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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 4- Ce qu’est le socialisme et ce qu’il n’est pas > Les faux socialismes

Les faux socialismes

mercredi 16 janvier 2008, par Robert Paris

Site : Matière et révolution

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« Il est vrai que les réactionnaires capitalistes se servent, non sans artifice, du régime de Staline comme d’un épouvantail contre les idées du socialisme. Marx n’a jamais dit que le socialisme pourrait être parfait, appliqué dans un seul pays, et, qui plus est, dans un pays arriéré. » Léon Trotsky dans « Le marxisme et notre époque »

"La pire duperie, la plus grande escroquerie morale dont la classe ouvrière ait jamais pu être victime, c’est incontestablement d’avoir réussi à lui faire prendre le parti stalinien de 1946 pour un parti défendant le socialisme ou le communisme. Le communisme est bâti sur deux idées essentielles : la lutte des classes et l’internationalisme. Quand manque l’une ou l’autre de ces idées, à plus forte raison quand manquent les deux, il ne peut plus y avoir de socialisme ou de communisme. L’union dans le sentiment patriotique implique l’union des classes, par conséquent l’abandon de la lutte des classes. Il ne faut pas être autrement surpris que des délégués au congrès confédéral qui portent l’étiquette communiste aient accueilli par des sifflets et des vociférations les orateurs qui évoquaient le droit de grève. Ils ne savent plus ce qu’est la lutte des classes. Ils parlent comme des jaunes. (...) Là encore divergence profonde avec les tenants de l’étatisme, qu’ils se disent communistes ou réformistes. Ce n’est pas une part de la gestion, une place au bout de la table, que réclame la Charte d’Amiens, c’est toute la gestion. Dans les divers projets de nationalisation, il est visible que la classe ouvrière est loin d’assumer cette tâche. Il n’est que trop sûr que le capitalisme peut trouver son compte dans des nationalisations faites sur le modèle de celle de l’aviation, où les constructeurs dépossédés furent ébahis des indemnités royales qui leur furent accordées. (...) Le secrétaire confédéral a déclaré : "Après, quand l’Allemagne sera soviétisée, ce sera le moment. la soviétisation sera possible, partout. Et les Anglo-Américains seront chassés d’Europe." (...) Non seulement l’Allemagne n’est pas soviétisée mais elle n’en prend pas le chemin. Où sont ses conseils d’ouvriers ? Les syndicats eux-mêmes sont ligotés. les travailleurs allemands, loin d’avoir le pouvoir, n’en ont même pas l’ombre. (...) La classe ouvrière allemande a vu à Berlin et en Allemagne orientale l’armée russe, qu’elle ne peut plus confondre avec une armée rouge, piller systématiquement les quartiers ouvriers, violer systématiquement les femmes ; un journaliste suisse rappelait encore récemment que 75% des femmes de 16 à 35 ans furent violées en Allemagne orientale. (...) Elle a vu, plus tard, des militants social-démocrates, à peine libérés des camps de concentration nazis, reprendre le chemin de ces camps parce qu’ils s’opposaient à la fusion avec le parti communiste allemand. (...) Elle a vu tant de choses, l’annexion d’une partie de l’Allemagne, le transfert en Russie non seulement de matériel industriel mais de populations entières, que la fausse soviétisation est rendue impossible. (...)"

Pierre Monatte
dans la brochure "Où va la CGT ? Lettre d’un ancien à quelques jeunes syndiqués sans galons"

Socialismes et communismes, partis et régimes, la planète en a été pleine. Au point qu’aujourd’hui cela semble un monde ancien. Ils se sont effondrés disent certains. En réalité, ces partis et ces régimes ont aisément accepté le capitalisme, contrairement à ce que prétendait leurs étiquettes. La raison en est simple : ils n’ont jamais été socialistes ni communistes. Le courant socialiste était un panachage de réformisme et de révolution jusqu’en 1914 et un ennemi du prolétariat révolutionnaire et instrument de la grande bourgeoisie à partir de 1914. L’Etat russe était en transition vers le socialisme à partir de la révolution russe d’ocotbre 1917 mais cette transition nécessitait l’extension internationale. L’échec de la révolution prolétarienne en Europe a enterré cet espoir. Les régimes staliniens qui sont apparus alors en Russie puis en Chine et en Indochien sont des ennemis conscients et virulents du prolétariat. Leurs phases radicales, comme le grand bond en avant ou la révolution culturelle en Chine, sont des phases d’aggression violente contre la classe ouvrière. Les régimes nationalistes mis en place après la deuxième guerre mondiale se sont également revendiqués du socialisme à l’image de la Chine ou de l’URSS. ils y ont pris le parti unique et l’enacdrement des masses par le syndicat unique, l’association unique des femmes, etc. Ce sont d’abord des régimes très anti-ouvriers, parce que la lutte des classes dans ces pays est marquée par l’absence d’une forte bourgeoisie nationale. Tous ces régimes n’étaient nullement en transition vers le socialisme mais en transition vers le capitalisme et ils l’ont bien montré depuis en rejoignant le giron capitaliste sous la houlette de leurs dirigeants et pas en les renversant.

Le socialisme et le communisme n’ont rien à voir avec le stalinisme et le maoïsme qui sont une caricature hideuse et non une "version" du socialisme et du communisme. Ils ont d’abord et avant tout été un ennemi virulent du prolétariat révolutionnaire. Aujourd’hui encore, ces idéologies sont un frein puissant au développement d’une conscience de classe.

5-1 La nature du régime stalinien de Russie
Cela fait 20 ans bientôt que la direction de la bureaucratie russe a choisi de réintégrer le giron impérialiste et que l’URSS a éclaté, suivant de près l’écroulement des régimes des pays de l’Est. Ces régimes se sont écroulés, disloqués, mais pas l’idée que malgré tout, là-bas à l’ « Est », il y avait eu quelque chose de différent, quelque chose qui, de près ou de loin, pouvait s’apparenter au socialisme. Or, si nous ne nous débarrassons pas de ce préjugé, nous serons forcément marqués par cette référence passée. Et que nous le voulions ou pas, cela dénaturera notre conception de la révolution et de la société future. Dans cette référence, qui identifie de près ou de loin, de manière déformée ou buraucratisée, ces régimes au socialisme, domine la primauté de la forme de propriété des moyens de production. Des moyens de production collectivisés par un Etat plus la planification étatique, c’est donc cela le socialisme ? Non, le socialisme c’est « l’émancipation des travailleurs, qui devra être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Dans émancipation, il y a l’idée de libération, et donc de liberté. Mais pas une liberté limitée à des « libertés démocratiques », c’est-à-dire au respect de droits individuels, comme par exemple le droit d’expression. Même assortie de libertés individuelles, l’étatisation des moyens de produire ne constitue pas le socialisme. La liberté, c’est la capacité à maîtriser son destin. A pouvoir choisir consciemment, en toute connaissance de cause. Or il s’agit de choix collectifs. C’est donc la capacité à agir et décider collectivement. La perspective de la socialisation des moyens de production en est indissociable. Nous ne prétendons pas que le socialisme vu sous ce jour sera effectivement réalisable. Mais qu’il est historiquement nécessaire, et nous militons pour, de toutes nos forces. Il n’y a que les esprits étriqués qui acceptent de s’engager avec l’assurance du succès. Rien, de notre point de vue, ne pourra remplacer l’action réfléchie et décidée des masses elles-mêmes. Rien ne pourra remplacer les efforts que feront les exploités pour s’affranchir de leur condition. C’est cette perspective que nous défendons, et nous ne voulons pas abaisser nos ambitions Nous mesurons tout ce que cela implique de difficile et de douloureux, et c’est pour cela que nous ne nous impatientons pas après une prétendue « manque de combativité » des masses. Nous ne voulons pas lier le sort de l’humanité à l’arrivée de « libérateurs ». Nous ne voulons pas que des « élites » viennent « planifier » une société soi-disant meilleure, à la place des masses.
Parler de « socialisme » à propos de l’ex-URSS ou des régimes de l’Est, même si on tempère ce terme d’adjectifs tels que déformé, dégénéré, etc. est une escroquerie. Pendant un temps, on nous avait parlé à leur sujet de « socialisme réel », notion qui s’opposait bien sûr à celle de socialisme « idéal » ou « utopique ». Cela s’appuyait sur cette opinion triviale selon laquelle la réalité est toujours moins bien que l’idéal. Et du coup, cela accréditait l’idée que ça avait quand même quelque chose à voir. De même, l’expression couramment employée, selon laquelle « l’URSS était une caricature du communisme » est fallacieuse. Si c’était une caricature, ça veut dire que ça avait quand même un rapport avec ? A l’époque, ces systèmes nous avaient été présentés comme des « alternatives » possibles au capitalisme. Comme si un système différent du capitalisme pouvait réellement se développer de manière indépendante, en coexistence et en concurrence avec le capitalisme. Comme si on avait le choix, et que le meilleur gagne ! En fait, c’est cette idée qu’on nous ressert aujourd’hui sous une autre forme, plus modeste. Par exemple avec « l’alter-mondialisme », on nous parle encore de « faire des expériences alternatives ». Sans oublier de continuer à apporter notre soutien à la dictature pseudo-socialiste qui subsiste encore (Cuba) ou à un quelconque Morales qui envoie des soldats devant des puits de pétrole.
Evidemment, ce qu’il y a eu de trompeur à l’époque, c’est que l’URSS et le bloc des pays dans « sa sphère d’influence » pouvait apparaître comme un bloc monolithique puissant, qui plus est hostile au reste du monde. Un bloc qui prétendait pouvoir se mesurer militairement à l’impérialisme américain. On a pu mesurer après-coup à quel point cette vision des choses était illusoire, avec la surprise qu’a suscité la soudaineté de l’écroulement des régimes de l’Est ainsi que la facilité de reconversion des bureaucrates au pouvoir. Tout s’est fait très rapidement [à revoir par pays – malgré les points communs dans cette reconversion, chaque pays de l’Est était déjà très différencié, le « bloc » n’était déjà qu’illusion]. Cette facilité de reconversion n’a fait que révéler que cette puissance n’existait que dans la mesure où elle était admise par l’impérialisme des pays capitalistes (essentiellement les USA). Mais dans cette hypothèse, une question subsiste : pourquoi la mascarade aurait-elle duré aussi longtemps, jusqu’à la fin des années 80 ? Pourquoi l’impérialisme aurait-il toléré cette situation, et si elle était tolérable, pourquoi cela aurait-elle pris fin ? C’est l’analyse des rapports de l’URSS avec l’impérialisme qui peut nous éclairer sur l’évolution de ce bloc dont la disparition n’est pas le fait de contradictions purement « internes ». Dans ces rapports, l’origine de l’URSS - à savoir la révolution ouvrière de 1917 - a eu un rôle déterminant. Autant il est primordial de réaffirmer que l’URSS n’avait rien à voir avec le socialisme, même de manière déformée, autant il serait absurde pour la compréhension de faire l’impasse sur son origine ouvrière. En fait, le caractère monstrueux du régime de l’URSS a été le prix qu’on a payé du fait de l’avortement de la formidable tentative d’émancipation qui a soulevé le prolétariat du monde entier. Le stalinisme est autant le produit de la révolution russe que celui de l’échec de la révolution mondiale. Si on ne prend en compte que la première considération, on peut au choix rejeter le léninisme et le communisme – comme précurseurs objectifs du stalinisme – ou s’échiner à trouver des « traits socialistes » avec lesquels se solidariser dans les régimes staliniens. Les deux attitudes ont ceci de commun qu’elles envisagent l’histoire comme un processus inéluctable, où le cours effectif des événements efface toutes les autres voies qui auraient pu s’ouvrir. Ce qui n’a pas existé devient non-réaliste, non-crédible, et ne vaut pas la peine qu’on s’y attarde ! Mais en fait, en se contentant de prendre position par rapport à la réalité existante, on se prive de la possibilité de transformer le cours des évènements ; et pour cause : on se prive de comprendre cette réalité, parce qu’on se met à raisonner avec des catégories figées. Une de ces catégories figées consiste justement à considérer le « bloc soviétique » comme un « système » à part, et à analyser sa disparition comme étant la conséquence d’un essoufflement du système, un constat d’échec en quelque sorte. Evidemment, prises à un instant donné, les institutions dites soviétiques pouvaient apparaître impressionnantes et justifier leur description et leur analyse pour essayer d’en comprendre les « règles ». Pendant la période Brejnev par exemple, un observateur lointain pouvait penser que le système était relativement stable. Mais en réalité, parler de « système » reviendrait à attribuer à ceux qui détenaient le pouvoir – que l’on appellera bureaucratie ou nomenklatura – des capacités qu’ils n’avaient pas. Certes, leur pouvoir d’oppression était considérable. Cela a pu masquer le fait qu’en revanche, leur capacité à fonder un nouveau système d’exploitation, durable à l’échelle de l’humanité, était nulle.
Historiquement, le rôle de la bureaucratie ouvrière issue de la révolution a consisté à trahir la révolution. Mais cela ne signifie pas que la trahison était préméditée. D’une certaine manière, les bureaucrates soviétiques ont hérité du pouvoir à leur corps défendant. L’existence de la bureaucratie provenait du fait que la révolution avait été suffisamment forte pour éradiquer le pouvoir de la bourgeoisie en Russie, mais pas assez pour permettre à la classe ouvrière de le garder. La manière dont le pouvoir leur était revenu avait placé les bureaucrates dans une position défensive. Défensive vis-à-vis de la bourgeoisie internationale et défensive vis-à-vis du prolétariat révolutionnaire. Pris entre le marteau et l’enclume, leur position était instable. Ayant hérité le pouvoir d’une révolution ouvrière, ils étaient menacés par l’impérialisme. Ayant usurpé son pouvoir à la classe ouvrière, ils étaient menacés par toute révolution ouvrière le monde. D’où l’analyse que Trotsky a fait en 1936 lorsqu’il pronostiquait que ce régime transitoire ne pouvait se conclure que de deux manières : une révolution prolétarienne balayant la bureaucratie, ou une restauration bourgeoise. Au premier abord, le vocable « bureaucratie » peut être trompeur, parce qu’il évoque une certaine homogénéité et des buts communs que les bureaucrates ne pouvaient pas avoir d’emblée. De par sa nature, la bureaucratie n’était porteuse d’aucun système nouveau. En particulier, elle n’avait ni drapeau, ni idéologie. Impensable pour une classe dirigeante ! Alors, pour remédier à cette lacune inhérente à sa nature, elle a défiguré grossièrement l’idéologie révolutionnaire, en faisant du marxisme l’équivalent d’une religion dont elle diffusait le catéchisme, et de Lénine un saint embaumé. Ossifiées et enterrées de cette manière, les idées révolutionnaires ne lui faisaient pas peur et elle pouvait s’en revendiquer sans crainte. Mieux même : cette surenchère de référence au léninisme lui permettait de légitimer son pouvoir usurpé tout en cachant ses aspirations inavouables. « La ferme des animaux » d’Orwell a illustré tout à fait cette falsification idéologique. Et il ne s’agit pas d’une simple dérive idéologique, ni d’une méconnaissance de la théorie marxiste. Il s’agissait d’une bouillie idéologique à but d’auto-justification. C’est important de le rappeler au passage, la monstruosité du régime stalinien n’était pas à mettre sur le compte « d’idéologues » qui auraient voulu « imposer leur système à l’humanité ». Ce n’étaient pas des idéologues du tout, ils n’avaient aucun idéal, ni de près ni de loin. Tout au plus, ils se servaient des références marxistes pour justifier leurs basses œuvres.
N’étant porteuse d’aucun système viable, la bureaucratie ouvrière était nécessairement amenée à disparaître en tant que telle. L’idée d’un « régime transitoire » implique l’extinction de la bureaucratie à l’échelle historique. Tout le problème était de savoir : comment ? Cela, ce n’est pas l’analyse de Trotsky qui peut nous le dire, c’est l’analyse du développement historique ultérieur. Le fait est que l’histoire n’a pas tranché rapidement. La bureaucratie n’a pas été renversée. Ni par une révolution ouvrière, ni par une attaque impérialiste. Il n’y a pas eu de dénouement rapide et violent. Cela, Trotsky ne s’y attendait peut-être pas. Sans doute parce qu’il misait sur les perspectives révolutionnaires immédiates. La position de la « défense de l’URSS » qu’il a développé à l’approche de la 2ème guerre mondiale était intrinsèquement liée à la perspective du renversement du capitalisme et donc de la bureaucratie soviétique. Défendre l’URSS n’avait de sens que si on l’entendait comme la défense de la révolution ouvrière contre une restauration bourgeoise. Défendre la révolution ouvrière, cela ne peut se faire qu’avec des moyens révolutionnaires. Il n’y a pas d’autre moyen. On ne défend pas la révolution ouvrière en se solidarisant … des bureaucrates qui l’avaient assassinée (en Espagne), ni en cautionnant les camps impérialistes avec lesquels la bureaucratie avait passé des alliances. (A ce propos, voir le contenu du tract de l’UC le 30 juin 1941 « Vive l’Armée Rouge des ouvriers et des paysans ») Peut-être aurait-il été envisageable dans certaines circonstances de faire un front commun même avec des bureaucrates contre une attaque impérialiste [le même problème que les alliances avec des nationalistes dans les pays colonisés …]. Mais finalement, il s’est avéré que la 2nde guerre mondiale n’a pas ébranlé le pouvoir de la bureaucratie. Essentiellement parce qu’il n’y a pas eu dans le monde de nouvelle révolution ouvrière victorieuse au sortir de la guerre [revoir les circonstances des écrasements révolutionnaires]. Si au moment de la bataille de Stalingrad, l’élan qui a animé la population russe et l’espoir suscité parmi les prolétaires du monde entier correspondaient à une aspiration à la liberté et au socialisme, le fait est que Staline a réussi à détourner cet élan à des fins nationalistes. Sur ce point, on peut se référer à Vassili Grossman dans Vie et Destin qui constate que si les prémisses du « socialisme dans un seul pays » existaient déjà avant guerre – avec la collectivisation forcée des campagnes, l’industrialisation et la mise en place d’un nouveau appareil dirigeant en 37 avec les purges – les événements de la guerre ont permis d’enraciner ce « nouvel ordre étatico-national ». Ils ont permis de lui donner un fondement historique.
« La guerre accéléra le processus jusqu’alors souterrain, elle permit l’éclosion du sentiment national ; le mot « russe » retrouva tout son sens (…) Les taches de naissance de la social-démocratie russe étaient effacées, supprimées. Et ce processus devint manifeste au moment précis où la flamme de Stalingrad était le seul signal de liberté dans le royaume des ténèbres. Ainsi, la logique des évènements a fait que, au moment où la guerre populaire atteignit son plus haut point pendant la défense de Stalingrad, cette guerre permit à Staline de proclamer ouvertement l’idéologie du nationalisme étatique. »
La 2nde guerre mondiale a été marquante dans l’évolution de l’URSS. Au sortir de cette guerre, l’URSS ne représente sans doute plus la même chose dans la conscience des travailleurs, ni en URSS ni dans le monde. La « patrie de la révolution » s’efface au profit de la patrie du « socialisme dans un seul pays ». Staline apparaît comme le chef victorieux d’un Etat national et il semble que jusqu’à sa mort, son prestige soit resté incontesté en URSS. La politique de l’impérialisme a joué un rôle dans cette évolution. La menace d’une destruction de l’URSS par l’impérialisme a laissé place à une complicité entre l’impérialisme et la bureaucratie contre les peuples. L’URSS avait déjà joué un rôle contre-révolutionnaire avant-guerre. Avec la guerre, on franchit une nouvelle étape : l’impérialisme américain associe la bureaucratie dans le rôle du gendarme du monde. Cette alliance contre les risques de soulèvement révolutionnaire a contribué à stabiliser politiquement la bureaucratie stalinienne. C’est avec l’assentiment impérialiste que l’URSS devient un Etat oppresseur contre les autres peuples. Contre les nationalités de l’Union, dont l’oppression va prendre de nouvelles proportions (déportations de nationalités minoritaires, persécutions antisémites) et contre les peuples des pays de l’Est qui se retrouvent asservis. En ce qui concerne ces derniers, on peut se référer au livre d’Anderson (Editions Spartacus) : systématiquement, dans les pays occupés, l’armée rouge met en place des gouvernements qui comportent d’anciens dirigeants fascistes ou nazis, reconnus pour avoir brisé des soulèvements ouvriers et paysans avant guerre (Tatarescu en Roumanie, Dalnoki-Miklos en Hongrie etc.), liquide les armées de guérilla anti-nazies (Roumanie) et les conseils de soldats (Bulgarie), et détruit les partis socialistes et paysans.
Les deux grands blocs, d’abord alliés, puis hostiles et prêts à déclencher une troisième guerre mondiale, partageaient la même crainte mortelle de l’intervention des masses. Amis ou ennemis, ils s’accordaient en tout cas sur un partage des rôles pour écraser les peuples. A la question : pourquoi l’impérialisme américain n’a-t-il pas attaqué l’URSS en 45, l’UC répondait en janvier 47 « la nouvelle guerre [URSS-USA en 45] fut évitée parce que les travailleurs de tous les pays ne s’y étaient pas résignés ». Autrement dit, ils avaient peur que la poursuite de la guerre déclenche la révolution. A ce propos, quelle a été la part de réalité ou de propagande dans la menace de troisième guerre mondiale omniprésente à partir de 47 ? Le fait que le capitalisme américain avait du mal à se redresser à et à trouver des débouchés était certainement un facteur objectif qui pouvait conduire à la guerre. Le marché mondial était exsangue, et le plan Marshall en Europe ne suffisait pas à y remédier. En tout cas, cette guerre, si elle avait eu lieu, n’aurait pas eu comme motivation première pour les USA de « détruire les conquêtes d’octobre en URSS ». Mais il est notable qu’à l’époque, certains bourgeois américains considéraient que s’engager dans une telle aventure guerrière aurait été pure folie (voir le diplomate cité dans un édito de l’UC qui parle du risque de déclencher des guerres civiles partout sur le globe). Par contre, avec une guerre restée froide, cette politique des blocs avait le mérite de tendre un piège aux peuples coloniaux qui souhaitaient s’émanciper : pousser dans la « sphère d’influence russe » ceux qui auraient pu prendre la voie de la révolution prolétarienne !
Mais si la complicité de l’impérialisme et l’écrasement des soulèvements révolutionnaires ont permis au régime stalinien de survivre, et même apparemment de se renforcer, il restait fondamentalement fragile. Le recours à la terreur témoignait de sa faiblesse. Faiblesse d’un pouvoir suspendu, qui ne reposait pas sur le pouvoir d’une classe sociale. La terreur n’était pas destinée qu’à la population. Elle était avant tout le seul mode de fonctionnement possible pour la bureaucratie elle-même. Parce qu’il n’y avait pas de critère social, à tous les échelons, les bureaucrates avaient peur de l’échelon supérieur. D’où la nécessité absolue pour eux d’avoir un chef suprême.
Cette situation était intenable sur le long terme. Avec la guerre et ses suites, la bureaucratie stalinienne n’a eu qu’un sursis. Elle n’allait pas se maintenir en tant que telle. En réalité, la bureaucratie stalinienne prend fin avec Staline. Ensuite, la mutation de la bureaucratie et l’émergence d’une bourgeoisie ont été un processus inexorable, même si il n’était certainement pas linéaire, et certainement pas conscient.
Pourquoi la maturation de la bureaucratie, sa détermination à réintégrer le capitalisme mondial n’ont-t-elles pas eu lieu plus tôt ? Dès le début, l’aspiration à la propriété était présente chez les bureaucrates, comme moyen de légitimer et de pérenniser leurs privilèges. Mais il ne s’agit pas seulement d’une somme d’aspirations individuelles, il faut pouvoir exprimer une aspiration commune. Cela ne se décrète pas. L’émergence d’une classe sociale n’a pu se faire qu’au travers d’une certaine expérience historique. On peut souligner cependant que la consolidation d’un cadre national stable est une condition nécessaire à l’émergence ultérieure d’une bourgeoisie. De ce point de vue la 2nde guerre (que T n’a pas vécu jusqu’au bout) a été déterminante dans l’évolution de la bureaucratie.
Depuis la période stalinienne, il y a eu un cheminement difficile de la bureaucratie dans ce sens. A chaque fois, ce sont les réactions de la classe ouvrière (pays de l’Est) ou de l’impérialisme qui ont indiqué aux bureaucrates si ils allaient trop loin ou pas dans leurs expériences, et ce sont ces réactions qui déterminaient leurs avancées et leurs reculs.
Dans son évolution vers la restauration bourgeoise, la bureaucratie a donc procédé par tâtonnements, et non pas suivant un plan prémédité. Contrairement à une classe sociale porteuse d’avenir, la bureaucratie n’avait pas d’idéologues à même d’exprimer une telle perspective. Hostiles aux ouvriers, complexés vis-à-vis des bourgeois, l’horizon des bureaucrates était forcément limité, socialement et donc intellectuellement. Si Trotsky avait pu prédire que la restauration était une perspective possible, les bureaucrates, eux, non seulement ne pouvaient pas se permettre de le formuler ainsi à la même époque, mais même ils auraient été incapables de le penser. D’une certaine manière, ce n’est qu’à l’époque de la perestroïka qu’un Gorbatchev a retrouvé cette capacité à exprimer clairement des objectifs politiques. Avec lui, l’abandon de la référence aux oripeaux soi-disant « marxistes-léninistes » était le signe d’un changement fondamental. Jusqu’alors, seuls quelques « dissidents » avaient affiché des objectifs de restauration bourgeoise. Avec Gorbatchev, quelque chose changeait : des idéologues issus de l’appareil étaient apparus pour défendre haut et fort cette perspective. Ce simple fait révélait que l’appareil dirigeant de l’URSS n’était plus simplement une bureaucratie ouvrière. Car ce qui détermine une classe sociale, c’est aussi sa conscience. En Russie, une bourgeoisie était en train d’émerger, et la suite des évènements allait le confirmer. Comment cette contre-révolution stalinienne pouvait s’achever, Trotsky s’était déjà posé le problème, l’avait parfaitement décrit, pour ne pas dire imaginé. On peut lire dans « La révolution trahie », chapitre « Qu’est-ce que l’URSS » : « La société bourgeoise a maintes fois changé au cours de sa carrière, de régimes et de castes bureaucratiques sans modifier ses assises sociales. Elle a été prémunie contre la restauration de la féodalité et des corporations par la supériorité de son mode de production. Le pouvoir ne pouvait que seconder ou entraver le développement capitaliste ; les forces productives fondées sur la propriété privée et la concurrence, travaillaient pour leur propre compte. Au contraire, les rapports de propriété établis par la révolution socialiste sont indissolublement liés au nouvel Etat qui en est le porteur. La prédominance des tendances socialistes sur les tendances petites-bourgeoises est assurée non par l’automatisme économique - nous en sommes encore loin - mais par la puissance politique de la dictature. Le caractère de l’économie dépend donc entièrement de celui du pouvoir. La chute du régime soviétique amènerait infailliblement celle de l’économie planifiée et, dès lors, la liquidation de la propriété étatisée. Le lien obligé entre les trusts et les usines au sein des trusts se romprait. Les entreprises les plus favorisées seraient livrées à elles-mêmes. Elles pourraient devenir des sociétés par actions ou adopter toute autre forme transitoire de propriété telle que la participation des ouvriers aux bénéfices. Les kolkhozes se désagrégeraient également, plus facilement encore. La chute de la dictature bureaucratique actuelle annoncerait ainsi le retour au système capitaliste avec une baisse catastrophique de l’économie et de la culture. »
Dans « Le programme de transition » Léon Trotsky écrivait : « Ou la bureaucratie devenant de plus en plus l’organe de la bourgeoisie mondiale dans l’Etat ouvrier, renversera les nouvelles formes de propriété et rejettera le pays dans le capitalisme, ou la classe ouvrière écrasera la bureaucratie et ouvrira une issue vers le socialisme. (..) Les candidats au rôle de compradores pensent, non sans raison, que la nouvelle couche dirigeante ne peut assurer ses positions privilégiées qu’en renonçant à la nationalisation, à la collectivisation et au monopole du commerce extérieur, au nom de l’assimilation de la « civilisation occidentale », c’est-à-dire du capitalisme ». (remarquons en passant que Trotsky ne cite même pas la planification)
Alors que la révolution soviétique épuisée et isolée avait perdu toute sa vitalité et même perdu politiquement son avant-garde militante, la bureaucratie a, en usurpant le pouvoir prolétarien, accompli une partie de la contre-révolution mais elle n’a pas pu l’achever, la classe ouvrière restant encore trop proche de son époque révolutionnaire, trop menaçante et l’impérialisme affaibli lui aussi, étant cependant trop menaçant vis à vis de cet Etat même bureaucratisé, avec lequel il ne voulait pas pactiser mais qu’il voulait détruire. La révolution trahie mais la contre-révolution inachevée, c’est ce qui était résumé dans « l’Etat ouvrier dégénéré ». Mais pour Trotsky, ce n’était que transitoire et devait basculer soit dans le sens de la classe ouvrière, soit dans celui de la bourgeoisie. Le rôle qu’il attribuait à la classe ouvrière, si elle entrait en lutte n’était bien entendu pas de maintenir l’état transitoire mais de le renverser.
Dans le sens inverse, celui de l’achèvement du processus dans le sens de la bourgeoisie, le critère de Trotsky a été exprimé clairement : c’est la légalisation de la propriété privée des moyens de production. Quant au signal de la contre-révolution, c’est pour Trotsky le changement de régime politique, « le caractère du pouvoir ». C’est le pouvoir politique, la dictature, qui empêchait la bourgeoisie de revenir. Et ce n’est pas, peut-on le rappeler aux camarades de la majorité, l’état avancé de la transformation économique et sociale dans le sens socialiste.
Trotsky avait tenu à ne pas appeler Etat bourgeois cet Etat issu de la dégénérescence de l’Etat ouvrier mais dont il jugeait encore indécis l’état final : ouvrier ou bourgeois. Mais dans la Russie actuelle et dans celle de l’époque de Trotsky, est-ce bien le même contenu de classe de l’Etat ? A l’époque de Trotsky les choses se passaient bien différemment. Il suffit de réfléchir aux derniers événements de la vie politique ou sociale pour s’en apercevoir : de la grève des mineurs à la lutte des partis parlementaires, de la chute du gouvernement à la crise économique, rien de tout cela n’aurait pu se produire de la même manière dans l’Etat ouvrier dégénéré et encore moins être débattus publiquement. Et cela pour une raison fondamentale qui tenait à la nature même du régime d’usurpation du pouvoir prolétarien par la caste parasitaire bureaucratique. Dans le texte cité plus haut, Trotsky rappelait pourquoi la bureaucratie n’était pas, contrairement à la bourgeoisie, capable de changer de régime politique « sans modifier ses assises sociales ». Trotsky expliquait que dans cette caste, la dictature est congénitale. Il ne peut même pas y avoir de discussion sur les décisions à prendre, pas même entre hauts bureaucrates. Il n’y a pas entre eux de critère commun équivalent au critère du profit capitaliste, et du coup, la bureaucratie est incapable, même au sommet, de discuter les différends. D’où la nécessité d’un chef suprême pour trancher toutes les questions. S’il y a plusieurs régimes possibles dans la société bourgeoise, il n’y en a qu’un dans l’Etat ouvrier dégénéré : c’est la dictature la plus féroce, en particulier contre la classe ouvrière mais pas seulement. Même le peu de démocratie d’un pays sous-développé est impossible, même la démocratie entre hauts bureaucrates, entre les chefs politiques est impossible, à fortiori un régime de partis politiques luttant publiquement, dénonçant les mesures gouvernementales et pouvant même faire chuter les gouvernements.
La bureaucratie, Trotsky en donnait la définition dans « la révolution trahie » : « La bureaucratie n’a ni titres ni actions. Elle se recrute, se complète et se renouvelle grâce à une hiérarchie administrative, sans avoir de droits particuliers en matière de propriété. (..) Elle cache ses revenus. Elle feint de ne pas exister en tant que groupe social. » Pour apprécier que la nature de l’Etat soit fondamentalement revenue d’Etat ouvrier dégénéré à Etat bourgeois, quels étaient les critères de Trotsky dans « La révolution trahie » : Pour la bureaucratie : « La bureaucratie demeure à la tête de l’Etat. (..) Il faudra inévitablement qu’elle cherche appui par la suite dans des rapports de propriété. (..) Les privilèges que l’on ne peut léguer à ses enfants perdent la moitié de leur valeur. (..)Il ne suffit pas d’être directeur de trust, il faut être actionnaire. La victoire de la bureaucratie dans ce secteur décisif en ferait une nouvelle classe possédante. » (paragraphe « la question du caractère social de l’URSS n’est pas encore tranchée par l’histoire »)
Pour l’Etat : « un double caractère : socialiste dans la mesure où il défend la propriété collective des moyens de production ; bourgeois dans la mesure où la répartition des biens a lieu d’après des étalons capitalistes de valeur ». Comme le disait Trotsky dans « La révolution trahie », « la planification bureaucratique a suffisamment révélé sa force et, en même temps, les limites de sa force. » « Tant que l’URSS demeure isolée, pis, tant que le prolétariat européen va de défaite en défaite et recule, la force du régime soviétique se mesure en définitive au rendement du travail (..) Et, en dépit de son marasme et de son croupissement le capitalisme garde encore une énorme supériorité dans la technique, l’organisation et la culture du travail » (chapitre « appréciation comparative des résultats ») et il poursuit : « quand on nous dit que l’URSS prendra en 1936 la première place en Europe pour la production industrielle - succès énorme en lui-même - on néglige non seulement la qualité et le prix de revient mais aussi le chiffre de la population. »

