lundi 14 mars 2022, par
L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe est décrite par certains comme une guerre fratricide. En effet beaucoup de familles ont des membres proches dans les deux pays, tous les ukrainiens parlent russe. Une vie commune est menée depuis des siècles. Gogol et Boulgakov, écrivains ukrainiens, écrivaient en russe.
L’extrême-gauche électorale contribue à rabaisser le niveau général de la campagne électorale en « oubliant » de rappeler que Trotsky, Zinoviev et Piatakov, bolcheviks dirigeants de la Révolution d’Octobre, étaient nés en Ukraine. Ce sont ces marxistes révolutionnaires qui avec d’autres de toutes les nationalités, dont le Russe Lénine, ont été les dirigeants de la lutte de l’Ukraine pour son indépendance, prémisse à la décolonisation, en 1917-1920. Cette indépendance prit la seule forme possible après que les travailleurs eurent pris la tête de la lutte nationale : une république soviétique.
LO rate l’occasion de se placer au centre du débat électoral par le rappel de cette période, mais trouve une nouvelle occasion de renforcer le résultat de 0% qui lui est attribué dans les sondages.
Plus largement, la population de France est horrifiée par cette guerre car ce sont des européens qui s’entretuent aux frontières de l’Union européenne, et un français s’identifie plus facilement à des Russes ou Ukrainiens qu’à des Syriens, Maliens ou Afghans. Ceci d’autant plus que les idéologies des « guerres de civilisations » ont décrété que la « lutte des races » a remplacé la « lutte des classes ». Ils nous décrivent avec délectation depuis des années des guerres entre blancs et noirs, chrétiens et musulmans. Or la guerre russo-ukrainienne met à bas toutes cette pseudo-science politique !
Les réflexions sur "l’absurdité " d’une guerre entre deux peuples proches par la langue, la culture, la religion, l’économie s’appuient certes sur l’histoire et la géographie, la sociologie, bref : le bon sens.
Mais pour les révolutionnaires, le cadre primordial pour la compréhension, l’analyse, la détermination d’une ligne politique est celui de l’impérialisme, à la suite de Lénine, Trotsky, R. Luxemburg, K. Liebknecht.
Or aucun des partis d’extrême-gauche auxquels la bourgeoisie donne une tribune à grande audience par la campagne pour les élections présidentielles ne s’en sert pour mettre en avant une telle analyse.
Un premier éclairage est pourtant donné par des historiens bourgeois. Donnons un exemple.
Dans son ouvrage, « Diplomatie européenne. Nations et impérialismes. 1871-1914 », l’historien pourtant ni marxiste ni léniniste R. Girault, reprend quasiment l’une des thèses de Lénine, la division du monde entre nation impérialistes et nation opprimées par l’impérialisme.
Jusqu’en 1914, les grands impérialismes font tout pour résoudre pacifiquement leurs différents, tout en employant des méthodes de guerre et de terreur contre des états faibles :
Les stratégies des Grands [Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie] sont comparables. Devant un obstacle qui concerne un Etat ou une « zone faible », on est prêt à user de tous les moyens, y compris l’usage de la force ; s’il s’agit d’un autre Grand, on s’efforce de parvenir à un accord pacifique par une négociation. Les exemples typiques de l’un et l’autre cas ne manquent pas.
Dans la première catégorie entrent les « guerres chaudes » de la fin du XIXème siècle : guerre hispano-américaine de Cuba (1898), guerre anglo-boer d’Afrique australe (1899-1902) [en photo sur la couverture du livre ci-dessus, Lord Roberts débarquant à Capetow le 11 janvier 1900], intervention commune contre les Chinois révoltés (Boxers) en 1900-1901, guerre russo-japonaise de 1904-1905 ; dans la seconde catégorie, on pourrait ranger les rivalités entre Grands en Afrique, qui, de Fachoda (1898) , au Maroc (1906), finissent par se régler pacifiquement, tout comme les litiges anglo-américains en Amérique latine. Sans doute, tout litige laisse des traces, notamment lorsqu’il fait s’agiter les opinions publiques, mais si l’on veut bien considérer la période 1898-1906 avec un certain recul, on peut retenir que les grandes puissances ont toujours fini par s’accorder entre elles ; la volonté de puissance ou l’impérialisme s’applique seulement aux faibles.
On serait tenté de définir ce moment comme celui de la coexistence pacifique entre grands impérialismes
Lorsque le NPA, par la voix de sa fraction l’Etincelle, affirme « Il n’y a encore aucun mécanisme décisif qui conduirait à une généralisation de la guerre » (Editorial de la Fraction. 28 février 2022), l’historien bourgeois R. Girault parlerait beaucoup plus clairement : nous sommes dans une période de type 1898-1906, la Russie fait partie de Grands, l’Ukraine des Etats faibles, donc aucun autre Grand ne va entrer en guerre contre la Russie, pendant que la Russie massacre les Ukrainiens, tout comme les anglais massacraient les Boers ou les Espagnols les Cubains.
