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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 4- Ce qu’est le socialisme et ce qu’il n’est pas > Élysée Reclus, géographe et révolutionnaire anarchiste

Élysée Reclus, géographe et révolutionnaire anarchiste

lundi 23 avril 2018, par Robert Paris

« Jamais ceux qui pensent ne doivent oublier que les ennemis de la pensée sont en même temps par la force des choses, par la logique de la situation, les ennemis de toute liberté. »

Ecrits sociaux, Élisée Reclus

« C’est dans la famille surtout, c’est dans ses relations journalières avec les siens que l’on peut le mieux juger l’homme : s’il respecte absolument la liberté de sa femme, si les droits, la dignité de ses fils et de ses filles lui sont aussi précieux que les siens, alors la preuve est faite ; il est digne d’entrer dans une assemblée de citoyens libres ; sinon, il est encore esclave, puisqu’il est tyran. »

« L’homme & la terre » (1905), Élisée Reclus

« Qu’est le patriotisme, pris dans son sens vraiment populaire, sous-jacent à toute phraséologie ? C’est l’amour exclusif de la patrie, sentiment qui se complique d’une haine correspondante contre les patries étrangères. [...] La patrie et son dérivé le patriotisme, sont une déplorable survivance, le produit d’un égoïsme agressif ne pouvant aboutir qu’à la destruction, à la ruine des œuvres humaines et à l’extermination des hommes. »

La Revue mondiale, Élisée Reclus

« D’abord, la science n’est pas : elle se fait. Le savant du jour n’est que l’ignorant du lendemain. »

Élisée Reclus

« De tout temps il y eu des hommes libres, des contemplateurs de la loi, des hommes vivant sans maître de par le droit primordial de leur existence et de leur pensée. »

L’Anarchie, Élisée Reclus

« La morale n’est pas un ordre auquel on se soumet, une parole que l’on répète, une chose purement extérieure à l’individu ; elle devient une partie de l’être, un produit même de la vie. »

L’Anarchie, Élisée Reclus

« Semblables au ruisseau qui s’enfuit, nous changeons à chaque instant ; notre vie se renouvelle de minute en minute, et si nous croyons rester les mêmes, ce n’est que pure illusion de notre esprit. »

Histoire d’un Ruisseau, Élisée Reclus

« Tandis que les sauvages des terres éloignées se montrent à notre imagination comme des fantômes sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous leur véritable aspect, il faut d’abord se débarrasser de tous les préjugés et de tous ces sentiments de mépris, de haine, de fureur qui divisent encore les peuples. »

Préface à la nouvelle géographie universelle, Élisée Reclus

« Nous n’acceptons pas de vérité promulguée : nous la faisons nôtre d’abord par l’étude et par la discussion et nous apprenons à rejeter l’erreur, fut-elle mille fois estampillée et patentée. Que de fois, en effet, le peuple ignorant a-t-il dû reconnaître que ses savants éducateurs n’avaient d’autre science à lui enseigner que celle de marcher paisiblement et joyeusement à l’abattoir, comme ce boeuf des fêtes que l’on couronne de guirlandes en papier doré. »

L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique, Élisée Reclus

« Ce que j’ai appris, je le dois à la collaboration de mon berger, et aussi, puisqu’il faut tout dire, à la collaboration de l’insecte rampant, à celle du papillon et de l’oiseau chanteur. Si je n’avais passé de longues heures, couché sur l’herbe, à regarder ou à entendre ces petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je moins compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein tous ces infiniment petits et les entraîne avec nous dans l’insondable espace. »

Histoire d’une montagne, Élisée Reclus

« Alourdies par leur énorme bagage de survivances des temps immémoriaux, se laissant toujours devancer par les conquêtes de la science, les religions sont fatalement vouées à combattre tout d’abord, ce que cent ans plus tard elles seront forcées d’admettre tacitement ou même de prêcher. »

Élisée Reclus

« De nos jours, le buffle, le lion, le rhinocéros, l’éléphant, reculent incessamment devant l’homme, et tôt ou tard ils disparaîtront à leur tour. Dans les pays fortement peuplés, tous les animaux sauvages sont détruits successivement pour être remplacés par les bêtes qui nous servent d’esclaves ou de compagnons, le bœuf, le chien, le cheval, ou qui sont simplement, comme le porc, des masses ambulantes de viande de boucherie. »

La Terre, Élisée Reclus

« Un jour, aujourd’hui, demain, plus tard... nous abolirons l’argent. »

Élisée Reclus

« L’opprimé a le droit de résister par tous les moyens à l’oppression et la défense armée d’un droit n’est pas la violence ! »

Élisée Reclus

Qui était Élysée Reclus ?

Élisée Reclus, de son nom complet Jacques Élisée Reclus, né à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde) le 15 mars 1830 et mort à Torhout en Belgique le 4 juillet 1905, est un géographe libertaire français.

Communard, militant et théoricien anarchiste, il fut un pédagogue et un écrivain prolifique. Membre de la Première Internationale, il rejoint la Fédération jurassienne après l’exclusion de Michel Bakounine. Avec Pierre Kropotkine et Jean Grave, il participe au journal Le Révolté.

En 1892, il est invité par l’Université libre de Bruxelles qui lui offre une chaire de géographie comparée à la Faculté des sciences. Mais avant même d’avoir commencé, le cours est suspendu fin 1893 à la suite de l’attentat d’Auguste Vaillant à Paris. Il donne alors ses premiers cours dans les locaux de la loge maçonnique Les Amis philanthropes. En octobre 1894, avec d’autres professeurs démissionnaires, il crée à Bruxelles l’Université Nouvelle.

Citoyen du monde avant l’heure, précurseur de la géographie sociale, de la géopolitique, de la géohistoire et de l’écologie, ses ouvrages majeurs sont La Terre en 2 volumes, sa Géographie universelle en 19 volumes, L’Homme et la Terre en 6 volumes, ainsi que Histoire d’un ruisseau et Histoire d’une montagne. Mais ce penseur qui vit de sa plume aura également publié environ 200 articles géographiques, 40 articles sur des thèmes divers, et 80 articles politiques dans des périodiques anarchistes.

