheteur agonisant dans le ruisseau. Le peuple fut touché, et pria le prélat d’aller au Louvre et de demander Broussel. C’est justement ce qu’il voulait. Il s’était mis là tout exprès, dans ses habits pontificaux, devant la statue d’Henri IV, pour bénir et prêcher la foule. Les Gondi, créés par Catherine et conseillers principaux de la Saint-Barthélemy, durent à ce grand exploit d’être à peu près héréditaires dans l’archevêché de Paris Mais ce dernier Gondi eût voulu davantage, être en même temps gouverneur de Paris, unir les deux puissances. Il travaillait la ville par les curés, qui, dans cette grande misère, maîtres absolus de l’aumône, distributeurs de pain, de soupes, etc., traînaient après eux des masses affamées. Avec un archevêque gouverneur de Paris, ils croyaient y régner, comme au temps de la Ligue. Cela les rendait aveugles et sourds quant aux mœurs du petit prélat. Fanfaron, duelliste, plus que galant, basset à jambes torses, laid, noiraud ; un nez retroussé. Mais les yeux faisaient tout passer, étincelants d’esprit, d’audace et de libertinage. Peu furent cruelles à ce fripon ; il supprimait les préalables et sauvait l’ennui des préfaces. Il croyait qu’au Palais-Royal on solliciterait son secours. Mais la reine se moqua de lui. Il eut le chagrin et la rage de prêcher la paix en s’en allant, quand il voulait la guerre. Il calma un moment le peuple, mais pour mieux l’exciter la nuit. La cour avait fait dire que les bourgeois s’armassent. Ils arment le 27, contre la cour. Malheur à ceux qui ne l’eussent fait ! Le peuple était levé, et il fit un ouvrage énorme, douze cents barricades en douze heures . Il n’avait guère besoin de Retz. Ce fut toutefois une de ses maîtresses, la sœur d’un président, femme d’un capitaine bourgeois, qui, ayant chez elle le tambour du quartier, le fit battre et donna l’exemple. Un des amis de Retz, capitaine aussi de quartier, le maître des comptes Miron, battit le tambour de son côté. La journée fut lancée. Le Parlement, la veille, avait décrété contre Comminges. Le 27, à six heures, la cour, audacieuse et timide, prenant l’heure matinale et croyant que Paris n’est pas levé encore, envoie le chancelier casser l’arrêt. La foule est déjà là. On le poursuit, on le pousse. Il se cache. Il était mort s’il ne se fût jeté dans un hôtel ; le chef de la justice fut trop heureux d’entrer dans une armoire. La Meilleraie le dégage. Poussé lui-même, en grand péril, le maladroit, d’un coup de pistolet, tua une femme qui portait une hotte. Le peuple s’empara, au quai de la Ferraille, de tout ce qui tomba sous sa main. Cependant le Parlement en corps va au Palais-Royal redemander ses membres à la reine. Elle venait de dîner. Rouge, emportée, elle dit avec un geste de furie : « Je les rendrai, mais morts. » Et elle passe dans sa chambre grise, claquant la porte au nez du Parlement. Ils reçurent cela tête basse. Mais il fallait retourner. Pour faire ouvrir la première barricade, ils mentirent, dirent que la reine donnait espoir, et ils mentirent aussi à la seconde. À la troisième, un garçon rôtisseur, mettant sa broche au ventre du président Molé, lui dit : « Retourne, traître ! Tu seras massacré si tu ne nous ramènes Broussel ou Mazarin ! » Vingt ou trente conseillers s’enfuirent par les ruelles. Le reste retourna. Mais cette femme insensée, pleine de viande (et peut-être de vin), parlait de faire accrocher aux fenêtres cinq ou six de parlementaires qui venaient la sauver. Les princesses, qui se mouraient de peur, se mirent à genoux devant elle, et Monsieur même. Mazarin tremblait et priait. Ce qui la décida, ce fut la reine d’Angleterre, qui avait déjà vu de pareilles fêtes à Londres, et dit que Mazarin touchait au destin de Strafford. Il se le tint pour dit, fit sceller une lettre de cachet pour délivrer Broussel. Et, pendant que le peuple était tout occupé de cette lettre et de sa victoire, notre homme, déguisé sous la perruque et l’habit gris, avec des bottes de campagne, alla respirer hors Paris. Le 8, à dix heures, ramené dans le carrosse du roi, Broussel fit son entrée. Les barricades tombaient devant lui, et le peuple attendri baisait ses mains et ses habits. Le bon vieillard pleurait à chaudes larmes. Il reprit place au Parlement, en grande modestie, et proposa qu’on décrétât la suppression des barricades. Funeste excès de confiance. Le peuple, tout en obéissant, sentait trop que rien n’était fait. Mazarin ôta dix millions de tailles. Mais l’armée revenait. Quand il l’aurait en main, que ferait-il ? Au moment même, le peuple prit une masse de poudre qu’on tirait de la Bastille. La cour arme pendant qu’il désarme, et déjà prépare au jour de la paix le moyen de le massacrer. Les scrupules des parlementaires faisaient obstacle à tout. Blancménil, mandé par Retz à un conciliabule de résistance, vint, mais dit : « Les ordonnances veulent qu’un magistrat n’opine que sur les fleurs de lis, en public, et sans consulter. » Mazarin avait tout rejeté sur Chavigny. Il le fit arrêter (13 septembre). Cela étonna, effraya les amis qu’il avait au Parlement, et le président Viole, renvoyant terreur pour terreur, demanda qu’on renouvelât l’ordonnance contre Concini pour défendre aux étrangers de se mêler du gouvernement. Le Parlement sortit comme d’un songe. Il saisit, il comprit enfin ce que la foule disait depuis un mois : « Il faut aller au Mazarin. » Le peuple des barricades, le 28 août, avait manqué d’un chef. Molé, Retz, l’avaient amusé. Cette révolution, aveugle et sans yeux, n’ayant de chef sincère qu’un pauvre octogénaire, détournée de son but par l’intrigue des curés, ayant pour centre un avorton de prêtre, ne pouvait qu’être une triste contre-épreuve d’un triste original, la tragi-comédie de la Ligue. L’ascendant des donneurs d’aumônes la baptisait assez de son vrai nom, une insurrection de misère et la révolution du ventre.

Cependant le jour même un élément nouveau surgit. Le Parlement, apportant à la reine ses remontrances, trouve près d’elle l’insolence, la violence, la brutalité militaire. Ce jour, 22 septembre, Condé était revenu. Il menace le Parlement. Il suivait son instinct, la haine de la loi. Car lui-même ne savait pas encore ce qu’il ferait. D’une part, il avait besoin de Mazarin pour dépouiller son frère Conti, en hériter, le jeter dans l’Église et lui donner le chapeau. L’avarice le mettait du côté de la cour. Mais l’ambition lui faisait écouter les paroles de Retz, qui le tirait au Parlement, et le mena la nuit chez Broussel. Enfin le prince à double face comprit que pour forcer le Parlement à accepter un chef militaire, pour s’emparer de la révolution, vierge encore et trop scrupuleuse, il fallait d’abord être du parti de la reine, assiéger et forcer Paris. C’est le vrai sens de la conduite de Condé. Mazarin eût voulu éviter la violence. Il traita à Munster, 24 octobre, et, le même jour, il fit accepter les articles du Parlement. Mais le premier était la diminution de l’impôt, la défense de le vendre d’avance aux partisans. Article violé aussitôt qu’accepté. Donc, point de paix. L’armée enveloppe Paris insultant, ravageant comme en pays ennemi. La reine, à trois heures du matin, le 6 janvier 1649, emmène le roi hors de sa capitale. Elle est libre, elle est gaie et toute à sa vengeance. Ordre au Parlement d’aller siéger à Montargis. Le Parlement, toujours inconséquent, n’ouvre point la lettre royale, et il envoie au roi. Il proteste de sa soumission, et il arrête qu’on se munira d’armes et de subsistances. Il en charge l’Hôtel-de-Ville, dévoué à la cour, prêt a trahir Paris. Comment résister à Condé ? La première idée de Retz fut d’appeler contre lui les Espagnols ; la seconde fut de lui opposer sa sœur même, madame de Longueville, qui tenait sous la main, gouvernait Conti, son jeune frère, fortement épris d’elle. — Idée sotte. La sœur et Conti n’avaient de crédit, d’importance, que comme un reflet de Condé. N’importe. Le généralissime sera le bossu Conti, ou bien plutôt sa sœur, alors enceinte, qui campe et accouche à l’Hôtel-de-Ville. Cet hôtel, fort petit alors, entasse et réunit je ne sais combien de puissances contraires, — d’abord la trahison, le prévôt des marchands ; — madame de Longueville, le roman et le bel esprit ; — madame de Bouillon, ou l’intrigue espagnole ; enfin le pauvre vieux Broussel et quelques conseillers chargés de surveiller. Ce sera bien merveille si ces influences opposées ne s’annulent l’une par l’autre. Nous sommes sûrs d’avoir une révolution parleuse et sans action. La fuite du roi avait effrayé le Parlement, mais point le peuple. Il n’eut que de la fureur, nul abattement. Donc, on pouvait tourner bien autrement les choses, briser l’Hôtel-de-Ville d’abord, y mettre une autorité sûre, au lieu de le remplir de femmes, et, tout en armant Paris, acheter l’armée allemande que commandait Turenne. Paris l’eût eue pour un million (et qu’est-ce qu’un million pour Paris ?). Il n’en coûta pas la moitié à Condé et à Mazarin pour la débaucher Le Parlement, en tout cela, agit faiblement, gauchement. Le blâme en est surtout au vrai chef de Paris, à son petit prélat, son tribun tonsuré, qui sous sa calotte couvrait plus d’esprit que de sens, plus de saillies que de cervelle. Leur langage à tous est curieux dès qu’on parle du peuple. Condé dit : « Si je ne m’appelais Louis de Bourbon... Mais je suis prince du sang, et je dois ménager le trône. » Retz dit : « Si je n’étais le chef du clergé de Paris... » Il a peur évidemment d’aller trop loin et de faire tort à l’hérédité épiscopale de la dynastie des Gondi, surtout de manquer le chapeau. Le siège de Paris dura trois mois (janvier, février, mars). Peu de combats, beaucoup d’intrigues. Le peuple, au début, avait reçu, adopté avec enthousiasme le beau et blond Beaufort, échappé de prison, brave et sot, étourdi, bavard, ne sachant couvrir sa nullité de discrétion et de silence. Ses non-sens et son ineptie ne déplurent pas au peuple. La candeur apparente lui fait pardonner tout. Paris était trahi dans les deux sens, pour la cour, pour l’Espagne. Le prévôt des marchands et autres étaient pour Mazarin. Madame de Bouillon, souveraine absolue de l’esprit de son mari, ne voulait rien que recouvrer Sedan, et croyait l’obtenir en faisant peur des Espagnols. Elle obtint de Bruxelles, non un ambassadeur, mais un moine qu’elle habilla en cavalier et fit recevoir du Parlement (19 février 1649). Cet envoyé assura hardiment que le roi d’Espagne avait tant de respect pour le Parlement de Paris, qu’il le voulait arbitre de la paix générale, juge entre les couronnes. Le Parlement ne mordit pas à cet excès de flatterie. Il était inquiet. Huit jours auparavant, la cour avait déclaré qu’on se passerait de lui, que les tribunaux inférieurs jugeraient sans appel, et que l’on convoquerait les États généraux. Cet épouvantail des États, la menace de la suppression des charges qui faisaient leur fortune, décourageaient fort les Parlementaires. Le héros, d’autre part, Condé, qui n’avait pas fait grand exploit, inclinait lui-même à la paix. Le 5 mars, on ouvre des conférences. Et, brusquement, le 11, le président Molé déclare au Parlement qu’il a signé le traité. Il avait signé sans pouvoir. Avec un autre maître plus sérieux que le Parlement, il l’aurait payé de sa tête. Il était évident qu’en précipitant les choses on livrait tout. Mazarin, qui tenait le roi, n’avait qu’à donner des paroles ; nulle garantie ; la Fronde étant dissoute, il allait se moquer de la crédulité des négociateurs. Il eût fallu attendre encore. Les provinces plus lentes se décidaient, suivaient Paris. Les parlements accédaient un à un. M. de La Trémouille promettait d’envoyer du Poitou dix mille hommes, et Longueville autant de la Normandie. On eût pu, par cette terreur, obtenir quelques garanties. Ce traité finit tout. L’armée de Turenne, voyant mollir Paris, traita avec la cour et s’arrangea pour quelque argent avec Mazarin et Condé. La France put savoir alors ce qu’il en coûte d’avoir fait un héros, un prince à la Corneille, vivant dans le sublime, ne parlant aux mortels que du haut des trophées. Sa sœur, madame de Longueville, de même était passée à l’état de déesse. L’un et l’autre, dans l’Empyrée, ne distinguaient plus les humains de si haut qu’avec un sourire de mépris. Les grands attendaient à leur porte, et des heures. Quand on était reçu, c’était avec des bâillements. En réalité, que voulait Condé ? Se faire le chef de la noblesse contre la cour ? Les nobles trouvaient dur d’être traités ainsi. Commencer une nouvelle Fronde ? Il eût fallu ménager les Parlements ; il menaça les députés de celui d’Aix de les faire périr sous le bâton. Visait-il à une principauté indépendante, comme plus tard il la voulut des Espagnols ? ou bien songeait-il à enlever à Monsieur la lieutenance générale ? Il est difficile de deviner ce qui se passait dans cette tête bizarre. Il ne tenait à rien. On vit plus tard qu’il eût très volontiers changé de religion, s’offrant alors d’une part à Cromwell pour se faire protestant et avoir une armée anglaise, de l’autre au pape pour qu’il l’aidât à se faire élire roi de Pologne. Les Condé en 1609 avaient dix mille livres de rente, et en 1649, outre les terres de Montmorency, ils tenaient une partie énorme de la France : 1° par le grand Condé, ils avaient la Bourgogne, le Berry, les Marches de Lorraine, une place dominante en Bourbonnais qui surveillait quatre provinces ; 2° par Conti, la Champagne ; 3° par Longueville, mari de leur sœur, la Normandie ; 4° enfin l’amirauté, et Saumur, place dominante d’Anjou, étaient au frère de la femme de Condé ; ils vaquèrent par sa mort et furent revendiqués par eux comme un héritage de famille. Plus tard, ils négocièrent pour la Guyenne et la Provence. Cette furieuse faim des Condé, qu’on ne savait comment apaiser, servit d’excuse à Mazarin pour se créer aussi quelque établissement. La reine comprit bien qu’un contrepoids devenait nécessaire, qu’à la dynastie des Condé il fallait opposer la dynastie des Mazarin. Jusque-la c’était un homme seul, sans famille, sans racine en France. Un matin, il fait arriver sept nièces à la fois. La première sera pour Mercœur, l’un des Vendôme ; la seconde, pour le fils du duc d’Épernon. Ce pauvre homme pour doter l’une trouve six cent mille livres. Pour l’autre, il s’attire sur les bras la haine de tout le Midi que foulait d’Épernon, il hasarde la guerre civile. Condé lui fit beau jeu, allant de sottise en sottise. Pour une question de tabourets, il blesse toute la noblesse. Pour faire donner une place à Longueville, il met la main sur Mazarin, lui tire la barbe et lui dit : « Adieu, Mars ! » Enfin il se fait fort de donner un amant à la reine, l’oblige par menace de recevoir un fat, Jarzay, qui lui fait sa déclaration. Brouillé avec la cour, le sage prince se brouille encore avec la Fronde. Mazarin lui fait croire que les frondeurs veulent l’assassiner. Condé accuse Retz et Beaufort, sur ce prétexte absurde, au moment où ils auraient pu l’appuyer contre Mazarin (décembre 1649). On croit écrire l’histoire de Charenton, mais moins folle encore que honteuse. Le procès de Condé tombe au milieu d’un soulèvement des rentiers, contre lesquels le Parlement autorise une suspension de payement. Et ce procès révèle une création nouvelle de Mazarin, qui depuis a fleuri, celle des agents provocateurs et des témoins gagés. Condé avait tenu, dans l’affaire de Jarzay, la conduite d’un fou furieux. Il dit : « Je le ramènerai, le tenant par le poing ; je forcerai la reine à le recevoir. » Cet excès d’insolence la décida. Elle écrivit à Retz de venir la trouver la nuit. Elle lui offrit le cardinalat, s’appuya de cette Fronde, tant détestée, contre le tyran commun. On résolut d’arrêter les trois princes, Condé, Conti et Longueville. On y fit consentir Monsieur. Mais Mazarin n’eût pas trouvé la pièce bonne s’il n’y eût mêlé une farce. Il tira de Condé, sous un prétexte sa signature pour une arrestation, s’amusa à lui faire ordonner sa captivité. Ce grand acte se fit fort aisément et sans cérémonie. Les princes vinrent d’eux-mêmes se mettre dans la souricière. Arrêtés par Guitaut et Comminges, ils furent menés la nuit par une petite escorte de vingt hommes à Vincennes (18 janvier 1650). La sœur de Condé, la fière madame de Longueville, naguère si populaire, fut trop heureuse de se sauver. Mais, avant de partir, elle eut le temps de voir l’allégresse publique les transports du peuple et les feux de joie.

Chapitre XXXIV

Second âge de la Fronde. — La cour, appuyée par la Fronde, chasse Condé. (1650-1651)

Le héros sorti de la scène, elle appartient aux héroïnes. Nous allons voir les femmes, à peu près seules, mener la guerre civile, gouverner, intriguer, combattre. Grande expérience pour l’humanité. Belle occasion d’observer cette translation galante de tout pouvoir d’un sexe à l’autre. Les hommes traînent derrière, menés, dirigés, en seconde ou troisième ligne, à la tête de chaque parti je vois ces nobles amazones, les Clorindes et les Herminies. S’il n’y a pas beaucoup de suite, si tout remue, varie, ne vous étonnez pas. Elles sont filles d’Éole et tournent volontiers au vent de la passion. Ne les blâmons pas trop. Le vrai tort est à la nature. Ces brillantes guerrières n’en sont pas moins soumises aux révolutions de Phébé. La femme la plus héroïque est pourtant sous le poids d’une fatalité naturelle ; délicate de corps, d’imagination vive, faible souvent, et parfois lunatique. La première héroïne, comme toujours, est madame de Chevreuse, mère complaisante, qui, fournissant sa fille au jeune prélat de Paris, plus que personne mène la Fronde. A elle l’honneur principal de cet acte hardi, l’arrestation du grand Condé. Mais la plupart des femmes sont du parti de celui-ci. Son malheur, un roman tout fait, remue les cœurs généreux et sensibles. La gloire sous les verrous ! Le héros pris en trahison et prisonnier de qui ? De l’abbate Mazarini. Toute la dépouille des Condé distribuée aux sbires du favori, la Normandie à Harcourt, la Champagne à L’Hospital, etc. Une alliance monstrueuse entre le roi et le peuple. La reine maintient la Bastille dans les mains du fils de Broussel ; elle donne aux magistrats les hauts emplois, et, ce qui est plus fort, aux rentiers même la surveillance des rentes ! Renversement de toutes choses ! La noblesse de France ne va-t-elle pas se soulever ? Mais rien ne bouge. Ni les clientèles militaires de Condé, ni ses nombreuses seigneuries, ni ses places, ses gouvernements, ne prennent parti. Bien loin de là, madame de Longueville, qui croit remuer la Normandie, y est repoussée partout. Elle fuit aux Pays-Bas, tourne à l’est ; elle englue Turenne, mais ni lui ni elle ne peuvent rien qu’en s’adressant aux Espagnols, pour qui madame de Bouillon travaille de son mieux à Paris. Pendant que la belle amazone perd son temps, chevauche et parade, un secours plus direct et bien plus énergique fut donné à Condé du côté où il eût espéré le moins, de sa maison de Chantilly. Il y avait laissé sa vieille mère et sa jeune femme, son fils âgé de sept ans. Mazarin hésitait à faire arrêter ces deux femmes, craignant l’opinion. La mère vint se cacher à Paris, et, un matin, apparut dans le Parlement, suppliante, versant force larmes, descendant aux prières, aux flatteries et jusqu’aux bassesses. Mais le plus étonnant fut le courage inattendu de la femme de Condé, cette jeune nièce de Richelieu, tant méprisée, avec qui il coucha par ordre, et dont l’enfant fut fils des volontés absolues du ministre. Elle s’était confiée à un homme de capacité, l’auteur des beaux Mémoires, Lenet. Il la sauva de Chantilly avec son fils, la mena d’abord à Montrond, place forte des Condé, puis, craignant d’y être assiégé, droit à Bordeaux. Le parlement de Guyenne était brouillé à mort avec le Mazarin, qui soutenait le gouverneur, cet Épernon à qui il s’obstinait d’allier sa famille. Grande fut l’émotion de la ville et du Parlement de voir cette dame de vingt-deux ans, sous les habits de deuil, cet enfant innocent, qui, porté dans les bras, les prenait par la barbe de ses petites mains, leur demandant secours pour la liberté de son père. Le cortège de la princesse n’y gâtait rien, formé de grandes dames, jeunes pour la plupart et charmantes. L’explosion fut vive, comme toujours dans les foules du Midi. Mais le récit même de Lenet laisse voir parfaitement le peu de fonds qu’avait ce semblant de révolution populaire. Le peuple misérable espérait avoir par les princes des débouchés à l’étranger qui feraient mieux vendre les vins et l’aideraient à vivre. Il domina le Parlement, emporta tout par la terreur. Bouillon et La Rochefoucauld, les conseillers de la princesse, étaient d’avis de laisser mettre en pièces un envoyé du roi. Lenet craignit que cet acte, un peu vif, ne la rendît moins populaire. Deux ou trois fois le peuple faillit égorger le Parlement, dont la minorité fut tenue sous le couteau. L’Espagne promettait de l’argent, et l’on avait la simplicité de la croire. Elle donna à peine une petite aumône. Cependant Mazarin, ayant paisiblement occupé et la Normandie et la Bourgogne, les gouvernements des Condé, s’acheminait vers la Guyenne avec l’armée royale. Les Bordelais se montrèrent intrépides, un peu troublés pourtant de voir que les soldats allaient vendanger à leur place. Tout cela se mit à la paix. La princesse ne se maintenait plus que par l’appui des va-nu-pieds, qu’elle faisait boire et danser la nuit, et qui lui hurlaient aux oreilles cent choses sales contre le Mazarin ; ils les lui faisaient répéter, à elle et à son fils. Cet avilissement où elle tombait lui fit désirer la paix à elle-même, accepter la permission de sortir de la ville qu’on lui donnait, avec de vagues promesses de la liberté de Condé (3 octobre 1650). Bien loin de les tenir, Mazarin, au contraire, éloigna ses prisonniers de Paris, les transporta au Havre. La fortune semblait travailler pour cet homme. Dans cette année où il avait tout oublié, tout négligé pour l’affaire de Bordeaux, presque perdu la Catalogue, compromis la Champagne même, délaissée sans défense, il fut sauvé de l’invasion par un événement fortuit, l’obstination héroïque d’un certain Marois, qui arrêta quarante jours les Espagnols devant Mouzon, une mauvaise place, à peine fortifiée. Ils rentrèrent en quartier d’hiver. Mazarin eut beau jeu pour guerroyer seul à coup sûr. Maître de tout, rien ne l’arrête. Il ramasse en décembre tout ce qu’il a de forces au Nord, avec son armée de Guyenne. Son homme, Du Plessis, entraînant sous ses yeux cette grosse avalanche, fond sur Rethel, la prend avant que les Espagnols eussent remué. Turenne, qui était avec eux, ne venait pas à bout de leur lenteur. Ils viennent tard et mal. Mazarin veut, exige que Du Plessis attaque ; il lui faut, à tout prix, rapporter à Paris une belle bataille contre les amis de Condé. Dérision de la fortune : c’est Turenne qui est battu. Mazarin a défait Turenne (15 décembre 1650) ! Ingrat de sa nature, Mazarin s’était méconnu, avait tourné le dos aux frondeurs dès qu’il eut mis ses prisonniers loin de Paris. Son succès de Bordeaux, sa victoire de Rethel, lui portèrent à la tête. Il crut décidément qu’il n’avait que faire d’eux. Qui cependant avait gardé Paris pendant sa longue absence, qui, sinon les chefs de la Fronde, sinon Retz, la Chevreuse ? Ils avaient endormi et trahi la révolution, sur l’espoir du cardinalat promis par Mazarin à l’amant de mademoiselle de Chevreuse. Une chose parut cependant, c’est qu’à ce moment même où Mazarin paraissait le plus fort, rapportait dans Paris les drapeaux espagnols, il n’y avait de force réelle que dans la Fronde, trahie, vendue, tournant au vent des intérêts de ses chefs. En un mois, ce vainqueur, ce héros monté sur sa victoire, a perdu pied ; il glisse, il enfonce, il se noie. Le 30 janvier 1651, sur quelques mots hardis du Parlement, notre homme, se croyant très fort, compare cette compagnie au Parlement de Londres ; il s’emporte devant Monsieur, parle de Cromwell et de Fairfax. La reine, violente d’elle-même et violente de servilité pour son heureux vainqueur, folle de son laurier de Rethel, met les ongles au nez de Monsieur, qui se sauve éperdu, jure qu’il ne remettra jamais les pieds « chez cette furie ». On saisit ce moment. Retz et les amis de Condé s’étaient réconciliés. Conti devait payer la liberté que lui rendait la Fronde en prenant une fille salie, la jeune Chevreuse, avec qui vivait le coadjuteur. La vieille Fronde de Retz et des Chevreuse adopte la nouvelle Fronde des amis de Condé, des gens d’épée, des nobles. Ce monstre des deux Frondes, associant deux choses hostiles et inassociables, naquit dans le lit de mademoiselle de Chevreuse, par les soins de sa mère, qui la livrait et faisait de sa honte le lien des partis. Quoi qu’il eu soit, le monstre hétérogène n’en éclata pas moins avec une invincible force. Les gens d’épée, en nombre, s’assemblent. Au Parlement, sur cette injure de Cromwell et Fairfax, s’élève l’aigre cri des Enquêtes, et bientôt le tonnerre du peuple. Mazarin, sans savoir comment, se sent levé de terre, et si léger qu’il ne tient plus à rien. Bref, le 6 février, il perd la tête, il part seul du Palais-Royal ; seul, lorsqu’il pouvait sans obstacle emmener le roi. Les portes étaient ouvertes, nul obstacle. Par excès de prudence, il jugea qu’une femme, un enfant, retarderaient sa fuite, en rendraient le succès douteux. Comme on admire toujours ce qui réussit, plusieurs sont parvenus à trouver dans cette lâcheté une politique profonde. Qui ne voyait pourtant que les portes, ouvertes le 6, pourraient être fermées le 9, le jour où il avait remis la fuite de la reine et du petit roi ? En contant cette belle histoire, on est tenté de croire qu’il n’y a plus de mâles en France, plus de virilité que sous la jupe. Il faut une femme pour dire qu’on doit fermer les portes de paris ; c’est la jeune Chevreuse. Il faut une femme, celle de Monsieur, pour signer l’ordre ; il n’ose le faire. On s’agite, on s’éveille, on s’arme la nuit du 9 ; on pénètre au Palais-Royal. Mais une femme suffit pour finir tout et endormir le peuple. La reine, avertie, a le temps de débotter l’enfant royal, de le remettre au lit. Il dort ou fait semblant. Les innocents bourgeois admirent ce bel enfant, leur roi (déjà si bon acteur) ; ils retiennent leur souffle, s’en veulent d’avoir troublé ce sommeil d’innocence, et, s’écoulant sur la pointe du pied, maudissent ceux qui les ont trompés et leur font passer la nuit blanche (9 février 1651). Mazarin courait vers le Havre, voulant devancer les frondeurs et lui-même délivrer les princes. A quoi bon ? Ceux-ci voyaient bien qu’il agissait contraint, forcé. Ils rentrent dans Paris, et ils le trouvent charmé de les revoir. Condé sortait refait et rajeuni par son malheur, embelli du roman de sa vaillante petite femme. Les plus hardis des siens lui parlaient d’enfermer la reine et de se faire régent, roi. Mais Mazarin en fuite avait, comme les Parthes, décoché derrière lui un trait aigu qui vint passer à travers les partis, les disjoindre, les affaiblir tous. Deux assemblées existaient à Paris, dont on pouvait tirer parti contre le Parlement. La noblesse était réunie aux Cordeliers, et le clergé aux Augustins. La première assemblée comptait huit cents messieurs des plus gros bonnets du royaume, princes, ducs, seigneurs. Les voilà qui raisonnent, qui cherchent aux vieux temps, qui se rappellent les hauts plaids féodaux qui gouvernaient jadis, qui se demandent comment le gouvernement est maintenant aux mains sales des gens de chicane, des procureurs crottés. Ils en viennent à cet axiome : « La loi est au-dessus du roi, au-dessus de la loi les États généraux. » Chose admirable. Le clergé fait écho. Il adopte, sans sourciller, le principe révolutionnaire. Évidemment la facilité des États de 1614, le peu de peine que les privilégiés avaient eue à les éluder, les enhardirent cette fois, et ils n’hésitèrent pas à prononcer le mot qui, dans un autre temps, leur eût fait dresser les cheveux. Mort, bien mort était donc le maître (nous voulons dire le peuple, nous voulons dire la France), pour que les valets orgueilleux, les dilapidateurs de cette pauvre maison ruinée, risquassent de prononcer le nom redouté du défunt et de danser sur son tombeau ! L’effet fut excellent. Le faquin l’avait bien prévu de la frontière, quand il envoya ce mot d’ordre. Le Parlement informe sur les injures de la noblesse. La noblesse veut jeter le Parlement à l’eau (mars 1651). La reine prisonnière se retrouve si bien maîtresse, qu’elle ne daigne consulter Monsieur, et seule change le ministère (3 avril). Qui pourra y trouver è dire ? Elle prend justement pour ministres les ennemis de Mazarin, entre autres Chavigny, un ami de Condé. Elle lâche aux Condé la Guyenne, tout à l’heure la Provence. Elle lâcherait le royaume pour brouiller Monsieur et Condé, briser l’unité des deux Frondes. Condé sorti de sa prison tel qu’il y est entré, borné, brutal, aveugle, aide à cela, bien loin d’y mettre obstacle. Il oublie que la vieille Fronde lui a seule ouvert la prison. Il ne veut plus que son frère paye la rançon convenue, qui était d’épouser la maîtresse du coadjuteur. On rompt brusquement et avec outrage avec les deux Lorraines, les Chevreuse, mère et fille. Les valets, les agents populaires du parti Condé, un savetier, Maillard, à la vue de ces deux infantes, crient dans les rues ce que Paris savait. La demoiselle s’évanouit presque. Du sang, il faut du sang, et « le sang de Bourbon n’est pas trop pour laver l’affront fait au sang de Lorraine ». Il eût fallu que le coadjuteur pût faire assassiner Condé. Il répugnait au guet-apens. Toute la réparation qu’il imagine, c’est de remplir le Parlement de gens armés à lui et de coupe-jarrets, qui, au besoin, pourraient faire un massacre. Les Condé filèrent doux. Les deux dames aux tribunes purent à leur aise triompher. Conti plia les épaules en passant devant elles. Son savetier reçut quelques coups de bâton. Retz, en contant cet exploit immortel, termine par ce grotesque mot : « L’événement pouvait être cruel, me perdre de fortune et de réputation... Je ne m’en suis pourtant pas fait reproche. Car ce sont de ces choses que la politique condamne et que justifie la morale. » Ce prélat respectable était alors de nouveau recherché par la reine, qui le caressait fort dans sa jeune Chevreuse, « qu’elle baisait sur les deux joues ». Il allait la nuit au palais en cavalier et en plumet. On le rattrapait par l’espoir du chapeau, et par une idée qu’on lui croyait fort agréable, comme devant venger les Chevreuse, l’assassinat du grand Condé. La reine n’était pas moins altérée de vengeance. Condé la jetait dans le désespoir en l’attaquant sur Mazarin, révélant ses correspondances, la montrant gouvernée par lui dans ses actes et dans ses paroles, cachant ses envoyés aux greniers du Palais-Royal. Jusque-là, Mazarin n’avait jamais paru féroce, il semblait moins violent que la reine. Cependant la persévérance avec laquelle celle-ci négocia la mort de Condé avec la Fronde fait croire qu’il n’en repoussait pas l’idée. Elle ne faisait rien de sa tête, rien sans l’ordre du maître absolu. Ne pouvant vaincre les répugnances de Retz, elle lui envoya, pour le convertir, d’abord ceux qui s’offraient pour faire le coup, Hocquincourt et Plessis, enfin M. de Lyonne, agent direct de Mazarin, qui lui fit honte de sa timidité. Ces braves n’osaient agir, à moins que Retz n’assurât que son peuple, le peuple frondeur, les sauverait du peuple des Condé. Au total, la manœuvre générale de la cour atteste la direction du grand maître en friponnerie, qui du Rhin menait le Palais-Royal. La reine avait d’abord tout lâché à Condé pour le perdre auprès de la Fronde ; puis, tourné aux frondeurs, pour tuer ou arrêter Condé. Retz ayant refusé, on fit croire à Condé que c’était Retz qui demandait sa mort. D’autre part, celui-ci nous explique à merveille qu’il n’était guère moins faux et guère moins hypocrite. Il était prélat populaire tout le jour et frondeur ; la nuit, il était cavalier empanaché et royaliste, conseillant au Palais-Royal les mesures qui devaient le lendemain annuler tout l’effet des mensonges et du bavardage qu’il allait faire au parlement. J’ai trop grand mal au cœur à conter tout cela. Il faut lire les Mémoires du prélat, le voir triompher de sa honte, dire comment, sous les yeux de sa Chevreuse, il disputait le pavé à Condé. Où cela, je vous prie ? Au sanctuaire de la Justice même, dans la première cour du royaume et sur les fleurs de lis. Le prince, retiré à Saint-Maur et ne se sentant plus appuyé dans Paris que par des criailleurs gagés, revient pourtant avec ses gentilshommes menacer le coadjuteur. Celui-ci est en force. Il ne craint pas de pousser aux dernières épreuves la patience de Condé. Quatre mille épées sont tirées. Les amis de Condé essayent d’étouffer, d’étrangler le petit prélat entre un mur et une porte. Enfin, par un miracle, les épées rentrent au fourreau. Le galant prêtre peut retourner vainqueur à Notre-Dame et triompher chez la Chevreuse. Condé a perdu terre. Il ne lui reste plus que la guerre civile, l’appel aux révoltes de provinces, déjà manquées et improbables, l’appel à l’Espagne impuissante, à l’Empereur, à Cromwell ou au Diable. La Fronde ayant rendu à Mazarin le service de chasser Condé, il pouvait à son aise se moquer de la Fronde, manquer aux paroles données, bafouer Retz et le Parlement, rire du public, à qui on a promis les États généraux. Ces tours de gobelet n’étaient pas difficiles. La fatigue était excessive. La France, accablée, alourdie, ne sentait plus sa tête, n’avait plus conscience d’elle-même, et de bon cœur consentait à être trompée. Jamais escamoteur n’eut spectateurs si débonnaires. A treize ans et un jour, le roi était majeur et capable de gouverner. Précocité miraculeuse de la dynastie des Capets ! Louis XIV, né le 5 septembre 1638, a atteint ses treize ans. Il entend régner désormais. Quel besoin d’États généraux ? Un bon roi, pour son peuple, est la première des libertés. Le 8 septembre 1651, grande fête. Amples distributions de vivres. Le vin pleut sur les places, et les saucissons pleuvent ; on se bat pour les ramasser. Le beau jeune roi, à cheval, ayant son petit frère à côté (un joli visage de fille), s’en va au Parlement avec la reine, Monsieur, toute la cour. Il remercie la reine, la fait chef du conseil, innocente Condé (absent cependant par prudence), mais déclare Mazarin coupable et seul coupable. Lui seul a fait le mal dans la régence. Défense au susdit Mazarin de revenir jamais dans le royaume. Le roi entend qu’il soit banni et proscrit éternellement.

