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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 4- Ce qu’est le socialisme et ce qu’il n’est pas > Quelques lettres de Trotsky

Quelques lettres de Trotsky

vendredi 15 mai 2015, par Robert Paris

Résolution du Comité Exécutif du Soviet concernant la lutte contre les lockouts, écrite par Trotsky - 14 novembre 1905

Citoyens ! Plus de cent mille ouvriers sont jetés à la rue à Petersbourg et dans d’autres villes.

Le gouvernement au service de l’autocratie a déclaré la guerre au prolétariat révolutionnaire.

La bourgeoisie réactionnaire s’est unie à l’autocratie. Elle a l’intention de contraindre les ouvriers au moyen de la faim à demander grâce. Son objectif est de désorganiser la lutte pour la liberté. Le Soviet des députés ouvriers déclare que ce licenciement de masse sans précédent constitue une provocation de la part du gouvernement. Le gouvernement veut pousser le prolétariat de Petersbourg à s’épuiser en escarmouches isolées ; tournant à son profit le fait que les ouvriers des autres villes ne se sont pas suffisamment unis à ceux de Petersbourg, le gouvernement projette de briser séparément les uns et les autres.

Le Soviet des députés ouvriers proclame la liberté en danger. Mais les ouvriers ne se laisseront pas provoquer par cette manoeuvre du gouvernement. Les ouvriers n’accepteront pas le combat dans les conditions défavorables où le gouvernement cherche à les provoquer à se battre. Nous devons appliquer tous nos efforts, aujourd’hui et demain, afin d’unifier en un tout la lutte du prolétariat de l’ensemble de la Russie, la lutte de la paysannerie, ainsi que celle de l’armée et de la flotte qui se lèvent déjà héroïquement au nom de la liberté. A cette fin, le Soviet des députés ouvriers décide :

1) Toutes les usine fermées doivent être réouvertes immédiatement, et tous les camarades licenciés doivent être réintégrés. Toutes les couches de la population qui chérissent la liberté, non en paroles, mais en acte, sont invitées à soutenir cette exigence.

2) Pour soutenir cette exigence, le Soviet des députés ouvriers estime indispensable d’en appeler à la solidarité de tout le prolétariat de Russie, et au cas où cette exigence serait repoussée, d’appeler à la grève générale politique et à d’autres formes de lutte radicale.

3) Pour soutenir cette exigence, le Soviet des députés ouvriers mandate le Comité exécutif d’entrer en contact, à l’aide de délégués ou par d’autres moyens, avec les ouvriers des autres villes, avec les unions de cheminots, de postiers, de paysans ou d’autres unions, ainsi qu’avec l’armée et la flotte.

4) Après la réalisation de cette tâche préalable le Comité exécutif convoquera une session extraordinaire du Soviet des députés ouvriers qui prendra la décision finale au sujet de la grève.

5) Le prolétariat de Petersbourg propose à tous les ouvriers et à toutes les couches de la société et du peuple à soutenir les ouvriers licenciés par tous les moyens possibles, matériels, moraux et politiques.

Novaïa Jizn n° 13

Lettre à Jules Guesde - 11 Octobre 1916

A Monsieur le Ministre Jules Guesde, Ministre d’État.

Monsieur le Ministre,

Avant de quitter le sol français, assisté du commissaire de police, personnifiant les libertés à la garde desquelles vous veillez au sein du Ministère national, je crois de mon devoir de vous exprimer quelques pensées qui ne vous serviront probablement à rien à vous, mais pourront du moins servir contre vous.

En m’expulsant de France, votre collègue M. Malvy n’a pas eu le courage de me dire les motifs de cette mesure. De même, un autre de vos collègues, le Ministre de la Guerre, n’a pas trouvé bon d’indiquer les causes de l’interdiction du journal russe Notre Parole, dont j’étais un des rédacteurs et qui, pendant deux ans, a supporté toutes les tortures de la censure, fonctionnant sous le couvert de ce même Ministre de la Guerre.

Cependant, je ne vous dissimulerai pas que les motifs de mon expulsion n’ont pour moi rien de mystérieux : il s’agit de mesures répressives envers un socialiste internationaliste, un de ceux qui ne veulent pas assumer le rôle d’avocat ou d’esclave volontaire de la guerre impérialiste.

Mais les motifs de la mesure qui me frappe ne m’ont pas été donnés, à moi, l’intéressé ; ils ont, par contre, été exposés par M. Briand aux députés et journalistes.

A Marseille, un groupe de soldats russes mutinés, tuèrent en août leur colonel. La perquisition aurait révélé que quelques-uns de ces soldats possédaient des numéros de Notre Parole.

Telle est du moins la version de M. Briand dans sa conversation avec le député Longuet et le président de la Commission des Affaires Etrangères de la Chambre, M. Leygues, qui la transmit aux journalistes de la presse bourgeoise russe.

Certes, M. Briand n’a pas osé affirmer que Notre Parole, soumise à sa propre censure, fut la cause immédiate du meurtre de l’officier. Sa pensée peut être exprimée ainsi : Vu la présence en France de soldats russes, il est nécessaire de balayer le sol de la République de Notre Parole et de ses rédacteurs, car un journal socialiste qui ne sème point d’illusion ni de mensonge pourrait, selon la parole inoubliable de M. Renaudel - donner le " cafard " aux soldats russes et les pousser dans la voie dangereuse de la réflexion.

Cependant, malheureusement pour M. Briand, son explication repose sur un scandaleux anachronisme. Gustave Hervé, alors encore membre de la Commission administrative permanente de votre parti, écrivait l’année passée que si Malvy jetait hors de France les réfugiés russes, coupables d’internationalisme révolutionnaire, lui, Hervé, garantissait que l’opinion publique de ses concierges accepterait cette mesure sans aucune objection. Evidemment, on ne peut pas douter que l’inspiration de cette prophétie ne fût puisée par Hervé dans un des cabinets du Ministère. A la fin de juillet, le même Hervé chuchotait officieusement que je serais expulsé de France.

Vers la même époque - c’est-à-dire toujours antérieurement au meurtre du colonel à Marseille - le professeur Durkheim, président de la commission nommée par le gouvernement pour s’occuper des réfugiés russes, informait le représentant de ces derniers de la prochaine interdiction de Notre Parole et de l’expulsion des rédacteurs de ce journal (voir Notre Parole du 30 juillet 1916).

Ainsi tout fut préparé d’avance, même l’opinion publique des concierges de M. Hervé. On n’attendait plus qu’un prétexte pour frapper le coup décisif. Ce prétexte fut trouvé : les malheureux soldats russes, au moment opportun - dans l’intérêt de quelqu’un - tuèrent leur colonel.

Cette opportunité providentielle donne lieu à une supposition qui, je crains, pourra froisser votre pudeur ministérielle encore fraîche. Les journalistes russes qui se sont occupés particulièrement de l’incident de Marseille ont établi que dans cette affaire, comme presque toujours dans des cas semblables, un rôle actif a été joué par un agent provocateur. Il est facile de comprendre quel était son but, ou plutôt le but, poursuivi par les canailles bien rétribuées qui le dirigeaient. Un excès quelconque de la part des soldats leur était nécessaire, d’abord pour justifier ce régime de knout, quelque peu choquant pour les autorités françaises, ensuite pour créer un prétexte à des mesures contre les réfugiés russes qui profitent de l’hospitalité française pour démoraliser, pendant la guerre, les soldats russes.

On peut facilement admettre que les initiateurs de ce projet ne croyaient ni ne voulaient mener l’affaire aussi loin. Ils avaient probablement espéré atteindre des résultats plus amples avec des sacrifices moindres. Mais dans ces sortes d’entreprises, il entre toujours un élément de risque professionnel. Cependant, cette fois, les victimes furent non le provocateur lui-même, mais le colonel Krausé et ses meurtriers. Même les journalistes patriotes russes, hostiles à Notre Parole, ont émis la supposition que les exemplaires de notre journal ont pu être donnés aux soldats au moment voulu par ce même agent provocateur.

Essayez, Monsieur le Ministre, de faire, par l’intermédiaire de M. Malvy, une enquête dans ce sens ! Vous n’en espérez aucun résultat ? Moi non plus. Car, disons-le franchement, les agents provocateurs sont pour le moins aussi précieux à la prétendue "défense nationale" que les ministres socialistes. Et vous, Jules Guesde, après que vous avez pris la responsabilité de la politique extérieure de la Troisième République, de l’Alliance franco-russe avec ses conséquences, des prétentions morales du tsarisme, de tous les buts et méthodes de cette guerre, vous n’avez plus qu’à accepter, avec les détachements symboliques de soldats russes, les hauts faits nullement symboliques de S.M. le Tsar.

Au début de la guerre, lorsque les promesses généreuses étaient distribuées à pleines mains, votre plus proche compagnon, Sembat, avait fait entrevoir aux journalistes russes l’influence la plus bienfaisante des démocraties alliées sur le régime intérieur de la Russie. C’était d’ailleurs l’argument suprême par lequel les socialistes gouvernementaux de France et de Belgique essayaient, avec persévérance mais sans succès, de réconcilier les révolutionnaires russes avec le Tsar.

Vingt-six mois d’une collaboration militaire constante, de la communion des généralissimes, des diplomates, des parlementaires, des visites de Viviani et de Thomas à Tsarskoe-Selo, en un mot vingt-six mois d’ "influence" ininterrompue des démocraties occidentales sur le tsarisme, ont fortifié dans notre pays la réaction la plus arrogante, adoucie seulement par le chaos administratif, et ont en même temps extrêmement rapproché le régime intérieur de l’Angleterre et de la France de celui de la Russie. Les promesses généreuses de M. Sembat valent, comme on le voit, moins cher que son charbon. Le sort malheureux du droit d’asile n’apparaît ainsi que comme un symptôme éclatant de la domination soldatesque et policière aussi bien en deçà qu’au-delà de la Manche.

Le pendeur de Dublin, Lloyd George, impérialiste acharné, aux manières de clergyman ivre, et M. Aristide Briand, dont je vous laisse, Jules Guesde, le soin de chercher la caractéristique dans vos articles d’antan - ces deux figures expriment le mieux l’esprit de la guerre actuelle, son droit, sa morale avec ses appétits aussi bien de classe que personnels. Et quel digne partenaire pour MM. Lloyd George et Briand que M. Sturmer, cet Allemand vrai Russe, qui a fait sa carrière en s’accrochant aux soutanes des métropolites et aux jupes des bigotes de la cour. Quel trio incomparable ! Décidément l’histoire ne pouvait pas trouver pour Guesde-ministre de meilleurs collègues et chefs.

Est-il possible pour un socialiste honnête de ne pas lutter contre vous ! Vous avez transformé le parti socialiste en un chœur docile accompagnant les coryphées du brigandage capitaliste, à l’époque où la société bourgeoise - dont vous, Jules Guesde, vous étiez un ennemi mortel - a dévoilé jusqu’au fond sa véritable nature. Des événements, préparés par toute une période de pillage mondial, dont nous avons maintes fois prédit les conséquences, de tout le sang versé, de toutes les souffrances, de tous les malheurs, de tous les crimes, de toute la rapacité et la félonie des gouvernants, vous, Jules Guesde, vous ne tirez pour le prolétariat français que ce seul et unique enseignement : à savoir que Guillaume II et François Joseph sont deux criminels qui, contrairement à Nicolas II et à M. Poincaré, ne respectent pas les règles du droit international !

Toute une nouvelle génération de la jeunesse ouvrière française, de nouveaux millions de travailleurs éveillés moralement pour la première fois par les foudres de la guerre, n’apprennent que ce que veut bien leur en dire le livre jaune de MM. Delcassé, Poincaré, Briand. Devant ce nouvel Evangile des peuples, vous, vieux chef du prolétariat, vous êtes tombé à genoux et vous avez renié tout ce que vous avez appris et enseigné à l’école de la lutte de classes.

Le socialisme français, avec son passé inépuisable, sa magnifique phalange de penseurs, de lutteurs et de martyrs, trouve enfin - quelle chute et quelle honte ! - un Renaudel pour traduire au jour le jour, à l’époque la plus tragique de l’histoire, les hautes pensées du livre jaune en une langue de la presse de même couleur.

Le socialisme de Babeuf, de Saint-Simon, de Fourier, de Blanqui, de la Commune, de Jaurès et de Jules Guesde - oui, de Jules Guesde aussi ! - trouva enfin son Albert Thomas, pour délibérer avec Romanoff sur les plus sûrs moyens de s’emparer de Constantinople ; son Marcel Sembat pour promener son je m’en fichisme de dilettante au-dessus des cadavres et des ruines de la civilisation française ; et son Jules Guesde pour suivre, lui aussi, le char du triomphateur Briand.

Et vous avez cru, vous avez espéré que le prolétariat français qui, dans cette guerre sans idée et sans issue, est saigné à blanc par le crime des classes dirigeantes, supportera silencieusement jusqu’au bout ce pacte honteux passé entre le socialisme officiel et ses pires ennemis. Vous vous êtes trompé. Une opposition surgit. En dépit de l’état de siège et des fureurs du nationalisme qui, sous des formes diverses : royaliste, radical ou socialiste, conserve sa substance capitaliste toujours la même, l’opposition révolutionnaire avance pas à pas et gagne chaque jour du terrain.

"Notre Parole", journal que vous avez étranglé, vivait et respirait dans l’atmosphère du socialisme français qui se réveillait. Arraché du sol russe par la volonté de la contre-révolution, triomphante grâce au concours de la Bourse française - que vous, Jules Guesde, servez actuellement - le groupe de "Notre Parole" était heureux de refléter, même aussi incomplètement que nous le permettait votre censure, la voix de la section française de la nouvelle Internationale, surgissant au milieu des horreurs de la guerre fratricide.

En notre qualité d’"étrangers indésirables" qui avons lié notre destin à celui de l’opposition française, nous sommes fiers d’avoir essuyé les premiers coups du Gouvernement français, de votre gouvernement, Jules Guesde.

Avec l’opposition française, avec Monatte, Merrheim, Saumoneau, Rosmer, Bourderon, Loriot, Guilbeaux et tant d’autres, nous avons partagé l’honneur d’être accusés de germanophilie. L’hebdomadaire de votre ami Plekhanov, votre copartageant dans votre gloire aussi bien que dans votre chute, qui paraît à Paris, nous dénonçait chaque semaine à la police de M. Malvy comme agents de l’Etat-major allemand. Autrefois vous avez connu le prix de pareilles accusations, car vous avez eu vous-même le grand honneur de leur servir de cible. Maintenant, vous accordez votre approbation à M. Malvy, résumant pour les gouvernements de la défense nationale les rapports de ses mouchards. Or, mon casier politique contient une condamnation à l’emprisonnement toute récente, prononcée contre moi par contumace, pendant la guerre, par un tribunal allemand pour une brochure sur "La guerre et l’internationalisme".

Mais même au dehors de ce fait brutal, de nature à s’imposer au cerveau policier de M. Malvy, je crois avoir le droit d’affirmer que nous autres, internationalistes révolutionnaires, sommes des ennemis beaucoup plus dangereux pour la réaction allemande que tous les gouvernements de l’Entente.

En effet, leur hostilité contre l’Allemagne n’est qu’une simple rivalité de concurrents tandis que notre haine révolutionnaire contre sa classe dirigeante est irréductible.