La revue Hérodote le considère comme l’un des géographes les plus importants de son temps, au point d’avoir consacré deux numéros entiers à son œuvre en 1981 et 2005.

Elisée Reclus - L’anarchie, par Patrick Granet

Elisée Reclus et la notion de déterminisme dans le site Serpent Libertaire

Géographe, anarchiste, écologiste

L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique

La Terre, description des phénomènes de la vie du globe

Un encyclopédiste infernal

Les grands textes

Histoire d’une montagne

L’anarchie et l’église

L’Anarchie

Qui était Elysée Reclus

Correspondance Tome 1

Correspondance Tome 2

Correspondance Tome 3

Œuvres

Histoire de l’Amérique avant l’immigration européenne

A propos du végétarisme

D’un atlas à échelle uniforme

John Borwn

La guerre du Paraguay

L’insurrection de Cuba

A mon frère le paysan

Londres illustré, exposition de 1862

Guide du voyageur à Londres et aux environs

La Terre et les Hommes, volume 1

La Terre et les Hommes, volume 2

La Terre et les Hommes, volume 3

La Terre et les Hommes, volume 4

La Terre et les Hommes, volume 5

La Terre et les Hommes, volume 6

La Terre et les Hommes, volume 7

La Terre et les Hommes, volume 8

La Terre et les Hommes, volume 9

La Terre et les Hommes, volume 10

La Terre et les Hommes, volume 11

La Terre et les Hommes, volume 12

La Terre et les Hommes, volume 13

La Terre et les Hommes, volume 14

La Terre et les Hommes, volume 15

La Terre et les Hommes, volume 16

La Terre et les Hommes, volume 17

La Terre et les Hommes, volume 18

La Terre et les Hommes, volume 19

La grande famille

Histoire d’un ruisseau

Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes

Dictionnaire géographique de la France – volume 1 – Introduction par Reclus

Langue commune

La Question des vêtements et de la nudité

Préface à « Paroles d’un révolté » de Kropotkine :

« Depuis deux ans et demi, Pierre Kropotkine est en prison, retranché de la société de ses semblables. Sa peine est dure, mais le silence qu’on lui impose sur les sujets qui lui tiennent le plus à cœur est bien autrement pénible : sa captivité serait moins lourde s’il n’était bâillonné. Des mois, des années se passeront peut-être avant que l’usage de la parole lui ait été rendu et qu’il puisse reprendre avec ses compagnons les conversations interrompues.

Le temps de recueillement forcé que doit subir notre ami ne sera certainement point perdu, mais il nous paraît bien long ! La vie s’enfuit rapidement, et nous voyons avec tristesse s’écouler les semaines et les mois pendant lesquels cette voix honnête et fière entre toutes ne sera point entendue. En échange, que de banalités nous seront ressassées, que de paroles mensongères viendront nous blesser, que de demi-vérités intéressées bourdonneront à nos oreilles ! Il nous tarde d’entendre un de ces langages sincères et sans réticence qui proclament hardiment le droit.

Mais si le prisonnier de Clairvaux n’a plus la liberté de s’entretenir du fond de sa cellule avec ses compagnons, du moins ceux-ci peuvent-ils se souvenir de leur ami, et recueillir les paroles qu’il prononça jadis. C’est là un devoir qu’il m’est possible de remplir et je m’y consacre avec bonheur. Les articles que Kropotkine écrivit, de 1870 à 1882, dans le journal « anarchiste » le Révolté, m’ont paru de nature à être publiés en volume, d’autant mieux qu’ils ne se sont pas succédés au hasard des événements, mais qu’ils se suivent dans un ordre logique. La véhémence de la pensée leur a donné l’unité nécessaire. Fidèle à la méthode scientifique, l’auteur expose d’abord la situation générale de la société, avec ses hontes, ses vices, ses éléments de discorde et de guerre ; il étudie les phénomènes de décrépitude que présentent les États et nous montre les lézardes qui s’ouvrent, les ruines qui s’accumulent. Puis il développe les faits d’expérience que l’histoire contemporaine nous offre dans le sens de l’évolution anarchique, il en indique la signification précise et en tire l’enseignement qu’ils comportent. Enfin, dans le chapitre l’Expropriation, il résume ses idées, telles qu’elles ressortent de l’observation et de l’expérience, et fait appel aux hommes de bonne volonté qui ne se contentent pas de savoir, mais qui veulent agir.

Je n’ai pas à faire ici l’éloge de l’auteur. Il est mon ami, et si je disais le bien que je pense de lui on pourrait me soupçonner d’aveuglement ou m’accuser de partialité. Qu’il me suffise de m’en rapporter à l’opinion de ses juges, de ses geôliers même. Parmi ceux qui de près ou de loin ont observé sa vie, il n’est personne qui ne le respecte, qui ne témoigne de sa haute intelligence et de son cœur, débordant de bonté, personne qui ne le reconnaisse comme véritablement noble et pur. Et d’ailleurs, n’est-ce pas à ses qualités mêmes qu’il a dû de connaître l’exil et la captivité ? Son crime est d’aimer les pauvres et les faibles ; son forfait est d’avoir plaidé leur cause. L’opinion publique est unanime à respecter cet homme, et cependant elle ne s’étonne point de voir les portes de la prison se fermer obstinément sur lui, tant il semble naturel que la supériorité se paie et que le dévouement soit accompagné de souffrances. Il est impossible de voir Kropotkine dans le préau de la maison centrale et d’échanger un salut avec lui sans se demander : « Et moi, pourquoi donc suis-je libre ? Serait-ce peut-être parce que je ne le vaux pas ? »

