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Léon Trotsky - La révolution défigurée

lundi 12 juillet 2021, par Robert Paris

Léon Trotsky

La révolution défigurée

Avant-Propos

Le présent volume retrace les étapes de la lutte de six années que la fraction dirigeante poursuit actuellement dans l’U. R. S. S. contre l’Opposition de gauche (bolchévik-léniniste) en général, et contre l’auteur de ce livre en particulier.

Une grande partie de ce volume est consacrée à réfuter les accusations et les calomnies grossières dirigées contre moi personnellement. Quelle est donc la raison qui m’autorise à importuner l’attention du lecteur avec ces documents ? Le fait que ma vie est assez étroitement liée aux événements de la Révolution ne saurait par lui-même justifier la publication de ce livre. Si la lutte de la fraction Staline contre moi n’était qu’une lutte personnelle pour le pouvoir, l’histoire de cette lutte ne renfermerait rien de bien instructif : l’histoire parlementaire abonde en luttes de groupes et d’individus pour le pouvoir au nom du pouvoir. La raison est tout autre, elle vient de ce que la lutte des individus et des groupes dans l’U. R. S. S. fait indissolublement corps avec les diverses étapes de la Révolution d’Octobre.

Le déterminisme historique ne se manifeste jamais avec autant de force qu’en période révolutionnaire ; celle-ci, en effet, met à nu les rapports de classes et porte les problèmes et les contradictions à leur plus haut degré d’acuité. En de telles périodes, la lutte des idées devient l’arme la plus directe des classes ennemies ou des fractions d’une seule et même classe. C’est précisément ce caractère qu’a revêtu, dans la Révolution russe, la lutte contre le trotskysme ». Le lien qui relie des raisonnements parfois essentiellement scolastiques aux intérêts matériels de certaines classes ou couches sociales est apparu, en l’espèce, tellement évident, qu’un jour viendra où cette expérience historique fera l’objet d’un chapitre spécial dans les manuels scolaires du matérialisme historique.

La Révolution d’Octobre se divise, par la maladie et la mort de Lénine, en deux périodes qui se différencieront d’autant plus nettement l’une de l’autre que nous nous en éloignerons davantage. La première période fut l’époque de la conquête du pouvoir, de l’institution et de l’affermissement de la dictature du prolétariat, de sa défense militaire, des actes essentiels auxquels elle dut recourir pour déterminer sa voie économique. L’ensemble du Parti a conscience, à ce moment, d’être le pilier de la dictature du prolétariat ; c’est dans cette conscience qu’il puise son assurance interne.

La deuxième période est caractérisée par des éléments croissants d’un dualisme du pouvoir dans le pays. Le prolétariat qui a conquis le pouvoir en Octobre, par suite d’une série de causes matérielles et morales, d’ordre intérieur et extérieur, est écarté, refoulé à l’arrière-plan. À côté de lui, derrière lui, parfois même devant lui, se hissent d’autres éléments, d’autres couches sociales, des fractions des autres classes qui accaparent une bonne part, sinon du pouvoir, du moins d’influence certaine sur celui-ci. Ces autres couches : les fonctionnaires de l’État, des syndicats professionnels et des coopératives, les gens de profession libérale et les intermédiaires, forment de plus en plus un système de vases communiquants. En même temps, par leurs conditions d’existence, par leurs habitudes et leur façon de penser, ceux-ci sont séparés du prolétariat ou s’en séparent de plus en plus. Là, en définitive, doivent être également rangés les fonctionnaires du Parti, pour autant qu’ils forment une caste fortement constituée qui, moins par des moyens intérieurs de Parti que par les moyens de l’appareil[1] d’État, assure sa propre inamovibilité. Par son origine et ses traditions, par les sources de sa force actuelle, le pouvoir soviétique continue à s’appuyer sur le prolétariat, bien que sous une forme de moins en moins directe. Mais, par le canal des couches sociales ci-dessus énumérées, il tombe de plus en plus sous l’influence des intérêts bourgeois. Cette pression se fait d’autant plus sensible qu’une grande partie non seulement de l’appareil d’État, mais aussi de l’appareil du Parti, devient sinon l’agent conscient, du moins l’agent bénévole des conceptions et des espérances bourgeoises. Quelle que soit la faiblesse de notre bourgeoisie intérieure, elle a conscience, avec juste raison, d’être une fraction de la bourgeoisie mondiale, et elle constitue le mécanisme de transmission de l’impérialisme mondial. Mais même la base intérieure de la bourgeoisie est très loin d’être négligeable. Dans la mesure où l’économie rurale se développe sur les bases individuelles du marché, elle fait fatalement sortir de son sein une nombreuse petite bourgeoisie rurale. De moujik enrichi ou le moujik qui ne cherche qu’à s’enrichir et qui se heurte aux barrières de la législation soviétique, est l’agent naturel des tendances bonapartistes. Ce fait, démontré par toute l’évolution de l’histoire moderne, s’est une fois de plus vérifié dans l’expérience de la République soviétique. Telles sont les origines sociales des éléments de dualité du pouvoir qui caractérisent le deuxième chapitre, postérieur à la mort de Lénine, de la Révolution d’Octobre.