La concurrence impérialiste peut aussi rapprocher les frères ennemis ; si les projets d’écrasement complet de l’Allemagne se réalisaient, l’Angleterre et la France chercheraient dans une dizaine d’années à se rapprocher de l’empire des Hohenzollern pour se défendre contre la puissance excessive de la Russie. Un futur Poincaré échangerait des télégrammes de félicitations avec Guillaume ou son héritier : Lloyd George maudirait, en son langage de clergyman et de boxeur, la Russie, ce rempart de barbarie et de militarisme ; Albert Thomas, en sa qualité d’ambassadeur de la France près du Kaiser, recevrait du muguet de la main des dames de la cour de Potsdam, comme cela lui est arrivé il y a quelque temps avec de grandes duchesses à Tsarskoe Selo. On sortirait de nouveau les banalités de tous les discours et de tous les articles d’aujourd’hui et M. Renaudel n’aurait qu’à changer, dans ses articles, les noms propres, ce qui est tout à fait à sa portée.

Quant à nous, nous resterions les mêmes ennemis jurés de l’Allemagne dirigeante que nous sommes maintenant, car nous haïssons la réaction allemande de la même haine révolutionnaire que nous avons vouée au tsarisme ou à la ploutocratie française et si vous osez, vous et vos commis aux journaux, applaudir Liebknecht, Luxembourg, Mehring, Zetkin, comme ennemis intrépides des Hohenzollern, vous ne pouvez pas ignorer qu’ils sont nos coreligionnaires, nos frères d’armes ; nous sommes alliés à eux contre vous et vos maîtres par l’unité indissoluble de la lutte révolutionnaire.

Vous vous consolez peut-être en pensant que nous sommes peu nombreux ? Cependant, nous sommes bien plus nombreux que ne le croient les policiers de tous rangs. Ils ne s’aperçoivent pas, dans leur myopie professionnelle, de cet esprit de révolte qui se lève de tous les foyers de souffrance, se répand à travers la France et toute l’Europe, dans les faubourgs ouvriers et les campagnes, les ateliers et les tranchées.

Vous avez enfermé Louise Saumoneau dans une de vos prisons, mais avez-vous diminué pour cela le désespoir des femmes de ce pays ? Vous pouvez arrêter des centaines de Zimmerwaldiens après avoir chargé votre presse de les couvrir une fois de plus de calomnies policières, mais pouvez-vous rendre aux femmes leurs maris, aux mères leurs fils, aux enfants leurs pères, aux infirmes leur force et leur santé, au peuple trompé et saigné à blanc la confiance en ceux qui l’ont trompé ?

Descendez, Jules Guesde, de votre automobile militaire, sortez de la cage où l’État capitaliste vous a enfermé, et regardez un peu autour de vous. Peut-être le destin aura une dernière fois pitié de votre triste vieillesse et pourrez-vous percevoir le bruit sourd des événements qui s’approchent. Nous les attendons, nous les appelons, nous les préparons. Le sort de la France serait trop affreux si le calvaire de ses masses ouvrières ne conduisait pas à une grande revanche, notre revanche, où il n’y aura pas place pour vous, Jules Guesde, ni pour les vôtres.

Expulsé par vous, je quitte la France avec une foi profonde dans notre triomphe. Par-dessus votre tête, j’envoie un salut fraternel au prolétariat français qui s’éveille aux grandes destinées. Sans vous et contre vous, vive la France socialiste !

Lettre à un syndicaliste français à propos du parti communiste
- 31 juillet 1920

Cher, ami,

Le caractère politique et la constitution de ses partis vous font douter de la 3e Internationale. Votre crainte est de voir le mouvement syndicaliste français tomber à la remorque d’un parti politique. Laissez-moi vous faire part de mes idées à ce sujet.

Avant tout, je dois vous dire que le mouvement syndicaliste français, dont l’indépendance vous préoccupe, se trouve d’ores et déjà à la remorque d’un parti politique. Certes, ni Jouhaux, ni ses plus proches lieutenants, Dumoulin, Merrheim et autres ne sont encore députés, ils n’appartiennent encore à aucun des partis parlementaires. Mais c’est affaire tout simplement de division du travail. Au fond, Jouhaux mène dans le domaine syndicaliste une politique d’accord avec la bourgeoisie, absolument identique à celle que mène le socialisme français, type Renaudel-Longuet, dans le domaine parlementaire. Si on exigeait de la direction actuelle du Parti socialiste français qu’elle traçât un programme à la Confédération Générale du Travail et qu’elle nommât son personnel directeur, il n’y a pas l’ombre d’un doute : le Parti socialiste français sanctionnerait le programme actuel de Jouhaux-Dumoulin-Merrheim et laisserait ces messieurs aux postes qu’ils occuppent. Si l’on envoyait Jouhaux et consorts siéger au Parlement et si l’on plaçait Renaudel et Longuet à la tête de la C. G. T., ce déplacement ne modifierait en rien la vie intérieure de la France, ni le sort de la classe ouvrière française. Vous êtes obligé vous-même d’en convenir.

Le tableau qui vient d’être esquissé prouve précisément qu’il ne s’agit pas de parlementarisme ou d’antiparlementarisme, ni non plus d’adhésion formelle à un parti. Les vieilles étiquettes se sont effacées et ne répondent plus au contenu nouveau. L’antiparlementarisme de Jouhaux ressemble comme deux gouttes d’eau au crétinisme parlementaire de Renaudel. Le syndicalisme officiel d’aujourd’hui a beau renier — par tradition — tout parti, la politique de parti, etc..., le fait est que les partis bourgeois de France ne peuvent souhaiter de meilleurs représentants à la tête du mouvement syndicaliste français que Jouhaux, de même qu’ils ne peuvent souhaiter de meilleurs parlementaires « socialistes » que Renaudel et Longuet.

Certes, ces partis bourgeois ne leur ménagent pas les injures. Mais c’est uniquement pour ne pas ébranler définitivement leur crédit dans le mouvement ouvrier. L’essentiel n’est ni le parlementarisme, ni le syndicalisme — l’essentiel, c’est le caractère de la politique suivie par l’avant-garde de la classe ouvrière tant au parlement que par l’organe des syndicats. Une politique vraiment communiste, c’est-à-dire une politique ayant pour but de renverser la domination de la bourgeoisie et de l’Etat bourgeois, trouvera son expression révolutionnaire dans toutes les manifestations vitales de la classe ouvrière, dans toutes les associations, institutions et organes où pénètrent les représentants de cette classe : syndicats, meetings, presse, partis communistes, sociétés révolutionnaires secrètes travaillant l’armée ou préparant l’insurrection, tribune parlementaire même, si les travailleurs avancés envoient au parlement d’authentiques représentants révolutionnaires.

Le but de la classe ouvrière, c’est de chasser du pouvoir la bourgeoisie, de détruire ses instruments d’oppression et de contrainte, de créer ses propres organes de dictature ouvrière afin d’écraser la résistance de la bourgeoisie et de transformer le plus rapidement possible tous les rapports sociaux dans le sens communiste. Celui qui, sous prétexte d’anarchisme, n’admet pas ce but — la dictature du prolétariat — n’est pas un révolutionnaire, mais un petit bourgeois grognon. Pour celui-là pas de place parmi nous. D’ailleurs, nous aurons à revenir plus tard sur ce sujet.

Ainsi, la tâche du prolétariat consiste à détruire le régime bourgeois au moyen de la dictature révolutionnaire. Mais, comme vous le savez, au sein même de la classe ouvrière, tous les éléments ne sont pas également conscients. Le but à atteindre par la révolution n’apparaît clairement dans toute son ampleur qu’à la minorité révolutionnaire la plus consciente du prolétariat. Ce qui fait la force de cette minorité, c’est que plus elle agit avec fermeté, résolution et assurance, plus elle trouve de soutien dans la masse ouvrière innombrable demeurée en arrière. Mais pour que ces millions d’ouvriers retenus artificiellement par le capitalisme, l’église, la démocratie, etc., dans la vase des préjugés, ne dévient pas de la route et trouvent l’expression qui convient vraiment à leurs aspirations intégrales, il est indispensable que la classe ouvrière ait à sa tête, dans toutes les manifestations de sa vie les meilleurs et les plus conscients de ses membres et que ces derniers demeurent inébranlablement fidèles à leur drapeau, prêts, s’il le faut, à donner leur vie pour la cause.

Syndicalistes révolutionnaires de France, votre point de départ était bon, quand vous constatiez que, seuls, les syndicats embrassant les grandes masses ouvrières ne suffisent pas pour faire la révolution et qu’il faut une minorité directrice pour éduquer cette masse et lui fournir, dans chaque cas, un programme d’action concret, net et précis.

Comment doit être composé ce groupe d’initiative ? Il est clair qu’il ne peut être constitué par un groupement professionnel ou territorial. Il ne s’agit pas de métallurgistes, de cheminots, ni de menuisiers avancés, mais des membres les plus conscients du prolétariat de tout un pays. Ils doivent se grouper, élaborer un programme d’action bien défini, cimenter leur unité par une rigoureuse discipline intérieure, et s’assurer ainsi une influence directrice sur toute l’action militante de la classe ouvrière, sur tous les organes de cette classe, et avant tout sur les syndicats.

Comment appellerez-vous cette minorité directrice du prolétariat groupée en un bloc homogène par le programme communiste et brûlant d’entraîner la classe ouvrière à l’assaut décisif de la citadelle capitaliste ? Nous l’appelons le parti communiste.

Mais alors, direz-vous, ce parti n’a rien de commun avec le parti socialiste français actuel ? C’est absolument vrai. Et c’est précisément pour établir bien nettement la différence que nous ne parlons pas de parti socialiste, mais de parti communiste.

— Néanmoins, vous parlez de parti ?

— Oui, nous parlons de parti. Bien sûr, on peut démontrer, non sans succès, que le mot même de parti est fortement compromis par les parlementaires, les bavards professionnels, les charlatans petits-bourgeois et autres du même acabit.

Mais ces inconvénients n’affectent pas seulement les partis politiques.

Nous avons déjà reconnu ensemble que les organisations professionnelles (syndicats français, trade-unions anglaises, Gewerkschaften allemands) se sont passablement compromises, elles aussi, par suite du rôle honteux que leurs leaders ont joué pendant la guerre et continuent, pour la plupart, à jouer. Et pourtant, ce n’est pas encore une raison suffisante pour renoncer à remploi du mot « syndicat ». D’ailleurs, vous en conviendrez, ce qui importe n’est pas la terminologie, mais la nature des choses. Sous le nom de parti communiste, nous comprenons l’union de l’avant-garde du prolétariat en vue de la dictature du prolétariat et de la révolution communiste.

Les arguments invoqués contre la politique et contre le parti cachent très souvent une méconnaissance anarchiste du rôle de l’Etat dans la lutte des classes. Proudhon disait que l’atelier ferait disparaître le gouvernement. Ce n’est vrai qu’en un sens : la société future sera un formidable atelier libéré du principe gouvernemental, puisque le gouvernement ou l’Etat n’est que l’appareil de contrainte de la classe dominante et que dans la société communiste il n’y aura plus de classes. Mais toute la question est de savoir par quel chemin nous arriverons à la société communiste. Proudhon pensait que nous y arriverions par la voie de l’association. L’atelier ferait disparaître peu à peu le capitalisme et l’Etat. Cela, l’événement l’a montré, c’est la plus pure des utopies : c’est l’atelier qui a disparu devant l’usine monstre et par-dessus ses ruines s’est élevé le trust monopolisateur. Les syndicalistes français croyaient et nombre d’entre eux le croient encore, que les syndicats supprimeraient la propriété capitaliste et détruiraient l’Etat bourgeois. C’est faux. Les syndicats apparaissent comme un puissant appareil de grève générale, parce que les méthodes et procédés de la grève générale coïncident avec les méthodes et procédés des organisations syndicales. Mais pour que la grève devienne vraiment générale, il est nécessaire d’avoir une « minorité initiatrice » qui de jour en jour, d’heure en heure, fasse l’éducation révolutionnaire des masses. Il est évident que cette minorité ne doit se grouper ni par métier, ni par profession, mais sur la base d’un programme déterminé d’action révolutionnaire prolétarienne. Or, comme nous l’avons déjà dit, ce n’est là autre chose que le parti communiste.

Mais pour renverser la domination de la bourgeoisie, la grève générale, qu’il est tout indiqué de réaliser par l’appareil des syndicats, ne suffit pas1. La grève générale est une arme bonne pour la défense et non pour l’attaque. Or, ce que nous voulons, c’est renverser la bourgeoisie et lui arracher des mains la machine gouvernementale. La bourgeoisie, représentée par son Etat, s’appuie sur l’armée. Seule l’insurrection armée, mettant le prolétariat face à face avec l’armée, porte à ses éléments contre-révolutionnaires des coups mortels et gagne à sa cause la meilleure partie de cette armée ; seule l’insurrection armée du prolétariat est en mesure de le rendre maître de la situation dans le pays. Mais pour la réussite de l’insurrection, il faut une préparation énergique et acharnée : propagande, organisation, préparation technique. Il faut à tout moment dénoncer les crimes et les vilenies de la bourgeoisie dans tous les domaines de la vie sociale : politique internationale, atrocités coloniales, despotisme intérieur de l’oligarchie capitaliste, bassesses de la presse bourgeoise, voilà les matériaux d’un réquisitoire vraiment révolutionnaire dont il faut savoir tirer toutes les conséquences révolutionnaires qui en découlent. Or, ces thèmes sortent des cadres de l’organisation syndicale et de son rôle.

Parallèlement à cette préparation, on devra procéder à la création de points d’appui organisés pour l’insurrection du prolétariat. Il faut que dans tout syndicat local, dans chaque usine, chaque atelier, il y ait un groupe d’ouvriers liés indissolublement par une idée commune et capables au moment décisif, par leur action unanime, d’entraîner la masse avec eux, de lui montrer la bonne route, de la préserver des erreurs et de lui assurer la victoire. Il faut pénétrer dans l’armée. Dans chaque régiment doit exister un groupe solide et cohérent de soldats révolutionnaires prêts et résolus, au jour de la rencontre avec le peuple, à passer eux-mêmes du côté des ouvriers et à entraîner tout le régiment avec eux. Ces groupes de prolétaires révolutionnaires cimentés par l’idée, liés par l’organisation, ne pourront agir avec plein succès que s’ils sont les cellules d’un parti communiste unifié et centralisé. Si nous réussissions à avoir dans les diverses institutions gouvernementales et, notamment, dans les institutions militaires, des amis sûrs, avoués ou secrets, au courant de toutes les affaires, intentions et machinations des cliques dirigeantes, nous renseignant à temps sur tout, il est manifeste que nous ne pourrions qu’y gagner. De même, ce ne sera pour nous qu’une force de plus si nous réussissons à envoyer au Parlement bourgeois ne fût-ce qu’une poignée de militants fidèles et dévoués à la cause de la révolution communiste, en contact étroit avec les organes légaux et illégaux de notre Parti, strictement subordonnés à la discipline du Parti, jouant le rôle d’éclaireurs du prolétariat révolutionnaire au parlement, cet état-major politique de la bourgeoisie, et prêts à tout moment à quitter la tribune parlementaire pour la barricade.

