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« La crainte de la surpopulation se manifeste toujours dans les époques de crise et de décadence des sociétés », disait Auguste Bebel en 1891

vendredi 25 février 2022, par Robert Paris

« La crainte de la surpopulation se manifeste toujours dans les époques de crise et de décadence des sociétés », disait Auguste Bebel en 1891

Dans « La femme et le socialisme » d’Auguste Bebel :

« Surpopulation

« Partant du point de vue international où nous venons de nous placer, nous pouvons encore donner on toute liberté notre avis sur une autre question d’actualité brûlante, celle qui ressort pour quelques personnes de l’accroissement de la population. On en fait même une question de la plus haute importance, de la solution de laquelle dépend avant tout celle de toutes les autres. Depuis Malthus, il a été beaucoup discuté un peu partout sur la loi qui régit l’augmentation de la population. Dans son livre devenu « célèbre » et « fameux » l « Essai sur le principe de population », qui, d’après Karl Marx, n’est qu’ « un plagiat enfantin, superficiel, hypocrite et déclamatoire, des ouvrages de Sir James Stewart, de Towsend, de Franklin, de Wallace, etc., et ne renferme pas une phrase de pensée personnelle », Malthus émet l’opinion que l’humanité tend à s’accroître suivant une progression géométrique (1, 2, 4, 8, 16, 32 etc.), tandis que la production des vivres ne suit qu’une progression arithmétique (1, 2, 3, 4, 5, 6, etc.). - Il en résulterait nécessairement qu’il s’établirait d’une façon très rapide entre le chiffre de la population et les ressources alimentaires une disproportion qui mènerait alors à la misère et à la mort par masses. Il serait donc nécessaire de s’imposer la continence dans la procréation des enfants, et il faudrait s’abstenir du mariage si on n’avait pas les moyens suffisants, sous peine de voir les enfants ne pas trouver de place « au banquet de la nature ».

La peur de la surpopulation est déjà vieille. Nous avons vu ici même qu’on y a déjà pensé dans la discussion des conditions sociales chez les Grecs, chez les Romains, à la fin du Moyen-âge. Cette peur - et c’est là un point caractéristique qui mérite d’être pris en sérieuse considération - se manifesta constamment dans les périodes de décadence et de ruine de l’état social. Cela s’explique. Toutes les conditions sociales ont reposé jusqu’ici sur l’autorité de classes ; or le meilleur moyen d’amener la prépondérance d’une classe est la prise de possession du sol. Celui-ci passe des mains d’un grand nombre de propriétaires entre celles d’un petit nombre qui ne l’utilise et ne le cultive que de la façon la plus incomplète. La grande masse se trouvant ainsi privée de fortune et de moyens d’existence, sa part de subsistance dépend du bon vouloir de ceux qui sont les maîtres. Mais ceux-ci, à leur tour, se combattent entre eux. Cette lutte revêt des formes particulières, suivant les conditions dans lesquelles la société se trouve placée, et se termine inévitablement par la concentration de la propriété du sol entre un nombre toujours plus restreint de mains de la classe dirigeante. Dans ces conditions, tout accroissement de la famille devient une charge pour les moins bien partagés, et le spectre de la surpopulation apparaît. Celui-ci répand d’autant plus la terreur que la propriété foncière se réunit en moins de mains et que le sol perd davantage de sa productivité, grâce à l’abandon dans lequel on en laisse la culture ou au pur emploi d’agrément qu’en font les propriétaires. À aucune époque Rome et l’Italie ne furent aussi pauvres en ressources alimentaires que lorsque la totalité du sol se trouva entre les mains d’environ 3.000 grands propriétaires ; d’où le cri d’alarme : « la grande propriété mène Rome à sa ruine ». Le sol était transformé en vastes territoires de chasse et en jardins d’agrément grandioses ; en maints endroits on le laissait en friche parce que sa culture par le travail des esclaves coûtait plus cher que les céréales et les grains qu’on tirait de la Sicile et de l’Afrique. Cette situation ouvrait encore une large porte à l’accaparement le plus éhonté des blés. Appauvris de la sorte, les citoyens romains et la plus grande partie des nobles aimèrent mieux renoncer à se marier et à faire des enfants. Ainsi prirent naissance ces lois qui établirent des primes au mariage et à la paternité, afin de mettre obstacle à la décroissance constante du peuple-roi.

Le même phénomène se produisit vers la fin du Moyen-âge après que, des siècles durant, la noblesse eut, par tous les moyens, tant par la ruse que par la force, dépossédé de leurs biens une foule de paysans, accaparé la propriété communale, et que les paysans, s’étant soulevés et ayant été vaincus, le pillage n’en eût continué que de plus belle et se fût étendu jusqu’aux biens de l’Église. Jamais le nombre des malfaiteurs, des mendiants, des vagabonds, ne fut plus grand que dans la période qui précéda et suivit immédiatement la Réforme. La population des campagnes, expropriée, afflua vers les villes ; mais là les conditions du travail étaient également devenues toujours plus mauvaises, pour les raisons que nous avons déjà exposées. Et c’est ainsi que la « surpopulation » se manifestait de toutes parts.

Malthus entra en scène, de son côté, à cette période de l’industrie anglaise où les nouvelles découvertes de Hargreave, d’Arkwright et de Watt introduisaient dans la mécanique et la technique des modifications profondes qui influèrent d’abord et surtout sur les industries du coton et du lin et enlevèrent leur pain à des dizaines de milliers d’ouvriers qui en dépendaient. La concentration des capitaux et de la propriété foncière prit à cette époque, en Angleterre, des proportions énormes, et avec l’accroissement rapide de la richesse d’un côté coïncida la misère des masses de l’autre. À un pareil moment, les classes dirigeantes, qui avaient toutes les raisons pour considérer le monde tel qu’il était comme le meilleur, devaient nécessairement cher¬cher à expliquer à leur manière un phénomène aussi contradictoire que l’appauvrissement des masses, an milieu de l’accroissement de la richesse et de la plus haute prospérité industrielle. On ne trouva rien de mieux que d’en rejeter la faute sur l’augmentation beaucoup trop rapide du nombre des travailleurs, due à la procréation des enfants, et non pas sur le fait que leur surabondance était causée par le système de production capitaliste et par l’accumulation du sol entre les mains des landlords. Dans ces conditions, le « plagiat enfantin, superficiel et hypocritement déclamatoire » que publia Malthus, ne fit qu’exprimer avec violence les pensées et les vœux secrets de la classe dirigeante et justifier sa conduite aux yeux du monde. Ainsi s’expliquent l’étonnante approbation qu’il trouva d’un côté, et la violente hostilité qu’il rencontra de l’autre. Malthus avait, au bon moment, prononcé pour la bourgeoisie anglaise le mot qu’il fallait, et c’est ainsi qu’il fut, bien que son écrit ne contînt « pas une seule phrase de pensée personnelle », sacré grand homme, homme célèbre, et que son nom devint le mot d’ordre de toute la doctrine.

Eh bien, les circonstances qui fournirent à Malthus l’occasion de pousser son cri de détresse et de formuler sa brutale doctrine - car il l’appliqua spécialement à la classe laborieuse, joignant encore ainsi l’outrage au mal qu’il faisait - ces circonstances, dis-je, non seulement n’ont pas pris fin depuis cette époque, mais elles ont encore empiré d’année en année. Et cela non pas dans la seule patrie de Malthus, le Royaume Uni (Malthus était écossais de naissance comme Adam Smith), mais encore dans tous les pays du monde où le système de production capitaliste, de mise au pillage du sol, de domestication et d’oppression des masses sous le machinisme, a jeté ses racines dans l’industrie et a trouvé moyen de les propager. Ce système, ainsi que nous l’avons montré, consiste partout à séparer le travailleur de ses instruments de travail et à concentrer ceux-ci, qu’il s’agisse du sol ou d’un outil, dans les mains des capitalistes. Il crée sans cesse de nouvelles branches d’industrie, les perfectionne, les concentre et jette alors sur le pavé, rend « superflues », de nouvelles masses de prolétaires. Dans l’agriculture, comme jadis dans l’ancienne Rome, il développe la grande propriété avec toutes ses conséquences. L’Irlande qui, à ce point de vue, est la terre la plus classique d’Europe, et que le système de pillage anglais a le plus dure¬ment éprouvée, comprenait, en 1876, 884,4 milles carrés de prairies et de pâturages contre 263,3 seulement de terres cultivées, et chaque année voit faire de nouveaux progrès à la transformation de terres cultivées en prairies, en pâturages pour les moutons et les bestiaux, en territoires de chasse pour les landlords [1]. La terre, en Irlande, se trouve en outre souvent entre les mains d’un grand nombre de petits ou même de très petits fermiers qui ne sont pas en état d’exploiter le sol dans une large mesure. L’Irlande offre ainsi l’aspect d’une contrée qui, de pays d’agriculture, retourne à l’état de pays primitif, opérant ainsi en sens inverse l’évolution qui avait fait d’elle d’un pays primitif un pays agricole. En outre, la population qui, au début de ce siècle, dépassait plus de huit millions de têtes, est tombée aujourd’hui à cinq millions environ, et malgré cela, il y en a encore quelques millions de trop. L’Écosse présente un tableau absolument semblable [2]. Le même fait se reproduit dans la Hongrie qui n’est entrée qu’au cours de la seconde moitié de ce siècle dans le mouvement de la civilisation moderne. Un pays riche comme peu de contrées en Europe en terres fertiles est à la veille de la banqueroute ; sa population est criblée de dettes, pauvre, misérable, livrée aux usuriers, et de désespoir elle s’expatrie en masse, tandis que la propriété du sol s’est concentrée entre les mains de modernes magnats capitalistes qui mènent, à travers les bois et les terres, la plus terrible et la plus pillarde des exploitations, de telle sorte que, dans un temps peu éloigné, la Hongrie cessera d’être un pays producteur de céréales. Il en va entièrement de même pour l’Italie. Là aussi l’unité politique a puissamment aidé le développement capitaliste à se mettre en marche, mais les laborieux paysans du Piémont et de la Lombardie, de la Toscane et des Romagnes, s’appauvrissent toujours de plus en plus et se ruinent rapidement. Déjà il commence à se former des marécages et des bourbiers là où, il y a quelques dizaines d’années, on trouvait les jardins et les champs bien soignés d’une foule de petits cultivateurs. La malaria, cette fièvre terrible, prend des proportions telles que le gouvernement effrayé fit faire en 1882 une enquête qui donna ce triste résultat que, sur 69 provinces du royaume, 32 en étaient atteintes à un haut degré, 32 déjà contaminées et 5 seulement restées indemnes. La maladie, qui n’était connue jadis que dans les campagnes, envahit aussi les villes, parce que le prolétariat qui s’y entasse de plus eu plus fort, augmenté encore de la population rurale prolétarisée, représente le foyer d’infection de la maladie.

Ces faits, rapprochés de tout ce que nous avons déjà dit dans cet ouvrage du système de production capitaliste, nous prouvent que la misère et la pauvreté des masses ne sont pas la conséquence d’une pénurie de moyens d’existence et d’alimentation, mais les suites de l’inégalité du partage de ceux-ci ; cela conduit à ce que les uns ont le superflu, tandis que les autres manquent du nécessaire. Il en résulte que l’on gâche et gaspille les ressources et que l’on abandonne les bénéfices de la production.

Les assertions de Malthus n’ont donc de signification que si l’on prend pour point de départ le système de production capitaliste, et celui qui part de ce point de vue a toutes les raisons de défendre ce système, car autrement le terrain se déroberait sous ses pieds.

D’autre part, la production capitaliste elle-même pousse à la procréation des enfants, en ce sens qu’elle a besoin d’eux sous formes de « bras » à bon marché pour ses fabriques. Avoir des enfants devient chez le prolétaire urne sorte de calcul, par ce fait que leur entretien ne lui coûte que peu ou rien parce que leur travail en couvre les frais. Il est même obligé d’en avoir beaucoup parce qu’il en résulte pour lui, dans la petite industrie par exemple, la certitude de pouvoir augmenter ses moyens de concurrence. Certes, c’est là un système absolument abominable, car il accroît l’appauvrissement du travailleur et provoque sa propre superfluité en raison de ce que les enfants en viennent à servir les machines à sa place.

Mais comme l’immoralité et le caractère nuisible de ce système sautent aux yeux et qu’ils progressent au fur et à mesure que l’exploitation capitaliste s’élargit et gagne du terrain, on comprend que les idées de Malthus fassent des progrès chez des idéologues bourgeois - et c’est ce que sont tous les économistes bourgeois -, et que, particulièrement en Allemagne aussi, l’idée de surpopulation trouve chaque jour plus d’écho dans la classe moyenne. Le capital, accusé reconnu innocent, est sauvé, et le travailleur seul est le coupable.

Il n’y a qu’un dommage, c’est que l’Allemagne n’a pas que des prolétaires « en trop », mais encore des « intelligences », que le capital ne crée pas seulement la surproduction pour le sol, les marchandises, les ouvriers, les femmes et les enfants, mais encore pour les « employés » et les « savants », ainsi que je le montrerai plus loin. Il n’y a qu’une chose que le monde capitaliste ne trouve pas « de trop », c’est le capital et son porteur, le capitaliste.