Bien sûr une telle clarification invaliderait l’affirmation de la Fraction, la période de coexistence pacifique des impérialisme avant 1914 n’ayant été que le prélude à la guerre entre impérialismes en 1914. Rosmer dans son ouvrage sur le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale, montre que l’« Entente cordiale » conclue en 1902 entre Angleterre et France coïncide avec le début de la marche à la guerre inexorable entre Angleterre et Allemagne.
Pour revenir à la guerre actuelle, il est utile de se pencher sur une des trois guerres évoquées par Girault : la guerre Hispano-américaine pour Cuba (1898), en ajoutant cependant son prélude de répression coloniale par l’Espagne (1895-1898).
Une analogie entre la guerre Russie / Ukraine et la guerre Espagne / Cuba est la proximité entre les populations. Cette proximité entre les populations de Cuba et celle d’Espagne est une constante historique :
Parmi les vingt-deux républiques issues de l’éclatement de l’ancien empire espagnol d’Amérique, Cuba est incontestablement celle qui a gardé les relations les plus étroites et les plus solides avec l’ancienne métropole. Si 1898 vit la rupture politique définitive entre les deux pays, l’attachement qui unit l’Espagne et la Perle des Antilles ne s’est jamais démenti. Même aux pires moments de la guerre froide où l’Espagne et Cuba vivaient sous des régimes farouchement opposés, et en dépit des crises qui ont émaillé les relations entre les gouvernements de Castro et de Franco, les liens entre les deux pays n’ont jamais été rompus.
(...)
la pérennité et la solidité des relations entre Cuba et son ancienne métropole ont de quoi étonner quand on considère les ruptures, parfois totales et durables, qui ont suivi les mouvements de décolonisation aussi bien dans le monde hispanique que dans d’autres aires.
Contrairement à ce qui se passa dans la plupart des républiques hispano-américaines, les traces de la population amérindienne disparurent très rapidement. Il n’y a aucun métis d’Indien et d’Espagnol à Cuba. En revanche, il existe une très forte présence de population d’origine africaine, noire à des degrés divers, et une petite minorité d’origine chinoise. Quant à la population blanche, elle est très majoritairement d’origine espagnole et son attachement à la mère patrie n’a jamais réellement fléchi. Dès les premières décennies de la colonisation, la population autochtone s’éteignit, victime d’un ensemble de phénomènes qu’il n’y pas lieu d’évoquer ici, et la colonisation fut menée par des Espagnols. Ces gens venaient des diverses régions espagnoles et en particulier de celles qui ont toujours fourni les plus gros contingents d’émigrants : la Galice, l’Andalousie et, dans le cas cubain, les Canaries. A ce flux migratoire vers Cuba, il faut ajouter, dès la fin du XVIIIe siècle, un apport considérable de Catalans qui n’a fait que s’intensifier tout au long du XIXe. Ce phénomène est à mettre en rapport avec le développement de l’économie catalane et l’industrialisation qui avait trouvé à Cuba un important champ d’investissements et des débouchés attrayants. A ces données, s’ajoute le fait que l’île de Cuba, et en particulier la ville de La Havane, est devenue au fil des ans une pièce maîtresse dans le système défensif de l’empire espagnol et des flottes qui assuraient les échanges entre la métropole et ses colonies. D’où la présence de forces militaires nombreuses et permanentes en provenance d’Espagne pour l’essentiel. La population espagnole de Cuba s’est vue renforcée également au début du XIXe siècle, à la suite des guerres d’indépendance sur le continent qui provoquèrent la fuite de certaines familles loyalistes ou qui les firent tout simplement chasser, comme au Mexique. Elles trouvèrent dans l’Ile une terre d’accueil plus accessible que la métropole. Au fur et à mesure que l’Espagne perdait ses possessions continentales, Cuba devenait de plus en plus espagnole.
CUBA/ESPAGNE. Une histoire de famille(s) par Tomás Gómez
La guerre contre sa colonie Cuba menée par la métropole d’Espagne (1895-1898) sera suivie par la confiscation de l’indépendance de Cuba par les USA (1898). Cette situation rappelle celle de l’Ukraine, qui pour défendre son indépendance ne doit pas avoir plus d’espoir en l’impérialisme russe qu’en l’impérialisme USA-Europe occidentale.
Des extraits du Livre noir du Capitalisme donnent une idée de l’horreur de la guerre menée par l’Espagne contre Cuba, malgré la proximité des populations. Puis de l’illusoire indépendance conquise avec l’aide des USA, qui souhaitaient seulement remplacer l’Espagne, après avoir profité du massacre de type colonial des Cubains par le pouvoir de Madrid.