Bien sûr, cher ami, ces ouvriers ce ne sont ni Renaudel, ni Sembat, ni Varenne. Mais n’avons-nous pas connu Karl Liebknecht ? Lui aussi était membre du Parlement. La canaille capitaliste et social-patriote étouffait sa voix. Mais les quelques paroles d’accusation et d’appel qu’il put lancer par-dessus la tète des tortionnaires du peuple allemand secouèrent les sentiments et la conscience de centaines de milliers d’ouvriers allemands. Karl Liebknecht descendit du parlement sur la place de Potsdam pour appeler les masses prolétariennes à la lutte. Il quitta la place pour le bagne et le bagne pour les barricades de la révolution. Lui, l’ardent partisan des soviets et de la dictature du prolétariat, il estima ensuite qu’il était nécessaire de participer aux élections à l’Assemblée Constituante allemande. En même temps, il organisait les soldats communistes. Il est tombé à son poste révolutionnaire. Qu’était Karl Liebknecht ? Syndicaliste ? Parlementaire ? Journaliste ? Non, c’était le révolutionnaire communiste qui se frayait sa route vers les masses à travers tous les obstacles. Il s’adresse aux syndicats en démasquant les Jouhaux et Merrheim d’Allemagne. Il dirige l’action du parti dans l’armée en préparant l’insurrection. Il publie des journaux révolutionnaires et des appels légaux et illégaux. Il pénètre dans le Parlement pour servir là aussi la cause qu’aux autres heures de la journée il servait dans les organisations clandestines.

Aussi longtemps que l’élite du prolétariat français n’aura pas fondé un parti communiste centralisé, elle ne s’emparera pas du pouvoir, elle ne supprimera pas la police bourgeoise, le militarisme bourgeois, ni la propriété privée sur les moyens de production. Or, sans ces conditions... l’atelier ne supprimera pas l’Etat. Celui qui, après l’expérience de la révolution russe, ne l’a pas compris, est perdu sans espoir. Mais, même après que l’insurrection triomphante aura fait tomber le pouvoir entre les mains du prolétariat, celui-ci ne pourra pas immédiatement liquider l’Etat en remettant l’autorité aux syndicats. Les syndicats organisent les couches supérieures de la classe ouvrière par profession et par industrie. Le pouvoir, lui, doit refléter les intérêts et les exigences révolutionnaires de la classe ouvrière. C’est pourquoi l’organe de la dictature du prolétariat, ce ne sont pas les syndicats, mais les soviets élus par tous les travailleurs, et, dans le nombre, par des millions d’ouvriers qui n’ont jamais appartenu à aucun syndicat et qui sont, pour la première fois, réveillés par la révolution.

Mais ce n’est pas tout que former des soviets. Il faut encore que ces soviets aient une politique révolutionnaire déterminée. Il faut qu’ils distinguent nettement les amis des ennemis, il faut qu’ils soient capables d’actions décisives et si les circonstances l’exigent d’action impitoyable. L’exemple de la révolution russe et celui des révolutions hongroise et bavaroise démontrent que la bourgeoisie ne dépose jamais les armes après sa première défaite. Bien au contraire. Dès qu’elle se rend compte de tout ce qu’elle a perdu, son désespoir ne fait que doubler et tripler son énergie.

Régime des soviets veut dire régime de lutte implacable avec la contre-révolution indigène et étrangère. Qui donc donnera aux soviets élus par les ouvriers un niveau de conscience différent, un programme d’action clair et précis ? Qui les aidera à s’orienter dans le dédale de la situation internationale et à trouver la bonne voie ? A coup sûr ce ne peut être que les prolétaires les plus conscients et les plus expérimentés liés indissolublement par l’unité du programme. Et c’est encore une fois le parti communiste.

Quelques simples d’esprit (ou peut-être au contraire quelques fins matois) dénoncent avec horreur que chez nous en Russie le Parti « dirige les soviets et les organisations professionnelles ».

Les syndicats français, disent certains syndicalistes, « réclament leur indépendance et ne souffriront pas que le parti les commande ». Mais comment donc, cher ami — je le répète encore — les syndicats français souffrent-ils la direction de Jouhaux, autrement dit d’un agent manifeste du capital franco-américain ? Leur indépendance formelle ne préserve pas les syndicats français de l’influence de la bourgeoisie. Les syndicats russes ont répudié pareille indépendance, ils ont renversé la bourgeoisie. Et ils y sont parvenus parce qu’ils ont chassé de leurs rangs les sieurs Jouhaux, Merrheim, Dumoulin et les ont remplacés par des combattants fidèles, éprouvés, sûrs, c’est-à-dire par des communistes. Ce faisant, ils n’ont pas assuré seulement leur indépendance contre la bourgeoisie, mais encore leur victoire sur elle.

C’est vrai, notre parti dirige les organisations professionnelles et les soviets. En a-t-il toujours été ainsi ? Pas du tout. Ce poste directeur le parti du prolétariat l’a conquis au prix d’une lutte incessante contre les partis petits-bourgeois, mencheviks, socialistes-révolutionnaires et contre les neutres, c’est-à-dire les éléments retardataires ou sans principe. Il est vrai, les mencheviks défaits par nous disent que nous nous assurons la majorité par la « violence ». Mais comment se fait-il que les masses laborieuses, qui ont renversé le pouvoir du tsar, puis celui de la bourgeoisie, puis celui des conciliateurs, qui cependant détenaient l’appareil de contrainte gouvernemental, non seulement tolèrent présentement le pouvoir et la « contrainte » du parti communiste dirigeant les soviets, mais entrent encore dans nos rangs en nombre toujours plus grand ? Cela s’explique exclusivement par ce fait qu’au cours de ces dernières années la classe ouvrière russe a acquis une énorme expérience. Elle a eu la possibilité de vérifier par la pratique la politique des divers partis, groupes ou cliques, de comparer leurs paroles et leurs actes et d’en arriver ainsi, en fin de compte, à cette conclusion que le seul parti demeuré fidèle à lui-même à tous les moments de la révolution, dans les échecs comme dans la victoire, a été et reste encore le Parti. Communiste. Aussi quoi de plus naturel, si chaque réunion d’ouvriers, chaque conférence syndicale élit des communistes aux postes les plus importants ? C’est la définition même du rôle directeur du parti communiste.

A l’heure actuelle les syndicalistes révolutionnaires, ou plus exactement, les communistes, tels que Monatte, Rosmer et autres, constituent une minorité dans le cadre des organisations syndicales. Ils y sont dans l’opposition, ils y critiquent et dénoncent les machinations de la majorité dirigeante qui exprime les tendances réformistes, autrement dit les tendances purement bourgeoises. C’est dans une situation identique que se trouvent les communistes français dans le cadre du Parti Socialiste qui défend les idées du réformisme petit-bourgeois. Monatte et Jouhaux ont-ils une politique syndicaliste commune ? Non pas : ils sont ennemis. L’un est au service du prolétariat, l’autre défend sous une forme déguisée les tendances bourgeoises. Loriot et Renaudel-Longuet ont-ils une politique commune ? Non pas : l’un conduit le prolétariat à la dictature révolutionnaire, l’autre assujettit les masses laborieuses à sa démocratie bourgeoise. Maintenant, qu’est-ce qui distingue la politique de Monatte et celle de Loriot ? C’est uniquement que Monatte opère de préférence sur le terrain syndical, et Loriot dans les organisations politiques. Mais il ne fait voir que la division du travail. Les syndicalistes vraiment révolutionnaires, de même que les socialistes vraiment révolutionnaires, doivent se grouper dans un même Parti Communiste. Ils doivent cesser d’être l’opposition au sein de partis qui, ,au fond, leur sont étrangers. Ils doivent sous la forme d’une organisation indépendante, sous le drapeau de la 3e Internationale, se présenter devant les grandes masses, donner des réponses claires et précises à toutes leurs questions, diriger leur lutte et l’orienter sur la voie de la révolution communiste. Les organisations syndicales, coopératives, politiques, la presse, les cercles clandestins dans l’armée, la tribune parlementaire, les municipalités, etc., etc., ne sont que des variétés d’organisation extérieure, de méthodes pratiques ou de points d’appui. La lutte reste une, par son contenu, quel que soit le domaine dans lequel elle se produise. L’élément actif dans cette lutte, c’est la classe ouvrière. Son avant-garde directrice, c’est le parti communiste dans lequel les syndicalistes vraiment révolutionnaires doivent occuper la place d’honneur.

Votre L. Trotsky

Moscou, 31 juillet 1920

Note

1 Il faut bien dire cependant que l’histoire a connu des grèves générales déclenchées en l’absence presque totale d’organisations professionnelles, comme la grève d’octobre 1905 en Russie. Et par contre les tentatives de grève générale faites par les syndicalistes français ont toujours jusqu’à présent abouti à des échecs, justement à cause de l’absence en France d’une organisation révolutionnaire directrice (parti communiste), préparant quotidiennement, systématiquement l’insurrection au prolétariat, au lieu de s’essayer de temps en temps a improviser quelque manifestation purement décorative.

Lettre aux camarades Yougo-Slaves - 10 octobre 1920

Chers camarades,

Le camarade Milkitch m’a remis une copie de votre lettre et les comptes rendus y joints. En route vers le front sud où doivent avoir lieu dans le courant des prochaines semaines des luttes décisives contre Wrangel, j’ai pu prendre connaissance attentivement de votre lettre. En la relisant, l’atmosphère du mouvement ouvrier yougo-slave et en particulier serbe m’est revenue clairement à la mémoire.

La guerre balkanique a été comme l’ouverture, l’entrée dans la grande guerre universelle. C’est alors que les socialistes ont dû subir la première épreuve de leur fidélité à leur drapeau. Dans le Parti serbe, il y a eu des hésitations et des divergences, mais elles n’ont pas eu le temps de se développer et, autant que je m’en souvienne, elles cessèrent avec la conclusion de la paix. Katzlerovitch est décidément allé au social-patriotisme. Laptchevitch a gardé une attitude ferme et décidée : mais je reconnais avec la plus grande affliction qu’au cours du mouvement actuel, Laptchevitch représente non plus l’avenir, mais le passé. Il nous est arrivé au cours de cette lutte cruelle de perdre bien des amis. Les uns ont péri matériellement, les autres spirituellement.

En parlant de ceux qui sont morts réellement je rappelle avant tout l’image de notre ami Dimitri Toutsovitch. Sa perte est ressentie, j’en suis sûr, dans le mouvement yougo-slave et balkanique jusqu’aujourd’hui. C’était une figure des plus fermes. Inébranlable, solide, et plein d’assurance, Toutsovitch avait été créé pour cette époque de l’humanité. Quel malheur qu’il soit mort avant d’entrer sur la voie nouvelle de notre époque révolutionnaire.

Douchan Popovitch n’est plus parmi nous. Lui non plus. Je sais qu’il n’a point été exempt des erreurs social-patriotiques. Mais je veux croire que ce lutteur décidé, ce journaliste jeune et talentueux aurait été avec nous, de toute sa forte pensée, dans le camp de la révolution et du communisme.

C’est avec joie que je trouve parmi les chefs du mouvement communiste de la Yougo-Slavie les noms des camarades qui me sont connus depuis 1912. Je ne vais pas indiquer leurs noms afin de ne point nuire aux yeux des autorités you-slaves. Je connais moins le mouvement des ex-provinces slavonnes de l’empire des Habsbourg. Mais il suffit pour s’en faire une idée de savoir que les organisations socialistes de ces régions reflétaient l’esprit général de la politique social-démocrate autrichienne, c’est-à-dire l’esprit lâche de soumission à la volonté des gouvernants, l’esprit de légalité à tout prix, l’esprit des illusions réformistes et des préjugés chauvins.

D’après les dires du camarade Rakovski, je sais que les chefs du mouvement socialiste transylvain, dans leur union avec le parti socialiste roumain, y ont apporté l’esprit du plus bas opportunisme parlementaire. De votre lettre, il ressort que les anciens chefs du mouvement ouvrier de Croatie, Slovaquie et Bosnie ont tourné au social-patriotisme. Vous menez contre eux la lutte décisive et, comme toujours en pareil cas, les masses sont de votre côté. Votre dernier Congrès à Voukovarié en semble la meilleure preuve. Le parti Communiste central compte environ 60 000 membres, force énorme en Yougo-Slavie où la bourgeoisie des différentes provinces semble tiraillée de tous les côtés et affaiblie par des divisions intérieures. Les organisations syndicales se trouvaient en Serbie jusqu’à la guerre sous la direction et sous l’influence du parti social-démocrate. A présent, ainsi que cela semble ressortir de votre lettre, les organisations communistes de Yougo-Slavie gardent et augmentent leur influence sur les syndicats réunissant 150.000 prolétaires. Dans la mesure où il est possible d’en juger d’ici, votre mouvement suit la bonne voie révolutionnaire.

Pendant la guerre impérialiste, le mot d’ordre : « libération » de la Serbie de la griffe austro-hongroise a joué un grand rôle dans la propagande de l’impérialisme anglo-français, c’est-à-dire dans la duperie des masses ouvrières. La Serbie est sortie de la guerre agrandie de territoire. Elle s’est agrandie des terres appartenant à l’Autriche-Hongrie et à la Bulgarie et elle est devenue la Yougo-Slavie. Mais jamais la petite Serbie ne s’est trouvée dans un esclavage aussi grand à l’égard de l’Autriche-Hongrie que la grande Yougo-Slavie à l’égard de la France et de l’Entente en général. La yougo-Slavie victorieuse n’est pas moins ruinée et épuisée que ses ennemis vaincus. Il faut ajouter à cela que si l’économie de l’Europe détruite était régénérée sur les basses anciennes, le relèvement capitaliste de la Yougo-slavie, de la Bulgarie, de la Hongrie et de l’Autriche entraînerait inévitablement de nouveaux chocs sanglants entre ces pays. Seule, la révolution socialiste aux Balkans et dans l’Europe centrale peut créer des conditions favorables à la régénération pacifique et au relèvement économique des masses travailleuses Yougo-Slaves. Seule, la fédération soviétique balkanique étroitement liée avec les fédérations de l’Europe centrale permettra aux différentes nationalités établies dans ces régions de réunir leurs forces dans une collaboration pacifique au lieu de les morceler et de les diviser.

La révolution prolétarienne est en marche, elle ne saurait être retenue. Elle exige l’organisation unanime et solide dans le combat de la classe ouvrière. Réunissez toutes vos forces, camarades, afin de créer une telle organisation. Au nom de la Révolution Prolétarienne qui vient, je salue le Parti Communiste frère Yougo-Slave.

Kharkov 10 octobre 1920

Lettre à un syndicaliste français à propos du parti communiste - 31 juillet 1920

Cher, ami,

Le caractère politique et la constitution de ses partis vous font douter de la 3e Internationale. Votre crainte est de voir le mouvement syndicaliste français tomber à la remorque d’un parti politique. Laissez-moi vous faire part de mes idées à ce sujet.

Avant tout, je dois vous dire que le mouvement syndicaliste français, dont l’indépendance vous préoccupe, se trouve d’ores et déjà à la remorque d’un parti politique. Certes, ni Jouhaux, ni ses plus proches lieutenants, Dumoulin, Merrheim et autres ne sont encore députés, ils n’appartiennent encore à aucun des partis parlementaires. Mais c’est affaire tout simplement de division du travail. Au fond, Jouhaux mène dans le domaine syndicaliste une politique d’accord avec la bourgeoisie, absolument identique à celle que mène le socialisme français, type Renaudel-Longuet, dans le domaine parlementaire. Si on exigeait de la direction actuelle du Parti socialiste français qu’elle traçât un programme à la Confédération Générale du Travail et qu’elle nommât son personnel directeur, il n’y a pas l’ombre d’un doute : le Parti socialiste français sanctionnerait le programme actuel de Jouhaux-Dumoulin-Merrheim et laisserait ces messieurs aux postes qu’ils occuppent. Si l’on envoyait Jouhaux et consorts siéger au Parlement et si l’on plaçait Renaudel et Longuet à la tête de la C. G. T., ce déplacement ne modifierait en rien la vie intérieure de la France, ni le sort de la classe ouvrière française. Vous êtes obligé vous-même d’en convenir.