Le second acte de la Fronde finit en 1651, comme le premier en 1649. Impuissante deux fois, la cour n’a garrotté le lion à la première, ne l’a chassé à la seconde, que par le secours des frondeurs. C’est la révolution, quoique avortée au premier acte et agonisante au second, qui reste encore plus forte et plus vivace, plus prête à l’action. C’est par elle que l’enfant royal peut rentrer dans Paris, et, par ordre de Mazarin, amuser les frondeurs de la proscription de Mazarin. Douce situation pour celui-ci, qui, d’avance, par la force du peuple, a brisé l’épée de Condé. Que lui reste-t-il, sinon le faire encore comme il a toujours fait pour ceux qui l’ont servi, de perdre Retz et d’être ingrat ?

Chapitre XXXV

Fin de la Fronde . — Combat du faubourg Saint-Antoine. (1651)

La Fronde est réputée, non sans cause, pour une des périodes les plus amusantes de l’histoire de France, les plus divertissantes, celle où brille d’un inexprimable comique la vivacité légère et spirituelle du caractère national. Cent volumes de plaisanteries ! toute une littérature pour rire ! Des bibliothèques entières de facéties ! n’est-ce pas régalant ? Et on en retrouve tous les jours. En voici quelques-unes qu’un jeune savant, M. Feillet, vient de retrouver à la Bibliothèque : « Il n’y a point de langue qui puisse dire, point de plume qui puisse exprimer, point d’oreille qui puisse entendre ce que nous avons vu (à Reims, à Châlons, Rethel, etc.). Partout la famine et la mort, les corps sans sépulture. Ceux qui restent ramassent aux champs des brins d’avoine pourrie, en font un pain de boue. Leurs visages sont noirs ; ce ne sont plus des hommes, mais des fantômes... La guerre a mis l’égalité partout ; la noblesse sur la paille n’ose mendier et meurt... On mange les lézards, des chiens morts de huit jours... » — Ailleurs, en Picardie, on rencontre un troupeau de cinq cents enfants orphelins et de moins de sept ans. — En Lorraine, les religieuses affamées quittent leur couvent pour mendier. Les pauvres créatures se donnent pour un morceau de pain (1651). Nulle pitié. Une guerre exécrable, acharnée sur les faibles. Une chasse épouvantable aux femmes. En pleine ville de Reims, une belle fille chassée par les soldats dix jours de rue en rue, et, comme ils ne l’attrapent pas, ils la tuent à coups de fusil. Près d’Angers, à Alais, à Condom, sur toutes les routes de Lorraine, tout violé, femmes et enfants, et par des bandes entières, à mort ! Elles expirent, noyées dans leur sang. Quoi de plus gai ? Le duc de Lorraine, ce chevalier errant qui préféra la guerre au trône, régale les nobles dames de ces récits honnêtes ; son armée galante, dit-il, est la providence des vieilles, etc. (Voy. Haussonville.) Condé, sur un grand champ de mort, avait montré une étrange gaieté : « Bah ! ce n’est qu’une nuit de Paris. » Qui donne les détails de famine que l’on a vus plus haut ? Principalement les missionnaires envoyés de Paris par Vincent De Paul pour porter à ce pauvre peuple les aumônes des dames charitables. Secours minimes, en tout., six cent mille livres en six années. En Picardie, on donne trois cents livres par mois pour dix-huit cents personnes ; donc, pour chacune, trois sous et demi par mois. Vincent fut admirable, quelque peu qu’il ait fait. Ce qui étonne seulement, c’est qu’ayant tant de cœur, dans ces extrémités qui font tout oublier, il n’oublie pas son caractère de prêtre, et fait de la confession catholique une condition de l’aumône. A sa recette des soupes économiques que l’on distribuera aux pauvres, il ajoute qu’en distribuant on leur lira des prières en latin, des Pater, des Confiteor, des Ave, des Credo, et qu’on les leur fera « répéter et apprendre par cœur ». Mais quoi ! si cet homme affamé est luthérien, calviniste, anglican, faut-il qu’il meure ? faut-il qu’il abjure pour manger ?

Les dames continuent glorieusement leur généralat. Elles remontent à cheval, et elles donneront des quenouilles aux hommes lassés ou pacifiques, entre autres au grand Condé. L’intrigue de Paris, l’ennui du Parlement, ses duels ridicules avec le petit prêtre, tout cela l’avait rendu malade : « J’ai assez, disait-il, de la guerre des pots de chambre. » Il était réellement un sauvage officier de la Guerre de Trente-Ans, et il se fut déprincisé pour s’en aller, comme le duc de Lorraine, avec une bonne bande de voleurs aguerris batailler en Allemagne. Ne le pouvant, tenu, lié par sa maîtresse, madame de Chatillon, qui muselait ce dogue, il eut accepté volontiers l’offre du Mazarin de le laisser, roi du Midi, dormir tranquillement en Guyenne. Mais sa sœur ne le voulait pas. Il eût fallu que madame de Longueville sortit du roman, tombât au réel, rentrât en puissance de mari, dans l’ennui de la Normandie. Donc, quand Condé fut en campagne, sa sœur et ses amis firent entre eux un traité où ils l’abandonnaient, s’il faiblissait, et lui substituaient, comme général, son petit frère bossu, Conti, élevé pour l’Église, uniquement dévot aux beaux yeux de sa sœur. Condé céda, et madame de Longueville emmena triomphante ses deux frères, La Rochefoucauld, enfin ses lieutenants, à la conquête du Midi. Mais, contre son drapeau de couleur isabelle, la reine, an nord, déploie le drapeau blanc, et, favorisée par la Fronde, mène une armée au delà de la Loire. Elle n’avait que quatre mille soldats, il est vrai, aguerris, de plus le roi, la jeune et blonde image de la royauté pacifique, et du repos futur pour lequel soupirait la France. Condé vit aller en fumée tout ce que ses amis lui promettaient pour l’entraîner. Tout sur la route suivit l’enfant royal. Les recrues ne tinrent pas devant notre vieille infanterie de Rocroy, qu’alors menait Harcourt. Condé n’eut un petit secours des Espagnols qu’en leur livrant une place près Bordeaux et se brouillant avec ce Parlement. Celui de Paris n’osa refuser d’enregistrer la déclaration qui le disait traître et l’allié de l’étranger. Ceci le 4 décembre 1651. Et, le 18, le Parlement apprend par une lettre polie de Mazarin, que, pour reconnaître les obligations qu’il a au roi et à la reine, il vient les délivrer ; il a levé une bonne armée de dix mille hommes et la conduit en France. Levé ? avec quoi, s’il vous plaît ? Avec son argent personnel, sur la fortune d’un homme arrivé sans un sou en 1639. L’examen des registres de son banquier Cantarini venait d’établir qu’il avait volé neuf millions (quarante, tout au moins, d’aujourd’hui). L’homme qui offrait d’assassiner Condé, Hocquincourt, avait levé et conduisait cette bande, sous la noble écharpe verte de Giulio Mazarino. Le Parlement a condamné Condé le 4. Le 30, il condamne Mazarin, qui vient faire la guerre à Condé. Le Parlement veut qu’on arme les communes pour arrêter le Mazarin, mais défend de prendre l’argent nécessaire pour cet armement. Il ordonne aux troupes de marcher, et prohibe les moyens de pourvoir à leur subsistance, etc. Sous sa grande fureur (simulée ? ou sincère ?), un sentiment contraire va se fortifiant, le désir de la paix. Un serviteur de Monsieur ayant hasardé le simple petit mot d’union entre Monsieur et le Parlement, ce mot, qui rappelait la Ligue, eut un effet terrible. « La tendresse de cœur pour l’autorité royale », la pensée de ces temps maudits, firent repousser, détester l’union. Pour achever la Fronde, en étouffer le faible souffle, un pesant éteignoir tombe dessus, le chapeau rouge, qui coiffa Retz, l’anéantit. Mazarin avait cru en faire la feinte seulement pour le perdre dans le peuple. Mais le pape haïssait Mazarin. Il fit Retz cardinal, pensant le faire plus fort ; et ce fut le contraire, il le tua deux fois : dans la cour, dans le peuple (18 février 1652). Le héros, le vainqueur de ce moment, c’est Mazarin. Il va de succès en succès, Condé de revers en revers. On se dispute en France la main de ses nièces, ses pas victorieux sont marqués par des mariages. Les Épernon déjà sont à lui. Les Vendôme ont ambitionné de mêler le sang d’Henri IV au sang des Mancini. M. de Bouillon, pour son aîné, pour l’héritier de sa principauté, recherche une autre nièce ; ce qui donnera au Mazarin le frère de M. de Bouillon, Turenne, pour arrêter Condé. Celui-ci, perdu en Guyenne, ne se voyant au Nord qu’une petite armée d’Espagnols que conduisaient fort mal deux étourdis, Beaufort et Nemours, traverse toute la France et reprend son armée. Voilà Condé devant Turenne. Condé avait trouvé un auxiliaire inattendu. Une femme encore avait pris la grande initiative. Mademoiselle de Montpensier, fille de Monsieur, mais fort indépendante de son père par sa fortune immense, était dépitée à vingt-cinq ans de n’être pas mariée. Elle avait le cœur haut, la grande émulation des reines célèbres, les Christine de Suède et les Henriette d’Angleterre. Elle voulait un trône, et d’abord elle s’était proposée à l’empereur. A la rigueur, elle eût descendu à prendre l’archiduc pour régner sur les Pays-Bas. Mais son rêve favori, c’était le mot d’Anne d’Autriche sur Louis XIV, avant sa naissance et pendant la grossesse : « C’est ton petit mari. » L’enfant avait quatorze ans, elle vingt-cinq. Et cette grosse différence allait encore augmentant ; Mademoiselle perdait de sa première fleur ; son teint rougissait trop, son grand nez devenait rosé. Donc, elle imagina, dans sa sagesse, que le meilleur moyen d’épouser le roi, c’était de le battre ; que Condé, chassant Mazarin, payerait sa vaillante alliée en la faisant asseoir sur le trône de France. Pour mettre les choses au pis, la princesse de Condé, souvent malade, ouvrait une autre chance ; si Condé était veuf, qui épouserait le héros, sinon l’héroïne qui l’aurait soutenu ? Donc, en se jetant dans la guerre, cette intelligente Clorinde pouvait y gagner deux maris. C’est dans ses Mémoires qu’il faut lire la grotesque épopée, son intrépidité dans une occasion sans péril. Elle y montra du moins que, pour vouloir, oser et se mettre en avant, il suffit de ne rien savoir, de ne rien voir, de peu comprendre. Elle ferma les portes d’Orléans, et donna à Louis XIV, pour premier début de son règne, la mortification de reculer devant une femme, la chance d’être vaincu, peut-être enlevé par Condé, ce qui fut très près de se faire (La Porte). Condé eut un grand avantage, il entra à Paris. Il croyait dès lors tenir, dominer, entraîner Monsieur et le Parlement. Mais son étonnement fut grand en voyant, au Parlement, et à la Cour des Aides, où il alla, les magistrats lui reprocher en face et son traité avec l’Espagne, et l’argent de l’Espagne qu’il venait de recevoir, et son audace à se représenter devant les tribunaux qui venaient de le déclarer coupable de lèse-majesté. Il se troubla, s’emporta, mais ne put rien nier. Un simple président des Aides l’accabla, lui parlant de par la loi, de par la France, bravant la sinistre figure qui respirait le meurtre. Il fut bien clair dès lors que les magistrats sentaient derrière eux la bourgeoisie armée, qu’ils repousseraient Mazarin, mais n’adopteraient pas Condé, et que, si celui-ci mettait dans Paris sa petite armée étrangère, ce serait à force de sang. C’est ce qui rendait si bonne et si forte la position de Mazarin. Le ministre italien semblait encore, ayant le roi de son côté, contre l’allié de l’Espagne et l’armée espagnole, représenter le vrai parti français. La question de nationalité, mise en jeu, prime toujours et domine la question de liberté. Plus d’un frondeur sincère, plutôt que d’ouvrir Paris aux drapeaux de Philippe IV, l’aurait ouvert au Mazarin. Celui-ci était fort tranquille. Il avait sous la main Turenne, et plus loin La Ferté avec une seconde armée. Le duc de Lorraine vint un moment aider les princes, mais fut aisément renvoyé, ou par terreur ou par argent. N’ayant de bien que son armée, il hésitait beaucoup à la risquer en agissant contre Turenne. Il partit le 10 juin. Condé, désespéré, retomba sur Paris, son unique ressource, étant sûr de périr s’il n’en venait à maîtriser la ville, à s’y loger militairement, à l’exploiter à fond par sa fausse Fronde, mi-canaille et mi-gentilshommes, faux savetiers, faux maçons qu’il jetait dans le peuple, et qui, sous cet habit, étaient de vieux soldats, nés et habitués dans le sang et tout prêts aux plus mauvais coups. Déjà cette terreur avait réussi contre Monsieur. Un de ces maçons de Condé tira sur lui deux coups de pistolet par-devant tout le peuple aux portes du Palais de Justice. Monsieur s’enfuit à toutes jambes. Depuis ce temps, il aima fort Condé et ne put lui rien refuser. Monsieur dompté, il fallait dompter le Parlement. Le 25 juin, une foule immense assiège le Palais. Le peuple veut qu’on en finisse. D’abord, malentendu entre des compagnies bourgeoises, qui tirent l’une sur l’autre. Les gens de Condé en profitent. Ils nettoient le grand escalier à coups de pistolet, tuent trente personnes, en blessent un nombre infini dans cette foule compacte. Les magistrats veulent sortir. On leur saute à la gorge. On les fait rentrer pour voter. On bat, on gourme, on traîne les conseillers plus morts que vifs. Les arrêts désormais seront rendus dans le désert, sans président ni conseillers, par quelques jeunes gens des Enquêtes. Ce qui rend ceci plus horrible, c’est ce qu’explique fort bien Mademoiselle, la grande alliée de Condé. En frappant ce coup sur le Parlement pour l’empêcher de traiter, il voulait traiter lui-même. Il prêtait une oreille crédule aux vaines propositions dont l’amusait le Mazarin. Mais celui-ci employait ce temps ; de tous côtés il rassemblait des troupes, fortifiait Turenne. Une révélation curieuse nous montre qu’à ce moment il était occupé de l’intérieur de la petite cour, autant et plus que de Paris. Le jeune roi avait quatorze ans. On pouvait le croire assez près d’une crise de nature qui donnerait prise sur lui. Sa mère le garderait-elle ? ou Mazarin s’en emparerait-il ? C’était déjà la question. Mazarin avait honteusement, indignement négligé l’enfant, et il portait la mère sur ses épaules. Il était excédé des assiduités d’une grosse femme de cinquante ans. Tendre, en réalité trop tendre, elle avait pris dan son absence assez patiemment les galanteries hypocrites du facétieux Retz. Cela eût été loin si elle n’eût su qu’on en répétait tous les soirs la comédie chez les Chevreuse. Bref, Mazarin, à son retour, ne fut plus le doux, le charmant cardinal, l’ancien Mazarin, mais un rude et brusque mari, ne daignant même ménager les convenances du rang, et disant à la pauvre reine devant témoins : « Il vous sied bien, à vous, de me donner des avis ! » Il n’avait rien fait jusque-là pour gagner le jeune roi. Il le laissait sans argent dans la poche, ne renouvelait pas même ses habits, si bien qu’à quatorze ans il avait ceux de douze, beaucoup trop courts. Il n’aimait que sa mère, était très caressant pour elle. A vrai dire, elle achetait cela par une complaisance sans bornes, faible et molle, soumise à ses moindres caprices. On pouvait croire qu’elle voulait le garder dépendant, à force de tendresse. La grande affaire de cour tant disputée entre les dames, la question de savoir laquelle donnerait la chemise au lever, avait été tranchée ; elle ne la prenait que des mains de son fils. Déjà grand, il voulait, exigeait qu’elle le baignât avec elle. Il le voulut un jour, ayant très chaud, au risque de sa vie, et, sans le médecin, elle hasardait la chose, plutôt que de lui résister. Déjà il recherchait les dames, se plaisait au milieu des filles de la reine. Il y avait à parier qu’il choisirait bientôt, qu’il aurait quelque favorite. Mais s’il avait un favori ? C’est à quoi songea Mazarin. A la Saint-Jean (précisément la veille du massacre fait au Parlement), Mazarin invite l’enfant à dîner. On dînait vers midi. Il revint à sept heures du soir. Que se passa-t-il dans cette longue fête ? On ne le sait ; mais il revint triste, dit La Porte ; il voulut se baigner, et La Porte « vit bien de quoi il étoit triste ». La Porte sut les choses, mais non pas les personnes. L’enfant ne dénonça pas « l’auteur du fait », celui avec qui le pervers avait cru le lier par une complicité de honte. Je ne vois près de Mazarin de jeunes gens que ses neveux. L’un fort ; petit, élevé aux Jésuites, dans leur collège de Clermont. L’autre, déjà hors de pages, n’avait que deux ans de plus que le roi, et pouvait être un camarade. Il était fort aimé de tout le monde pour sa douce et jolie figure, et pour un charme d’esprit et de bonté. Ces deux neveux périrent très misérablement. Le petit, que son oncle avait mis au collège pour se populariser, fut berné par ses camarades sur une couverture, mais tomba par terre, fut tué. L’autre, cette brillante fleur d’Italie par laquelle il croyait tenir le roi, périt victime de l’impatience qu’il avait de l’avancer. Il l’exposa au combat du faubourg Saint-Antoine, l’y fit lieutenant général à dix-sept ans, et au moment il fut tué. Pour revenir, La Porte comprit bien que, de toute façon, il était perdu, qu’il parlât ou ne parlât pas. Mais cet homme honnête et courageux, qui avait risqué sa vie pour la reine, s’immola encore, l’avertit. Il était sûr que, dans sa misérable servilité pour Mazarin, elle ne garderait pas le secret. Et, en effet, bientôt La Porte fut chassé en perdant (sans indemnité) la petite charge qui était l’unique patrimoine de sa famille. Elle profita de l’avis toutefois. L’enfant, fort différent de son jeune frère, aimait les femmes et n’aimait qu’elles. Sa mère paraît l’avoir confié de bonne heure à la maternité galante d’une dame fort laide, madame de Beauvais, sa première femme de chambre, pas jeune et qui n’avait qu’un œil. Elle n’en fut pas moins, dit Saint-Simon, la première aventure du roi. Voilà donc la situation à la Saint-Jean. Admirable de tous côtés. Sodome à Saint-Germain. Et au Palais, l’avant-goût du carnage qui eut lieu quelques jours après. Ici la boue, et lit le sang. Pendant qu’un prêtre, puis un chartreux, et encore une belle dame, maîtresse de Condé, négocient pour lui à la cour, Mazarin a enfin ses deux armées et peut agir. Condé va se trouver à Saint-Cloud pris entre les deux. Il entreprend de filer sous les murs et d’aller se poster au confluent de Charenton. Opération scabreuse devant un général aussi attentif que Turenne, qui, de Montmartre, de Ménilmontant, de Charenton, pouvait à chaque pas le foudroyer. Condé remit tout à la chance, et compta sur son danger même, pensant qu’il déciderait Paris à le recevoir. Mais le contraire advint. Il frappa à toutes les portes. Aucune n’ouvrit. A la porte Saint-Denis, Turenne était là, pouvait l’écraser de boulets. Il lui tua peu d’hommes d’arrière-garde, et le laissa passer jusqu’à la porte Saint-Antoine. Condé envoyait coup sur coup presser, prier Monsieur. Sa fille aussi priait, pleurait. Monsieur faisait le malade, et tous les gens de sa maison riaient, pensant que Condé serait tué. Cependant Monsieur, sentant bien qu’il se compromettait par son inaction, sans agir, écrivit. Il donna une lettre vague à Mademoiselle pour l’autoriser à demander à l’Hôtel-de-Ville les choses nécessaires. Avec ce mot, l’audacieuse princesse pouvait ce qu’elle voulait. Le gouverneur de Paris L’Hospital et le prévôt des marchands lui étaient fort contraires. Ils voulurent ajourner. Leur résistance ne dura pas le temps d’une messe basse qu’elle prit en passant par morceaux. La Grâce agit, surtout par les cris de la Grève, où l’on entendait nettement : « Entrons, noyons ces Mazarins. » Donc Mademoiselle emporta ce qu’elle voulait, un secours pour Coudé, et, le plus difficile, sa retraite à travers Paris. Elle avance bravement au bruit des canonnades dans la rue Saint-Antoine, rencontrant des morts, des blessés, la plupart ses amis. Elle s’émeut, mais sans se troubler. Condé a fait des efforts surhumains, mais fait des pertes énormes. Il trouve Mademoiselle établie dans une maison tout près de la Bastille. Elle lui offre de lui ouvrir Paris. Il refuse de reculer. « Il était dans un état pitoyable. Deux doigts de poussière sur le visage, ses cheveux mêlés, sa chemise sanglante, sa cuirasse pleine de coups, l’épée nue à la main (ayant perdu le fourreau)... Il pleurait... » Mademoiselle, pendant qu’il retourne au combat, lui envoie des renforts, fait filer les bagages, reçoit, fait soigner les blessés. Mais tout cela ne suffisait pas. Une seule chose pouvait sauver celui-ci, c’était que la Bastille prit parti, tirât de ses tours et le reçut sous son canon. Les Broussel tenaient la Bastille. Un fils du vieux Broussel en était gouverneur. Se décida-t-il en ce jour sans l’aveu de son père, sans l’aveu des frondeurs, des Miron, Charton, Blancménil, de la vieille et pure Fronde ? Je ne le pense pas. La désertion du cardinal de Retz, qui s’était fait ermite à Notre-Dame depuis qu’il avait le chapeau, n’avait pas enterré avec lui le parti. Il existait disloqué, discordant. On le voit bien, malgré l’ombre fatale que jette ici la partialité des Mémoires. À croire ceux-ci, Mademoiselle a tout fait. Qui lui permit de faire ? Celui qui lui baissa le pont-1evis et qui la mit dans la Bastille. Et qui celui-là ? C’est la Fronde. La vieille Fronde avait à choisir entre la brutalité militaire du parti de Condé et l’infamie de Mazarin. Elle choisit, et sauva Condé. Il était temps. Car on voyait la seconde armée royaliste qui, de la Seine, venait pour prendre en flanc Condé, déjà trop faible contre celle de Turenne. Encore dix minutes, il était perdu. On voyait tout cela des tours distinctement. Et le fils de Broussel fut trop heureux quand Mademoiselle lui montra l’ordre, faux ou vrai, de Monsieur pour tirer sur l’ennemi. Quel ennemi ? Les canons braqués sur la ville furent tournés vers Charonne, où était le roi. Qui allait tirer sur le roi ? Ce fut un conseiller nommé Portail, donc le Parlement, qui tira. Il n’y eut que trois volées et trois petits boulets. Mais, si la Fronde n’eût été déjà divisée et morte par l’abandon de Retz, ce n’était plus la Fronde, mais la révolution d’Angleterre. Et c’était le Long Parlement.