DOCUMENTS :
Extraits de « La révolution trahie » de Léon Trotsky :
« QU’EST-CE QUE L’U.R.S.S. ?
« RAPPORTS SOCIAUX

« La propriété étatisée des moyens de production domine presque exclusivement l’industrie. Dans l’agriculture, elle n’est représentée que par les sovkhozes, qui n’embrassent pas plus de 10% des surfaces ensemencées. Dans les kolkhozes, la propriété coopérative ou celle des associations se combine en proportions variées avec celles de l’Etat et de l’individu. Le sol, appartenant juridiquement à l’Etat, mais donné en "jouissance perpétuelle" aux kolkhozes, diffère peu de la propriété des associations. Les tracteurs et les machines appartiennent à l’Etat [1] Seule la pression russe, et non la volonté de la population (que ces régimes dictatoriaux se gardaient bien de consulter), les empêchèrent de revenir vers l’Europe occidentale. Cette « ruée vers l’Ouest » restait pourtant le projet fondamental des classes privilégiées, et les dirigeants de l’Est essayèrent à plusieurs reprises de la faciliter. C’était aussi l’objectif que beaucoup d’opposants politiques parvinrent à donner aux mouvements sociaux. Pour autant, il n’y avait pas non plus de fatalité que la chute des régimes de l’Est ne mène à une révolution prolétarienne, comme l’ont montré la révolution ouvrière hongroise ou les mouvements prolétariens en Pologne en 1956 comme dans les années 70-80 (l’immense grève des chantiers navals de Gdansk, qui vit l’émergence du syndicat Solidarnosc, fut un coup sévère porté au régime polonais).

La nature du « communisme » chinois de Mao Tze Toung

Lorsque les relations entre la Russie et les USA sont passées de la « guerre froide » à la coexistence pacifique, puis à la tentative de déstalinisation et de rapprochement est-ouest de 1956, la bureaucratie militaire au pouvoir en Chine a cru devenir le didon de la farce de ce rapprochement et a opéré une radicalisation idéologique, prétendant que la Russie était traîtresse du communisme et était le nouveau révisionnisme du marxisme ! Sont alors nés, sous l’égide de la Chine ou pas, des courants maoïstes dans le monde qui ont prétendu que le régime chinois était un exemple du communisme véritable. En réalité, pas un seul instant le prolétariat n’a joué un rôle dans la prise de pouvoir de Mao à la tête d’une armée dont une grande partie avait été récupérée de l’ancien régime de Tchang Kaï Shek et qui avait, par contre, refusé des armes à la révolution paysanne qui avait éclaté parallèlement à la guerre civile de Mao. Cette révolution paysanne n’était pas le produit d’une politique « communiste » du parti de Mao. En effet, même dans les « régions libérées », la réforme agraire - le partage des terres, la suppression de tout reste de féodalisme, la suppression des dettes aux usuriers - n’était pas pratiquée, mais, au contraire, l’alliance avec les paysans moyens. C’était le nationalisme anti-japonais qui constituait la base du programme de Mao et non une quelconque révolution sociale. Dès la prise de pouvoir, ce sont les couches petites bourgeoises des villes auxquelles Mao a fait appel à la tête du pouvoir et les opprimés des villes et des campagnes n’ont eu aucune part réelle à ce pouvoir. Quant aux organisations de masse mises en place par le pouvoir elles n’ont été que des organes de contrôle par l’Etat de l’activité des masses. Parti unique, syndicat unique, idéologie unique ont été justifiées par le prétendu « pouvoir des ouvriers et des paysans ».

Document :
Extraits de « Le tigre de papier » de Charles Reeve
« Lorsqu’en 1949 les armées maoïstes s’apprêtaient à faire leur entrée à Shangaî, Hankou et Canton, le commandement militaire publia la proclamation suivante : « Il est demandé aux ouvriers et aux employés de tous les métiers de continuer à travailler et que leurs affaires soient menées comme à l’accoutumée. Les fonctionnaires du Kuomintang et de tous les autres corps politiques et administratifs, comme la police, doivent rester à leurs postes, obéir aux ordres de l’Armée populaire de libération et du gouvernement populaire. » (Agence Chine nouvelle – 3 mai 1949). En d’autres termes, après avoir vaincu les armées adverses et s’être emparé de l’administration, le Parti communiste chinois annonçait aux masses ouvrières que la Révolution était terminée. Pour comprendre quel pouvait être le programme de transformation de la société, et l’idéologie le justifiant qu’avançait le Parti communiste chinois, il est nécessaire de rappeler brièvement son histoire et celle de la classe ouvrière chinoise.
« Bien que n’ayant jamais représenté qu’une faible partie de la population, la classe ouvrière chinoise constituait dans les années vingt un important potentiel révolutionnaire. Elle était fortement concentrée dans plusieurs villes de la côte, et dans les ports francs qui étaient devenus les zones d’investissement industriel des capitalistes étrangers et qui bénéficiaient d’un bon réseau de communications. Shangaï, Canton et Hankou étaient les grandes zones d’investissement du capitalisme occidental. Dans ces régions, la classe ouvrière chinoise avait constitué, à travers des luttes, ses propres formes d’organisation. Du fait que l’industrie lourde était peu développée, la majorité des ouvriers se trouvaient dans les industries légères et dans les industries artisanales. (…) En dépit de sa faiblesse numérique, la classe ouvrière avait été active dès le début de son développement et la naissance de son processus de lutte était bien antérieure à la naissance du parti communiste chinois. Ce dernier fut fondé durant la période qui vit le regain des révoltes ouvrières et étudiantes (Mouvement du 4 mai) et devint au début des années vingt une force politique importante en organisant et coordonnent l’action de la classe ouvrière. Les militants de base du Parti communiste jouèrent un rôle important dans la vague de grèves qui débuta en 1925-26 à Shangaï, Hankou et Canton. Mais, comme il advint souvent dans la triste histoire des Partis communistes, le Parti communiste chinois, contraint par le Comintern au front uni avec le parti nationaliste – le Kuomintang – se vit imposer par Moscou un programme nationaliste petit-bourgeois au service de la nation russe et aux dépens du prolétariat international. Le résultat de la politique de « front uni » fut, en 1927-28, le massacre des ouvriers des grandes villes par Tchang Kaï-chek. (lire notamment « La tragédie de la révolution chinoise » de Harold Isaacs) La base ouvrière du PCC fut complètement décimée par les armes russes du Kuomintang, et après 1928 le Parti perdit complètement contact avec la classe ouvrière. (…) En 1949, l’armée populaire de libération était composée essentiellement de paysans et de soldats de métier et trois des quatre millions de membres du PCC étaient des paysans. (…) Ceci explique la froide passivité de la classe ouvrière au moment de la prise de pouvoir par le PCC. Pour les ouvriers radicaux encore en vie, le PCC était plus qu’en dehors de la classe ouvrière, il était responsable des massacres du prolétariat dans les années 20. Et, dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le Parti ait demandé à ce prolétariat dont il se réclamait, et qui avait une longue tradition révolutionnaire, de « continuer le travail comme à l’accoutumée. », le jour même où la « révolution » prenait le pouvoir.
(…) Dans ce pays comme dans toutes les nations appelées « sous-développées », le bas niveau des forces productives va rendre nécessaire l’action massive de l’Etat dans la vie économique. C’est pourquoi la tâche de réorganisation nationale et d’accumulation du Capital va être assumée par une néo-bureaucratie issue des couches intellectuelles, qui dirigera l’économie chinoise vers le capitalisme d’état. Une grande majorité d’intellectuels et même de capitalistes révoltés par l’incurie du Kuomintang, se sont d’ailleurs ralliés au PCC et sont ainsi devenus les cadres de la nouvelle administration.
(…) Le gouvernement nationalise la plus grande partie de l’industrie lourde et le système de communications, ce processus étant facilité par la situation économique de l’après-guerre et par le fait que la majorité de l’industrie lourde avait été contrôlée par le capital étranger. Les nationalisations furent un acte nationaliste, entraînant le soutien de la bourgeoisie nationale (appelée à l’époque « progressiste »), qui contrôlait largement l’industrie légère.
(...) Lorsque les armées maoïstes s’emparèrent du pouvoir, il n’y avait en Chine que deux syndicats ouvriers d’industrie, celui des marins et celui des cheminots. (…) Depuis octobre 1949, un mouvement de grève s’était déclenché dans les zones industrielles (lire P. Harper – « Le parti et les syndicats depuis 1949 »). De nombreux secteurs importants furent complètement immobilisés par les grèves (…) La lutte ouvrière fut à la fois une réplique à l’application des nouvelles mesures économiques accroissant la productivité et l’exploitation dans les usines, et une conséquence de la démagogie idéologique du PCC, qui présentait tous les changements politiques au nom de la classe ouvrière. En fait, immédiatement après que le nouveau gouvernement eut pris le pouvoir, le PCC et les syndicats annoncèrent des diminutions de salaires et des amputations d’avantages sociaux dans les entreprises nationalisées. (…) La réaction fut très forte car c’était dans l’industrie lourde que la classe ouvrière chinoise avait la plus longue expérience de lutte (…). L’arrêt de la production fut si effectif que vers la fin du printemps 1950 la situation économique devint désastreuse. Le PCC et les syndicats vinrent alors à l’aide du patronat « national et progressiste » et opérèrent de fortes pressions sur les travailleurs pour créer un mouvement de reprise du travail. (…) L’idéologie maoïste explique que le Parti possède la conscience prolétarienne et représente les intérêts de toute la société (Nation) alors que les intérêts des ouvriers ne sont que des intérêts particuliers. (…) Pour l’ouvrier, la conscience « socialiste » est ainsi réduite à l’acceptation de son exploitation. (…) La seconde conséquence des grèves fut de montrer que les syndicats nouvellement créés étaient complètement séparés des travailleurs et donc incapables de maintenir une quelconque discipline dans la production, ce qui était à l’époque la préoccupation majeure du PCC. (…) « Quotidien ouvrier » écrivait dans son éditorial du 6 août 1950 : « Le Parti s’est rendu compte d’une défaillance de la fonction de courroie de transmission, d’un manque terrible de communication entre les syndicats et les ouvriers. »
(…) C’est pourquoi à partir du premier Plan quinquennal, les salaires vont être de plus en plus liés à la productivité, les primes de rendement devenant une part importante du salaire total. On peut ainsi affirmer que l’augmentation du niveau de vie de la classe ouvrière va de pair avec l’augmentation du taux d’exploitation. (…) A partir de 1952, l’élévation relative du niveau de vie de la classe ouvrière se fera surtout par le biais d’avantages sociaux (maisons de repos, retraites, congés payés, sécurité sociale) qui sont alors élargis et augmentés. L’Etat donne la gestion de ces avantages aux syndicats, renforçant ainsi leur contrôle sur la classe ouvrière.
(…) De 1949 à 1952, la redistribution d’une partie des terres aux couches les plus pauvres de la paysannerie aida à augmenter la production agricole et, en liaison avec la reprise des transports, augmenta l’approvisionnement en vivres des villes. (…) Il est important de noter que la distribution de terres était faite uniquement à partir des terres des grands propriétaires terriens, des capitalistes agricoles qui ne travaillaient pas eux-mêmes la terre. Les petits et moyens paysans étaient autorisés à garder et, dans certains cas, à étendre leurs propriétés.
(…) L’Etat s’appropriait le surplus agricole, directement par imposition, indirectement grâce au système des prix. (…) L’extraction indirecte du surplus agricole s’accomplissait grâce au contrôle exercé par l’Etat sur le prix des produits des villes (…) L’Etat chinois va passer d’une utilisation massive du capital industriel qui caractérise le premier Plan quinquennal à une utilisation massive de la force de travail rurale qui remplace l’inexistant capital fixe, dans la période du Grand bond en avant. (…) Ce premier Plan n’est pas parvenu à réaliser un accroissement sensible de la production agricole ni même, d’une manière plus fondamentale, à extraire des surplus agricoles suffisants (…) C’est ainsi que fut prise la décision de lancer le Gand Bond en avant, son but essentiel étant d’accroître la production agricole par le renforcement du contrôle exercé par le Parti sur la population rurale, (…) en même temps, on cessa d’accorder la priorité aux investissements industriels. (…) Lié à la production des zones d’agriculture extensive, la commune rurale servait de base à un déplacement massif de la population des zones urbaines vers les campagnes. Cela permettait d’une part d’empêcher la population excédante de se concentrer dans les villes et d’autre part de mettre en œuvre d’immenses projets d’infrastructure rurale. (…) l’emploi massif d’une main d’œuvre non qualifiée, de la simple force de travail, est présenté officiellement comme un aspect de la formation de l’ »homme communiste ». (…) Dans la première année du Grand bond en avant, en 1958, la production agricole atteignit un bon niveau (…) Mais bientôt les problèmes commencèrent à s’accumuler, plus rapidement que l’accumulation elle-même. Les paysans qui avaient perdu tous leurs lopins privés et étaient obligés de travailler intensivement dans les champs aussi bien que dans les nouvelles petites industries récemment créées, commencèrent à résister à la surexploitation (…) Vers l’automne 1960, la situation devint catastrophique sur le plan national. Dans les zones rurales, le refus du travail intensif avait été aggravé par les mauvaises conditions climatiques (…). Aussi l’essai de créer une petite industrie décentralisée échoua (…) la production industrielle tomba à la fois à cause du manque de matières premières et parce que le système de primes de salaires avait été remplacé par celui des « primes d’encouragement idéologique ». Ce remplacement visant à réduire la consommation des travailleurs entraîna un accroissement de la résistance manifestée par la classe ouvrière. (…)
En janvier 1961, le comité central du Parti abandonna les réformes de 1958-59, les communes furent dissoutes et remplacées par des unités agricoles plus petites. (…) En 1963, le Comité central non seulement entérina la décision de 1961 de dissoudre les communes, mais fut obligé de reconnaître la renaissance d’un marché privé agricole reposant sur de nouveaux lopins privés, pour relancer la production agricole (…) C’est à partir de 1960 que la Chine s’ouvre en fait au marché occidental, comme on le voit dans les tableaux de ses échanges commerciaux. (…) l’échec du Grand bond en avant entrainait pour la faction Mao la perte du contrôle du Parti communiste. (…) La situation matérielle du prolétariat industriel s’améliora un peu par rapport au niveau du Grand bond en avant. (…) Ce n’était pas, naturellement, un « cadeau » de l’Etat « socialiste » mais la nécessité de garder le contrôle de la classe ouvrière, après une période durant laquelle les baisses de salaires avaient provoqué le mécontentement et le refus de travail. Pendant le troisième Plan quinquennal, les syndicats devinrent plus puissants et, en quelque sorte, mieux acceptés par les travailleurs, puisqu’il n’y avait plus de tentative sérieuse de réduire leur niveau de vie. (…) Le parti et les bureaucrates devaient faire face, d’une part aux travailleurs et aux paysans qui refusaient l’accentuation de leur exploitation, et d’autre part à leur isolement en tant que classe dirigeante. »