Toutefois les lecteurs de ce livre ont moins à s’occuper de la personne de l’auteur que de la valeur des idées qu’il expose. Ces idées, je les soumets avec confiance aux hommes droits qui ne formulent pas leur jugement sur un ouvrage avant de l’avoir ouvert, sur une opinion avant de l’avoir entendue. Faites table rase de vos préjugés, apprenez à vous dégager temporairement de vos intérêts, et lisez ces pages en cherchant simplement la vérité sans vous préoccuper actuellement de l’application. L’auteur ne vous demande qu’une chose, de partager pour un moment son idéal, le bonheur de tous, non celui de quelques privilégiés. Si ce désir, si fugitif qu’il soit, est vraiment sincère, et non pas un pur caprice de votre fantaisie, une image qui passe devant vos yeux, il est probable que vous serez bientôt d’accord avec l’écrivain. Si vous partagez ses vœux, vous comprendrez ses paroles. Mais vous savez d’avance que ces idées ne vous mèneront point aux honneurs ; elles ne seront jamais récompensées par une place à gros appointements ; peut-être vous attireront-elles plutôt la méfiance de vos anciens amis, ou quelque coup brutal venu d’en haut. Si vous cherchez la justice, attendez-vous à subir l’iniquité.

Au moment où se publie cet ouvrage, la France est en pleine crise électorale. Je n’ai point la naïveté de recommander la lecture de ce livre aux candidats, — ils ont d’autres « devoirs » à remplir, mais je convie les électeurs à prendre en main les Paroles d’un Révolté, et je leur signale tout spécialement le chapitre intitulé le Gouvernement Représentatif. Ils y verront comment sera justifiée leur confiance dans ces hommes qui surgissent de toutes parts pour briguer l’honneur de représenter leurs concitoyens au Parlement. Maintenant tout est pour le mieux. Les candidats sont omniscients et infaillibles ; mais que seront les mandataires ? Quand ils auront enfin leur part de royauté, ne seront-ils pas fatalement saisis par le vertige du pouvoir, et, comme des rois, dispensés de toute sagesse et de toute vertu ? Fussent-ils décidés à tenir ces promesses qu’ils ont tant prodiguées, comment maintiendraient-ils leur dignité au milieu de la tourbe des quémandeurs et des conseillers ? En supposant qu’ils soient entrés vertueux à la Chambre, comment pourraient-ils en sortir autrement que viciés ! Sous l’influence de ce milieu d’intrigues, on les voit tourner de gauche à droite, comme s’ils étaient entraînés par un mécanisme fatal : bonshommes d’horloge qui paraissent d’un air superbe et frappent avec bruit sur le cadran, puis bientôt après tournent le dos pour s’engouffrer piteusement dans la paroi.

Ce n’est point dans le choix de nouveaux maîtres qu’est le salut. Faut-il donc que nous, anarchistes, les ennemis du christianisme, nous rappelions à toute une société qui se prétend chrétienne ces mots d’un homme dont elle a fait un Dieu : « Ne dites à personne : Maître, Maître ! » Que chacun reste le maître de soi-même ; Ne vous tournez point vers les chaires officielles, ni vers cette bruyante tribune, dans la vaine attente d’une parole de liberté. Écoutez plutôt les voix qui sortent d’en bas, dussent-elles passer à travers les grilles d’un cachot. »

ÉLISEE RECLUS.

Préface à « La Civilisation et les grands fleuves historiques » de Léon Metchnikoff :

Quelque temps avant sa mort, Léon Metchnikoff me confia le manuscrit de cet ouvrage, en me priant d’en revoir le texte et d’en surveiller l’impression. J’acceptai, d’autant plus désireux d’accomplir cette tâche que je connaissais la haute valeur du livre de mon ami. J’espérais pouvoir ainsi réparer dans la mesure de mes forces les torts de la destinée, car elle fut injuste envers Metchnikoff, comme elle l’est d’ailleurs presque toujours envers ceux qui ne demandent pas le succès à l’intrigue. Ils n’ont qu’une joie — il est vrai que c’est la plus haute — celle de suivre le droit chemin.

Quoique né à Pétersbourg, au mois de mai 1838, Léon Metchnikoff était d’origine méridionale. Son père, propriétaire dans le gouvernement de Kharkoff, et sa mère, de naissance israélite, appartenaient à des familles petites-russiennes ; celle du père faisait même remonter sa généalogie jusqu’aux Roumains Spadarenko ou « Porte glaive », appellation de fière résonance que traduit exactement le nom russe de Metchnikoff. Malade dès sa première enfance, Léon ne put supporter le rude climat du nord, et en 1851 ses parents durent le mener à Kharkoff pour lui faire continuer ses études en de meilleures conditions. Il se rétablit en effet, et le premier usage qu’il voulut faire de ses forces, à l’âge de seize ans, fut de s’échapper pour aller en Crimée prendre part à la défense de Sébastopol ; toutefois, arrêté en route, il fut reconduit de force à son collège. Bientôt après, il entrait à l’Université comme étudiant en médecine ; mais, à cette époque, les grandes écoles russes étaient aussi des champs de bataille entre des agents despotiques et tracassiers et les étudiants avides de liberté. Sept mois ne s’étaient pas encore écoulés que Leon Metchnikoff était expulsé de l’Université de Kharkoff. Il retourna à Pétersbourg et fréquenta l’Académie de médecine, puis les cours de la Faculté de physique et de mathématiques, ceux de l’Académie des arts et enfin l’institut des langues orientales. Ainsi, en très peu d’années, Leon Metchnikoff se livra successivement aux études les plus diverses. L’esprit de révolte centre un régime universitaire oppressif et mesquin eut peut-être une certaine part dans ces divers changements ; mais le principal mobile chez ce jeune homme ardent, doue d’une imagination et d’une mémoire des plus heureuses, c’était l’avidité de voir et de savoir.

