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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 1er chapitre : La marque sociale des révolutions > Le développement inégal et combiné des sociétés humaines

Le développement inégal et combiné des sociétés humaines

lundi 29 avril 2019, par Robert Paris

Le développement inégal et combiné des sociétés humaines

Une image simple et directe du développement inégal et combiné est celle d’un village africain où les rois, les féodaux, les sorciers ont toujours le pouvoir et le poids moral et réel mais où on est en connexion permanente avec le reste du monde via les moyens médiatiques modernes et où la société de l’argent et des marchandises pénètre comme dans les métropoles capitalistes.

Le plus souvent le développement historique des sociétés a été présenté comme une succession de stades, progression allant régulièrement vers le haut, vers plus d’organisation, de richesse, de développement, de capacités de l’homme et de la société. Mais ce caractère linéaire, continu et progressif, même si c’est un a priori courant chez bien des auteurs, n’est nullement ce qui ressort de l’examen de l’Archéologie et de l’Histoire, les retours en arrière sont nombreux et la continuité de la progression n’apparaît nullement.

En fait, ce qui frappe dans l’histoire de chaque civilisation, c’est à quel point elle semble ne venir de rien, sortir du néant, de manière extraordinaire autant que brutale et quitter la scéne de la manière tout aussi extraordinaire, brutale et radicale. C’est une remarque que tous les auteurs reconnaissent, même les partisans de la conception d’une évolution sociale et politique continue.

Cependant, des civilisations ont disparu aux quatre coins du monde sans voir une autre prendre le relai, sans laisser de traces, leur mode de production et leur mode de vie ayant disparu, laissant seulement des ruines. Derrière les civilisations de l’Indus ou les premières civilisations d’Egypte, de la Méso-Amérique, de Mésopotamie ou d’Asie, il n’y a rien eu et les civilisations qui ont suivi, longtemps après, n’avaient pas grand-chose à voir et ne s’appuyaient généralement pas sur le même peuple.

La civilisation apparaît ainsi clairement comme une discontinuité, dans le domaine du mode de production, du mode de vie, des villes, des découvertes, de l’artisanat, de l’art, du commerce et autres activités, et surtout des relations entre les hommes, des relations sociales comme des mœurs, de la culture, des coutumes, des croyances, de l’idéologie, une révolution globale en somme. Il y a eu révolution à la naissance comme à la mort de ces civilisations. La plupart des civilisations n’ont absolument rien transmis à la suivante, laquelle n’est nullement arrivée rapidement ni en ligne directe.

Mais le point essentiel pour comprendre ces civilisations, c’est qu’elles n’ont le plus souvent pas fait disparaître complètement l’ancienne société. Prenons le capitalisme qui a pourtant été un des plus grands destructeurs du vieux monde. Nous constatons qu’il a de mille manières conservé des restes de la vieille société : des royautés, des féodalités, des ethnies, des castes, des noblesses, des principautés, des vieilles idéologies, des vieilles religions, des vieux pouvoirs et des vieilles classes sociales. Le capitalisme n’a pas dominé de manière uniforme la planète. Le vieil empire du Japon a été préservé comme la royauté anglaise et ses nobles. L’Afrique a gardé ses roitelets et se féodalités. Si la noblesse a été éradiquée en France par la révolution, on ne le doit pas à la bourgeoisie mais à la radicalité des classes pauvres mobilisées dans la révolution française de 1789-1793, organisées et armées qui mené de manière en partie autonome leur propre révolution, poussant le plus loin possible cette révolution, pourtant dirigée dans l’ensemble dans le sens des intérêts bourgeois.

Cette remarque signifie que chaque société nouvelle, fondée sur un nouveau mode de production, de nouveaux rapports de production, plus productive, plus développée, plus efficace, augmentant la capacité des hommes de se nourrir et d’en nourrir d’autres, de permettre ainsi plus de division du travail, de créations de professions nouvelles et de capacités nouvelles de l’homme sur la nature, a été toujours entourée des vieilles sociétés conservant les anciens modes de production, les anciennes relations sociales, les anciennes croyances, les anciennes mœurs et idéologies ou religions.

Cela est très important car les attaques des anciennes sociétés entourant la société la plus moderne ont toujours augmenté quand la nouvelle société est entrée en crise profonde, historique, terminale. On se souvient que les barbares ont envahi Rome ! Les civilisations ont toujours été entourées de peuples de chasseurs-cueilleurs, de peuples nomades, de guerriers des montagnes, des déserts et des forêts voisins.

Les peuples dits barbares n’étaient pas seulement des ennemis potentiellement dangereux pour les civilisations, ils étaient aussi un énorme potentiel de main d’œuvre. Ils étaient encore un ferment de construction des sociétés. En effet, des « peuples barbares » étaient l’une des forces qui ont poussé à l’urbanisation, qui ont poussé à la mise en place d’une société civile organisée, qui ont poussé, beaucoup plus tard, à la mise en place de l’Etat. L’armée permanente est, partout dans le monde, née sous les prétexte de lutter contre les barbares alors qu’elle luttait d’abord contre l’ennemi intérieur, contre les risques révolutionnaires que faisaient peser les exploités et les opprimés, quand ceux-ci devenaient trop nombreux et que la société subissait de graves crises de sa domination économique, sociale et politique.

Les peuples barbares ont partout servi à la fondation de l’Etat, les armées étant formées de barbares et même souvent de chefs militaire barbares. Les guerres contre les barbares ont soudé les pays, les peuples, les armées. Elles ont servi de ciment organisationnel et idéologique.

Ce sont encore les guerres permanentes des peuples barbares qui entouraient les civilisations qui ont permis de renouveler la vitalité du pouvoir quand celle-ci croulait sous la trop grande prospérité, la corruption et le népotisme.