Document :

« La "Révolution" de Mao Tse-Toung »
« Rapport sur le stalinisme chinois »
écrit par Hsieh Yueh
1948 Paru dans la revue "Fourth International" (New-York), décembre 1949, avec l’introduction suivante : « Le texte suivant est un résumé d’un article paru dans le premier numéro du magazine "Fourth International" (publié à Hong Kong), organe du Parti Communiste Révolutionnaire, section chinoise de la IVème Internationale. L’auteur est un des principaux leaders du trotskisme chinois et un des pionniers du mouvement communiste en extrême orient. Bien qu’ayant été écrit il y a huit mois, le 15 avril 1948, l’article rapporte des faits et des tendances dans le soi-disant mouvement communiste chinois qui ont été jusqu’à maintenant ignorés à l’ouest. »

15 avril 1948
« La victoire militaire du stalinisme en Chine a fait croire à certains que les pays arriérés fournissent un sol fertile au développement du stalinisme. C’est un raisonnement empirique. Il est vrai que les pays coloniaux sont composés dans leur majorité de petits bourgeois et d’éléments paysans, mais cette seule condition n’est pas suffisante pour garantir le succès des staliniens. La petite bourgeoisie n’est pas isolée du reste de la société. En dépit de son importance numérique dans certains pays, elle ne peut jouer un rôle indépendant à l’époque du déclin capitaliste. Elle doit prendre position dans le combat qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie en faveur de l’une de ces deux classes. Les staliniens chinois ne peuvent être victorieux en s’appuyant uniquement sur la petite bourgeoisie, une classe qui est incapable de résister à la pression des capitalistes. Cela est d’autant plus vrai que le prolétariat a été écrasé et le mouvement paysan isolé. Ainsi l’insurrection paysanne dans la province du Kiangsi en 1927-37 a été vaincue par le blocus capitaliste.
Le stalinisme a pu remporter de grandes victoires en Chine parce que la paralysie du prolétariat s’est accompagnée d’un effondrement du capitalisme. La guerre de 1935-1947 a affaibli les bases matérielles de la puissance capitaliste. Les masses, même celles qui soutiennent normalement la bourgeoisie, se sont retournées contre elle. Mais les mêmes conditions historiques qui ont favorisé la croissance du stalinisme, créent également des difficultés pour lui lorsque ses armées s’approchent des grandes villes. Le problème pour le stalinisme est alors de s’allier lui-même au prolétariat ou aux capitalistes. Les faits prouvent qu’il a préféré s’allier à la bourgeoise plutôt qu’au prolétariat.
Le facteur principal des succès militaires du stalinisme fut la réforme agraire d’octobre 1947. Pendant la guerre sino-japonaise, les staliniens ont abandonné la réforme agraire et se sont contentés de réduire les loyers revenant aux propriétaires. Après la guerre, le PC fut vaincu par le Kuomintang pour le contrôle des zones libérées. Les leaders staliniens reconnaissaient eux-mêmes que les paysans n’étaient pas satisfaits de leur politique réformiste et réclamaient des terres. Lors de la réunion du Comité Central du 4 mai 1946, le PC décida d’effectuer un tournant vers la réforme agraire afin de gagner le soutien de la paysannerie dans la guerre contre Tchang Kai-chek.
Pourtant, les effets de cette réforme dans les zones initialement contrôlées par les staliniens furent limités. Les propriétaires reçurent leur part dans la distribution de terre et cette part fut souvent plus importante que celle reçue par les paysans. Les paysans riches conservèrent toutes leurs terres. Mais même cette réforme limitée dut faire face à l’opposition des propriétaires fonciers qui avaient pénétré dans les rangs du PC chinois. La "lettre ouverte aux membres du parti" publiée en janvier 1948 par le Comité Central de la région Shansi-Shantung-Honan déclarait : "Les directives actuelles du Parti visent une fraction du parti qui est composée de propriétaires et de paysans riches qui préservent les biens de leur famille et de leurs amis." Et le stalinien Nieh Yung-jin, dans son texte sur "le Renouvellement de nos Rangs", admet que "ces éléments (les propriétaires et les paysans riches) occupent la plupart des postes dans notre parti." Il va même jusqu’à déclarer que, "vue à la lumière de la réforme agraire, notre politique apparaît comme reflétant les vues des propriétaires et des paysans riches."
De plus, ces documents donnent une description très concrète de l’attitude de ces propriétaires membres du PC chinois. Ces éléments furent les principaux opposants à la réforme agraire mais quand elle eut lieu, ils cherchèrent à en obtenir le maximum d’avantages. Ils se conduisirent "toujours avec la plus grande avidité", utilisant même les forces armées pour se réserver les meilleures terres, la plupart des vivres, des outils, des maisons et des vêtements, etc. Ces éléments sont déjà devenus "un groupe opposé au peuple", opposé aux paysans pauvres et dépourvus de terres. Le document cité ajoute : "Les paysans pauvres et sans terres sont aujourd’hui dans une situation pire que jamais car ils n’ont pas assez de terre à cultiver, pas assez de maison, pas assez de vêtements. Ils n’ont même pas le droit de parler dans les comités de village. Exploités auparavant par les propriétaires, les paysans pauvres et sans terre sont maintenant exploités par ces mauvais membres du Parti."
Sous la pression de cette crise interne dans ses rangs comme du tournant à gauche de la politique extérieure du Kremlin, le PC effectua alors un nouveau tournant avec la publication le 10 octobre 1947 du "Programme de Réforme Agraire." Il s’agissait d’un appel aux masses pour compléter la réforme agraire. Mais le caractère limité de cette "orientation vers les masses" apparaissait non seulement dans le fait que la réforme agraire n’a rien changé du droit d’acheter et de vendre la terre confisquée aux propriétaires - ce qui favorisait une nouvelle concentration de terre entre les mains des paysans riches - mais aussi parce qu’elle autorisait expressément le libre transfert de capital aux entreprises industrielles et commerciales. Il apparut plus tard que la réforme elle-même s’arrêta rapidement.
La bureaucratie fut effrayée par le développement de la lutte des masses. "Les masses combattent automatiquement les mauvais membres du parti. Dans certaines régions, les membres du Parti sont arrêtés et battus par le peuple." Telle est la plainte de Liou Chao-chi dans "Leçons de la Réforme Agraire dans le Pinshang." Dans un autre document important, le Comité Central du district de Shansi-Hopei-Shantung-Honan résume ainsi le conflit entre les paysans et la ligne politique du PC : 1) Dans le but d’obtenir davantage de terres, les paysans donnent de fausses informations sur la taille des terres des propriétaires.
2) Après le partage, ils n’admettent pas que les propriétaires obtiennent davantage de terres qu’eux-mêmes. 3) Ils veulent confisquer les usines et les entreprises des propriétaires et des paysans riches.
Cela démontre clairement le conflit entre les tendances révolutionnaires des masses qui veulent exproprier complètement les classes possédantes et la tendance bureaucratique et conservatrice du PC qui, en pratique, protège les positions de ces classes. La bureaucratie accuse invariablement les masses d’"être trop à gauche" ou d’"aventurisme de gauche" afin de limiter leurs actions qui menacent la ligne stalinienne et ses alliés bourgeois. Il fallut bientôt stopper toutes les actions des masses. Le 24 août 1948, la New China News Agency (New China press service) publia le texte d’un article du West Honan Daily News qui annonçait officiellement que la réforme agraire devait être arrêtée et que les paysans devraient se satisfaire d’une réduction des loyers, des impôts et des intérêts aux usuriers. Ainsi, la réforme agraire qui débuta le 4 mai 1946 dans les régions antérieurement occupées par les staliniens fut interrompue en août 1948 dans les régions qu’ils occupaient depuis peu. Un document officiel du PC chinois du 22 février indique que dans les régions libérées depuis longtemps ou plus récemment, la réforme qui s’était achevée par différentes mesures avait conduit à la constitution de trois zones distinctes : Dans la première, une petite fraction de propriétaires et de paysans riches avait acquis les terres les meilleures et les plus grandes. Dans cette zone, les paysans riches et moyens constitueraient 50 à 80 % de la population des villages et posséderaient en moyenne deux fois plus de terres que les paysans pauvres. Le Comité Central du PC chinois dit que la distribution des terres dans cette zone est terminée. Dans la seconde zone, les paysans riches et les vieux propriétaires disposent relativement de plus de terres que dans la zone précédemment décrite. La plupart d’entre eux, selon le CC du PC, ont de meilleures et de plus grandes propriétés que les paysans pauvres et il en est de même pour les membres du Parti. Les paysans pauvres et sans terre comptent 50 à 70 % de la population villageoise et "pour la plupart d’entre eux, la vie n’a pas beaucoup changé". Ici, la distribution des terres a eu lieu, mais dans une forme incomplète.
Enfin, une troisième zone n’a connu aucune distribution de terres et les propriétaires et les paysans riches disposent de la plus grande partie de la terre alors que les paysans pauvres n’ont rien reçu. Cela provient aussi d’une information officielle du CC du PC chinois.
Il apparaît de toute évidence que la "cupidité" des propriétaires et des paysans riches, qu’ils soient ou non membres du PC, a eu les mains libres dans cette réforme et que la plupart de ceux à qui des terres ont été confisquées s’enrichissent déjà à nouveau. Les "paysans moyens" dont parle le CC dans la première zone, comprennent de nombreux exploiteurs et propriétaires fonciers. Les soi-disant régions libérées comprennent tout le territoire situé au nord du Hoang-Ho (Fleuve Jaune). La réforme agraire était et est encore appliquée dans cette région de manière variable. Nous sommes en présence ici d’une politique typiquement stalinienne. Pour résister à la pression de la bourgeoisie, les staliniens sont forcés de s’appuyer sur les masses. Mais quand le mouvement des masses risque d’entraîner un bouleversement social, la bureaucratie stalinienne tente de canaliser ces actions et, dans sa frayeur, effectue un virage à droite, négocie avec la bourgeoisie et ordonne l’arrêt du mouvement populaire.
Politique industrielle et commerciale
Le principal frein de la réforme agraire est la politique nommée "protection de l’industrie et du commerce". Elle autorise le libre transfert des capitaux des paysans riches aux entreprises industrielles et commerciales même dans les villages et les petites villes des zones libérées. Les usines et les mines antérieurement nationalisées dans les premiers districts occupés sont peu à peu remises aux capitalistes privés. Liu Ning-i le montre clairement dans son texte sur "La politique Industrielle dans les Régions Libérées" où il écrit : "Le gouvernement veut renforcer les différents secteurs d’industrie lourde et légère. Pour cela, tout le monde, y compris les grands capitalistes, doit être mobilisé en utilisant toutes les forces et grâce à une coopération totale." Pour contribuer au développement industriel et commercial, le PC chinois a mis en oeuvre une politique fiscale stimulant l’initiative privée à la place de la politique fiscale du Kuomintang qui étouffe l’entrepreneur. Mais le miracle de la construction rapide d’une industrie lourde dans les régions arriérés et agricoles ne s’est pas produit. La plupart des entreprises industrielles et commerciales de cette région sont de type artisanal. Il y a de petites machines. La composition organique du capital est donc très basse. Mais la propagande du PC chinois proclame que la tâche principale sur le terrain de l’industrie et du commerce est (selon Lui Ning-i) "de développer les forces productives et de réduire les coûts de production." Plus la composition organique est basse, Plus la part du capital variable, celle des salaires est importante dans la détermination du coût de production. Par conséquent, la politique industrielle et commerciale du PC chinois implique en premier lieu une baisse des salaires réels, l’allongement de la journée de travail et la surexploitation de la force de travail par la méthode bien connue du travail aux pièces.
Le PC chinois a introduit ces méthodes d’exploitation dans toutes les zones libérées. Voilà ce qu’il en est de la "politique salariale" dont il est si fier. Les documents du PC chinois parlent ouvertement de "salaires trop élevés". La journée de travail a été allongée jusqu’à 10 et même 12 heures. Non seulement le système du travail aux pièces a été introduit mais les staliniens ont tenté de le justifier sur le plan théorique. Ils expliquent que "dans le système du paiement aux pièces, les ouvriers obtiennent des salaires plus élevés si ils augmentent la production ; ils augmenteront donc la production pour obtenir des salaires plus élevés : c’est une conception très raisonnable et progressive de la rémunération du travail manuel." (Chang Per-la, "Politique du Travail et de l’Impôt dans le Développement Industriel")
Quand l’armée du PC chinois entra dans les grandes villes, elle protégea toutes les entreprises privées, chinoises ou étrangères. Seul le vieux "capital bureaucratique", c’est à dire les entreprises directement contrôlées par le gouvernement du Kuomintang, furent touchées ; même dans ce cas, les investissements des capitalistes privés dans ces "entreprises bureaucratiques" restèrent intacts. Ainsi, la politique des staliniens dans les villes est le prolongement de leur politique dans les campagnes. Et tout comme les staliniens sacrifient les intérêts des ouvriers et des paysans pauvres sous la pression de la bourgeoisie nationale, ils prendront des mesures similaires sous la pression de l’impérialisme.
Le transfert du pouvoir
Après avoir examiné les faits économiques, venons-en à la situation politique. Avant la réforme agraire dans les régions primitivement occupées, le pouvoir était déjà passé entre les mains des paysans riches et des propriétaires sans que les paysans pauvres puissent se faire entendre dans le Parti ou dans leurs organisations. Après le début de la réforme agraire, le PC chinois commença à créer des Comités de Paysans Pauvres afin d’obtenir un soutien populaire de masse à leur politique. Ces Comités groupèrent les pauvres des campagnes et permirent d’accélérer la réalisation de la réforme agraire. Les Comités de Paysans Pauvres ont donné naissance au Congrès des délégations paysannes. Au moment de leur formation, les Comités de Paysans Pauvres remplissaient toujours le rôle de véritables soviets paysans : ils confisquaient les terres des propriétaires fonciers et levaient les impôts.
Le Congrès des Délégations Paysannes remplaça les Comités de Paysans Pauvres par des Comités Paysans auxquels les paysans riches et exploiteurs appartenaient également. En fait, les documents du PC chinois se plaignent de ce que "certains de ces Comités Paysans ne comprennent même pas les paysans moyens." Il faut noter que le PC chinois ne différencie pas scientifiquement les différentes couches de la paysannerie et considère souvent les paysans riches comme des "paysans moyens". De plus, le parti est toujours constitué par des éléments riches et même souvent exploiteurs. Cela explique les plaintes constantes de la bureaucratie au sujet des paysans pauvres qui "veulent toujours tout contrôler", qui "violent la propriété des paysans moyens".
Au sujet de l’achèvement de la réforme agraire, la bureaucratie insiste particulièrement sur la dissolution des Comités de Paysans Pauvres ; tout au plus autorise-t-elle une"commission des paysans pauvres" à l’intérieur des Comités Paysans. Pour leur part, les Comités Paysans furent uniquement constitués dans un but économique. La bureaucratie a tout fait pour les empêcher de devenir une autorité politique Ce pouvoir devait passer du Congrès des Délégations Paysannes au Congrès des, Délégués du Peuple de village qui devaient devenir l’autorité politique dans le village. Il est dit expressément que ce Congrès de Village des Délégués du Peuple "réunirait toutes les classes démocratiques, c’est à dire les ouvriers, les paysans, les artisans, les professions libérales, les intellectuels, les entrepreneurs et les propriétaires éclairés." (Discours de Mao Tsé-toung au Congrès du PC du Shansi-Shuiyun) C’est donc un organe de pouvoir basé sur la collaboration de classes et qui remplace l’autorité des paysans pauvres.
Les chefs de l’"armée de libération" font preuve du même esprit conservateur et réactionnaire quand ils pénètrent dans les grandes villes. Cherchant à réconcilier les factions de l’ancien gouvernement Kuomintang, les staliniens ont considéré la "paix de Peiping" comme un modèle pour le transfert du pouvoir. Aussi ils ont démontré que ce qui comptait pour eux était seulement de gagner la confiance de la bourgeoisie Kuomintang et non celle de la classe ouvrière qui aurait détruit l’appareil d’état bourgeois dans les villes. Le PC chinois a également maintenu les moyens de répression dans les villes parmi lesquels l’infâme principe de la responsabilité collective. (Si la police ne peut trouver un "fauteur de troubles", elle peut arrêter un membre de sa famille ou un otage). Les staliniens ont aboli le droit de grève et institué l’arbitrage obligatoire. Tout comme le pouvoir des paysans pauvres fut supprimé dans l’intérêt de la collaboration de classe, les premiers efforts des ouvriers pour créer une organisation indépendante dans les villes furent étouffés par la bureaucratie. Les syndicats ont traditionnellement servi au mouvement ouvrier d’école de la lutte de classe. Les staliniens chinois ont transformé cette formule. Pour eux, le syndicat est devenu "une école de production qui encourage les caractères productifs et positifs du prolétariat." Le devoir de défendre les intérêts des ouvriers est appelé "aventurisme gauchiste."
Dans les entreprises privées, les capitalistes ont conservé un pouvoir illimité. Dans les entreprises nationalisées - appartenant auparavant au "capital bureaucratique" - le pouvoir appartient à un comité de contrôle dont le directeur de l’usine est le président et comprenant des représentants des anciens propriétaires, des représentants de la maîtrise et des représentants des ouvriers. Mais les ouvriers disposent seulement de voix consultatives, le directeur ayant le dernier mot pour toutes les décisions. La conséquence de cette politique anti-ouvrière, comme l’admit récemment le North East Daily News, est que "les membres du parti travaillant dans les usines abandonnent le point de vue des masses et croient que le directeur prend toutes les décisions importantes sans demander l’avis du parti et du syndicats et que le comité de contrôle est superflu." Le journal poursuit : "Il ne sera pas possible de maintenir longtemps l’attitude positive des ouvriers si nous ne les protégeons pas par des méthodes de gestion démocratique. A côté du directeur, des ingénieurs et de la maîtrise, les comités de contrôle doivent comprendre une majorité d’ouvriers, Ces ouvriers seraient élus par les syndicats ou par le Congrès des délégués Ouvriers" (Le 16 mars 1949, la New China News Agency rapporte de Mukden un article de la North East Daily News intitulé : "La démocratisation de la gestion des entreprises est une importante mesure pour augmenter la production.") Cette citation indique que les Comités de Contrôle dans les usines nationalisées n’existent même pas dans toutes les régions primitivement occupées par les staliniens. Quand ils existent, ce sont des organes purement administratifs séparés de la classe ouvrière et qui sont devenus en fait des organes au service des directeurs. Mais quand le Congrès des Délégués ouvriers existe, il sert de corps consultatif comme les syndicats.
Le caractère du "Pouvoir du Peuple".
L’analyse faite plus haut nous procure un matériel important sur le caractère du soi-disant "pouvoir populaire" du PC chinois et son évolution future. La progression des armées a partir de la campagne vers les villes industrielles a fait passer le PC d’un pouvoir régional instable avec une base agricole isolée à un pouvoir reposant sur une base relativement stable et urbaine. Cette transformation s’est accompagnée d’une politique de collaboration de classe. Au fur et à mesure que le PC chinois s’est emparé du pouvoir national, il s’est éloigné des ouvriers et des paysans pauvres et il a cédé à la pression de la bourgeoisie. Mao Tsé-toung prétend que son pouvoir sera "une dictature populaire démocratique conduite par le prolétariat allié à la paysannerie". Mais en expliquant quelles classes forment la base de son pouvoir, il déclare franchement qu’il s’agit "des ouvriers, des paysans, des artisans indépendants, des professions libérales, des intellectuels, des capitalistes "libres" et des propriétaires "éclairés" qui ont rompu avec leur classe". Nous, marxistes, ne nous trompons pas sur cette formule ; nous comprenons que ce n’est rien d’autre qu’un pouvoir bourgeois embelli.
Aujourd’hui, alors que les armées du PC chinois s’emparent des grandes villes, ce pouvoir est encore en pleine évolution et se déplace des campagnes vers les villes. La victoire du PC chinois n’a pu être acquise sans le soutien armé de la paysannerie qui résulte d’un compromis entre ces armées et la bourgeoisie. Nous pouvons nous rendre compte pourtant, en fonction de son attitude conservatrice envers la classe ouvrière et les paysans pauvres et de sa peur des actions de masse, que le PC s’oriente vers une dictature militaire. Presque toutes les villes ont été placées sous contrôle militaire direct. Les bureaucrates se dégagent tellement des organisations de masse qu’ils sont obligés de s’appuyer directement sur l’armée, la police et les services secrets. Bien sur, ce processus est encore loin d’être achevé. Il en est seulement à son début mais son futur développement peut déjà être discerné.
Les perspectives du stalinisme chinois
L’évolution de la Chine a d’importantes conséquences :
1. Dans les campagnes :
a) Dans les "régions anciennement ou plus récemment libérées" où la réforme agraire a été effectuée ou est en voie d’achèvement, les nouveaux paysans riches et propriétaires, parmi lesquels se trouvent des membres du parti qui ont acquis de nombreux privilèges, constituent les principaux éléments dans le Congés de village des Délégués du Peuple alors que les comités paysans, lorsqu’ils avaient un pouvoir réel, ont été subordonnés à des "gouvernements de coalition" à l’échelon du village. Les paysans pauvres, éternelles victimes, sont mécontents du pouvoir exercé par les membres locaux du parti et des paysans riches qui proviennent d’une nouvelle différenciation.
b) La réforme agraire a été stoppée dans les régions "récemment libérées". Les anciens paysans riches et propriétaires sont considérés comme la composante principale dans la formation du "gouvernement de coalition". Les paysans pauvres, incapables de satisfaire leurs besoins, continueront comme auparavant la lutte de classe en introduisant des oppositions dans les rangs du mouvement stalinien lui-même.
2. Dans les villes :
Ces différenciations et ces contradictions conduisent à la formation de nombreuses tendances oppositionnelles au sein du mouvement stalinien mais celles-ci sont encore régionales, isolées, individualistes et souvent de type paysan. Elles sont condamnées et réprimées comme manifestations d’"aventurisme gauchiste" et de "trotskysme". Un grand nombre d’ouvriers rejoindront le PC après l’entrée des armées staliniennes dans les villes mais la politique anti-ouvrière de la bureaucratie fera naître un mécontentement parmi le prolétariat. Leur résistance aggravera la lutte de classe dans les rangs des staliniens eux-mêmes. Les ouvriers éduqués tenteront de former des groupes d’opposition politique. Cela marquera le début de l’effondrement du stalinisme en Chine.
3. A l’échelle nationale :
Le PC chinois s’oriente vers un pouvoir basé sur la collaboration de classe. Il exercera le pouvoir en maintenant les anciennes bases sociales de la Chine et se trouvera face à face avec les anciennes difficultés. Pour les résoudre sur le plan économique comme sur le plan politique, la bureaucratie ne pourra se contenter de petites réformes partielles (comme le sacrifice du "capital bureaucratique" et d’une partie des intérêts des landlords). Elle ne recevra aucune aide substantielle du Kremlin. La réputation du Kremlin est déjà mauvaise dans la population chinoise : il demande des services pour lesquels il ne donne rien en échange. La seule voie ouverte au PC chinois est l’utilisation de la bourgeoisie nationale pour mendier l’assistance de l’impérialisme. Etant moins capable de résister à la pression impérialiste que Tito, Mao Tsé-toung entrera plus rapidement en conflit avec l’ "internationalisme" de Staline (lisez : le nationalisme grand-russien). (…) »