Puis vinrent l’ère des voyages et la lutte pour l’existence. En 1858, il avait à peine atteint sa vingtième année qu’il fut choisi comme interprète de la mission diplomatique envoyée aux lieux saints sous la direction de Mansouroff. Il visita Constantinople, le mont Athos, Jérusalem ; mais bientôt, à la suite d’un duel et d’une conduite peu respectueuse envers ses chefs, il dut quitter son poste d’interprète ; il entra comme agent dans une société de navigation et de commerce. Après avoir séjourné d’abord à Beïrout, il se rendit à Galatz, mais il ne resta que peu de temps dans cette ville d’affaires, où tout contrariait sa nature, et sans passeport, presque sans ressources, il partit pour Venise afin de continuer ses études de peinture, celles que pendant toute sa vie il poursuivit avec le plus de passion, avec des enthousiasmes mêlés de désespoir. Là encore, son impétueux caractère, prompt au sacrifice, ne lui permit pas de rester. L’expédition des Mille se préparait : comment n’aurait-il pas essayé de prendre part à l’émancipation de l’Italie et de s’associer avec d’autres jeunes hommes, amoureux de liberté, pour aller rejoindre l’armée de Garibaldi ? Soupçonné, puis traqué par la police autrichienne, il réussit à la dépister et s’enfuit pour Livourne, où il entra dans le détachement de Milbitz. Après de nombreuses péripéties, il atteignait enfin l’Italie méridionale et combattait dans les Calabres, puis sur le Vulturne, où il fut grièvement blessé par l’explosion d’une mine. Couvert de contusions et de plaies, au côté droit, aux poumons, aux jambes, il fut emporté à l’hôpital de Naples où des camarades dévoués, entre autres le bon et grand Alexandre Dumas, le soignèrent avec dévouement et l’arrachèrent à la mort.

Les années suivantes, à Naples, à Livourne, à Florence, à Genève, furent en grande partie consacrées par Léon Melchnikoff à la propagande politique et sociale. Grâce à ses connaissances variées et surtout à sa pratique des dix principales langues de l’Europe, il était devenu l’intermédiaire naturel entre les hommes éminents des partis révolutionnaires, patriotes ou socialistes, tels que Garibaldi, Herzen, Bakounine ; il eut à remplir des missions périlleuses en Italie et en Espagne : lorsqu’on faisait appel à son dévouement, il était toujours prêt. Malgré la maladie, il semblait ne pas connaître la fatigue : la fièvre même l’aidait à travailler davantage ; discours, conférences, lettres, articles de journaux et de revues en diverses langues, son œuvre de propagande était incessante. Il fut surtout le collaborateur zélé des deux fameux journaux de la Russie, le Kolokol (Cloche) de Herzen et le Sovréménik (Actualité) de Tchernichevsky. En même temps, il fallait vivre, et il subvenait à son existence par des articles que publiaient les revues russes sur divers sujets scientifiques.

Mais les ciseaux de la censure guettaient tous les articles publiés, sous son nom ou sous des pseudonymes. Un travail était-il supprimé, il en envoyait aussitôt un autre. Telle était sa puissance de travail que, ayant à écrire un mémoire en trois parties, il dut envoyer successivement plusieurs articles pour remplacer ceux qui furent supprimés par la censure, et pourtant aucun arrêt n’eut lieu dans la publication.

Malgré ce labeur acharné, il lui était devenu graduellement impossible de lutter contre la misère. Il prit une résolution prompte, celle d’étudier le chinois et le japonais pour aller professer dans une grande école de l’Extrême-Orient. C’était en 1873, et dès le commencement de l’année 1874, il partait pour Yeddo, invité par le ministre de l’Instruction publique à réorganiser une école russe fondée pour les étudiants japonais. L’institution prospéra à souhait, les élèves accoururent en grand nombre pour s’initier aux méthodes scientifiques de l’Occident dans leur propre langue. La part de Metchnikoff fut une des plus grandes dans le travail de cette pléiade d’instituteurs qui vinrent d’Europe et d’Amérique et qui, grâce à la solidarité de plus en plus intense des intérêts, ont accompli une œuvre prodigieuse, unique jusqu’ici dans l’histoire de l’humanité ; ils ont annexé toute une nation de quarante millions d’hommes à une civilisation nouvelle, et cela non par la conquête, mais par le simple enseignement, par l’éclat de la vérité démontrée sur les livres et le tableau noir. Metchnikoff se dévouait avec enthousiasme à cette propagande admirable, l’un des événements capitaux de notre siècle ; mais l’anémie, la maladie japonaise par excellence, ne lui permit plus de continuer son œuvre, et il dut retourner en Europe. Il revint par la voie des lies Sandwich, de San Francisco et de New York, apportant avec lui le manuscrit de son beau livre, l’Empire japonais, illustré de ses propres dessins originaux et bizarres, bien conçus dans le génie de la nation qu’il décrivait.

C’est peu de temps après son retour du Japon que j’eus le bonheur de faire la connaissance de Léon Metchnikoff et qu’il voulut bien accepter de me prêter son appui, surtout en me fournissant de précieux documents sur la Chine et le Japon, contrées dont je tentais alors la description dans ma Nouvelle Géographie universelle. Les années suivantes, il continua de me seconder par des recherches dans les ouvrages dont la langue m’était inconnue, par la rédaction de notes et de mémoires sur des questions spéciales qui l’intéressaient, enfin par la lecture et l’annotation des épreuves et la manutention des livres et manuscrits.

En 1883, le conseil d’État de Neuchâtel lui offrit à l’académie la place de professeur de statistique et de géographie comparée qu’il accepta et qu’il remplit avec l’enthousiasme pour la science apporté par lui à tous ses travaux. Dans cette nouvelle situation, il ne fut pas difficile à un homme de sa valeur morale de conquérir la cordiale sympathie de ses collègues et des étudiants.