Chapitre XXXVI

Fin de la Fronde. — Le terrorisme de Condé. — Second massacre de l’Hôtel-de-Ville. (1652)

Au messager qui porta la nouvelle et lui montra les tours couronnées de fumée, Condé dit : « Tu me donnes la vie. » Et il faillit l’étouffer de ses embrassements. Ce feu ne pouvait guère pourtant intervenir de près dans le combat. Il n’eût pas empêché Condé d’être écrasé au pied des tours. Il ne portait qu’au loin. Il était admirable pour frapper à Charonne sur le roi et sur Mazarin. Cela même effraya. On le prit comme la voix de Paris, comme menace de la grande ville, comme signification définitive que la Fronde, adoptait Condé, que la révolution ne reculerait plus, mais se transformerait et frapperait la royauté. Mazarin fut surpris, atterré. A toutes les portes, il avait cru avoir des gens à lui. Il était sûr d’entrer, et ne songeait qu’à amener la reine et les dames en triomphe. Il resta aplati, ne profita pas de ses forces. S’il eût permis à Turenne, de droite, à La Ferté, de gauche, de pousser leurs armées, de s’unir en formant un coin, ils entraient infailliblement ; ils perçaient à travers Condé, perçaient jusqu’à Paris, ayant de moins en moins à craindre les boulets qui volaient par-dessus leurs têtes. Ils auraient ri sous ces canons tirés dans les nuages, et trouvé à la porte Saint-Antoine un monde de gens impatients de la leur ouvrir. Mais Mazarin perdit la tête. Turenne, je crois, garda la sienne. Pour la seconde fois, il épargna Condé. Froid, calme et prévoyant, il se soucia peu, pour faire triompher Mazarin, de marquer dans l’avenir sa maison, celle de Bouillon, du sang d’un prince, et du carnage horrible où allaient périr pêle-mêle nombre des grands seigneurs de France. La porte Saint-Antoine s’ouvrit, non sans peine, à Condé. Il y fallut des prières, des menaces, et l’intérêt aussi qu’excitait sa bravoure héroïque. « Voulez-vous faire périr Monsieur le Prince ? » Cela emporta tout. Mais, à la porte Saint-Denis, on n’entra que de force et en cassant la tête à l’officier bourgeois qui commandait, d’un coup de pistolet. L’entrée ne fut pas gaie. C’étaient des vaincus qui entraient et qui venaient chercher asile. Une armée moitié espagnole, et des faux Espagnols de Flandre. Des files de bagages infinis et des blessés sans nombre, un encombrement désolant. Rien de moins rassurant, d’ailleurs, que de mettre dans une ville si riche tant d’hommes de pillage et de sang. On les logea entre Saint-Victor et Saint-Marcel, dans un faubourg muré, gardé par la Seine et la Bièvre ; on pouvait dire qu’ils étaient dans Paris et qu’ils n’y étaient pas. Mais les bourgeois ne s’aperçurent que trop du voisinage de ces troupes mal disciplinées, battues, mais impudentes et de mauvaise humeur, qui n’auraient pas mieux demandé que d’avoir sur leurs hôtes le succès qu’elles n’avaient pas eu sur l’ennemi. Condé trouva la ville fort changée et fort partagée. La Fronde même, qui venait de le sauver, n’était nullement d’accord pour lui. Sans parler de la Fronde inerte du cardinal de Retz, caché à Notre-Dame, il y avait la Fronde orléaniste, attachée à Monsieur ; la Fronde royaliste, qui voulait le retour du roi et de la cour, et n’excluait que Mazarin. Celle-ci, c’était vraiment presque toute la ville. Peu voulaient Mazarin, et peu voulaient Condé. Condé n’avait qu’une chance, frapper un coup sanglant, se relever par la terreur, compromettre Monsieur . Qui fit croire à Condé que cet excès d’ingratitude de frapper qui l’avait sauvé, de punir Paris, son asile, de sa généreuse hospitalité, lui porterait bonheur ? On l’ignore. Peut-être un sot et dur soldat, de ces ignorants capitaines bornés comme un boulet. Ou bien serait-ce l’homme de Richelieu, élevé aux choses violentes, le malencontreux Chavigny, un fils de la fatalité, né pour aller de faute en faute, de malheur en malheur, qui mourut peu après, fort pénitent, fort janséniste. Il serait mort, dit-on, des reproches que lui fit Condé d’avoir traité pour lui ; mais, qui sait ? ces reproches avaient peut-être un autre sens. Le prévôt des marchands avait convoqué à l’Hôtel-de-Ville une assemblée pour le 4 juillet, six magistrats et six bourgeois de chaque quartier, de plus tous les curés, redevenus, comme Retz, grands amis de la paix. Les magistrats frondeurs étaient sûrs d’y être envoyés, et l’on pouvait prédire que la majorité serait frondeuse. Mais frondeuse de quelle nuance ! De celle qui voulait le roi sans Mazarin. Cette Fronde-là avait sauvé Condé, mais elle ne voulait pas éterniser pour lui la guerre. Le 3 juillet, Condé prit son parti, et chargea ses soldats de faire peur à cette assemblée. Il fit louer le soir chez les fripiers deux cents habits d’ouvriers dont il affubla pareil nombre de ses tueurs les plus déterminés. On loua à la Grève quelques chambres, où l’on pratiqua dans les murs des meurtrières qui répondraient juste aux fenêtres de la salle de l’Hôtel-de-Ville, qui étaient en face. On jeta un mot d’ordre dans la population misérable du quartier, les maçons sans ouvrage, les bateliers qui ne naviguaient plus : on dit partout la nuit qu’il fallait en finir avec les Mazarins. La chaleur était grande. Pour donner l’élan ù l’affaire, on eut soin d’amener en Grève cinquante pièces de vin à défoncer. Talon, un honnête homme et un consciencieux magistrat, affirme qu’un des amis du prince, M. de Rohan, sut la nuit cet affreux secret ; que, le 4 au matin, il pria, supplia Condé de ne point faire cette chose insensée et horrible. Elle devait lui donner un jour de force, mais le lendemain l’horreur universelle (la haine de Paris, qui s’ouvrirait au Mazarin). Pouvait-il bien d’ailleurs envelopper dans ce carnage les plus ardents frondeurs, les gens de son parti, du parti qui venait de lui sauver la vie en le couvrant du feu de la Bastille ? Le second de Broussel, Charton, allait se trouver là. L’aîné des barricades, Miron, celui qui le premier fit battre le tambour au jour où naquit la Fronde, Miron allait aussi en aveugle à la mort. Mais, outre ces frondeurs, il y avait des gens, le conseiller Ferrand, l’échevin Fournier, qui étaient purement et simplement amis des princes et des séides de Condé. N’était-ce pas une chose énorme et monstrueuse de ne pas les avertir ? On eût ébruité le secret, dira-t-on. Mais il était déjà communiqué à tant de gens ! Rohan ne fut pas écouté. Apparemment les conseillers du prince jugèrent qu’en cette vieillesse des partis les amis trop anciens sont tièdes, cependant exigeants, et qu’on est trop heureux de ces purgations fortuites qui expulsent un sang refroidi. Soit que le secret transpirât, soit pressentiment vague, plusieurs hésitaient d’y aller. Un marchand de la rue Saint-Denis, fort estimé, aimé, était retenu par sa femme. Il dit : « Je suis nommé ; c’est mon devoir d’aller. » Mais il se confessa et communia, pensant aller à la mort. Les deux princes arrivèrent fort tard à l’assemblée (Conrart dit à six heures). Condé sans doute priait, poussait dès le matin Monsieur, peu curieux de cette fête. Un trompette du roi arriva en même temps pour demander qu’on remît l’assemblée. Elle s’insurgea contre, et parut très frondeuse, mais non dans l’intérêt des princes, demandant seulement « que le roi rentrât sans Mazarin ». Les princes mécontents se levèrent, descendirent. Est-il sûr qu’ils aient dit à la foule : « Ce sont des Mazarins, faites-en ce que vous voudrez ? » On l’a dit, mais j’en doute. Ce signal de mort était superflu. Condé, croyant peut-être se laver les mains de la chose en la rejetant sur un autre, avait logé le Roi des Halles, le mannequin Beaufort, dans une boutique des ruelles qui vont à la Grève pour surveiller l’exécution. Chose curieuse qu’atteste Conrart, malgré les cinquante tonneaux de vin, l’affaire ne prenait pas. Quelques coups de fusil partirent bien de la Grève, tirés en haut, donc innocents. Le peuple était plutôt triste, et plus sombre que furieux. « Les plus méchants n’attaquaient point. » Qui voulut fuir d’abord échappa sans grande peine. Mais il se trouvait là aussi des gens moins incertains, venus de chez Condé, et de ses propres domestiques. Ses soldats déguisés, qui buvaient depuis le matin avec les bateliers, ne souffrirent pas non plus que la chose avortât. Ils attaquèrent en hommes d’expérience, d’une part tirant d’en face par les trous faits exprès sur les larges fenêtres de l’Hôtel-de-Ville ; d’autre part attaquant d’en bas, de près et du plus grand courage, les défenses improvisées que les archers de la ville avaient faites au vestibule et à l’entrée du fameux escalier. Ces archers, peu nombreux, et n’ayant guère de poudre, firent cependant une très belle résistance, tirant quatre par quatre, et chaque fois tuant quatre soldats. Ceux-ci étaient désespérés ; ils entrèrent en fureur. L’un d’eux, ayant déjà trois balles, s’acharnait de son bras mourant à arracher un pieu ; il fut tué dessus à coups de hallebardes, d’épées et de poignards. Le gouverneur de Paris, L’Hospital, le prévôt, tous les royalistes, craignaient beaucoup, mais non pas les frondeur. Des hommes idolâtrés du peuple, le président J’dis ça (Charton), le bouillant colonel et maître des comptes Miron, n’imaginèrent pas un moment qu’on voulut s’attaquer à eux. Charton se mit sur la fenêtre, cria qu’on s’arrêtât, qu’il répondait de tout ; mais on tira sur lui. Il descendit, il s’offrit pour otage. En un moment, il fut coiffé de cinq cents coups, s’arracha à grand’peine et se cacha aux lieux d’aisances. Miron fut moins heureux encore. Il entreprit de se faire jour pour aller faire armer ses gens et délivrer l’Hôtel-de-Ville. « Vous périrez ! lui dit-on. — Il n’importe que je périsse en faisant mon devoir. » A peine sur la Grève, il crie : « Je suis Miron. » Il est jeté à terre par un savetier qu’il avait naguère empêché de tuer un magistrat. Un cuisinier et un petit laquais de Condé frappent dessus ; il est percé de coups. Les amis que Condé avait dans l’assemblée, fort étonnés de voir massacrer les frondeurs, se hâtent de faire un écriteau en grosses lettres ; y écrivent Union, espérant désarmer l’émeute. Mais l’émeute était ivre de vin, de sang, n’y voyait plus. Ferrand, l’un d’eux, qui descendit, fut tué à côté de Miron. Cependant Condé et Monsieur étaient entourés de personnes qui priaient, suppliaient, pleuraient pour qu’on envoyât au secours. Le laquais d’un des partisans dévoués de Monsieur, qui était à l’Hôtel-de-Ville, arriva jusqu’au prince. Il le trouva paisible qui sifflait. « Monseigneur, ils vont tuer mon maître ! » Le voyant sourd, paralytique, aveugle, il perdit tout respect, l’empoigna par le bras, croyant le faire lever... Mais toujours ce bras retombait. Un homme cependant arrive essoufflé. « Le feu est à l’Hôtel-de-Ville ! » Monsieur dit à Condé : « Mon cousin, ne pourriez-vous pas aller mettre ordre à cela ? — Monseigneur, dit Condé, je ne m’y entends point. Je me sens poltron pour ces choses. — Eh bien, dit Mademoiselle, j’irai. Il faut sauver le gouverneur et le prévôt. — J’irai avec vous », dit Condé. Mademoiselle l’en empêcha. Elle n’alla pas jusqu’au bout. Au pont Notre-Dame, on lui dit qu’ils étaient enragés à ce point qu’ils avaient tiré sur le Saint-Sacrement qu’un curé apportait en Grève. Ses gens la supplièrent de ne pas avancer. Le feu n’avait pas pris. Il n’y eut qu’une grande fumée dont les enfermés étouffaient. D’autre part, un curé parvint jusqu’à Beaufort, et lui fit honte de ce mélange horrible où il confondait ses amis. Il avança alors, sauva quelques personnes. Mais ce qui fut plus efficace, c’est que, les furieux soldats de Condé ayant été tués ou blessés en grand nombre, il ne restait guère sur la Grève que de la canaille. Ces meurt-de-faim, fort peu passionnés, imaginèrent qu’il y avait là une grosse affaire pour eux à dépouiller les richards, qui seraient trop heureux de n’être que volés. Ils montèrent, trente d’abord d’un même flot. Et ils trouvèrent l’affaire encore meilleure. Ces gens, qui n’attendaient que la mort, non seulement se laissèrent voler très volontiers, mais leur proposèrent des traités, deux cents francs, trois cents francs pour être ramenés chez eux. Ce commerce honteux, misérable, de vies humaines, qui s’était fait à la Saint-Barthélemy, se revit dans Paris. Les défenseurs payés se croyaient si autorisés d’en haut, qu’ils ne faisaient difficulté de dire leurs noms, leurs métiers, leur adresse, et venaient froidement toucher le lendemain le prix convenu de la veille. Mademoiselle, qui, dans tout cela, montre un cœur de princesse, et point du tout un cœur de femme, donne la belle excuse qu’elle fit chercher un trompette pour l’envoyer devant et obtenir passage, mais qu’il ne s’en trouva pas dans tout Paris. Elle était revenue au Luxembourg. Son père, après avoir eu peur d’agir, commençait à avoir peur de n’agir pas. Il l’obligea de retourner. Il était minuit, et tout fini. Elle ne rencontra guère de vivants, mais des morts empilés dans une charrette, et si négligemment jetés que les jambes et les bras roidis passaient d’ici et de là. « Je ne fis que changer de portière, dit-elle, » de crainte que les pieds ou les mains ne me donnassent par le nez. » La nuit était très belle, fort chaude. Cette fille sensible rit fort en rencontrant des marchandes en chemise qui causaient sur la porte avec leurs bons amis en costume plus simple encore. La Grève était moins gaie. « Je ne vis jamais, dit-elle, un lieu plus solitaire. » Beaufort la fit passer sur les poutres fumantes. Elle trouva dans un cabinet le prévôt, et le sauva d’un danger qui n’existait plus. Il était presque jour. Paris se reconnaissait. On commençait partout à raconter la chose. Et tout tombait sur Condé. « Il y eut un mouvement d’horreur », dit Joly. — Et Mademoiselle elle-même : « Ce fut le coup de massue pour le parti. » Et le prudent Omer Talon ne fait pas difficulté de dire : « Le coup le plus barbare, le plus sauvage qui se soit fait depuis l’origine de la monarchie. » Condé fit l’expérience du changement terrible qui s’était fait pour lui. Son partisan, le conseiller Leboult, vint trouver les deux princes à la tête de plusieurs des victimes échappées, et, quand ils le pressèrent d’articuler qui l’on croyait coupable, il dit fermement : « Vous. » À quoi Condé ne dit rien autre chose, sinon « que personne ne dirait cela qu’il ne le fit périr ». Un autre de ses partisans, le conseiller Croissy, se déclara hardiment contre lui quand il voulut faire recevoir son ami Rohan duc et pair. Condé en vint à bout par la menace, et, comme il raillait Croissy en sortant et disait qu’après tout il n’agissait que pour chasser les Mazarins, Croissy, en levant les épaules, lui dit : « Je voudrais que personne n’eût pas plus d’intelligence, que moi avec lui. » Mot sanglant qui notait cette duplicité exécrable : un massacre opéré pour traiter plus facilement, et la Fronde égorgée pour pouvoir mieux trahir la Fronde. L’indignation, l’horreur de son propre parti, l’obligèrent de donner quelque satisfaction à l’opinion. Il fit dire au églises qu’on révélât ce qu’on saurait des auteurs du massacre. Ils n’étaient pas difficiles à trouver. On prit tout d’abord le petit laquais et le cuisinier de Condé. On les avait vus frapper Miron à terre. Le rapporteur de l’affaire trouve un matin écrit sur sa porte : « Si vous les faites mourir, vous êtes mort ! » Mais, en les défendant, Condé se fût séparé de 1a Fronde. L’assemblée, chargée de nommer un nouveau prévôt, nomma, Broussel à l’unanimité, et l’une des victimes échappées du 4, Charton, brouillé avec les princes et désormais leur ennemi, eut presque autant de voix que Broussel. Celui-ci, octogénaire, maladif et de plus en plus, était incapable d’agir. Sa fermeté, sa probité connue, portent à croire cependant qu’il n’accepta qu’autant que l’on ferait justice. Les deux meurtriers furent pendus. La désertion avait réduit Condé de cinq mille hommes à deux mille cinq cents. Et il n’osa plus même les tenir campés à Saint-Victor, ou les bourgeois, pillés et irrités, eussent fini par les assommer. Les bouchers et nombre d’hommes pareils, pour garantir Retz, disaient-ils, avaient fait du cloître Notre-Dame une place d’armes. Les tours. étaient pleines de poudres, de balles et de grenades. La terreur, lancée par Condé, lui revint à lui-même. Il offrit aux bourgeois de faire pendre ceux qu’ils voudraient, et finalement éloigna ses soldats et les mit hors Paris en jurant qu’ils ne prendraient pas un épi de blé. Cependant le massacre avait eu son effet. Les négociations furent plus faciles. Mazarin se prit platement à croire que Condé était fort, qu’il était maître de la ville, et, comme le prétexte unique et dernier de la résistance était sa présence à la cour, il fit encore la comédie de se retirer pour un temps. Condé semblait fou de fureur, de dégoût de lui-même. Pendant que la grande folle Mademoiselle essaye de le soutenir d’argent, il se rue dans l’orgie avec une comédienne, si bien qu’il en tombe malade. On croit relire l’histoire de Charles IX, qui se tue sur Marie Touchet. Il put s’apercevoir que le respect était perdu. Rieux, un de ses partisans, lui résistant en face, il lui donne un soufflet, reclaqué sur-le-champ à la joue de Condé. On les prit tous les deux au corps, ce qui n’empêcha pas qu’ils ne pussent encore échanger les gourmades. Tout le monde, sous ses yeux, avait quitté la paille, signe de son parti, pour mettre au chapeau le papier, le signe royaliste. Paris et lui étaient las l’un de l’autre. Les Espagnols avaient payé le duc de Lorraine pour venir le secourir. Il partit de bon cœur pour aller le rejoindre. Il enviait la vie errante de ce massacreur mercenaire, joyeux, plaisant dans les horreurs d’une guerre anthropophage.

Voilà Condé et Mazarin partis. Et Condé est perdu. Mazarin même, quoique, tenant le roi, il tienne tout, aurait peine à se relever (comme on verra) sans l’épée de Turenne. Que reste-t-il de la Fronde ? Rien matériellement qu’une prodigieuse misère. Et moralement ? Pis encore le dégoût de l’action, l’horreur d’agir jamais. Est-ce tout ? Oui, pour le présent. Pour l’avenir et pour l’effet lointain, une chose reste : une langue, un esprit. Si l’on nous passe une comparaison un peu trop familière et basse, si l’on veut, mais nette, et qui explique tout, la France avait eu jusque-la comme ce frein charnu de la langue qu’on coupe quelquefois aux enfants pour leur donner la liberté d’organe. La Fronde nous coupa le filet. On put croire que la France allait être lancée cent ans plus tôt dans une audace extraordinaire d’esprit. Mazarino avec son baragouinage avait déchaîné la verve comique, et le burlesque même. L’idolâtrie royale fut atteinte un moment, et ce fut un fou rire d’avoir vu les visages sous les masques, surpris les dieux dans la bassesse humaine, l’Olympe sur la chaise percée. On ne s’arrêta pas au mari de la reine. La reine elle-même, « la bonne Suissesse », comme dit Retz, que le peuple appelait sans façon Madame Anne, fut chansonnée, et, bien plus, racontée. Le Rideau du lit de la reine, c’est le titre d’un de ces pamphlets. Mais voici le plus fort. Richelieu sort de son tombeau. Son petit Journal (d’une authenticité terrible, signé de la griffe du lion) dit au nom de l’histoire la comédie intime, bien plus forte et bien plus comique que n’auraient pu l’imaginer le faible Marigny et le bonhomme Scarron. L’autel n’impose pas beaucoup plus que le trône. Les esprits forts, brûlés naguère, sont en faveur de la Fronde, hors la Fronde. Ils se prélassent au Louvre. L’intime ami du cardinal de Retz, le joyeux Brissac, qui, la nuit, court les rues avec ses amis, las de battre le guet, trouve plus amusant de battre Dieu. Voyant le Crucifix, il y court l’épée haute, en criant : « Voilà l’ennemi ! » Le favori de Richelieu. Bautru l’athée, n’en est pas moins toujours chez la dévote reine, comme un animal domestique, chien ou chat favori. Ses bons mots sont célèbres. Un jour, à la procession, il ôte son chapeau devant le Crucifix. « Quoi ! dit-on, vous, Bautru ? — Oh ! dit-il, nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas. ». Est-ce Vanini qui ressuscite ? ou bien déjà Diderot ? Rien de tel. Les grandes révoltes sont ajournées. La petite affaire janséniste va absorber les plus hardis. Tant d’agitations inutiles ont excédé l’esprit public. C’en est fait de la comédie pour quelque temps. On souffle les chandelles, et la farce est jouée. L’auditoire est heureux d’être mis à la porte. Il bâille et va se mettre au lit. Les bouffons de la pièce, pamphlétaires, satiriques, rieurs gagés, n’y gagnant plus leur vie, tournent bientôt au madrigal, plus lucratif, soupirent à tant par vers, et riment pour les ballets du roi. Ce roi jeune et galant, qui danse le Zéphyr, qui à lui seul joue les Jeux et les Ris, qui tout à l’heure sera Phébus ou le Soleil (soleil d’amour des Mancini, des La Mothe et des La Vallière), voilà l’idole de la paix, le culte nouveau de la France. Si elle est vraiment amoureuse, elle est femme, et ne rira plus. Qui trouvera-t-on qui rie encore ? qui garde l’esprit de la Fronde ? un seul homme peut-être. Dans un triste hôtel du Marais, non loin de Marion De Lorme et de la jeune Ninon, l’Homère grotesque, le Virgile cul-de-jatte, Scarron, fait le Roman comique. Rieur obstiné, intrépide, il rit sur son grabat, sur ses propres ruines, sur les ruines du monde. Il se divertit à conter la vie aventureuse d’une société de carnaval, aussi morale, aussi rangée que l’administration de Mazarin et de Fouquet. Peinture divertissante et basse ; mais plus basse, de beaucoup, est la réalité de ce temps-là, lorsque Ragotin trône au Louvre. La meilleure farce, au reste, de Scarron, c’est celle qu’il a faite sans en deviner la portée. Je parle de son mariage. La jeune Aubigné, qu’il nourrit, qu’il élève (jolie petite prude qu’il prend, ma foi, pour lui), comme il rirait s’il prévoyait qu’il la prépare pour le grand roi ! Tant pis pour celui-ci, qui n’y pense que trente ans trop tard. Scarron doit passer avant lui. Que fût-il devenu, le pauvre homme, si d’avance il eût lu les deux inscriptions qu’on voit aux voûtes de la chapelle de Versailles, et qui disent si bien les deux religions de l’époque : le roi dieu du peuple, et madame Scarron dieu du roi Intrabit in templum suum dominator. Le roi entrera dans son temple. Rex concupiscet decorem tuum. Ta beauté remplira le roi de désir et de concupiscence. Voilà pourquoi la foule, en ces derniers temps de Louis XIV, s’obstinait, dit Racine, à demander et faire jouer les farces de Scarron. On l’évoquait pour voir cette vengeance de la Fronde. Scarron ne revint pas. Il eût trop ri. Il eût eu l’aventure de l’Arétin, qui, dans un tel accès, tomba à la renverse et se cassa la tête. Il fût mort une seconde fois.

Chapitre XXXVII

Turenne relève Mazarin. — Règne de Mazarin. (1652-1657)