Une colonie en sursis
Au XVIIe siècle Cuba était déjà le premier producteur mondial de sucre de canne, la rentabilité des esclaves noirs sur les immenses domaines de la colonie espagnole ayant accumulé de quoi ouvrir, dès la première partie du XIXe siècle, l’ère du capitalisme sucrier dans le secteur agraire existant déjà de La Havane à Matanzas. Les quatre moulins à sucre de 1784 étaient 22 avant 1830, situés à proximité des ports dans les zones de plus en plus vastes conquises sur la forêt sub-tropicale qui offrait une étonnante fertilité. Autour des possibilités d’embarcadères maritimes ou fluviaux permettant, grâce au cabotage vers les grands ports, d’exporter en 183 090 492 tonnes métriques vers l’Europe. Les propriétaires fonciers, dans leur optimisme de classe en expansion, se trouvaient confrontés au renchérissement des coûts de production. En 1820, l’Espagne se vit obligée, sous la pression anglaise, d’abolir la traite des noirs. Leur acquisition clandestine devenait plus onéreuse au moment même où apparaissaient en France les premières fabriques de sucre de betterave. Mais payer des esclaves en contrebande ne dispensait pas de charrier la marchandise au fur et à mesure que les zones de production s’éloignaient des côtes.
Voilà comment le capitalisme sucrier eut besoin du fer pour se développer. Il n’était plus possible, les récoltes étant de plus en plus abondantes, de transporter vers les ports de lourdes charges sur des chemins rocailleux et poussiéreux par temps sec et impraticables en saison humide quand bêtes et chariots s’embourbaient. Les propriétaires des moulins à sucre (ingenios) perdaient de l’argent à entretenir routes et chemins. Cependant l’alimentation d’un Noir à raison de deux repas quotidiens revenait à un réal et demi, tandis qu’il fallait compter trois réaux pour nourrir un boeuf. Voilà comment on dut se tourner vers le chemin de fer dont les premiers capitaux furent réunis dès 1830 mais qui ne prospéra qu’à partir de 1837, quand, 11 ans avant la métropole espagnole, les six lieues et demie de La Havane à Bejucal furent mises en service le 19 novembre, jour anniversaire de la reine Isabelle IL Cette ligne mettait au chômage 1200 charretiers et autant d’esclaves noirs à leur service, sans compter 300 ou 400 muletiers. Voilà comment, sans manquer d’actionnaires cubains, on créait des sociétés anonymes, quitte à s’en remettre à toute sorte de chevaliers d’industrie qui avaient beau jeu d’afficher leurs prétentions dans un domaine où les européens eux-mêmes faisaient leurs premiers pas.
Il fallait surtout avoir des relations à Londres et pour cela avoir des intermédiaires nord-américains qui, possédant déjà des plantations à Cuba, offraient leurs relations et leurs capitaux, car une locomotive ne pouvait être qu’anglaise. Les capitalistes de l’île se méfiaient du gouvernement colonial, arbitraire et corrompu. De leur côté les banquiers de Londres n’avaient aucune confiance dans les finances de Madrid. Il fallut donc que le banquier anglais Robertson prêtât 2 millions de pesos, garantis par les rentrés fiscales des ports cubains, à commencer par La Havane. Voilà comment le premier chemin de fer hispano-américain fut cubain. Un homme de paille, don Claudio Martinez de Pinillos, bien introduit à la cour de Madrid, administrateur du fisc colonial, garantissait à La Havane l’emprunt anglais. Chacun ayant prélevé sa commission, les locomotives et les rails arrivèrent enfin de Londres et les travaux ferroviaires purent commencer, non sans que le consul d’Espagne à New York eut recruté des ingénieurs américains munis de contrats mirifiques.
Les moulins étant devenus des « centrales sucrières ». Ces véritables usines reçoivent la canne à partir de coupes de plus en plus éloignées et leurs rayons d’action ne cessent d’augmenter, jusqu’à englober l’orient cubain encore ignoré des planteurs de canne. Il ne restait plus aux grands intérêts sucriers liés aux États-Unis qu’à acheter les lignes pour que le chemin de fer attaché aux « latifundium » sucriers, fut le vecteur de la saccharocratie yankee recouvrant toute l’île sous l’égide du pouvoir colonial espagnol. Attendons patiemment la fin du siècle pour le voir confisqué au profit de l’impérialisme nordaméricain. Cornélius Van Horne, constructeur du « Canadien-Pacifique », dont le père avait réalisé la conquête du sucre par le fer, fut l’un de ceux qui y réussirent si bien qu’à sa mort il pouvait dire : « Quand je pense à tout ce que je pourrais faire, j’aimerais vivre 500 ans… ». En 1902 le gouvernement Estrada Palma de la pseudo république cubaine poussait la servilité jusqu’à proposer au « Congrès » de puiser dans les fonds publics, pendant trois ans, de quoi payer à Van Horne les intérêts de capitaux qu’il avait risqués dans une ligne qui n’avait encore rien rapporté… Mais n’anticipons pas sur ce XIXe siècle qui vit Cuba regimber à plusieurs reprises contre les deux dominations coloniales qu’il n’acceptait pas de subir, même si elles disposaient de puissants relais intérieurs.