La nature du « socialisme » algérien

« Le peuple avait l’impression qu’on se désintéressait de sa misère, et assistait impuissant à cette course aux meilleures places qui est la conséquence normale d’une révolution essentiellement dirigée par des nationalistes petits-bourgeois, contraints de recourir à une terminologie socialiste dans la seule mesure où peuple éprouve un besoin intense de justice et d’égalité sociales. Cette bourgeoisie, qui s’est constituée et s’est renforcée à une vitesse surprenante,, utilisait l’autogestion au début, comme un alibi qui devait donner au peuple l’impression de « socialisme », bien décidée par ailleurs à saboter la formule, au cas où les travailleurs auraient pris trop au sérieux les promesses qu’elle comportait. C’est pourquoi le principal slogan consistait à dire qu’il n’y avait pas de classes sociales différenciées, mais des couches dont les intérêts étaient communs. »
Juliette Minces dans Les Temps Modernes de juin 1965

Avant hier, l’Algérie, ayant obtenu son indépendance de haute lutte, se proclamait exemple de développement et modèle de la marche au socialisme pour les pays du Tiers Monde ... Hier encore, elle fêtait ce qu’elle croyait être son entrée dans la démocratie ... Aujourd’hui, elle est prise en tenaille entre la dictature militaire et les intégristes, victime à la fois de la misère, de la dictature et des massacres, sans voir aucune issue, aucune perspective. Comment et surtout pourquoi en est-on arrivé là ? Pour tous ceux qui ne baissent pas les bras, il est urgent de tirer les leçons.

1-Et d’abord quelle est la cause de cet échec sanglant ?
Certains l’attribuent à la mort de Boumedienne et à son impossible remplacement. A l’inverse, d’autres incriminent le régime de parti unique ou même parlent d’échec du socialisme, en le mettant en parallèle avec l’évolution des pays de l’est. D’autres encore en font un phénomène religieux dû à l’Islam. Ou encore ils soulignent l’absence de “ traditions démocratiques ”, la responsabilité des chefs militaires qui ont confisqué le pouvoir de l’indépendance ou l’effondrement politique des démocrates. Mais dans toute cette liste, il manque un point auquel il n’est presque jamais fait référence et qui est pourtant le point essentiel : le caractère pris par la lutte des classes dans l’Algérie indépendante, c’est-à-dire la formation particulière de la bourgeoisie et du prolétariat. Ainsi rien n’éclaire autant les choix du pouvoir que les nécessités de la lutte des classes : son “ socialisme ” initial, son libéralisme qui a suivi, son flirt avec l’islamisme suivi de la guerre civile entre militaire et islamistes. Bien sûr tout s’imbrique : l’économique, le social et le politique. La montée d’un intégrisme violent, radical, fondé sur une démagogie soi disant opposée au pouvoir aurait été impossible sans la crise économique et sociale, sans la chute des prix du pétrole, sans l’effondrement de tout l’édifice social que les mesures gouvernementales de sacrifices pour les plus pauvres, sans les milliers de jeunes chômeurs qui “ tiennent les murs ”, sans le désespoir lié à cet accroissement massif de la misère, de la corruption, du pourrissement social de tout le pays. Et ce n’est pas séparable de l’environnement économique mondial de ces années 80 : ce que l’on a appelé “ la crise ”, c’est-à-dire des relations économiques de plus en plus dures avec une nouvelle phase de concentration des capitaux, de recherche de la productivité maximum, de lutte pour l’augmentation du taux de profit accentuée par la grande fluidité des capitaux financiers récompensant ou punissant les secteurs en fonction d’augmentations rapides du taux de profit, l’importance grandissante de la finance au détriment de la production et d’abord bien sûr des producteurs, la dévalorisation systématique du travail humain avec notamment la baisse des prix des matières premières entraînant la “ crise de la dette ”. Et permettant aux grandes puissances et au FMI d’imposer leurs “ solutions ” : privatisations, libéralisme, accroissement brutal de la rentabilité requise pour une activité économique sous peine de fermeture, suppression des services publics de l’Etat. Dans ces conditions, Etat national, marché national et développement national sont des notions qui n’ont plus cours en termes économiques, balayées par la nécessité de l’ouverture aux capitaux financiers, par essence libres c’est-à-dire sans frontières et volatils. L’espoir de revenir à “ la Nation ” ne peut qu’être une rêverie inutile ou une démagogie politique, qu’elle soit utilisée par des réactionnaires exploitant les souffrances du peuple ou par des prétendus démocrates cherchant à rester dans le cadre du nationalisme d’antan. Faire appel à la grandeur passée du nationalisme ou à celle de l’empire arabe est aussi illusoire devant les problèmes réels de la fin du 20e siècle ! L’échec catastrophique de l’ “ économie indépendante ” de l’Algérie est celui des bourgeoisies nationales de tout le tiers monde et marque la limite du développement économique mondial dans le cadre du capitalisme. Le meilleur symbole en est l’industrie “ industrialisante ” de Boumediene qui a réussi à constituer, grâce aux revenus du pétrole, d’immenses complexes industriels modernes, sans quasiment aucune relation avec les besoins en biens de la population et donc visant uniquement le marché mondial. Il est extraordinaire qu’une telle politique économique, menée dans un pays encore majoritairement paysan sans que la population paysanne pauvre bénéficie en rien de la manne pétrolière, ait pu être intitulée “ socialisme algérien ” et non capitalisme d’état ! En tout cas, toute cette opération de grande ampleur qui a permis au régime d’annoncer aux Algériens que leurs enfants vivraient aisément même si eux se sacrifiaient, se termine dans un plan global de fermetures d’usines et de licenciements massifs. Un gâchis monstrueux de biens, d’énergie humaine et surtout d’espoirs. L’intégration d’une partie minime de cette industrie algérienne dans le marché mondial suppose la fermeture de l’essentiel des usines et ne peut se faire qu’au prix d’une attaque massive de la classe ouvrière et de sacrifices considérables pour toute la population. C’est cette opération commencée par Chadli qui a provoquée la crise des années 80 et du coup la révolte de 88 puis la guerre civile. La classe ouvrière a résisté autant qu’elle a pu mais elle ne dispose du soutien d’aucune organisation ni syndicale ni politique dans sa lutte contre les licenciements. Partis du pouvoir ou de l’opposition comme syndicat UGTA font mine de “ comprendre les difficultés des travailleurs ” mais se gardent bien d’appeler à une réelle riposte. Tous comprennent encore mieux les “ nécessités de l’économie ” (comprenez les intérêts des riches) qui président à ces privatisations et à ces licenciements. Les diktats du capital mondial, relayés par les plus hauts responsables de l’Etat et de l’économie algériens, ne sont combattus ni par les “ démocrates ”, ni par les dirigeants syndicalistes. Les seuls qui le dénoncent le font au nom de l’“ intérêt national ” mais pas de l’intérêt des travailleurs et de la population pauvre. Quant aux intégristes, s’ils vont exploiter la situation, ce ne sera pas en combattant les privatisations (ils sont au contraire favorables à une bourgeoisie privée), ni en défendant les travailleurs (ils sont contre les grèves), mais en accusant le socialisme et le marxisme comme responsables de la crise. Par contre, ils ne semblent pas représenter des adversaires pour la bourgeoisie mondiale puisque les USA reçoivent officiellement le FIS pendant plusieurs années et que ce parti est financé par l’Arabie saoudite, un pays complètement lié à la finance mondiale. Contrairement aux dires des intégristes et des “ démocrates ”, l’échec de l’Algérie indépendante, la faillite économique, sociale et politique n’est pas due au socialisme, ni au stalinisme (qui serait représenté en l’occurrence par la participation des pagsistes au pouvoir sous Boumediene). Non l’échec n’est pas le fait des travailleurs ni des classes populaires. Il n’est pas lié à un système qui les représenterait même de manière déformée. Il est le fait des riches, des profiteurs et des exploiteurs et des militaires au pouvoir qui les ont fait prospérer. Chacun peut aisément constater que la misère a cru en Algérie dans le même temps et dans la même proportion que l’on voyait des fortunes privées s’édifier. Ce n’est pas les paysans pauvres qui ont conçu les projets du FLN mais la petite bourgeoisie nationaliste (des gens comme Krim Belkacem, Ben Khedda ou Ben Tobbal sans parler de Boumediene ne sont pas des socialistes !). L’échec est celui des bourgeois et petits bourgeois, eux qui prétendaient que le développement national autocentré mènerait au décollage économique malgré l’environnement impérialiste. Mais le développement national, comme une locomotive lancée à toute vitesse, s’est heurtée à un mur : le marché mondial. Quant au marché national, la consommation populaire en particulier, ces profiteurs n’ont fait que le pomper en appauvrissant la population. La bourgeoisie algérienne a constitué son accumulation primitive sur le dos du peuple mais une fois qu’elle a accumulé, elle n’a plus voulu investir dans le pays exsangue qu’elle avait produit. La bourgeoisie nationale s’est ainsi contentée de prendre la succession du colonialisme en se chargeant d’exploiter la population et d’envoyer les résultats de cette exploitation hors des frontières. La population, elle, est restée piégée dans le cercle vicieux : sous-développement, endettement, dépendance, surexploitation, misère, chômage, dictature, corruption, bandes armées, etc... En guise d’indépendance nationale, faute d’indépendance économique avec le maintien de la vente à bas prix du gaz et du pétrole, l’achat d’industries “ clefs en main ” et celui de biens de consommation à la France essentiellement comme auparavant, la classe dirigeante algérienne n’a pu se gargariser de nationalisme qu’en changeant de mots, par l’arabisation de la langue. Ce nationalisme de l’illusoire, c’est justement celui dont les islamistes représentent l’exacerbation violente, l’utilisation politique de la religion par les intégristes concentrant en elle toutes les illusions déçues et tous les faux espoirs en reconstituant une indépendance abstraite, une grandeur théorique, celle d’empire déchu. En produisant le terrorisme islamiste comme aboutissement des rêves de grandeur et des méthodes dictatoriales du nationalisme exacerbé et comme produit de l’effondrement économique et social, le projet national a fini de se transformer en .... catastrophe nationale !

2- Mais peut-on réellement parler d’une bourgeoisie algérienne ?
Même en termes de bourgeoisie nationale, l’Algérie indépendante est un échec retentissant. C’est la caste des généraux qui a représenté, faute de mieux, cette couche visant à devenir une bourgeoisie. C’est elle qui a détourné les richesses du pays, sans pour autant oser dans un premier temps afficher sa volonté de s’en dire ouvertement la propriétaire. C’est elle qui a organisé l’exploitation de la population algérienne à un bout et son maintien par un encadrement dictatorial et les liens avec l’impérialisme à l’autre bout. Elle s’est ainsi imposée à tout un peuple et fait admettre par l’impérialisme comme bourgeoisie comprador, entièrement dépendante. Et, sous couvert du drapeau du socialisme au début comme sous l’idéologie capitaliste ensuite, elle a commencé à accumuler, à investir ses biens privés à l’étranger. Et, au fur et à mesure, ce sont les seuls intérêts de classe de ce qu’il faut bien appeler la bourgeoisie algérienne, car il n’y en a pas et il n’y en aura pas d’autre, qui ont déterminé de plus en plus les choix économiques, sociaux et politiques de l’Etat algérien. Masquée derrière les expressions volontairement confuses “ les décideurs ”, “ les généraux ” ou “ le pouvoir ”, cette toute petite fraction détient les leviers économiques et politiques et se donne les moyens de le faire fructifier et de le conserver. Ce sont les intérêts de cette classe exploiteuse face aux exploités qui reste déterminante dans les choix de l’Etat et des partis politiques bourgeois. La lutte de classe est déterminante en Algérie comme ailleurs même si tout le discours politique, du pouvoir comme de l’opposition, fait semblant de s’en abstraire en ne parlant que des institutions politiques pour éviter de montrer les intérêts de classe. Ils ne font ainsi qu’effacer la responsabilité de la bourgeoisie dans la catastrophe actuelle et semer des illusions sur un avenir possible pour le peuple algérien en restant dans le cadre du capitalisme. La population pauvre, elle, voit très bien les fortunes s’édifier sous ses yeux et elle en voit au moins les résultats en termes de villas de luxe, de yachts ou de grosses voitures, même si elle ne voit pas les investissements, essentiellement étrangers, ou le remplissage des coffres suisses. Cependant, politiquement, on continue à nous resservir la thèse selon laquelle en Algérie il n’y aurait ni bourgeoisie ni prolétariat, mais un seul peuple et pas de lutte de classe ! Cela au nom de la spécificité algérienne. Et effectivement, il y a bien une histoire originale qui a modelé une bourgeoisie particulière. La bourgeoisie algérienne est née de l’Etat. Elle est sortie du processus historique faible, divisée, dépendante, prévaricatrice, maffieuse. C’est une bourgeoisie d’Etat, une bureaucratie bourgeoise et souvent simplement des clans militaires qui en tient lieu et qui intervient dans l’économie en leu et place des grands commerçants, des grands financiers ou négociants. Bien que bénéficiant des rênes de l’économie et du pouvoir, cette bourgeoisie n’a pu prospérer que dans les limites définies par l’impérialisme, l’essentiel des revenus du gaz et du pétrole continuant d’enrichir d’abord la métropole avant de garnir les portefeuilles de quelques nantis algérien galonnés ou non. C’est à cette condition qu’une minorité dirigeante a pu être admise à la table des grands. Quant à la population pauvre, elle n’a pas eu son mot à dire, même au temps de l’ “ autogestion ”. Il en est résulté une bourgeoisie qui se cache, qui n’ose pas dire son nom, qui pratique le partage des revenus en catimini et qui n’a toujours pas, près de quarante ans après l’indépendance et vingt ans après la fin du “ socialisme ”, osé affirmer qu’elle détenait en propriété privée les revenus du gaz et du pétrole. Or qu’est la bourgeoisie sans la propriété privée ? Que serait Bouygues sans la propriété de la société Bouygues ? Ce sont les conditions particulières de l’indépendance et non les velléités socialistes de ses dirigeants qui ont causé cette particularité : un état bourgeois sans bourgeoisie nationale. Contrairement à la plupart des pays nouvellement indépendants, l’Algérie n’avait pas à sa naissance de bourgeoisie algérienne même embryonnaire, constituée à l’époque coloniale. La France n’avait formé de petite bourgeoisie locale aisée que parmi la population pied noir. Les sacrifices énormes d’une lutte de libération nationale longue et meurtrière ont été exclusivement le fait des couches pauvres de la population. Il était du coup difficile à l’indépendance d’annoncer, en plus de la confiscation du pouvoir par une bande armée extérieure à la lutte, la confiscation des richesses du pays par une minorité qui se serait autoproclamé nouvelle bourgeoisie, possédant en privé les ressources et particulièrement le gaz et le pétrole. C’est de là qu’est venu la nécessité du “ socialisme algérien ”.