Mais c’est aux dépens de sa vie qu’il menait de front deux séries d’études avec le même élan fiévreux, avec le même mépris des aises et de la santé. La maladie fit des progrès rapides. Un congé pris pendant l’hiver de 1887 ne fut guère pour lui qu’une occasion de donner une autre forme à son labeur de recherches et de collaboration ; lorsqu’il revint à Clarens, les médecins avaient perdu l’espoir de le sauver, et il s’éteignit le 30 juin 1888, après de longues souffrances, interrompues par les révoltes de ce zèle dévorant pour le travail qu’il n’avait jamais pu satisfaire.

La mort de mon ami ne m’a point séparé de lui. C’est par l’affection non interrompue, par la solidarité qui s’étend d’une existence à l’autre que se fait la continuité de la vie par-delà le tombeau. Les morts n’ont pas cessé de vivre quand des amis ont gardé leur mémoire toujours présente et suivent les entretiens commencés. Toujours sous le charme du regard et du sourire que l’on dit éteints désormais tout en en jouissant encore, les vivants ont en eux plus que l’image du mort et l’écho de sa parole ; ils ont hérité d’une étincelle de cette vie qui semblait achevée et mêlent à leur propre intelligence quelque chose de la pensée de celui qui n’est plus. L’existence continue ainsi d’évoluer, d’un homme à tous les autres hommes, par l’intermédiaire de ceux qui l’ont aimé.

La part d’héritage qui me revient personnellement me crée des devoirs spéciaux et m’oblige à me presser centre le mort, pour ainsi dire, et à l’interroger pour savoir si, dans la publication de cet ouvrage, dont quelques parties ont dû être légèrement remaniées, je suis toujours resté fidèle à la pensée de l’auteur. Ai-je toujours bien compris les passages douteux et modifié d’une touche assez délicate les phrases du manuscrit qu’il était nécessaire de changer ? Si mon ami revenait maintenant, me donnerait-il le témoignage d’avoir été fidèle ? J’ai, du moins, fait mon labour avec conscience, comme si mon ami eut toujours été présent à mes cotes, et pénètre du sentiment que je travaille aussi pour les hommes d’étude. Je sais que l’ouvrage de Léon Metchnikoff n’est pas de ceux qui saisiront d’emblée l’attention du public ; je sais qu’il n’aura point le succès d’un conte drolatique ou d’un roman, mais je sais aussi que ce livre marque une date dans l’histoire de la science et qu’il restera.

La vie de Metchnikoff, si agitée par les événements et si bien remplie par le travail, l’avait préparé à des œuvres qui malheureusement durent s’achever d’une manière partielle et fragmentaire. Par ses études de toute espèce, par ses expériences et ses observations poursuivies en tant de pays divers, par son extraordinaire puissance de labeur, par l’âpre et fiévreuse ténacité du vouloir qu’il apportait à sa besogne, il avait amassé d’énormes matériaux que la lutte journalière de l’existence ne lui permit pas d’élaborer en entier. C’est ainsi que l’ouvrage auquel je mets pieusement la dernière main constituait dans la pensée de l’auteur un simple chapitre d’une grande synthèse de philosophie sociale, Bien qu’il offre, sous un faible volume, un tout aux proportions pondérées, cependant il devait faire partie d’un ensemble plus vaste où les questions d’avenir auraient été traitées après celles de la race, du milieu et des progrès accomplis par les nations. Dans les rares moments d’abandon et de douce sérénité que lui laissa la maladie, derniers et charmants rayons du jour qui s’éteignait, il nous entretenait du livre qui s’écrivait alors dans les lobes de son cerveau, sur le But de l’Existence. Il sentait la mort l’envahir et cependant sa pensée embrassait toujours le grand problème de la vie.

« Que faire, disait-il, pour triompher de tous les éléments hostiles qui nous entourent et pour voir couler nos jours en toute sérénité ? La foi enfantine en une providence tutélaire étant écartée, la croyance naïve en une nature clémente qui nous caresse ayant disparu, comment arriverons-nous à fonder une vraie morale scientifique, dont l’accomplissement nous donne toutes les joies compatibles avec notre nature ? La seule voie qui nous soit ouverte est de nous associer pour discipliner toutes les forces sauvages, cruelles, contradictoires de la nature brute, et les mettre au service d’un monde nouveau d’utilité commune, d’équité et de bonté mutuelle. » En attendant ce livre, qui répondrait à tant d’interrogations anxieuses sur le sens de la destinée humaine, c’est déjà beaucoup que des écrivains cherchent à mettre leurs œuvres d’accord avec cet idéal grandiose d’une morale de solidarité. L’ouvrage de Metchnikoff est un de ceux qu’inspirait cette préoccupation d’un avenir de justice ; mais il discute en outre des questions scientifiques d’une portée considérable. La partie du livre qui me paraît avoir le plus d’importance dans l’histoire de la pensée humaine, est le chapitre relatif à l’influence des milieux sur les races, et je ne doute point que dans l’avenir les conclusions de l’auteur ne soient considérées comme définitives. Il fut un temps où les historiens daignaient à peine s’occuper de cette question, qu’ils considéraient comme attentatoire à la dignité de l’homme. La nature — s’ils condescendaient à en parler dans leurs ouvrages — n’était pour eux que le théâtre ou devait s’accomplir un drame préparé d’avance ; les fontaines et les rivières, les bosquets, les rochers et les montagnes avaient été créés pour l’usage et l’agrément des habitants du pays, de même que les allées d’un parc sont tracées pour les pas d’un maître. Il est vrai que, depuis Montesquieu, nul écrivain n’oserait nier l’action du milieu sur les races, mais on se demande quelle en est la part exacte et s’il est possible d’en faire la théorie précise. Carl Ritter, le Leibnitz de la géographie, tenta d’échapper à la difficulté en admettant entre l’homme et la Terre une sorte d’harmonie préétablie, analogue à celle que Leibnitz imaginait pour l’âme et le corps. D’après le grand géographe, qui était aussi un grand poète, tout relief planétaire, tout le corps terrestre lui-même avec son « ossature » et sa « membrure » concorderait exactement par son action avec le génie des peuples qui devaient l’habiter : les influences mutuelles agiraient incessamment de la Terre à ses peuples et de ceux-ci à leur Terre, et par ce jeu alternatif d’actions et de réactions, les destinées de l’humanité s’accompliraient conformément au plan divin.