Il va sans dire que même la première période — 1917-1923 — n’est pas homogène d’un bout à l’autre. Da aussi, il y a eu non seulement des mouvements en avant, mais des reculs. Là aussi, la Révolution a fait d’importantes concessions : d’une part à la classe paysanne, d’autre part à la bourgeoisie mondiale. Brest-Litovsk fut le premier recul de la Révolution victorieuse. Après quoi, la Révolution reprit sa marche en avant. Da politique de concessions commerciales et industrielles, si modestes que soient jusqu’à présent ses résultats pratiques, constitua en principe une sérieuse manœuvre de recul. Cependant, le plus grand recul fut, d’une façon générale, la nouvelle politique économique (la Nep). Bn rétablissant le marché, la Nep a, par cela même, recréé des conditions susceptibles de faire revivre la petite bourgeoisie et de convertir certains de ses éléments et de ses groupes en moyenne bourgeoisie. En somme, la Nep recélait des possibilités de dualité du pouvoir. Mais elles n’existaient encore que dans le potentiel économique. Elles ne déployèrent une force réelle que dans le deuxième chapitre de l’histoire d’Octobre, dont en général le point de départ se trouve dans la maladie et la mort de Lénine et le début de la lutte concentrée contre le « trotskysme ».

Il va sans dire que, par elles-mêmes, les concessions aux classes bourgeoises ne sont pas encore une violation de la dictature du prolétariat. En général, il n’existe pas, dans l’histoire, de domination de classe d’une pureté chimique. La bourgeoisie domine en s’appuyant sur les autres classes, en se les assujettissant, en les corrompant ou en les intimidant. Les réformes sociales en faveur des ouvriers ne constituent nullement en elles-mêmes une violation de la souveraineté absolue de la bourgeoisie dans un pays. Chaque capitaliste en particulier peut, certes, avoir l’impression de ne plus être complètement maître chez lui — c’est-à-dire à l’usine — obligé qu’il est de tenir compte des limites législatives de sa dictature économique. Mais ces limites n’ont d’autre but que de maintenir et de soutenir le pouvoir de classe dans son ensemble. Les intérêts du capitaliste isolé entrent à tout moment en contradiction avec les intérêts de l’État capitaliste, non seulement dans les questions de législation sociale, mais aussi dans les questions d’impôts, de dette publique, de guerre et de paix, etc. L’avantage reste aux intérêts de l’ensemble de la classe. Bile seule décide quelles réformes elle peut faire et dans quelle mesure elle peut les faire sans ébranler les bases de sa domination.

La question se pose d’une façon analogue pour la dictature du prolétariat. Une dictature d’une pureté chimique ne saurait exister que dans un espace immatériel. Le prolétariat dirigeant est obligé de compter avec les autres classes et, selon la proportion des forces à l’intérieur du pays ou sur l’arène internationale, de faire des concessions aux autres classes afin de maintenir sa domination. Toute la question repose dans les limites de ces concessions et dans le degré de connaissance consciente avec laquelle elles sont faites.

La nouvelle politique économique revêtait deux aspects. Premièrement, elle découlait de la nécessité pour le prolétariat lui-même d’utiliser, en vue de la direction de l’industrie et, en général, de l’économie tout entière, les méthodes élaborées par le capitalisme. Deuxièmement, elle était une concession à la bourgeoisie, à la petite bourgeoisie en premier lieu, pour autant qu’elle lui permettait de conduire son économie dans les formes, qui lui sont essentiellement propres, de la vente et de l’achat. En Russie, en raison d’une population rurale prédominante, ce deuxième aspect de la Nep a été d’une importance décisive. Devant l’arrêt du développement révolutionnaire des autres pays, la Nep, en tant que recul profond et durable, était inévitable. Nous l’avons appliquée sous la direction de Lénine, en pleine unanimité. Ce recul fut appelé un recul au vu et au su de tout le monde. Le Parti, et par lui la classe ouvrière, en comprirent fort bien le sens d’une façon générale. La petite bourgeoisie acquit, dans certaines limites, la possibilité d’accumuler. Mais le pouvoir et, par conséquent, le droit de déterminer les limites de cette accumulation, restèrent comme auparavant entre les mains du prolétariat.