Les Mémoires véridiques du modeste Turenne et ceux de son jeune lieutenant York (depuis Jacques II) nous apprennent que, sans la fermeté de ce grand militaire, la cour et Mazarin lâchaient pied, cédaient tout. N’étant reçus ni à Paris ni à Rouen, ni dans aucune ville de France, sans lui ils fuyaient jusqu’à Lyon. C’est-à-dire que Paris, que la France, qui vomissait Condé, ne voulait pas pour cela ravaler Mazarin. Excessif était le dégoût, et la nausée mortelle. Pour qu’on subît cette odieuse médecine, il fallut un peu d’aide. Il fallut la douce contrainte d’une exécution militaire par trois armées (de Turenne, de Condé et des Lorrains), qui fit de la banlieue, à dix lieues à la ronde, un désert comparable à ceux de Picardie et de Lorraine. Turenne, qui s’efface partout ailleurs, dit ici nettement (et je le crois) qu’il eut les grandes initiatives du temps : 1° Il arrêta la cour, effrayée de l’entrée des Espagnols qui venaient secourir Condé ; il l’empêcha de fuir (juillet 1652). 2° Mazarin, s’éloignant encore pour apaiser et faire céder les résistances de Paris (août), Turenne prit toute précaution pour que cet éloignement ne fût pas définitif et pour assurer son retour. 3° Il inquiéta les Espagnols qui n’allèrent pas plus loin que Laon. Il prit une bonne position à Villeneuve-Saint-Georges, et y tint un mois en échec Condé, et les Lorrains (septembre). 4° Enfin, il donna à la cour, à la reine et au jeune roi le courage de rentrer dans Paris, qu’ils redoutaient toujours. À ce point qu’arrivés aux portes, et sachant que Monsieur y était encore, la peur qu’ils eurent de ce peureux leur eût fait rebrousser chemin si Turenne n’avait insisté, se mettant au même carrosse, et les couvrant de la présence du redoutable général qui venait de primer Condé (21 octobre). La chose réussit. Le peuple applaudit fort le roi. Déjà le clergé de Paris, Retz en tête, les corps de métier, l’avaient prié de revenir. Le 22, le Parlement est mandé au Louvre, dans une salle pleine de soldats et sous l’œil de Turenne. Là, ce beau jeune roi, qui la veille avait été si près de rebrousser chemin, fait lire aux magistrats, vaincus sans combats, la défense de se mêler d’aucune affaire publique, ni spécialement de ses finances, ni entreprendre contre ceux à qui il confie l’administration. C’est la proclamation solennelle et définitive de la monarchie absolue, du grand règne, et de l’âge d’or, qui, parti de la banqueroute, aboutit en un demi-siècle à la sublime banqueroute des trois milliards qui rasa le pays. Le cardinal de Retz, qui, dès septembre, a reçu le chapeau, est accueilli, caressé et choyé. La reine lui déclare que lui seul a mis le roi dans Paris (éloge vrai, il divisa la Fronde). Et lui seul est frappé. Le 18 décembre, on le met à Vincennes. Alors Mazarin, rassuré, hasarde de rentrer à Paris (février 1653). Ce qui rend dans tout cela l’initiative de Turenne bien étonnante, c’est que seul à la cour il s’obstina pour Mazarin. La reine était entourée de gens lassés et excédés de lui. Elle avait sous la main un homme digne et capable, Châteauneuf, qui l’eût remplacé. L’aimait-elle encore véritablement ? Elle venait de sentir son ingratitude, sa perversité (dans la tentative de lui enlever le jeune roi par le goût des plaisirs honteux). Dès son premier voyage, elle avait paru vacillante. Combien plus au second ! Par quoi la tenait-il ? Très probablement par le mariage. Mangeuse et fort sanguine, sensuelle et dévote, le tempérament, les scrupules, la ramenaient à cet homme méprisé, odieux, dont elle avait besoin. Elle le dit nettement dans une lettre comme les femmes n’en écrivent guère (Voy. Ravenel, Walckenaër (Sévigné) et Cousin (Hautefort). Elle y avoue « qu’elle n’en peut plus... Et il sait bien de quoi ». Turenne, très bon observateur, vit cela et conclut que, de toute façon, Mazarin finirait par revenir. Il craignit de compliquer la résistance militaire par une révolution de cour. Cela semblait d’un esprit positif, d’une politique prudente, basse, il est vrai, mais sûre. Si ce coquin était indispensable, si le salut, la paix, étaient en lui, il fallait bien le prendre. Mais on eût pu cependant objecter que Turenne, en portant si haut le drapeau de Mazarin, en voulant même, à son départ, qu’on déclarât qu’il reviendrait, se créait, par la force de ce nom détesté, une difficulté très réelle et au roi un obstacle. Il n’y parut pas dans le Nord, mais beaucoup dans le Centre, et encore plus dans le Midi. Tandis qu’on avait si peu de forces devant l’invasion espagnole, il fallut employer des troupes en Bourbonnais, et bien plus en Guyenne, où la résistance contre Mazarin dura un an encore. Pourquoi ? Il s’obstinait, dans ce grand péril de la France, à faire recevoir à Bordeaux le fils du duc d’Épernon, plus détesté que Mazarin même, mais qui devait épouser sa nièce ! Hors de la guerre, Turenne était un très pauvre homme, tout à fait terre à terre, et s’il ne fit jamais de mauvaise manœuvre, il fit bien des fausses démarches. A lire ce qui précède, on le croirait un Machiavel, un égoïste et hardi courtisan, qui eût calculé que, cadet et pauvre, simple vicomte de Turenne, il arriverait plus tôt au commandement général des armées en se donnant pour maître un étranger isolé, méprisé. Mais ce n’est pas cela. Ses vrais motifs furent autres, tout militaires. Pour les comprendre, il faut connaître les hommes de la Guerre de Trente-Ans. Turenne et sa petite armée étaient une même personne, presque autant que l’armée de Lorraine et son duc, l’aventurier célèbre. Chacun des avis de Turenne et de ses conseils à la cour fut absolument relatif à la position et au salut de cette armée. Quand il empêcha en juillet la cour de fuir à Lyon, on allait l’affaiblir encore, lui prendre une escorte de deux mille hommes ; et cette armée, ainsi mutilée, frappée moralement par l’abandon du roi, eût bientôt cessé d’exister. Quand il exigea en octobre que le roi hasardât de rentrer à Paris, ce fut, dit-il, parce que, sans cela, il n’y eût eu pour l’armée « ni argent ni quartier d’hiver. Les officiers quittoient déjà tous les jours, faute de subsistances ». Comprenons bien ce que c’est que Turenne. Les très bons portraits qu’on en a donnent une tête assez forte, médiocre, bourgeoise, ou personne ne devinerait le descendant des Turenne du Midi, ni le frère de M. de Bouillon. C’est un terne visage hollandais (il l’était de mère et d’éducation), qui tournerait au bonasse s’il n’avait la bouche fort arrêtée, réservée, mais très ferme. Cet homme de si grande résolution était hésitant de parole, trivial, ennuyeux, filandreux. L’état d’infériorité où il fut longtemps, comme cadet et bas officier dans les armées de la Hollande, resta en lui toute sa vie. Il était fort modeste, fort serré, non avare, mais extrêmement économe. Ses lettres de jeunesse le disent assez. Il y parle et reparle de son habit qui passe. Lui-même il était né râpé. Son flegme était extraordinaire, et rien, pas même la plus brusque surprise, ne l’en faisait sortir. Tout le monde sait l’anecdote suivante, qui, du reste, lui fait honneur. Il se levait de fort bonne heure. Un matin qu’il prenait l’air à la fenêtre, un de ses gens, voyant un homme accoudé là en bonnet de coton, le prend pour son camarade, et lui applique amicalement un énorme soufflet au bas du dos. L’homme se retourne, et c’est Turenne. « Monseigneur, s’écrie le frappeur à genoux, j’ai cru que c’était Georges... — Mais, quand c’eût été Georges, dit Turenne en se frottant, il ne faut pas frapper si fort. » L’homme était excusable. Et tout le monde croira voir Georges si vous mettez à ses portraits un bonnet de coton. En ce temps d’emphase. espagnole et de héros à la Corneille, la prose apparut dans Turenne. On y vit que la guerre était chose logique, mathématique et de raison, qu’elle ne demandait pas grande chaleur, tout au contraire, un froid bon sens, de la fermeté, de la patience, beaucoup de cet instinct spécial du chasseur et du chien de chasse, parfaitement conciliable avec la médiocrité de caractère. Les Mémoires de Turenne n’indiquent pas qu’il ait jamais eu une émotion, jamais aimé, jamais haï. On dira que ce sont des Mémoires militaires, et qu’il n’a voulu qu’expliquer ses opérations. Cependant il est surprenant de voir que même les maîtres de son art, le grand Gustave, l’habile et savant général Mercy (son vrai maître en réalité), n’obtiennent à leur mort, d’un écrivain si prolixe, pas un mot de sympathie. Une ligne pour Gustave dans une lettre, une pour Mercy dans les Mémoires, et voilà tout. Cependant, à Nordlingen, si Mercy n’eût été tué, Turenne n’eût pas sauvé Condé, et la bataille était perdue. Il est bien entendu que les effroyables événements qu’il traverse, l’état du peuple que son armée dévore, lui sont parfaitement indifférents. Il y a de temps en temps une ligne funèbre, mais rien de plus. « Pas un paysan dans les villages » (d’Alsace, p. 363). — On passe cent villages sans rencontrer un homme » (en Palatinat, p. 342). — « Dans ce pays (de Moselle), il n’y a pas de quoi nourrir quatre hommes » (p. 399). Quant aux environs de Paris, on sait, mais non par lui, dans quel état ils se trouvaient, pillés et repillés, ravagés, affamés, outragés par les trois armées, puis empestés des cadavres innombrables d’hommes et de chevaux. Les belles dames de Paris s’en vont, en se bouchant le nez, à travers les charognes, faire collation dans ces armées, et Turenne fait taire le canon quand Mademoiselle va visiter Condé. Mais ces galanteries ne diminuent point l’horreur de la guerre. « Depuis cinq ans, ni moisson ni vendange (Voy. Feillet) . Nous rencontrons des hommes si faibles, qu’ils rampent comme des lézards sur les fumiers. Ils s’y enfouissent la nuit comme des bêtes, et s’exposent le jour au soleil, déjà remplis et pénétrés de vers. On en trouve gisant pêle-mêle avec leurs morts, dont ils n’ont pas la force de s’éloigner. Ce que nous n’oserions dire, si nous ne l’avions vu, ils se mangent les bras et les mains, et meurent dans le désespoir. » Le duc de Lorraine, en ces choses, était admirable. Il disait que son armée ne pouvait manquer de vivres, parce qu’au besoin elle mangeait les morts ou les blessés. Il était bon et indulgent pour les jeux du soldat. Un de ces jeux, à Lagny, c’est de rôtir un enfant dans un four ; ailleurs, de voir lequel du mari ou de la femme, tous deux fouettés d’épines à mort, mourra le premier dans son sang. Cette armée était gaie, comme son chef, et facétieuse. On s’y amusait fort. Une des raisons décisives qui firent quitter Paris à Condé, nous assurent les plus graves témoins, c’est qu’il s’amusait beaucoup plus dans cette vie d’agréable aventure. Turenne n’aimait pas les gaietés excessives, non par souci du peuple, mais parce qu’elles ensauvagent le soldat et le rendent indisciplinable. Il aimait les hommes rangés, laborieux, patients, à son image, et il les faisait tels pour l’intérêt du service. Aux batailles et aux campements, il ne se fiait pas aux bas officiers, comme les Espagnols, ni dans les sièges aux ingénieurs, comme les Hollandais. Il allait le matin à la tranchée ; il y allait le soir, et il y retournait pour la troisième fois après souper. Lui-même, il instruisait sans cesse les capitaines de ce qu’il y avait à faire. C’était un maître autant qu’un général. Il les formait soigneusement, ne les traitait nullement comme des machines. Parfois même cet homme serré, économe, pour s’assurer d’un officier qui pouvait être utile, allait jusqu’à ouvrir sa bourse personnelle et le remontait de son argent. Il connaissait parfaitement l’ennemi, et devinait heure par heure ce qu’il faisait ou voulait faire. Il comprit en juillet 1652, quand, avec sept mille hommes, il marcha contre trente mille, que les Espagnols ne voulaient pas sérieusement l’invasion, qu’ils ne voulaient pas faire Condé roi de France, qu’ils ne s’amuseraient pas à conquérir ici pour rendre bientôt, et qu’ils tenaient bien plus à reprendre leurs places de Flandre. Il savait qu’au moment où ils faisaient Condé leur général, ils s’en défiaient, et que l’assurance même de Turenne à marcher si faible contre eux augmenterait leurs soupçons. Ce qui pouvait rajouter, c’est que tous deux entretenaient (par pur amour de l’art) une correspondance. Turenne n’avait pas un succès que respectueusement il ne fit juge son ancien général des soins qu’il prenait pour le battre. Si Condé méritait d’être puni pour avoir passé aux Espagnols, il le fut à coup sûr. Ils le firent général, mais en le liant, l’entravant. Des lieutenants comme un gouverneur des Pays-Bas, ou un duc de Lorraine, ne pouvaient obéir. Et d’ailleurs la vieille tactique espagnole des temps de Charles-Quint, leur méthode des campements romains, retranchés chaque soir, mettait obstacle à tout. La hiérarchie était inflexible, l’étiquette immuable, à l’armée tout comme à Madrid. Un jour que Turenne observait leur camp de très près, ses lieutenants s’étonnèrent de voir un homme si sage se hasarder ainsi. Il répondit : « Soyez tranquille. Le commandant de ce quartier, Fernand de Solis, n’entreprendra rien de son chef. Il enverra demander permission au général Fuensaldagne, lequel ne fera rien sans en avertir l’archiduc. Mais l’archiduc a tant d’égards pour le prince de Condé, qu’il le fera prier de décider avec lui en conseil de guerre sur ce qu’on pourrait faire. Donc, nous avons le temps d’observer. Nous ne risquons rien, sauf peut-être un coup de canon. » Ce fut encore bien pis quand Don Juan d’Autriche, le fils du roi d’Espagne, vint succéder à l’archiduc. A chaque campement, en arrivant, il se mettait au lit. L’occasion la plus favorable de livrer bataille fut perdue une fois, parce qu’on n’osa pas l’éveiller. Turenne crut qu’en combattant des gens si sages on pouvait être hardi. En 1653-1654, n’ayant encore que des moyens très faibles, il prit les places de Champagne que possédait Condé, et qui étaient le vrai chemin de l’invasion, comme il l’explique. Puis, lorsque Condé, fortifié de deux armées, espagnole et lorraine) essaya par la Picardie ce qu’il ne pouvait plus par la Champagne, Turenne audacieusement (et seul de son avis) ne couvrit point Paris. Il passa derrière l’ennemi, et se mit entre lui et les Pays-Bas. Cependant, à Péronne, Condé crut pouvoir l’accabler. Mais le général espagnol, qui avait peut-être défense de livrer bataille, exigea un conseil de guerre. Or, pendant le conseil, Turenne, qui avançait toujours, était déjà en sûreté. Ses misères n’étaient pas finies. Dans les années qui suivent, il opéra avec des armées bien plus fortes. Mais son indigne maître, Mazarin, comprit si peu le signalé bonheur qu’il avait eu d’être sauvé par un tel homme, qu’il lui donna toujours pour égaux dans le commandement : le médiocre La Ferté, qui arrivait toujours trop tard, s’étonnait, s’embrouillait ; bien plus, le brutal Hocquincourt, un soldat inepte et perfide, dont le mérite unique était d’avoir offert d’assassiner Condé et d’avoir ramené Mazarin . On voit très bien, dans les récits, quoique modestes et fort doux de Turenne, jamais accusateur, combien ces généraux de Mazarin lui furent embarrassants et dangereux. En 1654, la grande armée des Espagnols voulant reprendre Arras, Turenne exigea, décida qu’on forcerait leurs lignes. La Ferté, Hocquincourt, ne s’en souciaient pas, et croyaient la chose impossible. Ils s’y prirent de manière qu’elle le devint presque en effet. L’attaque générale devait se faire la nuit ; ils n’arrivèrent qu’au jour. Mais déjà Turenne seul avait forcé les lignes et défait l’ennemi. Cela ne décourage pas Mazarin. Il maintient La Ferté pour commander avec Turenne. Il en résulte à Valenciennes (1656), qu’ils assiégeaient, le plus terrible événement. Les Espagnols, ayant rompu la nuit les écluses des marais voisins, attaquent, à la faveur de cette inondation, le corps de La Ferté, ne rencontrent nulle garde avancée, prennent le général, tous les officiers, tuent quatre mille hommes. Tout cela en un quart d’heure. Jamais le sang-froid de Turenne ne parut davantage. Lui seul, il n’eut pas peur, n’éprouva aucun trouble, retira son canon, et s’en alla au petit pas. L’armée croyait rentrer en France, et déjà le bagage en avait pris la route. Mais Turenne le fit arrêter, resta en pays ennemi, campa près du Quesnoy. Les ennemis, ayant eu du renfort, semblaient devoir venir à lui. Les nôtres étaient d’avis de ne pas les attendre. Turenne ne bougea, attendit. Le Espagnols respectèrent son repos. Notons un fait piquant. Dans une occasion (Mém. d’York, page 589), Turenne a peur, Mazarin n’a pas peur. Les prêtres et les femmes ne craignent rien. Il s’agissait de passer une rivière sous le feu de l’ennemi ; mais devant la rivière il y avait encore des marais et des retranchements, des fossés, et l’on n’arrivait au passage que par une étroite chaussée. Mazarin soutenait que, le roi étant là en personne, on devait braver tout, passer. Turenne objecta qu’on perdrait trop de monde. Mais cela n’eût guère arrêté s’il n’eût montré la chose comme absolument inutile, parce qu’on pouvait passer plus bas. Était-ce humanité ? Non, prudence et bon sens. Des romanciers ont travesti Turenne en je ne sais quel philanthrope, un Fénelon guerrier. Il n’y a rien du tout de cela. La réalité est que la Guerre de Trente-Ans, ayant perdu ses fureurs, ses chaleurs, ayant usé cinq ou six générations de généraux, de plus en plus indifférents, sans passions et dégagés d’idées, a fini par produire l’homme technique ou l’art incarné, lumière, glace et calcul. Nulle émotion ne reste plus. C’est la guerre quasi pacifique, mais non moins meurtrière. Un froid mortel saisit ; une Sibérie à geler le mercure. On voyage dans la nuit des pôles, plus lumineuse que le jour, où l’on voit des batailles de glaces heurtant les glaces, de cristaux brisant des cristaux. Un grand désert. Plus d’hommes, et pas même de morts. Et même on ne s’en souvient plus.

Chapitre XXXVIII

Paix des Pyrénées. — Triomphe et mort de Mazarin. (1658-1661)

Mazarin, on l’a vu avant la Fronde, avait pendant cinq ans exploité le royaume par la force d’opinion que lui donnait alors une victoire annuelle de Condé. Pendant sept ans (après la Fronde), il se releva, brilla, grandit par les solides résultats des succès de Turenne. Il en tira cette gloire qu’à la dernière campagne l’Espagne, sérieusement menacée de la perte des Pays-Bas, rechercha, demanda (1658) la paix que Mazarin avait d’abord offerte. Donc, par deux fois le génie militaire couvrit devant l’Europe la honte d’un gouvernement vil, trompa sur son habileté. Ce qui est évident, c’est qu’au temps du plus grand péril (1652), et constamment dans les années qui suivent, Mazarin subordonna entièrement les affaires de la France : 1° au placement de sa famille, au mariage de ses nièces ; 2° à son avarice, à la création d’une énorme fortune, la plus monstrueuse qu’aucun ministre eût eue jamais. Ni Concini ni Luynes ne sont rien à côté. Pour faire cardinal son frère, il avait presque fait la guerre au pape, et ce frère, un moine imbécile, il le fit vice-roi de Catalogne. Pour cette position si importante, si précieuse, qui nous mettait au cœur de l’Espagne, on eût dû ménager le peuple catalan à tout prix. Pour marier une nièce an fils du duc d’Épernon, il aigrit, prolongea la guerre de Guyenne, la résistance de Bordeaux. Pour décider le prince de Conti à épouser une autre Mancini, il donna à ce prince, élevé pour l’Église, contrefait, qui, d’ailleurs, n’avait point vu la guerre, l’armée des Pyrénées, celle qui, par la Catalogne et l’Aragon, devait prendre l’Espagne corps à corps. Une autre nièce épouse le frère du duc de Modène, qui, avec la Savoie, nous fait attaquer et manquer Pavie. C’est par un mariage semblable que le prince Thomas de Savoie gagne le cœur de Mazarin. Son fils, le comte de Soissons, épouse Olympe Mancini, dont il aura le prince Eugène, le futur fléau de la France. Au total, il avait sept nièces, qui toutes eurent des dots énormes, la moindre six cent mille livres (d’alors) et le gouvernement d’Auvergne. La plus riche, dont le mari s’appela duc de Mazarin, eut, à la mort de l’oncle, un million et demi de rentes (six millions de rentes d’aujourd’hui). M. de Sismondi, savant économiste, s’efforce d’expliquer comment la France, après la guerre civile, put se remettre sous Mazarin. Vaines explications. Les faits montrent qu’elle ne se remit pas du tout. Huit ans après la Fronde, l’année même ou meurt Mazarin (l660, les rapports cités par M. Feillet nous apprennent cette chose lamentable que non seulement aux provinces frontières (Bourgogne, Picardie, Champagne, Lorraine), mais dans celles de l’intérieur, par exemple dans l’Angoumois, la misère était la même qu’aux environs de Paris. Les pauvres mangeaient encore, comme au temps de la Fronde, les bêtes jetées à la voirie, les disputaient aux chiens. On a vu l’impuissance, l’insuffisance et la misère des secours qu’essaya d’organiser l’excellent Vincent De Paul, les trois sous par mois qu’on donna dans l’année la plus dure aux populations les plus affamées. Ajoutez-y les soupes économiques (d’herbe cl d’eau claire, c’était à peu près tout), les magasins charitables, où chacun doit porter ce qui ne lui sert pas. La liste des objets donnés est curieuse ; on rirait si l’on ne pleurait : « Dix-neuf lanternes, vingt-six douzaines de chapelets, des vieux peignes, vingt-trois seringues, etc., etc. » (Feillet). Du jour où Richelieu voulut toucher aux biens d’Église, ne put et recula, la charité, aussi bien que l’État, devait perdre à jamais l’espoir. Et les petites aumônes tirées par cette Église si riche du bon cœur de nos dames et de leurs petites économies, ne purent être que ridicules devant le monstrueux fléau qui peu à peu but le sang de la France ; Quel fléau ? Deux pompes aspirantes d’incalculable force. 1° La grande pompe centrale du fisc, l’exploitation violente de la France par un coquin pour un coquin. Je parle de Mazarin et de Fouquet, à qui il confia les finances. 2° La pompe universelle de toutes les tyrannies locales. Elles ressuscitent sous un gouvernement faible et fripon, qui se sent trop coupable pour accuser aucun coupable ; les campagnes livrées aux seigneurs, avides, nécessiteux et luxueux. Nous aurons pour l’Auvergne le récit aimable et badin du jeune abbé Fléchier, qui montre en ce pays la sauvage horreur du temps féodal, aggravée des caprices d’une tyrannie malicieuse, dont les temps barbares n’eurent jamais l’idée. Que les peuples soient exploités, volés, c’est la chose ordinaire. On n’y ferait pas attention s’il n’y avait eu ici dans le vol une lâche audace, une intrépidité de bassesse, qu’on nous passe ces mots, toute nouvelle et originale, qui ne s’est peut-être vue qu’une fois. On vit en huit ans cette chose surprenante, miraculeuse, absurde : un homme qui était maître et roi, prenait ce qu’il voulait, et qui pourtant volait le roi, c’est-à-dire se volait lui-même. Il était l’État en réalité (autant que le fut jamais Louis XIV). Et en même temps il faisait des affaires avec l’État, s’était fait financier, partisan, munitionnaire. Il trafiquait des vivres, spéculait sur l’artillerie, gagnait sur la marine. Il avait pris à son compte la dépense de la maison du roi. Quoiqu’il eût tant d’esprit pour l’intrigue et le ravaudage (dit si bien Retz), il n’avait ni intelligence ni connaissance de la France qu’il exploitait. De sorte qu’à chaque instant, sans tact ni pudeur, à l’aveugle, il faisait des choses immondes. Il avilit les charges, les dignités, en les vendant et les multipliant. Il aimait mieux faire dix ducs et pairs que donner dix écus. Peu avant sa mort, il promet un siège de président à un homme aimé de la reine. L’homme vient le remercier : « Oui, mais j’en veux cent mille écus. » La reine eut beau faire et beau dire ; il n’en démordit pas, disant toujours : « J’en veux cent mille écus. » Tout en disant cela, il mourut : Et on l’eut pour rien. (Montglat.) On ne pouvait arriver à lui, à moins d’être joueur. Il était fort adroit aux tours de carte, et n’avait jamais pu se corriger d’avoir la main trop vive et trop habile. On dit qu’il choisissait les pièces fausses ou rognées pour les passer au jeu. Il inventa un jeu nouveau, la spéculation sur la guerre. Il ne comprenait pas d’abord grand’chose aux affaires militaires. Ce qui le prouve, ce sont ses choix ridicules et d’avoir égalé un Hocquincourt au premier général du siècle. A mesure cependant qu’il aperçut qu’il avait en Turenne un génie infaillible, un joueur qui gagnait toujours, il voulut être de la partie ; il joua sur Turenne, s’associa d’avance à ses victoires, se fit son fournisseur de vivres, réalisa sur ses conquêtes de gigantesques bénéfices. Vers la fin, il avait fait encore un pas. Il avait pris un intérêt dans l’entreprise honnête des pirates et des flibustiers qui faisaient la course sur le commerce des Hollandais, nos alliés. Excellente spéculation. On prit en moins de rien trois cents vaisseaux. La Hollande indignée envoya le grand Ruyter, qui prit tout simplement une petite représaille, deux vaisseaux seulement. Mazarin redevint souple, aimable, offrit satisfaction, promit mille choses qu’il ne donna jamais. On a parlé beaucoup de l’habileté de Mazarin, de sa subtile politique, de sa fine diplomatie, de sa persévérance à continuer la tradition d’Henri IV et de Richelieu. On le redit, parce qu’on l’a dit. Ce sont choses convenues que tout le monde répète. Examinons pourtant. Henri IV et Richelieu cultivèrent, ménagèrent, se rallièrent les petites puissances. Le premier s’assura des Suisses, et fut étroitement uni avec les Hollandais. C’est avec ceux-ci que Richelieu eût voulu partager les Pays-Bas. Mazarin se brouilla avec les uns et les autres. Dans la crise si grave où la rivalité maritime commençait entre l’Angleterre et la Hollande, c’était le moment ou jamais de s’attacher celle-ci. Mazarin ne voit là qu’une facilité de pirater. Noble commencement de cette longue série de sottises par lesquelles Louis XIV réussit à rattacher solidement la Hollande à l’Angleterre. Cromwell, tout Cromwell qu’il pût être, avec sa république viagère, n’avait pas fait grand’chose, tant que l’invincible Ruyter promenait sur les mers le pavillon de Hollande. Cromwell était près de sa mort, et Charles II de sa restauration. L’Angleterre allait retomber. Qui fonda sa grandeur ? La politique profonde de Mazarin, hostile à la Hollande, la politique profonde de Louis XIV, qui fait de notre ancienne et de notre meilleure alliée une chaloupe à la remorque du vaisseau britannique. Littérairement, à coup sûr, la diplomatie française est charmante. Les dépêches de Mazarin, de Lyonne, etc., ne sont guère au-dessous des lettres de madame de Sévigné. Est-ce assez pour justifier l’admiration sans bornes qu’on a montrée pour cette diplomatie aux derniers temps ? Regardons, je vous prie, surtout les résultats. On pouvait s’y tromper en avril 1657, à la mort de l’empereur Ferdinand III. La France ne put faire élire son candidat, le duc de Bavière. Mais les princes du Rhin et autres, s’alliant à la France et à la Suède, n’élurent l’Autrichien Léopold qu’en lui faisant signer l’engagement « de ne donner aucune aide aux Espagnols Ce succès de la France, poussant ceux-ci au désespoir, pouvait les décider à l’alliance monstrueuse de Cromwell, à unir le drapeau de l’État catholique entre tous à celui de la république puritaine. On assure qu’ils offraient au Protecteur d’assiéger avec lui Calais pour y faire rentrer les Anglais, les rétablir en France, guérir la plaie dont l’orgueil britannique saignait depuis cent ans. Cromwell, dont le ferme et froid regard voyait très bien, malgré les succès de Turenne, l’épuisement réel de la France, la faiblesse misérable d’un gouvernement dilapidateur, demanda à Mazarin ce qu’il lui donnera à la place. Et celui-ci est trop heureux que l’Anglais accepte. Dunkerque, Mirdick et Gravelines, trois ports pour un, que Mazarin se fait fort de conquérir sur l’Espagne pour les lui donner. Traité, au fond, fort triste, qui faisait de la France la servante de l’Angleterre, lui faisait employer son sang à conquérir pour sa rivale. Avec quel résultat ? D’établir les Anglais sur le continent. — Non pas à Calais, il est vrai, mais à deux pas de Calais. Qui ne voit que Dunkerque, en Flandre, mais si près de la France, n’était guère moins dangereux, permettant également la descente d’une armée qui pouvait à son choix tomber sur nous ou sur les Pays-Bas. Le but de Mazarin, dit-on, était d’abaisser à la fois l’Espagne et la Hollande. Son traité avec l’Angleterre eût eu le résultat d’humilier la première sur terre, la seconde sur mer. Politique admirable, zélée pour la marine anglaise ! Turenne eut des succès rapides. Il gagna sur les Espagnols la bataille des Dunes (14 juin 1658), qui nous donna le bel avantage de mettre les Anglais dans Dunkerque. Puis, on prit Gravelines, Ypres, Oudenarde, Menin. On était maître du chemin de Bruxelles. Si l’on y eût été, si l’on eût procédé sérieusement à la conquête des Pays-Bas, on aurait vu bien vite les résultats du traité qui mettait l’Anglais à Dunkerque. Il eût fait volte-face, n’eût jamais permis un tel agrandissement de la France, et, profitant de la descente qu’il avait par nous sur le continent, notre excellent ami nous eût pris par derrière. La mort de Cromwell qui survint (septembre 1658) put rassurer sur ce danger. Et, d’autre part, une victoire du Portugal sur l’Espagne encourageait notre conquête. La grande barrière des Pays-Bas avait été brisée par la prise de tant de places. Mais ce fut alors qu’on traita. La France, naguère alliée de Cromwell, retomba dans ses attractions catholiques, dans le vieux rêve de ses reines, toujours le mariage espagnol. Marie de Médicis y avait tout sacrifié. Combien plus Anne d’Autriche, Espagnole elle-même, et dont le fils était Espagnol par sa mère ? La femme née de Louis XIV, prédestinée et légitime, était l’infante, sa cousine. Autant Anne le désirait, autant Philippe IV. Il aurait fait ce mariage à tout prix. On pouvait croire qu’une telle union fortifierait l’ascendant moral, déjà si fort, des Espagnols, tant moqués des Français, mais toujours copiés. Du reste, cet excellent père, pour procurer ce grand mariage à sa fille, faisait bon marché de l’Espagne même. N’ayant qu’un fils à la mamelle, très frêle et maladif, il envisageait sans effroi l’hypothèse où sa fille (malgré la renonciation qu’elle fit) hériterait de l’empire espagnol. Cette nation si fière n’eût plus été qu’une dépendance de la France (Motteville). Les Castillans haïssaient moins celle-ci. Leur haine et leur furie était toute contre les Portugais, leurs vaillants frères qui les battaient. Ils croyaient, le lendemain de la paix avec la France, exterminer le Portugal, comme ils avaient déjà soumis les Catalans. Mazarin, par une suite de fautes, avait perdu la Catalogne. Il sacrifia le Portugal. C’est la base réelle de son traité des Pyrénées (7 novembre 1659). Encore un sacrifice du faible au fort, le sacrifice d’un allié aussi précieux contre l’Espagne que l’était la Hollande contre les Pays-Bas espagnols. L’abandon de la Catalogne et du Portugal, celui de Naples et de la Sicile dans leur grande crise de 1647, c’étaient les solides services par lesquels Mazarin pouvait se vanter d’avoir ressuscité l’Espagne, si elle ressuscitait jamais. Il prévoyait, dit-on, que l’infante ou ses enfants hériteraient. — Oui, soixante ans après et au prix d’effroyables guerres. Les deux pays étaient quasi exterminés, un des morts se coucha sur l’autre. Résultat si lointain, si coûteux, d’avantage si contestable, qu’on a tort d’en tant triompher. Que l’Espagne devînt si française, cela n’a guère paru en 1808, et depuis. Ce qui poussa Mazarin abandonner le Portugal, et précipiter le mariage (plus que les Espagnols qui le désiraient tant), c’était la pénurie d’argent. On avait touché le fond et le tuf. Le financier de Mazarin, le petit Fouquet, son noir diablotin (qu’on voit à Versailles), était à bout de ses tours. Un nouveau gouffre s’était ouvert, qui mangeait autant que la guerre. Ce gouffre était le jeune roi. Depuis deux ou trois ans, ses divertissements, fêtes, bals, concerts, carrousels, avaient pris un vol effréné. Le colossal recueil des dessins des Ballets du roi que possède la Bibliothèque, fait deviner combien il en coûtait pour ces folles représentations. Mazarin le tenait par cet étourdissement des fêtes. Ses nièces en faisaient l’ornement. L’une d’elles, Olympe Mancini, qui avait pris le cœur du roi, en était l’âme et la déesse. Mazarin, nous dit-on, en fut très affligé. Je ne le pense pas. A cette même époque, il faisait les plus grands efforts pour en faire une (Hortense) reine d’Angleterre, tentant le vénal Charles II par une dot de six millions. Et l’on veut qu’il n’ait pas saisi l’espoir de faire Olympe reine de France ! L’obstacle réel fut Anne d’Autriche. Il avait tout fait pour éloigner d’elle son fils, et lui ôter toute influence. Elle le punit, ce jour-là, de son ingratitude. Sa fierté espagnole se releva. Elle dit : « Si mon fils est assez bas pour faire cela, je me mettrai contre lui avec mon second fils, à la tête de tout le royaume. » Il ne resta à Mazarin qu’à faire le magnanime. Il écrivit au roi, contre ce mariage, les belles lettres de désintéressement austère qu’on a tant admirées. Je laisse les amateurs de négociations s’amuser à celles du mariage d’Espagne, qui était fait d’avance par la violente envie que les deux partis avaient de le faire à tout prix. La France y garda les conquêtes de Richelieu, l’Artois, le Roussillon, mais peu ou rien des conquêtes de Mazarin. Elle rendit les places fortes de Flandre, le prix des victoires de Turenne. Condé rentra et recouvra ses biens, mais non pas ceux de ses amis, qui restèrent sacrifiés. Il se retrouva prince du sang, gouverneur de Bourgogne, mais perdu pour tout l’avenir. On assure que Mazarin, en rendant tant de places de l’intérieur des Pays-Bas, eût pu obtenir de garder Cambrai, mais que l’Espagne le gagna en lui donnant l’espoir de le soutenir au premier conclave, de lui donner la papauté. Rien d’invraisemblable en cela. L’habitude si longue qu’il avait de tromper, de mentir et trahir, put le rendre prenable à ce vain leurre qui, dans son état de santé, devenait pourtant ridicule. Rien de plus gai que Mazarin au moment où il signe le grand traité à la Bidassoa. Il écrit à Paris : « Tout va être fini. Je ne ferai pas grand séjour dans le pays basque, à moins que je ne m’amuse à leur voir pêcher la baleine, à apprendre le basque ou à sauter comme eux. » Cependant le sauteur, au milieu de ces joies, est pincé par la goutte. La poitrine se prend. Il continue au lit sa vie habituelle. Le lit du moribond, couvert de cartes, est la table du jeu, le comptoir à vendre les places. Cartes et sacrements allaient pêle-mêle. La seule réparation de ses vols qu’il imagina, ce fut de tout offrir au roi, bien sûr qu’il refuserait. Ce refus le tranquillisa entièrement, et il continua en toute sécurité son jeu et ses dévotions. Tous en furent édifiés, et trouvèrent qu’il faisait une bonne fin. Du moins, conséquente à sa vie. Il vécut, mourut en trichant (9 mars 1661). Il croyait tricher l’avenir. Heureux joueur, il avait eu la partie toute faite. L’augure de sa jeunesse s’était trouvé rempli. Il avait apparu, à vingt-cinq ans, sur un champ de bataille, criant : La Paix ! la Paix ! ce qui fut le premier escamotage de sa vie. Aux grands et sérieux travailleurs qui sont morts à la peine en lui préparant tout, il escamote encore la gloire de la paix triomphante de Westphalie, des Pyrénées. Richelieu travailla, Mazarin recueillit. L’un fit l’administration, l’armée, la marine, et mourut justement la veille de Rocroy. L’autre gâta tout et réussit en tout. Grand par Condé et plus grand par Turenne, affermi par l’orage même et l’avortement de la Fronde, il a ce dernier bonheur qu’on fait honneur à son génie de la paix forcée et fatale où l’on tomba par lassitude. Ce piédestal lui reste. Il garde, après la mort, ce masque de l’ange de la paix. Vraiment, est-ce une paix ? Elle arrivait trop tard. L’Allemagne, agonisant sur ses ruines, ne trouva pas la paix dans le traité de Westphalie . L’Espagne, finie et défunte, n’était plus en état de ressentir la Paix des Pyrénées. Et la France elle-même, qui entre par là dans un procès de cinquante ans pour la succession d’Espagne, la France va trouver dans cette paix et la guerre fiscale au dedans et la guerre sanglante au dehors. J’ai dit ailleurs (page 329) ce que je pensais du prétendu système d’équilibre au dix-septième siècle. J’ai hasardé de dire aussi que Richelieu n’y comprit rien, croyant que les protestants, si faiblement liés (par les idées), faisaient un contrepoids au parti catholique, fortement lié (par les intérêts). Du reste, quand on voit dans ses Mémoires les conditions misérables, accablantes, qu’il fait au Palatin pour le rétablir sur le Rhin, sa partialité pour la Bavière, on sent qu’une telle paix n’eût été qu’une amende honorable des protestants demandant grâce à genoux, la corde au cou, et que, bien loin d’établir l’équilibre, elle aurait fait dans l’avenir leur irrémédiable déchéance. On peut prévoir que, si ce grand, ce ferme Richelieu se tient si peu dans l’équilibre, la France des Louvois, des Chamillart, etc., ira de plus en plus gauchissant d’un côté, jusqu’à verser tout à fait dans l’ornière de la Révocation. Louis XIV succède à Philippe II, et la France à l’Espagne. Elle marche à la même ruine. Cela se voit de loin, et dès le commencement. Le beau roi de seize ans, revenant de la chasse, en bottes à l’écuyère et le fouet à la main, défend au Parlement de demander jamais aucune économie. Il commence la guerre à l’argent. Avec Fouquet, plus tard avec Louvois (malgré les efforts de Colbert), il ouvre contre la France la campagne victorieuse où il vint à bout définitivement de la fortune publique, emportant pour dernier trophée l’immortelle banqueroute de trois milliards à Saint-Denis. Toute autre nation, après les Mazarin, les Fouquet, les Louvois, tant de guerres, tant de gloire, tant de héros, tant de fripons, resterait assommée à ne se jamais relever. Et celle-ci pourtant dure encore. Ce brevet d’immortalité, cette Jouvence nationale, comment les expliquer ? Le pauvre Sismondi se gratte ici la tête, et ne trouve rien, sinon que peut-être, à force de tuer, les hommes étant plus rares, le salaire croissait pour les survivants, qui souffraient un peu moins. Je ne vois point cela. Vauban et Boisguillebert semblent dire plutôt le contraire dans les lugubres épitaphes qu’ils font de la France de Louis XIV. La seule explication, je l’ai trouvée dans un auteur anglais du dix-septième siècle, qui, traversant nos plaines à cette époque, vit, non sans peur, une grande foule déguenillée de gens étiques, une ronde de vingt ou trente mille gueux, qui dansaient de tout leur cœur. Ces squelettes, n’ayant pas soupe, au lieu de se désespérer, faisaient un bal le soir. C’était une armée de Louis XIV. Oublier, rire de tout, souffrir sans chercher de remède, se moquer de soi-même et mourir en riant, telle fut cette France d’alors. La chanson continue, et la comédie vient. Les grands consolateurs sont nos comiques. Leur instrument, la nouvelle langue française, née des Mazarinades, y est déjà étincelante. Elle est dans le Roman comique. Elle est dans les Mémoires de Retz, qu’il commença certainement à. Vincennes (1652). Elle va éclater dans le pamphlet mordant, puissant, victorieux, de la Fronde religieuse, les Provinciales (1657). Et déjà aux portes est Tartufe (1664). Adieu le gaulois. Salut au français. La belle forte langue du seizième siècle, qui si souvent vibre du cœur, était un peu pédante. Elle s’accrochait dans les plis de sa robe, se retardait dans les aspérités (pittoresques, admirables) dont elle est, hérissée. Ce n’était pas langue de gens pressés, de gens d’affaires, de combattants qui visent à frapper vite, et ne demandent à la parole que vigueur et célérité. C’est là le sérieux de la Fronde. Elle ne laisse nul résultat visible, palpable, matériel. Elle laisse un esprit, et cet esprit, logé dans un véhicule invincible, ira, pénétrera partout. Elle a fait, pour l’y mettre, une étrange machine, la nouvelle langue française. Cette langue a subi une transformation chimique. Elle était solide, et devient fluide. Peu propre à la circulation, elle marchait d’une allure rude et forte. Mais voici que, liquéfiée, elle court légère, rapide et chaude, admirablement lumineuse. Si quelques capricieux (des Montesquieu, des La Bruyère) en exploitent surtout l’étincelle, le grand courant, facile et pur, n’en va pas moins d’une fluidité continue, de Retz en Sévigné, et de là en Voltaire. La Fronde avait fait cette langue. Cette langue a fait Voltaire, le gigantesque journaliste. Voltaire a fait la Presse et le journalisme moderne. Mais faut-il dire que cette puissance soit celle d’une langue nationale ? Non, c’est la langue européenne, acceptée par la diplomatie de tous les peuples, reine hier par Voltaire et Rousseau, et aujourd’hui si absolue que les autres langues vaincues subissent peu à peu sa grammaire. Ce terrible engin d’analyse éclaire tout, dissout tout et peut tout mettre en poudre, broyer tout formalisme, lois, dogmes et trônes. Son nom, c’est : La raison parlée. Un si fort dissolvant, que je ne suis pas sûr que même, pendant le beau et solennel récitatif de Bossuet, on n’ait pas ri sous cape. La France était, n’était pas dupe. Les deux choses sont peut-être vraies, et pourraient bien se soutenir. L’enfant est grave en berçant sa poupée (sincère même), la baise et l’adore, mais il sait bien quelle est de bois. Fatalité de la lumière ! Elle va pénétrant, par cette maudite langue française, qu’on n’arrêtera pas. Plus d’asile aux ténèbres. Plus de mystère, et plus de sanctuaire obscur. La Nuit divine (d’Homère) est supprimée. Une telle langue, c’est la guerre aux dieux.