Si donc les économistes bourgeois sont Malthusiens, ils sont ce que l’intérêt bourgeois les oblige à être ; seulement il ne faut pas qu’ils s’avisent de transporter leurs lubies bourgeoises dans la société socialiste. C’est ainsi que John Stuart Mill dit, par exemple : « Le communisme est précisément cet état de choses dans lequel il est permis de s’attendre à ce que l’opinion publique se prononce avec une extrême vigueur contre cette espèce d’intempérance d’égoïsme. Tout accroissement de la population qui tendrait à restreindre le bien-être ou à augmenter les charges de la collectivité, devrait donc avoir comme conséquence pour chacun de ses membres un inconvénient évident et inévitable, qui ne pourrait par suite être imputé ni à l’avidité de l’employeur ni aux privilèges injustifiés des riches. Dans des conditions aussi différentes, l’opinion publique manifesterait inévitablement son mécontentement, et si cela ne devait pas suffire, on réprimerait par des pénalités quelconques toute incontinence qui serait de nature à porter à la collectivité un préjudice général. L’argument tiré du danger de la surpopulation ne touche donc nullement d’une façon particulière la théorie socialiste : bien plus, celle-ci se recommande par ce fait qu’elle aurait une tendance marquée à obvier à cet inconvénient ». Et à la page 376 de son ouvrage, « le manuel d’économie politique de Rau », le professeur Ad. Wagner dit : « Dans la vie socialiste commune, on pourrait tout au moins accorder en principe la liberté du mariage ou la liberté de la paternité ».

Les auteurs que nous venons de citer partent donc, sans aller plus loin, de cette idée que la tendance à la surpopulation est commune à tous les états sociaux. Mais tous deux revendiquent pour le socialisme l’avantage de pouvoir, mieux que toute autre forme de la société, établir l’équilibre entre le nombre des membres de la collectivité et les ressources alimentaires.

À l’appui de leur conception absolument erronée du rapport qui existe entre la population, l’alimentation et le socialisme, les auteurs en question ont trouvé un auxiliaire dans le camp socialiste même pour justifier leur manière de voir. C’est l’ouvrage déjà cité de Charles Kautsky : « L’influence de l’accroissement de la population sur le progrès de la Société ». Kautsky, bien que combattant Malthus, lui donne raison au fond. Il parle, ainsi que Malthus, d’une « loi de l’appauvrissement du sol », sans autrement la formuler et en la réfutant même en partie par ce fait qu’il produit de nombreux exemples démontrant de quel large développement sont susceptibles, sous un régime rationnel, non seulement l’agriculture, mais encore la production de la viande et l’élevage des animaux domestiques. Il n’entrevoit pas non plus que l’organisation irrationnelle de la propriété qui régit le partage de la production est aujourd’hui la cause du déficit : il reconnaît cependant que les plaintes contre l’accroissement exagéré de la population sont un système inhérent à toutes les formations sociales en décadence. Malgré tout cela, il en arrive à cette conclusion de conseiller à la société socialiste de commencer par où ont fini les autres formes sociables, par limiter la population. C’est là une forte contradiction.

D’après Kautsky, tenir compte de « la loi du peuplement est la condition préliminaire inéluctable de toute discussion fructueuse de la question sociale » en quoi il s’appuie sur F. A. Larnge qui professait une estime exagérée pour John Stuart Mill dont il a largement subi l’influence. Pour Kautsky, la période de la surpopulation est si bien inévitablement à nos portes, elle est si terrible, qu’il demande, presque avec effroi : « Devons-nous nous croiser les bras en désespérés ? Est-ce vraiment un crime de lèse-humanité que de vouloir rendre l’homme heureux ? La prostitution, le célibat, les maladies, la pauvreté, la guerre, le meurtre, l’indicible misère qui, sous n’importe quel nom, sévissent aujourd’hui sur l’espèce humaine, sont-ils donc inévitables » ? Et il répond lui-même à sa question en disant : « Ils le sont, si on ne reconnaît pas dans toute son horreur la loi qui régit le peuplement ».

Jusqu’ici toute loi, une fois reconnue, perdait de son « horreur » ; dans le cas présent l’horreur ne doit que s’accroître avec la connaissance de la loi. Et, en vue de parer à ce « terrible danger », Kautsky ne conseille pas comme Malthus, Saint Paul et les Pères de l’Église, l’abstinence de la femme, mais... le commerce préventif, étant donné qu’il reconnaît pleinement la nécessité de satisfaire l’instinct sexuel. Nos Malthusiens croient que si le peuple venait à vivre dans des conditions meilleures, la société se transformerait en un vaste clapier à lapins et ne connaîtrait plus de devoir plus élevé que la jouissance sexuelle la plus déréglée et la procréation en masse des enfants. C’est une conception bien vile qu’ils ont de l’humanité arrivée à un haut degré de civilisation.

Quand Virchow, cité par Kautsky, dit : « De même que l’ouvrier anglais, dans sa profonde dépravation, dans l’oblitération absolue de son sens moral, finit par ne plus connaître que deux sources de jouissance, l’ivresse et le coït de même, jusque dans ces dernières années, la population de la haute Silésie avait concentré toutes ses aspira¬tions, tous ses efforts, vers ces deux choses. L’absorption de l’eau-de-vie et la satisfaction de l’instinct sexuel régnaient chez elle en souveraines, et cela explique facilement que la population gagnait en nombre juste autant qu’elle perdait en force physique et en tenue morale ». Tout cela indique très nettement, à mon avis, le sens que devront prendre et l’action que devront exercer une civilisation plus complète et un genre de vie plus conforme à la nature ».

De même, cette phrase de Karl Marx, également citée par Kautsky, doit être con¬sidérée comme une conception profondément vraie et d’une application générale : « En fait, ce ne sont pas seulement les chiffres des naissances et des décès, mais encore les familles nombreuses, qui sont en proportion inverse des salaires et par suite de la somme des moyens d’existence dont disposent les différentes catégories de travailleurs. Cette loi de la société capitaliste n’aurait aucun sens chez les sauvages ou même parmi des colons civilisés. Elle fait songer à la reproduction brutale de certaines espèces d’animaux faibles et constamment pourchassés ». Et, à ce propos, Marx, citant Laing, dit dans une note : « Si la terre entière se trouvait dans des conditions heureuses, elle serait bientôt dépeuplée ». Laing représentait donc une opinion diamétralement opposée à celle de Malthus.

Kautsky n’est donc pas d’avis que de meilleures conditions d’existence et une civilisation plus parfaite auraient sur la procréation des enfants une action fâcheuse ; il a plutôt une manière de voir entièrement contraire, et c’est pour cela qu’en raison de la « loi d’appauvrissement du sol », il demande l’application de mesures préventives. Considérons donc maintenant cette prétendue loi de « l’appauvrissement du sol », et voyons ce que la physiologie et l’expérience nous disent de la procréation des enfants. Un homme qui fut à la fois un grand propriétaire très avisé, et un économiste nationaliste déterminé, et qui, par conséquent, l’emportait de beaucoup sur Malthus à ce double point de vue, dit à propos de la production agricole : « La productivité des matières premières, notamment en ce qui concerne l’alimentation, ne le cédera en rien, dans l’avenir, à celle de l’industrie et de la transportation.... De nos jours, la chimie agricole commence à peine à ouvrir à l’agriculture des points de vue qui pourront sans doute mener encore à bien des erreurs, mais qui finiront par rendre la société maîtresse de la production des matières alimentaires, de même qu’elle est aujourd’hui en mesure de fournir une quantité de drap voulue, pourvu qu’elle ait entre les mains la provision de laine nécessaire » [3].

De même Liebig, c’est-à-dire une deuxième autorité en cette matière, est d’avis que « quand la main d’œuvre et l’engrais existent en quantité suffisante, le sol est inépuisable et donne d’une façon ininterrompue les plus riches récoltes ». La loi d’appauvrissement du sol est donc une lubie de Malthus qui a pu se justifier jusqu’à un certain point à son époque, sous un régime de progrès agricole insuffisamment développé, mais qui est aujourd’hui condamnée par la science et par l’expérience. La loi est, le plus souvent, conçue en ces termes : le produit d’une terre est en rapport direct avec la main d’œuvre qu’on y affecte (science et technique comprises) et avec la somme d’engrais utilement employée. J’ai déjà établi plus haut - et je renvoie le lecteur à mes déductions sur ce point - de quel énorme accroissement le produit de notre sol serait susceptible, dans l’état actuel de la science, si la terre était socialement exploitée. S’il a été possible au petit paysan français de quadrupler sa production dans les quatre-vingt-dix dernières années, tandis que la population ne se doublait même pas, on pourrait attendre de bien autres résultats encore d’une collectivité se livrant à l’exploitation du sol par la méthode socialiste. À part tout cela, nos Malthusiens ne s’aperçoivent pas le moins du monde que, dans nos conditions actuelles, il ne s’agit pas d’envisager seulement le sol que nous foulons, mais encore celui de la terre entière, c’est-à-dire, pour une grande part, de pays dont la fertilité, quand ou l’utilise, produit souvent vingt, trente fois et plus ce que donne notre sol pour une même étendue. On a bien déjà pris fortement possession de la terre, mais, sauf une partie infime, elle n’a été nulle part cultivée et utilisée comme elle aurait dû l’être. Ce n’est pas seulement la Grande Bretagne qui pourrait, ainsi que nous l’avons indiqué, produire une bien plus grande quantité de vivres, mais ce sont aussi la France, l’Allemagne, l’Autriche, et, à un bien plus haut degré encore, les autres pays d’Europe.

La Russie d’Europe, en prenant comme terme de comparaison la population actuelle de l’Allemagne, pourrait nourrir 475 millions d’êtres au lieu de 75 millions qu’elle en fait vivre approximativement aujourd’hui. La Russie d’Europe compte actuellement environ 750 habitants par mille carré, la Saxe 10.140. Si la première était peuplée dans la même proportion que la seconde, elle pourrait comprendre plus d’un milliard d’habitants ; mais la terre entière n’en compte de nos jours qu’environ 1.430 millions.

L’objection que la Russie comporte de vastes étendues de terres qui, par leur climat, rendent impossible une production élevée, n’est pas concluante dès lors qu’in¬versement ce pays jouit aussi, notamment dans le sud, d’un climat et d’une fertilité que l’Allemagne est loin de connaître. En outre, l’accroissement de la densité de la population et l’extension de la culture du sol (défrichement des bois, dessèche¬ment des marais, etc.) qui en résulterait, amènerait dans le climat des modifications dont il est impossible d’évaluer aujourd’hui la portée. Partout où l’homme se rassemble en masses compactes, il se produit aussi des changements climatériques profonds. Nous n’attribuons aujourd’hui que peu de poids à ces phénomènes, et il nous est impossible d’en apprécier toutes les conséquences parce que, dans l’état actuel des choses, nous n’avons ni l’occasion ni les moyens de faire des expériences en grand. D’autre part, tous les voyageurs sont d’accord sur ce point que, même dans l’extrême-nord de la Sibérie par exemple, où le printemps, l’été et l’automne se succèdent rapidement en peu de mois, il se produit subitement une exubérance de végétation qui excite le plus grand étonnement. De même la Suède et la Norvège, dont la population est aujourd’hui si clairsemée, pourraient, avec leurs immenses forêts, leur richesse minérale pour ainsi dire inépuisable, leur quantité de rivières, leur littoral maritime, être une puissante source d’alimentation pour une population très dense. Aujourd’hui ces pays manquent d’hommes parce que, dans les conditions telles qu’elles se présentent, les moyens et l’organisation nécessaires pour en ouvrir la richesse n’ont pas encore été créés.

Ce que nous venons de dire pour le Nord s’applique d’une façon bien plus topique encore au Sud de l’Europe, c’est-à-dire au Portugal, à l’Espagne, à l’Italie, à la Grèce, aux principautés Danubiennes, à la Hongrie, à la Turquie, etc. Un climat on ne peut plus favorable, un sol si fécond et si fertile qu’il n’en existe pas de pareils dans les meilleures contrées des État-Unis, seraient en mesure de donner la nourriture la plus riche à des populations innombrables. Les malsaines conditions politiques et sociales de ces pays sont cause que des centaines de milliers de nos compatriotes aiment mieux traverser l’Océan que d’aller s’établir dans ces contrées plus rapprochées et plus commodément situées. Mais, dès qu’il y aura été institué des conditions sociales raisonnables et internationales, il faudra des millions d’êtres humains pour amener à un degré nouveau de culture ces vastes et fertiles régions.

À l’heure actuelle, et pour longtemps encore, loin d’avoir trop d’hommes, nous n’en avons pas assez en Europe pour atteindre notre but de civilisation parfaite, et dans ces conditions il est absurde de se laisser aller à la moindre crainte de surpopulation.

Si nous laissons là l’Europe pour nous occuper des autres parties du monde, nous y trouvons, dans une bien plus large mesure encore, la pénurie d’hommes et la surabondance de terres. Les pays les plus féconds et les plus fertiles du monde sont aujourd’hui complètement incultes ou à peu près parce que leur défrichement et leur exploitation ne pourraient être entrepris avec quelques centaines ou quelques milliers d’hommes, mais qu’ils exigeraient des masses colonisatrices de plusieurs millions de bras pour pouvoir se rendre maître, dans une certaine mesure seulement, d’une mature exubérante. À cette catégorie appartiennent par exemple le centre et le sud de l’Amérique, c’est-à-dire une superficie de plusieurs centaines de milles carrés. Carey affirme que la vallée de l’Orénoque seule, avec ses 360 milles de long, serait en mesure de fournir des moyens d’existence en telle quantité que toute l’humanité actuelle pourrait en vivre. Acceptons-en la moitié, c’est déjà plus que suffisant. De même, l’Amérique du Sud pourrait à elle seule nourrir quatre fois le nombre d’êtres humains aujourd’hui dispersés sur la terre entière. La valeur nourricière d’un terrain planté de bananiers, comparée à celle d’un terrain de même étendue cultivé en froment, s’établit par la proportion de 133 pour 1. Tandis qu’aujourd’hui notre blé, semé dans un sol bien approprié, donne un produit de vingt pour un [4], le riz, dans son pays d’origine, donne une récolte de 80 à 100 pour 1, le maïs de 250 à 300 pour 1, et dans nombre de pays, notamment les Philippines, le rendement du riz est évalué à 400 pour 1. Pour toutes ces denrées la question est de les rendre les plus nutritives possible par la préparation. Comme dans toutes les questions d’alimentation, la chimie trouvera là un champ inépuisable, comme l’indique par exemple Liebig, qui se sert notamment de l’action avantageuse de la cuisson de la pâte avec de l’eau de chaux pour augmenter la valeur nutritive du pain.