Nous avons dit plus haut qu’il y a une analogie entre les réformes sociales que la bourgeoisie dirigeante se voit contrainte de faire dans l’intérêt du prolétariat, et les concessions que le prolétariat dirigeant fait aux classes bourgeoises. Cependant, si nous voulons éviter des erreurs, il faut situer cette analogie dans des cadres historiques bien définis. Le pouvoir bourgeois existe depuis des siècles, il a un caractère mondial, il s’appuie sur d’immenses accumulations de richesses, il dispose d’un puissant système d’institutions, de liaison et d’idées. Des siècles de domination ont créé une sorte d’instinct de domination qui fut maintes fois, dans des conditions difficiles, un guide sûr pour la bourgeoisie. Les siècles de domination bourgeoise furent pour le prolétariat des siècles d’oppression. Il n’a ni traditions historiques de domination ni, à plus forte raison, l’instinct du pouvoir. Il est arrivé au pouvoir dans un des pays les plus pauvres et les plus arriérés de l’Europe. Cela veut dire que dans les conditions historiques présentes, dans la présente étape, la dictature du prolétariat est infiniment moins protégée que le pouvoir bourgeois. Une politique juste, une appréciation réaliste de ses actes et, notamment, des inévitables concessions aux classes bourgeoises, sont pour le pouvoir soviétique une question de vie ou de mort.

Le chapitre, postérieur à la mort de Lénine, de la Révolution d’Octobre, est caractérisé tant par le développement des forces socialistes que par celui des forces capitalistes de l’économie soviétique. De leur proportion dynamique dépend la solution. Le contrôle de cette proportion est fourni, moins par la statistique que par l’évolution quotidienne de la vie économique. La profonde crise actuelle, qui a pris la forme paradoxale d’une disette de produits agricoles dans un pays agraire, est la preuve objective et certaine que les proportions économiques essentielles sont rompues. Dès l’automne 1923, au XIIe Congrès du Parti, l’auteur de ce livre avait mis en garde contre les conséquences auxquelles peut aboutir une fausse direction économique : le retard de l’industrie provoque les « ciseaux », c’est-à-dire la disproportion entre les prix des produits industriels et agricoles, ce qui, à son tour, entraîne l’arrêt du développement de l’agriculture. Le fait que ces conséquences se soient réalisées ne signifie nullement en soi l’inéluctabilité ou, à plus forte raison, l’imminence de la chute du régime soviétique. Il signifie uniquement — mais de la façon la plus impérative — la nécessité d’un changement de politique économique.

Dans un pays où les forces productives essentielles sont la propriété de l’État, la politique de la direction étatique constitue un facteur direct et, pour une étape déterminée, un facteur décisif de l’économie. Dès lors, toute la question est de savoir si ladite direction est capable de comprendre la nécessité d’un changement de politique, et si elle est en état de le réaliser pratiquement. Nous revenons ainsi à la question de savoir dans quelle mesure le pouvoir d’État se trouve encore entre les mains du prolétariat et de son parti, c’est-à-dire dans quelle mesure il continue à être le pouvoir de la Révolution d’Octobre. On ne peut répondre à cette question a priori. La politique ne possède pas de règles mécaniques. Les forces des classes et des partis se révèlent dans la lutte. Et la lutte est encore tout entière à venir.

La dualité du pouvoir, c’est-à-dire l’existence parallèle du pouvoir ou du semi-pouvoir de deux classes antagonistes — comme par exemple dans la période de Kérensky — ne peut s’éterniser longtemps. Une telle situation critique doit se résoudre dans un sens ou dans l’autre. L’assertion des anarchistes ou des anarchisants, que l’U. R. S. S. serait d’ores et déjà un pays bourgeois, est on ne peut mieux réfutée par l’attitude que la bourgeoisie elle-même, intérieure et étrangère, adopte à ce sujet. Aller plus loin que reconnaître l’existence d’éléments de dualité du pouvoir serait théoriquement faux, politiquement dangereux ; ce serait même un acte de suicide. Le problème de la dualité du pouvoir consiste donc, dans le moment présent, à savoir dans quelle mesure les classes bourgeoises se sont enracinées dans l’appareil d’État soviétique et dans quelle mesure les idées et les tendances bourgeoises se sont enracinées dans l’appareil du parti du prolétariat. Car, de ce degré, dépendent la liberté de manœuvre du Parti et la possibilité pour la classe ouvrière de prendre les mesures nécessaires de défense et d’attaque.