Le dernier quart d’heure
Quand l’administration espagnole se caractérise par une corruption et un absolutisme confrontés aux exploits des libérateurs de la partie continentale de l’empire, c’est en pleine réaction des secteurs aisés combinée à un profond mécontentement populaire qu’éclate en 1868 la première guerre d’indépendance observée avec suspicion par les États-Unis qui refusent leur aval et avec indifférence avec les européens. La couronne espagnole a de quoi s’inquiéter de la solidarité que proclament ses anciennes vice-royautés en pleine émancipation.
Dix ans de guerre, de 1868 à 1878, aboutirent à la fausse paix de Zanjon qui ne régla rien, à part les timides lois émancipatrices des Noirs cubains. Cette période recouvre l’enseignement de la dignité nationale émanant de José Marti, « l’apôtre de l’indépendance » (1853-1898), lui-même influencé par des lettrés formés à l’école des lumières dès le début du XIXe siècle au sein même des plus respectables institutions humanistes de la colonie. Tendances réformistes et révolutionnaires s’affrontaient alors entre partisans d’une annexion pure et simple aux États-Unis ou d’un prudent degré d’autonomie vis-à-vis de la couronne espagnole, et ceux qui ne voyaient d’avantage qu’à l’indépendance réelle, les révolutionnaires.
Depuis l’échec de la « Guerra chica » en 1878, quand les États- Unis fermèrent (déjà) leur marché au sucre cubain, les cubains comprirent que l’indépendance n’était pas une simple question de sentiments. Ils en avaient besoin pour négocier des traités de réciprocité ou pour figurer de plain-pied dans le système nord-américain. Quinze ans plus tard, les plus éminents lutteurs inspirés par José Marti, entreprirent de nouvelles campagnes militaires pour libérer Cuba du joug métropolitain espagnol. En 1895, la guerre se répandait d’est en ouest, prenant des proportions sans commune mesure avec le précédent conflit. José Marti fut tué au moment où il tentait d’intercepter une colonne espagnole de 600 cavaliers le 19 mai 1895. Ce revers décupla les forces des patriotes aux ordres de Maximo Gomez et Antonio Maceo qui, fin 1895, envahissaient l’occident cubain pénétrant dans l’opulente région de Matanzas où ils brûlèrent les plantations, empêchant la récolte de cette année là et paralysant presque entièrement l’industrie sucrière faute de matières premières. De 1 034 794 tonnes métriques en 1895, le tonnage de « Zafra » tombe à 232 068 en 1896, encore moins en 1897, du fait de l’action militaire des « mambises 341 », qui oblige les troupes coloniales à se confiner dans les garnisons fortifiées. Dans le même temps, le prix du sucre chute de moitié alors que la machine à vapeur, mécanisant l’élaboration et la production du sucre, avait mobilisé d’énormes capitaux pour remplacer ceux des Noirs libérés en 1886. D’où les énormes investissements yankees se substituant à ceux des banquiers anglais et des actionnaires espagnols qui voient chanceler leur souveraineté coloniale. Les chemins de fer augmentent leurs tarifs, les transports de troupes absorbant la moitié de leurs mouvements : comme ils n’étaient pas facturés à l’autorité militaire, il fallait bien se rattraper sur le sucre. Et l’introduction du travail salarié ouvrait dans la colonne des prix de revient une nouvelle dépense… Cependant, la multiplication des échecs militaires dans l’île, les énormes sommes d’argent que l’obstination du gouvernement de Madrid engloutissait à juguler cette dernière guerre coloniale, l’incompétence des états-majors, l’impopularité du service outre-mer parmi des recrues qui n’hésitaient pas à se mutiler pour échapper à l’uniforme, le lourd passif de la corruption coloniale, tour conseillait à don Antonio Canovas del Castillo, le chef du gouvernement espagnol, d’en finir par tous les moyens. Impatient et autoritaire, il hésitait à concéder à Cuba une autonomie qu’il refusait à la Catalogne. Il ne résista ni aux surenchères de l’oligarchie liée aux intérêts coloniaux ni aux officiers qui réclamaient une guerre sans merci contre les insurgés cubains. Il avait nommé à Cuba comme capitaine général Arsenio Matinez Campos, celui-là même qui en 1874, à la tête d’une poignée d’hommes avait mis fin à la première république espagnole et restauré Alphonse XII sans tirer un seul coup de feu. Il n’en allait pas de même à Cuba : en juillet 1895, défait au combat de Peralejo par Antonio Maceo, il propose à son chef du gouvernement de choisir