Le tableau qui vient d’être esquissé prouve précisément qu’il ne s’agit pas de parlementarisme ou d’antiparlementarisme, ni non plus d’adhésion formelle à un parti. Les vieilles étiquettes se sont effacées et ne répondent plus au contenu nouveau. L’antiparlementarisme de Jouhaux ressemble comme deux gouttes d’eau au crétinisme parlementaire de Renaudel. Le syndicalisme officiel d’aujourd’hui a beau renier — par tradition — tout parti, la politique de parti, etc..., le fait est que les partis bourgeois de France ne peuvent souhaiter de meilleurs représentants à la tête du mouvement syndicaliste français que Jouhaux, de même qu’ils ne peuvent souhaiter de meilleurs parlementaires « socialistes » que Renaudel et Longuet.

Certes, ces partis bourgeois ne leur ménagent pas les injures. Mais c’est uniquement pour ne pas ébranler définitivement leur crédit dans le mouvement ouvrier. L’essentiel n’est ni le parlementarisme, ni le syndicalisme — l’essentiel, c’est le caractère de la politique suivie par l’avant-garde de la classe ouvrière tant au parlement que par l’organe des syndicats. Une politique vraiment communiste, c’est-à-dire une politique ayant pour but de renverser la domination de la bourgeoisie et de l’Etat bourgeois, trouvera son expression révolutionnaire dans toutes les manifestations vitales de la classe ouvrière, dans toutes les associations, institutions et organes où pénètrent les représentants de cette classe : syndicats, meetings, presse, partis communistes, sociétés révolutionnaires secrètes travaillant l’armée ou préparant l’insurrection, tribune parlementaire même, si les travailleurs avancés envoient au parlement d’authentiques représentants révolutionnaires.

Le but de la classe ouvrière, c’est de chasser du pouvoir la bourgeoisie, de détruire ses instruments d’oppression et de contrainte, de créer ses propres organes de dictature ouvrière afin d’écraser la résistance de la bourgeoisie et de transformer le plus rapidement possible tous les rapports sociaux dans le sens communiste. Celui qui, sous prétexte d’anarchisme, n’admet pas ce but — la dictature du prolétariat — n’est pas un révolutionnaire, mais un petit bourgeois grognon. Pour celui-là pas de place parmi nous. D’ailleurs, nous aurons à revenir plus tard sur ce sujet.

Ainsi, la tâche du prolétariat consiste à détruire le régime bourgeois au moyen de la dictature révolutionnaire. Mais, comme vous le savez, au sein même de la classe ouvrière, tous les éléments ne sont pas également conscients. Le but à atteindre par la révolution n’apparaît clairement dans toute son ampleur qu’à la minorité révolutionnaire la plus consciente du prolétariat. Ce qui fait la force de cette minorité, c’est que plus elle agit avec fermeté, résolution et assurance, plus elle trouve de soutien dans la masse ouvrière innombrable demeurée en arrière. Mais pour que ces millions d’ouvriers retenus artificiellement par le capitalisme, l’église, la démocratie, etc., dans la vase des préjugés, ne dévient pas de la route et trouvent l’expression qui convient vraiment à leurs aspirations intégrales, il est indispensable que la classe ouvrière ait à sa tête, dans toutes les manifestations de sa vie les meilleurs et les plus conscients de ses membres et que ces derniers demeurent inébranlablement fidèles à leur drapeau, prêts, s’il le faut, à donner leur vie pour la cause.

Syndicalistes révolutionnaires de France, votre point de départ était bon, quand vous constatiez que, seuls, les syndicats embrassant les grandes masses ouvrières ne suffisent pas pour faire la révolution et qu’il faut une minorité directrice pour éduquer cette masse et lui fournir, dans chaque cas, un programme d’action concret, net et précis.

Comment doit être composé ce groupe d’initiative ? Il est clair qu’il ne peut être constitué par un groupement professionnel ou territorial. Il ne s’agit pas de métallurgistes, de cheminots, ni de menuisiers avancés, mais des membres les plus conscients du prolétariat de tout un pays. Ils doivent se grouper, élaborer un programme d’action bien défini, cimenter leur unité par une rigoureuse discipline intérieure, et s’assurer ainsi une influence directrice sur toute l’action militante de la classe ouvrière, sur tous les organes de cette classe, et avant tout sur les syndicats.

Comment appellerez-vous cette minorité directrice du prolétariat groupée en un bloc homogène par le programme communiste et brûlant d’entraîner la classe ouvrière à l’assaut décisif de la citadelle capitaliste ? Nous l’appelons le parti communiste.

Mais alors, direz-vous, ce parti n’a rien de commun avec le parti socialiste français actuel ? C’est absolument vrai. Et c’est précisément pour établir bien nettement la différence que nous ne parlons pas de parti socialiste, mais de parti communiste.

— Néanmoins, vous parlez de parti ?

— Oui, nous parlons de parti. Bien sûr, on peut démontrer, non sans succès, que le mot même de parti est fortement compromis par les parlementaires, les bavards professionnels, les charlatans petits-bourgeois et autres du même acabit.

Mais ces inconvénients n’affectent pas seulement les partis politiques.

Nous avons déjà reconnu ensemble que les organisations professionnelles (syndicats français, trade-unions anglaises, Gewerkschaften allemands) se sont passablement compromises, elles aussi, par suite du rôle honteux que leurs leaders ont joué pendant la guerre et continuent, pour la plupart, à jouer. Et pourtant, ce n’est pas encore une raison suffisante pour renoncer à remploi du mot « syndicat ». D’ailleurs, vous en conviendrez, ce qui importe n’est pas la terminologie, mais la nature des choses. Sous le nom de parti communiste, nous comprenons l’union de l’avant-garde du prolétariat en vue de la dictature du prolétariat et de la révolution communiste.

Les arguments invoqués contre la politique et contre le parti cachent très souvent une méconnaissance anarchiste du rôle de l’Etat dans la lutte des classes. Proudhon disait que l’atelier ferait disparaître le gouvernement. Ce n’est vrai qu’en un sens : la société future sera un formidable atelier libéré du principe gouvernemental, puisque le gouvernement ou l’Etat n’est que l’appareil de contrainte de la classe dominante et que dans la société communiste il n’y aura plus de classes. Mais toute la question est de savoir par quel chemin nous arriverons à la société communiste. Proudhon pensait que nous y arriverions par la voie de l’association. L’atelier ferait disparaître peu à peu le capitalisme et l’Etat. Cela, l’événement l’a montré, c’est la plus pure des utopies : c’est l’atelier qui a disparu devant l’usine monstre et par-dessus ses ruines s’est élevé le trust monopolisateur. Les syndicalistes français croyaient et nombre d’entre eux le croient encore, que les syndicats supprimeraient la propriété capitaliste et détruiraient l’Etat bourgeois. C’est faux. Les syndicats apparaissent comme un puissant appareil de grève générale, parce que les méthodes et procédés de la grève générale coïncident avec les méthodes et procédés des organisations syndicales. Mais pour que la grève devienne vraiment générale, il est nécessaire d’avoir une « minorité initiatrice » qui de jour en jour, d’heure en heure, fasse l’éducation révolutionnaire des masses. Il est évident que cette minorité ne doit se grouper ni par métier, ni par profession, mais sur la base d’un programme déterminé d’action révolutionnaire prolétarienne. Or, comme nous l’avons déjà dit, ce n’est là autre chose que le parti communiste.

Mais pour renverser la domination de la bourgeoisie, la grève générale, qu’il est tout indiqué de réaliser par l’appareil des syndicats, ne suffit pas1. La grève générale est une arme bonne pour la défense et non pour l’attaque. Or, ce que nous voulons, c’est renverser la bourgeoisie et lui arracher des mains la machine gouvernementale. La bourgeoisie, représentée par son Etat, s’appuie sur l’armée. Seule l’insurrection armée, mettant le prolétariat face à face avec l’armée, porte à ses éléments contre-révolutionnaires des coups mortels et gagne à sa cause la meilleure partie de cette armée ; seule l’insurrection armée du prolétariat est en mesure de le rendre maître de la situation dans le pays. Mais pour la réussite de l’insurrection, il faut une préparation énergique et acharnée : propagande, organisation, préparation technique. Il faut à tout moment dénoncer les crimes et les vilenies de la bourgeoisie dans tous les domaines de la vie sociale : politique internationale, atrocités coloniales, despotisme intérieur de l’oligarchie capitaliste, bassesses de la presse bourgeoise, voilà les matériaux d’un réquisitoire vraiment révolutionnaire dont il faut savoir tirer toutes les conséquences révolutionnaires qui en découlent. Or, ces thèmes sortent des cadres de l’organisation syndicale et de son rôle.

Parallèlement à cette préparation, on devra procéder à la création de points d’appui organisés pour l’insurrection du prolétariat. Il faut que dans tout syndicat local, dans chaque usine, chaque atelier, il y ait un groupe d’ouvriers liés indissolublement par une idée commune et capables au moment décisif, par leur action unanime, d’entraîner la masse avec eux, de lui montrer la bonne route, de la préserver des erreurs et de lui assurer la victoire. Il faut pénétrer dans l’armée. Dans chaque régiment doit exister un groupe solide et cohérent de soldats révolutionnaires prêts et résolus, au jour de la rencontre avec le peuple, à passer eux-mêmes du côté des ouvriers et à entraîner tout le régiment avec eux. Ces groupes de prolétaires révolutionnaires cimentés par l’idée, liés par l’organisation, ne pourront agir avec plein succès que s’ils sont les cellules d’un parti communiste unifié et centralisé. Si nous réussissions à avoir dans les diverses institutions gouvernementales et, notamment, dans les institutions militaires, des amis sûrs, avoués ou secrets, au courant de toutes les affaires, intentions et machinations des cliques dirigeantes, nous renseignant à temps sur tout, il est manifeste que nous ne pourrions qu’y gagner. De même, ce ne sera pour nous qu’une force de plus si nous réussissons à envoyer au Parlement bourgeois ne fût-ce qu’une poignée de militants fidèles et dévoués à la cause de la révolution communiste, en contact étroit avec les organes légaux et illégaux de notre Parti, strictement subordonnés à la discipline du Parti, jouant le rôle d’éclaireurs du prolétariat révolutionnaire au parlement, cet état-major politique de la bourgeoisie, et prêts à tout moment à quitter la tribune parlementaire pour la barricade.

Bien sûr, cher ami, ces ouvriers ce ne sont ni Renaudel, ni Sembat, ni Varenne. Mais n’avons-nous pas connu Karl Liebknecht ? Lui aussi était membre du Parlement. La canaille capitaliste et social-patriote étouffait sa voix. Mais les quelques paroles d’accusation et d’appel qu’il put lancer par-dessus la tète des tortionnaires du peuple allemand secouèrent les sentiments et la conscience de centaines de milliers d’ouvriers allemands. Karl Liebknecht descendit du parlement sur la place de Potsdam pour appeler les masses prolétariennes à la lutte. Il quitta la place pour le bagne et le bagne pour les barricades de la révolution. Lui, l’ardent partisan des soviets et de la dictature du prolétariat, il estima ensuite qu’il était nécessaire de participer aux élections à l’Assemblée Constituante allemande. En même temps, il organisait les soldats communistes. Il est tombé à son poste révolutionnaire. Qu’était Karl Liebknecht ? Syndicaliste ? Parlementaire ? Journaliste ? Non, c’était le révolutionnaire communiste qui se frayait sa route vers les masses à travers tous les obstacles. Il s’adresse aux syndicats en démasquant les Jouhaux et Merrheim d’Allemagne. Il dirige l’action du parti dans l’armée en préparant l’insurrection. Il publie des journaux révolutionnaires et des appels légaux et illégaux. Il pénètre dans le Parlement pour servir là aussi la cause qu’aux autres heures de la journée il servait dans les organisations clandestines.

Aussi longtemps que l’élite du prolétariat français n’aura pas fondé un parti communiste centralisé, elle ne s’emparera pas du pouvoir, elle ne supprimera pas la police bourgeoise, le militarisme bourgeois, ni la propriété privée sur les moyens de production. Or, sans ces conditions... l’atelier ne supprimera pas l’Etat. Celui qui, après l’expérience de la révolution russe, ne l’a pas compris, est perdu sans espoir. Mais, même après que l’insurrection triomphante aura fait tomber le pouvoir entre les mains du prolétariat, celui-ci ne pourra pas immédiatement liquider l’Etat en remettant l’autorité aux syndicats. Les syndicats organisent les couches supérieures de la classe ouvrière par profession et par industrie. Le pouvoir, lui, doit refléter les intérêts et les exigences révolutionnaires de la classe ouvrière. C’est pourquoi l’organe de la dictature du prolétariat, ce ne sont pas les syndicats, mais les soviets élus par tous les travailleurs, et, dans le nombre, par des millions d’ouvriers qui n’ont jamais appartenu à aucun syndicat et qui sont, pour la première fois, réveillés par la révolution.

Mais ce n’est pas tout que former des soviets. Il faut encore que ces soviets aient une politique révolutionnaire déterminée. Il faut qu’ils distinguent nettement les amis des ennemis, il faut qu’ils soient capables d’actions décisives et si les circonstances l’exigent d’action impitoyable. L’exemple de la révolution russe et celui des révolutions hongroise et bavaroise démontrent que la bourgeoisie ne dépose jamais les armes après sa première défaite. Bien au contraire. Dès qu’elle se rend compte de tout ce qu’elle a perdu, son désespoir ne fait que doubler et tripler son énergie.

Régime des soviets veut dire régime de lutte implacable avec la contre-révolution indigène et étrangère. Qui donc donnera aux soviets élus par les ouvriers un niveau de conscience différent, un programme d’action clair et précis ? Qui les aidera à s’orienter dans le dédale de la situation internationale et à trouver la bonne voie ? A coup sûr ce ne peut être que les prolétaires les plus conscients et les plus expérimentés liés indissolublement par l’unité du programme. Et c’est encore une fois le parti communiste.

Quelques simples d’esprit (ou peut-être au contraire quelques fins matois) dénoncent avec horreur que chez nous en Russie le Parti « dirige les soviets et les organisations professionnelles ».

Les syndicats français, disent certains syndicalistes, « réclament leur indépendance et ne souffriront pas que le parti les commande ». Mais comment donc, cher ami — je le répète encore — les syndicats français souffrent-ils la direction de Jouhaux, autrement dit d’un agent manifeste du capital franco-américain ? Leur indépendance formelle ne préserve pas les syndicats français de l’influence de la bourgeoisie. Les syndicats russes ont répudié pareille indépendance, ils ont renversé la bourgeoisie. Et ils y sont parvenus parce qu’ils ont chassé de leurs rangs les sieurs Jouhaux, Merrheim, Dumoulin et les ont remplacés par des combattants fidèles, éprouvés, sûrs, c’est-à-dire par des communistes. Ce faisant, ils n’ont pas assuré seulement leur indépendance contre la bourgeoisie, mais encore leur victoire sur elle.