3- Qu’en est-il du socialisme algérien ?
C’est au nom du socialisme que l’on a muselé les aspirations sociales du peuple algérien, tous ceux qui revendiquaient étant accusés de vouloir défendre un intérêt particulier au moment où il fallait tout sacrifier à l’intérêt général appelé intérêt national. Une génération allait, paraît-il se sacrifier pour assurer l’avenir de ses enfants. Les adversaires de ce nationalisme ne pouvaient qu’être dénoncés comme agents du colonialisme et pourchassés par les organisations de masse constituées d’en haut par le pouvoir et qui encadraient toute la population : organisations de jeunes, de femmes, organisation syndicale unique UGTA et bien sûr parti unique FLN. L’étatisme, le parti unique, l’encadrement des masses, l’industrialisation lourde au dépens des biens de consommation et la perspective fallacieuse du développement autocentré n’ont pu apparaître comme du socialisme qu’à cause de la mythique stalinienne du “ socialisme dans un seul pays ” reprise ensuite par la Chine de Mao dans sa version tiers-mondiste. Ces illusions nationales petites bourgeoises n’ont rien à voir avec les thèses qui étaient celles du mouvement ouvrier communiste révolutionnaire, celui de Lénine et de Trotsky ou celui de Marx : bâtir une société libérée de l’exploitation en renversant l’impérialisme et le capitalisme et non en coexistant avec lui sur une petite bande de terre. Même si le nationalisme des pays sous-développé a dû s’imposer aux anciennes puissances coloniales, il n’est pas l’ennemi mortel du capitalisme et se développe même sous son égide comme la petite bourgeoisie sous la protection et sous la coupe de la grande. C’est la classe ouvrière internationale qui représente le véritable ennemi de la domination capitaliste du monde mais ces nationalistes ont bien pris garde de ne pas organiser cette classe sociale opprimée car si elle triomphait, leurs aspirations à exploiter elles-mêmes “ leur peuple ” ne seraient plus seulement limitées par l’impérialisme mais détruites définitivement par la fin de l’exploitation. C’est ainsi que le nationalisme est bien plus un ennemi mortel du prolétariat communiste que de l’impérialisme. L’Algérie de l’indépendance ou celle du lancement de l’“ autogestion ” n’avaient rien de socialistes. Elles ne concevaient nullement de donner le pouvoir aux travailleurs organisés en comité. Le pouvoir avait été mis en place bien avant l’indépendance, en dehors de toute décision populaire. La seule mobilisation des masses que concevait le nouveau régime était celle en vue de la production. La mobilisation des énergies des ouvriers et des paysans pauvres officiellement au nom de la construction nationale et réellement en vue de vendre cette force de travail sur le marché mondial. L’idéologie socialiste du nouveau régime, s’abreuvant jusqu’à la nausée des mots de “ masses populaires ”ou de “ peuple ”, visait seulement à imposer aux classes populaires la solidarité avec la politique suivie, l’acceptation des sacrifices et des efforts. Les travailleurs étaient politiquement désarmés, aucune organisation n’ayant choisi de remettre en cause l’objectif officiel de la classe dirigeante algérienne et dire en clair que tous ces efforts visaient à l’accumulation primitive d’une bourgeoisie exploiteuse. Le nationalisme visait d’abord et avant tout à gommer officiellement l’existence même d’intérêts de classe, en prétendant qu’ils étaient dépassés par l’intérêt national. Dans ces conditions, le simple fait de revendiquer des améliorations des conditions de travail était considéré comme irresponsable pour ne pas dire anti-national et les ouvriers et les paysans n’avaient aucun droit de s’organiser de manière indépendante du pouvoir, même pas au plan syndical. Ce qui était intitulé syndicat d’ouvriers ou syndicat de paysans n’était rien d’autre qu’une création d’en haut du pouvoir. La grève ou l’action politique des travailleurs était présentée comme un crime contre l’intérêt collectif et contre l’Etat. Officiellement, les masses populaires étaient au pouvoir et tous les sacrifices demandés à la population et celui de leur liberté en particulier était fait officiellement au nom des masses. Avec l’industrialisation, c’est directement la classe ouvrière qui a été présentée par la régime comme la principale bénéficiaire alors qu’elle qui payait elle aussi le prix de cette construction. C’est ce que l’on a fait croire aux paysans paupérisés, obligés d’immigrer ou de peupler des bidonvilles. Avec l’aide du “ syndicat ouvrier ” UGTA courroie de transmission du régime, on a propagé ce mythe qui dure encore selon lequel les travailleurs sont, en Algérie, des privilégiés, des profiteurs de la rente et, comme tels, contribuent avec la bureaucratie d ‘Etat à détourner les richesses du pays. Le produit d’efforts de millions d’hommes et de femmes pour lutter contre l’impérialisme puis d’efforts pour bâtir un avenir un peu plus heureux pour leurs enfants a donné un terrible bilan : quelques îlots de fortune dans un océan de misère. Ce résultat n’est ni un accident, ni un détournement du projet nationaliste : il en est le direct produit. Les nationalistes ne combattaient l’impérialisme et son exploitation du peuple algérien que dans la mesure où ils revendiquaient une part du gâteau : le droit d’exploiter eux-mêmes leurs nationaux. Ils ont obtenu ce qu’ils revendiquaient à condition de se charger eux-mêmes de faire la police pour maintenir les opprimés dans le rang, le colonialisme s’étant difficilement convaincu qu’il n’en était plus capable. Le but de l’ ”industrie industrialisante ” ne pouvait pas être de construire une société d’un autre type que le capitalisme. Les dirigeants algériens pas plus que les autres nationalistes ne voulaient contester la domination impérialiste sur le monde et d’ailleurs ils n’ont jamais placé leur combat sur le plan international autrement que pour y être reconnus par les puissants. Au contraire, ils prétendaient construire une économie nationale commerçant “ librement ” avec le capital mondial. En système capitaliste, c’est le plus librement du monde que l’on est assujetti aux possesseurs de capitaux qui fixent eux-mêmes les prix des marchandises. Et ils ont ainsi fixé celui du gaz et du pétrole. Avec les devises ainsi retirées, il ne suffisait pas de bâtir des usines pour vendre à l’extérieur. La production en vue de la satisfaction des besoins des masses populaires n’était lui qu’un slogan. L’objectif des dirigeants était la production massive en vue de la vente Encore faut-il trouver acheteur. Le marché mondial est déjà attribué et devant un marché national misérable, le projet des nationalistes ne pouvait que déboucher sur une impasse. Il n’y a pas aujourd’hui de place pour le lancement d’une nouvelle bourgeoisie comme au 18e et 19e siècle. Le socialisme du discours n’a servi qu’à cacher toutes ces contradictions d’une bourgeoisie venue trop tard dans un monde où la classe qui peut faire avancer les choses n’est pas la petite bourgeoisie et n’est plus la bourgeoisie et où le développement capitaliste n’est plus un espoir mais un cauchemar !

4- L’Etat ou “ cette bande d’homme en armes pour défendre les intérêts de la classe dirigeante ” Cette expression du révolutionnaire Engels, l’ami de Karl Marx, semble avoir été écrite pour désigner l’Etat algérien de l’indépendance à nos jours. De 1962 à nos jours, le régime algérien a toujours été une dictature militaire, des civils comme Ben Bella ou Boudiaf n’étant au pouvoir momentanément que comme couverture des militaires. Cela ne veut pas dire que le régime algérien a été entre les mains des maquis. Au contraire, les maquisards ont été désarmés et parfois tués (plus de mille morts rien que le 3 septembre 1962 à Boghari) par l’armée des frontières de Boumediene qui, comme chacun sait, n’avait mené aucun combat contre l’armée française. C’est un appareil étatique mis en place avant l’indépendance qui a pris tous les pouvoirs, la population n’ayant pas son mot à dire. C’était dans la continuité des conceptions politiques des dirigeants nationalistes. Ceux-ci n’avaient aucune confiance dans les capacités du peuple algérien de s’autoadministrer. Pour eux, le peuple était majoritairement formé de moutons qui avaient besoin de bergers. Et ils ne supportaient aucune concurrence dans ce rôle. Toute organisation algérienne amie, adversaire ou ennemie était traitée avec la même rigueur : l’élimination physique si les autres méthodes ne suffisaient pas. Les villages réfractaires au FLN en ont subi la violence. Les militants communistes ou MNA aussi. Les militants critiques ou soupçonnés de l’être n’ont pas eu un meilleur sort. La dictature était aussi bien à l’intérieur que vers l’extérieur. Les actions de masse n’étaient nullement l’occasion pour la population de s’organiser car le F.L.N. se contentait de transmettre des ordres et ne consultait pas les principaux concernés, la population pauvre, sur les choix tactiques ou stratégiques. Cette conception, tous les dirigeants la partageaient, les Ben Bella comme les Boudiaf, les Aït Ahmed comme les Abane Ramdane. C’est bien avant la prise du pouvoir qu’ils ont montré comment il la concevaient et s’ils ont les uns et les autres perdu le pouvoir au profit des chefs militaires, c’est que l’organisation de la population civile pour décider des destinées du pays n’était pas leur projet. Ceux qui mettaient en avant la primauté du civil sur le militaire parlaient seulement de la primauté de l’appareil politique civil et pas de la population pauvre organisée en vue d’exercer elle-même la direction de la société. Quant à l’ANP, glorifiée pendant tant d’années par le régime, elle a bel et bien dévoilé sa nature antipopulaire en octobre 88 en tirant avec des armes de guerre sur des jeunes manifestants désarmés puis en les torturant comme l’armée française avait su le faire. L’Etat qui s’est dit celui du peuple algérien n’a été que son massacreur. Et ce avant même que commence la guerre civile et que les actes des intégristes servent de prétexte à une répression tous azimuts contre la population pauvre. Si en 1988, l’armée n’a pas eu à se confronter directement avec la classe ouvrière, c’est parce qu’il a pu compter sur l’UGTA et sur le PAGS pour dissuader la classe ouvrière de se lancer dans la bataille. Après 88, tous les partis ont dénoncé le parti unique FLN mais tous ont aussi courtisé l’armée alors que c’était elle qui avait pratiqué les massacres. Le FLN a été écarté mais l’armée est restée en place. C’était elle qui détenait le pouvoir et elle l’a gardé. Certains partis comme le PAGS ont même appelé les travailleurs à “la réconciliation armée/peuple ” mais la population pauvre a acquis à cette époque une haine profonde du pouvoir, haine qui ne l’a plus quitté durant des années !

5- le « socialisme » et son origine Le FLN qui débute en 1954 le combat contre le colonialisme français n’a jamais affirmé, durant toutes les années de son combat, qu’il voulait bâtir le socialisme. Il était issu d’un courant, le PPA-MTLD, implanté dans les milieux populaires en Algérie et dans la classe ouvrière dans l’immigration. Le PPA avait une origine ancienne dans le courant communiste (l’Etoile Nord-Africaine construite sous l’égide de l’Internationale communiste de l’époque de Lénine). Mais les nationalistes s’étaient beaucoup éloignés de ces origines. Le FLN était certainement l’une des fractions les plus droitières du courant nationaliste. Au sein du PPA, les militants de l’Organisation paramilitaire, l’OS, qui vont créer le FLN s’opposaient à une implantation trop importante dans la classe ouvrière. Ils ne voulaient pas d’un programme radical socialement. Ils prétendaient se tourner vers les paysans mais uniquement pour y recruter des militaires en vue de la guérilla. Ils ne proposaient pas de mener des mouvements sociaux. Ils n’avançaient aucune revendication, fut-ce celles de la paysannerie pauvre pourtant très durement frappée économiquement. A la revendication sociale et révolutionnaire de « la terre aux paysans », ils opposaient le slogan nationaliste et de guérilla : « la terre aux combattants ». Jusqu’à la veille de l’indépendance, ils ne vont jamais changer sur ce point d’orientation. Le caractère national et nullement social de la mobilisation est beaucoup plus caractéristique que dans la plupart des luttes nationalistes. C’est lorsqu’il devient évident que le colonialisme va céder la place que le FLN prend le tournant de manière brutale, au congrès de Tripoli. Alors que ce congrès est plein de dirigeants très droitiers, y compris s’affichant d’extrême droite, et que très peu d’entre eux affichent des idées plus à gauche, c’est à l’unanimité que le congrès du FLN décide le passage au socialisme. Entre temps, l’ensemble des dirigeants avait compris que c’était la seule possibilité face à l’ébullition sociale grandissante, comme le montre le document historique suivant :

Document illustrant que le FLN ne visait aucun « socialisme », mais commençait à avoir peur de la classe ouvrière et préparait une dictature anti-populaire :

« Questions-réponses sur le FLN éditées à l’Indépendance (rédigées par Ben-Tobbal) « (…) Question : Il est dit, dans les statuts, que le FLN poursuivra après l’indépendance du pays « sa mission historique de guide et d’organisateur de la nation algérienne ». Quel caractère va-t-on donner à son action dans le cadre d’une « République démocratique et sociale » ? Fera-t-il figure de parti unique ? Réponse : La réunion du CNRA de Tripoli n’a pas précisé que le FLN sera, demain, le parti unique. Elle a simplement confirmé que le FLN poursuivra sa mission après la libération du pays. Cependant le caractère démocratique qui sera donné à la République algérienne ne peut être conçu avec le même sens que celui des pays occidentaux, des pays organisés depuis très longtemps et ayant une longue expérience de la démocratie. Pour nous, la démocratie n’a de sens qu’au sein d’organismes. (…) Les impératifs de l’édification de la république algérienne après la libération du pays ne permettront pas d’ouvrir librement les portes à la constitution de partis ; ce serait alors l’éparpillement des énergies du peuple qui ne pourraient plus être mobilisées pour la reconstruction. Aujourd’hui, après plus de cinq années de lutte, nous constatons que l’Algérien est encore d’avantage porté vers l’anarchie que vers la discipline et ce phénomène risque de se manifester plus gravement demain lorsqu’il n’y aura plus d’ennemi en face de nous pour nous unir, si une forte discipline ne s’installe pas dans le peuple, discipline capable de mobiliser toutes les énergies pour l’édification de notre pays. (…) Question : Peut-on savoir si le CNRA a opté pour une orientation politique ? Réponse : Notre action politique n’a pas changé. C’est le neutralisme (bloc afro-asiatique) avec cette seule différence que, lors de sa première réunion le CNRA a décidé d’ouvrir des bureaux dans un certain nombre de pays socialistes tels que la Russie ou la Yougoslavie. Ceci ne constitue pas une nouvelle orientation politique. Mais un nouveau pas dans notre stratégie politique. (…) Nous n’avons pas un politique orientée, soit vers l’Est soit vers l’Ouest. Question : Quelles pourraient être les conséquences d’une alliance avec les pays de l’Est ? Réponse : C’est un sujet important qui a déjà été étudié par le congrès de la Soummam en août 1956. Il faut dire tout d’abord que la conclusion d’une alliance avec un pays quelconque ne dépend pas que de nous ; faut-il encore que le partenaire accepte, et pour qu’il puisse le faire, il faudrait qu’il y trouve avantage. En deuxième lieu, nous ne pouvons envisager d’alliance avec l’Est que si notre politique neutraliste a épuisé tous ses moyens. En troisième lieu, il faudrait que notre intérêt et le leur aille dans le même sens. Question : Quelle est la position de la Russie vis-à-vis de notre révolution ? Réponse : (…) Il ne faut pas oublier que la stratégie politique russe est à l’échelle du monde. (…) L’URSS a certainement plus besoin de ménager la France que de nous aider officiellement. (…) L’optique de la Russie peut être la même que la notre. Pour elle l’Algérie ne représente que quelques kilomètres carrés sur le globe terrestre. Question : Est-ce que le fait que l’Etat algérien sera socialiste et démocratique préjuge des futures structures de l’Algérie indépendante sur le plan politique, économique et de son orientation vis-à-vis des blocs ? Réponse : Nous ne disons pas que l’Algérie sera socialiste, mais qu’elle sera sociale. Question : Comment pouvons-nous ici au Maroc réprimer tout dénigrement systématique contre l’organisation ? Les moyens de contrainte sont-ils compatibles avec la souveraineté nationale ? Réponse : Ce problème n’est pas particulier au Maroc. Il existe aussi en Tunisie où réside également une forte communauté algérienne qui vit sur un territoire souverain. Sur le plan juridique, les moyens de contrainte que nous pourrions être amenés à utiliser ne sont pas compatibles avec la souveraineté de ce pays. Les autorités légitimes qu’elles soient tunisiennes ou marocaines ne peuvent nous permettre de punir librement tout Algérien que nous voulons. (…) Question : L’application des dispositions de caractère social a créé au sein de la population un esprit revendicatif préjudiciable. Des mesures ont-elles été prévues à ce sujet ? Réponse : L’aide matérielle (en nature et en espèces) servie aux djounouds ou à leur famille, aux réfugiés et aux nécessiteux, ainsi qu’aux permanents, n’a jamais été un droit et ne l’est pas. Cette aide peut être supprimée ou suspendue à n’importe quel moment, si les possibilités le commandent… Il s’est créé un esprit revendicatif, état d’esprit nuisible à la révolution. (Ou bien le FLN me nourrit, m’habille, me loge, et il est bon ; ou bien, il ne le fait pas ou ne m’aide pas comme je désire, et alors il est mauvais). Question : Les présents statuts et institutions doivent-ils ou vont-ils être diffusés sous peu aux militants de base ? Réponse : Vous avez justement été convoqués pour cela. Ces textes ne sont pas secrets. Ils doivent être communiqués et commentés très largement aux militants de base. (…) »

Notes de Mohamed Harbi sur les conditions de rédaction de ce question-réponse : « Après la formation du deuxième gouvernement Abbas, Bentobbal se rend au Maroc en compagnie de Mohamedi Saïd pour régler les problèmes posés par la révolte du capitaine Zoubir. Ce texte correspond aux questions qui lui ont été posées lors de sa tournée et donne une idée des préoccupations des cadres du FLN à l’époque. (…) On remarquera le silence sur les questions qui engagent l’avenir. »

Pour comprendre comment le « socialisme » de Boumedienne et Ben Bella était une opération démagogique et populiste visant à enlever aux ouvriers organisés et autogérés en comités de gestion des entreprises « vacantes », c’est-à-dire abandonnées ou fermées par les anciens propriétaires français. Ils ont joué toutes les opositions au sein des travailleurs et fait croire que les comités spontanément mis en place avaient détourné des biens. Ils ont mis en place des assemblées générales pour virer ces anciennes directions et imposer d’autres proches du pouvoir, quitte à recommencer plusieurs fois la même opération. Ils enlevaient ainsi aux travailleurs tout pouvoir sur leur entreprise afin de la remettre à l’Etat prétendûment « socialiste » et autogestionnaire, on peut lire ces extraits de « L’Algérie de la Révolution » de Juliette Minces, tirée des numéros de « Révolution Africaine », organe du FLN, de 1963-64 :

« Les nouveaux patrons (RA 20 avril 1963) L’Usine textile de Fort-de-l’Eau. L’activité ordonnée, le mouvement des métiers, la présence des ouvriers absorbés devant leur machine, le bruit qui nous avait attirés à notre arrivée, montrent que cette usine fonctionne. En Algérie, chaque usine qui travaille est un succès. (…) Au paravant, le patron avait quitté l’Algérie, laissant les clefs à une ouvrière européenne en qui il avait pleine confiance. Son départ avait entraîné celui de tous les ouvriers européens. Il laissait cependant un stock qui, bien qu’inférieur à celui des années précédentes, pouvait permettre de redémarrer. Au mois d’octobre, il prétendit vouloir redonner à son usine une certaine activité, mais motivait le freinage par la difficulté qu’il éprouvait à trouver un directeur. Puis, il décida de licencier les 35 ouvriers de l’usine qui y travaillaient encore un peu. Mais les ouvriers ne se sont pas laissés faire et un Comité de gestion a été mis en place. Il restait 65.000 francs dans la caisse, et un stock assez faible. Les commandes furent très nombreuses au début de l’hiver et on put employer 74 ouvriers à Fort-de l’Eau. (…) Après nous avoir fait part de tous ces chiffres et des difficultés inhérentes à la gestion d’une entreprise qui pendant longtemps n’avait fonctionné qu’au ralenti, le président du Comité de gestion en arrive au problème fondamental ici : l’existence même du Comité de gestion et ses rapports avec les ouvriers.

L’usine, ça va. Les ouvriers sont contents du travail. Mais ils se plaignent du Comité et même la production a un peu diminué.

Pourtant, ce sont les ouvriers qui vous ont nommés ? Comment s’est constitué ce comité ?

Eh bien, nous nous sommes présentés. Certains parmi nous travaillaient ici depuis plus de vingt ans. Et les ouvriers nous ont nommés. Nous sommes sept dans ce comité.

Mais de quoi se plaignent les ouvriers ?

Ils trouvent que nos salaires sont trop élevés et les leurs pas assez. Ils ont déjà voulu faire grève plusieurs fois, mais les délégués syndicaux les ont convaincus que ça n’était pas opportun. Pourtant, le chiffre d’affaires de l’usine a augmenté. Alors, ça prouve que nous sommes capables.

Mais combien gagnent les ouvriers, en moyenne ; et vous, combien gagnez-vous ?

Les ouvriers gagnent entre 30.000 et 35.000 francs. Il s’arrête. Il ne semble pas tenir à nous dire le salaire des membres du comité. Nous insistons.

Eh bien, ils gagnent 90.000 francs par mois. Le délégué du syndicat intervient et précise :

Le président, lui, gagne 110.000 francs. (…) Leur problème, ce sont les salaires et le Comité de gestion. Chacun veut participer à la discussion. Ils parlent des décrets, des discours de Ben Bella, et les commentent pour nous prouver à quel point ils ont raison. (…)

Regardez ma fiche de paie. Qu’on me coupe la tête si quelqu’un peut faire vivre une famille de neuf personnes avec 24.000 francs. (…)

Ce Comité n’est pas digne de nous représenter. Il n’a rien de révolutionnaire ; il a même pris les habitudes des anciens patrons. Les contrôleurs du Bureau national du secteur socialiste ont pris la chose en main. Avant la fin de la semaine, une réunion rassemblera tous les ouvriers, devant lesquels le Comité de gestion devra présenter son bilan.