une stratégie propre à liquider une bonne fois pour toutes cette rébellion. Toutes les mesures militaires adoptées se révélaient inefficaces contre les torches incendiaires des « mambises » qui détruisaient les plantations. Les trains de canne étaient précédés de locomotives exploratrices, des fortins étaient construits à chaque embranchement, ponceau ou station. Les journaux illustrés de Madrid publiaient des reportages avec gravures de convois détruits par les sabotages des ponts de bois du chemin de fer de l’époque. Rien n’y fit, sauf la volonté encore plus marquée des commerçants et entrepreneurs du sucre de se protéger derrière les baïonnettes espagnoles. On se souvint alors d’un officier connu comme « l’homme de fer », qui s’était déjà distingué dans la « Guerre de dix ans » (1868-1878) par sa cruauté contre la population civile et on le nomma capitaine-général de Cuba, en remplacement de Martinez Campos. Ce fut don Valériano Weyler 342, connu pour son imagination répressive. Reconnaissant que cette guerre était différente de la précédente, Martinez Campos luimême avait proposé de vider l’eau du bocal pour en capturer les poissons : un chef aussi expérimenté que Weyler était capable, dit-il, d’appliquer cette mesure de la « reconcentration », qui personnellement lui répugnait. On l’avait déjà utilisée, quoique sur une moindre échelle pendant la « Guerra Grande », mais sans avoir jamais dépassé le chiffre de 40 000 civils regroupés après avoir été contraints à abandonner leurs villages. Ce procédé politico-militaire fut donc appliqué dans le but de priver de ravitaillement, d’hommes, de chevaux les forces « mambises » qui les recevaient de tous les villages et des champs où ils étaient comme des poissons dans l’eau. Après quelques premières expériences, ce fut le 21 octobre 1896 que Weyler publia un ordre de campagne où il décréta la « reconcentration » de tous les habitants dans certaines agglomérations, et ce dans un délai de 8 jours, interdisant le retrait d’aliments des villages ou leur transit par mer sans permis des autorités militaires espagnoles. À la population, on ajouta le bétail.
« Des centaines de milliers de personnes furent donc rassemblées. En l’affaire de quelques jours, les localités ayant des garnisons se changèrent en immenses prisons pour vieillards, femmes et enfants sans le moindre moyen d’existence. Après les avoir ainsi rassemblés, les troupes espagnoles avaient carte blanche pour tout raser, brûler les habitations, détruire les champs et sacrifier les animaux qu’elles ne pouvaient soustraire aux besoins de ravitaillements de l’armée de libération », explique le colonel Raul Izquierdo Canoso, qui vient de publier une étude intitulée « La reconcentration » parue récemment.
Un véritable génocide
Cette mesure fut appliquée pendant les 2 années que dura la mission de Weyler à Cuba, 1896 et 1897. On en trouve même trace dans les archives du chemin de fer cubain. Il est vrai que la troisième classe est celle qui transporte le plus grand nombre de voyageurs de la compagnie. Et comme la majorité d’entre eux sont des journaliers qui ont été « reconcentrés » dans les villes et les villages sans même l’indispensable pour se nourrir, ils étaient encore plus dépourvus de moyens de déplacement. Les autorités de la ville (de Matanzas) ayant souhaité leur retour vers leurs anciens villages d’où ils étaient venus ici par milliers, la compagnie leur a accordé à tous des billets gratuits pendant les mois d’avril et de mai 1897, soit pour qu’ils puissent retourner dans des zones de culture, soit pour leur faire quitter cette ville où ils ne peuvent vivre que de mendicité. 2 325 personnes ont pu être ainsi transportées, mais il a fallu répéter l’opération en décembre pour que tous ces paysans « reconcentrés » qui vivaient ici puissent aller chercher du travail dans les usines à sucre et préparer les travaux de la « zafra ». On en a ainsi transporté 2 781 de plus. Ce document date bien la durée de ce regroupement inhumain commencé à la mi-1896, imposé militairement en octobre, mais devenu intenable dès la fin 1897, car il faut tout de même faire tourner la production sucrière qui est en chute libre. Sans compter que l’État ne rétribuait pas suffisamment le transport des unités militaires qui débarquaient massivement en renfort tout le long de l’année 1897. Le chemin de fer de Matanzas avait facturé 117 398 pesos pour 1896 aux transports militaires et