Il n’est guère d’anthropologistes et de géographes qui oseraient maintenir plus longtemps cette théorie, mais ils ne l’ont point remplacée. Même la plupart de ceux qui démontrent triomphalement l’absurdité des conceptions d’un Bossuet prenant une petite ville de Judée pour le centre de l’histoire universelle, en sont restes à un point de départ analogue. S’ils n’admettent plus l’existence d’un « peuple élu », du moins parlent-ils d’une « race élue », qui, seule, serait à même, par son génie propre, d’utiliser toutes les ressources que lui offre la nature et de répondre à l’action du milieu par une réaction intelligente. C’est ainsi que, même parmi les défenseurs de la théorie « évolutionniste », on proclame une hiérarchie primordiale des races conférant à la partie privilégiée de l’humanité, en dehors de l’influence du milieu, l’avantage capital de pouvoir se développer progressivement d’âge en âge : la civilisation serait son partage, tandis que les autres races devraient végéter dans la barbarie ou se maintenir dans un état relativement policé, mais sans issue. Comme de juste, cette race qui tient le premier rang, ce serait la nôtre. Il est vrai qu’on ignore si elle est originairement distincte des autres ou si elle se décompose elle-même en races différentes ; comprend-elle toutes les nations et tribus dites « aryennes » par les uns, « indo-germaniques » par les autres, comme il semblait admis d’une manière générale pendant la première moitié de ce siècle ? Ou bien, suivant une hypothèse plus récente et favorablement accueillie par un grand nombre de savants, le groupe choisi de l’humanité serait-il la race « méditerranéenne », ainsi que le disait déjà le « divin Platon », comparant les hommes à des « grenouilles accroupies au bord d’une grande mare » ? Dans le premier cas, les Finlandais, les Hongrois, les Basques, dont la part est grande pourtant dans l’histoire du progrès humain, seraient au nombre des nations de basse origine, tandis que les meilleurs représentants de la race élue seraient, dans notre Europe, ces Bohémiens ou Tsiganes qui errent dans les campagnes ou gîtent dans les faubourgs des grandes villes, souvent pourchassés, toujours surveillés de près, redoutés comme sorciers, incendiaires et maquignons. Dans le second cas, ce sont les nobles Aryas du Sapta Sindhou qui seraient exclus de la race élue, eux qui chantaient des épopées, écrivaient des grammaires, parcouraient tout le cycle des philosophies, à une époque où les populations de l’Europe occidentale ne comprenaient encore que des barbares campant dans les forêts. Si, pour simplifier les classifications, on prend la couleur comme caractère distinctif des races, avec convention préalable de mettre les blancs en première ligne, il se trouve que les Européens occidentaux ont pour frères les Alfourou de l’Insulinde, fuyards ou coupeurs de têtes qui vivent dans les bois, tandis que si l’on considère le langage comme l’indice déterminant, il faut compter dans la race privilégiée tous les peuples asservis qui ont dû apprendre le parler des vainqueurs ; pour être logique, il faudrait y ajouter aussi les fils des esclaves de Saint-Domingue. Enfin, si l’on classe les hommes d’après la forme du crâne ou d’après la section des cheveux, les groupements humains se constituent d’une autre manière, mais toujours avec les juxtapositions les plus bizarres. Et les alliances, les croisements de toute espèce, accomplis de gré ou de force, en commerce pacifique ou en temps de guerre et de conquête, combien n’ont-ils pas modifié à l’infini les éléments premiers de ce que l’on appelle maintenant une race et qui est en réalité un simple groupement local et temporaire ! Bref, quoi qu’il en coûte à l’orgueil humain d’avouer son ignorance et que l’affirmation précise soit un besoin de notre nature, les classifications actuelles en races et en sous-races humaines doivent être considérées comme n’ayant qu’une valeur transitoire, proportionnelle aux études de détail provoquées par elles. Aucun fait ne justifie les anthropologistes à revendiquer pour leur propre famille ethnique le privilège d’être en tout ou en partie indépendants des influences du milieu.

« La race n’est pas une cause, mais un effet » ; elle est « fille de la Terre ». Ce sont les milieux qui la font, la transforment, la modifient incessamment. Ne voyons-nous pas, dans notre courte vie, se former des variétés nouvelles que l’on n’hésiterait pas à qualifier du nom de « races » si on n’en connaissait pas le mode d’évolution et l’origine contemporaine ? Les conditions spéciales, propres aux vallées étroites et sans lumière, n’ont-elles pas créé le type du crétin que perpétue l’hérédité, et qu’un milieu salubre, une alimentation normale ramènent peu à peu à la constitution et à l’apparence ordinaires de leurs voisins plus favorisés ! Dans chaque pays, les indigènes arrivent à se distinguer non seulement par l’esprit de corps, mais aussi par le type physique, suivant les professions qu’ils exercent : en quelque pays qu’on soit, on reconnaît le forgeron, le marin, le soldat, l’homme de loi, le prêtre. Telle est la puissance « anthropoplastique » d’un milieu particulier, que le moine catholique des belles régions tempérées de l’Italie et le lama kalmouk, sur les hauts plateaux froids de l’Asie centrale, sembleraient être des frères de race ; des photographies prises des uns et des autres permettraient de les confondre. Et s’il est vrai que dans certains districts isolés, tels que les monts du centre de la France, on voie encore les restes de populations anciennes, qui n’ont jamais changé de type parce qu’elles n’ont jamais changé de milieu, se maintenir immobiles, quoique entourées par le tourbillon des populations mouvantes de la plaine, ne voit-on pas d’autre part, surtout dans les grandes villes, se former tout une nouvelle race, sous l’influence de la misère et de l’entourage sordide ? Lombroso croit avoir découvert dans ce type de l’ « homme criminel » un retour atavique vers les populations primitives de l’âge de pierre ; mais, sans avoir recours à cette hypothèse, il nous suffit de constater que la « race dégradée naît — ou renaît, si l’on veut — dans un milieu dégradant ».