Deux coopératives : Zéralda et Douaouda (RA 27 avril 1963) Un représentant du Centre national d’animation du secteur socialiste nous propose de le suivre dans sa tournée d’inspection. Nous l’accompagnerons donc à Zéralda, puis à Douaouda. Là, les coopératves de conditionnement posent des problèmes (…) Les coopérateurs se plaignent. (…) C’est surtout le directeur qui parle. Les aqutres se contenteront d’approuver. (…) Sur les biens laissés vacants, on avait installé des comités de gestion. Le ministère de l’Agriculture obtint que les comités de gestion entreraient dans les coopératives de conditionnement en tant que sociétaires. (…) Ils devaient, en échange, payer une surtaxe de conditionnement et n’avaient aucun droit de regard sur le fonctionnement des coopératives. (…) Maintenant, les travailleurs n’ont plus confiance dans de futures éléections. Notre guide nous explique que le gouvernement a décidé qu’on devait procéder très bientôt à l’élection démocratique des comités de gestion. Ils ne sont pas au courant. En outre, ils se sentent paralysés par leur ignorance dans le domaine de la commercialisation. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont accepté de voir leurs pouvoirs supprimés. (…) Il leur plait d’avoir un organisme d’Etat qui tienne tout en main et qui ait ainsi une position de force sur le marché français et même européen. Ici aussi les ouvriers sont prêts à accepter de nouvelles difficultés. Pourvu que la gestion soit saine : « On a déjà tant perdu : nos frères, nos maisons ; on peut encore accepter quelques difficultés supplémentaires et même perdre de l’argent pouvrvu qu’à l’avenir cela profite aux travailleurs. »

Une leçon de démocratie à Fort-de-l’Eau (Révolution Afriaine du 18 mai 1963) Le comité de gestion de la filature de Fort-de-l’Eau vient enfin d’être changé. L’élection du nouveau comité précédait d’une semaine la campagne nationale pour la réorganisation des Comités de gestion qui s’est ouverte ce mercredi 15 mai. (…) Cette prise de conscience réelle, qui va au-delà des critiques ou des récriminations – puisqu’elle demande l’engagement de chacun – nous l’avons vécue vendredi dernier lorsque tous les travailleurs de la Filature se sont réunis, en présence d’une délégation formée de deux membres de la kasma de Fort-de-l’Eau, de deux représentants de la Délégation spéciale de deux membres de l’UGTA régionale, de trois représentants de la présidence du Conseil (secteur socialiste) et deux membres de l’Association des anciens moukafhine. (…) Benattig, un des représentants du secteur socialiste parle (…) L’attention des travailleurs est très soutenue. Ils écoutent la tête un peu avant, le visage grave. Tout ce que vient de dire l’inspecteur du secteur socialiste. Ils le savaient déjà, mais, de l’entendre formuler par lui, confère à ces vérités un poids plus grand. (…) Cette réunion qu’ils réclamaient avec insistance parce qu’elle était devenue indispensable, a pris une ampleur qu’ils n’attendaient pas. Ils sont au pied du mur : il faudra remplacer ce Comité de gestion, mais c’est à eux d’élire le nouveau, et c’est une chose très importante : ils seront dorénavant responsables de leur choix. Zitoun, délégué de l’UGTA, prend ensuite la parole. Il explique lui aussi la nécessité de parler sans contrainte : « Il faut exposer vos doléances. (…) » Un seul membre de l’ancien comité a été réélu. (…) Cette leçon de démocratie faite avec calme et courage n’est pas prête d’être oubliée. Elle a touché chacun des ouvriers de l’usine de même que la campagne nationale de restructuration touchera tous les Comités de gestion. »

Derrière la décor d’Hassi-Messaoud (Révolution Africaine du 20 juillet 1963) « Ville moderne construite e préfabriqué, Maison-Verte (Hassi Messaoud) est un des gtrands centres sahariens du pétrole. Elle a été construite en 1958. (…) Le champ d’Hassi Messaoud est partagé essentiellement entre deux compagnies : la CFPA (Compagnie Française des Pétroles d’Aquitaine) et la SN REPAL, société française dans laquelle le gouvernement algérien a 40% des parts. (…) Quant aux Algériens qui travaillent et qui constituent la moitié des effectifs, plus de 50% y sont employés depuis le début. (…) Notre interlocuteur est satisfait de tout, d’ailleurs la preuve que tout marche bien est qu’il n’y a pas eu une seule grève. Non seulement, Hassi Messaoud est un paradis de verdure, mais encore c’est un paradis pour les travailleurs. (…) Les travailleurs algériens n’acceptent plus de vivre dans ces conditions. C’est ici la seule région d’Algérie qui soit encore colonisée. (…) Les ouvriers sont si mécontents qu’il a fallu, nous dit le délégué de l’UGTA, des interventions supérieures pour leur faire prendre patience : leurs revendications sont, la plupart du temps, rejetées. Cependant, ils renoncent à faire grève : « Le parti et l’UGTA nous ont demandé de ne pas faire grève parce que ça nuirait à l’économie du pays. Ils nous ont expliqué que nous avions fait des sacrifices pendant tant d’années que nous pouvions encore en faire pendant quelques temps, jusqu’à ce que notre économie ait bien démarré. Mais nous n’avons aucun moyen de pression contre les patrons sans la grève. (…) Avant l’indépendance, les travailleurs avaient droit à une boîte d’eau d’Evian par jour. Depuis, on leur a supprimée et lorsque les ouvriers viennent réclamer, on leur répond par la formule désormais fameuse : « Allez voir Ben Bella qu’il vous la donne, si vous n’êtes pas contents. » Ils n’ont, en effet, pas lieu d’être contents ! (…) Les tentes des travailleurs algériens abritent chacune six persones. Leur lit consiste en une planche de bois. Leur Cuisine, ils la font sur le seuil. (…) Tous ces problèmes, toutes ces revendications d’ordre social, il ne faut pas croire qe ce n’est qu’à Hassi Messaoud qu’on les rencontre.

Fallait-il le dire : Acilor (RA du 16 novembre 1963) « Moi, j’ai été élu par 156 voix sur 160 ouvriers. Je suis magasinier général. Alors, s’il (l’attaché commercial représentant l’Administration) me traite de voleur, s’il traite tout le Comité de gestion de voleur, c’est tous les ouvriers qu’il insulte ! » (…) Comme nous leur demandons si nous pouvons rencontrer le président du Comité, ils nous répondent, un peu gênés, qu’il n’y a plus de président. Pourquoi ? (…) Le directeur a des preuves contre lui. (…) Les salaires ont été fixés par le comité de gestion (…) Le responsable du personnel explique le problème des salaires : « Les salaires ont été fixés verbalement par le président du Comité. Mais ils ont été exagérés : ils sont beaucoup trop élevés pour les possibilités de l’usine. Alors, on a dû faire un réajustement, après avoir convoqué une délégation avec des représentants de l’UGTA, du Parti et de la Préfecture. On a fait une grande réunion où le directeur a expliqué que les ouvriers d’Acilor étaient surpayés. Alors, avec l’accord de tous les ouvriers, on a décidé de baisser les salaires. »

Déficitaires, nous ? Et pourquoi ? (RA du 29 février 1964) « Sur les 152 domaines de la plaine de la Mitidja, seuls 5 ou 6 n’ont pas couvert leurs frais. (…) Pour tout l’arrondissement de Blida, plus de 90% des domaines autogérés sont bénéficiaires (…) Nous avons bien travaillé cette année et moi je ne comprend pas pourquoi on ne nous a donné que 11.000 francs de prime. (…) Quand on nous a dit de nous constituer en comité de gestion, nous avons cru que la ferme était à nous, que les bénéfices nous reviendraient intégralement, et qu’on pourrait en faire ce qu’on voudrait. Maintenant on s’aperçoit que ce n’est pas vrai. Les décrets, bien sûr, on va encore nous parler des décrets ! Mais personne ne nous a vraiment expliqué ce que c’était. (…) Pourquoi ne nous ont-ils donné que 11.000 francs ? Je ne sais pas. Quand j’ai vu la somme, je n’ai pas voulu écouter leurs explications. »

Autogestion et lutte de classe en Algérie Les temps modernes, juin 1965 « Où en sont les applications des décision du Congrès du secteur industriel socialiste ? Où en est la création de la Banque socialiste ? Où en sont les conseils communaux d’animation du secteur socialiste ? (…) Un délégué de Sidi-Bel-Abbès parle de sa région : « La situation est grave. Il ya une désorganisation complète, voire un sabotage délibéré. La masse laborieuse des campagnes a été abandonnée à elle-même, elle perd courage… » (…) La résolution de politique générale (…) définissant le rôle du syndicat (…) : « Le syndicat doit lutter avec persévérance en vue de débarrasser les ouvriers autogestionnaires de toutes les séquelles de la mentalité des salariés qui se traduit dans le gaspillage, le manque d’application dans le travail, les négligences et les doter d’une conscience socialiste pénétrée de la conviction que l’intérêt individuel se confond avec l’intérêt général. » (…) On peut cependant s’étonner de la suppression du droit de grève, dans le secteur autogéré. (…) Comment se peut-il qu’après un an et malgré toutes les promesses solennellement faites au cours des différents congrès antérieurs (Congrès de l’autogestion agricole d’octobre 1963, du FLN d’avril 1964) la situation soit restée sans changements réels ? Pour répondre à cette question, il faut étudier le contexte dans lequel s’est développée l’autogestion. Elle est née avant les décrets de mars 1963, au cours de la crise de l’été 1962. La plupart de colons ayant fui, les terres demeurées vacantes risquaient de rester en friche. Les ouvriers agricoles se mirent donc au travail de leur propre initiative, constituant ainsi l’embryon de ce qui allait devenir par la suite le secteur autogéré. (…) Compte tenu des accords d’Evian, on attendait le retour des propriétaires des biens « vacants », afin qu’on put les remettre en bon état à leurs anciens propriétaires, lorsqu’ils reviendraient. C’est du moins ce qu’une grande partie de l’administration naissante prétendait. Quant aux travailleurs qui venaient de vérifier qu’ils n’avaient pas besoin d’un patron pour accomplir leurs tâches, ils n’étaient plus aussi prêts à restituer les terres et s’installaient très rapidement dans leurs responsabilités nouvelles. En janvier 1963, Khider, alors secrétaire général du FLN (parti qu’il avait reconstitué et « enflé » démesurément – secondé par Bitat – depuis l’indépendance, et dont les nouveaux responsables étaient le plus souvent parachutés du sommet, Khider destitue par un coup de force, en plein congrès de l’UGTA, la direction de cette centrale syndicale et la remplace par une nouvelle direction, parachutée elle aussi et à sa convenance. (…) En mars 1963, la promulgation des fameux décrets sur l’autogestion fera alors de Ben Bella, aux yeux du peuple et surtout des travailleurs des biens vacants, le dirigeant incontesté de l’Algérie indépendante. Cette période des « décrets de mars »vit naître une flambée d’entousiasme chez les autogestionnaires. Elle fut de courte durée (…) Plusieurs mois après leur promulgation, les membres des comité de gestion – et encore moins l’assemblée des travailleurs –ne savaient exactement de quoi il s’agissait. L’administration locale avait nommé les responsables de l’autogestion, dont beaucoup se prenaient par conséquent pour de nouveaux patrons. (…) Dès mars 1963, on pouvait prévoir l’agitation sociale et politique qui suivit en Grande Kabylie. Le gouvernement avait fait toutes sortes de promesses qu’il ne s’efforça pas de tenir. Dans l’attente des semences, des briques, des tracteurs et des mulets promis, les travailleurs refusaient de prendre la moindre initiative. (…) les responsables politiques ou syndicaux qui auraient dû être élus étaient nommés. (…) Et puis, avec l’attente, le mécontentement était venu : ils commençaient à s’inquiéter pour l’avenir. Du travail, il n’y en avait toujours pas ; alors que le chômage continuait et continue à sévir en Algérie, on promettait qu’il serait résorbé en six mois. (…) Ainsi, le peuple avait l’impression qu’on se désintéressait de sa misère, et assistait impuissant à cette course aux meilleures places qui est la conséquence normale d’une révolution essentiellement dirigée par des nationalistes petits-bourgeois, contraints de recourir à une terminologie socialiste dans la seule mesure où peuple éprouve un besoin intense de justice et d’égalité sociales. Cette bourgeoisie, qui s’est constituée et s’est renforcée à une vitesse surprenante,, utilisait l’autogestion au début, comme un alibi qui devait donner au peuple l’impression de « socialisme », bien décidée par ailleurs à saboter la formule, au cas où les travailleurs auraient pris trop au sérieux les promesses qu’elle comportait. C’est pourquoi le principal slogan consistait à dire qu’il n’y avait pas de classes sociales différenciées, mais des couches dont les intérêts étaient communs. (…) Dans la plupart des localités, la masse avait perdu confiance dans les permanents locaux du FLN. Surpayés, ayant perdu tout contact réel avec elle, ou n’en ayant jamais eu (la plupart n’ayant pas été élus, mais nommés par les instances supérieures), ils formèrent une espèce de bureaucratie rapidement embourgeoisée, que cette masse craignait parfois, à cause du pouvoir qui lui était conféré ; qu’elle méprisait car elle la considérait comme « sans honneur » ; et qu’elle désavoua par la suite, publiquement, au cours de différents congrès qui eurent lieu. (…) Secteur « socialiste » dans une économie de type capitaliste, (…) les travailleurs y étaient rapidement venus à considérer les entreprises ou les domaines dans lesquels ils travaillaient comme leur appartenant à titre collectif. (…) Il fallait donc soit « couler » économiquement l’autogestion, en dégoûter les travailleurs, et prouver ensuite que ce système n’était pas rentable, soit la reprendre en main, d’une façon détournée, en confisquant aux travailleurs toutes les responsabilités de gestion, de financement, de commercialisation (qui pourtant leur étaient reconnues par les décrets), au profit des organismes de tutelle dépendant du ministère de l’Agriculture (…). »

Notes [1] 1]->http://www.marxists.org/francais/tr...] ; l’outillage de moindre importance à l’exploitation collective. Tout paysan de kolkhoze a, en outre, son entreprise privée. Environ 10% des cultivateurs demeurent isolés. D’après le recensement de 1934, 28,1% de la population étaient des ouvriers et des employés de l’Etat. Les ouvriers d’industries et les ouvriers du bâtiment célibataires étaient environ 7,5 millions en 1935. Les kolkhozes et les métiers organisés par la coopération formaient à l’époque du recensement 45,9% de la population. Les étudiants, les militaires, les pensionnés et d’autres catégories dépendant immédiatement de l’Etat, 3,4%. Au total, 74% de la population se rapportaient au "secteur socialiste" et disposaient de 95,8% du capital du pays. Les paysans isolés et les artisans représentaient encore (en 1934) 22,5% de la population, mais ne possédaient qu’un peu plus de 4% du capital national. Il n’y a pas eu de recensement depuis 1934 et le prochain aura lieu en 1937. On ne peut douter, cependant, que le secteur privé de l’économie ne se soit encore rétréci au profit du "secteur socialiste". Les cultivateurs individuels et les artisans forment aujourd’hui, d’après les organes officiels, 10% environ de la population, soit 17 millions d’âmes ; leur importance économique est tombée beaucoup plus bas que leur importance numérique, Andreiev, secrétaire du comité central, déclarait en avril 1936 : "Le poids spécifique de la production socialiste dans notre pays, en 1936, doit former 98,5%, de sorte qu’il ne reste au secteur non socialiste que quelque 1,5% insignifiant..." Ces chiffres optimistes semblent à première vue prouver irréfutablement la victoire "définitive et irrévocable" du socialisme. Mais malheur à celui qui, derrière l’arithmétique, ne voit pas la réalité sociale ! Ces chiffres mêmes sont un peu forcés. Il suffit d’indiquer que la propriété privée des membres des kolkhozes y est comprise dans le "secteur socialiste". Le noeud de la question ne gît cependant pas là. L’énorme supériorité statistique indiscutable des formes étatiques et collectives de l’économie, si importante qu’elle soit pour l’avenir, n’écarte pas un autre problème, non moins sérieux : celui de la puissance des tendances bourgeoises au sein même du "secteur socialiste", et non seulement dans l’agriculture, mais encore dans l’industrie. L’amélioration du standard de vie obtenue dans le pays suffit à provoquer un accroissement des besoins, mais ne suffit pas du tout à satisfaire ces besoins. Le dynamisme même de l’essor économique comporte donc un certain réveil des appétits petits-bourgeois et pas uniquement parmi les paysans et les représentants du travail "intellectuel", mais aussi parmi les ouvriers privilégiés. La simple opposition des cultivateurs individuels aux kolkhozes et des artisans à l’industrie étatisée ne donne pas la moindre idée de la puissance explosive de ces appétits qui pénètrent toute l’économie du pays et s’expriment, pour parler sommairement, dans la tendance de tous et de chacun à donner le moins possible à la société et à en tirer le plus possible. La solution des questions de consommation et de compétition pour l’existence exige au moins autant d’énergie et d’ingéniosité que l’édification socialiste au sens propre du mot ; de là en partie le faible rendement du travail social. Tandis que l’Etat lutte sans cesse contre l’action moléculaire des forces centrifuges, les milieux dirigeants eux-mêmes forment le lieu principal de l’accumulation privée licite et illicite. Masquées par les nouvelles normes juridiques, les tendances petites-bourgeoises ne se laissent pas facilement saisir par la statistique. Mais la bureaucratie "socialiste", cette criante contradiction in adjecto, monstrueuse excroissance sociale toujours grandissante et qui devient à son tour la cause des fièvres malignes de la société, témoigne de leur nette prédominance dans la vie économique. La nouvelle constitution, bâtie tout entière, comme nous le verrons, sur l’identification de la bureaucratie et de l’Etat — comme de l’Etat et du peuple par ailleurs — dit : "La propriété de l’Etat, en d’autres termes celle du peuple tout entier..." Sophisme fondamental de la doctrine officielle. Il est incontestable que les marxistes, à commencer par Marx lui-même, ont employé en ce qui concerne l’Etat ouvrier les termes de propriété "étatique", "nationale" ou "socialiste" comme des synonymes. A une grande échelle historique, cette façon de parler ne présentait pas d’inconvénients. Mais elle devient la source de fautes grossières et de duperies dès qu’il s’agit des premières étapes non encore assurées de l’évolution de la société nouvelle, isolée, et en retard au point de vue économique sur les pays capitalistes. La propriété privée, pour devenir sociale, doit inéluctablement passer par l’étatisation, de même que la chenille, pour devenir papillon, doit passer par la chrysalide. Mais la chrysalide n’est pas un papillon. Des myriades de chrysalides périssent avant de devenir papillons. La propriété de l’Etat ne devient celle du "peuple entier" que dans la mesure ou disparaissent les privilèges et les distinctions sociales et où, par conséquent, l’Etat perd sa raison d’être. Autrement dit : la propriété de l’Etat devient socialiste au fur et à mesure qu’elle cesse d’être propriété d’Etat. Mais, au contraire, plus l’Etat soviétique s’élève au-dessus du peuple, plus durement il s’oppose comme le gardien de la propriété au peuple qui la dilapide, et plus clairement il témoigne contre le caractère socialiste de la propriété étatique. "Nous sommes encore loin de la suppression des classes", reconnaît la presse officielle, et elle se réfère aux différences qui subsistent entre la ville et la campagne, entre le travail intellectuel et le travail manuel. Cet aveu purement académique offre l’avantage de justifier par le travail "intellectuel" les revenus de la bureaucratie. Les "amis", auxquels Platon est bien plus cher que la vérité, se bornent aussi à admettre en style académique l’existence des vestiges de l’inégalité. Les vestiges ont bon dos, mais sont loin de suffire à l’explication de la réalité soviétique. Si la différence entre la ville et la campagne s’est atténuée sous certains rapports, elle s’est approfondie sous d’autres, du fait de la rapide croissance de la civilisation et du confort dans les villes, c’est-à-dire pour la minorité citadine. La distance sociale entre le travail manuel et intellectuel s’est accrue au cours des dernières années au lieu de diminuer, en dépit de la formation de cadres scientifiques venant du peuple. Les barrières millénaires de castes isolant l’homme de toutes parts — le citadin policé et le moujik inculte, le mage de la science et le manoeuvre — ne se sont pas seulement maintenues sous des formes plus ou moins affaiblies, elles renaissent largement et revêtent un aspect provocant. Le mot d’ordre fameux : "Les cadres décident de tout" caractérise, beaucoup plus franchement que ne le voudrait Staline, la société soviétique. Les cadres sont, par définition, appelés à exercer l’autorité. Le culte des cadres signifie avant tout celui de la bureaucratie. Dans la formation et l’éducation des cadres, comme dans d’autres domaines, le régime soviétique en est à accomplir une oeuvre que la bourgeoisie a depuis longtemps terminée. Mais comme les cadres soviétiques paraissent sous le drapeau du socialisme, ils exigent des honneurs presque divins et des émoluments de plus en plus élevés. De sorte que la formation de cadres "socialistes" s’accompagne d’une renaissance de l’inégalité bourgeoise. Il peut sembler qu’aucune différence n’existe sous l’angle de la propriété des moyens de production entre le maréchal et la domestique, le directeur de trust et le manoeuvre, le fils du commissaire du peuple et le jeune clochard. Pourtant, les uns occupent de beaux appartements, disposent de plusieurs villas en divers coins du pays, ont les meilleures automobiles et, depuis longtemps, ne savent plus comment on cire une paire de bottes ; les autres vivent dans des baraques où manquent même souvent les cloisons, la faim leur est familière et, s’ils ne cirent pas de bottes, c’est parce qu’ils vont nu-pieds. Le dignitaire tient cette différence pour négligeable. Le manoeuvre la trouve, non sans raison, des plus sérieuses. Des "théoriciens" superficiels peuvent se consoler en se disant que la répartition des biens est un facteur de second plan par rapport à la production. La dialectique des influences réciproques garde pourtant toute sa force. Le destin des moyens nationalisés de production sera décidé en fin de compte par l’évolution des différentes conditions personnelles. Si un paquebot est déclaré propriété collective, les passagers restant divisés en première, deuxième et troisième classes, il est bien compréhensible que la différence des conditions réelles finira par avoir, aux yeux des passagers de troisième, une importance beaucoup plus grande que le changement juridique de propriété. Les passagers de première, au contraire, exposeront volontiers, entre café et cigare, que la propriété collective est tout, le confort des cabines n’étant rien en comparaison. Et l’antagonisme résultant de ces situations infligera de rudes secousses à une collectivité instable. La presse soviétique a relaté avec satisfaction qu’un garçonnet visitant le jardin d’acclimatation de Moscou et ayant demandé à qui appartenait l’éléphant, s’est entendu répondre : "A l’Etat" et a aussitôt conclu : "Il est donc un petit peu à moi aussi." S’il fallait en réalité partager l’éléphant, les bons morceaux iraient aux privilégiés, quelques heureux apprécieraient le jambon du pachyderme et les plus nombreux n’en connaîtraient que les tripes et abattis. Les petits garçons lésés seraient vraisemblablement peu enclins à confondre leur propriété avec celle de l’Etat. Les jeunes clochards ne tiennent pour leur appartenant que ce qu’ils viennent de voler à l’Etat. Le garçonnet du jardin d’acclimatation était fort probablement le fils d’un personnage influent habitué à procéder de l’idée que "l’Etat, c’est moi". Si nous traduisons, pour nous exprimer, plus clairement, les rapports socialistes en termes de Bourse, nous dirons que les citoyens pourraient être les actionnaires d’une entreprise possédant les richesses du pays. Le caractère collectif de la propriété suppose une répartition "égalitaire" des actions et, partant, un droit à des dividendes égaux pour tous les "actionnaires". Les citoyens, cependant, participent à l’entreprise nationale et comme actionnaires et comme producteurs. Dans la phase inférieure du communisme, que nous avons appelée socialisme, la rémunération du travail se fait encore selon les normes bourgeoises, c’est-à-dire selon la qualification du travail, son intensité, etc. Le revenu théorique d’un citoyen se forme donc de deux parties, a + b, le dividende plus le salaire. Plus la technique est développée, plus l’organisation économique est perfectionnée, et plus grande sera l’importance du facteur a par rapport au facteur b — et moindre sera l’influence exercée sur la condition matérielle par les différences individuelles du travail. Le fait que les différences de salaires sont en U.R.S.S. non moindres, mais plus considérables que dans les pays capitalistes, nous impose de conclure que les actions sont inégalement réparties et que les revenus des citoyens comportent en même temps qu’un salaire inégal des parts inégales de dividendes. Tandis que le manoeuvre ne reçoit que b, salaire minimum que, toutes autres conditions étant égales, il recevrait aussi dans une entreprise capitaliste, le stakhanoviste et le fonctionnaire reçoivent 2a + b ou 3a + b et ainsi de suite, b pouvant d’ailleurs devenir aussi 2b, 3b, etc. La différence des revenus est, en d’autres termes, déterminée non par la seule différence du rendement individuel, mais par l’appropriation masquée du travail d’autrui. La minorité privilégiée des actionnaires vit au détriment de la majorité bernée. Si l’on admet que le manoeuvre soviétique reçoit davantage qu’il ne recevrait, le niveau technique et culturel demeurant le même, en régime capitaliste, c’est-à-dire qu’il est tout de même un petit actionnaire, son salaire doit être considéré comme a + b. Les salaires des catégories mieux payées seront en ce cas exprimés par la formule 3a + 2b ; 10a + 15b, etc., ce qui signifiera que le manoeuvre ayant une action, le stakhanoviste en a trois et le spécialiste dix ; et qu’en outre leurs salaires, au sens propre du mot, sont dans la proportion de 1 à 2 et à 15. Les hymnes à la propriété socialiste sacrée paraissent dans ces conditions bien plus convaincants au directeur d’usine ou au stakhanoviste qu’à l’ouvrier ordinaire ou au paysan kolkhozien. Or, les travailleurs du rang forment l’immense majorité dans la société, et le socialisme doit compter avec eux et non avec une nouvelle aristocratie. "L’ouvrier n’est pas, dans notre pays, un esclave salarié, un vendeur de travail-marchandise. C’est un libre travailleur." (Pravda.) A l’heure actuelle, cette formule éloquente n’est qu’inadmissible fanfaronnade. Le passage des usines à l’Etat n’a changé que la situation juridique de l’ouvrier ; en fait, il vit dans le besoin tout en travaillant un certain nombre d’heures pour un salaire donné. Les espérances que l’ouvrier fondait auparavant sur le parti et les syndicats, il les a reportées depuis la révolution sur l’Etat qu’il a créé. Mais le travail utile de cet Etat s’est trouvé limité par l’insuffisance de la technique et de la culture. Pour améliorer l’une et l’autre, le nouvel Etat a eux recours aux vieilles méthodes : l’usure des muscles et des nerfs des travailleurs. Tout un corps d’aiguillonneurs s’est formé. La gestion de l’industrie est devenue extrêmement bureaucratique. Les ouvriers ont perdu toute influence sur la direction des usines. Travaillant aux pièces, vivant dans une gêne profonde, privé de la liberté de se déplacer, subissant à l’usine même un terrible régime policier, l’ouvrier pourrait malaisément se sentir un "travailleur libre". Le fonctionnaire est pour lui un chef, l’Etat un maître. Le travail libre est incompatible avec l’existence de l’Etat bureaucratique. Tout ce que nous venons de dire s’applique aux campagnes avec quelques correctifs nécessaires. La théorie officielle érige la propriété des kolkhozes en propriété socialiste. La Pravda écrit que les kolkhozes sont déjà en réalité comparables à des "entreprises d’Etat du type socialiste". Elle ajoute aussitôt que la "garantie du développement socialiste de l’agriculture réside dans la direction des kolkhozes par le parti bolchevique" ; c’est nous renvoyer de l’économie à la politique. C’est dire que les rapports socialistes sont pour le moment établis non dans les relations véritables entre les hommes, mais dans le coeur tutélaire des supérieurs. Les travailleurs feront bien de se défier de ce coeur-là. La vérité est que l’économie des kolkhozes est à mi-chemin entre l’agriculture parcellaire individuelle et l’économie étatique ; et que les tendances petites-bourgeoises au sein des kolkhozes sont on ne peut mieux affermies par la rapide croissance de l’avoir individuel des paysans. N’occupant que 4 millions d’hectares contre 108 millions d’hectares d’emblavures collectives, soit moins de 4%, les parcelles individuelles des membres de kolkhozes, soumises à une culture intensive, surtout maraîchère, fournissent au paysan les articles les plus indispensables à sa consommation. La majeure partie du gros bétail, des moutons et des porcs appartient aux membres des kolkhozes, non aux kolkhozes. Il arrive constamment que les paysans fassent de leurs parcelles individuelles le principal et relèguent au second plan les kolkhozes d’un faible rapport. Les kolkhozes qui paient mieux la journée de travail gravissent par contre un échelon en formant une catégorie de fermiers aisés. Les tendances centrifuges ne disparaissent pas, elles se fortifient et s’étendent au contraire. En tout cas, les kolkhozes n’ont réussi pour le moment qu’à transformer les formes juridiques de l’économie dans les campagnes et en particulier le mode de répartition des revenus ; ils n’ont presque pas touché à l’ancienne isba, au potager, à l’élevage, au rythme du pénible travail de la terre, et même à l’ancienne façon de considérer l’Etat qui, s’il ne sert plus les propriétaires fonciers et la bourgeoisie, prend néanmoins trop aux campagnes pour donner aux villes et entretient trop de fonctionnaires voraces. Les catégories suivantes figureront sur les feuilles du recensement du 6 janvier 1937 : ouvriers, employés, travailleurs de kolkhozes, cultivateurs individuels, artisans, profession libres, desservants du culte, non-travailleurs. Le commentaire officiel précise que la feuille ne comporte pas d’autres rubriques parce qu’il n’y a pas de classes en U.R.S.S. La feuille est en réalité conçue de manière à dissimuler l’existence de milieux privilégiés et de bas-fonds déshérités. Les véritables couches sociales que l’on eût dû repérer sans peine à l’aide d’un recensement honnête sont plutôt celles-ci : hauts fonctionnaires, spécialistes et autres personnes vivant bourgeoisement ; couches moyennes et inférieures de fonctionnaires et spécialistes vivant comme de petits bourgeois ; aristocratie ouvrière et kolkhozienne placée à peu près dans les mêmes conditions que les précédents ; ouvriers moyens ; paysans moyens des kolkhozes ; ouvriers et paysans voisinant avec le Lumpen proletariat ou prolétariat déclassé ; jeunes clochards, prostituées et autres. La nouvelle constitution, quand elle déclare que "l’exploitation de l’homme par l’homme est abolie en U.R.S.S.", dit le contraire de la vérité. La nouvelle différenciation sociale a créé les conditions d’une renaissance de l’exploitation sous ses formes les plus barbares qui sont celles de l’achat de l’homme pour le service personnel d’autrui. La domesticité ne figure pas dans les feuilles de recensement, devant évidemment être comprise dans la rubrique "ouvriers". Les questions suivantes ne sont pas posées : Le citoyen soviétique a-t-il des domestiques et lesquels ? (bonne, cuisinière, nourrice, gouvernante, chauffeur) ; a-t-il une auto à son service ? de combien de chambres dispose-t-il ? Il n’est pas question non plus du montant de son salaire ! Si l’on remettait en vigueur la règle soviétique qui prive de droits politiques quiconque exploite le travail d’autrui, il apparaîtrait tout à coup que les sommets dirigeants de la société soviétique devraient être privés du bénéfice de la constitution ! Par bonheur, une égalité complète des droits est établie... entre le maître et les domestiques. Deux tendances opposées grandissent au sein du régime : développant les forces productives — au contraire du capitalisme stagnant — il crée les fondements économiques du socialisme ; et poussant à l’extrême, dans sa complaisance envers les dirigeants, les normes bourgeoises de la répartition, il prépare une restauration capitaliste. La contradiction entre les formes de la propriété et les normes de la répartition ne peut pas croître indéfiniment. Ou les normes bourgeoises devront, d’une façon ou d’une autre, s’étendre aux moyens de production, ou les normes socialistes devront être accordées à la propriété socialiste. La bureaucratie redoute la révélation de cette alternative. Partout, dans la presse, à la tribune, dans la statistique, dans les romans de ses écrivains et les vers de ses poètes, dans le texte enfin de sa nouvelle constitution, elle emploie les abstractions du vocabulaire socialiste pour voiler les rapports sociaux dans les villes et les campagnes. Et c’est ce qui rend si fausse, si médiocre et si artificielle l’idéologie officielle. CAPITALISME D’ETAT ?