C’est vrai, notre parti dirige les organisations professionnelles et les soviets. En a-t-il toujours été ainsi ? Pas du tout. Ce poste directeur le parti du prolétariat l’a conquis au prix d’une lutte incessante contre les partis petits-bourgeois, mencheviks, socialistes-révolutionnaires et contre les neutres, c’est-à-dire les éléments retardataires ou sans principe. Il est vrai, les mencheviks défaits par nous disent que nous nous assurons la majorité par la « violence ». Mais comment se fait-il que les masses laborieuses, qui ont renversé le pouvoir du tsar, puis celui de la bourgeoisie, puis celui des conciliateurs, qui cependant détenaient l’appareil de contrainte gouvernemental, non seulement tolèrent présentement le pouvoir et la « contrainte » du parti communiste dirigeant les soviets, mais entrent encore dans nos rangs en nombre toujours plus grand ? Cela s’explique exclusivement par ce fait qu’au cours de ces dernières années la classe ouvrière russe a acquis une énorme expérience. Elle a eu la possibilité de vérifier par la pratique la politique des divers partis, groupes ou cliques, de comparer leurs paroles et leurs actes et d’en arriver ainsi, en fin de compte, à cette conclusion que le seul parti demeuré fidèle à lui-même à tous les moments de la révolution, dans les échecs comme dans la victoire, a été et reste encore le Parti. Communiste. Aussi quoi de plus naturel, si chaque réunion d’ouvriers, chaque conférence syndicale élit des communistes aux postes les plus importants ? C’est la définition même du rôle directeur du parti communiste.

A l’heure actuelle les syndicalistes révolutionnaires, ou plus exactement, les communistes, tels que Monatte, Rosmer et autres, constituent une minorité dans le cadre des organisations syndicales. Ils y sont dans l’opposition, ils y critiquent et dénoncent les machinations de la majorité dirigeante qui exprime les tendances réformistes, autrement dit les tendances purement bourgeoises. C’est dans une situation identique que se trouvent les communistes français dans le cadre du Parti Socialiste qui défend les idées du réformisme petit-bourgeois. Monatte et Jouhaux ont-ils une politique syndicaliste commune ? Non pas : ils sont ennemis. L’un est au service du prolétariat, l’autre défend sous une forme déguisée les tendances bourgeoises. Loriot et Renaudel-Longuet ont-ils une politique commune ? Non pas : l’un conduit le prolétariat à la dictature révolutionnaire, l’autre assujettit les masses laborieuses à sa démocratie bourgeoise. Maintenant, qu’est-ce qui distingue la politique de Monatte et celle de Loriot ? C’est uniquement que Monatte opère de préférence sur le terrain syndical, et Loriot dans les organisations politiques. Mais il ne fait voir que la division du travail. Les syndicalistes vraiment révolutionnaires, de même que les socialistes vraiment révolutionnaires, doivent se grouper dans un même Parti Communiste. Ils doivent cesser d’être l’opposition au sein de partis qui, ,au fond, leur sont étrangers. Ils doivent sous la forme d’une organisation indépendante, sous le drapeau de la 3e Internationale, se présenter devant les grandes masses, donner des réponses claires et précises à toutes leurs questions, diriger leur lutte et l’orienter sur la voie de la révolution communiste. Les organisations syndicales, coopératives, politiques, la presse, les cercles clandestins dans l’armée, la tribune parlementaire, les municipalités, etc., etc., ne sont que des variétés d’organisation extérieure, de méthodes pratiques ou de points d’appui. La lutte reste une, par son contenu, quel que soit le domaine dans lequel elle se produise. L’élément actif dans cette lutte, c’est la classe ouvrière. Son avant-garde directrice, c’est le parti communiste dans lequel les syndicalistes vraiment révolutionnaires doivent occuper la place d’honneur.

Votre L. Trotsky

Moscou, 31 juillet 1920

Note

1 Il faut bien dire cependant que l’histoire a connu des grèves générales déclenchées en l’absence presque totale d’organisations professionnelles, comme la grève d’octobre 1905 en Russie. Et par contre les tentatives de grève générale faites par les syndicalistes français ont toujours jusqu’à présent abouti à des échecs, justement à cause de l’absence en France d’une organisation révolutionnaire directrice (parti communiste), préparant quotidiennement, systématiquement l’insurrection au prolétariat, au lieu de s’essayer de temps en temps a improviser quelque manifestation purement décorative.

Lettre à M.S. Olminsky -

6 décembre 1921

Cher Mikhaïl Stépanovitch,

Excusez-moi pour mon retard à vous répondre, mais j’ai été extrêmement occupé durant cette semaine. Vous me demandez s’il faut publier mes lettres à Tchkeidzé. Je ne pense pas que cela soit opportun. Il est encore trop tôt pour faire œuvre d’historien. Ces lettres ont été écrites sous l’impulsion du moment et le ton, évidemment, s’en ressent. Le lecteur actuel ne le comprendra pas, n’apportera pas les corrections historiques nécessaires et sera tout simplement désorienté. Nous devons recevoir de l’étranger les archives du Parti et les éditions marxistes étrangères. Il y a là une grande quantité de lettres de tous ceux qui ont participé à la « querelle ». Est-il possible que vous ayez l’intention de les publier immédiatement ? Cela ne ferait que créer des difficultés politiques superflues, car il serait difficile de trouver deux anciens émigrés, membres de notre Parti, qui, dans leur correspondance de jadis, n’aient échangé des paroles vives, motivées par l’emportement de la lutte.

Accompagner mes lettres d’explications ? Mais ce serait raconter mes divergences d’alors avec les bolcheviks.

Dans la préface de ma brochure Bilans et perspectives, j’en ai brièvement parlé. Je ne vois pas la nécessité de revenir sur ce sujet à l’occasion de la découverte de lettres dans les archives de la police. D’ailleurs cette revue rétrospective de lutte fractionnelle pourrait encore maintenant donner lieu à des polémiques, car, je l’avoue franchement, je ne considère nullement que, dans mes désaccords avec les bolcheviks, j’ai eu tort sur tous les points.

Je me suis complètement trompé dans mon appréciation de la fraction menchévik, dont je surestimais les capacités révolutionnaires et dont je croyais possible d’isoler et d’annuler la droite. Cette erreur fondamentale provenait cependant de ce que j’appréciais les deux fractions bolchevik et menchévik en me plaçant au point de vue de la révolution permanente et de la dictature du prolétariat, alors que bolcheviks et menchéviks adoptaient à cette époque le point de vue de la révolution bourgeoise et de la République démocratique. Je ne croyais pas que les deux fractions fussent séparées par des divergences aussi profondes et j’espérais (comme je l’ai exprimé maintes fois dans des lettres et rapports) que la marche même de la révolution les amènerait à la plate-forme de la révolution permanente et de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière — ce qui s’était réalisé partiellement en 1905. (Préface de Lénine à l’article de Kautsky sur les forces motrices de la révolution russe et position du journal Natchalo.)

J’estime que mon appréciation des forces motrices de la révolution était incontestablement juste, mais les conséquences que j’en tirais par rapport aux deux fractions étaient incontestablement fausses. Seul le bolchévisme, grâce à la rigidité de ses principes, put rallier tous les éléments véritablement révolutionnaires parmi les anciens intellectuels et la fraction avancée de la classe ouvrière. Et c’est uniquement parce qu’il réussit à créer cette organisation révolutionnaire compacte qu’il lui fut possible de passer rapidement de la position démocratique révolutionnaire à la position socialiste révolutionnaire. A l’heure actuelle, je pourrais encore facilement diviser mes articles de polémique contre les menchéviks et les bolcheviks en deux catégories : ceux qui étaient consacrés à l’analyse des forces internes de la révolution, à ses perspectives (Neue Zeit, organe théorique polonais de Rosa Luxembourg), et ceux dans lesquels j’appréciais les fractions de la social-démocratie russe, leur lutte, etc.

Maintenant encore, je pourrais publier sans rectification aucune les articles de la première catégorie, car ils concordent entièrement avec la position adoptée par notre Parti depuis 1917.

Quant aux articles de la seconde catégorie, ils sont nettement erronés et ne valent pas la peine d’être réimprimés. Les deux lettres envoyées rentrent dans cette seconde catégorie et il est inutile de les publier. Qu’un autre le fasse dans une dizaine d’années, si tant est qu’on s’y intéresse encore à ce moment-là.

Salut communiste.

Lettre au Plenum du C.C. du P.C.R. - 15 janvier 1925

Chers Camarades,

Le premier point de l’ordre du jour du présent du C.C. sera la question des résolutions des organisations locales sur « l’intervention » de Trotsky. Ne pouvant pas, par suite de ma maladie, participer aux travaux du Plénum, je pense lui faciliter l’examen de cette question en lui donnant les brèves explications suivantes :

1

J’estimais, et j’estime encore, que j’aurais pu apporter dans la discussion des objections de principe assez sérieuses contre l’accusation lancée contre moi, que je poursuivrais soi‑disant la « révision, du léninisme » et la « diminution » du rôle de Lénine. Je me suis refusé à m’expliquer sur ce terrain, non seulement pour raison de maladie, mais aussi parce que dans les conditions actuelles de la discussion, toute intervention de ma part sur ce sujet, que qu’en soit le contenu, le caractère et le ton, n’aurait servi qu’à exacerber la polémique, à en faire une lutte entre deux parties à lui donner un caractère, encore plus aigu.

A l’heure actuelle, en examinant la marche de la discussion, j’estime, bien que de nombreuses accusations erronées, et même monstrueuses aient été lancées contre moi, que j’ai bien fait de me taire pour les intérêts généraux du parti.

2

Je ne puis d’aucune façon accepter l’accusation d’appliquer une ligne qui me soit particulière (« trotskisme ») et de tendre à réviser le léninisme. La conviction qu’on m’attribue, - que ce ne serait pas moi qui serais venu au bolchevisme, mais le bolchevisme à moi, ‑ me semble tout simplement monstrueuse. Dans ma, préface des « Leçons d’Octobre », je dis nettement (page 62) que le bolchevisme s’est préparé à son rôle dans la révolution par une lutte intransigeante, non seulement contre le populisme (narodniki) et le menchevisme, mais aussi contre les « conciliateurs », c’est‑à‑dire contre la tendance à laquelle j’appartenais. Durant ces dernières huit années, il ne m’est jamais venu à l’idée de considérer une question quelconque sous l’angle du « trotskisme », que je considère depuis longtemps comme liquidé au point de vue politique. Que j’aie eu raison ou que je me sois trompé dans telle ou telle question se posant devant le parti, je partais toujours pour la résoudre de l’expérience théorique et pratique générale de notre parti, Durant ces années, nul ne m’a dit que telles de mes pensées ou de mes propositions soient marquées d’une nuance particulière de « trotskisme ». C’est une façon tout à fait inattendue pour moi que ce mot a surgi au cours de la discussion sur mon livre sur « 1917 ».

3

Sous ce rapport, c’est la question de la paysannerie qui a la plus grande importance politique. Je nie catégoriquement que la formule de la « révolution permanente », qui se rapportait entièrement au passé, ait déterminé chez moi, dans une mesure quelconque, de la négligence envers les paysans dans les conditions de la révolution soviétiste. S’il m’est arrivé, après octobre, de revenir à la formule de la « révolution permanente », c’était uniquement au point de vue de l’histoire du parti, c’est‑à‑dire de l’examen du passé, mais nullement pour expliquer les tâches politiques actuelles. La tentative de créer des contradictions inconciliables sur cette question n’a pas, à mon avis, de justification dans les huit années d’expérience de la révolution, accomplie par nous en commun, ni dans les tâches de l’avenir.

De même, je repousse l’affirmation de mon soi‑disant « pessimisme » à l’égard du sort de notre édification socialiste dans des conditions de marche lente de la révolution en Occident. Malgré toutes les difficultés résultant de l’entourage capitaliste, les ressources politiques et économi­ques de la dictature soviétique sont très grandes. J’ai exposé plus d’une fois cette pensée au nom du parti, en particulier dans les congrès interna­tionaux, et j’estime qu’elle conserve sa valeur dans la période actuelle du développement historique.

4

Dans les questions litigieuses résolues par le XIII° Congrès, je n’ai présenté, ni au Comité Central, ni au Conseil du Travail et de la Défense, encore moins en dehors des institutions dirigeantes du parti et des Soviets, des propositions soulevant de nouveau, directement ou indi­rectement, les questions déjà résolues par le Congrès. Après le XIII° Con­grès, se sont posées avec plus de force de nouvelles tâches d’ordre écono­mique, soviétique et international. Leur solution présente de grandes difficultés. Je n’ai jamais eu la pensée d’opposer une « plate‑forme » quelconque aux efforts du C.C. pour résoudre ces questions. Mon affirmation n’a besoin d’aucune preuve pour les camarades qui ont assisté aux séances du bureau politique, du Plénum du C.C., du Conseil du Travail et de la Défense ou du Conseil Militaire révolutionnaire. Les questions litigieuses résolues par le XIII° Congrès, ont été de nouveau soulevées au cours de la dernière discussion, non seulement sans le moindre rapport avec mon travail, mais aussi, autant que j’en peux juger, sans rapport avec les ques­tions pratiques de la politique du parti.

5

Dans la mesure où la préface à mon livre « 1917 », a été le prétexte formel de la dernière discussion, j’estime nécessaire avant tout de repousser l’accusation d’après laquelle j’aurais publié mon livre à l’insu du C.C. En fait, mon livre a été publié (durant ma cure au Cau­case) dans les mêmes conditions que mes autres ouvrages ou les ouvrages ­des autres membres du C.C. ou de n’importe quel membre du parti. Bien entendu, c’est l’affaire du parti d’établir les formes de contrôle nécessaires sur les publications communistes. Pour ma part, je n’ai nullement porté atteinte aux formes de contrôle qui étaient établies et je n’avais d’ailleurs, aucune raison pour le faire.

6

La préface des « Leçons d’Octobre » constitue la suite des pen­sées que j’avais exposées plus d’une fois et en particulier durant la der­nière année. Je citerai les derniers rapports et articles : « Sur la route de la Révolution européenne », (Tiflis, 11 avril 1924) ; « Les perspectives et les tâches en Orient », (21 avril) ; « Le premier mai en Occident et en Orient », (29 avril ; « A un tournant », (préface à « 5 années de l’l.C. ») ;­ « Par quelle étape passons‑nous », (21 juin) ; « Les questions fondamen­tales de la guerre civile ».

Tous les rapports mentionnés, écrits à l’occasion de la défaite de la Révolution allemande en automne 1923, ont paru dans la « Pravda », les « Izvestia » et autres organes. Pas un seul membre du C.C. ou du B.P. ne m’a indiqué que les idées exposées dans ces travaux étaient inexactes. De même, la rédaction de la « Pravda » n’a jamais accompagné mes articles de la moindre note, ni tenté de me faire comprendre qu’elle n’était pas d’accord sur tel ou tel point.

Bien entendu, je n’ai pas considéré mon analyse d’Octobre en rapport avec les évènements d’Allemagne, comme une « plate‑forme ». Je ne su­pposais même pas que mon ouvrage puisse être considéré par quelqu’un comme une « plate‑forme », ce qu’il n’était pas et ne pouvait être.