Le centre et le sud de l’Amérique, surtout le Brésil qui, à lui seul, est presque aussi grand que l’Europe entière (le Brésil a 152. 000 milles carrés avec environ Il millions d’habitants en regard des 178.000 milles carrés et des 310 millions habitants de l’Europe), sont d’une fécondité et d’une fertilité qui excitent l’étonnement et l’admiration de tous les voyageurs, et ces pays sont en outre d’une richesse inépuisable en mines et en métaux. Mais ils sont jusqu’à présent fermés au monde parce que leur population est indolente et trop inférieure en nombre et en civilisation pour se rendre maîtresse d’une nature aussi puissante. Les découvertes de ces dernières années nous ont appris ce qu’il en est du centre de l’Afrique. D’autre part, l’Asie ne renferme pas seulement des contrées vastes et fertiles qui pourraient nourrir de nouveaux millions d’hommes ; le passé nous a déjà montré comment la douceur du climat arrache au sol une luxuriante et riche nourriture dans des contrées aujourd’hui stériles et presque désertes, quand l’homme sait y amener l’eau, cette source de bénédictions. Avec la destruction des hommes dans de sauvages guerres de conquête, avec leur oppression folle par les conquérants, disparaissent les aqueducs et les canaux d’irrigation, et des milliers de milles carrés se transforment en champs de sable incultes. Que l’on y amène par millions des hommes civilisés et des sources d’alimentation jailliront, inépuisables. Le fruit des palmiers à dattes foisonne en quantités à peine croyables, et demande, pour cela, si peu de place, que 200 dattiers couvrent à peine un arpent de terrain. En Égypte, la dourah donne un produit de plus de 3.000 pour un. Et cependant le pays est pauvre et en décadence. Et cela, non pas à cause de l’excès de population humaine, mais par suite d’un système d’exploitation si épouvantablement pillard qu’il a pour conséquence d’étendre le désert davantage d’année en année. Quels immenses résultats les procédés d’agriculture et de jardinage du centre de l’Europe obtiendraient dans tous ces pays, c’est ce qui échappe à toute évaluation.

En prenant pour base l’état présent de la production agricole, les États-Unis de l’Amérique du Nord pourraient facilement nourrir vingt fois leur population actuelle (50 millions), soit un milliard d’hommes. Dans la même proportion, le Canada pour¬rait en alimenter 500 millions, au lieu de 4 1/2. Nous avons encore l’Australie et les nombreuses îles de l’Océan Indien et du Grand Océan qui sont la plupart d’une fertilité extraordinaire. Augmenter le nombre des hommes et non le diminuer, tel est le vœu qui, au nom de la civilisation s’adresse à l’humanité.

Partout c’est aux institutions sociales et aux modes de production et de répartition qui en dépendent qu’il y a lieu de faire remonter les causes de la détresse et de la misère, et non pas au nombre des êtres humains. Qui ne sait que chez nous plusieurs bonnes récoltes consécutives pèsent d’un tel poids sur le prix des denrées qu’une notable partie de nos grands et de nos petits cultivateurs y trouvent leur ruine. Donc, au lieu de s’améliorer, la situation des producteurs n’en devient que plus mauvaise. Et ce serait là un état de choses raisonnable ? Nos spéculateurs, dans les bonnes années, laissent souvent les grains se perdre, parce qu’ils savent que les prix augmentent dans la proportion dans laquelle la récolte diminue, et, dans ces conditions, on voudrait nous faire craindre un excès de population ? En Russie et dans le sud de l’Europe on laisse honteusement périr chaque année des dizaines de milliers de quintaux de céréales parce que l’on manque de magasins convenables et de moyens de transport appropriés. Des millions de quintaux de denrées se gaspillent annuellement en Europe parce que les appareils de récolte sont imparfaits ou parce que l’on manque de bras au bon moment. Des quantités de meules de blé, des granges bondées, des exploitations agricoles entières deviennent la proie des flammes, parce que la prime d’assurances dépasse la valeur du grain, de même qu’on laisse pour la même raison des navires se perdre corps et bien en pleine mer. Chaque année nos manœuvres militaires détruisent de nombreuses récoltes. En 18 ?? [5], les frais d’une manœuvre de quelques jours seulement entre Clmemréitz et Leipzîg s’élevèrent à 300.000 marks pour les récoltes détruites, et l’on sait que l’évaluation est toujours inférieure au dommage causé. Or il y a tous les ans une foule de manœuvres de ce genre, et de vastes étendues de terrain sont, dans un but analogue, enlevées à toute culture [6].

N’oublions pas, enfin, de répéter qu’à toutes les ressources de l’alimentation s’ajoute la mer, dont la superficie compacte est à celle de la terre comme 18 à 7, c’est-à-dire deux fois et demie plus grande, et dont l’exploitation rationnelle de la richesse d’alimentation est encore dans l’enfance, et l’avenir apparaîtra à nos yeux sous un aspect différant du tout au tout du sombre tableau que nous en fait le malthusianisme.

Qui peut dire à quelles limites s’arrêteront nos connaissances en chimie, en physique, en physiologie ? Qui oserait prédire quelles entreprises gigantesques - en partant de notre point de vue actuel - l’humanité réalisera dans des siècles futurs pour arriver à des modifications essentielles dans les conditions climatériques des pays et dans les moyens de les rendre productifs à tous les points de vue.

Nous voyons dès aujourd’hui, dans la forme capitaliste de la société, s’effectuer des entreprises qui, il y a un demi-siècle, étaient tenues pour impossibles. On percera de larges isthmes et on réunira les mers. Des tunnels longs de plusieurs milles, percés dans le sein de la terre, réuniront des pays séparés par les plus hautes montagnes on en fera d’autres sous le sol de la mer pour diminuer les distances, éviter les écueils et les passages dangereux qu’on rencontre pour certains pays séparés par les océans. Et déjà on a posé affirmativement la question de savoir s’il ne serait pas possible de faire une mer d’une partie du Sahara et de transformer des milliers de milles carrés de désert sablonneux en contrées fertiles et fécondes. L’exécution de ce projet est, pour le monde bourgeois, comme toutes choses, une question de « rapport ». Où se trouve-t-il donc un seul point où quelqu’un puisse dire : « Jusqu’ici, mais pas au-delà »

Il n’y a donc pas seulement lieu de nier « la loi de l’appauvrissement du sol », en raison de notre expérience acquise, mais il faut ajouter encore qu’il y a en superflu des quantités de terres cultivables qui pourraient être mises en oeuvre par des centaines de millions d’hommes.

Nous possédons, par conséquent, si toutes ces cultures devaient être entreprises de suite, itou pas trop, mais trop peu d’hommes. Il faut que l’humanité s’augmente considérablement si elle veut satisfaire à tout. Le sol cultivé n’est pas utilisé comme il devrait l’être, et d’autre part, les trois quarts de la surface terrestre manquent avant tout du nombre d’hommes suffisant pour les mettre en valeur, même rudimentaire¬ment. Notre surpopulation relative, que le système capitaliste engendre constamment au grand dommage des travailleurs et de la société, se modifiera en sens inverse quand nous en serons à un degré plus élevé de civilisation. Elle deviendra un instrument de progrès au même titre que la surproduction industrielle ; le superflu du sol, la désorganisation du mariage bourgeois, l’emmêlement des femmes et des enfants dans la fabrique, l’expropriation du petit ouvrier et du petit cultivateur constituent des avantages en vue d’une civilisation plus parfaite.

Lorsque Kautsky dit que les hommes, une fois placés dans de bonnes conditions, se garderont bien de s’exposer aux dangers de la colonisation dans les pays tropicaux, il méconnaît la nature humaine. Jusqu’à présent, toute entreprise hardie a toujours trouvé des gens pour l’exécuter. C’est un instinct profondément inné à l’homme que de prouver sa propre perfection par de nouvelles actions audacieuses, d’abord pour sa satisfaction personnelle, et ensuite pour se placer au-dessus des autres, c’est-à-dire par ambition. Il n’a pas plus manqué jusqu’ici de volontaires pour les guerres que pour les dangereux voyages de découverte du pôle Nord et du pôle Sud, ou pour l’exploration du centre de l’Afrique, etc. Les entreprises colonisatrices, telles que les exigent les pays tropicaux, le centre et le sud de l’Amérique, l’Afrique, les Indes, l’Asie Centrale, etc., ne peuvent être menées à bonne fin par des individus isolés, mais seulement sur une grande échelle, par l’emploi combiné de grandes masses parfaitement organisées sous tous les rapports ; pour ces entreprises on trouve les millions tout prêts, quand on les demande, et les dangers sont peu de chose à côté de cela.

Nous en venons maintenant au second côté de la question : l’espèce humaine peut-elle se multiplier à son gré, et cela lui est-il nécessaire ?

Pour démontrer l’extraordinaire faculté de reproduction de l’espèce humaine, les malthusiens se plaisent à s’appuyer sur des cas particulièrement anormaux de familles isolées, de petits peuples. Cela ne prouve absolument rien. Car, en face de ces cas, il s’en trouve d’autres où, dans des conditions d’existence avantageuses, il se manifeste au bout de peu de temps, soit une stérilité absolue, soit une faculté de reproduction très faible. On est souvent étonné de la rapidité avec laquelle s’éteignent des familles précisément placées dans des conditions heureuses. Bien que les États-Unis soient, plus que tout autre pays, dans un état favorable à l’augmentation de la population et que chaque année il y émigre par centaines de mille des hommes dans la force de l’âge, leur population ne double qu’en trente ans. Quant au cycle de 12 ou de 20 ans dont on parle, il n’en est, à plus forte raison, question sur aucun point de la terre.

Jusqu’à présent il ressort des faits, ainsi que les citations que nous avons tirées de Virchow et de Marx l’indiquent, que la population se multiplie le plus rapidement là où elle est la plus pauvre, parce que, dit Virchow, la jouissance sexuelle est, avec la boisson, son seul plaisir. Ainsi que nous l’avons déjà exposé, les membres du bas clergé du diocèse de Mayence, lorsque Grégoire VII leur imposa le célibat, se plaignaient de n’avoir pas, comme les prélats, toutes les jouissances possibles, leur seul plaisir étant une femme. Le manque de variété dans les occupations et les distractions est peut-être aussi la cause pour laquelle les mariages des pasteurs de nos campagnes sont si richement bénis en progéniture.

Quoi qu’il en soit, il est indéniable que les districts les plus pauvres de l’Allemagne, tels que l’Eulengebirge silésien, la Lusace, l’Erzgebirge, le Fichtelgebirg, la forêt de Thuringe, les montagnes du Hartz, sont aussi le siège de la population la plus dense, dont la pomme de terre constitue la nourriture principale. D’autre part, il est établi que l’instinct sexuel est tout particulièrement développé chez les poitrinaires et que ceux-ci procréent souvent encore des enfants, bien qu’arrivés a un degré d’affaiblissement des forces où on ne devrait plus le croire possible.

En général, il semble que ce soit une loi de la nature de remplacer en quantité ce qui se perd en qualité. Nous voyons ainsi que les animaux des espèces supérieures et les plus robustes, tels que le lion, l’éléphant, le chameau, et nos animaux domestiques, comme le cheval et la vache, font en général peu de petits, tandis qu’au contraire tous les animaux d’une organisation inférieure se reproduisent d’une façon prodigieuse et en rapport inverse de leur développement, par exemple tous les genres d’insectes, la plupart des poissons, etc., les petits mammifères tels que les lièvres, les rats, les souris, etc.

D’autre part, Darwin a établi que certains animaux, dès que de l’état sauvage ils passent sous le joug de l’homme et sont apprivoisés, perdent leur faculté de reproduction, l’éléphant par exemple. Cela prouverait qu’une modification dans les conditions de l’existence influe sur le plus ou moins de développement de la faculté de reproduction.

Mais ce sont précisément les Darwinistes qui partagent la crainte de la surpopulation, et sur l’autorité desquels s’appuient nos Malthusiens modernes. J’ai déjà indiqué que nos darwinistes ont la main malheureuse partout ou ils appliquent leurs théories aux conditions humaines, parce qu’ils procèdent le plus souvent, dans ce cas, avec une brutalité empirique, et appliquent, simplement à l’homme ce qui est vrai pour les animaux, sans considérer que l’homme, en tant qu’animal supérieurement organisé, reconnaît les lois de la nature, mais est également en état de les diriger et de les utiliser.

La théorie de la lutte pour la vie, la doctrine d’après laquelle il y aurait beaucoup plus de germes d’existences nouvelles que les moyens d’existence actuels ne sauraient en assurer la viabilité, s’appliqueraient absolument à toute l’humanité de l’avenir si les hommes, au lieu de se creuser la cervelle et d’appeler la science à leur aide pour utiliser l’air, la terre et l’eau, paissaient comme des troupeaux de bêtes ou se livraient sans frein, comme les singes, avec une cynique effronterie, à la satisfaction de leur instinct sexuel, c’est-à-dire s’ils étaient eux-mêmes des singes. Il est un fait également acquis par l’expérience, qu’en dehors de l’homme c’est chez le singe seulement que l’instinct sexuel n’est pas, comme pour le reste du monde animal, lié à certaines périodicités, argument très frappant en faveur de la parenté des deux. Mais s’ils sont proches parents, ils ne sont pas une seule et même chose. C’est pourquoi on ne peut les placer au même degré ni les mesurer à la même aune.