n’en avait touché que 77 816, la différence étant considérée comme services gratuits au bénéfice de l’État. Cette compagnie parvint néanmoins à distribuer à ses actionnaires un dividende de 2 % tout en ayant reçu, logé et transporté 4 322 soldats débarqués d’Espagne rien que pour l’année 1896 à Régla, entrée du port de La Havane. Si l’Espagne mit fin à cette opération de nettoyage par le vide, c’est tout bonnement parce qu’elle se solda par un échec sur tous les plans. La politique du dernier quart d’heure correspondait alors au slogan « jusqu’au dernier homme, jusqu’à la dernière peseta » qu’il fallut abandonner en cette triste fin de 1897 quand le général Ramon Blanco arriva à La Havane en remplacement de Weyler avec des consignes brusquement devenues « ni un homme, ni une peseta de plus ! » Gé nocide aggravé par la préméditation : ce n’était qu’une expérience, elle n’a rien donné. Au point qu’il est de nouveau question d’installer un gouvernement autonome, idée bien vite écartée puisque, ne pouvant concéder à Cuba ce que l’on refuse à la Catalogne, on fait bientôt don à celle-ci, déchirée par les convulsions de l’anarchisme naissant, d’un nouveau capitaine général qui se nomme… don Valeriano Weyler. Barcelone connaissait alors une épidémie de bombes et d’attentats qui ajoutait une référence cubaine à leurs cibles. En 1892, le général Martinez Campos échappait à une bombe, mais Canovas del Castillo prenait les eaux à Santa Aguda quand le 8 août 1897 il fut assassiné par l’anarchiste italien Angiolillo. C’était la réponse aux arrestations en masse de Weyler qui avaient rempli les cachots de Montjuich de supposés anarchistes ou d’inoffensifs anticléricaux, horriblement torturés ou exécutés : l’ancien capitaine général de Cuba avait des références. Comme à Barcelone, la « reconcentration » de Weyler faisait payer à des innocents le prix de la politique d’extermination décidée par le gouvernement colonial et dans un cas comme dans l’autre l’engrenage classique de l’escalade joua comme un boomerang. La majorité des hommes menacés par ce « regroupement » choisit de rejoindre l’armée libératrice comme à Barcelone où l’on rejoignait l’anarchisme en raison des horreurs d’une répression qui provoquait de gigantesques manifestations d’indignation jusqu’à Trafalgar Square.
Quel avait donc été le prix payé par le peuple cubain ? Il est difficile et facile à la fois d’établir les chiffres puisque leur source est d’origine yankee, mais on ne voit pas comment ils les auraient gonflés plus cyniquement que pour justifier leur intervention militaire de 1898 qui, entre autres bonnes raisons, prétendait répondre à un souci humanitaire contre l’horrible colonisateur espagnol. Nous avons le chiffre du recensement de 1887 : 1 631 676 (dont 1 102 887 Blancs, le reste comprenait des Noirs, Métis et Asiatiques). Et le recensement de 1899, réalisé par le gouvernement interventionniste des U.S.A., donne 1 570 000. La diminution constatée n’est pas significative puisque Cuba leur appartient déjà et ils s’y sont installés en nombre très important. Le registre des décès pour 1898 donne 109 272, en grande partie imputables à la faim et aux maladies consécutives au blocus naval établi dès la déclaration de guerre des États-Unis à l’Espagne, rendant encore plus critique la survie des victimes de la « reconcentra ion ».
Un rapport de la Croix-Rouge des États-Unis, daté de La Havane, décrivait en octobre 1898 des dizaines de milliers de personnes déambulant dans les rues, y compris des gens aisés qui n’avaient rien eu à voir avec la « reconcentration » et arrachaient aux ordures une misérable subsistance. Clara Barton, présidente de la Croix- Rouge américaine, avait envoyé des aliments, des médicaments et des vêtements collectés par ses soins avant même le déclenchement de la guerre contre l’Espagne. Cependant le blocus des côtes cubaines empêcha (déjà !) l’arrivée de ces aides qui furent partiellement utilisées au profit des troupes yankees, ce qui motiva une plainte de Clara Barton au président des États-Unis, William McKinley. Cent ans après les faits Raul Izquierdo Canosa s’en tient à 300 000 victimes comme ordre de grandeur, sachant qu’il ne peut pas être rigoureusement exact, mais d’autres historiens avancent 400 ou 500 000 sans pouvoir le démontrer. Pour une population d’à peine un peu plus d’un million et demi d’habitants, le chiffre de 300 000, même corrigé à la baisse, est déjà horrible.