En présence de nouveaux phénomènes les hommes cherchent souvent un refuge dans les vieux mots. On a tenté de camoufler l’énigme soviétique à l’aide du terme "capitalisme d’Etat", qui a l’avantage de n’offrir à personne de signification précise. Il servit d’abord à désigner les cas où l’Etat bourgeois assume la gestion des moyens de transports et de certaines industries. La nécessité de semblables mesures est un des symptômes de ce que les forces productives du capitalisme dépassent le capitalisme et l’amènent à se nier partiellement lui-même dans la pratique. Mais le système, se survivant, demeure capitaliste en dépit des cas où il en arrive à se nier lui-même. On peut, sur le plan de la théorie, se représenter une situation dans laquelle la bourgeoisie tout entière se constituerait en société par actions pour administrer, avec les moyens de l’Etat, toute l’économie nationale. Le mécanisme économique d’un régime de ce genre n’offrirait aucun mystère. Le capitaliste, on le sait, ne reçoit pas, sous forme de bénéfices, la plus-value créée par ses propres ouvriers, mais une fraction de la plus-value du pays entier proportionnelle à sa part de capital. Dans un "capitalisme d’Etat" intégral, la loi de la répartition égale des bénéfices s’appliquerait directement, sans concurrence des capitaux, par une simple opération de comptabilité. Il n’y a jamais eu de régime de ce genre et il n’y en aura jamais par suite des profondes contradictions qui divisent les possédants entre eux — d’autant plus que l’Etat, représentant unique de la propriété capitaliste, constituerait pour la révolution sociale un objet vraiment trop tentant. Depuis la guerre, et surtout depuis les expériences de l’économie fasciste, on entend le plus souvent par "capitalisme d’Etat" un système d’intervention et de direction économique de l’Etat. Les Français usent en pareil cas d’un terme beaucoup plus approprié : l’étatisme. Le capitalisme d’Etat et l’étatisme ont certainement des points communs ; mais en tant que systèmes, ils seraient plutôt opposés qu’identiques. Le capitalisme d’Etat signifie la substitution de la propriété étatique à la propriété privée et conserve par cela même un caractère radical. L’étatisme, que ce soit dans l’Italie de Mussolini, l’Allemagne de Hitler, les Etats-Unis de Roosevelt ou la France de Léon Blum signifie l’intervention de l’Etat sur les bases de la propriété privée, pour sauver celle-ci. Quels que soient les programmes des gouvernements, l’étatisme consiste inévitablement à reporter des plus forts aux plus faibles les charges du système croupissant. Il n’épargne aux petits propriétaires un désastre complet que parce que leur existence est nécessaire au maintien de la grande propriété. L’étatisme, dans ses efforts pour diriger l’économie, ne s’inspire pas du besoin de développer les forces productives, mais du souci de maintenir la propriété privée au détriment des forces productives qui s’insurgent contre elle. L’étatisme freine l’essor de la technique en soutenant des entreprises non viables et en maintenant des couches sociales parasitaires ; il est en un mot profondément réactionnaire. La phrase de Mussolini : "Les trois quarts de l’économie italienne, industrielle et agricole, sont entre les mains de l’Etat" (26 mai 1934) ne doit pas être prise à la lettre. L’Etat fasciste n’est pas propriétaire des entreprises, il n’est qu’un intermédiaire entre les capitalistes. Différence appréciable ! Le Popolo d’Italia dit à ce sujet : "L’Etat corporatif unifie et dirige l’économie, mais ne la gère pas (dirige e porta alla unità l’economia, ma non fa l’economia, non gestice), ce qui ne serait pas autre chose, avec le monopole de la production, que le collectivisme" (11 juin 1936). A l’égard des paysans et en général des petits propriétaires, la bureaucratie intervient comme un puissant seigneur ; à l’égard des magnats du capital, comme leur premier fondé de pouvoir. "L’Etat corporatif, écrit fort justement le marxiste italien Ferocci, n’est que le commis du capital des monopoles... Mussolini fait assumer à l’Etat tous les risques des entreprises et laisse aux capitalistes tous les bénéfices de l’exploitation." Hitler marche, sous ce rapport, sur les traces de Mussolini. La dépendance de classe de l’Etat fasciste détermine les limites de la nouvelle économie dirigée et aussi son contenu réel ; il ne s’agit pas d’augmenter le pouvoir de l’homme sur la nature dans l’intérêt de la société, il s’agit de l’exploitation de la société dans l’intérêt d’une minorité. "Si je voulais, se flattait Mussolini, établir en Italie le capitalisme d’Etat ou le socialisme d’Etat, ce qui n’est pas en question, je trouverais aujourd’hui toutes les conditions requises." Sauf une : l’expropriation de la classe capitaliste. Et pour réaliser cette condition-là le fascisme devrait se placer de l’autre côté de la barricade, "ce dont il n’est pas question", se hâte d’ajouter Mussolini, et ce dont il ne sera certainement pas question, car l’expropriation des capitalistes nécessite d’autres forces, d’autres cadres et d’autres chefs. La première concentration des moyens de production entre les mains de l’Etat que l’histoire connaisse a été accomplie par le prolétariat au moyen de la révolution sociale et non par les capitalistes au moyen des trusts étatisés. Cette brève analyse suffit à montrer combien sont absurdes les tentatives faites pour identifier l’étatisme capitaliste et le système soviétique. Le premier est réactionnaire, le second réalise un grand progrès. LA BUREAUCRATIE EST-ELLE UNE CLASSE DIRIGEANTE ?

Les classes sont définies par leur place dans l’économie sociale et avant tout par rapport aux moyens de production. Dans les sociétés civilisées, la loi fixe les rapports de propriété. La nationalisation du sol, des moyens de production, des transports et des échanges, et aussi le monopole du commerce extérieur forment les bases de la société soviétique. Et cet acquis de la révolution prolétarienne définit à nos yeux l’U.R.S.S. comme un Etat prolétarien. Par sa fonction de régulatrice et d’intermédiaire, par le souci qu’elle a de maintenir la hiérarchie sociale, par l’exploitation à ses propres fins de l’appareil de l’Etat, la bureaucratie soviétique ressemble à toute autre bureaucratie et surtout à celle du fascisme. Mais elle s’en distingue aussi par des traits d’une extrême importance. Sous aucun autre régime, la bureaucratie n’atteint à une pareille indépendance. Dans la société bourgeoise, la bureaucratie représente les intérêts de la classe possédante et instruite qui dispose d’un grand nombre de moyens de contrôle sur ses administrations. La bureaucratie soviétique s’est élevée au-dessus d’une classe qui sortait à peine de la misère et des ténèbres et n’avait pas de traditions de commandement et de domination. Tandis que les fascistes, une fois arrivés à la mangeoire, s’unissent à la bourgeoisie par les intérêts communs, l’amitié, les mariages, etc., la bureaucratie de l’U.R.S.S. s’assimile les moeurs bourgeoises sans avoir à côté d’elle une bourgeoisie nationale. En ce sens on ne peut nier qu’elle soit quelque chose de plus qu’une simple bureaucratie. Elle est la seule couche sociale privilégiée et dominante, au sens plein des termes, dans la société soviétique. Une autre particularité n’est pas moins importante. La bureaucratie soviétique a politiquement exproprié le prolétariat pour défendre par ses propres méthodes les conquêtes sociales du prolétariat. Mais le fait même qu’elle se soit approprié le pouvoir dans un pays où les moyens de production les plus importants appartiennent à l’Etat, crée entre elle et les richesses de la nation des rapports entièrement nouveaux. Les moyens de production appartiennent à l’Etat. L’Etat "appartient " en quelque sorte à la bureaucratie. Si ces rapports, encore tout à fait récents, se stabilisaient, se légalisaient, devenaient normaux sans résistance ou contre la résistance des travailleurs, ils finiraient par la liquidation complète des conquêtes de la révolution prolétarienne. Mais cette hypothèse est encore prématurée. Le prolétariat n’a pas encore dit son dernier mot. La bureaucratie n’a pas créé de base sociale à sa domination, sous la forme de conditions particulières de propriété. Elle est obligée de défendre la propriété de l’Etat, source de son pouvoir et de ses revenus. Par cet aspect de son activité, elle demeure l’instrument de la dictature du prolétariat. Les tentatives faites pour présenter la bureaucratie soviétique comme une classe "capitaliste d’Etat" ne résistent visiblement pas à la critique. La bureaucratie n’a ni titres ni actions. Elle se recrute, se complète et se renouvelle grâce à une hiérarchie administrative, sans avoir de droits particuliers en matière de propriété. Le fonctionnaire ne peut pas transmettre à ses héritiers son droit à l’exploitation de l’Etat. Les privilèges de la bureaucratie sont des abus. Elle cache ses revenus. Elle feint de ne pas exister en tant que groupement social. Sa mainmise sur une part énorme du revenu national est un fait de parasitisme social. Voilà ce qui rend la situation des dirigeants soviétiques au plus haut point contradictoire, équivoque et indigne, en dépit de la plénitude de leur pouvoir et de l’écran de fumée de la flagornerie. La société bourgeoise a maintes fois changé, au cours de sa carrière, de régimes et de castes bureaucratiques sans modifier ses assises sociales. Elle a été prémunie contre la restauration de la féodalité et des corporations par la supériorité de son mode de production. Le pouvoir ne pouvait que seconder ou entraver le développement capitaliste ; les forces productives, fondées sur la propriété privée et la concurrence, travaillaient pour leur propre compte. Au contraire, les rapports de propriété établis par la révolution socialiste sont indissolublement liés au nouvel Etat qui en est le porteur. La prédominance des tendances socialistes sur les tendances petites-bourgeoises est assurée non par l’automatisme économique — nous en sommes encore loin — mais par la puissance politique de la dictature. Le caractère de l’économie dépend donc entièrement de celui du pouvoir. La chute du régime soviétique amènerait infailliblement celle de l’économie planifiée et, dès lors, la liquidation de la propriété étatisée. Le lien obligé entre les trusts et entre les usines au sein des trusts se romprait. Les entreprises les plus favorisées seraient livrées à elles-mêmes. Elles pourraient devenir des sociétés par actions ou adopter toute autre forme transitoire de propriété telle que la participation des ouvriers aux bénéfices. Les kolkhozes se désagrègeraient également, plus facilement encore. La chute de la dictature bureaucratique actuelle sans son remplacement par un nouveau pouvoir socialiste annoncerait ainsi le retour au système capitaliste avec une baisse catastrophique de l’économie et de la culture. Mais si le pouvoir socialiste est encore absolument nécessaire à la conservation et au développement de l’économie planifiée, la question de savoir sur qui s’appuie le pouvoir soviétique d’aujourd’hui et dans quelle mesure l’esprit socialiste de sa politique est assuré n’en est que plus sérieuse. Lénine, parlant au 11e congrès du parti, comme s’il lui faisait ses adieux, disait à l’adresse des milieux dirigeants : "L’histoire connaît des transformations de toutes sortes ; il n’est pas sérieux du tout en politique de compter sur les convictions, le dévouement et les belles qualités de l’âme..." La condition détermine la conscience. En une quinzaine d’années, le pouvoir a modifié la composition sociale des milieux dirigeants plus profondément que ses idées. La bureaucratie étant, de toutes les couches de la société soviétique, celle qui a le mieux résolu sa propre question sociale, elle est pleinement satisfaite de ce qui est et cesse dès lors de donner quelque garantie morale que ce soit de l’orientation socialiste de sa politique. Elle continue à défendre la propriété étatisée par crainte du prolétariat. Cette crainte salutaire est nourrie et entretenue par le parti illégal des bolcheviks-léninistes, qui est l’expression la plus consciente du courant socialiste contre l’esprit de réaction bourgeoise dont est profondément pénétrée la bureaucratie thermidorienne. En tant que force politique consciente la bureaucratie a trahi la révolution. Mais la révolution victorieuse, fort heureusement, n’est pas seulement un programme, un drapeau, un ensemble d’institutions politiques, c’est aussi un système de rapports sociaux. Il ne suffit pas de la trahir, il faut encore la renverser. Ses dirigeants ont trahi la révolution d’Octobre, mais ne l’ont pas encore renversée. La révolution a une grande capacité de résistance, qui coïncide avec les nouveaux rapports de propriété, avec la force vive du prolétariat, avec la conscience de ses meilleurs éléments, avec la situation sans issue du capitalisme mondial, avec l’inéluctabilité de la révolution mondiale. LA QUESTION DU CARACTERE SOCIAL DE L’U.R.S.S. N’EST PAS ENCORE TRANCHEE PAR L’HISTOIRE