Que dans l’état où se trouvèrent, jusqu’à présent, la propriété et la production, la lutte pour l’existence se soit également imposée à l’homme, que beaucoup d’êtres humains n’aient pas trouvé à se procurer les choses nécessaires à la vie : cela est absolument exact. Mais il est faux d’en conclure que cet état de choses soit immuable et qu’il doive rester éternellement le même. Voilà le point où les Darwinistes ont raisonné de travers, parce qu’il ont bien étudié la zoologie et l’anthropologie, mais non pas la sociologie, les deux premières de ces sciences se laissant beaucoup plus facilement arranger par nos idéologues bourgeois. C’est ainsi qu’ils en sont venus à leurs conclusions erronées.

L’instinct sexuel est donc vivace chez l’homme ; c’est le plus puissant de tous, et il exige d’être satisfait si l’on ne veut pas que la santé en souffre. En outre, il est évidemment d’autant plus fort que l’homme est plus sain et plus normalement développé, de même qu’un bon appétit et une digestion facile dénotent un estomac bien portant et sont les conditions fondamentales de la santé du corps.

Mais la satisfaction de l’instinct sexuel est loin d’être la même chose que la procréation ou la conception. C’est ici qu’est donc le point critique. Les théories les plus diverses ont été émises sur la fécondité de la semence humaine et sur la faculté de conception. En ce qui concerne ces questions d’importance capitale, nous pataugeons encore dans l’obscurité, principalement parce que, pendant une couple de milliers d’années, on a eu l’horreur la plus insensée de s’occuper ouvertement, libre¬ment, naturellement, des lois de sa propre formation, de son propre développement, et d’étudier à fond la loi de procréation et de développement de l’être humain. Ce n’est que de nos jours qu’il en devient autrement, et il faut que ces errements du temps passé subissent des changements plus radicaux encore.

D’un côté on émet la théorie qu’une haute culture intellectuelle, une forte tension de l’esprit et surtout une grande nervosité exercent une action répressive sur l’instinct sexuel et affaiblissent les facultés de procréation. De l’autre côté, on conteste l’exactitude de cette théorie, en renvoyant notamment à ce fait que ce sont les classes placées dans les conditions les plus favorables qui ont proportionnellement le moins d’enfants, et que cela ne doit pas être uniquement imputé aux mesures préventives. Il est certain que des occupations intellectuelles exigeant une haute tension cérébrale ont une influence répressive sur l’instinct sexuel, mais il est fort contestable que la majorité de nos classes dirigeantes s’adonne à ce genre d’occupations. D’autre part, la fatigue physique exagérée produit des effets analogues. Mais tout excès de fatigue, de quelque nature qu’elle soit, est nuisible à l’homme et doit être évité pour ce motif.

D’autres prétendent aussi que le genre de vie, notamment la façon de se nourrir, déterminent, en outre de certaines conditions physiques, chez la femme, la faculté de procréation et de conception. Une nourriture appropriée influerait, plus que toute autre chose, comme cela se produit aussi chez certains animaux, sur l’acte procréateur. Et c’est ici que se trouverait peut-être la solution.

Quelle influence le genre d’alimentation exerce sur l’organisme de certains animaux, c’est ce qu’on a constaté bien des fois chez les abeilles qui, quand on leur présente une autre nourriture, se choisissent à volonté une reine nouvelle. Les abeilles sont donc bien plus avancées que les hommes dans la connaissance de leur développement sexuel. Dans tous les cas on ne leur a pas prêché pendant deux mille ans qu’il n’est pas « convenable », qu’il est « immoral » de se préoccuper des choses sexuelles.

Un exemple de l’influence qu’exerce, dans cet ordre d’idée, sur l’homme son genre de nourriture m’est donné par une personne qui connaît fort bien les hommes et les choses de la vieille Bavière. D’après ce que celle-ci m’assure, il se produirait là fréquemment ce phénomène que, chez les paysans aisés - il s’agît par conséquent d’une race d’hommes qui est peut-être la plus saine, la plus robuste et la plus belle de toute l’Allemagne -, les mariages restent stériles, et que les ménages de cette catégorie en sont souvent amenés à adopter les enfants de pauvres gens. Quand on demande la cause de ce phénomène, on vous répond que cela tient au régime gras et nourrissant des paysans de la vieille Bavière, lequel consiste principalement en mets farineux fortement additionnés de saindoux et par suite très gras, pour la savoureuse prépa-ration desquels la population de ces pays jouit d’une grande réputation. Si l’on considère que beaucoup de plantes, placées dans un bon terrain et grassement fumées, prennent un grand développement mais ne donnent ni fruit ni semence, on voit qu’il se produit dans ce cas un phénomène analogue.

Par contre, une seconde personne, qui ne connaît pas moins à fond la vieille Bavière, me donne à entendre qu’une autre circonstance encore serait de nature à contribuer à la stérilité dont il s’agit. Ce serait le précoce commerce sexuel, en dehors du mariage, qui serait très fréquent dans ces pays où l’opinion populaire ne s’en trouverait pas particulièrement froissée. Mais la précocité des rapports sexuels est doublement excitante lorsque, comme cela parait être un « usage national » dans la vieille Bavière, ils ne se limitent pas à un seul couple donné, mais changent fréquemment de sujets. À cette surexcitation succède la lassitude qui entrave la faculté de conception. Cela doit être également la raison principale pour laquelle les prostituées enfantent si rarement. On voit que dans cet ordre d’idées un vaste champ reste encore ouvert aux combinaisons et aux hypothèses.

Que le genre d’alimentation influe sur la formation de la semence masculine commune sur la faculté de fécondation de l’œuf féminin, cela ne peint faire l’objet du moindre doute ; par suite la capacité reproductrice d’un peuple dépendrait essentielle¬ment de sa manière de se nourrir. Ce premier point bien établi, le taux de la population devrait pouvoir être régularisé dans une importante mesure par le système d’alimentation .À cela s’ajoute qu’il y a chez la femme des périodes pendant lesquelles sa faculté de conception est presque nulle ; celle-ci ne doit pouvoir se prédire avec certitude que peu de jours avant ou après la menstruation. Considérons enfin que, dans la société nouvelle, la situation de la femme sera complètement changée, qu’elle ne sera pas disposée à donner le jour à un grand nombre d’enfants, comme pour obéir à « un décret de la Providence », qu’elle voudra jouir de son indépendance et de sa liberté, et non passer la moitié ou les mois quarts de ses plus belles années en état de grossesse ou avec un enfant au sein. Certes, il y a très peu de femmes qui ne veulent pas d’enfants, mais d’autre part la majeure partie d’entre elles ne désirent pas en avoir au-delà d’un chiffre raisonnable. Tout cela réuni contribuera à régulariser le chiffre des êtres humains sans que nos Malthusiens d’aujourd’hui aient besoin de se casser la tête. Enfin cela sera possible sans le secours d’une continence nuisible à la santé ou de mesures préventives répugnantes.

Nous voyons donc que, suivant toute probabilité, le problème de la régularisation du chiffre de la population dans l’avenir sera résolu de la façon la plus simple, non pas par une peur ridicule du manque de nourriture, mais simplement grâce aux éléments de bien-être que les hommes auront en partage. Ici encore Karl Marx a donc raison quand il dit, dans « le Capital », que chaque période économique du développement de l’humanité a aussi sa loi de peuplement particulière.

L’humanité, dans la société socialisée, où seulement elle commencera à être vrai¬ment libre et placée sur sa base naturelle, dirigera en connaissance de cause toute son évolution suivant des lois naturelles.

Jusqu’à présent, à toutes les époques, en ce qui concerne la production comme la répartition des moyens d’existence et l’accroissement de la population, l’humanité a agi sans connaître leurs lois, et par suite inconsciemment. Dans la société nouvelle, elle agira méthodiquement et en pleine connaissance de toutes ces lois.

Le socialisme est la science appliquée, en pleine conscience et en toute connaissance de cause, à toutes les branches de l’action humaine. »

Notes

[1] Ainsi le maître veille à ce que le cerf et le bœuf,

C’est-à-dire lui-même, soient engraissés par le paysan

Au lieu que celui-ci assèche ses fossés.

Vous les connaissez bien, les marais d’Irlande !

Le maître laisse reposer, inutile, le sol

Où les épis pourraient se balancer, pressés les uns contre les autres

Il l’abandonne dédaigneusement à la poule d’eau,

Au vanneau et au canard sauvage.

Oui, par le nom de Dieu ! le marais

Et le désert occupent quatre millions d’âcres »

(Ferdinand Freiligrath : « l’Irlande »).

[2] « Deux millions d’âcres, comprenant les terres les plus fertiles de l’Écosse, sont complètement en friche. L’herbe naturelle de Glen Tilt compte parmi les plus nourrissantes du comté de Perth ; le Deer forest de Ben Aulder était le meilleur terrain à prairies du vaste district de Badenoch ; une partie du Black Mount Forest était le pâturage le plus avantageux pour les moutons à tête noire. On peut se faire une idée de l’étendue du sol dévasté au profit des amateurs de chasse par ce fait qu’il embrassait une surface bien plus grande que celle du comté du Perth. Ce que le pays a perdu de sources de production par suite de cette violente dévastation, on peut l’évaluer par cet exemple que le sol du parc de Ben Aulder pourrait nourrir 15.000 moutons, et qu’il ne comprend que la trentième partie du total des territoires de chasse de l’Écosse... Tout ce pays de chasse est entièrement improductif... Il aurait tout aussi bien pu être englouti dans les flots de la mer du Nord » (Karl Marx : « Le Capital »).

[3] Rodbertus : « Zur Beleuchtung der sozialen Frage », 1850.

[4] La note suivante, tirée des « lettres sur la Chimie » de Liebig, montre jusqu’à quel point la production du sol pourrait aussi être accrue chez nous. « On lit dans le Journal de Dresde du 10 septembre 1858 : D’après ce que l’on nous annonce d’Eibenstock (dans l’Erzgebirge), l’inspecteur des forêts de la localité, M. Thiersch, a déjà fait depuis plusieurs années des expériences très concluantes sur la plantation en automne des blés d’hiver. Il sema notamment, au milieu du mois d’octobre, les graines destinées à cette expérience, c’est-à-dire un minot de semence pour une sur¬face de 100 verges carrées, ce qui donna un résultat extraordinaire. Des pieds poussèrent qui avaient jusqu’à cinquante épis, lesquels comptaient à leur tour jusqu’à cent grains ». Liebig, qui se porte garant de l’authenticité de cette information, ajoute que, dans des pays où la main-d’œuvre ne manque pas et où le sol est fertile, il n’est pas douteux que ce procédé s’emploierait avec fruit. Donc, du monde, de l’engrais et pas d’exploitation capitaliste, et le produit de la terre augmentera dans des proportions qui nous paraissent aujourd’hui fabuleuses.

[5] Derniers chiffres de l’année dans le texte scanné [NdE]

[6] Déjà, du temps de Saint-Basile, des conditions de ce genre devaient exister, car il s’écrie, en s’adressant aux riches : « Malheureux que vous êtes, que répondrez-vous au divin juge ? vous recouvrez de tapisseries la nudité de vos murs, mais vous ne couvrez pas d’habits la nudité de l’homme ! vous ornez vos chevaux de précieuses et douces couvertures et vous méprisez votre frère couvert de haillons, vous laissez votre blé périr et se perdre dans vos granges et dans vos greniers, et vous ne jetez même pas un regard à ceux qui n’ont pas de pain » !. Prêcher la morale n’a servi de rien auprès des grands d’alors et ne servira éternellement à rien. Que l’on change les institutions, que nul ne puisse agir injustement à l’égard de son prochain, et le monde sera heureux.

Dans Le Capital » de Karl Marx :

« Formes d’existence de la surpopulation relative. Loi générale de l’accumulation capitaliste.

« En dehors des grands changements périodiques qui, dès que le cycle industriel passe d’une de ses phases à l’autre, surviennent dans l’aspect général de la surpopulation relative, celle-ci présente toujours des nuances variées à l’infini. Pourtant on y distingue bientôt quelques grandes catégories, quelques différences de forme fortement prononcées - la forme flottante, latente et stagnante.

Les centres de l’industrie moderne, - ateliers automatiques, manufactures, usines, mines, etc., - ne cessent d’attirer et de repousser alternativement des travailleurs, mais en général l’attraction l’emporte à la longue sur la répulsion, de sorte que le nombre des ouvriers exploités y va en augmentant, bien qu’il y diminue proportionnellement à l’échelle de la production. Là la surpopulation existe à l’état flottant.

Dans les fabriques automatiques, de même que dans la plupart des grandes manufactures où les machines ne jouent qu’un rôle auxiliaire à côté de la division moderne du travail, on n’emploie par masse les ouvriers mâles que jusqu’à l’âge de leur maturité. Ce terme passé, on en retient un faible contingent et l’on renvoie régulièrement la majorité. Cet élément de la surpopulation s’accroît à mesure que la grande industrie s’étend. Une partie émigre et ne fait en réalité que suivre l’émigration du capital. Il en résulte que la population féminine augmente plus vite que la population mâle : témoin l’Angleterre. Que l’accroissement naturel de la classe ouvrière ne suffise pas aux besoins de l’accumulation nationale, et qu’il dépasse néanmoins les facultés d’absorption du marché national, cela paraît impliquer une contradiction, mais elle naît du mouvement même du capital, à qui il faut une plus grande proportion de femmes, d’enfants, d’adolescents, de jeunes gens, que d’hommes faits. Semble-t-il donc moins contradictoire, au premier abord, qu’au moment même où des milliers d’ouvriers se trouvent sur le pavé l’on crie à la disette de bras ? Au dernier semestre de 1866, par exemple, il y avait à Londres plus de cent mille ouvriers en chômage forcé, tandis que, faute de bras, beaucoup de machines chômaient dans les fabriques du Lancashire [1].

L’exploitation de la force ouvrière par le capital est d’ailleurs si intense que le travailleur est déjà usé à la moitié de sa carrière.