Dans l’infime diversité des éléments qui constituent le milieu, astronomiques, physiques, climatiques, anthropologiques, il en est qui sont permanents ou qui, du moins, changent avec une grande lenteur, mais il en est d’autres qui se modifient, et ce sont eux qui, soit par leur influence directe, soit par leurs mille combinaisons d’actions et de réactions mutuelles, contribuent le plus à transformer les individus et à constituer ce que l’on appelle les races et sous-races. De zone à zone, de terre à mer et de plaine à montagne, le milieu change et les populations avec lui, mais il change aussi de siècle en siècle, et tel fait qui, à une certaine époque, pouvait avoir une importance considérable sur le développement de l’humanité, se trouve, à un autre stade de la civilisation, être devenu sans valeur ou même funeste. L’histoire n’est qu’une longue suite d’exemples de ces alternatives d’utilité ou de dommage que présentent pour les peuples les traits de la planète ou les phénomènes de sa vie. Ainsi, pour citer l’exemple capital, l’Océan, qui rapproche maintenant toutes les nations et qui les fait une par le commerce et les idées, fut jadis le domaine de la Terreur, le chaos d’où s’élevaient les esprits méchants ; cinq siècles ne se sont pas encore écoulés depuis que l’on donnait au redoutable Atlantique le nom de « mer des Ténèbres ». C’est ainsi que l’oisillon, penché au bord de son nid, s’effraye devant l’immensité de cette atmosphère qui porte l’aile de l’oiseau déjà fait.

Le riche développement des côtes, cette membrure des continents, caractère physique auquel Ritter attachait une si grande importance et pour lequel il a établi des observations comparées entre les divers continents, fut certainement un trait essentiel à l’époque où les populations de l’Asie hellénique s’essayaient à la navigation du littoral et voguaient vers les îles de l’Archipel ; il eut aussi pour l’Attique et le Péloponnèse une valeur de premier ordre, quand leurs marins s’élançaient vers la Sicile, la Grande Grèce et la Méditerranée occidentale. Les dentelures de la côte, les larges estuaires firent la fortune de la Grande-Bretagne ; mais qu’importent maintenant ces découpures de littoral, puisqu’il suffit de quelques heures aux paquebots pour franchir des distances où les navires d’Ulysse erraient pendant des années et que, sur des plages sablonneuses, inaccessibles jadis, on peut créer des ports en eau profonde, plus commodes, mieux outillés que les ports naturels à grèves basses et à fonds boueux. Ainsi le milieu n’exerce pas comme tel une influence fatale et toujours la même. On en voit un exemple saisissant dans les plaines qu’arrosent le Tigre et l’Euphrate. Là où des populations civilisées savaient endiguer, canaliser les eaux et semer le grain que la nature leur rendait au centuple, les Arabes venus du désert, où ils ne voyaient que des sables et de maigres plantes broutées par les chameaux, cherchent de leur mieux à reproduire autour d’eux, en pleine Mésopotamie, l’aspect de la nature à laquelle ils sont accoutumés : ils coupent les arbres, laissent l’eau d’inondation se perdre dans les marais, et les dunes se dérouler sur les anciennes cultures. Ce n’est pas dans le milieu même qu’il faut chercher la raison d’être des institutions et de la civilisation d’un peuple, mais dans les rapports d’accommodation que présente ce peuple avec les phénomènes de la nature ambiante. Dans ces rapports, qui sont la civilisation tout entière, l’homme apprend deux choses, d’ordre contradictoire en apparence : d’une part, il se dégage de la domination absolue de certaines conditions du milieu, trouve par exemple l’abondance et la chaleur en hiver malgré le manque de récoltes, la neige et les glaces ; d’autre part, il accroît indéfiniment les points de contact avec la nature, et mille choses qui lui étaient jadis inutiles lui sont devenues nécessaires.

Il en est des fleuves comme de tous les autres organes du grand corps planétaire. La valeur de chacun d’eux diffère singulièrement dans l’histoire de l’humanité, suivant la zone dans laquelle se développe leur cours, les conditions physiques de leurs rivages et l’état social que l’action antérieure des milieux a valu aux populations riveraines. En premier lieu, tous les fleuves qui parcourent des terres gelées pendant une grande partie de l’année et dont le cours est complètement interrompu par les glaces de l’hiver, tels que le Petchora, l’Obi, le Yénissei, la Léna, le Mackenzie, coulent, pour ainsi dire, en dehors de la zone historique : c’est au domaine de la géographie physique seulement qu’ils appartiennent. De même, dans la zone tropicale, celle où les difficultés de la vie n’ont pas été suffisantes pour aiguiser les énergies de l’homme et où, par conséquent, les populations ne se sont guère élevées au-dessus de l’état de nature, les fleuves n’ont eu qu’un rôle très secondaire dans les annales de l’humanité : c’est ainsi que le plus grand courant du monde, la « rivière des Amazones », qui roule à elle seule dans son lit plus du dixième des eaux pluviales du monde, ne traverse guère dans tout son parcours que des régions inhabitées ; enfin, l’un des grands cours d’eau de la zone tempérée, le Mississipi, qui a pris une si grande importance économique dans l’existence des États-Unis, n’a pu être utilisé comme artère vitale tant que l’agriculture n’existait encore qu’en de rares clairières et que, dans l’ensemble du milieu, l’action prépondérante était celle de la forêt. Les Peaux Rouges vivant exclusivement de chasse, n’avaient point à résoudre le problème, capital ailleurs, de s’associer pour régler le débit du fleuve et des canaux d’irrigation dans les champs riverains.