De deuxième chapitre de la Révolution d’Octobre n’est pas simplement caractérisé par le développement des positions économiques de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, mais par un processus infiniment plus dangereux et plus aigu de désarmement théorique et politique du prolétariat, s’opérant parallèlement à un accroissement de la confiance des couches sociales bourgeoises en elles-mêmes. Conformément au stade par lequel passent ces processus, l’intérêt politique des classes petites bourgeoises grandissantes a consisté et consiste encore à masquer autant que possible leur avance, à camoufler leurs progrès sous une couleur soviétique protectrice et à représenter leurs points d’appui comme des parties intégrantes de l’édification socialiste. Certains progrès, d’ailleurs importants, de la bourgeoisie sur la base de la Nep, étaient inévitables, ils étaient d’autre part nécessaires aux progrès du socialisme lui-même. Mais des gains économiques identiques de la bourgeoisie peuvent acquérir une toute autre importance et constituer un degré de danger bien différent, selon la mesure où la classe ouvrière et, avant tout, son parti se font une idée juste des processus et des déplacements qui s’opèrent dans le pays, et tiennent solidement en mains le gouvernail. La politique est une économique concentrée. Dans la présente étape, la question économique de la République soviétique se résoud plus que jamais du point de vue politique.

Le vice de la politique postérieure à Lénine n’est pas tant d’avoir fait de nouvelles concessions importantes aux diverses couches sociales de la bourgeoisie à l’intérieur du pays, en Occident et en Asie. Certaines de ces concessions furent nécessaires ou inévitables, ne fût-ce qu’en raison des fautes antérieures. Telles les nouvelles concessions qui furent faites au koulak en avril 1925 : le droit d’affermer la terre et d’occuper de la main-d’œuvre. Certaines autres furent en elles-mêmes erronées, nuisibles, voire funestes. Telles la capitulation devant les agents bourgeois du mouvement ouvrier britannique et la capitulation pire encore devant la bourgeoisie chinoise. Mais le principal crime de la politique postérieure à Lénine, et anti-léniniste, a été de présenter de graves concessions comme des succès du prolétariat, les reculs comme des progrès, d’interpréter l’accroissement des difficultés intérieures comme une avance victorieuse vers une société socialiste nationale.

Cette besogne, traîtresse au fond, de désarmement théorique du Parti et d’étouffement de la vigilance du prolétariat, a été accomplie au cours des six dernières années sous le couvert de la lutte contre le « trotskysme ». Les pierres angulaires du marxisme, les méthodes essentielles de la Révolution d’Octobre, les principales leçons de la stratégie léniniste furent soumises à une rude et violente révision, dans laquelle l’impatient besoin d’ordre et de tranquillité du fonctionnaire petit bourgeois renaissant trouva son expression. L’idée de la révolution permanente, c’est-à-dire du lien indissoluble et réel du sort de la République soviétique avec la marche de la révolution prolétarienne dans le monde entier, eut le don d’irriter par-dessus tout les nouvelles couches sociales conservatrices, intimement convaincues que la Révolution les ayant élevées au premier rang, elle avait de ce fait accompli sa mission.

Mes critiques du camp social-démocrate et démocrate m’expliquent, avec beaucoup d’autorité, que la Russie n’est pas « mûre » pour le socialisme, et que Staline a tout à fait raison de la ramener par des zigzags dans la voie du capitalisme. Il est vrai que ce que les social-démocrates appellent, avec une réelle satisfaction, la restauration du capitalisme, Staline l’appelle édification du socialisme national. Mais comme ils ont en vue le même processus, la différence de terminologie ne doit pas voiler à nos yeux l’identité du fond. En admettant même que Staline accomplisse sa besogne en connaissance de cause, ce qui, pour l’instant, ne saurait être le cas, il serait quand même obligé, afin d’atténuer les frictions, d’appeler socialisme le capitalisme. Or, moins il comprend les problèmes historiques essentiels, plus il procède ainsi avec assurance. Sa cécité lui épargne en l’espèce la nécessité de mentir.