Quand il atteint l’âge mûr, il doit faire place à une force plus jeune et descendre un échelon de l’échelle sociale, heureux s’il ne se trouve pas définitivement relégué parmi les surnuméraires. En outre, c’est chez les ouvriers de la grande industrie que l’on rencontre la moyenne de vie la plus courte. « Comme l’a constaté le docteur Lee, l’officier de santé pour Manchester, la durée moyenne de la vie est, à Manchester, de trente-huit années pour la classe aisée et de dix-sept années seulement pour la classe ouvrière, tandis qu’à Liverpool elle est de trente-cinq années pour la première et de quinze pour la seconde. Il s’ensuit que la classe privilégiée tient une assignation sur la vie (have a leave of life) de plus de deux fois la valeur de celle qui échoit aux citoyens moins favorisés [2]. » Ces conditions une fois données, les rangs de cette fraction du prolétariat ne peuvent grossir qu’en changeant souvent d’éléments individuels. Il faut donc que les générations subissent des périodes de renouvellement fréquentes. Ce besoin social est satisfait au moyen de mariages précoces (conséquence fatale de la situation sociale des ouvriers manufacturiers), et grâce à la prime que l’exploitation des enfants assuré à leur production.

Dès que le régime capitaliste s’est emparé de l’agriculture, la demande de travail y diminue absolument à mesure que le capital s’y accumule. La répulsion de la force ouvrière n’est pas dans l’agriculture, comme en d’autres industries, compensée par une attraction supérieure. Une partie de la population des campagnes se trouve donc toujours sur le point de se convertir en population urbaine ou manufacturière, et dans l’attente de circonstances favorables à cette conversion.

« Dans le recensement de 1861 pour l’Angleterre et la principauté de Galles figurent sept cent quatre-vingt-une villes avec une population de dix millions neuf cent soixante mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit habitants, tandis que les villages et les paroisses de campagne n’en comptent que neuf millions cent cinq mille deux cent vingt-six... En 1851 le nombre des villes était de cinq cent quatre-vingts avec une population à peu près égale à celle des districts ruraux. Mais, tandis que dans ceux-ci la population ne s’augmentait que d’un demi-million, elle s’augmentait en cinq cent quatre-vingts villes de un million cinq cent cinquante-quatre mille soixante-sept habitants. L’accroissement de population est dans les paroisses rurales de six cinq pour cent, dans les villes de dix-sept trois. Cette différence doit être attribuée à l’émigration qui se fait des campagnes dans les villes. C’est ainsi que celles-ci absorbent les trois quarts de l’accroissement général de la population [3]. »

Pour que les districts ruraux deviennent pour les villes une telle source d’immigration, il faut que dans les campagnes elles-mêmes il y ait une surpopulation latente, dont on n’aperçoit toute l’étendue qu’aux moments exceptionnels où ses canaux de décharge s’ouvrent tout grands.

L’ouvrier agricole se trouve par conséquent réduit au minimum du salaire et a un pied déjà dans la fange du paupérisme.

La troisième catégorie de la surpopulation relative, la stagnante, appartient bien à l’armée industrielle active, mais en même temps l’irrégularité extrême de ses occupations en fait un réservoir inépuisable de forces disponibles. Accoutumée à la misère chronique, à des conditions d’existence tout à fait précaires et honteusement inférieures au niveau normal de la classe ouvrière, elle devient la large base de branches d’exploitation spéciales où le temps de travail atteint son maximum et le taux de salaire son minimum. Le soi-disant travail à domicile nous en fournit un exemple affreux.

Cette couche de la classe ouvrière se recrute sans cesse parmi les « surnuméraires » de la grande industrie et de l’agriculture, et surtout dans les sphères de production où le métier succombe devant la manufacture, celle-ci devant l’industrie mécanique. A part les contingents auxiliaires qui vont ainsi grossir ses rangs, elle se reproduit elle-même sur une échelle progressive. Non seulement le chiffre des naissances et des décès y est très élevé, mais les diverses catégories de cette surpopulation à l’état stagnant s’accroissent actuellement en raison inverse du montant des salaires qui leur échoient, et, par conséquent, des subsistances sur lesquelles elles végètent. Un tel phénomène ne se rencontre pas chez les sauvages ni chez les colons civilisés. Il rappelle la reproduction extraordinaire de certaines espèces animales faibles et constamment pourchassées. Mais, dit Adam Smith, « la pauvreté semble favorable à la génération ». C’est même une ordonnance divine d’une profonde sagesse, s’il faut en croire le spirituel et galant abbé Galiani, selon lequel « Dieu fait que les hommes qui exercent des métiers de première utilité naissent abondamment [4] ». « La misère, poussée même au point où elle engendre la famine et les épidémies, tend à augmenter la population au lieu de l’arrêter. » Après avoir démontré cette proposition par la statistique, Laing ajoute : « Si tout le monde se trouvait dans un état d’aisance, le monde serait bientôt dépeuplé [5]. »

Enfin, le dernier résidu de la surpopulation relative habite l’enfer du paupérisme. Abstraction faite des vagabonds, des criminels, des prostituées, des mendiants, et de tout ce monde qu’on appelle les classes dangereuses, cette couche sociale se compose de trois catégories.

La première comprend des ouvriers capables de travailler. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les listes statistiques du paupérisme anglais pour s’apercevoir que sa masse, grossissant à chaque crise et dans la phase de stagnation, diminue à chaque reprise des affaires. La seconde catégorie comprend les enfants des pauvres assistés et des orphelins. Ce sont autant de candidats de la réserve industrielle qui, aux époques de haute prospérité, entrent en masse dans le service actif, comme, par exemple, en 1860. La troisième catégorie embrasse les misérables, d’abord les ouvriers et ouvrières que le développement social a, pour ainsi dire, démonétisés, en supprimant l’œuvre de détail dont la division du travail avait fait leur seule ressource puis ceux qui par malheur ont dépassé l’âge normal du salarié ; enfin les victimes directes de l’industrie - malades, estropiés, veuves, etc., dont le nombre s’accroît avec celui des machines dangereuses, des mines, des manufactures chimiques, etc.

Le paupérisme est l’hôtel des Invalides de l’armée active du travail et le poids mort de sa réserve. Sa production est comprise dans celle de la surpopulation relative, sa nécessité dans la nécessité de celle-ci, il forme avec elle une condition d’existence de la richesse capitaliste. Il entre dans les faux frais de la production capitaliste, frais dont le capital sait fort bien, d’ailleurs, rejeter la plus grande partie sur les épaules de la classe ouvrière et de la petite classe moyenne.

La réserve industrielle est d’autant plus nombreuse que la richesse sociale, le capital en fonction, l’étendue et l’énergie de son accumulation, partant aussi le nombre absolu de la classe ouvrière et la puissance productive de son travail, sont plus considérables. Les mêmes causes qui développent la force expansive du capital amenant la mise en disponibilité de la force ouvrière, la réserve industrielle doit augmenter avec les ressorts de la richesse. Mais plus la réserve grossit, comparativement à l’armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposé. Plus s’accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi générale, absolue, de l’accumulation capitaliste. L’action de cette loi, comme de toute autre, est naturellement modifiée par des circonstances particulières.

On comprend donc toute la sottise de la sagesse économique qui ne cesse de prêcher aux travailleurs d’accommoder leur nombre aux besoins du capital. Comme si le mécanisme du capital ne le réalisait pas continuellement, cet accord désiré, dont le premier mot est : création d’une réserve industrielle, et le dernier : invasion croissante de la misère jusque dans les profondeurs de l’armée active du travail, poids mort du paupérisme.

La loi selon laquelle une masse toujours plus grande des éléments constituants de la richesse peut, grâce au développement continu des pouvoirs collectifs du travail, être mise en oeuvre avec une dépense de force humaine toujours moindre, cette loi qui met l’homme social à même de produire davantage avec moins de labeur, se tourne dans le milieu capitaliste - où ce ne sont pas les moyens de production qui sont au service du travailleur, mais le travailleur qui est au service des moyens de production - en loi contraire, c’est-à-dire que, plus le travail gagne en ressources et en puissance, plus il y a pression des travailleurs sur leurs moyens d’emploi, plus la condition d’existence du salarié, la vente de sa force, devient précaire. L’accroissement des ressorts matériels et des forces collectives du travail, plus rapide que celui de la population, s’exprime donc en la formule contraire, savoir : la population productive croit toujours en raison plus rapide que le besoin que le capital peut en avoir.

L’analyse de la plus-value relative (sect. IV) nous a conduit à ce résultat : dans le système capitaliste toutes les méthodes pour multiplier les puissances du travail collectif s’exécutent aux dépens du travailleur individuel ; tous les moyens pour développer la production se transforment en moyens de dominer et d’exploiter le producteur : ils font de lui un homme tronqué, fragmentaire, ou l’appendice d’une machine ; ils lui opposent comme autant de pouvoirs hostiles les puissances scientifiques de la production-, ils substituent au travail attrayant le travail forcé ; ils rendent les conditions dans lesquelles le travail se fait de plus en plus anormales et soumettent l’ouvrier durant son service à un despotisme aussi illimité que mesquin ; ils transforment sa vie entière en temps de travail et jettent sa femme et ses enfants sous les roues du Jagernaut capitaliste.

Mais toutes les méthodes qui aident à la production de la plus-value favorisent également l’accumulation, et toute extension de celle-ci appelle à son tour celles-là. Il en résulte que, quel que soit le taux des salaires, haut ou bas, la condition du travailleur doit empirer à mesure que le capital s’accumule.

Enfin la loi, qui toujours équilibre le progrès de l’accumulation et celui de la surpopulation relative, rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesse à un pôle, c’est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même.

Ce caractère antagoniste de la production capitaliste [6] a frappé même des économistes, lesquels d’ailleurs confondent souvent les phénomènes par lesquels il se manifeste avec des phénomènes analogues, mais appartenant à des ordres de production sociale antérieurs. G. Ortès, moine vénitien et un des économistes marquants du XVIII° siècle. croit avoir trouvé dans l’antagonisme inhérent à la richesse capitaliste la loi immuable et naturelle de la richesse sociale. Au lieu de projeter, dit-il, « pour le bonheur des peuples, des systèmes inutiles, je me bornerai à chercher la raison de leur misère... Le bien et le mal économique se font toujours équilibre dans une nation (« il bene ed il male economico in una nazione sempre all’istessa misura ») : l’abondance des biens chez les uns est toujours égale au manque de biens chez les autres (« la copia dei beni in alcuni sempre eguale alla mancanza di essi in altri ») ; la grande richesse d’un petit nombre est toujours accompagnée de la privation des premières nécessités chez la multitude, la diligence excessive des uns rend forcée la fainéantise des autres ; la richesse d’un pays correspond à sa population et sa misère correspond à sa richesse [7] ».

Mais, si Ortès était profondément attristé de cette fatalité économique de la misère, dix ans après lui, un ministre anglican, le révérend J. Townsend, vint, le cœur léger et même joyeux, la glorifier comme la condition nécessaire de la richesse. L’obligation légale du travail, dit-il, « donne trop de peine, exige trop de violence, et fait trop de bruit ; la faim au contraire est non seulement une pression paisible, silencieuse et incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail et de l’industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants ». Perpétuer la faim du travailleur, c’est donc le seul article important de son code du travail, mais, pour l’exécuter, ajoute-t-il, il suffit de laisser faire le principe de population, actif surtout parmi les pauvres. « C’est une loi de la nature, paraît-il, que les pauvres soient imprévoyants jusqu’à un certain degré, afin qu’il y ait toujours des hommes prêts à remplir les fonctions les plus serviles, les plus sales et les plus abjectes de la communauté. Le fonds du bonheur humain (« the fund of human happiness ») en est grandement augmenté, les gens comme il faut, plus délicats (« the more delicate »), débarrassés de telles tribulations peuvent doucement suivre leur vocation supérieure... Les lois pour le secours des pauvres tendent à détruire l’harmonie et la beauté, l’ordre et la symétrie de ce système que Dieu et la nature ont établi dans le monde [8]. »

Si le moine vénitien trouvait dans la fatalité économique de la misère la raison d’être de la charité chrétienne, du célibat, des monastères, couvents, etc., le révérend prébendé y trouve donc au contraire un prétexte pour passer condamnation sur les « poor laws », les lois anglaises qui donnent aux pauvres le droit aux secours de la paroisse.

« Le progrès de la richesse sociale », dit Storch, « enfante cette classe utile de la société... qui exerce les occupations les plus fastidieuses, les plus viles et les plus dégoûtantes, qui prend, en un mot, sur ses épaules tout ce que la vie a de désagréable et d’assujettissant et procure ainsi aux autres classes le loisir, la sérénité d’esprit et la dignité conventionnelle (!) de caractère, etc [9]. » Puis, après s’être demandé en quoi donc au bout du compte elle l’emporte sur la barbarie, cette civilisation capitaliste avec sa misère et sa dégradation des masses, il ne trouve qu’un mot à répondre - la sécurité !