Formulons, pour mieux comprendre le caractère social de l’U.R.S.S. d’aujourd’hui, deux hypothèses d’avenir. Supposons la bureaucratie soviétique chassée du pouvoir par un parti révolutionnaire ayant toutes les qualités du vieux bolchevisme et enrichi, en outre, de l’expérience mondiale de ces derniers temps. Ce parti commencerait par rétablir la démocratie dans les syndicats et les soviets. Il pourrait et devrait rétablir la liberté des partis soviétiques. Avec les masses, à la tête des masses, il procéderait à un nettoyage sans merci des services de l’Etat. Il abolirait les grades, les décorations, les privilèges et ne maintiendrait de l’inégalité dans la rétribution du travail que ce qui est nécessaire à l’économie et à l’Etat. Il donnerait à la jeunesse la possibilité de penser librement, d’apprendre, de critiquer, en un mot, de se former. Il introduirait de profondes modifications dans la répartition du revenu national, conformément à la volonté des masses ouvrières et paysannes. Il n’aurait pas à recourir à des mesures révolutionnaires en matière de propriété. Il continuerait et pousserait à fond l’expérience de l’économie planifiée. Après la révolution politique, après le renversement de la bureaucratie, le prolétariat aurait à accomplir dans l’économie de très importantes réformes, il n’aurait pas à faire une nouvelle révolution sociale. Si, à l’inverse, un parti bourgeois renversait la caste soviétique dirigeante, il trouverait pas mal de serviteurs parmi les bureaucrates d’aujourd’hui, les techniciens, les directeurs, les secrétaires du parti, les dirigeants en général. Une épuration des services de l’Etat s’imposerait aussi dans ce cas ; mais la restauration bourgeoise aurait vraisemblablement moins de monde à jeter dehors qu’un parti révolutionnaire. L’objectif principal du nouveau pouvoir serait de rétablir la propriété privée des moyens de production. Il devrait avant tout donner aux kolkhozes faibles la possibilité de former de gros fermiers et transformer les kolkhozes riches en coopératives de production du type bourgeois, on en sociétés par actions. Dans l’industrie, la dénationalisation commencerait par les entreprises de l’industrie légère et de l’alimentation. Le plan se réduirait dans les premiers temps à des compromis entre le pouvoir et les "corporations", c’est-à-dire les capitaines de l’industrie soviétique, ses propriétaires potentiels, les anciens propriétaires émigrés et les capitalistes étrangers. Bien que la bureaucratie soviétique ait beaucoup fait pour la restauration bourgeoise, le nouveau régime serait obligé d’accomplir sur le terrain de la propriété et du mode de gestion non une réforme mais une véritable révolution. Admettons cependant que ni le parti révolutionnaire ni le parti contre-révolutionnaire ne s’emparent du pouvoir. La bureaucratie demeure à la tête de l’Etat. L’évolution des rapports sociaux ne cesse pas. On ne peut certes pas penser que la bureaucratie abdiquera en faveur de l’égalité socialiste. Dès maintenant, elle a dû malgré les inconvénients évidents de cette opération, rétablir les grades et les décorations ; il faudra inévitablement qu’elle cherche appui par la suite dans des rapports de propriété. On objectera peut-être que peu importe au gros fonctionnaire les formes de propriété dont il tire ses revenus. C’est ignorer l’instabilité des droits du bureaucrate et le problème de sa descendance. Le culte tout récent de la famille soviétique n’est pas tombé du ciel. Les privilèges que l’on ne peut léguer à ses enfants perdent la moitié de leur valeur. Or, le droit de tester est inséparable du droit de propriété. Il ne suffit pas d’être directeur de trust il faut être actionnaire. La victoire de la bureaucratie dans ce secteur décisif en ferait une nouvelle classe possédante. Au contraire, la victoire du prolétariat sur la bureaucratie marquerait la renaissance de la révolution socialiste. La troisième hypothèse nous ramène ainsi aux deux premières, par lesquelles nous avions commencé pour plus de clarté et de simplicité. Qualifier de transitoire ou d’intermédiaire le régime soviétique, c’est écarter les catégories sociales achevées comme le capitalisme (y compris le "Capitalisme d’Etat") et le socialisme. Mais cette définition est en elle-même tout à fait insuffisante et risque de suggérer l’idée fausse que la seule transition possible pour le régime soviétique actuel mène au socialisme. Un recul vers le capitalisme reste cependant parfaitement possible. Une définition plus complète sera nécessairement plus longue et plus lourde. L’U.R.S.S. est une société intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme, dans laquelle : a)les forces productives sont encore trop insuffisantes pour donner à la propriété d’Etat un caractère socialiste ; b)le penchant à l’accumulation primitive, né du besoin, se manifeste à travers tous les pores de l’économie planifiée ; c)les normes de répartition, de nature bourgeoise, sont à la base de la différenciation sociale ; d)le développement économique, tout en améliorant lentement la condition des travailleurs, contribue à former rapidement une couche de privilégiés ; e)la bureaucratie, exploitant les antagonismes sociaux, est devenue une caste incontrôlée, étrangère au socialisme ; f)la révolution sociale, trahie par le parti gouvernant, vit encore dans les rapports de propriété et dans la conscience des travailleurs ; g)l’évolution des contradictions accumulées peut aboutir au socialisme ou rejeter la société vers le capitalisme ; h)la contre-révolution en marche vers le capitalisme devra briser la résistance des ouvriers ; i)les ouvriers marchant vers le socialisme devront renverser la bureaucratie. La question sera tranchée en définitive par la lutte de deux forces vives sur les terrains national et international. Les doctrinaires ne seront naturellement pas satisfaits par une définition aussi vague. Ils voudraient des formules catégoriques ; oui et oui, non et non. Les questions de sociologie seraient bien plus simples Si les phénomènes sociaux avaient toujours des contours précis. Mais rien n’est plus dangereux que d’éliminer, en poursuivant la précision logique, les éléments qui contrarient dès maintenant nos schémas et peuvent demain les réfuter. Nous craignons par-dessus tout, dans notre analyse, de faire violence au dynamisme d’une formation sociale qui n’a pas de précédent et ne connaît pas d’analogue. La fin scientifique et politique que nous poursuivons nous interdit de donner une définition achevée d’un processus inachevé, elle nous impose d’observer toutes les phases du phénomène, d’en faire ressortir les tendances progressistes et réactionnaires, de révéler leur interaction, de prévoir les diverses variantes du développement ultérieur et de trouver dans cette prévision un point d’appui pour l’action. [1] En 1959, les stations de tracteurs et machines ont été dissoutes, et ceux-ci vendus aux kolkhozes. Extraits de « La Révolution trahie » de Léon Trotsky

La nature des « démocraties populaires » à l’Est

« La démocratie populaire, c’est la dictature du prolétariat sans le système des soviets. » Mathias Rakosi dirigeant stalinien de Hongrie et du Parti communiste, cité par Denis Healey dans « Le rideau tombe »

« Démocraties populaires » : rien de communiste, ni démocratique, ni populaire

« Certains croient encore que l’Armée Rouge apportait le flux de la révolution sociale avec elle quand elle pénétra en Europe de l’Est en 1944. C’est parfaitement faux : non seulement, l’essence réelle des régimes (l’exploitation sociale) fut laissée telle quelle, mais de plus, pendant une longue période, même les structures politiques existantes furent maintenues, avec seulement quelques rares modifications superficielles. On garda même souvent les mêmes policiers. La raison de la collaboration du gouvernement russe avec l’ « ennemi de classe » (bourgeois) était, d’après Molotov,« de maintenir la loi et l’ordre et de prévenir la montée de l’anarchie. » Andy Anderson Dans « Hongrie 1956 »

Les pays de l’Est, d’anciens régimes communistes ? Rien n’est plus faux que cette caractérisation. Les « Démocraties Populaires », comme on les a appelées, ont été mises en place à la suite de la deuxième guerre mondiale après leur occupation par l’armée russe, accompagnée d’abord de la bénédiction de l’impérialisme américain. Et cela pour une raison fondamentale : les accords qui livraient les « pays de l’Est » étaient un partage des tâches entre l’impérialisme et la bureaucratie russe en vue de contrer les risques de révolution prolétarienne. Comme le relève François Fejtö, dans « La tragédie hongroise », « La plupart des pays d’Europe centrale et particulièrement la Hongrie se trouvaient à la libération dans un état frôlant la guerre civile. (…) Mathias Rakosi, alors premier secrétaire du Parti communiste hongrois, (déclarait que) la présence des troupes soviétiques en Hongrie permit d’éviter une guerre civile. En effet, les régimes d’après guerre en Europe centrale se sont presque tous établis sur ce que j’appellerais un refoulement de guerre civile. Un refoulement, oui, car la révolution politique et sociale aurait éclaté sans la présence de l’armée russe. » La première aide du stalinisme aux classes dirigeantes, locales ou internationales, a consisté dans le fait d’éviter un vide du pouvoir, alors que les anciens appareils d’Etat étaient cassés par la guerre et discrédités par leur intervention aux côtés des nazis. La Russie a fourni une aide matérielle d’urgence, pour éviter que le mécontentement social ne prenne immédiatement un tour explosif dès la fin de la guerre. Ensuite, sous l’égide de l’armée russe, une alliance nationale de toutes les couches sociales et de tous les partis politiques a été imposée. C’était, d’abord et avant tout, une alliance contre la classe ouvrière. Et cela commence par la destruction des anciens partis ouvriers, y compris le Parti communiste. En Pologne, c’était facile : le Parti communiste polonais avait déjà été dissous en 1938. Il suffisait de le reconstruire de a à z, avec des éléments arrivistes, prêts à se situer du côté de l’occupant. Dans d’autres pays comme la Hongrie, il fallait détruire l’ancien parti communiste et les anciennes organisations ouvrières au nom … du communisme. Sandor Kopacsi, préfet de police de Budapest, rapporte : « Défilèrent devant nous les dossiers des membres de la « fraction Demeny », des communistes de l’illégalité apparatenant à un groupuscule autre que celui conduit par Rakosi, les sociaux-démocrates appartenant à l’aile « Justus », orientation pro-communiste du parti socialiste hongrois. (…) Ils furent qualifiés d’ « éléments réactionnaires, pro-fascistes, pro-ancien régime » sans l’ombre d’une précision concernant les preuves. » Kopacsi rapporte que le pouvoir « communiste » fut constitué exclusivement de Hongrois venus de Russie : « Le « cerveau » Rakosi et son second, l’acétique et famélique Gerö, ancien commissaire du GPU dans la guerre d’Espagne, agent hongrois numéro un de la sécurité soviétique à Budapest (…), le sadique Mihaly Farkas, un bègue bedonnant, commandant en chef de toutes les forces armées du pays et le discret et envoûtant Jozef Revai, idéologue en chef du parti (…) se faisant appeler le « Quadrige », tous anciens émigrants en Union Soviétique, assumaient pratiquement à eux seuls la direction du pays. »

Dans « Le rideau tombe » de Denis Healey, on peut lire : « Lorsque l’Armée rouge pénétra en Europe orientale, en 1944 et 1945, elle amena dans son sillage des petits groupes de chefs communistes polonais, tchèques, hongrois etc, qui avaient passé à Moscou les dix ou vingt dernières années, occupés dans divers organismes du Komintern, ou simplement traînant leurs journées dans leurs chambres d’hôtel. Ces « Moscovites » occupèrent aussitôt les postes les plus importants dans les partis communistes locaux. Des frictions surgirent naturellement entre eux et le petit nombre de leurs collègues qui avaient vécu des années difficiles en luttant sur place contre le fascisme et les Allemands. (…) Le mouvement clandestin polonais, qui ne pouvait prendre aucune responsabilité dans les décisions de Yalta dut cependant faire face à la nouvelle situation qui en résulte. En février 1945, l’ensemble du mouvement clandestin, qui était resté loyal envers le gouvernement de Londres, décida de se présenter au grand jour comme une organisation légale. Le gouvernement polonais de Londres fit connaître les noms et les adresses des chefs clandestins en Pologne aux gouvernements britannique et américain qui, en toute bonne foi, repassèrent l’information aux autorités soviétiques. A la suite de quoi, le commandement militaire russe invita les dirigeants clandestins à participer à des consultations en vue d’un règlement politique. Cette invitation était un piège. Les seize hommes, et parmi eux les socialistes Puzak et Pajdak, avaient reçu des garanties absolues quant à leur sécurité, mais dès qu’ils se montrèrent, ils furent arrêtés, entassés dans un avion militaire et expédiés à Moscou où ils furent emprisonnés. »

Aucune révolution ouvrière, et même aucune intervention indépendante des masses, ni en 1945 ni en 1948, n’a participé de la construction de ces Etat. Ils ont été, au contraire, fondés pour la combattre. La classe ouvrière était la première à être muselée dès 1944-45. Elle perdait les droits syndicaux dont elle avait bénéficié dans les régimes réactionnaires bourgeois qu’elle avait connu avant guerre. Ni droit syndical ni droit politique pour les travailleurs, à la fin de la guerre en 1944, avant même que soit imposé le parti unique et le syndicat unique, qui seront mis en place en 1947-48, avec la guerre froide. En 1947, quand « le rideau de fer » tombe, il ne s’agit nullement d’une prise de pouvoir de la classe ouvrière ou d’une de ses fractions. Denis Healey écrit : « Jour après jour, les journaux polonais, tchèque, hongrois et roumains rapportent des histoires de relâchements, d’absentéisme et même de sabotage dans les usines. Il semble que les ouvriers organisent des grèves perlées, refusent de faire des heures supplémentaires, essayent de frauder sur les salaires et tentent d’ »exercer une terreur sur la direction » Les communistes assurent qu’il s’agit d’une conspiration tramée par ces agents bien connusde l’impérialisme anglo-américain que sont les anciens secrétaires socialistes des syndicats. ». Avec l’après-guerre, la dictature sociale contre les travailleurs s’aggrave. Les syndicats sont muselés. Leurs dirigeants sont emprisonnés dès la fin de la guerre dès la mise en place des « démocraties populaires ». Des travailleurs sont souvent jugés pour « sabotage économique » comme ces deux ouvriers de Brno condamnés à mort en 1948 pour vol de cartes d’alimentation. En 1948, plus de la moitié des prisonniers sont des ouvriers. En Tchécoslovaquie, parmi les travailleurs condamnés, il y a les 40.000 travailleurs forcés des mines d’uranium. Malgré la chape de plomb qui pèse sur les travailleurs, les réactions ouvrières spontanées, hors de tout contrôle syndical, montrent à quel point les conditions de vie et de travail des ouvriers sont insupportables. La situation sociale est explosive à la fin de la guerre. Les ouvriers et les paysans peuplent les prisons pendant que les anciens membres des classes dirigeantes et les riches se gobergent et participent au pouvoir. Kopacsi rapporte dans « Au nom de la classe ouvrière » : « C’était terrible de voir ça : dans un Etat où le pouvoir appartenait (théoriquement) aux ouvrers et aux paysans, la plupart des détenus étaient précisément des ouvriers et des paysans. »

Dans « Le rideau tombe » de Denis Healey, Adam Ciolkosz écrit dans « Pologne » : « Les syndicats ne représentent plus les ouvriers, mais au contraire aident l’Etat à les exploiter. Suivant Beirut, la production industrielle, en 1949, a dépassé de 75% le niveau d’avant-guerre, tandis que les salaires se sont élevés de 26,6%. (…) L’effort physique et la tension nerveuse imposés par les méthodes stakhanovistes aboutissent à une altération rapide de la santé ; il est significatif que le pionnier du stakhanovisme en Pologne, le mineur Vincent Pstrowski, soit mort à l’hôpital d’épuisement physique. (…) Dès juillet 1945, l’organisateur d’une grève de 1534 ouvriers dans usine de tissage, à Pabianice, Tadeusz Borowiec fut condamné par un tribunal militaire à dix ans d’emprisonnement. Cette sentence devait servir d’exemple mais les grèves continuèrent, pour les congés, les salaires, de meilleures conditions de travail, une meilleure alimentation, etc… Les mineurs, les ouvriers métallurgistes et du textile se sont mis en grève dans différentes régions du pays ; 6000 ouvriers ont décrété la grève à Poznan dans une fabrique de Wagons ; la minde « Paris » dont les ouvriers étaient en majorité communistes avant la guerre, a cessé le travail à plusieurs reprises. A Gdansk, Gdynia et Szczecin, les dockers ont fait grève pour obtenir le paiement de 75% de leur salaire journalier, les jours où ils ne travaillaient pas, conformément à un accords antérieur ; la grève fut réprimée avec effusion de sang par la police. A Lodz, le centre le plus important de l’industrie textile, les ouvriers de neuf usines ont fait grève pendant dix jours, en septembre 1947, et 40.000 hommes ont manifesté dans les rues pour protester contre l’obligation de faire fonctionner quatre métiers à la fois au lieu de deux. Là encore, les ouvriers durent ramasser dans les rues leurs morts et leurs blessés après avoir subi l’assaut de la police (…). »

Nombre d’anciens dirigeants syndicalistes, communistes et socialistes soupçonnés de velléités de militantisme indépendant, des dirigeants staliniens comme le roumain Parrascanu ou le bulgare Traycho Kostov, furent jugés et fusillés pour « nationalisme ». Ces régimes firent en revanche longtemps la part belle aux anciennes classes dirigeantes, propriétaires terriens, noblesse et bourgeoisie. Les anciennes administrations, forces armées et policières furent maintenues autant que possible. L’armée soviétique n’avait nullement l’intention de bouleverser l’ordre bourgeois, politique et social. Au contraire. Elle n’a même pas fait confiance aux anciens militants et dirigeants staliniens qui avaient milité avant la guerre. La purge a été générale. Dirigeants syndicalistes, sociaux-démocrates et anciens staliniens ont subi le même sort. Dans les fourgons de l’armée « rouge », on trouvait non des dirigeants des partis communistes mais des fonctionnaires, hongrois, tchécoslovaques ou polonais, du Komintern qui avaient passé les décennies précédentes à Moscou. Par exemple, en Pologne, l’armée rouge avait amené avec elle le « Comité polonais de Libération », qui s’intitulera ensuite comité de Lublin, qui n’avait rien de spécialement polonais puisqu’il avait été fondé sans la moindre relation avec les militants staliniens polonais et encore moins avec les autres partis polonais. Les anciens dirigeants staliniens, qui avaient milité dans leur pays durant l’avant guerre et la guerre, ont été rapidement purgés. Les membres même des partis communistes ont été renouvelés, laissant place à un grand nombre d’arrivistes qui avaient un passé chargé ou étant sous la coupe des staliniens par des dossiers de police pour « activités criminelles ». Nombre d’entre eux avaient pactisé avec les nazis et recherchaient ainsi une couverture. D’autres avaient fait partie des anciennes classes dirigeantes et craignaient que les staliniens ne les menacent.

Les « coups de Prague » des staliniens ne découlent nullement de leur appui par la classe ouvrière. Toutes les élections libres de 1945 à 1948 dans les Pays de l’Est ont montré que le parti stalinien était loin d’avoir un crédit massif dans la classe ouvrière. « Dans 63 usines et mines des plus importants districts industriels de Pologne, et sur un total de 928 sièges, le Parti Ouvrier Polonais (stalinien) n’en eut que 193 (21%), tandis que les socialistes obtenaient 556 (64%). » écrit Denis Healey dans « Le rideau tombe ». Quant au régime dans les usines sous la férule stalinienne, il est pire qu’avant guerre (suppression du salaire de base pour le salaire aux pièces, suppression des syndicats libres, suppression du droit de grève). Mais ce n’est pas sans réaction de la classe ouvrière. Andy Anderson cite le ministre hongrois de l’industrie Istvan Kossa, parlant à Debrecen le 6 décembre 1948 : « Les travailleurs ont adopté une attitude terroriste envers les directeurs des industries nationalisées. » En même temps, les membres des Partis communistes étaient eux-mêmes frappés pour non respect du régime de dictature : entre 1948 et 1950, les partis communistes expulsèrent de leurs rangs 250.000 membres en Tchécoslovaquie, 92.500 en Bulgarie, 192.000 en Roumanie et 483.000 en Hongrie. Les illusions de l’après-guerre étaient mortes.

Des régimes sortis des engrenages de la politique des blocs

Loin d’être les nouveaux avant-postes de la révolution, ces États réactionnaires mais pro-russes résultaient donc d’un entente entre bureaucratie stalinienne et bourgeoisie occidentale face à la menace révolutionnaire de l’après guerre mondiale, selon le partage des tâches et des zones convenu à Yalta entre Staline, Roosevelt et Churchill. C’est en 1947 que cette belle entente contre la classe ouvrière s’est défaite et que l’accord entre gardes-chiourmes a fait place à la « guerre froide ». Le prolétariat n’étant plus directement menaçant, les États-Unis reprirent l’offensive diplomatique. Avec le plan Marshall, les USA décidèrent d’offrir aux classes dirigeantes de l’Europe leur protection en même temps qu’une aide matérielle. La Russie riposta en faisant tomber le rideau de fer, mettant sous sa coupe exclusive des régimes qui, sinon, auraient rejoint le marché mondial impérialiste. L’URSS constitua son « glacis » : cela ne signifiait nullement un tournant vers le socialisme, et surtout pas une amélioration du sort de la classe ouvrière. Marika Kovacs rapporte dans ses Souvenirs sur la Hongrie : « Le tournant de 48 renforce l’oppression et la terreur : le pluralisme politique et la liberté d’expression avaient vécu. Des milliers et des milliers de personnes ont disparu sans laisser de traces. L’arbitraire prend un aspect de masse. Près de 1 300 000 personnes comparaissent devant des tribunaux et sont inculpés, dans un pays de 9,5 millions d’habitants ! » Les répressions violentes contre les luttes des travailleurs de Tchécoslovaquie et d’Allemagne de l’Est en 1953, de Hongrie ou de Pologne en 1956 devaient amplement montrer que ces Etats étaient d’abord et avant tout les ennemis du prolétariat. En 1956, la Russie fit des pas vers le rapprochement est-ouest en vue de la réintégration dans le giron capitaliste. Ce fut la politique de Krouchtchev. Elle avait l’accord de l’impérialisme. Une réforme de la gestion des entreprises et une opération démocratie au sommet, ressemblant fort à celle que mènerait plus tard Grobatchev avec « Pérestroïka » et « Gastnost », était lancée. La bureaucratie avançait prudemment, à la fois méfiante vis-à-vis de l’Ouest et, surtout, des réactions de la classe ouvrière. Les révoltes de Hongrie, de Pologne et des camps du goulag, ainsi que des premiers mouvements sociaux en Russie allaient amener la fin de l’expérience et le retrait forcé de Krotchev. Par la suite, l’impérialisme continua d’exercer une pression permanente sur la Russie et sur ces pays dans le cadre de la politique des blocs, sans d’ailleurs chercher vraiment à les récupérer. Les relations économiques et financières de l’Est avec les pays impérialistes amenèrent les Démocraties Populaires sous-développées à dépendre de plus en plus des prêts des banques occidentales. Elles furent frappées elles aussi par la crise de la dette.

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