APPENDICE

1. – Le sens du volume

Les trente années que contient la première partie de ce volume me sont venues obscures, profondément énigmatiques. Y ai-je introduit la clarté ? Nulle œuvre de critique ne m’a coûté davantage. Je ne trouvais plus là la netteté et la franchise de mes hommes du seizième siècle que je regretterai toujours). Les figures dominantes qui ouvrent le dix-septième, le roi-homme et le grand ministre, sont des caractères infiniment mixtes, qui demandent constamment à être examinés de près, discutés et interprétés. Les situations aussi sont compliquées et troubles. Ni les hommes ni les choses ne se prêtent aux solutions absolues et systématiques que l’on a données jusqu’ici. Il faut, dans celte époque, plus que dans aucune autre, distinguer, spécifier, marcher la sonde à la main. L’histoire, de la place publique, du grand jour des révolutions, tombe aux cabinets des princes ou des ministres-rois. Elle doit aller doucement et tâter dans l’obscurité. Mais, cela fait et cet objet obscur une fois bien saisi et serré, il faut le mettre en pleine lumière sans tergiversation. Trois questions dominantes, à la fin de cette enquête, se sont posées d’elles-mêmes, et les réponses sont sorties des faits sans que je m’en mêlasse, par la force de la vérité. I. Henri IV resta-t-il flottant jusqu’à sa mort ? S’arrêta-t-il au système mécanique de balance et d’équilibre, qui fut réellement l’idée de Richelieu, et que les Mémoires de Sully, écrits sous Richelieu, nous donnent comme l’idée d’Henri IV ? A quoi je réponds : Non. A partir de 1606, sous une apparente fluctuation, Henri IV est fixé, les faits disent assez dans quel sens. Au départ de 1610, ses trois armées en marche ont trois généraux protestants. II. La seconde question, le mystère de sa mort, par ceci même est résolue. A partir de 1606, dans ses quatre dernières années, ses ennemis, de leur côté, ne flottèrent plus ; ils virent très bien en lui, sous son masque indécis, leur ruine certaine si on le laissait vivre, et ils ne perdirent pas un jour pour conspirer sa mort. Le Louvre y travailla autant que l’Escurial. III. La politique d’Henri IV fut-elle reprise en France et continuée ? Nullement. La cour du Louvre, principale ennemie d’Henri IV, déjà tout espagnole de son vivant, fut de plus en plus la cliente de l’Espagne après sa mort. Richelieu, qui heureusement nous arrêta sur cette pente, trouvant la situation gâtée et la France rivée dans cette fatalité d’intolérance qui la menait à la catastrophe de la fin du siècle, ne lutta contre l’Espagne qu’en limitant, en écrasant les dissidents, au lieu de les employer contre elle. Enfin, pour résumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deux à l’unité nationale (suprême condition de salut), mais par des moyens différents, le premier par l’emploi, le second par la destruction des forces vives. Je sais la différence qu’on établit, il les écrasa politiquement, les ménagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui ignorent que la vie est une, et qui en séparent idéalement les manifestations. De quelque façon que ce fût, les protestants périrent moralement l’émigration commença, et ceux qui n’émigraient pas furent tranquilles, il est vrai, ne contrarièrent point Richelieu, Mazarin, personne. Pourquoi ? Ils étaient morts. Est-ce à dire qu’il fallait laisser en France une république protestante ? Non, on pouvait l’éteindre, mais par d’autres moyens. Si Richelieu eût été libre, quoiqu’il haït les protestants, il les eût ménagés, calmés et rassurés. Il les aurait tournés vers la mer, la guerre maritime, la guerre d’Espagne-Autriche. Enrégimentés sur le Rhin, dispersés sur les mers à la poursuite des galions, revenant chargés de dépouilles, ou fondant une France l’épée à la main dans l’Amérique espagnole, ils ne se seraient guère souvenus de leurs assemblées inutiles, ni des masures qu’ils appelaient places de sûreté. Richelieu ne put rien faire de tout cela. Après un petit moment d’audace contre le pape, ses ennemis le ramenèrent par sa chaîne, l’obligèrent de ruiner La Rochelle, les marins qu’il eût employés contre eux, les finances qu’il commençait à rétablir. Ils le tinrent là près de deux ans, pendant qu’ils faisaient tout ce qu’ils voulaient en Allemagne. Il se garde bien d’avouer que ces fautes lui lurent imposées. Il les dit siennes, et veut avoir toujours régné, fait tout et mené tout. Les historiens docilement l’ont pris au mot et accepté la glorification testamentaire qu’il fait de sa politique. Il convient à ces grands acteurs de faire ainsi leur portrait héroïque, de se couronner de lauriers, de ramener, s’ils peuvent, toutes leurs courbes à une droite idéale. Mais c’est à l’histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs tours et leurs détours sous la pression des événements, sans tenir grand compte des systèmes arrangés après coup par lesquels ils voudraient dominer encore l’opinion et duper la postérité.

2. — Mes contradictions.

En voici une que je livre à la critique. J’ai dit du bien et du mal d’Henri IV dans le volume précédent et dans celui-ci. Je maintiens l’un et l’autre ; le mal, le bien sont vrais et mérités. Ce caractère est tel, mêlé, varié, inconsistant et double, double de nature et de volonté. Il a cela même de curieux que c’est quand il se fixe au bien qu’il se masque le plus, et sa meilleure époque est tout enveloppée de mensonge. Beaucoup de gens y étaient pris, ses amis surtout (bien moins ses ennemis, qui ne furent pas dupes et le tuèrent). En 1600, lorsqu’il veut agir sérieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les humilie dans la dispute de Mornay et Du Perron, flatte le clergé catholique. De même, lorsqu’il vient de leur accorder le temple de Charenton (1606) et d’arrêter avec Sully sa guerre pour secourir les protestants d’Allemagne, il caresse les Jésuites plus que jamais et fait au ministre Chamier une réception sèche et dure, qui dut charmer Cotton et tous les catholiques. La brochure de M. Read (sur Chamier) peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les protestants durent méconnaître, tant qu’il vécut, un ami qui craignait tant de paraître tel. Dans le fond, il était pour eux (surtout dans les dernières années). C’est le témoignage que lui rend un grand historien non suspect : « Les Réformés avaient vu mourir avec lui deux choses : l’une l’affection qu’il étoit certain qu’il avoit pour eux ; l’autre étoit la bonne foy dont il se piquoit, plus que nul autre prince, et qui le rendoit si exact observateur de sa parole, qu’on trouvoit plus de faveur dans l’effet qu’il n’en avoit fait espérer par la promesse. » (Élie Benoît, Histoire de l’Édit de Nantes, II, p. 4.) La critique peut continuer d’imputer à mon injustice, à ma légèreté les inconsistances et les variations de la nature humaine. J’ai dit et j’ai dû dire que Louis XII fut en France bon et honnête, perfide en Italie ; qu’Henri III, infâme à vingt ans, mais épuisé à trente, était alors probablement moins libertin qu’on ne l’a dit. Quelle contradiction y a-t-il en cela ?

3. – Les source de l’histoire d’Henri IV

Le livre de M. Poirson a paru en janvier 1857 ; le mien arrive en mai. J’ai admiré plus que personne ce livre rare, si consciencieusement élaboré, en contraste parfait avec tant d’œuvres de légère improvisation. J’en ai peu profité. Pourquoi ? Parce que le grave historien, en racontant si bien le roi, a presque partout caché l’homme, cet homme « ondoyant et fuyant », comme aurait dit Montaigne. L’ostéologie d’Henri IV et ses muscles aussi sont au complet ; j’y voudrais encore son sang, les battements de son cœur, sa vie nerveuse et ses saillies. Il fut homme autant que personne, et les faiblesses humaines ont influé sur lui comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c’est peu, trop peu, en vérité. Péché d’omission. Mais de commission, je crois qu’il n’y en a guère. C’est un livre bâti en quinze ans à chaux et à ciment qui restera et ne bougera point. « Le titre est bien modeste. Il ne promet que l’Histoire d’un règne, mais il donne en réalité un immense tableau de l’époque. Sciences, lettres, arts, inventions, tout le développement de la civilisation y est étudié, creusé, fouillé à fond, autant que la politique, l’administration, les finances, la diplomatie. C’est l’encyclopédie du temps (environ un quart de siècle). L’auteur est gallican, partisan de la tolérance et de la liberté religieuse. Je ne partage ni son admiration sans limites pour Henri IV, ni ses sévérités pour les protestants. Mais je n’en fais pas moins un cas infini de son livre. Tout le monde sera frappé de l’excellente critique et de la vigueur d’esprit avec laquelle il a jugé l’Espagne et le parti espagnol, la Ligue. Il a montré parfaitement tout ce que celle-ci avait d’artificiel. La construction fantasque de M. Capefigue est rasée, et il n’en reste pas une pierre. » A ces lignes, que je publiais en janvier même, une étude attentive me ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les bâtiments, par exemple, sur les canaux, etc.) est un travail soigné, achevé, plus complet et plus instructif que les grands ouvrages spéciaux qu’on a écrits sur les mêmes matières. La France d’alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu, c’est Henri IV, l’Henri IV que nous connaissons. Quoi ! Henri IV a été ce grave politique, ce roi accompli, presque un saint ? Quoi ! il faudrait biffer toute la tradition ? Il faudrait effacer, entre autres témoignages, le plus beau livre du temps, les Mémoires de d’Aubigné ? M. Poirson n’y voit qu’une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans son triste exil de Genève, sous la bise du Rhône, a été aigre. Il aura, je le crois, exagéré, défiguré, sans s’en apercevoir, quelques détails, mais sciemment menti ? jamais ! Ce livre reste, comme un jugement héroïque du noble seizième siècle sur son successeur le dix-septième, diplomatiquement aplati. M. Poirson, honnête, austère et décidé à être juste, n’a nullement négligé les sources protestantes, telles que Du Plessis-Mornay et La Force. Je voudrais seulement que, dans les éditions subséquentes, il mît en meilleur jour les griefs des protestants, griefs si graves et qui excusent entièrement l’esprit inquiet et l’incessante agitation qu’on leur a tant reprochés. S’ils se montrèrent si difficiles au moment de l’Édit de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu’ils venaient d’avoir encore un massacre en Bretagne. Manquèrent-ils au siège d’Amiens, comme on l’a dit ? Point du tout. D’Aubigné (Histoire, p. 455) assure qu’on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il faut lire leurs griefs dans les procès-verbaux de leurs assemblées, soigneusement extraits par Élie Benoît, Histoire de l’Édit de Nantes (6 vol. in-4o). Ce grand et important ouvrage est de la fin du siècle, mais il est tiré entièrement des pièces originales. Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement que Villeroy et Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole. A cela près, nos études communes sur les mêmes sources nous conduisent aux mêmes jugements. Sur les lettres d’Henri IV, sur Angoulême, De Thou, Nevers, Cheverny, L’Estoile, etc., j’adopte et signerais ses judicieuses notices. Je le remercie surtout pour ce qu’il dit de Sully. Il a senti à merveille que les Économies royales ne sont pas seulement un des bons livres du temps, mais l’ouvrage capital et, l’un seul mot, le livre. C’est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel et le moral, la politique et les finances, les caractères et les passions, les choses et les hommes, enfin l’âme. Persistance admirable du seizième siècle, qui, si tard, dans une époque ingrate, dure, vit, palpite encore, en ce livre naïf et fort, jeune de verve et vieux de sagesse, admirable de plénitude. Par d’Aubigné et par Sully, je sors du grand seizième siècle, que j’étudiai et enseignai tant d’années. Le profond changement qui se fait au passage est marqué bien naïvement par d’Aubigné. Rude cascade ! Sous Henri IV, il rêve les martyrs et Coligny, médit du roi hâbleur. Mais Henri IV frappé, il l’est lui-même, il tombe, de la chute à la chute !... Cela ne s’arrêtera pas. Les temps même de Richelieu, tant glorieux qu’on les veuille faire politiquement, seront encore une chute morale. C’est le 12 décembre dernier (1856) que j’écrivais ceci, par un temps doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m’avait copiées de d’Aubigné, avant sa mort (l846). Ces notes, d’une écriture forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et pourtant très vivante, plus digne des pensées qu’aucune impression ne sera jamais, m’ont fait entrer bien loin dans le cœur le seizième siècle. A grand’peine, je leur dis adieu. Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l’amour et de la religion de mon livre futur (qu’il ne devait pas lire), me frappait d’un double regret : de laisser cette histoire et de laisser ces manuscrits. Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable auxiliaire si ardemment zélé pour l’œuvre qui m’échappe aujourd’hui. Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l’étude solitaire et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se répondaient. Ce temps n’est plus, et après l’avoir quitté, quitté cette personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers, les mettre sous la clef, — avec un fragment de mon cœur.

4. – Sur le mariage et la mort d’Henri IV

Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j’ai osé le suivre dans ses assertions les plus graves, dans celles où il s’est montré un courageux historien, un homme et un Français. En présence des montagnes de mensonges que bâtissaient tant d’autres à la gloire de Marie de Médicis. Sully a peint fidèlement le déplorable intérieur du roi, l’insolence de Concini, les offres fréquentes d’Henri IV de renoncer à ses maîtresses si on renvoyait cet homme, l’attente où il était de sa mort. et sa conviction que la mort lui viendrait de là. « Est-ce clair ? » On peut dire ce mot à chaque ligne. Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel : « Des preuves ? des preuves ?... Il n’y a que trop de preuves. » Sur la lutte du mariage français et du mariage étranger j’ai suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal d’Ossat. Sur les cavaliers servants, je suis Sully encore, avec le manuscrit du fonds Béthune qu’a copié M. Capefigue. Tout cela est extrêmement cohérent, de cette vraisemblance frappante et saisissante qui fait qu’on crie : « C’est vrai ! » L’étonnante fluctuation où le roi se trouvait alors, entre ses deux mariages et ses deux religions, l’envoi du capucin Travail (le P. Hilaire) à Rome pour défaire le mariage florentin au moment où il se faisait, tout cela est fort clair, même à travers la mauvaise volonté, l’obscurité calculée de d’Ossat. La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce genre durent faire douter Henri IV de l’avantage qu’il y avait à tant caresser ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis dans cette affaire anglaise, comme il l’avait été dans le complot de 1599 pour assassiner Henri IV. Lui-même, allant en Poitou, vit s’évanouir tout ce que le clergé lui faisait croire de l’opposition protestante. Le roi et La Rochelle s’embrassèrent en 1603. Et le roi (1605) accorda aux huguenots le temple de Charenton. La belle histoire que M. Read nous a donnée de ce temple indique toute l’importance d’un tel fait, qui, à lui seul, était une révolution. Il disait assez haut ce que le roi voulait faire en Europe. C’est à cette année 1606 que la dame d’Escoman, dans sa déposition, rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse maîtresse et d’Épernon, seigneur d’Angoulême et patron de Ravaillac, qu’il employait à Paris à solliciter ses procès. Quoi de plus vraisemblable ? C’est cette année que l’on sût définitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme on l’avait cru d’abord. Le tuer ou le marier, tel avait été le dilemme en 1600. Le mariage étant inutile, on résolut de le tuer. Il faut être sourd, aveugle et se crever les yeux pour ne pas voir, entendre cela. Le recueil de mensonges qu’on appelle Mercure français part du procès de Ravaillac, qu’on voulait mutiler et fausser, et de la déposition de la d’Escoman, qu’on voulait étouffer en la défigurant. La réfutation que ce Mercure fait de la d’Escoman est bien plaisante. On ne doit pas la croire, car elle est bossue et boiteuse. On ne doit pas la croire, car elle est pauvre, et elle a un enfant à l’Hôtel-Dieu. Elle a été condamnée pour adultère, le crime universel alors. Elle a pris pour Ravaillac un autre homme. Qui l’affirme ? On ne le dit pas ; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir la d’Escoman et la déconcerter chez la reine Marguerite. Le Mercure est pourtant forcé d’avouer que Marguerite était frappée de la déposition de cette femme, qui ne se démontait pas, ne variait pas, « répétait de mot en mot ». Peu m’importe que la d’Escoman ait été boiteuse, pauvre, etc. Elle n’en est pas moins un témoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully. Elle s’accorde également avec le factum de Dujardin-Lagarde, qui fut pensionné par le roi pour l’avis véridique donné à Henri IV. (Archives curieuses, XV, 150.) Le peuple crut la d’Escoman et Lagarde. Il crut que d’Épernon, Guise, Concini (Henriette et la reine même) avaient trempé dans le complot, ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la profonde douleur qu’exprima le président Harlay devant les amis de L’Estoile, quand il vit que la première personne du royaume, l’autorité elle-même, était tellement compromise. La confiance qu’exprime L’Estoile dans la déposition de la d’Escoman, c’était le sentiment populaire. J’en juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l’un des meurtriers de Concini, qui crut qu’en réalité rien ne changerait si l’on ne tuait aussi la reine mère, et qui en fit la proposition à Bressieux, écuyer de Marie de Médicis. Celui-ci refusant : « N’importe, dit Travail, je ferai en sorte que le roi ira à Vincennes, et pendant ce temps-là je la ferai déchirer par le peuple. Le peuple la croyait complice de la mort d’Henri IV. (Revue rétrospective, II, 30-3.) Ceci fait comprendre les craintes de d’Épernon et sa tentative pour terroriser les États et le Parlement en 1614, quand le témoin Lagarde se présenta aux États (p. 24-25), — et les craintes de la reine mère, sa fuite de Blois en novembre 1618 (p. 132), quand elle apprit que de Luynes avait fait arrêter la Du Tillet, maîtresse de d’Épernon, compromise dans l’affaire de Ravaillac (Voy. les Mémoires de Richelieu). Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menées secrètes, allait lui faire faire son procès.

5. — Galilée — Gustave-Adolphe

Les années pénibles que je traverse sont cependant illuminées par deux grandes lumières, des plus pures et des plus sublimes, Galilée et Gustave-Adolphe. (Voir le chapitre XVIII.) De l’Italie, du Nord, cette consolation me venait en débrouillant l’énigme laborieuse de la politique française et de la Guerre de Trente-Ans, et elle m’a bien soutenu. Par un contraste singulier, dans cette époque pâlissante où l’homme, de moins en moins estimé et compté, semble s’anéantir dans la centralisation politique, ces deux figures subsistent pour témoigner de la grandeur humaine, pour la relever par-dessus les âges antérieurs. Leur originalité commune, c’est que chacun d’eux est au plus haut degré le héros, le miracle, le coup d’en haut, ce semble, la révolution imprévue. Et, d’autre part, ce qui est bien différent, le grand homme harmonique, où toutes les puissances humaines apparaissent au complet dans une douce et belle lumière. Chacun d’eux vient de loin, et le monde s’y est longtemps préparé. Toutes les nations d’avance avaient travaillé pour Galilée. La Pologne (par Copernik) avait donné le mouvement ; l’Allemagne, la loi du mouvement (Keppler) ; la Hollande, l’instrument d’observation, et la France celui du calcul (Viète). Florence fournit l’homme, le génie qui prend tout, se sert de tout en maître. Et Venise donna le courage et la liberté. Jamais homme ne réalisa une chose plus complète. Ordinairement il faut une succession d’hommes. Ici le même trouva en même temps : 1° La méthode, entrevue par les médecins, mais que Descartes et Bacon cherchent encore vingt ans plus tard. Galilée la proclame par le plus grand triomphe qu’elle ait eu dans le cours des siècles. — 2° La science, une masse énorme de faits, un agrandissement subit des connaissances, une enjambée de compas qui alla de la petite terre et du petit système solaire aux milliards de milliards de lieues de la voie lactée. — 3° Le calcul des faits, la mesure des rapports de ces astres entre eux. — 4° Les applications pratiques. Il montra tout de suite le parti qu’en tirerait la navigation. Mais ces résultats scientifiques étaient moins importants encore que les conséquences morales et religieuses. L’homme et la terre n’étaient plus le monde. Même le système solaire n’était plus le monde. Tout cela désormais subordonné, mesquin, misérable et minime. Que notre petit globe obscur décidât, par ses faits et gestes, du sort de tous les mondes, cela devenait dur à croire. Du ciel ancien, plus de nouvelles. Sa voûte de cristal était crevée, et elle avait fait place à la merveille d’une mer insondable, d’un mouvement infiniment varié, mais infiniment régulier. — Théologie visible ? Bible de la lumière, ravissement de la certitude ! L’universelle Raison révélée dans l’indubitable, et supprimant le doute. La promesse de la Renaissance s’accomplissait déjà : « Fondation de la Foi profonde. » Du reste, au premier moment, personne n’y prit garde, excepté le bon et le grand Keppler, celui qui avait le plus servi et préparé Galilée, et qui le remercia pour le genre humain.

Gustave-Adolphe fut-il le Galilée de la guerre ? Non, pas précisément. Il en renvoie l’honneur à son maître, Jacques de La Gardie, originaire de Carcassonne. Mais, dans cet art, celui qui applique avec son génie, dans des circonstances toutes nouvelles et imprévues, n’est guère moins inventeur que celui qui a trouvé l’idée première. Donc, nous n’hésitons pas à proclamer Gustave un héros très complet en qui se rencontra tout ce qui est grand dans l’homme : 1° L’invention, ou du moins un perfectionnement inventif et original de la vraie guerre moderne, guerre spiritualiste où tout est âme, audace et mouvement. — 2° L’action, l’héroïque application de l’idée nouvelle, application heureuse et éclatante, du plus décisif résultat. — 3° L’admirable beauté du but, la guerre pour la paix, la victoire pour la délivrance, l’intervention d’un juste juge pour le salut de tous. — 4° Et, pour couronnement sublime, l’auréole d’un caractère plus haut encore, plus grand que la victoire. Il est intéressant de voir le double courant qui fait le héros, qui harmonise cette grande force individuelle avec le mouvement du monde, de sorte qu’il n’est pas excentrique, et qu’il est libre cependant, non dépendant de la force centrale. C’est sa beauté profonde d’avoir cette dualité. — Celui-ci est Suédois il est homme d’aventures. Son rêve n’est pas l’Allemagne, mais la profonde Russie qu’il voulait conquérir, et le chemin de l’Orient. C’est bien là, en effet, la propre guerre suédoise. Petit peuple, si grand ! le seul qui ait le nerf du Nord (et bien plus que les Russes, population légère, d’origine et de caractère méridional). Le vrai monument de la gloire suédoise, ce sont ces entassements de terre au pied des forteresses russes qu’ont bâties les prisonniers suédois.Les Russes, qui connaissaient ces hommes, n’osèrent jamais en rendre un seul, rendant villes, provinces, et tout ce qu’on voulait, plutôt qu’un seul Suédois. Les os des prisonniers y sont restés, et témoignent encore de la terreur des Russes. — Mais, pour être Suédois, Gustave n’en est pas moins Allemand (par sa mère), protestant (de religion et de mission spéciale), enfin Français par l’éducation militaire. Nul doute que notre Languedocien, qui forma dix années Gustave dans les guerres de Pologne, de Russie, de Danemarck, n’ait influé beaucoup sur son caractère même. L’étincelle méridionale n’est pas méconnaissable dans ses actes et dans ses paroles. C’est la bonté, l’esprit d’Henri IV, sa parfaite douceur. Du reste, tout cela transfiguré dans le sublime austère du plus grand capitaine, qui donna tout à l’action, rien au plaisir, et qui toujours fut grand. Un seul défaut (et d’Henri IV aussi), d’avancer toujours le premier, de donner sa vie en soldat, par exemple le jour où, contre l’avis de tout le monde, il passa seul le Rhin. On prodigue le nom de héros, de grands hommes, à beaucoup d’hommes éminents, à la vérité, mais pourtant secondaires. Cette confusion tient à la pauvreté de nos langues et à un défaut de précision dans les idées. Du reste, les hommes supérieurs ne s’y trompent pas, et n’ont garde d’aller sottement se comparer au vrai héros. Turenne, l’illustre stratégiste, Condé, qui, par moments, eut l’illumination des batailles, le pénétrant et judicieux Mercy, le froid et habile Marlborough, le brillant prince Eugène, auraient cru qu’on se moquait d’eux si on les eût comparés au grand Gustave. Au nom du roi de Suède, ils ôtaient leur chapeau. C’était un mot habituel entre eux « Le roi de Suède lui-même n’eût pas réussi à cela... Il aurait fait ceci », etc., etc. On voit que la grande ombre planait sur toutes leurs pensées.