Sismondi constate que, grâce au progrès de l’industrie et de la science, chaque travailleur peut produire chaque jour beaucoup plus que son entretien quotidien. Mais cette richesse produit de son travail, le rendrait peu propre au travail, s’il était appelé à la consommer. Selon lui « les hommes (bien entendu, les hommes non-travailleurs) renonceraient probablement à tous les perfectionnements des arts, à toutes les jouissances que nous donnent les manufactures, s’il fallait que tous les achetassent par un travail constant, tel que celui de l’ouvrier... Les efforts sont aujourd’hui séparés de leur récompense ; ce n’est pas le même homme qui travaille et qui se repose ensuite : mais c’est parce que l’un travaille que l’autre doit se reposer... La multiplication indéfinie des pouvoirs productifs du travail ne peut donc avoir pour résultat que l’augmentation du luxe ou des jouissances des riches oisifs [10] ». Cherbuliez, disciple de Sismondi, le complète en ajoutant : « Les travailleurs eux-mêmes.... en coopérant à l’accumulation des capitaux productifs, contribuent à l’événement qui, tôt ou tard, doit les priver d’une partie de leurs salaires [11]. »

Enfin, le zélateur à froid de la doctrine bourgeoise, Destutt de Tracy, dit carrément :

« Les nations pauvres, c’est là où le peuple est à son aise ; et les nations riches, c’est là où il est ordinairement pauvre [12]. »

Notes

[1] « Il ne semble pas absolument vrai que la demande produise toujours l’offre juste au moment où il en est besoin. Cela n’a pas eu lieu du moins pour le travail de fabrique, car un grand nombre de machines chômaient faute de bras. » (Reports of Insp. of Fact., for 31 oct. 1866, p. 81.)

[2] Discours d’ouverture de la Conférence sur la réforme sanitaire, tenue à Birmingham, par M. J. Chamberlaine, maire de Birmingham, le 15 janvier 1875.

[3] Census, etc., for 1861, v. III, p. 11, 2.

[4] Iddio fa che gli uomini che esercitano mestieri di prima utilità nascono abbondantemente. Galiani, l. c., p. 78.

[5] S. Laing : National Distress, 1844, p. 69.

[6] « De jour en jour il devient donc plus clair que les rapports de production dans lesquels se meut la bourgeoisie n’ont pas un caractère un caractère simple, mais un caractère de duplicité ; que dans les mêmes rapports dans lesquels se produit la richesse la misère se produit aussi ; que dans les mêmes rapports dans lesquels il y a développement des forces productives il y a une force productive de répression ; que ces rapports ne produisent la richesse bourgeoise, c’est-à-dire la richesse de la classe bourgeoise, qu’en anéantissant continuellement la richesse des membres intégrants de cette classe et en produisant un prolétariat toujours croissant. » (Karl Marx : Misère de la philosophie, p. 116.)

[7] G. Ortès : Della Economia nazionale libri sei, 1717, ed. Custodi, parte moderna, t. XXI, p. 6, 9, 22, 25, etc.

[8] A Dissertation on the Poor Laws, by a Wellwisher of Mankind (the Reverend M. J. Townsend), 1786, nouvelle éd. Londres, 1817, p. 15. Ce pasteur « délicat » dont le pamphlet que nous venons de citer ainsi que le Voyage en Espagne ont été impudemment pillés par Malthus, emprunta lui-même une bonne partie de sa doctrine à sir J. Steuart, tout en le défigurant. Si Steuart dit, par exemple : « L’esclavage était le seul moyen de faire travailler les hommes au-delà de leurs besoins, et pour qu’une partie de l’Etat nourrit gratuitement l’autre ; c’était un moyen violent de rendre les hommes laborieux [pour d’autres hommes]. Alors les hommes étaient obligés à travailler, parce qu’ils étaient esclaves d’autres hommes ; aujourd’hui les hommes sont obligés de travailler [pour d’autres hommes qui ne travaillent pas), parce qu’ils sont esclaves de leur propre besoin » (Steuart, l. c., ch. vit.) - il n’en conclut pas, comme le philanthrope clérical, qu’il faut mettre aux salariés le râtelier bien haut. Il veut, au contraire, qu’en augmentant leurs besoins on les incite à travailler davantage pour les gens comme il faut.

[9] Storch, l. c., t. Ill, p. 224.

[10] Sismondi, l. c., éd. Paris, t. I, p. 79, 80.

[11] Cherbuliez, l. c., p. 146.

[12] Destutt de Tracy, l. c., p. 231.

« Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve

« La demande de travail absolue qu’occasionne un capital est en raison non de sa grandeur absolue, mais de celle de sa partie variable. qui seule s’échange contre la force ouvrière. La demande de travail relative qu’occasionne un capital, c’est-à-dire la proportion entre sa propre grandeur et la quantité de travail qu’il absorbe, est déterminée par la grandeur proportionnelle de sa fraction variable Nous venons de démontrer que l’accumulation qui fait grossir le capital social réduit simultanément la grandeur proportionnelle de sa partie variable et diminue ainsi la demande de travail relative. Maintenant, quel est l’effet de ce mouvement sur le sort de la classe salariée ?

Pour résoudre ce problème, il est clair qu’il faut d’abord examiner de quelle manière l’amoindrissement subi par la partie variable d’un capital en voie d’accumulation affecte la grandeur absolue de cette partie, et par conséquent de quelle manière une diminution survenue dans la demande de travail relative réagit sur la demande de travail absolue ou effective.

Tant qu’un capital ne change pas de grandeur, tout décroissement proportionnel de sa partie variable en est du même coup un décroissement absolu. Pour qu’il en soit autrement, il faut que le décroissement proportionnel soit contrebalancé par une augmentation survenue dans la somme totale de la valeur-capital avancée. La partie variable qui fonctionne comme fonds de salaire diminue donc en raison directe du décroissement de sa grandeur proportionnelle et en raison inverse de l’accroissement simultané du capital tout entier. Partant de cette prémisse, nous obtenons les combinaisons suivantes :

Premièrement : Si la grandeur proportionnelle du capital variable décroît en raison inverse de l’accroissement du capital tout entier, le fonds de salaire ne change pas de grandeur absolue. Il s’élèvera, par exemple toujours à quatre cents francs, qu’il forme deux cinquièmes d’un capital de mille francs ou un cinquième d’un capital de deux mille francs.

Deuxièmement : Si la grandeur proportionnelle du capital variable décroît en raison supérieure à celle de l’accroissement du capital tout entier, le fonds de salaire subit une diminution absolue, malgré l’augmentation absolue de la valeur-capital avancée.

Troisièmement : Si la grandeur proportionnelle du capital variable décroît en raison inférieure à celle de l’accroissement du capital tout entier, le fonds de salaire subit une augmentation absolue, malgré la diminution survenue dans sa grandeur proportionnelle.

Au point de vue de l’accumulation sociale, ces différentes combinaisons affectent la forme et d’autant de phases successives que les masses du capital social réparties entre les différentes sphères de production parcourent l’une après l’autre, souvent en sens divers, et d’autant de conditions diverses simultanément présentées par différentes sphères de production. Dans le chapitre sur la grande industrie nous avons considéré ces deux aspects du mouvement.

On se souvient, par exemple, de fabriques où un même nombre d’ouvriers suffit à mettre en œuvre une somme croissante de matières et d’outillage. Là l’accroissement du capital ne provenant que de l’extension de sa partie constante fait diminuer d’autant la grandeur proportionnelle de sa partie variable ou la masse proportionnelle de la force ouvrière exploitée, mais n’en altère pas la grandeur absolue.

Comme exemples d’une diminution absolue du nombre des ouvriers occupés dans certaines grandes branches d’industrie et de son augmentation simultanée dans d’autres, bien que toutes se soient également signalées par l’accroissement du capital y engagé et le progrès de leur productivité, nous mentionnerons ici qu’en Angleterre, de 1851 à 1861, le personnel engagé dans l’agriculture s’est abaissé de deux millions onze mille quatre cent quarante-sept individus à un million neuf cent vingt-quatre mille cent dix ; celui engagé dans la manufacture de laine longue de cent deux mille sept cent quatorze à soixante-dix-neuf mille deux cent quarante-neuf ; celui engagé dans la fabrique de soie de cent onze mille neuf cent quarante à cent un mille six cent soixante-dix-huit, tandis que dans la même période le personnel engagé dans la filature et la tissanderie de coton s’est élevé de trois cent soixante et onze mille sept cent soixante-dix-sept individus à quatre cent cinquante-six mille six cent quarante-six, et celui engagé dans les manufactures de fer de soixante-huit mille cinquante-trois à cent vingt-cinq mille sept cent onze [1].

Enfin, quant à l’autre face de l’accumulation sociale, qui montre son progrès dans une même branche d’industrie alternativement suivi d’augmentation, de diminution ou de l’état sta,tionnaire du chiffre des ouvriers employés, l’histoire des péripéties subies par l’industrie cotonnière nous en a fourni l’exemple le plus frappant.

En examinant une période de plusieurs années, par exemple, une période décennale, nous trouverons en général qu’avec le progrès de l’accumulation sociale le nombre des ouvriers exploités s’est aussi augmenté, bien que les différentes années prises à part contribuent à des degrés très divers à ce résultat, ou que certaines même n’y contribuent pas du tout. Il faut donc bien que l’état stationnaire, ou le décroissement, du chiffre absolu de le population ouvrière occupée, qu’on trouve au bout du compte dans quelques industries à côté d’un considérable accroissement du capital y engagé, aient été plus que compensés par d’autres industries où l’augmentation de la force ouvrière employée l’a définitivement emporté sur les mouvements en sens contraire. Mais ce résultat ne s’obtient qu’au milieu de secousses et dans des conditions de plus en plus difficiles à remplir.

Le décroissement proportionnel de grandeur que la partie variable du capital subit, dans le cours de l’accumulation et de l’extension simultanée des puissances du travail, est progressif. Que, par exemple, le rapport entre le capital constant et le capital variable fût à l’origine comme 1 : 1, et il deviendra 2 : 1, 3 : 1, 5 : 1, 6 : 1, etc., en sorte que de degré en degré 2/3, 3/4, 5/6, 6/7, etc. de la valeur-capital totale, s’avancent en moyens de production et, par contre, 1/3, 1/4, 1/6, 1/7, etc., seulement, en force ouvrière

Quand même la somme totale du capital serait dans le même ordre, triplée, quadruplée, sextuplée, septuplée, etc., cela ne suffirait pas à faire augmenter le nombre des ouvriers employés. Pour produire cet effet, il faut que l’exposant de la raison dans laquelle la masse du capital social augmente soit supérieur à celui de la raison dans laquelle le fonds de salaire diminue de grandeur proportionnelle.

Donc, plus bas est déjà descendu son chiffre proportionnel, plus rapide doit être la progression dans laquelle le capital social augmente : mais cette progression même devient la source de nouveaux changements techniques qui réduisent encore la demande de travail relative. Le jeu est donc à recommencer.

Dans le chapitre sur la grande industrie, nous avons longuement traité des causes qui font qu’en dépit des tendances contraires les rangs des salariés grossissent avec le progrès de l’accumulation. Nous rappellerons ici en quelques mots ce qui a immédiatement trait à notre sujet.

Le même développement des pouvoirs productifs du travail, qui occasionne une diminution, non seulement relative, mais souvent absolue, du nombre des ouvriers employés dans certaines grandes branches d’industrie, permet à celles-ci de livrer une masse toujours croissante de produits à bon marché. Elles stimulent ainsi d’autres industries, celles à qui elles fournissent des moyens de production, ou bien celles dont elles tirent leurs matières, instruments, etc. ; elles en provoquent l’extension. L’effet produit sur le marché de travail de ces industries sera très considérable, si le travail à la main y prédomine. « L’augmentation du nombre des ouvriers », dit le rédacteur officiel du Recensement du Peuple Anglais en 1861, - « atteint en générai son maximum dans les branches d’industrie où les machines n’ont pas encore été introduites avec succès [2]. » Mais nous avons vu ailleurs que toutes ces industries passent à leur tour par la métamorphose technique qui les adapte au mode de production moderne.

Les nouvelles branches de la production auxquelles le progrès économique donne lieu forment autant de débouchés additionnels pour le travail. A leur origine ils revêtent la forme du métier, de la manufacture, ou enfin celle de la grande industrie. Dans les deux premiers cas, il leur faudra passer par la transformation mécanique, dans le dernier la centralisation du capital leur permet de mettre sur pied d’immenses armées industrielles qui étonnent la vue et semblent sortir de terre. Mais, si vaste que paraisse la force ouvrière ainsi embauchée, son chiffre proportionnel, tout d’abord faible comparé à la masse du capital engagé, décroît aussitôt que ces industries ont pris racine.

Enfin, il y a des intervalles où les bouleversements techniques se font moins sentir, où l’accumulation se présente davantage comme un mouvement d’extension quantitative sur la nouvelle base technique une fois acquise. Alors, quelle que soit la composition actuelle du capital, la loi selon laquelle la demande de travail augmente dans la même proportion que le capital recommence plus ou moins à opérer. Mais, en même temps que le nombre des ouvriers attirés par le capital atteint son maximum, les produits deviennent si surabondants qu’au moindre obstacle dans leur écoulement le mécanisme social semble s’arrêter ; la répulsion du travail par le capital opère tout d’un coup, sur la plus vaste échelle et de la manière la plus violente ; le désarroi même impose aux capitalistes des efforts suprêmes pour économiser le travail. Des perfectionnements de détail graduellement accumulés se concentrent alors pour ainsi dire sous cette haute pression ; ils s’incarnent dans des changements techniques qui révolutionnent la composition du capital sur toute la périphérie de grandes sphères de production. C’est ainsi que la guerre civile américaine poussa les filateurs anglais à peupler leurs ateliers de machines plus puissantes et à les dépeupler de travailleurs. Enfin, la durée de ces intervalles où l’accumulation favorise le plus la demande de travail se raccourcit progressivement.

Ainsi donc, dès que l’industrie mécanique prend le dessus, le progrès de l’accumulation redouble l’énergie des forces qui tendent à diminuer la grandeur proportionnelle du capital variable et affaiblit celles qui tendent à en augmenter la grandeur absolue. Il augmente avec le capital social dont il fait partie, mais il augmente en proportion décroissante [3].