Ces guerres fournissaient aussi aux civilisations des quantités sans limite d’esclaves, indispensables aux grands travaux des Etats des royaumes et empires.

Le développement des civilisations a donc toujours, depuis la plus haute antiquité, depuis la préhistoire, été inégal et combiné. Le plus grand progrès civilisationnel s’est toujours combiné avec les plus anciennes sociétés, les plus anciens modes de production, les plus anciennes mœurs et relations sociales.

Par exemple, jamais un mode de production n’a complètement éteint les modes de production plus anciens. ce n’est pas seulement à la naissance d’une civilisation que les restes des civilisations précédentes et des modes de production et des relations sociales antiques ont subsisté. Dans des sociétés où se développait la propriété privée des moyens de production, notamment la propriété privée de la terre, les villageois continuaient à disposer de terres cultivées collectivement et appartenant à la collectivité villageoise.

Dans les sociétés urbanisées, et même celles qui l’étaient depuis longtemps, il a toujours existé, non loin, des peuples de chasseurs-cueilleurs ou de nomades, et les deux ne faisaient pas que faire semblant de s’ignorer, ils échangeaient un grand nombre de marchandises. Parfois, les nomades servaient de base pour mettre sur pied le grand commerce de marchandises qui a toujours été un des fondements indispensables des grandes civilisations urbaines.

Lors des chutes des civilisations, les exploités et les opprimés ont le plus souvent détruit carrément tous les rapports sociaux d’exploitation, quittant les travaux forcés, les exploitations agraires et même les villes. Le mode de production a ainsi disparu corps et biens, les peuples exploités retournant au mode d’existence précédent et rejoignant les peuples dits barbares dont ils venaient.

Il en résulte que l’image d’un développement linéaire, continu, progressif, dont nous abreuvent les historiens des classes possédantes n’a jamais correspondu au mode de fonctionnement de l’histoire des sociétés humaines.

L’histoire n’est pas une lutte entre le progrès et la régression mais une lutte entre des classes sociales, ce qui est très différent. La motivation des classes dirigeante ne s’appelle absolument pas « le progrès » et surtout pas le progrès civilisationnel ou celui du bien-être des peuples. La dynamique des civilisations est bien plus contradictoire au sens dialectique.

Ces contradictions dialectiques sont non seulement les oppositions entre exploiteurs et exploités, mais aussi celles entre le développement des forces productives et les rapports de production. Il y a encore la contradiction entre les intérêts des Etats et celles des classes dirigeantes, l’Etat ponctionnant parfois massivement les profits des possédants. Il y a enfin les contradictions au sein même des classes possédantes.

Etant fondée sur des contradictions, les civilisations sont nées et mortes dans des révolutions sociales. Car leur naissance elle-même est une véritable révolution des rapports sociaux et politiques, une révolution culturelle et des mœurs également. Le moteur du changement n’est pas le progrès. Ce sont, au contraire, les contradictions, les oppositions qui ont poussé la transformation, en somme une force de négation et non une force positive, du type progrès, culture, civilisation, religion, tendance au bien-être, à la connaissance, à la culture, au développement.

La brutalité de l’apparition et de la disparition des civilisations nouvelles, de leurs modes de production, de leurs rapports de production, de leurs mœurs, de leurs cultures provient du fait que la nouveauté doit détruire l’ancien ordre des choses ou, au moins, le dominer, le bloquer, l’empêcher de nuire, et que cela ne peut pas se faire progressivement ni pacifiquement, mais révolutionnairement.

Si les civilisations nouvelles ont trouvé une force, une stabilité et une pérennité par le développement économique, social et politique, cela ne signifie pas que ce progrès ait été la force dynamique qui a poussé à l’apparition de ces sociétés. La force initiale est bien plus négative que positive. L’urbanisation nait de la nécessité de se défendre contre les attaques des peuples nomades. L’apparition des classes sociales naît de la nécessité de pérenniser les richesses des familles qui ont le plus accumulé de surproduit social. Les grands Etats naissent de la nécessité pour les classes possédantes de se défendre contre les révolutions sociales. Plus que jamais, avec les civilisations, le positif provient du négatif, dialectiquement en somme.

Un exemple : même si ce n’est pas eux qui l’ont découvert et mis en place, le grand développement culturel a été lancé à grande échelle par des grands Etats qui étaient pourtant aux mains de bandes armées où régnait tout le contraire du goût de la culture et du progrès, mais la haine et le sang ! Des civilisations qui ont ensuite connu un développement pacifique fondé sur l’artisanat et le grand commerce sont issues de simples bandes de tueurs qui ont conquis le pouvoir sur des sociétés en développement et se sont ainsi posées et sédentarisées et civilisées.

Toujours, ce sont les contradictions violentes, économiques, sociales et politiques qui pilotent le développement des civilisations, leur mise en place, leur progrès comme leur chute. Comprendre une civilisation, c’est d’abord chercher les contradictions fondamentales, et non seulement des forces positives, qui l’ont fondée. La philosophie fondamentale qui permet de comprendre une civilisation se trouve davantage à sa naissance et à sa mort que lors de son cours tranquille. Il en va de même de l’organisme social que de l’organisme humain que l’on comprend mieux dans sa naissance, dans sa maladie et dans sa mort, que dans son cours tranquille.

1 Message

  • Développement inégal et combiné ?

    Ainsi, des sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs (par exemple amérindiennes ou moyen-orientales) ont pu adopter des fabrications arisanales, industrielles ou artistiques développées par des sociétés sédentarisées, développant des modes de production par l’exploitation des esclaves et des serfs sans adopter ce mode de production.

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