ÉCLAIRCISSEMENTS

Chapitre Ier. — Le journal des digestions de Louis XIII. Dans un gouvernement idolâtrique, fondé sur la divinité de l’individu, ce point est grave. Je n’y insiste pas. On rirait et rien n’est plus triste. — L’historien, le politique, le physiologiste et le cuisinier étudieront avec profit ce monument immense, 6 vol. in-folio d’une fine écriture Ludovic-trophie, par Hérouard, médecin du roi, seigneur de Vaugrineuse (mss. Colbert, 2601-2606). J’en cite une seule journée, qui donne l’impression qu’eut l’enfant royal de la mort de son père : « M. le Dauphin, l’ayant sceu, en pleura, et dit : Ha ! si je y eusse esté avec mon espée, je l’eusse tué. Chascun se vint offrir à lui de la chambre de la royne. — Raisins de Corinthe et à l’eau rose, asperges et salade, potage, hachis de chapon... deux cornets d’oublies, quatre prunes de Brignolle, figues sèches, du pain, beu de la ptisane, dragée de fenouil, puis mené, etc. Et chez lui à neuf heures pissé jaune paille, puis devestu, mis au lit. Pouls solide, égal, pausé. Chaleur doulce. Prié Dieu. Dit vouloir coucher avec M. de Souvré : « Pour ce qu’il me vient des songes. » La royne l’envoie querir pour le faire coucher dans sa chambre... « Le xv, esveillé à six heures et demie... A sept heures un quart, levé, bon visage, guay, pissé jaune, peigné. Vestu d’un habillement bleu. A huit heures et demie, dejeuné, ne sceut mangé, beu de la ptisane. Il avoit du ressentiment, et si l’innocence de son asge lui donnoit par intervalles quelque gaieté. Mené à la messe. A neuf heures et demie, disné ; raisins de Corinthe, asperges, salade, potage, chapon bouilli ; pris un peu d’un gasteau feuilleté, bu du vin blanc... Intrepidus. » A ces notes curieuses sur le caractère de l’enfant royal, on peut joindre les lettres du nonce, qui font très bien connaître la mère. Elles racontent, entre autres choses, les violentes scènes qui eurent lieu (en 1622) entre elle et le prélat Ruccellaï, un Italien qu’elle avait favorisé beaucoup, et qui avait été supplanté dans sa faveur par le jeune Richelieu. Pour obtenir de Louis XIII qu’il chasse Ruccellaï, elle soutient qu’il a fait semblant d’être amoureux d’elle ; que, sous prétexte d’admirer ses dentelles, il s’est émancipé, etc. C’est la scène de Tartufe et d’Elmire, mais plus comique, la reine étant d’âge très mûr, très lourde d’embonpoint. Tout cela est écrit en chiffres comme le plus terrible mystère. (Voy. nos Archives, Extraits du Vatican, Nonciatures, carton L, 389).

Chap. III. — Le roman d’Henri IV, de Sully, d’Olivier de Serres, le Bon Seigneur, etc. Ce beau livre d’Olivier, le Théâtre d’agriculture et ménage des champs, est beaucoup plus économique que patriarcal et philanthropique. Les journaliers n’y sont pas trop favorisés. Le seul conseil de mettre les deux tiers du domaine en forêts et prairies, s’il eût été suivi, eût considérablement diminué le travail des cultivateurs salariés. — Voir sur la condition des paysans le grand travail de M. Bonnemère, qui donne tous les textes, l’ingénieux ouvrage de M. Doniol, en les rapprochant de l’excellente Histoire de l’administration de N. Chéruel, etc., etc. Ils font toucher au doigt comment la richesse, et la subsistance même, vont diminuant dans tout ce siècle. Quelle terrible distance des Économies de Sully au livre de Vauban, si triste, à ceux de Boisguillebert, si cruellement désespérés !

Chap. V. — Du sabbat au Moyen-âge et du sabbat au XVIIe siècle. — L’alcool et le tabac. Je reviendrai sur la casuistique et les couvents ; et, quant à la sorcellerie, je donnerai mes sources et ma critique, quand le Diable expire à Loudun sous l’horreur et le ridicule. — Sur le tabac, voy. la brochure de M. Larrieu et la lettre, si instructive, que M. Ferdinand Denis a jointe à l’opuscule de M. Demersey (1854). Oviedo, Thévet, Cartier, Lérit, sont les premiers qui en fassent mention. Le Portugais Goes avait rapporté le tabac à Lisbonne ; il le donna à notre ambassadeur Nicot, qui l’apporta en France comme une herbe propre à déterger et calmer les blessures. Elle fut présentée à Catherine de Médicis, qui accepta d’en être la marraine, et voulut bien qu’on l’appelât Catherinaire ou Médicée. On a vu sa vogue déjà fatale en 1610. Le fisc s’en empara bientôt. Richelieu dit en 1025 (Lettres, II, 165) qu’on en apporte deux millions de livres, qu’on en déclare moins de la moitié, et que l’État peut en tirer par an quatre cent mille livres. Il a rapporté jusqu’à nous un milliard et demi. Mais qui calculerait ce qu’il nous a fait perdre par la vaine rêverie, l’inaction et l’énervation ! C’est un secours pour le travailleur en plein air dans des lieux humides, pour le marin peut-être ; mais pour tous les autres un fléau, une source de nombreuses maladies du cerveau, de la moelle et de la poitrine, d’une entre autres, la plus triste, de cracher toujours et partout.

Chap. IX. — Si l’on veut ignorer Richelieu, il faut lire ses Mémoires. Cela est dur et peut paraître exagéré. Mais, en réalité, ils sont fréquemment contredits par ses lettres, par les écrits contemporains, par les faits même. C’est en réalité un très long factum marqué souvent d’une grande hauteur de vues et de raison, mais calculé, pénible, artificieux, qui veut harmoniser pour la postérité une vie fort peu d’accord avec elle-même. On dit qu’au siège de La Rochelle, dans ce long blocus d’hiver où il se consumait, il commença à vouloir qu’on écrivît ses actes, c’est-à-dire qu’on les expliquât. C’est là sans doute l’origine des Mémoires, qu’il a inspirés, presque dictés, revus avec soin. Le premier point, c’était de faire croire qu’à son premier ministère, sous Concini, il était déjà anti-espagnol. Chose absolument impossible ; les pièces de Simancas, citées par Capefigue, montrent que Concini et sa femme étaient intimes avec l’Espagne ; ils venaient de faire le double mariage espagnol ; la dépêche de Richelieu à Schomberg n’est qu’un leurre pour amuser les Allemands. Le second point, c’était d’éreinter La Vieuville, celui qui rappela Richelieu au ministère et que Richelieu fit chasser ; c’était de lui ôter l’honneur d’avoir eu l’initiative d’une politique française. Le troisième point, c’est celui où il se donne l’honneur d’avoir voulu le siège de La Rochelle. Sans doute comme prêtre, comme controversiste, il haïssait les protestants ; cela est sûr. Et il est sûr encore que ses instincts de gentilhomme et d’homme d’épée lui auraient fait désirer d’imiter les fameuses croisades de Ximenès, la conquête de Grenade, les exploits de Lépante. Tel fut le fond de sa nature. Mais son très lumineux esprit (et dirai-je, son âme française) le firent vouloir, contre sa nature, l’alliance avec l’Angleterre, la Hollande, le Danemarck et les protestants d’Allemagne, ce qui impliquait des ménagements pour les protestants de France. Les papiers de Bérulle, extraits par Tabaraud, montrent très bien (et les offres continuelles de Richelieu aux protestants montrent encore mieux) qu’il leur fit, malgré lui, cette guerre demandée par Bérulle et tous nos Français espagnols, guerre qui détruisait ses projets, irritait l’Angleterre, la Hollande, ses alliés naturels. Tabaraud est précieux ici. Panégyriste de Bérulle, il prouve innocemment, mais prouve que Bérulle eut l’honneur principal de cette énorme sottise, d’avoir travaillé, préparé la destruction de La Rochelle, l’amortissement des protestants qui eussent si bien servi contre l’Espagne. Le duc de Rohan put tirer quelque argent des Espagnols, et même en 1628, quand on le traqua avec six armées, il fit un misérable et coupable traité avec l’Espagne. Mais, dans cette grande faute, il était seul ou presque seul, nullement suivi de son parti. Je parlerai plus tard de tout cela. Je dois l’ajourner, n’ayant pas encore le troisième volume des Lettres de Richelieu que publie M. Avenel. Excellent et rare éditeur. Son Introduction est écrite dans une sage mesure que les biographes ne gardent presque jamais pour leur héros. Il dit très bien que Richelieu, si actif au dehors, ne put faire réellement que peu de chose à l’intérieur, qu’il n’avait point d’entrailles, qu’il n’aimait point le peuple. Les notes, non moins judicieuses, par lesquelles M. Avenel éclaire et interprète les pièces, contiennent, outre les renseignements, de précieuses remarques de critique. En 1626, par exemple, il observe sur la forme même des lettres de Richelieu qu’alors il n’était pas maître encore, mais le premier entre les ministres, ce qui confirme ce que les papiers de Bérulle nous apprennent de l’importance qu’avait celui-ci et de la sourde lutte qu’il soutenait contre Richelieu à la cour, au conseil (par Marillac et autres).

Chap. XIII. — Les marchés d’hommes, la loterie, les joueurs. Nous possédons une curieuse histoire de la Loterie : Del giuco del Lotto, opera del conte Petitli di Rotero, in-8o, 1853, Torino. Elle commence en Italie au quatorzième siècle, en Flandre en 1519, en France en 1539. L’auteur, admirateur des gouvernements protecteurs de la loterie, etc., n’en donne pas moins les faits les plus intéressants sur les résultats moraux de cette institution fiscale. En Lombardie, à Venise, les boulangers cuisent moins de pain la veille du tirage. — Voy. aussi Delamare, Police, Savary, Dict. du Commerce, l’Encyclopédie (par matières), le Répertoire de Favart-Langlade, et Boulatignier, de la Fortune publique. Savary nous apprend que Saint-Sulpice, les Théatins, les Filles-Saint-Thomas, furent bâtis à l’aide des loteries ecclésiastiques. Le nom originaire de la loterie, à Gènes, est Giuco del Seminario. — Quant à l’histoire du Jeu en général, j’ai eu un moment la tentation de la faire en recueillant les textes innombrables que me fournissaient surtout les Mémoires du dix-septième siècle, le grand siècle du Jeu. Gourville spécialement est ici inappréciable. Qu’il est fier ! qu’il est noble ! Comme il sent bien sa dignité de beau joueur, de croupier, d’homme de tripot ! Son assurance impose. La vertu, la probité, la morale des petites gens, sont honteuses et baissent les yeux.

Chap. XIII. — Richelieu envisage la vie (de celui qui gouverne) comme un jeu de hasard. Il faut qu’il ait de la chance, et qu’il sache user de sa chance. Cette parole eût dû rester présente à ceux qui admirent avec raison les monuments de la politique d’alors, mais s’en exagèrent la portée systématique, la suite, la conséquence. Nous avons fait effort dans ce volume pour faire apprécier dans son vrai caractère la volonté très forte, mais non pas fixe, de Richelieu, et les variations fatales que lui imposèrent les événements. — Mazarin va plus loin. Tout en passant sa vie à calculer son jeu, à négocier, ravauder (comme dit Retz, il attribue tous ses succès à sa bonne fortune. Il se moquait de ceux qui se creusaient la tête pour en chercher les causes et croyaient qu’il avait des secrets, des recettes à lui. Il ne réclamait qu’un mérite, d’être heureux. D’autre part, nous lisons dans les Mémoires de Retz qu’un jour la reine lui disant : « Le pauvre cardinal Mazarin est bien embarrassé », il aurait répondu « Donnez-moi le roi pour deux jours, vous verrez si je le serai. Retz a raison. Avoir le roi en main et jouer sur cette carte, c’est dans ce temps être heureux à coup sûr et d’avance gagner la partie. Donc il faut que l’histoire suive attentivement l’heureux joueur, n’oublie jamais l’intrigue de cour qui est alors le point principal, s’y place, regarde de là et l’administration intérieure, et la politique extérieure, s’attache au roi, à la chambre du roi, « aux douze pieds carrés qui, disait Richelieu, lui ont donné plus de besogne que toute l’Europe ». Cette méthode, absurde en d’autres siècles, comme nous l’avons dit ailleurs, est au dix-septième non seulement la meilleure, mais la seule possible. Elle en est la boussole. Autrement on se noiera dans l’océan des actes et des paroles, dans la richesse souvent stérile des vaines négociations, des dits et contredits sans résultat, des longs efforts pour de petits effets, d’essais et d’idées avortées. Ces récits, ces écrits, ces dépêches, vous tentent trop souvent par le mérite littéraire, la forme agréable, le charme, la clarté du détail. L’ensemble n’en est pas moins obscur. On est porté à chaque instant à se méprendre et à donner aux choses une valeur propre, une portée qu’elles n’ont pas. Heureusement une éclaircie se fait du côté de la cour, un rayon du Soleil (le roi), et l’on voit que l’œuvre compliquée, laborieuse d’en bas, n’est qu’un petit reflet capricieux de l’Olympe d’en haut.

Chap., XIII et XIV. — Waldstein. Quelle pitié de voir Schiller poser ce spéculateur en face de Gustave-Adolphe ! Waldstein est grand comme fléau, mais sa spéculation était fort simple, et la prime effroyable qu’il donna au soldat devait lui attirer tous les soldats de la terre. Gustave, le maître à tous, trop grand pour dénigrer personne, ne faisait pas cas des talents militaires de ce Waldstein. Il fit de petites choses avec des moyens énormes. Son altitude d’acteur, sa tragi-comédie de solitude dans la foule, de taciturnité, etc., fait rire le grand Gustave, il l’appelle sans façon le fat (Narren ?) ou peut-être le sot. Mais tout cela imprime une respectueuse terreur au pauvre dramaturge. Il copie avec une admiration bourgeoise les vieux récits allemands sur les magnificences de l’illustrissime coquin. Sa table était de cent couverts ; il avait tant de carrosses. Son maître d’hôtel était de première qualité, etc. — Pauvretés pitoyables. Ce qui est pire dans le livre de Schiller, ce qui fausse l’histoire à chaque instant, c’est un déplorable effort d’impartialité entre le bien et le mal. Reproche, au reste, qu’on peut faire à plus d’un Allemand, entre autres à notre aimable, savant, ingénieux Ranke, qui nous a tant appris. Son Histoire de la papauté (je parle de l’original, et non, bien entendu, de la perfide traduction), avec tant de mérites divers, a le tort de grossir énormément beaucoup de petites choses. Rome d’abord. Dans sa pitoyable décadence, elle redevient le centre du monde. C’est comme un cadran solaire en bois de sapin qui dirait : « Le soleil tourne à cause de moi. » Mais, non, Rome ne s’y trompe pas. Elle est moins occupée des visions ambitieuses des Jésuites, ou du grand mensonge des missions que de son piètre intérêt italien. — Les Jésuites, de même, sont surfaits par Ranke. Leurs rêves d’Armada, de conquête d’Angleterre, etc., les montrent constamment chimériques. La dissidence de ceux d’Allemagne et de France, celle des Jésuites français entre eux, que je note dans ce volume, n’est pas propre non plus à nous faire admirer la sagesse de l’ordre. Possevin, leur rusé savantasse, me paraît, en conscience, un bien petit héros. — Les Jésuites ont une chose dont on doit tenir compte : c’est la lente et patiente préparation de la Guerre de Trente-Ans par la captation des familles nobles et princières, par la séduction des mères et la conquête des enfants, ils obtinrent une variété imprévue de l’espèce humaine, le bigot, vrai coup de génie, comme celui de l’horticulteur qui a trouvé la rose noire, sans parfum ni feuilles, un bâton. Ce bâton, c’est Ferdinand II. On ne savait pas bien en détail comment ils s’en servirent. Nous savons maintenant comment ces Pères, tenant en haut l’empereur, leur terrible marionnette, purent faire en bas de la démocratie pour l’extermination du peuple. Leurs apôtres, dans le carnage de Bohême, étaient des bouchers bien pensants, de pieux laquais, de dévots tailleurs, etc. On massacrait, d’une manière intelligente, jamais dans des lieux contigus, mais éloignés les uns des autres, toujours aux moments imprévus. Cela désorientait la résistance. Chacun, abattu, inquiet, se disait cependant : « Le mal est encore loin. » Chacun croyait avoir un meilleur numéro dans cette loterie de la mort. 11,000 communes sur 30,000 périrent entièrement ; les autres à moitié. Le pays offrait une profonde solitude. Les gens armés qui se hasardaient à le traverser rencontraient parfois sur le soir des paysans autour du feu, préparant leur souper, et un homme dans la marmite. Voir le livre important, si solide et si neuf : l’Histoire du cabinet autrichien, de A. Michiels. Ceci n’est que le premier acte de la Guerre de Trente-Ans, le moment du bigot. Voici venir le second acte ; c’est le marchand d’hommes, Waldstein, le spéculateur en armées. Tout échappe aux Jésuites. ils n’avaient pas prévu cela. Les voilà étonnés, effarés, comme un hibou qui aurait couvé un vautour. Lorsque Waldstein a été éreinté par Gustave, ils le font assassiner. Et alors ils reprennent force. Par grande habileté ? ils n’en ont pas besoin, ayant pour eux la miraculeuse vertu d’une révolution territoriale qui offre à chacun le bien du voisin.

Chap. XIV. — De quoi vivait Richelieu ? La belle publication de M. Avenel (Lettres de Richelieu) étant peu avancée encore, c’est à lui-même que j’ai demandé des renseignements. Personne, à coup sûr, ne connaît mieux cette époque. Mais nous n’avons pas de document qui éclaircisse ce point. J’ai été réduit aux trois volumes manuscrits de la Bibliothèque, tellement insuffisants. — L’ouvrage estimable sur l’Administration de Richelieu, dont je parle dans le texte, est celui de M. Caillet. M. Caillet est savant, exact, judicieux (sauf le chapitre de l’éducation auquel je reviendrai). — Du reste, ce qui fait sentir partout les embarras financiers de Richelieu, ce sont ces licenciements de troupes aux moments les plus graves, mesures absurdes si elles n’avaient été commandées par la nécessité.

Chap. XIV. — Sa grande ordonnance gallicane, rédigée en 1627, abandonnée en 1629. Quand il la fit faire par Marillac, elle était tout à fait en harmonie avec ses actes d’alors, l’invasion de la Valteline, la reconstruction de la Sorbonne, la défense de communiquer avec le nonce, etc. En janvier 1629, il la fit recevoir au Parlement, voulant montrer encore les dents au pape, lorsqu’il allait le secourir, afin de le convaincre d’autant mieux de la nécessité de gagner un homme à la fois si utile et si redoutable ; qui, dans un pli de sa robe, apportait la guerre et la paix. Le sens était : « Je maintiens l’ordonnance, prêt à la sacrifier si l’on me fait légat à vie. Il parait que la cour de Rome sût le leurrer un an de plus, et tirer de lui un démenti de l’ordonnance gallicane, la démarche violente contre Richer, vieux chef des gallicans. Cette démarche publique semblait river pour toujours Richelieu dans l’ultramontanisme. Rome alors se moqua de lui, croyant qu’il ne pourrait changer. Mais il changea encore en 1638, quand il lança Du Puy et son livre des Libertés gallicanes. Court moment, il est vrai. Il ne pouvait lutter sérieusement contre Rome sans troubler la conscience d’un roi si maladif, craintif de la mort, de l’enfer. — J’insiste sur ces contradictions successives de Richelieu, et aussi sur ses contradictions simultanées (par exemple, ses trois traités en sens contraire d’avril 1631, voy. p. 231. Personne n’a cherché davantage à sauver l’apparence, à garder la fière attitude d’un homme tout d’une pièce et d’immuable volonté. Le fameux Testament, les longs et laborieux Mémoires, sont combinés pour cet effet. Ils réussissent à donner l’admiration et le respect du grand labeur, de l’effort soutenu d’un homme qui fait route à travers tant d’obstacles ; mais ils ne trompent nullement sur la fixité de sa politique. — Les Mémoires, bien examinés, discutés et serrés de près, faiblissent spécialement en trois points essentiels : 1° ils exagèrent les fort petits succès des campagnes d’Italie, si misérables en comparaison des conquêtes du seizième siècle. Ici, quels résultats ? On secourt Casal, on prend Pignerol, on laisse périr Mantoue, et on se coule à fond dans l’opinion des Italiens. L’effet du Pas de Suse eût été grand, si l’on n’eût, sur-le-champ, rentré en France et bientôt licencié trente régiments. — 2° Les Mémoires feraient croire que Richelieu de bonne heure agit sérieusement avec Gustave (ce qui est faux, il ne pensait alors qu’au Bavarois). Ils feraient croire du moins qu’il lui procura sa trêve de Pologne. Mais tout le monde y travaillait, surtout la Hollande ; et le seul qui réussit, ce fut Gustave, par une victoire qui découragea les Polonais. — 3° Richelieu s’efforce d’obscurcir, d’abréger, d’effacer ce qui, au fond, est le plus admirable en lui, sa lutte désespérée contre l’intrigue espagnole des deux reines.

Chap. XVI. — Lutte de Richelieu contre les deux reines, maladie de Lyon, Journée des Dupes, etc. La sécheresse des Mémoires est ici surprenante. Richelieu court comme sur du feu. Bassompierre, Brienne, Mareuil, Gaston, donnent quelques détails accessoires, extérieurs, et point du tout le fond. Nul moyen de comprendre la crise de Lyon ni la Journée des dupes. Après cette journée (10 novembre 1630), on tire le rideau, on fait semblant de croire qu’elle finit tout, et l’on ne dit plus rien pendant cinq mois, sauf la fuite de Gaston et le traité de Suède. Ce traité sert de remplissage ; on le place en janvier, quoiqu’il n’ait été alors que rédigé, projeté ; il ne fut conclu qu’en avril. Ce silence de cinq mois, d’une demi-année presque, est évidemment convenu. C’est un mystère d’État. Par un arrangement tacite, chacun a mieux aimé éluder, esquiver. Cela rend curieux. Mais, très probablement, ce sont des choses terribles et périlleuses. Richelieu cependant avait la mauvaise habitude d’écrire, d’écrire toujours. Il ne rédigeait pas tous les soirs exactement, comme Mazarin, une note des faits de la journée. Il s’est fié généralement à la grosse compilation de ses Mémoires, qu’il faisait faire. Mais, pour cette période si grave dont ses Mémoires parlent à peine, il ne s’est fié qu’à lui-même. Un terrible petit Journal, écrit par lui, en est resté. Il a été publié en 1649. Comment cette pièce fut-elle déterrée, publiée ? Je suppose qu’au moment où Condé se brouilla avec la cour, à la fin de 1649, et se lia intimement avec l’héritier de Richelieu (en le mariant), qu’à ce moment, dis-je, Condé reçut de ce jeune duc le redoutable manuscrit de famille, et le lança dans le public par les imprimeurs hardis de la Fronde. Son authenticité ne peut pas être contestée. 1° Quoique ce soient de simples notes sèches et brèves, parfois obscures, quand on a beaucoup lu Richelieu, il est impossible de l’y méconnaître. Les faiseurs de la Fronde eussent fait un livre plus piquant ; mais, entre eux tous, ils eussent travaillé des années sans rien faire qui, de près ou loin, rappelât ce terrible petit livre. — 2° C’est un memento personnel, extraordinairement sérieux, d’homme d’action, qui se parle à lui seul ; il est si occupé du fond, si inattentif à la forme, qu’il en oublie la grammaire ; souvent il commence par la première personne, il dit je, puis il continue par la troisième, et dit le cardinal. — 3° Les rapports d’espions et de gens gagés qui lui révèlent les détails d’intérieur font penser aux pièces de police qu’on trouva au 9 thermidor chez Robespierre. Mais ce qui ajoute aux révélations qu’obtient Richelieu un caractère bien plus naïf, inimitable et impossible à feindre, ce sont les mots imprudents de la reine, ses échappées colères, ses petites bouderies, les faiblesses, les violences par lesquelles elle se perdait. — Non seulement les faits dominants y sont fortement indiqués, mais on y trouve marquées de légères nuances, peu importantes pour le résultat total de l’histoire, fort importantes pour la critique qui y sent le détail vivant et le trait précis de la vérité (par exemple, la malveillance que les reines, liguées contre Richelieu, gardaient l’une pour l’autre, p. 34 de l’éd. des Archives cur., t. V). — 5° Enfin, ce qui est bien plus décisif que tout détail, c’est la force avec laquelle cette pièce essentielle vient juste s’encastrer dans la lacune, et s’adapter par tous ses angles aux angles précis du lieu vide, lequel, si vous ne l’y mettez, restera comme un trou impossible à combler, et, bien plus, une énigme irrémédiablement obscure. Maintenant la reine avorta-t-elle réellement, comme les médecins et les femmes de la reine le dirent à Richelieu, ou l’enfant vécut-il ? Dans cette dernière hypothèse, il faudrait faire remonter bien plus haut le commencement de la grossesse. Cet aîné de Louis XIV aurait pu être alors le fameux Masque de fer. L’histoire de celui-ci restera probablement à jamais obscure. Des écrivains, du reste fort légers, de peu d’autorité (Delort, madame Campan, etc.), en ont parlé, je crois, pour l’obscurcir et pour donner le change. On en pensera ce qu’on voudra. Mais on ne me fera pas croire aisément qu’on eût pris des précautions tellement extraordinaires, qu’on eût gardé à ce point le secret (toujours transmis du roi au roi, et à nul autre) si le prisonnier n’avait été qu’un agent du duc de Mantoue ! Cela est insoutenable. Si Louis XVI dit à Marie-Antoinette qu’on n’en savait plus rien, c’est que, la connaissant bien, il se souciait peu d’envoyer ce secret à Vienne. — Il est même douteux que, si le prisonnier eût été, comme d’autres pensent, un cadet de Louis XIV, un fils de la reine et de Mazarin, les rois qui succédèrent eussent gardé si bien le secret ; mais très probablement l’enfant fut un aîné, et sa naissance obscurcissait la question (capitale pour eux) de savoir si Louis XIV, leur auteur, avait régné légitimement.

Chap. XVI. — Joseph tenait le fil des destinées de Richelieu. Le véritable Père Joseph, de Richard, est un livre léger, fait un demi-siècle après, et qui, dans certains points, mérite peu de confiance. Cependant l’auteur écrivait d’après des manuscrits que nous n’avons plus, surtout d’après les Mémoires d’État de Joseph. Il y a nombre de faits fort vraisemblables, ailleurs obscurs et à peine indiqués, ici très clairs et mis en pleine lumière. Au reste, quoiqu’à l’exemple de tous les biographes il donne à son héros une importance exagérée, il ne surfait pas du moins sa vertu. Richard est amusant. Il semble nous promettre de beaux secrets de la politique du temps : « On voit bien l’aiguille au cadran, dit-il ; mais, si l’on voyait les roues et les ressorts cachés ! » Le dessous est beau en effet. Il montre son Joseph marchant toute sa vie de trahison en trahison. Il trahit Ornano. Il décide Gaston à trahir Chalais. Il habille un jeune comte en capucin pour aller à Bruxelles et surprendre les lettres qui mèneront Chalais à la mort. En 1632, il conseille de faire mourir Montmorency, de ne pas tenir parole à Gaston. Il trahit deux fois Richelieu, et en signant le traité de Ratisbonne (1630), et en tirant parole du roi de faire revenir sa mère, malgré le ministre (1638). Sur tout cela, Richard le croit le grand homme du temps. — L’ouvrage n’est pas moral, mais il est curieux. Richard, qui probablement copie le plus souvent Joseph, éclaire beaucoup de choses sans le savoir, sans soupçonner la portée de ce qu’il dit. On suit très bien chez lui la lutte discrète, la haine cachée des deux grands amis l’un pour l’autre, la duplicité de Joseph, qui, comme ministre de Richelieu, conseille des choses violentes et hasardeuses, mais qui, en dessous, travaille souvent le roi en sens contraire, qui parle pour et contre Gaston, pour et contre Marie de Médicis, etc.