La demande de travail effective étant réglée non seulement par la grandeur du capital variable déjà mis en œuvre, mais encore par la moyenne de son accroissement continu, l’offre de travail reste normale tant qu’elle suit ce mouvement. Mais, quand le capital variable descend à une moyenne d’accroissement inférieure, la même offre de travail qui était jusque-là normale devient désormais anormale, surabondante, de sorte qu’une fraction plus ou moins considérable de la classe salariée, ayant cessé d’être nécessaire pour la mise en valeur du capital, et perdu sa raison d’être, est maintenant devenue superflue, surnuméraire. Comme ce jeu continu à se répéter avec la marche ascendante de l’accumulation, celle-ci traîne à sa suite une surpopulation croissante. La loi de la décroissance proportionnelle du capital variable, et de la diminution correspondante dans la demande de travail relative, a donc pour corollaires l’accroissement absolu du capital variable et l’augmentation absolue de la demande de travail suivant une proportion décroissante, et enfin pour complément : la production d’une surpopulation relative. Nous l’appelons « relative », parce qu’elle provient non d’un accroissement positif de la population ouvrière qui dépasserait les limites de la richesse en voie d’accumulation, mais, au contraire, d’un accroissement accéléré du capital social qui lui permet de se passer d’une partie plus ou moins considérable de ses manouvriers. Comme cette surpopulation n’existe que par rapport aux besoins momentanés de l’exploitation capitaliste, elle peut s’enfler et se resserrer d’une manière subite.

En produisant l’accumulation du capital, et à mesure qu’elle y réussit, la classe salariée produit donc elle-même les instruments de sa mise en retraite ou de sa métamorphose en surpopulation relative. Voilà la loi de population qui distingue l’époque capitaliste et correspond à son mode de production particulier. En effet, chacun des modes historiques de la production sociale a aussi sa loi de population propre, loi qui ne s’applique qu’à lui, qui passe avec lui et n’a par conséquent qu’une valeur historique. Une loi de population abstraite et immuable n’existe que pour la plante et l’animal, et encore seulement tant qu’ils ne subissent pas l’influence de l’homme.

La loi du décroissement progressif de la grandeur proportionnelle du capital variable, et les effets qu’elle produit sur l’état de la classe salariée, ont été plutôt pressentis que compris par quelques économistes distingués de l’école classique. Le plus grand mérite à cet égard revient à John Barton, bien qu’il confonde le capital constant avec le capital fixe et le capital variable avec le capital circulant. Dans ses « Observations sur les circonstances qui influent sur la condition des classes laborieuses de la société », il dit :

« La demande de travail dépend de l’accroissement non du capital fixe, mais du capital circulant. S’il était vrai que la proportion entre ces deux sortes de capital soit la même en tout temps et dans toute circonstance, il s’ensuivrait que le nombre des travailleurs employés est en proportion de la richesse nationale. Mais une telle proposition n’a pas la moindre apparence de probabilité. A mesure que les arts sont cultivés et que la civilisation s’étend, le capital fixe devient de plus en plus considérable, par rapport au capital circulant. Le montant de capital fixe employé dans une pièce de mousseline anglaise est au moins cent fois et probablement mille fois plus grand que celui qu’exige une pièce pareille de mousseline indienne. Et la proportion du capital circulant est cent ou mille fois plus petite... L’ensemble des épargnes annuelles, ajouté au capital fixe, n’aurait pas le pouvoir d’augmenter la demande de travail [4]. » Ricardo, tout en approuvant les vues générales de Barton, fait cependant, à propos du passage cité, cette remarque : « Il est difficile de comprendre que l’accroissement du capital ne puisse, en aucune circonstance, être suivi d’une plus grande demande de travail ; ce qu’on peut dire tout au plus, c’est que la demande se fera dans une proportion décroissante (« the demand will be in a diminishing ratio [5]. »). » Il dit ailleurs : « Le fonds d’où les propriétaires fonciers et les capitalistes tirent leurs revenus peut augmenter en même temps que l’autre, dont la classe ouvrière dépend, peut diminuer ; il en résulte que la même cause (à savoir : la substitution de machines au travail humain) qui fait monter le revenu net d’un pays peut rendre la population surabondante (« render the population redundant ») et empirer la condition du travailleur [6]. » Richard Jones déclare à son tour : « Le montant du capital destiné à l’entretien du travail peut varier indépendamment de tout changement dans la masse totale du capital... De grandes fluctuations dans la somme du travail employé et de grandes souffrances peuvent devenir plus fréquentes à mesure que le capital lui-même devient plus abondant [7]. » Citons encore Ramsay : « La demande de travail s’élève... non en proportion du capital général. Avec le progrès de la société, toute augmentation du fonds national destiné à la reproduction arrive à avoir de moins en moins d’influence sur le sort du travailleur [8] »

Si l’accumulation, le progrès de la richesse sur la base capitaliste, produit donc nécessairement une surpopulation ouvrière, celle-ci devient à son tour le levier le plus puissant de l’accumulation, une condition d’existence de la production capitaliste dans son état de développement intégral. Elle forme une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d’une manière aussi absolue que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais. Elle fournit à ses besoins de valorisation flottants, et, indépendamment de l’accroissement naturel de la population, la matière humaine toujours exploitable et toujours disponible.

La présence de cette réserve industrielle, sa rentrée tantôt partielle, tantôt générale, dans le service actif, puis sa reconstitution sur un cadre plus vaste, tout cela se retrouve au fond de la vie accidentée que traverse l’industrie moderne, avec son cycle décennal à peu près régulier - à part des autres secousses irrégulières - de périodes d’activité ordinaire, de production à haute pression, de crise et de stagnation.

Cette marche singulière de l’industrie, que nous ne rencontrons à aucune époque antérieure de l’humanité, était également impossible dans la période d’enfance de la production capitaliste. Alors, le progrès technique étant lent et se généralisant plus lentement encore, les changements dans la composition du capital social se firent à peine sentir. En même temps l’extension du marché colonial récemment créé, la multiplication correspondante des besoins et des moyens de les satisfaire, la naissance de nouvelles branches d’industrie, activaient, avec l’accumulation, la demande de travail. Bien que peu rapide, au point de vue de notre époque, le progrès de l’accumulation vint se heurter aux limites naturelles de la population, et nous verrons plus tard qu’on ne parvint à reculer ces limites qu’à force de coups d’État. C’est seulement sous le régime de la grande industrie que la production d’un superflu de population devient un ressort régulier de la production des richesses.

Si ce régime doue le capital social d’une force d’expansion soudaine, d’une élasticité merveilleuse, c’est que, sous l’aiguillon de chances favorables, le crédit fait affluer à la production des masses extraordinaires de la richesse sociale croissante, de nouveaux capitaux dont les possesseurs, impatients de les faire valoir, guettent sans cesse le moment opportun ; c’est, d’un autre côté, que les ressorts techniques de la grande industrie permettent, et de convertir soudainement en moyens de production supplémentaires un énorme surcroît de produits, et de transporter plus rapidement les marchandises d’un coin du monde à l’autre. Si le bas prix de ces marchandises leur fait d’abord ouvrir de nouveaux débouchés et dilate les anciens, leur surabondance vient peu à peu resserrer le marché général jusqu’au point où elles en sont brusquement rejetées. Les vicissitudes commerciales arrivent ainsi à se combiner avec les mouvements alternatifs du capital social qui, dans le cours de son accumulation, tantôt subit des révolutions dans sa composition, tantôt s’accroît sur la base technique une fois acquise. Toutes ces influences concourent à provoquer des expansions et des contractions soudaines de l’échelle de la production.

L’expansion de la production par des mouvements saccadés est la cause première de sa contraction subite ; celle-ci, il est vrai, provoque à son tour celle-là, mais l’expansion exorbitante de la production, qui forme le point de départ, serait-elle possible sans une armée de réserve aux ordres du capital, sans un surcroît de travailleurs indépendant de l’accroissement naturel de la population ? Ce surcroît s’obtient à l’aide d’un procédé bien simple et qui tous les jours jette des ouvriers sur le pavé, à savoir l’application de méthodes qui, rendant le travail plus productif, en diminuent la demande. La conversion, toujours renouvelée, d’une partie de la classe ouvrière en autant de bras à demi occupés ou tout à fait désœuvrés, imprime donc au mouvement de l’industrie moderne sa forme typique.

Comme les corps célestes une fois lancés dans leurs orbes les décrivent pour un temps indéfini, de même la production sociale une fois jetée dans ce mouvement alternatif d’expansion et de contraction le répète par une nécessité mécanique. Les effets deviennent causes à leur tour, et des péripéties, d’abord irrégulières et en apparence accidentelles, affectent de plus en plus la forme d’une périodicité normale. Mais c’est seulement de l’époque où l’industrie mécanique, ayant jeté des racines assez profondes, exerça une influence prépondérante sur toute la production nationale ; où, grâce à elle, le commerce étranger commença à primer le commerce intérieur ; où le marché universel s’annexa successivement de vastes terrains au Nouveau Monde, en Asie et en Australie ; où enfin les nations industrielles entrant en lice furent devenues assez nombreuses, c’est de cette époque seulement que datent les cycles renaissants dont les phases successives embrassent des années et qui aboutissent toujours à une crise générale, fin d’un cycle et point de départ d’un autre. Jusqu’ici la durée périodique de ces cycles est de dix ou onze ans, mais il n’y a aucune raison pour considérer ce chiffre comme constant. Au contraire, on doit inférer des lois de la production capitaliste, telles que nous venons de les développer, qu’il est variable et que la période des cycles se raccourcira graduellement.

Quand la périodicité des vicissitudes industrielles sauta aux yeux de tout le monde, il se trouva aussi des économistes prêts à avouer que le capital ne saurait se passer de son armée de réserve, formée par l’infima plebs des surnuméraires.

« Supposons », dit H. Merrivale, qui fut tour à tour professeur d’économie politique à l’Université d’Oxford, employé au ministère des colonies anglaises et aussi un peu historien, « supposons qu’à l’occasion d’une crise la nation s’astreigne à un grand effort pour se débarrasser, au moyen de l’émigration, de quelque cent mille bras superflus, quelle en serait la conséquence ? C’est qu’au premier retour d’une demande de travail plus vive l’on se heurterait contre un déficit. Si rapide que puisse être la reproduction humaine, il lui faut en tout cas l’intervalle d’une génération pour remplacer des travailleurs adultes. Or les profits de nos fabricants dépendent surtout de leur faculté d’exploiter le moment favorable d’une forte demande et de s’indemniser ainsi pour la période de stagnation. Cette faculté ne leur est assurée qu’autant qu’ils ont à leur disposition des machines et des bras ; il faut qu’ils trouvent là les bras ; il faut qu’ils puissent tendre et détendre selon le caprice du marché, l’activité de leurs opérations, sinon ils seront tout à fait incapables de soutenir dans la lutte acharnée de la concurrence cette suprématie sur laquelle repose la richesse de notre pays [9]. » Malthus lui-même, bien que de son point de vue borné il explique la surpopulation par un excédent réel de bras et de bouches, reconnaît néanmoins en elle une des nécessités de l’industrie moderne. Selon lui, « les habitudes de prudence dans les rapports matrimoniaux, si elles étaient poussées trop loin parmi la classe ouvrière d’un pays dépendant surtout des manufactures et du commerce, porteraient préjudice à ce pays... Par la nature même de la population, une demande particulière ne peut pas amener sur le marché un surcroît de travailleurs avant un laps de seize ou dix-huit ans, et la conversion du revenu en capital par la voie de l’épargne peut s’effectuer beaucoup plus vite. Un pays est donc toujours exposé à ce que son fonds de salaire croisse plus rapidement que sa population [10]. » Après avoir ainsi bien constaté que l’accumulation capitaliste ne saurait se passer d’une surpopulation ouvrière, l’économie politique adresse aux surnuméraires, jetés sur le pavé par l’excédent de capital qu’ils ont créé, ces paroles gracieuses, pertinemment attribuées à des fabricants-modèles : « Nous fabricants, nous faisons tout notre possible pour vous ; c’est à vous de faire le reste, en proportionnant votre nombre à la quantité des moyens de subsistance [11]. »

Le progrès industriel, qui suit la marche de l’accumulation, non seulement réduit de plus en plus le nombre des ouvriers nécessaires pour mettre en œuvre une masse croissante de moyens de production, il augmente en même temps la quantité de travail que l’ouvrier individuel doit fournir. A mesure qu’il développe les pouvoirs productifs du travail et fait donc tirer plus de produits de moins de travail, le système capitaliste développe aussi les moyens de tirer plus de travail du salarié, soit en prolongeant sa journée, soit en rendant son labeur plus intense, ou encore d’augmenter en apparence le nombre des travailleurs employés en remplaçant une force supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché, l’homme par la femme, l’adulte par l’adolescent et l’enfant, un Yankee par trois Chinois. Voilà autant de méthodes pour diminuer la demande de travail et en rendre l’offre surabondante, en un mot, pour fabriquer des surnuméraires.

L’excès de travail imposé à la fraction de la classe salariée qui se trouve en service actif grossit les rangs de la réserve, et, en augmentant la pression que la concurrence de la dernière exerce sur la première, force celle-ci à subir plus docilement les ordres du capital. A cet égard il est très instructif de comparer les remontrances des fabricants anglais au dernier siècle, à la veille de la révolution mécanique, avec celles des ouvriers de fabrique anglais en plein XIX° siècle. Le porte-parole des premiers, appréciant fort bien l’effet qu’une réserve de surnuméraires produit sur le service actif, s’écrie : « Dans ce royaume une autre cause de l’oisiveté, c’est le manque d’un nombre suffisant de bras. Toutes les fois qu’une demande extraordinaire rend insuffisante la masse de travail qu’on a sous la main, les ouvriers sentent leur propre importance et veulent la faire sentir aux maîtres. C’est étonnant, mais ces gens-là sont si dépravés, que dans de tels cas des groupes d’ouvriers se sont mis d’accord pour jeter leurs maîtres dans l’embarras en cessant de travailler pendant toute une journée [12] », c’est-à-dire que ces gens « dépravés » s’imaginaient que le prix des marchandises est réglé par la « sainte » loi de l’offre et la demande.

