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Kote Zinadze, notre camarade

samedi 3 février 2018, par Robert Paris

Léon Trotsky

Sur la tombe fraîche de Kote Zinzadze

7 janvier 1931

Il a fallu des conditions extraordinaires comme le tsarisme, l’illégalité, les prisons et les déportations, de longues années de lutte contre les mencheviks et surtout les expériences de trois révolutions pour produire des militants comme Kote Zinzadze. Sa vie a été entièrement liée à l’histoire du mouvement révolutionnaire pendant plus d’un quart de siècle. Il a traversé toutes les étapes de l’émergence prolétarienne, commençant par les premiers cercles de propagande jusqu’aux barricades et à la prise du pouvoir. Pendant de longues années, il a assumé des tâches secondaires d’organisation illégale, et, au moment où les révolutionnaires étaient pris dans les filets de la police, il se consacrait à les délivrer. Plus tard, il fut à la tête de la Commission extraordinaire de Transcaucasie, c’est-à-dire au centre même du pouvoir, pendant la période la plus héroïque de la dictature prolétarienne.

Lorsque la réaction contre Octobre a changé la composition et le caractère de l’appareil du parti ainsi que sa politique, Kote Zinzadze a été l’un des premiers à lutter contre les nouvelles tendances hostiles à l’esprit du bolchevisme. Le premier conflit a eu lieu pendant la maladie de Lénine : Staline et Ordjonikidze, soutenus par Djerjinsky, ont fait un coup d’état en Géorgie, remplaçant le noyau des vieux bolcheviks par des fonctionnaires carriéristes du type Eliava, Orechakashvili et autres. C’est précisément sur cette question que Lénine s’apprêtait à lancer une bataille implacable contre la fraction de Staline et contre l’appareil au douzième congrès du parti. Le 6 mars 1923, Lénine écrivit au groupe géorgien des vieux bolcheviks, dont Kote Zinzadze était l’un des fondateurs : « Je soutiens sincèrement votre cause. Je suis outragé par la grossièreté d’Ordjonikidze et par la connivence de Staline et de Djerjinsky. Je vous prépare quelques notes et un discours. ». La marche ultérieure des événements est suffisamment connue. La fraction de Staline a écrasé la fraction de Lénine dans le Caucase. C’était la première victoire de la réaction dans le parti et c’est ouvert le deuxième chapitre de la révolution. Zinzadze, tuberculeux, portant le poids de décennies de travail révolutionnaire, persécuté par l’appareil à chaque pas, n’a pas un seul moment abandonné la lutte à son poste. En 1928, il a été déporté vers Bakhshi-Sarall où vent et poussière ont fait leur travail désastreux sur le reste de ses poumons. Plus tard, il a été transféré à Alioubcha où l’hiver pluvieux a complété ce travail de destruction.

Certains amis voulaient faire admettre Kote au Sanatorium Goulpriche à Suchom, où Zinzadze l’avait déjà plusieurs fois réussi à sauver sa vie lors d’aggravations particulièrement sévères de sa maladie. Bien sûr, Ordjonikidze avait « promis », Ordjonikidze « promet » beaucoup et à tout le monde. Mais la lâcheté de son caractère (la grossièreté n’exclut pas la lâcheté) a toujours fait de lui un instrument aveugle aux mains de Staline. Alors que Zinzadze se battait littéralement contre la mort, Staline luttait contre toutes les tentatives de sauver le vieux militant. L’envoyer à Goulpriche sur la côte de la mer Noire ? Et s’il récupère ? Des connexions pourraient être établies entre Batum et Constantinople. Non, impossible ! Avec la mort de Zinzadze, l’une des figures les plus attachantes du vieux bolchevisme a disparu. Ce combattant qui plus d’une fois a risqué sa vie et qui savait si bien châtier l’ennemi était un homme d’une douceur exceptionnelle dans ses relations personnelles. Une dérision débonnaire et un sens de l’humour presque malicieux étaient combinés en ce terroriste éprouvé avec une tendresse qu’on pourrait presque dire féminine.

La grave maladie qui pas un instant ne l’a quitté, non seulement n’a pas pu briser sa résistance morale, mais elle n’a même pas réussi à dominer son état d’esprit toujours jovial et sa tendresse pour l’humanité.

Kote n’était pas un théoricien. Mais sa réflexion claire, sa passion révolutionnaire et son immense expérience politique - l’expérience vivante de trois révolutions - l’armèrent mieux, plus sérieusement et plus fermement que la doctrine formellement digérée par ceux qui manquent d’une force et d’une persévérance la persévérance égales à celles de Zinzadze. Comme le Roi Lear de Shakespeare, il était révolutionnaire jusqu’à la moelle de ses os. Son caractère s’est révélé peut-être de manière encore plus frappante au cours des huit dernières années - des années de lutte ininterrompue contre l’avènement et la consolidation de la bureaucratie sans principes.