7

Vu que plusieurs autres de mes ouvrages sont mis en cause, y compris quelques‑uns qui ont eu plusieurs éditions déjà, j’estime néces­saire, de constater que non seulement le Bureau politique en son ensem­ble, mais pas un seul membre du C.C. ne m’a indiqué que tel article ou livre puissent être interprétés comme une « révision » du léninisme. Cela concerne en particulier mon livre « 1905 », qui est paru du vivant de Vla­dimir Illitch, et a eu plusieurs éditions, il a été chaudement recommandé par la presse communiste et traduit en plusieurs langues par I’I.C. Cet ouvrage est maintenant la principale pièce à conviction dans l’accusation de vouloir réviser le léninisme.

8

Comme je l’ai déjà dit au début, mon exposé n’a qu’un seul but : faciliter au Plénum la solution de la question qui est au premier point de son ordre du jour.

En ce qui concerne les affirmations faites à plusieurs reprises au cours de la discussion, que je prétendrais soi‑disant à une « position par­ticulière » dans le parti, que je ne me soumettrais pas à la discipline et refuserais d’exécuter les travaux que le C.C. me confierait, etc… ‑ sans vouloir juger ces accusations, je déclare catégoriquement : je suis prêt à accomplir n’importe quel travail que le C.C. me confiera à n’importe quel poste, et même sans aucun poste, et, bien entendu, sous n’importe quel contrôle du Parti.

Il est inutile de prouver qu’après la dernière discussion, les intérêts de la cause exigent que je sois libéré le plus rapidement possible de mes fonctions de président du Conseil militaire révolutionnaire.

Pour terminer, j’ajouterai que je resterai à Moscou jusqu’au Plénum afin de pouvoir, en cas de besoin, répondre aux questions et donner les explications nécessaires.

La guerre des paysans en Chine et le prolétariat - Lettre aux Bolcheviks-léninistes chinois - 22 septembre 1932

« Après une longue interruption, nous avons enfin reçu votre lettre du 15 juin. Il est superflu de vous dire combien nous nous félicitons de la résurrection de l’Opposition de Gauche chinoise, après la désorganisation apportée dans ses rangs par les persécutions policières. Pour autant que l’on puisse juger d’ici avec nos informations tout à fait insuffisantes, la position exprimée dans votre lettre concorde avec la nôtre. L’attitude intransigeante envers les opinions démocratiques vulgaires des staliniens sur le mouvement paysan, ne peut évidemment rien avoir de commun avec une attitude passive et inattentionnée envers le mouvement paysan lui-même. Le manifeste de l’Opposition de Gauche internationale publié il y a deux ans (Sur les perspectives et les tâches de la révolution chinoise), appréciant le mouvement paysan des provinces du sud de la Chine, disait : "La révolution chinoise trahie, détruite, exsangue, montre qu’elle est vivante. Espérons que le temps n’est plus loin où elle lèvera de nouveau sa tête prolétarienne." Et plus loin : "La large crue du soulèvement paysan peut incontestablement donner une impulsion à l’animation de la lutte politique dans les centres industriels. Nous comptons fermement là-dessus." Votre lettre montre que, sous l’influence de la crise et de l’intervention japonaise, la lutte des ouvriers des villes renaît sur le fond de la guerre paysanne. Dans notre manifeste nous écrivions sur ce fait, avec toute la prudence nécessaire : " Personne ne peut prédire d’avance si les foyers des soulèvements paysans se maintiendront sans interruption pendant toute la période prolongée dont l’avant-garde prolétarienne aurait besoin pour se renforcer, pour engager dans la bataille la classe ouvrière, et accorder sa lutte pour le pouvoir avec les offensives paysannes généralisées contre ses ennemis les plus immédiats. " Actuellement, il semble que l’on puisse exprimer avec quelque certitude l’espoir qu’avec une juste politique on réussisse à lier le mouvement ouvrier, et d’une façon générale, le mouvement des villes, avec la guerre paysanne. Cela serait le commencement de la troisième révolution chinoise. Mais pour l’instant, ce n’est là qu’un espoir, et non une certitude. Le principal travail reste à accomplir dans l’avenir. Dans cette lettre je ne voudrais poser qu’un seul problème, en tout cas celui qui me semble avoir de beaucoup la plus grande importance et être le plus brûlant. Je vous rappelle encore une fois que les informations dont je dispose sont absolument insuffisantes, occasionnelles et fragmentaires. C’est avec plaisir que j’accueillerais toute information complémentaire et toute rectification. Le mouvement paysan a créé son armée, a conquis un grand territoire, et l’a couvert de ses institutions. Au cas de nouveaux succès, – et nous souhaitons évidemment ces succès – le mouvement se heurtera aux centres citadins et industriels, et par là-même, se trouvera face à face avec la classe ouvrière. Comment se passera cette rencontre ? Sera-t-elle assurée d’un caractère pacifique et amical ? Cette question peut sembler à première vue superflue. A la tête du mouvement paysan se trouvent des communistes ou des sympathisants ; n’est-il donc pas évident que les ouvriers et les paysans doivent, lorsqu’ils se rencontreront, s’unifier sous le drapeau du communisme ? Malheureusement, le problème n’est pas si simple. Je m’appuierai sur l’expérience de la Russie. Durant les années de la guerre civile, la paysannerie, dans différentes régions, créait ses propres troupes de partisans, et parfois même, naissaient des armées entières. Quelques-uns de ces corps d’armée se considéraient comme bolcheviks et étaient souvent dirigés par des ouvriers. D’autres restaient sans parti et avaient à leur tête le plus souvent d’anciens sous-officiers paysans. Il y avait aussi l’armée " anarchiste " sous le commandement de Makhno. Tant que les armées de partisans agissaient sur le revers de l’armée blanche, elles servaient la cause de la révolution. Certaines d’entre elles se remarquaient par un héroïsme et une ténacité particulière. Mais, dans les villes, ces armées entraient souvent en conflit avec les ouvriers et avec les organisations locales du parti. Les conflits naissaient aussi lors de la rencontre des partisans et de l’armée rouge régulière, et dans certains cas, cela prenait un caractère aigu et morbide. La rude expérience de la guerre civile nous a démontré la nécessité dé désarmer les corps d’armée des paysans dès que l’armée rouge assumait le pouvoir dans une région débarrassée des gardes blancs. Les meilleurs éléments, les plus conscients et les plus disciplinés, s’intégraient dans les rangs de l’armée rouge. Mais la plus grande partie des partisans tentait de conserver une existence indépendante, et entrait souvent en lutte armée directe avec le pouvoir soviétique. Il en fut ainsi avec l’armée " anarchiste ", indirectement koulak par son esprit, de Makhno, mais pas seulement avec elle. De nombreux corps paysans, luttant fermement contre la restauration des propriétaires fonciers, se transformaient après la victoire en une arme de la contre-révolution. Les conflits armés entre les paysans et les ouvriers, quelle qu’en soit l’origine dans les cas particuliers, que ce soit la provocation consciente des gardes blancs, le manque de tact des communistes, ou le concours malheureux dés circonstances, avaient à leur base la même cause sociale : la situation de classe et l’éducation différenciée des ouvriers et des paysans. L’ouvrier aborde les problèmes sous l’angle socialiste ; le paysan sous l’angle petit-bourgeois. L’ouvrier tente de socialiser la propriété qu’il a reprise à ses exploiteurs ; le paysan, tente, lui, de la partager. L’ouvrier veut faire servir les châteaux et les parcs dans l’intérêt général ; le paysan, pour peu qu’il ne puisse les partager, est enclin à brûler les châteaux et à déboiser les parcs. L’ouvrier fait effort pour résoudre les problèmes à l’échelle étatique, et selon un plan ; mais le paysan aborde tous les problèmes à l’échelle locale, et se conduit d’une façon hostile envers le plan du centre, etc... Il est évident que le paysan peut lui aussi s’élever jusqu’à un point de vue socialiste. Sous le régime prolétarien, une masse de plus en plus grande de paysans se rééduque dans l’esprit socialiste. Mais cela exige du temps, – des années, et même des décades. Si l’on n’envisage que la première étape de la révolution, alors les contradictions entre le socialisme prolétarien et l’individualisme paysan prennent souvent un caractère aigu. Mais ce sont des communistes qui se trouvent à la tête des armées rouges chinoises. Cela n’exclut-il pas les conflits entre les corps paysans et les organisations ouvrières ? Non cela ne les exclut pas. Le fait que des communistes se trouve individuellement à la tête des armées paysannes ne change en rien le caractère social de ces dernières, même si la direction communiste a une bonne trempe prolétarienne. Mais comment la situation se présente-t-elle en Chine ? Parmi les dirigeants communistes des corps de partisans rouges, il y a, sans aucun doute, pas mal d’intellectuels ou de semi-intellectuels déclassés qui ne sont pas passés par la sérieuse école de la lutte prolétarienne. Durant deux ou trois ans, ils vivent la vie des commandants et des commissaires de partisans. Ils commandent, ils conquièrent des territoires, etc... Ils s’imprègnent de l’esprit du milieu environnant. La plus grande partie des communistes du rang dans les corps de partisans rouges se compose de toute évidence de paysans qui, très honnêtement et sincèrement, se prennent pour des communistes, mais qui sont des révolutionnaires "paupérisés" ou des petits propriétaires révolutionnaires. Celui qui, en politique, juge selon les étiquettes et les dénominations, et non selon les faits sociaux, est perdu. Surtout lorsqu’il s’agit d’une politique qui se fait l’arme à la main. Le véritable parti communiste est l’organisation de l’avant-garde prolétarienne. En outre, la classe ouvrière de Chine se trouve depuis quatre ans dans une situation dispersée et asservie, et c’est seulement maintenant qu’apparaissent les symptômes d’une renaissance. Lorsque le Parti communiste, fermement appuyé sur le prolétariat des villes, essaye de commander l’armée paysanne par une direction ouvrière, c’est une chose. C’est tout autre chose lorsque quelques milliers, ou même quelques dizaines de milliers de révolutionnaires qui dirigent la guerre paysanne, sont ou se déclarent communistes, sans avoir aucun appui sérieux dans le prolétariat. Or, telle est avant tout la situation en Chine. Cela accroît dans une grande mesure le danger des conflits possibles entre les ouvriers et les paysans armés. Dans tous les cas, les provocateurs bourgeois ne manqueront pas. En Russie, à l’époque de la guerre civile, le prolétariat était au pouvoir dans la plus grande partie du pays. La direction de la lutte appartenait à un parti fermement trempé, et malgré cela, les corps de paysans, qui étaient incomparablement plus faibles que l’armée rouge, entraient souvent en conflit avec elle lorsque celle-ci avançait victorieusement sur le territoire des partisans paysans. En Chine, la situation absolument désavantageuse des ouvriers est visible. Dans les principaux centres de la Chine, le pouvoir appartient aux militaristes bourgeois. Dans d’autres districts, aux dirigeants des paysans armés. Le prolétariat, lui, n’a de pouvoir nulle part. Les syndicats sont faibles, et l’influence du parti parmi les ouvriers infime. Les corps des partisans paysans qui ont la pleine conscience de la victoire acquise sont couverts par l’I.C. Ils se nomment " l’armée rouge ", c’est-à-dire qu’ils s’identifient ainsi avec le pouvoir soviétique armé. On voit que les éléments dirigeants de la paysannerie révolutionnaire de Chine s’attribuent par avance une valeur politique et morale qui, en réalité, appartient aux ouvriers chinois. Ne peut-il pas en résulter que toutes ces valeurs se retourneront à un moment donné contre les ouvriers ? Il est évident que les paysans pauvres qui constituent la majorité en Chine, pour peu qu’ils réfléchissent politiquement, et ceux-là sont une infime minorité, désirent sincèrement et ardemment l’union et l’amitié avec les ouvriers. Mais la paysannerie, même armée, est incapable de mener une politique indépendante. Occupant dans les circonstances actuelles une situation indéterminée et instable, la paysannerie peut au moment décisif, aller soit vers le prolétariat, soit vers la bourgeoisie. La paysannerie ne trouve pas facilement la voie vers le prolétariat, et elle ne la trouve qu’après une série d’erreurs et de défaites. Le pont entre la paysannerie et la bourgeoisie est constitué par la moyenne bourgeoisie citadine, principalement par les intellectuels qui interviennent sous le drapeau du socialisme, et même du communisme. Les cercles dirigeants de l’armée rouge chinoise ont, sans aucun doute, réussi à se créer une psychologie de commandement. En l’absence d’un fort parti révolutionnaire et d’organisations de masses prolétariennes, il ne peut y avoir en fait de contrôle sur les cercles dirigeants. Les commandants et les commissaires apparaissent comme les maîtres incontestés de la situation et, en entrant dans les villes, ils seront avant tout enclins à regarder les ouvriers de haut en bas. Les revendications des ouvriers leur sembleront souvent inopportunes et mal venues. Il ne faut pas oublier aussi des " futilités ", comme celle-ci : dans les villes, l’Etat-major et toute l’organisation de l’armée ne s’installent pas dans les taudis prolétariens, mais au contraire, dans les meilleurs édifices de la ville, dans les maisons, et les appartements des bourgeois. C’est une raison qui peut pousser le sommet de l’armée paysanne à se considérer comme une partie de la classe " cultivée et instruite ", et non comme le prolétariat. Ainsi, en Chine, des causes et des motifs d’une conflagration entre l’armée paysanne par son contenu et petite-bourgeoise par sa direction – et les ouvriers, existent. Et même toute la situation augmente considérablement les possibilités et même l’inévitabilité de tels conflits. Par là même, les chances du prolétariat se présentent dès le début moins favorablement qu’en Russie. Du point de vue théorique et politique, le danger s’accroît d’autant plus que la bureaucratie stalinienne recouvre cette situation pleine de contradictions, par le mot d’ordre de la " dictature démocratique des ouvriers et des paysans ". Peut-on trouver un piège plus agréable extérieurement, plus perfide en son essence ? Les épigones réfléchissent non pas avec une compréhension sociale, mais avec des phrases toutes faites : le formalisme est le trait fondamental de la bureaucratie. Les populistes (narodniki) russes reprochaient parfois aux marxistes russes leur ignorance de la paysannerie, leur aveuglement sur le travail à faire à la campagne, etc... A quoi les marxistes répondaient : " Nous soulevons et organisons les ouvriers du rang, et grâce à eux, nous soulèverons la paysannerie. Telle est la seule voie du parti prolétarien. " Dans les années 1925-1927 de la révolution, les staliniens ont soumis directement et sans recours les intérêts des paysans à ceux de la bourgeoisie nationale. Dans les années de la contre-révolution, ils sont passés du prolétariat à la paysannerie, et ainsi, ont pris sur eux le rôle qu’assumaient chez nous les socialistes-révolutionnaires au temps où ils étaient un parti révolutionnaire. Si, durant ces dernières années, le Parti communiste chinois avait concentré son effort dans les villes, dans les centres industriels, dans les chemins de fer, s’il avait soutenu les syndicats, fréquenté les clubs de culture et les cercles, si, sans se séparer des ouvriers, il leur avait appris ce qui se passait au village, – la situation du prolétariat dans le rapport général des forces serait aujourd’hui beaucoup plus favorable. En fait, le parti s’est séparé de sa propre classe. Justement pour cela, il peut porter en fin de compte un préjudice à la paysannerie, car, si le prolétariat est et reste dans l’avenir à l’écart, sans organisation et sans direction, alors la guerre paysanne, même en plein succès, s’enlisera. Dans la vieille Chine, chaque victoire de la révolution paysanne se terminait par la création d’une nouvelle dynastie, avec, en outre, de nouveaux grands propriétaires. Le mouvement aboutissait à un cercle vicieux. Dans la situation actuelle, la guerre paysanne, par elle-même sans une direction immédiate de l’avant-garde prolétarienne, ne peut que donner le pouvoir à une nouvelle clique de la bourgeoisie, à un quelconque Kuomintang de " gauche ", à un "troisième parti ", qui en pratique se différencieront très peu du Kuomintang de Tchang-Kai-Chek. Et cela signifierait une nouvelle défaite des ouvriers due à l’arme de la " dictature démocratique ". Quelles conclusions peut-on tirer de là ? La première conclusion est qu’il faut fermement et ouvertement regarder les faits en face. Le mouvement paysan est un grand facteur révolutionnaire dans la mesure où il est dirigé contre les gros propriétaires fonciers, les militaristes, les geôliers et les usuriers. Mais dans le mouvement paysan lui-même, il y a une très forte tendance réactionnaire et de propriétaires. Et à un certain stade la paysannerie peut se retourner contre les ouvriers, en ayant en outre les armes à la main. Celui qui oublie la double origine de la paysannerie n’est pas un marxiste. Il faut apprendre aux ouvriers du rang à différencier par des connaissances et des recherches " communistes " les processus sociaux réels. Il faut suivre avec soin les opérations de l’armée rouge ", éclairer systématiquement aux yeux des ouvriers la marche, la signification et les perspectives de la guerre paysanne, et lier les revendications actuelles et les problèmes du prolétariat avec le mot d’ordre de la libération de la paysannerie. Sur la base de vos propres investigations, de rapports et autres documents, il faut étudier avec ténacité la vie intérieure des armées paysannes et des corps d’armées dans les régions occupées par elle, dévoiler sur des faits concrets les tendances de classe contradictoires, et montrer clairement aux ouvriers quelles sont les tendances que nous soutenons, et quelles sont celles que nous combattons. Il faut veiller avec attention à la coordination entre l’armée rouge et les ouvriers des petites localités sans perdre de vue même les plus petites discordances entre eux. Dans le cadre des conflits de villes et de rayons isolés, même très aigus, ces discordances peuvent sembler des épisodes locaux, mais, dans un développement ultérieur des événements, les conflits de classe peuvent s’étendre à l’échelle nationale, et mener la révolution à la catastrophe, c’est-à-dire jusqu’à une nouvelle destruction des ouvriers par les paysans armés trompés par la bourgeoisie. L’histoire de la révolution est pleine d’exemples semblables. Dans la mesure où les ouvriers comprendront plus clairement la dialectique vivante des relations de classe entre le prolétariat, la paysannerie et la bourgeoisie, plus ils rechercheront sans hésitations des liaisons avec les couches paysannes les plus proches, et plus ils se dresseront ardemment contre les provocateurs contre-révolutionnaires, tant dans le cadre des armées paysannes elles-mêmes, que dans les villes. Il faut créer des unions syndicales, des cellules du parti, éduquer des ouvriers du rang, unifier l’avant-garde prolétarienne et l’entraîner dans la lutte. Il faut s’adresser à tous les membres du parti officiel par des appels, et des demandes d’éclaircissements. Il est vraisemblable que les ouvriers communistes liés à la fraction stalinienne ne nous comprendront pas immédiatement. Les bureaucrates hurleront sur notre " sous-estimation " de la paysannerie, et même, s’il vous plaît, sur notre " hostilité " envers la paysannerie (Tchernov accusait toujours Lénine d’hostilité envers la paysannerie). Il est évident que de tels cris n’émouvront pas les bolcheviks-léninistes. Lorsqu’avant avril 1927 nous donnions les avertissements nécessaires contre le coup d’Etat inévitable de Tchang-Kaï-Chek, les staliniens nous accusaient d’hostilité envers la révolution nationale chinoise. Les événements ont démontré qui a eu raison. Les événements apporteront de nouveau leur vérification. L’opposition de gauche peut apparaître trop faible pour impulser dans l’étape présente une direction aux événements dans l’intérêt du prolétariat. Mais elle est suffisamment forte dès maintenant pour montrer aux ouvriers la voie juste et, s’appuyant sur le développement ultérieur de la lutte de classes, pour démontrer aux yeux des ouvriers sa justesse et sa perspicacité politique. Ce n’est qu’ainsi que le parti révolutionnaire peut conquérir la confiance, croître, se fortifier, et se mettre à la tête des masses populaires. Prinkipo, 22 septembre 1932.