Chap. XVIII. — Gustave-Adolphe. C’était ici le lieu d’en parler ; mais j’ai dû à ce grand homme le respect d’en traiter à part dans l’Appendice. Je ne pouvais d’ailleurs, dans une histoire de France, l’envisager que de profil. La vieille histoire d’Arkenholz, sortie des pièces et des récits originaux, est toujours excellente. Elle nous a sauvé beaucoup de pièces importantes qui, je crois, n’existent plus ailleurs. Je parle de celles qui racontent la mort de Gustave, le sac de Magdebourg, etc.

Chap. XX. — Mort de Waldstein. Un récit curieux et inédit de cet événement est celui que l’abbé Fontana écrit à monseigneur Panzirole la même année 1634. 11 l’appelle Valestayn. Mais le célèbre général signait lui-même Waldstein. — II y donne d’abord la version officielle des impériaux, avec des circonstances nouvelles, puis il ajoute : « Plusieurs répandent que la trahison de Waldstein n’est point avérée ; que ce sont ses ennemis, les Espagnols et Bavière (sans doute le duc de Bavière), qui ont tout fait pour le faire paraître coupable. » (Extraits des Archives du Vatican, conservés à nos Archives de France, carton L, 386.)

Chap. XX. — Il fut trompé par le jésuite Sublet. Richelieu doit être jugé relativement aux difficultés infinies de sa position. La dévotion du roi, ses ménagements pour Rome, l’espoir de devenir légat, lièrent le ministre aux Jésuites, et l’empêchèrent d’être ce que la fierté de son génie l’aurait fait être, un gallican, un sorboniste (lui, fondateur de la Sorbonne nouvelle). Ce qui étonne le plus, c’est que, dans sa politique et son intérieur même, il les subit par l’ascendant croissant d’un homme affilié à la Société, d’un sot fieffé, dangereux, haineux, venimeux, mais le scribe des scribes et d’un travail énorme : Sublet Du Noyer. Richelieu le fit, en 1633, secrétaire d’État de la guerre, le chargea fort imprudemment d’inspecter nos places en 1636, crut aux rapports de l’ignorant, ce qui nous valut l’invasion et les faciles succès de l’ennemi, qui vint presque à Paris. Cette bévue, qui devait le faire chasser, fut au contraire récompensée. Il fut chargé de fortifier des places, de diriger des sièges, d’organiser la marine il eut la surintendance des bâtiments et manufactures, la surveillance de l’imprimerie royale, etc. Richelieu, accablé, malade, ne s’occupait plus que de l’extérieur, et bien plus encore les complots dont il était environné. Sublet régna, à tort et à travers ; il a laissé partout des marques de son génie, l’érection des églises jésuites à pots de fleurs, la destruction des œuvres les plus hautes de la Renaissance, spécialement de la sublime Léda de Michel-Ange, l’unique tableau qu’il eût peint à l’huile, qui était à Fontainebleau. Cet animal, chargé de recevoir le Poussin que Richelieu appelait de Rome et logeait aux Tuileries, eut l’impertinence de lui tailler la besogne, exigeant qu’il lui fit tant de chefs-d’œuvre par mois. Le Poussin se sauva à Rome. — L’attraction des sots pour les sots rendait Sublet très cher au roi. Ils disaient leur rosaire ensemble. Cela enhardit fort le petit homme, si bien qu’en dessous il commençait tout doucement à trahir le roi pour la reine, croyant être par elle archevêque de Paris. Le mourant le mit à la porte. Et la reine, une fois régente, ne se souvint plus de Sublet, qui prit la chose à cœur, et, comme le pauvre Père Joseph, creva d’ambition rentrée (1645).

Chap. XXII. — Les Carmélites. Ici, et plus haut, pages 270-271, je suis la Vie anonyme de madame de Hautefort, publiée par M. Cousin. — On lui a très amèrement et très justement reproché son culte pour les Chevreuse, les Longueville, etc. Il est triste, en effet, de voir cet ancien et illustre maître, éloquent initiateur de la jeunesse au stoïcisme de Kant et de Fichte, de le voir, dis-je, aux genoux de ces coureuses dont les intrigues noyèrent la France de sang. Elles avaient de l’esprit, je le veux bien. Qui n’en avait ? Elles parlaient è merveille. « Celui qui parlerait mal à la cour, dit La Bruyère, aurait le mérite d’un savant dans les langues étrangères. » — Avec tout cela, M. Cousin a publié des textes inédits dont on doit profiter, révélé des faits curieux. On ne connaissait bien ni madame de Hautefort, ni mademoiselle de La Fayette, ni même la reine Anne. La fameuse affaire du Val-de-Grâce n’était pas bien éclaircie. On sait maintenant (Chevreuse, p. 52) que, le jour de l’Assomption, la reine communia et jura par l’Eucharistie qu’elle avait dans l’estomac qu’elle n’avait pas correspondu avec l’Espagne. Puis elle avoua qu’elle avait menti et s’était parjurée, qu’elle avait averti son frère de l’envoi d’un espion français en Espagne, et des traités que l’Angleterre et le duc de Lorraine allaient faire avec la France pour que l’Espagne pût les empêcher. Partout ailleurs, la partialité de M. Cousin pour la galante reine est bien naïve. Il doute du succès de Buckingham auprès d’elle. Et pourquoi ? Parce que Tallemant n’en a rien dit (il a omis bien d’autres choses), parce que La Rochefoucauld n’en a rien dit. Mais La Rochefoucauld, le chevalier personnel de la reine, si dévoué qu’elle voulait se faire enlever par lui à Bruxelles, n’avait garde de parler d’une telle aventure. Retz, qui la conte, la tenait de la meilleure source, de la Chevreuse, de celle même qui livra la reine à Buckingham dans le jardin du Louvre. — M. Cousin, dans un autre passage (Hautefort, p. 28, etc.), dénature les faits et les obscurcit par une simple interversion chronologique. Il parle de la retraite de La Fayette, de la grossesse de la reine, de la naissance de Louis XIV (1638) avant de parler du danger de la reine, de l’affaire du Val-de-Grâce, de l’expulsion de Caussin, etc. C’est placer les causes après les effets. On n’y comprend plus rien. Dès que l’on rétablit les dates dans leur ordre sévère, la clarté reparaît. C’est parce qu’en 1637 elle se crut perdue par deux fois (en août au Val-de-Grâce, et le 9 décembre par l’échec de Caussin), c’est pour cela qu’on fit le 9 la tentative extrême. Sa grossesse, qui date de cette nuit, fit son salut et lui donna quinze ans de règne. — Une chose singulière et qu’on peut vérifier à Westminster sur l’effigie de Buckingham, c’est que Louis XIV ressemblait (un peu lourdement, il est vrai) à ce bel Anglais, mort dix ans avant sa naissance. Dira-t-on que la reine, qui toute sa vie garda ce souvenir, l’eut présent à l’esprit au moment de la conception ? Du reste, si elle fut enceinte en 1628 du fait de Buckingham, comme elle le craignit (Voy. Retz), il ne serait pas étonnant que l’entant de 1638 lui eût ressemblé. Le premier amant (dit M. Lucas, Hérédité) détermine souvent le type des enfants futurs qui naîtront de ses successeurs.

Chap. XXIV. — Le calcul de neuf mois. Louis XIV naîtra le 5 septembre 1638. Anne d’Autriche a-t-elle conçu le 5 décembre 1637 ? Non. Les mois n’ont pas tous trente jours. Il faut ajouter six jours pour les six mois qui ont trente et un jours ; mais, comme le mois de février n’en a que vingt-huit, il faut ôter de ces six jours, c’est-à-dire n’en ajouter que quatre au calcul total. — Donc, en ajoutant au 5 décembre quatre jours, on obtient le 9 décembre, la veille de l’exil du jésuite Caussin, le jour même où Richelieu lui fit prononcer son exil, et où la reine, ayant échoué dans cette dernière intrigue, n’eut plus de salut que dans une grossesse.

Chap. XXV. — Misère du peuple. Révoltes. Richesse du clergé. Les tableaux de l’administration de Richelieu, que nous trouvons dans les ouvrages généraux de MM. Avenel (Introd.), Chéruel, Bailly, Doniol, Dareste, etc., ne pouvaient être que sommaires. Pour la première fois, les faits, les dates, ont été réunis et donnés au complet avec de nombreuses citations des actes, dans l’ouvrage spécial de M. Caillet. Je l’ai eu constamment sous les yeux en écrivant ce chapitre. On y suit à merveille les tergiversations et les contradictions de Richelieu, et pour la levée de l’impôt (par élus, par trésoriers, par intendants), et pour ses tentatives de faire aider l’État par le clergé. M. Caillet ne tire aucune conclusion. Celle qui ressort des faits, c’est que, Richelieu étant définitivement repoussé, et le clergé (le grand propriétaire de France) ne donnant rien qu’un don gratuit minime, ni l’État ni la Charité ne pourront se constituer. Richelieu mourra à la peine, Vincent de Paul fera très peu de chose (six cent mille livres en six années pour des millions d’affamés). Puis va venir Colbert qui mourra à la peine. L’État s’enfonce dans la mendicité. La bureaucratie progresse, dans l’extermination du peuple Mais ce n’est pas assez. C’est quand la terre elle-même semble exterminée et ne produit plus, qu’arrive, par les grandes famines, la révolution de 89. — Sur les révoltes des Va-nu-pieds de Normandie, des Croquants de Guyenne, voir les textes intéressants réunis par M. Bonnemère, Histoire des paysans. Gassion, qui extermina les premiers, ne put s’empêcher d’admirer leur valeur héroïque. Voir aussi l’importante Histoire du Parlement de Normandie, par M. Floquet, et spécialement son Diaire du voyage du chancelier Séguier, à Rouen.

Chap. XXVI. — Richelieu admirateur de la pédagogie des Jésuites. Et cependant il ne suit pas leur plan d’études dans son collège. On disait et on dit encore qu’ils enseignaient les sciences aussi bien que les langues. Les langues, c’est-à-dire le latin (peu ou point de grec), s’enseignaient en six classes et au moins en six ans ; et, dans une seule, entrent la rhétorique et la théologie ; ils enseignent un peu de philosophie, de mathématiques et de physique. Le plan que Richelieu traça pour son collège modèle de Richelieu diffère essentiellement, en ce qu’à chaque classe et chaque année, de la sixième à la philosophie, les sciences sont toujours enseignées, et en français. À la classe du matin, quand l’attention des enfants est neuve et fraîche encore, on leur enseigne l’histoire, la géographie, la physique, la géométrie, la musique, la mécanique, l’optique, l’astronomie, la politique et la métaphysique. A la classe du soir, ils se délassent par les poètes et les orateurs, les auteurs épistolaires, les livres de dialogues, la prosodie et la grammaire. Enseignement tout à fait différent des Jésuites ; celui de Richelieu y donne la grande part, plus de la moitié, aux sciences, qui, dans les collèges de La Flèche ou de Clermont, n’entraient au total que pour un douzième. L’originalité réelle de leur collège de Clermont (rue Saint-Jacques) était surtout en ceci, qu’il y avait à peu près autant de maîtres que d’élèves, trois cents Jésuites, profès ou aspirants, pour quatre cents écoliers. Je parle des écoliers internes seulement, des seuls auxquels on fît attention, et qui étaient les enfants des plus grandes familles. La mécanique de leurs collèges était très forte, en ce sens que le même professeur suivait l’enfant de classe en classe, le prenait en sixième et le menait en rhétorique. L’élève maltraité ne pouvait dire : « Dans un an, je suis quitte de ce professeur. » S’il déplaisait malheureusement, si son maître le prenait en grippe, on le fouettait six ans de suite. Cela rendait peureux, flatteur ; on craignait extrêmement un maître à perpétuité. Les enfants pauvres, les boursiers, sous cette perspective, et suivis ainsi de la verge, devaient travailler ou périr. La vieille Université de Paris, qui fouettait tant, reproche cependant aux Jésuites de ne fouetter que les pauvres, ces malheureux boursiers, tenus au collège par leur subsistance. « Voilà qui est bien dur, diront les mères. Et comment tant de grandes dames confiaient-elles à ces terribles Pères leur douce progéniture ? » Rassurez-vous. Autant leur mécanique, vue par là, était dure, autant, d’un autre côté, elle était douce. Tous les Jésuites n’étaient pas professeurs, beaucoup étaient amis. L’amitié était là une position, un métier, une profession spéciale. Parmi ces Jésuites non enseignants, mais amateurs, qui causaient, conseillaient, observaient, se promenaient, faisaient de la littérature, l’enfant pouvait se choisir un ami. Quoi de plus rassurant pour la pauvre mère qui amenait son nourrisson et s’en allait en larmes, que de le confier à ce bon Père qui en faisait son pupille, se chargeait de le recommander, d’intervenir pour lui, d’adoucir le pédant, de sauver un enfant si tendre ! « N’ayez pas peur, madame. Tout cela est pour nos boursiers, des enfants rudes qui ne vont que par là... Mais ce beau cher petit seigneur ! j’en réponds, et rassurez-vous », disait le Père. — Un père ? bien mieux, une mère tendre qui partageait ses jeux mieux que n’eût fait sa mère, l’aidait dans son devoir, le menait au jardin, et cueillait avec lui des fleurs. Inutile de dire que cet homme charmant devenait pour l’enfant un confident aimé, indispensable ; l’écolier le cherchait, dès qu’il était libre, lui disait toutes ses pensées. L’ami savait le fond du fond, dix fois plus que le confesseur. Il renseignait parfaitement la Compagnie, et sur l’enfant, ses qualités, ses vices, ses tendances, son caractère, et sur tout ce que l’enfant pouvait savoir ou entrevoir des secrets de sa famille. Le connaissant à ce point-là, il avait sur lui les plus fortes prises, s’en emparait de plus en plus. Tellement qu’au grand étonnement de la mère, quand elle venait voir son enfant, il était froid, rêveur, distrait, visiblement ennuyé d’elle, et fort impatient d’aller jouer avec son ami. Mais on jouait bien moins qu’on ne causait. Les Jésuites étaient fort caillettes, commères intarissables, aussi bavards que curieux. — Il y avait, en cette institution, du bien, du mal. Sans nul doute, la société douce et bonne d’un homme d’esprit peut affiner bien vite ; c’est ce qu’il y a de plus fort pour mûrir en serre chaude et donner de prompts résultats. La concurrence était extrême et poussée par tous les moyens. On faisait de petits parleurs, des académiciens de douze ans et des acteurs de treize pour les comédies de collège. Voilà le bien, si c’en est un. Le mal était ceci : Dans l’éducation ordinaire, un même homme étant obligé d’alterner la rigueur et l’indulgence, cumulant les deux rôles de Grâce et de Justice, neutralise par l’une les effets de l’autre ; il influe moins comme homme que comme doctrine et ne prend d’autorité que celle de la raison. Mais ici, l’homme de la Grâce n’ayant point à sévir jamais, étant toujours un camarade aimable, un aide utile, un protecteur surtout, défendant l’enfant de la peur, infailliblement gagnait tout le cœur de la petite créature. Ce qui en advenait, on le sait trop. Si des résultats moraux et de l’éducation nous passons à l’instruction, examinons quelle était la valeur réelle de leur enseignement. On le devine par leurs très médiocres commentaires sur les auteurs anciens. Grande chute ! quand on arrive là en sortant de la vigoureuse et mêle érudition du seizième siècle, qui retrouva parfois l’âme même de l’Antiquité. A qui fera-t-on croire que de plats écrivains, grotesques et ridicules, comme ils furent généralement, ont pu être de vrais interprètes du noble génie antique ? Cent ans avant Pascal, Rabelais note d’un trait vigoureux l’aurore de cette belle littérature (la Savatte de pénitence, la Pantoufle d’humilité, etc.). Elle fleurit de plus en plus. N’inventant plus rien, on édite, on ramasse, on balaye, on compile. Les gros recueils commencent avec je ne sais combien de mauvais livres de classe. Dans ces catacombes de l’ennui, l’on recueille religieusement tout l’inutile, le detritus et le caput mortuum. A côté, fourmille, frétille la fausse vie plus morte encore, les épigrammes galantes, la dévotion en madrigal, etc. Pour écarter les sottises honteuses et ne parler que des choses fades, qui peut lire sans nausée une seule page du livre capital et triomphant de la Société, si somptueusement édité, l’Imago primi saeculi Societatis Jesus, 1640 ? — Mariana confesse que son ordre est très corrompu. Eh bien, la corruption morale se réfléchit dans celle du goût. Leurs doctrines et leurs mœurs firent leur littérature, et celle-ci, qui subsiste, témoigne contre leur enseignement. M. Caillet a tort de suivre ici, les yeux fermés, M. Émond, dans son Histoire du Collège Louis-le-Grand. Il a tort aussi (p. 412) de révoquer en doute l’assertion de l’Université : « que les Jésuites traitaient mal les boursiers, les écoliers pauvres (Mss. de la Bibl. Mazarine). Cela paraît bien vraisemblable quand on lit dans Ranke (Papauté) l’expresse recommandation du légat de mieux traiter les écoliers nobles et riches.

Chap. XXVI. — La reine était du complot du comte de Soissons. Campion le dit expressément. Le 15 août 1641, il rassure la Chevreuse en lui disant qu’il a brûlé les lettres de la reine. M. Cousin, le défenseur ordinaire de ces dames, nous apprend pourtant, et dans sa Hautefort, et dans sa Chevreuse, toute la gravité du complot et la part qu’y prenait la reine. La Hautefort, par l’ordre d’Anne, y était entrée. La Chevreuse, à Londres, avait formé l’association des émigrés français et des royalistes d’Angleterre (Holland, général de Charles Ier, Montaigu, conseiller d’Henriette, ardent papiste), et la ligue des uns et des autres avec l’Espagne et le pape. A Bruxelles, elle y associa encore le duc de Lorraine et le comte de Soissons. Complot trop vaste, trop mêlé d’éléments nombreux et complexes, qui devaient marcher mal ensemble. Cette grande politique, la Chevreuse, était un esprit romanesque, nullement positif. Ceci rappelle les complots fous et visionnaires des Jésuites avant l’Armada. On échoua. Puis on reprit la chose plus follement encor par le petit Cinq-Mars. Le sérieux de l’échafaud a trop relevé ce favori ridicule, si outrecuidant, si absurde. Il voulait, lui, ce garçon de vingt ans, que le roi le laissât tuteur du dauphin. Cela fit connaître le personnage comme mannequin de la cabale, et dégoûta entièrement Louis XIII.

Chap. XXVII. — La reine, dit Fontrailles, désirait un complot. Et ou peut dire que, pour son compte, elle en tramait un elle-même. Son plan était d’enlever ses enfants, à la mort de Louis XIII. Elle chargea De Thou de demander au duc de Bouillon de la mener à Sedan (Cousin, Chevreuse, p. 101). Bouillon, comme on le voit dans toute la Fronde, appartenait essentiellement aux Espagnols. La reine ne voulait pas moins que mettre le roi de France entre les mains du roi d’Espagne. Quoi de plus criminel ? — De Thou fut très coupable. Richelieu venait de lui pardonner déjà sa participation à un complot de la Chevreuse. — M. Cousin se trompe (avec bien d’autres, il est vrai), en disant, p. 105 de sa Chevreuse, que Richelieu eut le traité le 11 juin. Les notes écrites à Tarascon par Richelieu même établissent que, le 7 juillet, il n’avait pas encore cette pièce essentielle.

Chap. XXIX. — Bataille de Rocroy. Condé n’est pas sans droit à cette gloire ; car, sans lui, Gassion et les antres officiers inférieurs eussent été paralysés par L’Hospital. Il y a droit encore par son allégresse héroïque qui anima les troupes, et par la part qu’il prit à la vigoureuse exécution. L’excellent historien militaire Montglat, mestre de camp du régiment de Navarre, contemporain (mort en 1675) très capable et très informé, explique parfaitement que la bataille fut gagnée par Gassion, qui agit et s’arrêta à point dans l’action, et par Sirot, qui refusa d’agir à contre-temps et désobéit à un ordre imprudent du prince. — Le récit de Lenet, serviteur des Condé, n’est que ridicule. — La Vie de Sirot, fort romanesque en certains points, est fort sérieuse ici, où elle s’accorde avec Montglat. Du reste, elle n’est pas, comme on l’a dit, un roman moderne. Elle est citée par l’abbé Arnauld (fils d’Arnauld d’Andilly), qui fut carabinier sous Louis XIII.

Chap. XXX. — Déjà Mazarin avait le pouvoir d’un mari. Le mariage secret de la reine et de Mazarin n’est affirmé positivement que par la duchesse d’Orléans, mère du Régent. Cependant il me semble à peu près certain. La reine, déjà fort dévote, et de plus en plus, n’eût pas tellement montré sa passion si elle ne l’eût crue légitime. Elle l’affiche pendant la Fronde avec une assurance extraordinaire. Elle l’avoue dans ses lettres à Mazarin absent avec l’effusion toute charnelle d’une épouse entièrement asservie par l’exigence du tempérament. (Ravenel, Lettres ; Walckenaër, Sévigné, deuxième partie, p. 471 ; Cousin, Hautefort, p. 95, et 471-482. Voir aussi dans les Appendices de Saint-Simon, t. XII, édition de M. Chéruel.) — Les Mémoires témoignent que Mazarin se conduisait avec elle, nullement avec les égards d’un amant, mais avec la rudesse d’un mari indélicat, brutal. — Reste à expliquer comment Mazarin, cardinal, a pu l’épouser. Mais il y a des exemples de princes cardinaux que Rome a décardinalisés, lorsqu’une nécessité politique les obligeait de se marier. Il est très possible que l’attachement dévoué et fidèle de Mazarin pour les Barberini tînt au secret de cette dispense qu’ils lui avaient sans doute obtenue de leur oncle. Du reste, il n’est pas nécessaire d’être prêtre pour devenir cardinal. Mazarin, d’abord officier dans l’armée du pape, puis négociateur, était alors un abbate. Mais ce titre n’engage à rien en Italie. « Je ne pense pas qu’il y ait preuve que Mazarin ait jamais été prêtre. Je n’en trouve aucune trace. » Cette assertion est grave ; elle est du savant et exact M. Chéruel, l’éditeur de Saint-Simon. Combien nous avons à regretter que sa grande publication des Lettres de Mazarin n’ait point paru encore !

Chap. XXXI. — A Nordlingen, notre gauche resta seule entière sous Turenne. Le beau et modeste récit des Mémoires de Turenne indique fort bien cependant qu’avec le corps Hessois qu’il commandait, il sauva tout. Dans sa lettre à sa sœur, il lui annonce avec une satisfaction contenue que Condé, dans l’effusion de sa reconnaissance, le remercia solennellement devant l’armée. Condé n’en reste pas moins dans l’histoire « le vainqueur de Nordlingen ».

Chap. XXXI. — Mazarin avait retardé la paix générale. Quand on n’aurait pas là-dessus le témoignage de Brienne et autres contemporains, on jugerait très bien que les rôles de nos plénipotentiaires avaient été arrangés, que les impertinences du belliqueux Servien, en opposition avec le pacifique d’Avaux, étaient voulues par Mazarin pour gagner temps et attendre quelque bonne circonstance. Celle qui vint, ce fut la paralysie financière, la ruine, la banqueroute, qui le mit hors d’état de profiter des révolutions de Naples et de Sicile. Puis, par-dessus, tomba la Fronde, la révolution de Paris. Mazarin n’avait rien prévu. — La guerre avait duré si longtemps qu’on en avait oublié la cause, la spoliation du Palatin, l’oppression du Rhin (ce paradis devenu un désert. Voy. Turenne, passim), l’exécrable extermination de la Bohême. Tout fut approuvé, sanctionné au profit de l’Autriche et de la Bavière. Victoire réelle des catholiques allemands sur nos alliés protestants. Que signifie donc ce sot enthousiasme de quelques-uns sur l’impartialité du traité de Westphalie, sur cette fondation de l’équilibre de l’Europe, sur la gloire de la France, etc. ? Il n’y eut aucun équilibre. Le parti catholique resta le plus fort en Europe, jusqu’à ce que l’Angleterre eût fini sa longue trahison, jusqu’à ce que la France, ruinée par Louis XIV, eût cédé l’ascendant aux puissances protestantes.

Chap. XXXI. — Traité de Westphalie. Mazarin continuait la guerre, mais la reine eût fort désiré s’arranger avec l’Espagne.Cela ressort des lettres inédites et fort amusantes d’un général des capucins, Innocent de Calatagiron, qui se charge de rétablir la paix de l’Europe. Il explique lui-même avec beaucoup d’audace et de forfanterie comment il se glisse partout et fait la leçon aux reines et aux rois. Il s’adresse au duc d’Orléans, à sa fille Mademoiselle, aux dames d’honneur, etc. Il croit les avoir toutes remplies du saint désir de la vengeance de la religion en Allemagne et de la nécessité de la paix générale. Les moyens de cette paix sont peu pacifiques. Il en faut d’extraordinaires et de terribles, il faut exterminer ce qui n’est pas catholique. La reine Anne d’Autriche lui dit qu’elle ne demanderait pas mieux que de faire la paix et de se rapprocher des Espagnols. « Alors mon caractère, mon habit, me firent tout oser ; je lui dis qu’il ne suffisait pas de le désirer, qu’il fallait le faire, l’ordonner à ses ministres », etc. Ailleurs, la reine lui dit qu’elle a donné ses ordres à ses plénipotentiaires : « Je me mis alors à genoux pour rendre grâce au ciel. Elle s’agenouilla aussi et ne voulut se relever qu’après moi. » Le capucin croit alors avoir tout fait. Il finit fièrement en disant : « Ego plantavi... Illustrissimus dominus Nuntius rigabit. » Ce capucin infatigable court et va partout, en Bretagne, à Bordeaux, en Espagne. La foule le suit, l’environne comme un messager de paix, l’étouffe presque : « C’est sans doute en punition de mes péchés, mais ils devinent toujours où je vais passer. » Ce concours de monde est chose incroyable, effrayante ; c’est comme une insurrection. « Et il y en aura une, si on fait trop attendre la paix. » (E, 1035). Extraits des Archives du Vatican, conservés à nos Archives de France, carton L, 386.

Chap. XXXII. Venise. Ce que je dis ici de Venise c’est un souvenir bien ancien, de ma première jeunesse : Grâce à Dieu, ce peuple héroïque s’est bien relevé. La Venise de Manin n’a guère ressemblé à celle-là.

Chap. XXXII. — Le Jansénisme. La Fronde. La Fronde fut la guerre des honnêtes gens contre les malhonnêtes gens. Par quelle faiblesse d’esprit, par quelle impuissance de critique, nos contemporains ont-ils été admirateurs exagérés de Port-Royal, etc., et dénigreurs méprisants de la Fronde ? Et qui ne voit que c’est la même chose ? Il y eut des deux côtés de bonnes intentions, de l’honnêteté, des vertus (vertus intrigantes, cabaleuses, disputeuses, si l’on veut). Au total, un médiocre génie. La grande fureur d’Arnauld contre les calvinistes est ridicule, avec tant de côtés communs. Le jansénisme, faible résurrection de saint Paul, de saint Augustin, et, en plusieurs points, de Calvin et Luther, a nui beaucoup, en ce qu’il a donné une petite porte à l’esprit de liberté qui s’est fait tout petit pour passer là. Un seul, bizarre et contrefait, mais grand, Pascal, s’est fait écraser au passage. — Du reste, il faut appliquer à toute l’Église du dix-septième siècle ce que j’ai dit en parlant de la guerre, au sujet des petits grands hommes comparés aux vrais géants. Qu’est-ce que c’est que ces prédicateurs illustres, ces éloquents controversistes, devant Newton et Galilée ? Gloire, gloire aux inventeurs ! Les autres doivent rester bien loin derrière et en grande modestie.

Chap. XXXII. — Les parlementaires, qui avaient tout à craindre pour leurs familles et leurs fortunes, n’en défendirent pas moins toute une année le pain du peuple. Voilà la moralité de la Fronde parlementaire, et la gloire de nos magistrats. MM. les rieurs peuvent rire à leur aise. Cela est très beau et très sérieux, et cela est incontestable. Il faut seulement bien remarquer les dates. Nos pauvres magistrats ne montrèrent pas beaucoup de génie dans toute l’affaire, mais une incontestable honnêteté. Retz ne montre ni l’un ni l’autre, quand il se moque du bon président Blancménil, qui, admis au conciliabule et voyant sur la table le traité avec l’Espagne, « crut voir l’holocauste du Sabbat ». Le niais, ici, c’est Retz. Comment ne voit-il pas que l’Espagnol se moquait de lui ? Si la conscience ne lui dit rien, le bon sens devrait lui dire que le chat emploie sa patte de singe pour tirer les marrons du feu. Il est curieux de voir un homme d’autant d’esprit être le jouet de tous, surtout des femmes. Madame de Bouillon (avec permission de son mari) l’amuse et le captive, lui lie le pouce, lui tire du sang, etc. Madame de Longueville se joue de lui aussi, dans l’intérêt de ses amants. Il n’est pas jusqu’à la grosse Suissesse (Anne d’Autriche) qui ne fasse de la coquetterie avec lui, dans leurs nocturnes rendez-vous, au profit de Mazarin. C’est le plus spirituel de tous dont justement rit tout le monde.