Car nous ne manquons pas de témoignages, à un siècle de distance, quant à l’ampleur de l’extermination. Voici Lola Maria, pseudonyme littéraire de Dolores Maria de Ximeno y Cruz, riche héritière d’une famille créole de la ville de Mantazas qui avait écrit ses mémoires. Elle y narrait le monde d’opulence dans lequel elle vivait, n’écartant pas les témoignages des épisodes les plus dramatiques de la « reconcentration » vécus en direct. « (…) L’île toute entière était devenue une immense souricière, on nous pourchassait de tous côtés… Plutôt une ville de déments qu’un immense asile d’aliénés. Enfants en proportions alarmantes, hommes et femmes dans la force de l’âge, vieillards décrépits d’à peine vingt-cinq ans. Un jour notre maison se remplit d’une nombreuse famille de « reconcentrés » — ils ne voulaient pas du pain mais un toit — et, elle, ma mère, connaissait une maisonnette isolée dans les parages de la ligne de chemin de fer hors la ville… l’émigration était épouvantable, ne restaient que ceux qui n’avaient pas la possibilité de fuir… chez nous, la maison la plus opulente et la dépense la mieux garnie de Matanzas, nous avions eu recours à la soupe de ces pourpiers qui poussent jusque sur les trottoirs et ma mère les avait excellemment rafistolés comme si c’étaient d’exquis raviolis… . Chaque jour les journaux publiaient les exploits guerriers des espagnols qui, à chaque rencontre avec les rebelles, les pulvéri saient toujours. En concluant : rien de nouveau de notre côté. J’ai vécu ces journées comme un siècle… J’ai maigri d’une arroba ». Ces souvenirs furent publiés en 1983 à Cuba quand, le manuscrit de Lola Maria ayant été retrouvé, il fut possible d’en établir une sélection dont voici encore un exemple : « (…) L’odeur, cette odeur qui ne ressemblait à rien et qui était celle de la « reconcentration », était celle que le climat répandait comme la maladie propre aux cadavres qui, gonflés comme des crapauds, la répandaient dans les rues. Toute cette légion de malheureux mourut sans protester, dans les hôpitaux, sur la voie publique, sous les arcades. Parfois une bougie sur un pot de bière vide, placée là par quelqu’un, indiquait au passant que ce paquet était un cadavre. On prétend que le total des décès se monta à quatre cent mille. »
Quelle que soit la précision du chiffre de ces véritables otages de l’armée espagnole, il faut y ajouter un nombre inattendu d’étrangers que révèlent de récentes recherches aux Archives nationales de Cuba. Toujours à Matanzas, les actes de décès montrent un pourcentage élevé de victimes d’origine péninsulaire espagnole ou des îles Canaries. On trouve sans surprise plus de 3 000 chinois puisque leur immigration est signalée depuis la deuxième moitié du siècle dans l’agriculture. Mais pas ou très peu de Français, peut-être par gratitude des autorités espagnoles satisfaites des véritables forteresses qu’étaient devenues leurs plantations de café dans la région de Santiago de Cuba, preuve de leur hostilité envers les insurgés. Plus étonnant est le chiffre de 1758 Nord-Américains signalé en décembre 1897 parmi les actes de décès identifiant des Allemands, des Mexicains et plusieurs autres nationalités européennes ou américaines minoritaires, sans compter la mention « Africains » sans autre précision.
Et les États-Unis raflent la mise
On connaît la suite. Au moment où l’Espagne s’acharnait à asseoir son existence de puissance décadente sur le dernier lambeau de son empire colonial, l’impérialisme conquérant n’avait qu’à traverser le détroit de Floride pour cueillir comme un fruit mûr la plus grande et la plus riche des îles antillaises. Sans aucune concurrence de l’Angleterre, la plus grande exportatrice de capitaux au monde pendant tout le XIXe siècle, y compris à Cuba où il lui suffisait de conserver ses intérêts dans les chemins de fer occidentaux pour conforter des investissements sucriers antérieurs. Le lion castillan écarté, il faut écarter aussi toute velléité de création d’un état indépendant cubain. Bien avant 1898 la Standard Oil Company, la American Sugar Refining, la Bethlehem Iron Works avaient investi dans le nickel, le manganèse, sans oublier la American Tobacco Company.
Il ne restait qu’à préparer l’opinion publique sous le généreux prétexte (déjà !) du droit des Cubains à la liberté. Il fallait pour cela effacer la contradiction entre la condamnation de l’inhumanité de la « reconcentration » et les circonstances aggravantes du blocus naval de l’île, première mesure militaire de l’intervention armée officiellement datée du 1er janvier 1899. Le fameux « mémorandum » du secrétaire d’État à la guerre ne mâchait pas ses mots : « Cuba, avec un territoire plus grand a aussi une plus grande population que Puerto Rico, Blancs, Noirs, Asiatiques et leurs mélanges. Les habitants sont généralement indolents et apathiques. Il est évident que leur immédiate annexion à notre fédération serait une folie et, avant d’y procéder, nous devons nettoyer le pays, même si pour ce faire il fallait avoir recours aux mêmes méthodes que la Divine Providence appliqua aux villes de Sodome et Gomorrhe ».