P. S . Pour donner le plus de clarté possible à ma pensée, je noterai la variante théorique suivante, qui est fort plausible. Supposons que l’Opposition de Gauche développe dans le plus prochain avenir un travail énorme et plein de succès au sein du prolétariat industriel et acquière en son sein une influence capitale. Le parti communiste officiel continue, pendant ce temps, à limiter toutes ses forces à "l’armée rouge" et aux rayons paysans. Arrive le moment où les troupes paysannes entrent dans les centres industriels et se heurtent aux ouvriers. Il n’est pas difficile de prévoir qu’ils opposeront hostilement l’armée paysanne aux " contre-révolutionnaires trotskystes ". En d’autres termes, ils se mettront à surexciter les paysans armés contre les ouvriers du rang. C’est ainsi qu’ont agi les S. R. russes et les mencheviks en 1917 ; ayant perdu les ouvriers, ils luttèrent de toutes leurs forces pour conserver leur appui unitaire, et envoyèrent les casernes contre les usines, le paysan armé contre l’ouvrier bolchevik. Kerenski, Tseretelli, Dan, baptisaient les bolcheviks si ce n’est du nom de " contre-révolutionnaire ", tout au moins " d’agents involontaires " ou " d’aides inconscients " de la contre-révolution. Les staliniens s’embarrassent moins que quiconque de la terminologie politique. Mais les tendances sont identiques : une orientation hostile des paysans et en général des éléments petits-bourgeois contre les détachements du rang de la classe ouvrière. Le centrisme bureaucratique, en tant que centrisme ne peut avoir une base de classe indépendante. Mais dans sa lutte contre les bolcheviks-léninistes, il est contraint de rechercher un appui à droite, c’est-à-dire dans la paysannerie et la petite-bourgeoisie, les opposant au prolétariat. La lutte des deux fractions communistes, les staliniens et les bolcheviks-léninistes renferme ainsi en son sein, des tendances à se transformer en une lutte de classe. Le développement révolutionnaire en Chine peut développer ces tendances jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la guerre civile entre les dirigeants de l’armée paysanne et l’avant-garde prolétarienne sous la direction des léninistes. Si un tel conflit, par la faute des staliniens, survenait, cela signifierait que l’Opposition de Gauche et la fraction stalinienne cesseraient d’être des fractions communistes mais seraient devenues des partis politiques hostiles l’un à l’autre, ayant une base de classe différente. Une telle perspective est-elle inévitable ? Non, je ne le pense aucunement. Dans la fraction stalinienne (P.C. chinois officiel), il y a non seulement des paysans, c’est-à-dire des petits-bourgeois mais aussi des tendances prolétariennes. Il est de toute première importance pour l’Opposition de Gauche de rechercher un rapprochement avec l’aile prolétarienne des staliniens, de lui développer les appréciations marxistes sur les " armées rouges " et en général sur la relation entre le prolétariat et la paysannerie. Gardant son indépendance politique, l’avant-garde prolétarienne doit être inévitablement prête à réaliser l’unité d’action avec la démocratie révolutionnaire. Si nous ne sommes pas d’accord pour identifier les corps armés des paysans avec l’armée rouge, comme la force armée du prolétariat, si nous ne sommes pas enclins à fermer les yeux sur le fait que l’on couvre le drapeau communiste par le mouvement paysan d’un contenu petit-bourgeois, par contre, nous nous rendons parfaitement compte de la signification, de l’importance énorme du caractère démocratique-révolutionnaire des guerres de paysans, nous apprenons aux ouvriers à comprendre cette signification et nous sommes prêts à faire tout ce qui est en notre pouvoir, pour aboutir avec les organisations paysannes à un accord militaire nécessaire. Notre tâche consiste, en conséquence, non seulement à empêcher tout commandement militaire et politique sur le prolétariat de la part de la démocratie petite-bourgeoise, s’appuyant sur les paysans armés, mais aussi à préparer et assurer la direction prolétarienne sur le mouvement paysan et, en particulier sur son "armée rouge". Plus nette sera pour les bolcheviks-léninistes la compréhension de la situation politique et des tâches qui en découlent ; plus sera couvert de succès l’élargissement de leur base dans le prolétariat ; plus sera tenace la manière dont ils pratiqueront la politique du front unique envers le parti officiel et le mouvement paysan dirigé par lui, d’autant mieux ils réussiront à préserver la révolution du heurt plein de danger entre la paysannerie et le prolétariat ; non seulement ils assureront l’unité d’action nécessaire entre deux classes révolutionnaires, mais aussi ils transformeront leur front unique en un pas historique vers la dictature du prolétariat. » Léon Trotsky Prinkipo, 26 septembre 1932.

décembre 1932 -

Lettre ouverte à Vandervelde

Il y a quelques années vous vous êtes adressé à moi par une lettre ouverte concernant, si je ne me trompe, la répression contre les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Généralement et invariablement, vous vous êtes dressé contre les bolcheviks au nom des principes de la démocratie.

C’est votre droit. Si votre critique n’obtint pas le résultat poursuivi, c’est parce que nous, bolcheviks, procédons des principes de la dictature révolutionnaire.

Les socialistes-révolutionnaires russes, vos coreligionnaires en démocratie, ont ouvert contre nous, en son temps, la lutte terroriste. Ils ont blessé Lénine et essayé de faire sauter mon train militaire. Déférés au Tribunal soviétique, ils ont trouvé en vous un de leurs défenseurs les plus acharnés. Le gouvernement auquel j’appartenais vous a autorisé, non seulement à venir en Russie Soviétique, mais à vous ériger devant le Tribunal en avocat de ceux qui avaient essayé de tuer le chef du premier Etat ouvrier. Dans votre plaidoirie, que nous avons reproduite dans notre presse, vous en appeliez invariablement aux principes de la démocratie.

C’était votre droit.

Le 4 décembre 1932, je me suis trouvé de passage avec mes compagnons de route dans le port d’Anvers. Je ne me proposais ni de propager la dictature du prolétariat, ni de m’ériger en défenseur des communistes et des grévistes arrêtés par le gouvernement belge qui, pour autant que je sache, n’ont pas commis d’attentat contre les membres du gouvernement de Bruxelles. Quelques-uns de mes compagnons, et ma femme avec eux, ont voulu visiter Anvers. L’un d’eux avait besoin, pour son voyage, de se rendre dans un consulat de la ville. On a refusé catégoriquement à tous de toucher le sol de la Belgique, même sous escorte. La partie du port où se trouvait notre bateau était soigneusement encerclée. De part et d’autres du bateau se tenaient les vedettes de la police. Du pont, nous avons pu passer en revue les policiers de la démocratie, les militaires comme les civils. C’était un spectacle imposant.

Le nombre de flics et des bourres — vous me permettrez pour la concision cette dénomination familière — dépassait le nombre des marins et des dockers. Le bateau ressemblait à une prison provisoire ; la partie avoisinante du port à la cour d’une prison. Le policier en chef a pris copie de nos papier — quoique nous ne nous rendions pas en Belgique et que nous n’ayons pas été autorisés à descendre à Anvers. Il a demandé à recevoir mes explications sur le fait que mon passeport est au nom de Sedov. Je me suis refusé à toute discussion avec la police belge, avec laquelle je n’avais rien à faire.

L’officier de police a essayé d’agir par la menace : il s’est dit en droit d’arrêter tous ceux que les hasards du trajet du bateau conduisent dans les eaux belges. Je dois d’ailleurs reconnaître qu’il n’y eut pas d’arrestation.

Je vous invite à ne trouver dans mes paroles aucune plainte. Ce serait ridicule pour une pareille bagatelle en face de tout ce que l’on fait actuellement à travers le monde aux masses travailleuses et en particulier aux communistes. Mais l’épisode d’Anvers me semble un prétexte suffisant pour revenir à votre ancienne « lettre ouverte », à laquelle je n’avais pas répondu en son temps.

J’espère ne pas me tromper en mettant la Belgique au nombre des démocraties. La guerre que vous avez menée a été — n’est-il pas vrai ? — la guerre pour la démocratie. Après la guerre, vous étiez à la tête de la Belgique et même comme Premier ministre. Que faut-il de plus pour conduire la démocratie jusqu’à son plein épanouissement ? Là-dessus, je pense, aucune discussion entre nous. Pourquoi donc, néanmoins, cette démocratie pue-t-elle tant l’esprit policier de la vieille Prusse ? Et peut-on croire que la démocratie qui éprouve un tel choc nerveux à l’approche occasionnelle d’un bolchevik, se démontrera capable de neutraliser la lutte de classes et d’assurer la transformation pacifique du capitalisme en socialisme ?

En réponse vous me rappellerez sans doute la Ve-Tchéka, la Guépéou, la déportation de Rakovsky et ma propre expulsion de l’Union Soviétique. Cet argument porte à faux. Le régime des soviets ne se pare pas des plumes de la démocratie. Si le passage au socialisme était possible dans les formes d’Etat créées par le libéralisme, la dictature révolutionnaire ne serait pas nécessaire. Pour le régime soviétique, on peut et on doit poser la question de savoir s’il est capable d’enseigner aux ouvriers la lutte contre le capitalisme. Mais il est absurde d’exiger que la dictature prolétarienne observe les formes et les rites de la démocratie libérale. La dictature a ses méthodes et sa logique bien sévères . Les coups de cette logique atteignent assez souvent les révolutionnaires prolétariens qui ont participé à l’instauration du régime de la dictature. Oui, dans le développement d’un Etat ouvrier isolé, trahi par la social-démocratie internationale, l’appareil bureaucratique a acquis une puissance dangereuse pour la révolution socialiste. Je n’ai pas besoin qu’on me le rappelle. Mais en face des ennemis de classe, j’assume pleine responsabilité, non seulement pour la Révolution d’Octobre qui a engendré le régime de la dictature, mais aussi pour la République soviétique telle qu’elle est aujourd’hui, avec son gouvernement qui m’a exilé à l’étranger et privé de mes droits de citoyen soviétique.

Nous avons détruit la démocratie pour maîtriser le capitalisme. Vous défendez le capitalisme soi-disant au nom de la démocratie. Mais où va-t-elle se nicher, cette démocratie ?

Pas dans le port d’Anvers, en tout cas. Il y avait des flics, des bourres, des gendarmes armés de fusils. Mais on n’a pu y trouver l’ombre du droit d’asile démocratique.

Et malgré tout, j’ai quitté les eaux d’Anvers sans le moindre pessimisme. Pendant la pause de midi, se sont rassemblés sur le pont des dockers, sortis des cals et venus du port. Il y en avait deux ou trois dizaines, de ces forts et tranquilles prolétaires flamands, noircis pour la plupart de poussière de charbon. Un cordon de policiers les séparait de nous. Les dockers contemplaient en silence le tableau en jaugeant du regard chacun des présents. Voilà qu’un docker solide en casquette cligne de l’oeil dans la direction des melons des policiers. Notre pont répond par des sourires ; un mouvement agite les ouvriers. Les siens ont reconnu les siens, comme disent les Russes. Je suis loin d’affirmer que les dockers d’Anvers sont des bolcheviks. Mais, par un juste instinct, ils se sont situés. En regagnant le travail, ils nous souriaient amicalement et beaucoup d’eux portèrent à leur casquette leurs doigt noueux en signe de salut. Alors voilà, notre démocratie à nous.