Chap. XXXIII. — Le peuple fit un ouvrage énorme, douze cents barricades en douze heures. Cela est sérieux et suppose une redoutable unanimité. Rien d’analogue jusqu’au grand jour de la prise de la Bastille. Que serait-il arrivé si Retz et le Parlement avaient réellement lâché la Révolution, la presse, non contre le faquin étranger, mais contre la reine, de manière à établir ses trahisons, ses avis donnés à l’ennemi, etc. On tenait à Paris deux femmes qui savaient tout et auraient tout dit, madame de Chevreuse et madame de Guéméné. La reine n’avait aucune idée de la prise qu’on avait sur elle. Tandis que la Fronde mettait des gants pour la combattre, elle montra une violence, une férocité que sa vie antérieure n’eût pas fait deviner. Elle insista plusieurs jours pour faire mourir le premier qu’on fit prisonnier. Elle l’eût fait. Mais les siens avertirent ceux de Paris, qui prièrent la reine d’épargner ce malheureux, en faisant entendre pourtant tout doucement qu’eux aussi ils avaient des prisonniers qu’ils pourraient faire mourir. (Retz, p. 100.) — Elle savait à qui elle avait affaire. Ni Retz, ni le Parlement, ni Condé, ne voulaient d’États-généraux, ni de révolution sérieuse. Cromwell, qui avait envoyé à Retz un homme sûr, vit bien vite que toute l’affaire était ridicule. Ce Catilina ecclésiastique, mené par les femmes, avait pour agents des curés et des bedeaux, des habitués de paroisse. Il veut relever les libertés de France ; avec quoi ? avec un clergé et une assemblée du clergé qui, par son obstination à fermer sa bourse, s’est montré et déclaré le véritable ennemi de l’État. — Au moment de l’explosion, Retz ne sait ce qu’il fera, il l’avoue. Il allait écrire à l’Espagne, dit-il ; mais il attend Condé ; puis, sur quelques coquetteries de madame de Longueville, il se jette de ce côté-là, et croit, contre Condé, pouvoir créer l’automate Conti. Et c’est dans cette indécision pitoyable qu’il fait le fier contre Cromwell, le méprise, dit-il. Cromwell avait dit un mot fort et profond, modeste, qui semblait un aveu : « On ne monte jamais si haut que quand on ne sait où l’on va. » Ce mot, dit Retz, à l’horreur que j’avais pour lui ajouta le mépris. — Lui, le petit bonhomme, il sait bien où il monte et ce qu’il veut : il veut monter d’abord à devenir gouverneur de Paris. Première chute : l’Italien rusé, au premier pas, lui fait donner du nez à terre. Puis, ce profond ambitieux veut être cardinal de Rome, et c’est pour cela qu’il fait l’amour à Anne d’Autriche. Seconde chute ; ce chapeau, pour lequel il trahit la Fronde, lui tombe sur la tête et l’écrase définitivement. On le fait cardinal, mais c’est pour le mettre à Vincennes. — Tous ces ridicules de conduite et cette petitesse de nature n’empêchent pas que ses confessions (c’est plus que des Mémoires) ne soient le livre capital et primordial de la nouvelle langue française. Ce piètre politique est un admirable écrivain.

Chap. XXXV. — Fin de la Fronde. Pourquoi ai-je abrégé la Fronde ? Pour l’éclaircir. Jusqu’ici elle reste obscure, parce que l’histoire y est restée l’humble servante des faiseurs de mémoires et des anecdotiers. L’histoire a été éblouie de tant d’esprit, de ce feu d’artifice de bons mots, de saillies ; et moi, j’en levais les épaules. Un fléau me poursuit dans cette Fronde, le vrai fléau de la France, dont elle ne peut se défaire, la race des sots spirituels. Dans la très vieille France, il n’y avait que certains terroirs, surtout nos hâbleurs du Midi, qui nous fournissaient des plaisants ; mais, depuis Henri IV et l’invasion gasconne, tout pays en abonde. Tout le royaume, dans la Fronde, se met à hâbler. Le plus triste, c’est que, de nos jours, les historiens de la Fronde, de ses héros et de ses héroïnes, admirant, copiant ce torrent de sottises bien dites et bien tournées, égayant ces gaietés ineptes de leurs légèretés assez lourdes, ont réussi à faire croire à l’Europe que la France, plus vieille de deux siècles, et moins amusante, à coup sûr, n’a pas beaucoup plus de cervelle.

Chap. XXXVI. — Le coup le plus barbare, le plus sauvage qui se soit fait depuis l’origine de la monarchie. J’adopte ce mot de Talon. Il est incontestable. Le massacre de la Saint-Barthélemy s’explique (sans se justifier) par un horrible accès de fanatisme, celui de septembre 93 par la panique de l’invasion et la furie de la peur. Mais celui du 4 juillet 1652 n’est évidemment qu’un acte de scélératesse et de calcul. — Peu importe qu’il y ait eu peu ou beaucoup de morts. Il n’y eut que trente morts considérables, et cent en tout, à ce qu’il paraît, du côté des assiégés. Les assaillants perdirent bien plus de monde par la résistance héroïque des archers de la Ville. — Condé négociait, et c’était pour aider aux négociations, et améliorer son traité en se faisant croire maître de Paris, qu’il organisa le massacre. — Mademoiselle elle-même ne dit pas non ; — Talon et Conrart affirment positivement. Leur récit est confirmé par celui des Registres de l’Hôtel-de-Ville, t. III, p. 51-73. Le procureur du roi, Germain Piètre, veut qu’on le rappelle dans Paris. L’assemblée murmure au départ des princes, leurs partisans disent dans la foule qu’il n’y a rien à espérer de l’assemblée, et déchaînent la Grève contre l’Hôtel-de-Ville, etc.

Chap. XXXVII et XXXVIII. — Les rapports cités par M. Feillet sur la détresse publique, les faibles secours que Vincent De Paul tira de la charité des dames, etc. M. Feillet a donné dans la Revue de Paris (15 août. 1856) un très précieux extrait de l’Histoire du paupérisme, qu’il prépare. Cet extrait résume les enquêtes et rapports, manuscrits on imprimés, que firent sur l’effroyable état de la France, pendant la Fronde et jusqu’à la mort de Mazarin, les envoyés de Vincent de Paul et autres personnes charitables. — Rien de plus douloureux. On peut juger, par cette lecture, si M. de Saint-Aulaire est excusable d’appeler les plaintes de ce temps de vaines déclamations !

Chap. XXXVII. — Mazarin donna à Turenne pour égaux dans le commandement des généraux médiocres ou incapables. Turenne le dit, dans ses Mémoires, d’une manière indirecte, avec beaucoup de douceur et de finesse. « M. de Turenne pria M. de La Ferté... pria M. d’Hocquincourt », etc. Il constate ainsi qu’il ne pouvait leur commander, et par conséquent qu’il n’est pas responsable de leurs lenteurs, de leurs revers. — Nos Archives générales possèdent plusieurs autographes de Turenne (ancienne section M), et plusieurs pièces fort intéressantes pour l’histoire de son frère, le duc de Bouillon, spécialement des lettres éloquentes et touchantes de sa mère, fille de Guillaume-le-Taciturne. Dans l’une, elle le prie de ne pas se perdre par ses intrigues. Dans plusieurs autres, elle rampe aux pieds de Richelieu pour sauver la tête de son fils. (Archives, K, carton 123, n° 29.l

Chap. XXXVIII. — L’Allemagne agonisante ne trouva pas là une paix. Un génie pénétrant, le sorcier hollandais Rembrandt, qui sut tout deviner, dans son tableau lugubre, daté de la grande joie du traité de Wcstphalie (1648), a parlé mieux ici que tous les politiques, tous les historiens (le Christ à Emmaüs, que nous avons au Louvre). — On oublie la peinture. On entend un soupir. Soupir profond, et tiré de si loin ! Les pleurs de dix millions de veuves y sont entrés, et cette mélodie funèbre flotte et pleure dans l’œil du pauvre homme, qui rompt le pain du peuple. — II est bien entendu que la tradition du Moyen-âge est finie et oubliée, déjà à cent lieues de ce tableau. Une autre chose déjà est à la place, un océan dans la petite toile. Et quoi ?... L’âme moderne. — La merveille, dans cette œuvre profonde d’attendrissement et de pitié, c’est qu’il n’y a rien pour l’espérance. Seigneur, dit-il, multipliez ce pain !... Ils sont si affamés ! » Mais il ne l’attend guère, et tout indique ici que la faim durera. — Ce misérable poisson sec qu’apporte le fiévreux hôtelier n’y fera pas grand’chose. C’est la maison du jeûne et la table de la famine. Dessous, rit, grince et gronde un affreux dogue, le Diable, si l’on veut, une bête robuste, aussi forte, aussi grasse que ces pauvres gens-là sont maigres. Il a sujet de rire, car le monde lui appartient. — Voy. la description de ce tableau dans La Foi nouvelle cherchée dans l’Art, par Alfred Dumesnil. De cette paix date la guerre qui nous divise et en France et ailleurs. Les deux peuples qui sont en ce peuple conservaient jusque-là un reste d’unité. Mais la dualité éclate. D’une part, un petit peuple français, petit monde de cour, brillant, lettré et parlant à merveille. D’autre part, très bas, plus bas que jamais, la grande masse gauloise des campagnes, noire, hâve, à quatre pattes, conservant les patois. L’écartement augmente, le divorce s’achève par le progrès même de la haute France. Elle se trouve si loin de la basse, qu’elle ne la voit plus, ne la connaît plus, n’y distingue plus rien de vivant, et pas même des ombres, mais quelque chose de vague, comme un zéro en chiffre. Des mots nouveaux commencent, d’abstraction terrible, meurtrière, où disparaît tout sentiment de la vie. — Plus d’hommes, mais des particuliers, — tout à l’heure des individus.

Le Parlement de Paris est un corps chargé de fonctions judiciaires. Ses membres, issus de la bourgeoisie, ont acheté leurs charges ; ils constituent la noblesse de robe. [« Quelques autres se couchent roturiers et se lèvent nobles. » (La Bruyère, De quelques usages.) Il s’agit des conseillers du Parlement et de la cour des Aides qui obtiennent des lettres de noblesse après 20 ans d’exercice.] Depuis longtemps ils ont le droit de remontrances ; on leur a demandé de casser le testament de Louis XIII. Ils prétendent vouloir contrôler et surveiller la monarchie, usurper une part du pouvoir en se faisant passer pour les représentants de la nation. Prétentions non fondées, le Parlement n’étant qu’une caste privilégiée, et ne représentant que lui-même. Omer Talon est l’un des dirigeants de l’opposition à Mazarin avec Mathieu Molé et Broussel.

AVANT LA FRONDE

Le 7 septembre 1645, dans un lit de justice, Omer Talon, avocat général, défend les prérogatives du Parlement contre l’absolutisme.

« ... Sire, les rois, vos prédécesseurs, ont déposé entre les mains de leurs parlements non seulement l’exercice de la justice qu’ils doivent à leurs peuples, mais même l’enregistrement des édits et la connaissance des affaires publiques : c’est la loi de l’État, le lien et l’assurance de la royauté ; c’est une espèce de cachet, lequel imprime sur nous les marques de son autorité, sans toutefois nous communiquer sa substance. Ces ordres anciens ne sont pas des témoignages de faiblesse, mais des effets de prudence politique, qui réserve au souverain l’occasion de bien faire la distribution des grâces par lui-même et laisse, aux puissances inférieures la fonction nécessaire de la justice...

Cependant, Sire, la fonction de tous ces messieurs qui sont assis et couverts, comme s’ils étaient appelés pour délibérer, se trouvera tantôt inutile parce que Votre Majesté ne les visite pas pour les consulter, comme ont fait autrefois vos prédécesseurs, mais plutôt pour blâmer leur sentiment et condamner leur conduite.

Lorsque nous faisons entendre à Votre Majesté quelles sont les fonctions des compagnies souveraines et l’emploi des premiers officiers de justice, ce n’est pas pour y chercher notre avantage et nous en prévaloir (à Dieu ne plaise que la cognée s’élève contre le bras qui lui donne le mouvement !) mais pour conserver à Votre Majesté la bienveillance publique de ses peuples, les maintenir dans une obéissance non pas aveugle mais volontaire et claîrvoyante...

Possédez, Sire, cet héritage de longues années. Craignez, Sire, d’être craint et que vos sujets, qui aiment leur prince, appréhendent pour lui, mais qu’ils ne l’appréhendent jamais... » Omer Talon (1595-1652), Mémoires. Ed. Michaud et Poujoulat.

PENDANT LA FRONDE

Profitant de l’impopularité de Mazarin, le Parlement veut imposer « les propositions de la chambre Saint-Louis », (déclaration des 27 articles, juin-juillet 1648).

« I. - Les intendants de justice et toutes autres commissions extraordinaires non vérifiées, ès cours souveraines, seront révoqués, dès à présent...

III. - Ne seront faites aucunes impositions et taxes qu’en vertu d’édits et de déclarations bien et dûment vérifiées ès cours souveraines, auxquelles la connaissance en appartient avec liberté de suffrage ; et l’exécution desdits édits sera réservée aux dites cours...

VI. - Qu’aucun des sujets du roi, de quelque qualité et condition qu’il soit, ne pourra être tenu prisonnier passé vingt-quatre heures sans être interrogé suivant les ordonnances et rendu à son juge naturel, à peine d’en répondre par les geôliers, capitaines [qui commandent les garnisons de châteaux forts du roi] et tous autres qui les détiendront en leurs propres et privés noms ... [Cet article évoque le célèbre « Habeas corpus » d’Angleterre.]

XIX. -Il ne pourra à l’avenir être fait aucune création d’office, tant de judicature que de finances, que par édits, vérifiés ès Cours souveraines, avec la liberté entière des suffrages... » Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, t. XVIII.

LA JOURNÉE DES BARRICADES (26 août 1648)

Ce texte du cardinal de Retz montre fort bien l’une des causes de l’arrêt de la Fronde parlementaire : la peur de la bourgeoisie devant le mouvement populaire.

[Le Parlement] « donna arrêt par lequel il fut ordonné que l’on irait en corps et en habit au Palais Royal redemander les prisonniers [c.a.d. les trois conseillers arrêtés dont Broussel].... L’arrêt fut exécuté à l’heure même : le Parlement sortit au nombre de cent soixante officiers. Il fut reçu et accompagné dans toutes les rues avec des acclamations et des applaudissements incroyables : toutes les barricades tombaient devant lui.

Le Premier Président parla à la reine [cf. le texte suivant] avec toute la liberté que l’état des choses lui donnait. Il lui représenta au naturel le jeu que l’on avait fait en toutes occasions de la parole royale ; les illusions honteuses et mêmes puériles, par lesquelles on avait éludé mille et mille fois les résolutions les plus utiles et même les plus nécessaires à l’État, il exagéra avec force le péril où le public se trouvait par la prise tumultuaire et générale des armes...

(Mais les parlementaires se retirent sans avoir rien obtenu.)

Le Parlement étant sorti du Palais-Royal, et ne disant rien au peuple de la liberté de Broussel, ne trouva d’abord qu’un morne silence au lieu des acclamations passées. Comme il fut à la barrière des Sergents, où était la première barricade, il y rencontra du murmure qu’il apaisa en assurant que la Reine lui avait promis satisfaction. Les menaces de la seconde furent éludées par le même moyen. La troisième ne voulut pas se payer de cette monnaie, et un garçon rôtisseur s’avançant avec deux cents hommes et mettant la hallebarde dans le ventre du Premier Président lui dit : « Tourne, traître : et, si tu ne veux pas être massacré toi-même, ramène-nous Broussel ou le Mazarin et le Chancelier en otage. » Vous ne doutez pas... ni de la confusion, ni de la terreur qui saisit presque tous les assistants ; cinq présidents à mortier et plus de vingt conseillers se jetèrent dans la foule pour s’échapper. L’unique Premier Président... demeura ferme et inébranlable. Il se donna le temps de rallier ce qu’il put de la Compagnie... et il revint au Palais-Royal au petit pas, sous le feu des injures, des menaces, des exécrations et des blasphèmes... »

La reine d’abord inflexible se laisse enfin convaincre par Mazarin de libérer les prisonniers.

« L’on tira enfin à toute peine cette parole de la bouche de la Reine : « Hé bien ! Messieurs, du Parlement, voyez donc ce qu’il est à propos de faire. » L’on s’assembla en même temps dans la grande galerie ; l’on délibéra et l’on donna arrêt par lequel la Reine serait remerciée de la liberté accordée aux prisonniers... Le Premier Président montra au peuple, les copies qu’il avait prises en forme... mais l’on ne voulut pas quitter les armes que l’effet ne s’en fût ensuivi. Le Parlement même ne donna point d’arrêt pour les faire poser qu’il, n’eût vu Broussel dans sa place. » Cardinal de Retz, Mémoires. Ed. de la Pléiade, pp. 100-102.

Voici les paroles adressées à la reine par le Premier Président, Mathieu Molé, montrant que la monarchie était en péril :

« Madame, il y va maintenant de tout et nous trahirions nos charges et nos devoirs si nous n’insistions pas pour obtenir ce que le peuple demande. Le danger est si public, qu’il ne peut être celé. La foule est en armes ; les barricades sont dressées par les rues... ce, n’est là qu’un commencement ; le mal peut croître à tel degré que l’autorité royale y périra. » Cité par Lavisse, Histoire de France, t. VII (1), p. 29.

4 Messages de forum

  • 1649 : les révolutions de France et d’Angleterre 6 janvier 2010 10:40, par MOSHE

    La reine disait en 1643 que Mazarin n’était pas dangereux pour les femmes, qu’il avait d’autres mœurs. Deux ans après, elle lui confie son fils. La lutte du pauvre valet de chambre pour garder cet enfant (dans l’abandon dénaturé où le laisse sa mère), pour en faire un honnête homme, malgré tout le monde, est une chose très belle à lire. La Porte essaye d’apprendre un peu d’histoire de France au roi de France ; il lui lit Mézeray. Mais Mazarin se fâche. On verra ce qu’il lui apprit. Le jeune roi était très beau, bien né et bien doué, sans grand éclat d’esprit, mais d’un bon jugement. Il préférait La Porte, malgré toutes ses sévérités. Il leur fallut chasser cet honnête homme pour que l’enfant cédât aux vices. On verra, La Porte chassé, comment allèrent les choses, et dans quel bourbier allait tomber l’enfant si de bonne heure il n’eût eu des maîtresse. Les femmes le sauvèrent de l’effroyable éducation de Mazarin. La révolution de la Fronde, songeons-y bien, fut une révolution morale. On a fort obscurci ceci. Mais il faut le tirer à clair. Plus on était dévot au culte, à l’idolâtrie royale, moins on pouvait laisser cette innocente idole, sur qui portait la destinée d’un peuple, aux mains d’un homme dont la reine elle-même ne contestait pas l’infamie. La Fronde, au total, fut la guerre des honnêtes gens contre les malhonnêtes gens . Lenet, l’homme des princes et l’ennemi des parlementaires, qui ne déguise pas leurs sottises, déclare pourtant qu’ils furent en général « des hommes de grande vertu ». Que la corruption d’idées entrât dans ces familles, même celle des mœurs chez les jeunes magistrats qui imitaient la cour, je ne le nie pas. Mais les habitudes étaient honnêtes et régulières, et la vie sérieuse, laborieuse. Et tranchons tout d’un mot dont on sentira la portée : la vie noble, la fainéantise, avait tout envahi ; les magistrats seuls travaillaient. Regardez sur la Seine, au quai de la Cité, en vue de la Grève, une vieille maison triste et tournée au nord. Là demeurait celui dont les Mémoires se moquent, le courageux Broussel, un bon, digne et grand citoyen. Harlay et Molé, intrépides, n’en ont pas moins molli, on l’a vu et on va le voir, au vent corrupteur de la cour. Leurs enfants en furent cause, et leurs mauvaises affaires, et leur besoin d’argent. Ils avaient cent mille francs par an. Broussel n’eut pas de tels besoins ; il avait quatre mille livres de rente, et ne voulut point davantage. Avec cela, il éleva une grosse famille et vécut honorablement. Ce n’était plus le temps des grands jurisconsultes. On n’aurait plus vu des princes d’Empire régler des successions d’États indépendants sur la consultation d’un avocat de Paris. Un radotage immense d’ordonnances non exécutées entravait, embrouillait le champ légal, laissait aux juges un arbitraire sans bornes. Pauvres, ils donnaient à qui ils voulaient des millions, et voyaient la cour à leur porte. Jamais le Parlement n’eut plus besoin de probité. Broussel ferma sa porte, ou ne l’ouvrit qu’aux pauvres. Il avait alors soixante-quatorze ans, donc trente-six en 1610, à la mort d’Henri IV. Il en garda l’impression, et pour toujours resta l’adversaire de la cour, l’ennemi des ennemis de la France. A sept heures du matin, ce doyen des grondeurs venait siéger au Parlement, auprès du rêveur Blancménil, pur, utopiste et fou, non loin de l’ambitieux et très dissimulé Longueil, du président Charton, honnête, borné et violent, d’une vulgarité proverbiale, qui finissait toujours par un mot attendu et risible : « J’dis ça. » Broussel n’était pas ridicule. Tous ses avis étaient marqués d’un caractère de simplicité forte et courageuse, nullement exagérée, quoi qu’on ait dit. C’est le défaut contraire qui le fit échouer, lui et le Parlement. Les révolutions étrangères qui avaient lieu alors, loin d’enhardir, terrifièrent ces pauvres gens de bien. Celle d’Angleterre leur fit horreur en leur montrant le billot de Charles Ier. Celles de Naples et de Sicile leur firent peur ; ils crurent voir de la Grève ou de la Grenouillère sortir un Mazaniello. Bref, leur modération les mena, par une voie étrange, au terrorisme ; quand les princes égorgèrent Paris, ils se trouvèrent sans force, sans espoir ni ressource que de subir le Mazarin. Broussel était-il janséniste ? Je ne le vois pas. Mais il l’était de mœurs. L’austérité du jansénisme, sinon son dogme, avait fait d’honorables progrès dans le Parlement. Cette fronde religieuse avait précédé la fronde politique, et indirectement y aida fort. Le jansénisme était l’aîné. Déjà alors il était constitué. Il avait son Pathmos au monastère des vertueuses et disputeuses dames de Port-Royal. Son saint Jean fut le grand martyr Duvergier de Hauranne, le prisonnier de Richelieu. Sa nuit de Pentecôte est celle où, le corps du martyr étant encore exposé à Saint-Jacques, la mère Angélique arme son chapelain d’un rasoir, et lui dit : « Je veux, je veux les mains de M. De Hauranne, les mains qui consacraient le pain de Dieu pour moi. » Il obéit. Le sacrilège pieux s’accomplit dans l’église. Et, du moment que la relique est déposée à Port-Royal, les langues se délient, le génie polémique, jusque-là contenu dans les énigmes de De Hauranne, éclate, strident et provocant par la voix des Arnauld. Le manifeste fut le beau livre, grave et fort, incisif, contre la Fréquente communion, contre la prostitution quotidienne que les Jésuites faisaient de l’hostie, faisant litière du corps de Jésus et le prodiguant aux pourceaux. L’effet fut saisissant, le contraste violent et terrible, le Calvaire retrouvé pour l’effroi des marchands du Temple, la pâle tête du Crucifié et sa sainte maigreur foudroyant l’embonpoint ventru du Père Douillet. Les Jésuites tombent à la renverse. Éperdus, sachant trop que leur galimatias ne les sauvera pas de ce livre, ils trottent à Saint-Germain, vont pleurer chez la reine, chez le bon cardinal. De fripons à fripons, on s’aide et on s’entend. Ce Mazarin, qui fait la guerre au pape pour que son frère ait le chapeau, dès qu’il ne s’agit que de Dieu, est plus Romain que Rome ; il lâche et cède tout. Scandaleuse ignorance de la tradition de la France dans un homme qui la gouvernait. Il fait décider par la reine qu’un Français doit aller à Rome, et soumettre sa doctrine au pape, c’est-à-dire aux Jésuites, contre qui son livre est écrit. La Sorbonne réclame. Le Parlement réclame, toutes les chambres du Parlement veulent s’unir, s’assembler. Alors notre homme prend peur. Vite il s’explique, excuse sa sottise par une sottise : il n’a pas voulu soumettre un Français au jugement de l’étranger, mais éclaircir à l’amiable un point de théologie (1644). Il faut la guerre pour pêcher en eau trouble. Mazarin vivait de la guerre et d’une victoire annuelle de Condé, qui lui donnait la force, à l’intérieur, de faire la guerre aux bourses. 1° Guerre aux propriétaires. Il trouve un vieil édit fait le lendemain de l’invasion de Charles Quint, quand on venait de craindre un siège, lequel défend d’étendre les faubourgs. Mais Paris, en cent ans, avait grossi, grandi, débordé de tous côtés. Les pauvres logeaient dans cette banlieue, sous des maisonnettes de boue qu’ils se faisaient eux-mêmes. Un matin, les gens du roi, avec des troupes, viennent toiser ce Paris nouveau qu’on va abattre si l’on ne paye sur l’heure

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    • EN ANGLETERRE, APRES UNE GUERRE CIVILE DE 1642 A 1649, LE ROI EST DECAPITE (140 ans avant le roi de France !)

      1649 en Angleterre
      * 20-27 janvier : Oliver Cromwell impose le procès du roi devant un tribunal spécial composé de la soixantaine de députés siégeant encore aux Communes (« Parlement croupion », ou Rump Parliament).

      * 30 janvier : Charles Ier est exécuté devant Whitehall.

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  • Voltaire dans « Le siècle de Louis XIV » :

    « Les guerres civiles commencèrent à Paris comme elles avaient commencé à Londres, pour un peu d’argent.
    (1647) Le parlement de Paris, en possession de vérifier les édits de ces taxes, s’opposa vivement aux nouveaux édits ; il acquit la confiance des peuples par les contradictions dont il fatigua le ministère.
    On ne commença pas d’abord par la révolte ; les esprits ne s’aigrirent et ne s’enhardirent que par degrés. La populace peut d’abord courir aux armes, et se choisir un chef, comme on avait fait à Naples (17) : mais des magistrats, des hommes d’État procèdent avec plus de maturité, et commencent par observer les bienséances, autant que l’esprit de parti peut le permettre.
    Le cardinal Mazarin avait cru qu’en divisant adroitement la magistrature, il préviendrait tous les troubles ; mais on opposa l’inflexibilité à la souplesse. Il retranchait quatre années de gages à toutes les cours supérieures, en leur remettant la paulette, c’est-à-dire en les exemptant de payer la taxe inventée par Paulet sous Henri IV, pour assurer la propriété de leurs charges. Ce retranchement n’était pas une lésion, mais il conservait les quatre années au parlement, pensant le désarmer par cette faveur. Le parlement méprisa cette grâce qui l’exposait au reproche de préférer son intérêt à celui des autres compagnies. (1648) Il n’en donna pas moins son arrêt d’union avec les autres cours de justice. Mazarin, qui n’avait jamais bien pu prononcer le français, ayant dit que cet arrêt d’ognon était attentatoire, et l’ayant fait casser par le conseil, ce seul mot d’ognon le rendit ridicule ; et, comme on ne cède jamais à ceux qu’on méprise, le parlement en devint plus entreprenant.
    Il demanda hautement qu’on révoquât tous les intendants, regardés par le peuple comme des exacteurs, et qu’on abolit cette magistrature de nouvelle espèce, instituée sous Louis XIII sans l’appareil des formes ordinaires ; c’était plaire à la nation autant qu’irriter la cour. Il voulait que, selon les anciennes lois, aucun citoyen ne fût mis en prison, sans que ses juges naturels en connussent dans les vingt-quatre heures ; et rien ne paraissait si juste.
    Le parlement fit plus ; il abolit (14 mai 1648) les intendants par un arrêt, avec ordre aux procureurs du roi de son ressort d’informer contre eux. »

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  • Ainsi la haine contre le ministre, appuyée de l’amour du bien public, menaçait la cour d’une révolution. La reine céda ; elle offrit de casser les intendants, et demanda seulement qu’on lui en laissât trois : elle fut refusée.
    (20 août 1648) Pendant que ces troubles commençaient, le prince de Condé remporta la célèbre victoire de Lens, qui mettait le comble à sa gloire. Le roi, qui n’avait alors que dix ans, s’écria : " Le parlement sera bien fâché. " Ces paroles faisaient voir assez que la cour ne regardait alors le parlement de Paris que comme une assemblée de rebelles.
    Le cardinal et ses courtisans ne lui donnaient pas un autre nom. Plus les parlementaires se plaignaient d’être traités de rebelles, plus ils faisaient de résistance.
    La reine et le cardinal résolurent de faire enlever trois des plus opiniâtres magistrats du parlement, Novion Blancménil, président qu’on appelle à mortier, Charton, président d’une chambre des enquêtes, et Broussel, ancien conseiller-clerc de la grand’ chambre.
    Ils n’étaient pas chefs de parti, mais les instruments des chefs. Charton, homme très borné était connu par le sobriquet de président Je dis ça, parce qu’il ouvrait et concluait toujours ses avis par ces mots. Broussel n’avait de recommandable que ses cheveux blancs, sa haine contre le ministère, et la réputation d’élever toujours la voix contre la cour sur quelque sujet que ce fût. Ses confrères en faisaient peu de cas, mais la populace l’idolâtrait.
    Au lieu de les enlever sans éclat dans le silence de la nuit, le cardinal crut en imposer au peuple en les faisant arrêter en plein midi, tandis qu’on chantait le Te Deum à Notre-Dame pour la victoire de Lens, et que les suisses de la chambre apportaient dans l’église soixante et treize drapeaux pris sur les ennemis. Ce fut précisément ce qui causa la subversion du royaume. Charton s’esquiva ; on prit Blancménil sans peine ; il n’en fut pas de même de Broussel. Une vieille servante seule, en voyant jeter son maître dans un carrosse par Comminges, lieutenant des gardes du corps, ameute le peuple ; on entoure le carrosse ; on le brise ; les gardes françaises prêtent main-forte. Le prisonnier est conduit sur le chemin de Sedan. Son enlèvement, loin d’intimider le peuple, l’irrite et l’enhardit. On ferme les boutiques, on tend les grosses chaînes de fer qui étaient alors à l’entrée des rues principales ; on fait quelques barricades, quatre cent mille voix crient : " Liberté " et " Broussel ! "

    Voltaire

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