Zinzadze a combattu de manière organique contre tout ce qui ressemblait à la trahison, à la capitulation et à la déloyauté. Il a compris la signification du bloc avec Zinoviev et Kamenev. Mais moralement, il n’a jamais soutenu ce groupe. Ses lettres témoignent du naturel de sa répugnance - il est impossible de trouver un autre mot - envers les révolutionnaires qui, en voulant sauvegarder leur appartenance formelle au parti, le trompent en renonçant à leurs idées.

Le numéro 2 du Bulletin de l’opposition russe a publié une lettre de Zinzadze à Okudjara. C’est un excellent témoignage de ténacité, de clarté de pensée et de conviction. Zinzadze, comme on l’a dit, n’était pas un théoricien, et il a volontairement laissé à d’autres le soin de formuler les tâches de la révolution, du parti et de l’Opposition. Mais chaque fois qu’il a détecté une fausse note, il a pris son stylo en main et aucune "Autorité" pouvait l’empêcher d’exprimer ses soupçons et d’apporter ses réponses. Sa lettre, écrite le 2 mai de l’année dernière et publiée dans le Bulletin n° 12-13 (page 27), témoigne au mieux de ce fait. Cet homme pratique, cet organisateur a préservé la pureté de la doctrine plus attentivement que certains théoriciens.

Dans les lettres de Kote, nous rencontrons souvent des phrases telles que : « ces hésitations sont une mauvaise institution ». Et plus loin : "malheur à ceux qui ne peuvent pas attendre", ou "dans la solitude, les personnes faibles deviennent facilement sujet à toutes sortes de contagion". Des sentiments d’une force inébranlable animaient Zinzadze et soutenaient sa faible énergie physique. Il considérait même sa maladie comme un duel révolutionnaire. Plusieurs mois avant son décès, dans une de ses lettres, il dit que ce qui était en jeu dans sa lutte contre la mort était la question « qui triomphera ? ». « En attendant, l’avantage reste de mon côté », ajoutait-il, avec l’optimisme qui ne l’abandonnait jamais.

De Bakhshi-Sarail, à l’été 1928, en parlant de lui-même, c’est-à-dire de sa maladie, Kote écrit à l’auteur de ces lignes : « ... beaucoup de nos camarades et amis ont été forcés de se séparer de la vie, en prison ou dans un lieu de déportation, mais en dernière analyse, tout cela ne servira qu’à enrichir l’histoire révolutionnaire qui éduque de nouvelles générations. La jeunesse bolchevique, éclairée par la lutte de l’Opposition bolchevique contre l’aile opportuniste du parti, comprendra du côté de qui réside la vérité ... "

Ces mots, simples et pourtant sublimes, Zinzadze ne pouvait les écrire que dans une lettre intime à un ami. Maintenant que l’auteur n’est plus parmi les vivants, ces lignes peuvent et doivent être publiées. Ils résument la vie et la morale d’un révolutionnaire d’un type élevé. Ils doivent être rendus publics précisément parce que les jeunes doivent être éduqués non seulement avec des formules théoriques, mais aussi par des exemples de ténacité révolutionnaire.

Les partis communistes d’Occident n’ont pas encore produit de militants du type de Zinzadze. Cest leur principale faiblesse, déterminée par des raisons historiques, mais ne cessant pas pour autant d’être une faiblesse. En cela, l’Opposition de gauche des pays de l’Ouest n’est pas une exception, et il faut bien en prendre note.

C’est précisément aux jeunes de l’Opposition que l’exemple de Zinzadze peut et doit servir de leçon. Zinzadze était la négation vivante de toute sorte de carriérisme politique, c’est-à-dire de la capacité de sacrifier à des fins personnelles les principes, les idées et les tâches de la cause. Cela ne signifie nullement la négation des ambitions révolutionnaires justifiées. Non, l’ambition politique est une force très importante dans la lutte. Mais le révolutionnaire commence là où l’ambition personnelle est entièrement subordonnée à une grande idée, se soumettant volontairement à elle et fusionnant avec elle. Flirter avec des idées, s’y disperser en amateur aux fins d’une carrière personnelle - c’est ce que Zinzadze condamne impitoyablement par sa vie et à travers sa mort. L’ambition de Zinzadze était l’ambition d’une inébranlable loyauté révolutionnaire. Elle devrait servir de leçon à la jeunesse prolétarienne.

7 janvier 1931

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