Présent dans le port de La Havane depuis le 25 janvier 1898, le croiseur cuirassé « Maine » de la marine des États-Unis, explosa fort opportunément le 15 février avec 266 morts à bord, tandis que tout l’état-major du vaisseau était « miraculeusement » à terre. « Tout est calme ici ! », câblait de La Havane le reporter de la presse Hearst à son patron qui lui répondait : « Envoyez photos et je donnerai guerre ! ». L’instrument légal que le président McKinley obtint du Congrès, la fameuse « Résolution conjointe », précisait bien que « le droit des cubains à être libres » passait par « la faculté octroyée au Président des États-Unis de disposer des ressources nécessaires pour intervenir dans la guerre d’indépendance cubaine et pacifier le pays. »
Dans leur ouvrage, Chemins pour le sucre, Oscar Zanetti et Alejandro Garcia 345 ajoutent à ce qui précède : « la perfide tactique du commandement militaire nord-américain de l’île fut de refuser la belligérance aux forces cubaines, s’appuyant séparément sur leurs différents chefs locaux et, une fois la déroute espagnole acquise, interdire l’entrée des combattants cubains dans les principales villes dans le but d’éviter que l’armée espagnole ne capitulât devant les patriotes… (qui) furent exclus de la signature du protocole ratifiant la reddition espagnole. Ainsi la souveraineté des îles passa des mains du colonialisme espagnol à celles de l’impérialisme nord-américain. Le traité de Paris, formellement inspiré par des « principes humanitaires et de hauts devoirs sociaux et moraux » dissimulait en réalité l’occupation militaire nord-américaine de Cuba pour un temps indéfini et l’acquisition par les colonies espagnoles des Caraïbes et du Pacifique en qualité de butin de guerre. »
Il n’y a pas longtemps à attendre pour que la totalité de la mise soit empochée : les 4 années d’occupation militaire directe de Cuba ne sont pas achevées que, le 2 mai 1901, l’Assemblée « Constituante » cubaine adopte le trop célèbre amendement imposé par le sénateur américain Orvill Platt qui limite dans les proportions que l’on sait l’indépendance du pays. Voté par cette pseudo Constituante le 21 février, ce correctif lui est brutalement imposé juste avant la promulgation officielle du 20 mai sous le cynique prétexte « d’organiser la remise du gouvernement de l’île à son propre peuple ». À ce cynisme, se souvenant peut-être des ravages de 1896-1897, l’amendement Platt ajoute que le gouvernement des États-Unis reçoit de celui de Cuba « le droit d’intervention pour conserver son indépendance nationale, pour maintenir un gouvernement adéquat à la protection des vies, intérêts et libertés et l’application et le développement de tous plans sanitaires tendant à bénéficier aux relations entre l’île et les États-Unis »…
José Marti, mort au combat avant d’avoir connu ni les tribulations de son peuple du fait de la « reconcentration » ni l’humiliation de la victoire confisquée et de l’indépendance trahie, écrivait ceci de New York, le 29 octobre 1889 : « pour que l’île soit nord-américaine nous n’avons aucun effort à faire, parce que si nous ne profitons pas du peu de temps qu’in nous reste pour empêcher qu’il en soit ainsi, cela se fera par sa propre décomposition. C’est ce qu’attends ce pays, et ce à quoi nous devons nous opposer (…) car une fois les États-Unis à Cuba, qui va les en sortir ? » Si l’actuelle volonté du peuple cubain tend depuis bientôt 40 années à relever efficacement ce défi révolutionnaire de José Marti, quoi d’étonnant à ce que l’actuel chef de l’État cubain ait tenu à assister à la présentation du livre sur la « reconcentration » dont nous avons cité ici des extraits. Ce fut pour lui l’occasion de rappeler que les États-Unis ont eu recours à la même méthode au Viêt Nam dans ce qu’ils appelaient les « villages stratégiques », copie de ce qu’il n’a pas hésité à comparer à ces « camps de concentration de Cuba ». De là à considérer que deux des plus grands génocides de notre époque ont un précédent cubain… Ce fut du moins une école pour le nazisme et pour l’impérialisme.
De son côté, le colonel Raul Izquierdo Canosa, auteur du livre cité, déclarait à « Granma » le 1er février 1889 : « Maintenir un nombre si élevé de personnes dans des lieux fortifiés ou des zones sous contrôle militaire impliquait un accroissement des mesures de sécurité en moyens et en hommes, bien qu’il soit clair que les autorités coloniales ne se soient pas non plus préoccupées outre mesure de l’accueil des « reconcentrés ». À mon avis, l’erreur initiale de Weyler, en appliquant une mesure si ample et si complexe, fut de n’avoir pas créé auparavant les conditions indispensables à sa réalisation. Quand ils prirent conscience du problème qu’ils avaient créé, les Espagnols adoptèrent quelques mesures comme la création de zones de culture sur les terrains extérieurs des aires fortifiées le 1er janvier 1897. Il était déjà trop tard pour Weyler qui ne put empêcher l’enchaînement de défaites qui se succédèrent cette année-là.
Il connut à son retour en Espagne la triste gloire d’avoir été comparé au duc d’Albe que Philippe II avait chargé d’extirper le protestantisme des Pays-Bas, sans succès malgré l’exécution de 8000 personnes. Il mourut dans son lit en 1930, à 92 ans, non sans avoir connu un dernier avatar : condamné pour participation à un complot contre le dictateur Primo de Riviera, démentant ainsi un biographe zélé qui lui aussi avait accordé « l’élégance de ne s’être jamais soulevé en armes contre le gouvernement ». On était alors en pleine guerre du Rif, l’Espagne avait débarqué au Maroc autant de soldats qu’à Cuba 30 ans plus tôt. Weyler était trop âgé pour y proposer ses services…
Jean Laïlle, journaliste à L’Humanité dans Le Livre Noir du Capitalisme (1998)