Mais, sans attribuer aux fleuves une action mystérieuse, inéluctable, sur les populations de leurs bords, il n’en faut pas moins reconnaître ce fait capital que, depuis les commencements de l’histoire traditionnelle et transmise par les hiéroglyphes ou les écrits, la civilisation de l’Ancien Monde s’est préparée sur les bords des fleuves qui coulent entre le 20° et le 40° degré de latitude. Le Nil, dans son cours inférieur, le Tigre et l’Euphrate, l’Indus et le Gange, le Hoang-ho et, dans une moindre mesure, le Yangtse-kiang, ont été, par leurs oscillations annuelles et leurs alluvions, les éducateurs de leurs riverains. C’est dans leurs plaines d’inondation que se sont formées les premières grandes civilisations nationales. Leon Metchnikoff a parfaitement décrit dans son ouvrage ces périodes historiques distinctes ayant eu chacune un fleuve pour artère initiale ; il a exposé aussi avec une clarté parfaite comment ces diverses cultures nationales, se fondant les unes avec les autres, ont donné naissance à des civilisations méditerranéennes ; à l’ouest celle qui s’est propagée de l’Asie Mineure aux Gaules, à l’est celle qui comprend la Chine et l’archipel Japonais ; enfin, il nous fait assister au développement de la civilisation « mondiale » océanique, universelle qu’ont inaugurée le peuplement de l’Amérique et de l’Australie, l’entrée des Européens en Chine et au Japon, l’établissement des lignes de navigation à vapeur et des télégraphes électriques à travers tous les bassins maritimes.

Dans un ouvrage historique, Léon Metchnikolf ne pouvait étudier les diverses civilisations, que depuis les âges dont l’état politique et social nous est connu par des documents authentiques, inscriptions, chants, prières, épopées, temples et tombeaux. Or ces temps que l’histoire écrite rapproche de nous étaient des époques de civilisation déjà très avancée et même caduque à certains égards, puisque les populations avaient alors perdu la puissance créatrice que donne la libre association des forces et se trouvaient groupées en grandes despoties, où toute initiative était contrôlée par le pouvoir souverain des rois ou des prêtres. Saut pour l’Inde, l’histoire ne remonte pas aux communautés premières qui se formèrent sur les bords des fleuves et qui apprirent à s’entr’aider pour lutter en commun contre les inondations, élever des digues et des contre-digues, creuser des canaux, régulariser le flot d’inondation et la rentrée de l’eau dans son lit. Cette description des origines serait des plus curieuses et des plus belles, mais nous ne pouvons la reconstituer que par l’étude comparée des milliers de peuplades et de tribus contemporaines éparses dans le monde en divers états de civilisation, et non encore unies comme les nations policées en un grand corps humanitaire, conscient de son existence collective. Peut-être Léon Metchnikoff n’a-t-il pas rendu suffisamment justice à ces « peuples nature » dans les quelques lignes qu’il leur consacre, car ils ont eu aussi leur part dans l’œuvre commune. La marche en avant n’a point eu lieu d’une manière rectiligne, de groupe en groupe, et c’est par une succession de spirales, de développements partiels et alternatifs, de progrès et de reculs, d’oscillations incessantes, que s’est faite l’histoire de l’humanité. Dans chaque peuplade, aussi bien que dans les puissantes nations auxquelles appartient maintenant l’hégémonie, on voit se succéder les périodes de groupements dont Metchnikoff nous donne la série d’évolution normale : groupements imposés, subordonnés, coordonnés. Chez ces humbles tribus se reproduisent en petit les phénomènes que l’on observe en grand dans les nations dites supérieures, et du moins ont-ils l’avantage, dans ce milieu plus étroit, de ne pas offrir autant de complexité et d’être par conséquent d’une étude plus facile. Ils résument l’histoire en traits plus simples, mais non moins vrais. Quelle est la pauvre peuplade, si perdue soit-elle dans les forêts et dans les glaces, dont les mœurs et l’existence, décrites avec méthode et sincérité, ne nous force pas à dire : « C’est de nous qu’il s’agit ! » J’en appelle aux lecteurs de l’ouvrage écrit par mon frère Élie Reclus, les Primitifs.

Mais qu’il s’agisse de petites ou de grandes fractions du genre humain, c’est toujours par la solidarité, par l’Association des forces spontanément coordonnées que se font tous les progrès. Encore sauvages par atavisme, mais déjà demi-dieux par l’idéal, nous savons comment s’est accompli le long parcours, depuis que nos ancêtres cannibales sortirent de leurs charniers. L’historien, le juge qui évoque les siècles et qui les fait défiler devant nous en une procession infinie, nous montre comment la loi de la lutte aveugle et brutale pour l’existence, tant prônée par les adorateurs du succès, se subordonne à une deuxième loi, celle du groupement des individualités faibles en organismes de plus en plus développés, apprenant à se détendre contre les forces ennemies, à connaître les ressources de leur milieu, même à en susciter de nouvelles. Nous savons que si nos descendants doivent atteindre leur haute destinée de science et de liberté, ils le devront à leur rapprochement de plus en plus intime, à l’incessante collaboration, à cette aide mutuelle d’où naît peu à peu la fraternité. C’est avec un sentiment de honte qu’après tant de siècles passés à l’œuvre de civilisation nous entendons encore des voix célébrer les « hommes providentiels » ou les « gouvernements forts » comme les éducateurs des peuples. L’histoire se charge de démentir ces théories d’esclaves et nous prouve comment, même au sein des plus atroces despotes, la vie n’a pu se maintenir que par le travail coordonné de tous les membres du corps social. Ce livre le démontre, et c’est pour cela que je le présente au public, heureux de la mission que me confia l’ami.

ÉLISEE RECLUS.

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