Cependant, la question n’est nullement de savoir si la Russie est capable, par ses propres moyens, d’édifier le socialisme. Pour le marxisme en général, cette question n’existe pas. Tout ce qui a été dit à ce sujet par l’école stalinienne relève, au point de vue théorique, du domaine de l’alchimie et de l’astrologie. Le stalinisme, en tant que doctrine, est bon tout au plus à figurer dans un musée théorique d’histoire naturelle. L’essentiel est de savoir si le capitalisme est capable de sortir l’Europe de l’impasse historique. Si les Indes sont capables de s’affranchir de l’esclavage et de la misère sans déborder des cadres d’un progrès capitaliste pacifique. Si la Chine est capable d’atteindre le niveau de culture de l’Amérique et de l’Europe sans révolution et sans guerres. Si les États-Unis sont capables de venir à bout de leurs propres forces productives sans ébranler l’Europe et sans préparer une effroyable catastrophe guerrière à l’humanité tout entière. Voilà comment se pose la question du sort ultérieur de la Révolution d’Octobre. Si l’on admet que le capitalisme continue à être une force historique progressive, qu’il est capable de résoudre, par ses méthodes et ses moyens, les problèmes essentiels qui sont à l’ordre du jour de l’Histoire et de faire monter l’humanité de quelques échelons encore, dès lors il ne saurait plus être question de transformer la République soviétique en pays socialiste. Dès lors, la structure socialiste de la Révolution d’Octobre serait vouée fatalement à être détruite pour ne laisser en héritage que les conquêtes agraires démocratiques. Ce mouvement de descente de la révolution prolétarienne à la révolution bourgeoise serait-il exécuté par la fraction Staline, ou par une fraction de cette fraction, ou bien une — voire plus d’une — relève politique générale serait-elle nécessaire ? Ce sont là des questions secondaires. J’ai déjà écrit maintes fois que la forme, politique de ce mouvement de descente serait, selon toutes probabilités, le bonapartisme — et nullement la démocratie. Or, l’essentiel est de savoir si, en tant que système mondial, le capitalisme est encore progressif ? C’est précisément là que nos adversaires social-démocrates font preuve d’un utopisme pitoyable, archaïque, impuissant — d’un utopisme de réaction, et non de progrès.

La politique de Staline est un « centrisme », c’est-à-dire une tendance qui balance entre la social-dëmocratie et le communisme. Les principaux efforts « théoriques » de l’école de Staline, laquelle n’est apparue qu’après la mort de Lénine, ont tendu à séparer le sort de la République soviétique du développement révolutionnaire mondial en général. Cela équivalait à vouloir affranchir la Révolution d’Octobre de cette Révolution elle-même. Le problème théorique des épigones a revêtu la forme d’une opposition du trotskysme au léninisme.

Pour se débarrasser du caractère international du marxisme, tout en lui gardant fidélité en paroles jusqu’à nouvel ordre, il fallait, en premier lieu, tourner les armes contre ceux qui furent les soutiens des idées de la Révolution d’Octobre et de l’internationalisme prolétarien. En l’occurrence, la première place a appartenu à Lénine. Mais Lénine est mort à la lisière des deux étapes de la Révolution. Il n’a pu, dès lors, défendre l’œuvre de sa vie. Les épigones ont découpé ses livres en citations et c’est avec cette arme qu’ils se sont mis à combattre le Lénine vivant, en même temps qu’ils lui élevaient des tombeaux, non seulement sur la place Rouge, mais jusque dans la conscience du Parti. Comme s’il prévoyait le sort qui serait fait, à bref délai, à ses idées, Lénine commence son livre sur l’État et la Révolution par les paroles suivantes, consacrées au sort des grands révolutionnaires : « Après leur mort, on tente de les convertir en icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une auréole de gloire pour la « consolation » des classes opprimées et pour leur duperie, en même temps qu’on émascule la substance de leur enseignement révolutionnaire, qu’on en émousse le tranchant, qu’on l’avilit. » (Édition russe, t. XIV, ch. II, p. 299.) Il faut seulement ajouter à ces paroles prophétiques que N. K. Kroupskaya[2] eut quelque jour l’audace de les jeter à la face de la fraction Staline.