Aujourd’hui les choses ont bien changé, grâce au développement de l’industrie mécanique. Personne n’oserait plus prétendre, dans ce bon royaume d’Angleterre, que le manque de bras rend les ouvriers oisifs ! Au milieu de la disette cotonnière, quand les fabriques anglaises avaient jeté la plupart de leurs hommes de peine sur le pavé et que le reste n’était occupé que quatre ou six heures par jour, quelques fabricants de Bolton tentèrent d’imposer à leurs fileurs un temps de travail supplémentaire, lequel, conformément à la loi sur les fabriques, ne pouvait frapper que les hommes adultes. Ceux-ci répondirent par un pamphlet d’où nous extrayons le passage suivant : « On a proposé aux ouvriers adultes de travailler de douze à treize heures par jour, à un moment où des centaines d’entre eux sont forcés de rester oisifs, qui cependant accepteraient volontiers même une occupation partielle pour soutenir leurs familles et sauver leurs frères d’une mort prématurée causée par l’excès de travail... Nous le demandons, cette habitude d’imposer aux ouvriers occupés un temps de travail supplémentaire permet-elle d’établir des rapports supportables entre les maîtres et leurs serviteurs ? Les victimes du travail excessif ressentent l’injustice tout autant que ceux que l’on condamne à l’oisiveté forcée (condemned to forced idleness). Si le travail était distribué d’une manière équitable, il y aurait dans ce district assez de besogne pour que chacun en eût sa part. Nous ne demandons que notre droit en invitant nos maîtres à raccourcir généralement la journée tant que durera la situation actuelle des choses, au lieu d’exténuer les uns de travail et de forcer les autres, faute de travail, à vivre des secours de la bienfaisance [13]. »

La condamnation d’une partie de la classe salariée à l’oisiveté forcée non seulement impose à l’autre un excès de travail qui enrichit des capitalistes individuels, mais du même coup, et au bénéfice de la classe capitaliste, elle maintient l’armée industrielle de réserve en équilibre avec le progrès de l’accumulation. Prenez par exemple l’Angleterre : quel prodige que la masse, la multiplicité et la perfection des ressorts techniques qu’elle met en œuvre pour économiser le travail ! Pourtant, si le travail était demain réduit à une mesure normale, proportionnée à l’âge et au sexe des salariés, la population ouvrière actuelle ne suffirait pas, il s’en faut de beaucoup, à l’œuvre de la production nationale. Bon gré, mal gré, il faudrait convertir de soi-disant « travailleurs improductifs » en « travailleurs productifs ».

Les variations du taux général des salaires ne répondent donc pas à celles du chiffre absolu de la population ; la proportion différente suivant laquelle la classe ouvrière se décompose en armée active et en armée de réserve, l’augmentation ou la diminution de la surpopulation relative, le degré auquel elle se trouve tantôt « engagée », tantôt « dégagée », en un mot, ses mouvements d’expansion et de contraction alternatifs correspondant à leur tour aux vicissitudes du cycle industriel, voilà ce qui détermine exclusivement ces variations. Vraiment ce serait une belle loi pour l’industrie moderne que celle qui ferait dépendre le mouvement du capital d’un mouvement dans le chiffre absolu de la population ouvrière, au lieu de régler l’offre du travail par l’expansion et la contraction alternatives du capital fonctionnant, c’est-à-dire d’après les besoins momentanés de la classe capitaliste. Et c’est pourtant là le dogme économiste !

Conformément à ce dogme, l’accumulation produit une hausse de salaires, laquelle fait peu à peu accroître le nombre des ouvriers jusqu’au point où ils encombrent tellement le marché que le capital ne suffit plus pour les occuper tous à la fois. Alors le salaire tombe, la médaille tourne et montre son revers. Cette baisse décime la population ouvrière, si bien que, par rapport à son nombre, le capital devient de nouveau surabondant, et nous voilà revenus à notre point de départ.

Ou bien, selon d’autres docteurs ès population, la baisse des salaires et le surcroît d’exploitation ouvrière qu’elle entraîne stimulent de nouveau l’accumulation, et en même temps cette modicité du salaire empêche la population de s’accroître davantage. Puis, un moment arrive où la demande de travail recommence à en dépasser l’offre, les salaires montent, et ainsi de suite.

Et un mouvement de cette sorte serait compatible avec le système développé de la production capitaliste ! Mais, avant que la hausse des salaires eût effectué la moindre augmentation positive dans le chiffre absolu de la population réellement capable de travailler, on aurait vingt fois laissé passer le temps où il fallait ouvrir la campagne industrielle, engager la lutte et remporter la victoire !

De 1849 à 1859, une hausse de salaires insignifiante eut lieu dans les districts agricoles anglais, malgré la baisse simultanée du prix des grains. Dans le Wiltshire, par exemple, le salaire hebdomadaire monta de sept shillings à huit, dans le Dorsetshire ou huit shillings à neuf, etc. C’était l’effet d’un écoulement extraordinaire des surnuméraires ruraux, occasionné par les levées pour la guerre de Crimée, par la demande de bras que l’extension prodigieuse des chemins de fer, des fabriques, des mines, etc., avait provoquée. Plus le taux des salaires est bas, plus forte est la proportion suivant laquelle s’exprime toute hausse, même la plus faible. Qu’un salaire hebdomadaire de vingt shillings, par exemple, monte à vingt-deux, cela ne donne qu’une hausse de dix pour cent : n’est-il au contraire que de sept shillings et monte-t-il à neuf, alors la hausse s’élève à vingt-huit quatre septièmes pour cent, ce qui sonne mal aux oreilles. En tout cas, les fermiers poussèrent des hurlements et l’Economist de Londres, à propos de ces salaires de meurt¬ de faim, parla sans rire d’une hausse générale et sérieuse, « a general and substantial advance [14] ». Mais que firent les fermiers ? Attendirent-ils qu’une rémunération si brillante fît pulluler les ouvriers ruraux et préparât de cette manière les bras futurs, requis pour encombrer le marché et déprimer les salaires de l’avenir ? C’est en effet ainsi que la chose se passe dans les cerveaux doctrinaires. Par contre, nos braves fermiers eurent tout simplement recours aux machines, et l’armée de réserve fut bientôt recrutée au grand complet. Un surplus de capital, avancé sous la forme d’instruments puissants, fonctionna dès lors dans l’agriculture anglaise, mais le nombre des ouvriers agricoles subit une diminution absolue.

Les économistes confondent les lois qui régissent le taux général du salaire et expriment des rapports entre le capital collectif et la force ouvrière collective, avec les lois qui distribuent la population entre les diverses sphères de placement du capital.

Des circonstances particulières favorisent l’accumulation tantôt dans telle branche d’industrie, tantôt dans telle autre. Dès que les profits y dépassent le taux moyen, des capitaux additionnels sont fortement attirés, la demande de travail s’en ressent, devient plus vive et fait monter les salaires. Leur hausse attire une plus grande partie de la classe salariée à la branche privilégiée, jusqu’à ce que celle-ci soit saturée de force ouvrière, mais, comme l’affluence des candidats continue, le salaire retombe bientôt à son niveau ordinaire ou descend plus bas encore. Alors l’immigration des ouvriers va non seulement cesser, mais faire place à leur émigration en d’autres branches d’industrie. Là l’économiste se flatte d’avoir surpris le mouvement social sur le fait. Il voit de ses propres yeux que l’accumulation du capital produit une hausse des salaires, cette hausse une augmentation des ouvriers, cette augmentation une baisse des salaires, et celle-ci enfin une diminution des ouvriers. Mais ce n’est après tout qu’une oscillation locale du marché de travail qu’il vient d’observer, oscillation produite par le mouvement de distribution des travailleurs entre les diverses sphères de placement du capital.

Pendant les périodes de stagnation et d’activité moyenne, l’armée de réserve industrielle pèse sur l’armée active, pour en refréner les prétentions pendant la période de surproduction et de haute prospérité. C’est ainsi que la surpopulation relative, une fois devenue le pivot sur lequel tourne la loi de l’offre et la demande de travail, ne lui permet de fonctionner qu’entre des limites qui laissent assez de champ à l’activité d’exploitation et à l’esprit dominateur du capital.

Revenons, à ce propos, sur un grand exploit de la « science ». Quand une partie du fonds de salaires vient d’être convertie en machines, les utopistes de l’économie politique prétendent que cette opération, tout en déplaçant, à raison du capital ainsi fixé, des ouvriers jusque-là occupés, dégage en même temps un capital de grandeur égale pour leur emploi futur dans quelque autre branche d’industrie. Nous avons déjà montré (voir « Théorie de la compensation », chapitre XV, numéro VI), qu’il n’en est rien ; qu’aucune partie de l’ancien capital ne devient ainsi disponible pour les ouvriers déplacés, mais qu’eux-mêmes deviennent au contraire disponibles pour les capitaux nouveaux, s’il y en a. Ce n’est que maintenant qu’on peut apprécier toute la frivolité de cette « théorie de compensation ».

Les ouvriers atteints par une conversion partielle du fonds de salaire en machines appartiennent à diverses catégories. Ce sont d’abord ceux qui ont été licenciés, ensuite leurs remplaçants réguliers, enfin le contingent supplémentaire absorbé par une industrie dans son état ordinaire d’extension. Ils sont maintenant tous disponibles, et tout capital additionnel, alors sur le point d’entrer en fonction, en peut disposer. Qu’il attire eux ou d’autres, l’effet qu’il produit sur la demande générale du travail restera toujours nul, si ce capital suffit juste pour retirer du marché autant de bras que les machines y en ont jetés. S’il en retire moins, le chiffre du surnumérariat augmentera au bout du compte, et, enfin, s’il en retire davantage, la demande générale du travail ne s’accroîtra que de l’excédent des bras qu’il « engage » sur ceux que la machine a « dégagés ». L’impulsion que des capitaux additionnels, en voie de placement, auraient autrement donnée à la demande générale de bras, se trouve donc en tout cas neutralisée, jusqu’à concurrence des bras jetés par les machines sur le marché du travail.

Et c’est là l’effet général de toutes les méthodes qui concourent à rendre des travailleurs surnuméraires. Grâce à elles, l’offre et la demande de travail cessent d’être des mouvements partant de deux côtés opposés, celui du capital et celui de la force ouvrière. Le capital agit des deux côtés à la fois. Si son accumulation augmente la demande de bras, elle en augmente aussi l’offre en fabriquant des surnuméraires. Ses dés sont pipés. Dans ces conditions la loi de l’offre et la demande de travail consomme le despotisme capitaliste.

Aussi, quand les travailleurs commencent à s’apercevoir que leur fonction d’instruments de mise en valeur du capital devient plus précaire, à mesure que leur travail et la richesse de leurs maîtres augmentent ; dès qu’ils découvrent que l’intensité de la concurrence qu’ils se font les uns aux autres dépend entièrement de la pression exercée par les surnuméraires ; dès qu’afin d’affaiblir l’effet funeste de cette loi « naturelle » de l’accumulation capitaliste ils s’unissent pour organiser l’entente et l’action commune entre les occupés et les non-occupés, aussitôt le capital et son sycophante l’économiste de crier au sacrilège, à la violation de la loi « éternelle » de l’offre et la demande. Il est vrai qu’ailleurs, dans les colonies, par exemple, où la formation d’une réserve industrielle rencontre des obstacles importuns, les capitalistes et leurs avocats d’office ne se gênent pas pour sommer l’Etat d’arrêter les tendances dangereuses de cette loi « sacrée ».

Notes

[1] Census of England and Wales, 1861, vol. III, p. 36 et 39. London, 1863.

[2] L. c., p. 36.

[3] Un exemple frappant de cette augmentation en raison décroissante est fourni par le mouvement de la fabrique de toiles de coton peintes. Que l’on compare ces chiffres : en Angleterre cette industrie exporta en 1851 cinq cent soixante-dix-sept millions huit cent soixante-sept mille deux cent vingt-neuf yards (le yard égale 0,914 millimètres) d’une valeur de dix millions deux cent quatre-vingt-quinze mille six cent vingt et une livres sterling, mais en 1861 : huit cent vingt-huit millions huit cent soixante-treize mille neuf cent vingt-deux yards d’une valeur de quatorze millions deux cent onze mille cinq cent soixante-douze livres sterling. Le nombre des salariés employés, qui était en 1851 de douze mille quatre-vingt-dix-huit, ne s’était élevé en 1861 qu’à douze mille cinq cent cinquante-six, ce qui fait un surcroît de quatre cent cinquante-huit individus, ou, pour toute la période décennale, une augmentation de quatre pour cent à peu près.

[4]John Barton : « Observation on the circumstances which influence the condition of the labouring classes of society. » London, 1817, p. 16, 17.

[5] Ricardo, l. c., p. 480.

[6] L. c., p. 469.

[7]Richard Jones : « An introductory Lecture on Pol. Economy. » Lond., 1833, p. 13.

[8] Ramsay, l. c., p. 90, 91.

[9] Il. Merrivale : « Lectures on colonisation and colonies. » Lond. 1841 et 1842, v. 1, p. 146.

[10] Malthus : « Principles of Pol. Economy », p. 254, 319, 320. C’est dans ce même ouvrage que Malthus, grâce à Sismondi, découvre cette mirifique trinité capitaliste : excès de production, - excès de population, - excès de consommation ; three very delicate monsters, en vérité ! v. Engels : « Umrisse zu einer Kritik der Nationaloekonomie », l. c., p. 107 et suiv.

[11] Harriet Martineau « The Manchester strike », 1842, p. 101.

[12] « Essay on Trade and Commerce. » Lond., 1770, p. 27, 28.

[13] « Reports of Insp. of Factories, 31 oct. 1863 », p. 8.

[14] Economist, jan. 21, 1860.

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