La deuxième partie de la tâche des épigones consista à représenter la défense ultérieure et le développement des idées de Lénine comme une doctrine hostile à Lénine. Le mythe du « trotskysme » a rendu ce service historique. Est-il besoin de répéter que je n’ai jamais prétendu et que je ne prétends pas créer une doctrine particulière ? En théorie, je suis un élève de Marx. Pour ce qui est des méthodes de la révolution, j’ai passé par l’école de Lénine. Ou si l’on veut, le « trotskysme » est pour moi un nom sous lequel les idées de Marx et de Lénine sont désignées par des épigones désireux de s’affranchir coûte que coûte de ces idées mais n’osant pas encore le faire ouvertement.

Le livre que voici montre une partie du processus idéologique par lequel la direction actuelle de la République soviétique a changé son enveloppe théorique conformément au changement de sa nature sociale. Je montrerai comment les mêmes gens ont donné, du vivant de Lénine et après sa mort, des mêmes événements, des mêmes idées et des mêmes militants une opinion diamétralement opposée. Je suis obligé, dans ce livre, de faire un grand nombre de citations, ce qui, je le constate en passant, est à l’encontre de ma manière littéraire habituelle. Cependant dans la lutte contre les hommes politiques qui, précipitamment, astucieusement, renient leur passé le plus récent en même temps qu’ils lui jurent fidélité, il n’est pas possible de se passer de citations, car en l’espèce elles jouent le rôle de pièces à conviction évidentes et irréfutables. Si le lecteur impatient se plaint d’être obligé de faire une partie de sa route à petites journées, qu’il veuille bien considérer que s’il avait dû rassembler ces citations, en détacher les plus édifiantes, et établir entre elles le lien politique nécessaire, cela eût demandé infiniment plus de travail que de lire attentivement ces pièces maîtresses de la lutte entre deux camps à la fois si proches et si irréductiblement opposés. La première partie de ce livre est une lettre à l’Institut historique du Parti et de la Révolution que j’ai écrite au moment du Xe anniversaire de la Révolution d’Octobre. En protestant, l’Institut m’a retourné mon manuscrit qui venait jouer le rôle d’un corps étranger dans la besogne de falsification historique inouïe à laquelle se livre cette institution dans sa lutte contre le trotskysme.

La deuxième partie du livre se compose de quatre discours que j’ai prononcés devant les plus hautes instances du Parti, de Juin à Octobre 1927, c’est-à-dire dans la période de lutte idéologique la plus intense entre l’Opposition et la fraction Staline. Si j’ai choisi, parmi les nombreux documents de dernières années, les sténogrammes de ces quatre discours, c’est parce qu’ils donnent, sous une forme condensée, un exposé suffisamment complet des conceptions en lutte et parce qu’à mon sens leur continuité chronologique permet au lecteur de se rapprocher du dynamisme dramatique de la lutte elle-même. J’ajouterai au surplus que de fréquentes analogies avec la Révolution française sont de nature à faciliter l’orientation historique du lecteur français.

J’ai fait dans le texte des discours d’importantes coupures pour le débarrasser de répétitions qui sont malgré tout plus ou moins inévitables. Je donne tous les éclaircissements nécessaires sous forme de notes introductives aux discours eux-mêmes qui sont publiés dans la présente édition pour la première fois. En U. R. S. S., ils continuent à être des écrits illicites.

Pour conclure, je donne un petit pamphlet que j’ai écrit en exil, à Alma-Ata, en 1928, en réponse à une lettre de remontrances provenant d’un adversaire bien disposé. Je pense que et document, dont le manuscrit a largement circulé, donne au livre tout entier la conclusion nécessaire, en initiant le lecteur au tout dernier stade de la lutte qui a directement précédé mon bannissement.

Ce livre englobe un passé tout récent, et cela dans le but unique de le relier au présent. Plus d’un processus dont il y est question n’est pas encore achevé, plus d’une question n’est pas encore résolue. Mais chaque jour qui vient apportera une vérification supplémentaire des conceptions en lutte. Ce livre est consacré à l’histoire courante, c’est-à-dire à la politique. Il considère uniquement le passé comme une introduction directe à l’avenir,

Léon Trotsky, Constantinople, le 1er Mai 1929.

1• On désigne sous ce terme en Russie l’ensemble des cadres, soit du Parti, soit de l’État. Le mot « appareil », fort souvent employé, signifie l’ensemble des fonctionnaires.

2• Nadejda Konstantinovna Kroupskaya, femme de Lénine.

LA RÉVOLUTION DÉFIGURÉE

(LETTRE À L’INSTITUT HISTORIQUE DU PARTI)

Avant-propos de Trotsky

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