Quand le bateau descendait l’Escaut, dans le crépuscule brumeux, le long des quais avec leurs grues paralysées par la crise, résonnèrent du port des cris d’adieu d’amis inconnus mais fidèles. En terminant ces lignes entre Anvers et Vlissingen, j’envoie aux ouvriers de Belgique un salut fraternel.

Lettre à des militants allemands - novembre 1932

Camarades,

Vous me demandez pourquoi j’appartiens à la fraction des bolchéviks-léninistes, qui est en opposition très nette à la politique actuelle du Comintern et du gouvernement soviétique. Il n’est pas facile de répondre en 10 minutes à une question politique si fondamentale. Je vais tenter d’aborder au moins les points les plus importants.

Le but principal du Parti communiste est de donner à l’avant-garde prolétarienne la conscience de classe, la capacité de combat, l’esprit de décision qui la rend mure pour la révolution. Ce n’est que sous l’impulsion d’une telle direction que le prolétariat peut prendre le pouvoir. Mais l’éducation révolutionnaire de l’avant-garde prolétarienne nécessite un régime de démocratie interne : sans le droit d’avoir sa propre opinion et de la défendre ouvertement, il est exclu de pouvoir construire un parti révolutionnaire. La discipline révolutionnaire n’a rien à voir avec l’obéissance aveugle. On ne peut mettre en stock la volonté de combattre, pas plus qu’on ne peut la dicter d’en haut : cette volonté doit se renouveler sans cesse et se tremper.

Je demande donc à tout ouvrier honnête et réfléchi : Avons-nous une démocratie dans le Parti, oui ou non ? Exprimer ouvertement cette question, c’est déjà y répondre : même les plus misérables restes de la démocratie dans le Parti se volatilisent chaque jour un peu plus.

C’est au sein du Parti communiste d’Union soviétique que cette évolution est la plus insupportable.

Comment expliquez-vous qu’à la place du régime léniniste, qui a permis au Parti de grandir et de prendre le pouvoir, il règne actuellement un régime totalement inverse fait de silence, d’obéissance sans murmure, de servilité, de lâche soumission et de carriérisme ? C’est là la question des questions. Le Parti Communiste est au pouvoir. Les conquêtes économiques sont de taille. Le nombre des ouvriers dans le pays a été multiplié par 2 et 3. Le niveau culturel des masses s’est considérablement élevé en 15 ans, depuis la Révolution.

Dans ces conditions la démocratie dans le Parti devrait connaître un puissant essor. Et pourtant, c’est à un développement inverse que nous assistons.

C’est bien pour cela que, sous les coups non seulement des gouvernements bourgeois de tous les pays mais aussi de la bureaucratie stalinienne, nous menons et mènerons un combat intransigeant pour le rétablissement de la stratégie de Lénine.

Un ouvrier qui se considère comme communiste mais se nourrit de rumeurs, n’étudie pas les documents, ne fait pas usage de sa raison pour vérifier les faits, ne vaut vraiment pas grand chose. C’est en parlant de cette sorte d’hommes que Lénine a eu cette formule sévère : "celui qui croit sur parole est un idiot fini".

Voilà bientôt 10 ans que s’est constituée l’Opposition de Gauche. De grands événements ont vérifié et confirmé notre position. Nous envisageons l’avenir avec confiance. Aucune force ne pourra nous arracher à l’avant-garde prolétarienne internationale. Les idées et méthodes de Marx et Engels deviendront celles de l’Internationale communiste.

Lettre à Stein -

le 1er novembre 1932

Cher camarade Stein,

J’ai bien reçu votre lettre du 19 octobre. Zinoviev et Kamenev, eux aussi, voulaient combattre le centrisme bureaucratique sans se faire exclure. Cela revient à ne mener le combat contre Staline que dans le cadre admis par ce dernier. Le résultat est que Zinoviev et Kamenev sont exclus du Parti non en tant que combattants marxistes mais des capitulards compromis. Si parmi les oppositionnels certains veulent, dans une situation si grave aller au combat sans la volonté de le mener jusqu’au bout, ils ne connaîtront que des défaites et s’écrouleront. On peut et on doit être très prudent et prêter attention à l’opinion publique du Parti. Mais il ne faut jamais jouer à colin-maillard ni tenter de remplacer une tactique basée sur les principes par une petite diplomatie mesquine. Je me suis expliqué déjà en détails sur cette question dans une lettre à un camarade tchécoslovaque. Si l’on retrouve cette lettre, on vous l’enverra.

De même que l’opposition dans sa totalité doit prêter attention à l’état d’esprit régnant dans le Parti, de même les bolchéviks-léninistes doivent être à l’écoute de l’état d’esprit au sens de l’Opposition.

Mais être à l’écoute dans les deux cas, ne signifie nullement qu’il faille se plier à cet état d’esprit ou capituler devant lui. Les véritables oppositionnels de gauche, quelle que soit leur faiblesse numérique, doivent se souder et porter la discussion énergiquement à la base, dans les cellules ouvrières, sans rien dissimuler et en appelant un chat un chat. Seule une telle offensive idéologique peut permettre aux bolchéviks-léninistes d’entraîner les meilleurs parmi ceux de l’Opposition qui oscillent. Une partie d’entre eux sera temporairement rejetée, mais c’est inévitable. Nous les retrouverons plus tard.

A la lecture du prochain numéro du Bulletin russe (il arrivera probablement à Varsovie en même temps que cette lettre), les camarades polonais s’apercevront à quel point toutes les questions sont devenues aiguës en U.R.S.S. Le contrecoup de la crise sur le parti communiste polonais sera particulièrement violent. L’Opposition doit s’y préparer. Une attitude claire et courageuse portera ses fruits.

A propos des objections que vous soulevez sur la question de la guerre entre l’Union soviétique et l’Allemagne hitlérienne, je ne peux que répondre brièvement ce qui suit :

1) Cette guerre serait pour l’U.R.S.S. une guerre défensive au sens premier du terme. Mais une guerre défensive ne signifie pas qu’il faille attendre passivement.

2) Il faut tenir compte de l’état d’esprit des masses en Allemagne comme en Pologne. Mais Hitler une fois au pouvoir, Hitler bourreau du prolétariat allemand, Hitler

agent de l’impérialisme mondial ferait bientôt orienter cet état d’esprit dans la bonne direction.

3) Aujourd’hui, il ne s’agit pas encore de la guerre ; il s’agit de dire clairement ce qui est et ce qui sera. Si le gouvernement soviétique prend ne position dénuée de toute ambiguïté, cela constitue un élément de poids intervenant dans la situation actuelle, en faveur du prolétariat allemand et contre le fascisme.

Il faut donc considérer la question non pas d’un point de vue pédant et schématique, mais bien dialectique, en partant de la situation actuelle et en examinant son développement. Y aura-t-il la guerre, dans quelles circonstances, quel sera alors l’état d’esprit des masses, autant de questions sur lesquelles nous aurons cent fois l’occasion de revenir.

1940 - Lettre ouverte à Burnham

Cher camarade,

A propos de mon article sur l’opposition petite-bourgeoise vous avez expliqué, m’a-t-on dit, que vous n’aviez pas l’intention de discuter avec moi de la dialectique, mais seulement de "questions concrètes". "J’ai depuis longtemps cessé de discuter de questions religieuses", avez-vous ajouté ironiquement. J’ai déjà entendu jadis la même phrase de la bouche de Max Eastman.

Est-il logique d’identifier la logique avec la religion ?

Si je comprends bien, vos propos signifient que la dialectique de Marx, Engels et Lénine appartient au domaine de la religion. Que signifie cette assertion ? La dialectique, je vous le rappelle une fois de plus, est la logique de l’évolution. De même que l’atelier d’outillage d’une usine fournit en outils tous les ateliers de l’entreprise, de même la logique est indispensable pour tous les domaines de la connaissance humaine. Si vous ne considérez pas la logique en général comme un préjugé religieux (malheureusement les écrits de plus en plus contradictoires de l’opposition mènent de plus en plus à cette triste idée) alors quelle logique acceptez-vous ? Je connais deux systèmes de logique dignes d’attention : la logique d’Aristote (logique formelle) et la logique de Hegel (la dialectique). La logique d’Aristote prend comme point de départ des objets et des phénomènes immuables. La pensée scientifique de notre époque étudie tous les phénomènes dans leur origine, leur transformation et leur désagrégation. Croyez-vous que le progrès des sciences, y compris le darwinisme, le marxisme, la chimie moderne, etc., n’a influencé en aucune manière les formes de notre pensée ? En d’autres termes, croyez-vous que dans un monde où tout change, le syllogisme seul reste immuable et éternel ? L’Evangile selon Saint Jean commence par ces mots : "Au commencement était le Verbe", c’est-à-dire qu’au commencement était la Raison ou la Parole (la raison exprimée dans la parole, c’est-à-dire le syllogisme). Pour Saint Jean le syllogisme est l’un des pseudonymes littéraires de Dieu. Si vous considérez que le syllogisme est immuable, c’est-à-dire qu’il ne possède ni origine ni évolution, cela signifie que pour vous aussi il est le produit de la révélation divine. Mais si vous reconnaissez que les formes logiques de notre pensée se développent dans le processus de notre adaptation à la nature, veuillez donc nous dire qui, après Aristote, précisément a étudié et décrit les progrès ultérieurs de la logique. Aussi longtemps que vous n’expliquez pas cette question je me permets d’affirmer qu’identifier la logique (la dialectique) à la religion, c’est révéler une ignorance et une superficialité radicales dans les problèmes fondamentaux de la pensée humaine.

Un révolutionnaire peut-il ne pas lutter contre la religion ?

Admettons cependant que votre affirmation, plus qu’osée, soit correcte. Vos affaires n’en vont pas mieux pour cela. La religion, j’espère que vous en serez d’accord, détourne l’homme du savoir réel vers un savoir fictif, de la lutte pour une vie meilleure vers l’espoir mensonger d’une récompense dans l’au-delà. La religion est l’opium du peuple. Celui qui oublie de lutter contre la religion est indigne de porter le nom de révolutionnaire. De quel droit refusez-vous alors de lutter contre la dialectique, puisque vous la considérez comme une variété de la religion ?

Vous en avez fini depuis longtemps, dites-vous, avec les problèmes de la religion. Mais vous n’en avez fini que pour vous-même. En plus de vous existent encore tous les autres. Et il y en a pas mal... Nous, les révolutionnaires, nous n’en avons jamais fini avec les problèmes de la religion, car nos tâches consistent à émanciper non seulement nous-mêmes mais aussi les masses de l’influence de la religion. Si la dialectique est une religion, comment peut-on, dès lors, renoncer à combattre cet opium à l’intérieur de son propre parti ?

Ou peut-être voulez-vous dire que la religion n’a aucune importance politique ? Qu’il serait possible d’être en même temps un homme religieux et un communiste conséquent, un combattant révolutionnaire ? Il est peu probable que vous vous risquiez à proférer pareille affirmation. Evidemment nous nous comportons avec prudence vis-à-vis des préjugés religieux d’un travailleur arriéré. S’il désire combattre pour notre programme nous l’acceptons comme membre du parti. Mais en même temps notre parti l’éduquera avec persistance dans l’esprit du matérialisme et de l’athéisme. Si vous êtes d’accord avec cela, comment pouvez-vous vous refuser à lutter contre une religion que partagent, à ma connaissance, l’écrasante majorité des membres de votre propre parti qui s’intéresse aux problèmes théoriques ?

Vous avez, de toute évidence, négligé cet aspect essentiel de la question.

Dans la bourgeoisie instruite il y a pas mal de gens qui ont rompu individuellement avec la religion, mais ils gardent leur athéisme exclusivement pour leur consommation personnelle. Ils pensent en leur for intérieur et disent souvent en public qu’il est utile au peuple d’avoir une religion. Est-il possible que vous partagiez un tel point de vue à l’égard de votre propre parti ? Est-il possible que cela explique votre refus de discuter avec nous des fondements philosophiques du marxisme ? Alors sous votre dédain pour la dialectique on voit percer quelque mépris envers le parti.

Ne m’objectez pas que je m’appuie sur une phrase que vous avez exprimée au cours d’une conversation privée et que vous ne vous occupez pas publiquement de renverser le matérialisme dialectique. Cela n’est pas vrai. Votre phrase en l’air n’a valeur que d’illustration. Quand vous en avez eu l’occasion, vous avez proclamé, pour diverses raisons, votre attitude négative envers la doctrine qui constitue le fondement théorique de votre programme. Cela est bien connu de tout de monde dans le parti.

Dans l’article "Les intellectuels en retraite" [1], que vous avez écrit en collaboration avec Shachtman et qui a été publié dans l’organe théorique du parti, vous affirmez catégoriquement votre rejet du matérialisme dialectique. Le parti n’a-t-il pas le droit de savoir précisément pourquoi ? Pouvez-vous penser que dans la Quatrième Internationale le rédacteur d’un organe théorique puisse se limiter à cette pure et simple déclaration : "Je rejette catégoriquement le matérialisme dialectique" tout comme s il s’agissait de répondre à l’offre d’une cigarette : "Non, merci, je ne fume pas". Le problème d’une doctrine philosophique correcte, c’est-à-dire d’une méthode de pensée correcte, a une signification décisive pour un parti révolutionnaire, tout comme un bon atelier d’outillage a une importance décisive pour la production. On peut toujours défendre la vieille société avec les méthodes matérielles et intellectuelles héritées du passé. Il est absolument impensable que l’on puisse renverser cette vieille société et en édifier une nouvelle sans une analyse critique préalable des méthodes en vigueur.

Si le parti se trompe dans les fondements mêmes de sa pensée, votre devoir élémentaire est de lui montrer le juste chemin. Sinon votre attitude sera inévitablement interprétée comme l’attitude dédaigneuse d’un académicien à l’égard d’une organisation prolétarienne qu’il jugerait, de toute façon incapable de concevoir une authentique doctrine "scientifique". Que peut-il y avoir de pire que cela ?

Des exemples instructifs.

Quiconque connaît l’histoire des luttes de tendance à l’intérieur des partis ouvriers sait que le passage dans le camp de l’opportunisme et même dans le camp de la réaction bourgeoise a souvent commencé par le rejet de la dialectique. Les intellectuels petits-bourgeois considèrent la dialectique comme le point le plus vulnérable du marxisme et ils spéculent en même temps sur le fait qu’il est beaucoup plus difficile aux travailleurs de vérifier les divergences sur le plan philosophique que sur le plan politique. Tout le témoignage de l’expérience confirme ce fait bien connu. Il est depuis longtemps aussi inadmissible de ne pas tenir compte d’un fait plus important encore : tous les grands et éminents révolutionnaires -avant tout Marx, Engels, Lénine, Rosa Luxemburg, Franz Mehring [2]- se plaçaient sur le terrain du matérialisme dialectique. Doit-on en déduire qu’ils étaient tous incapables de distinguer entre la science et la religion ? N’y a-t-il pas là de votre part, camarade Burnham, trop de présomption ?

Les exemples de Bernstein [3], Kautsky [4] et Franz Mehring sont extrêmement instructifs. Bernstein rejetait catégoriquement la dialectique comme de la "scolastique" et du "mysticisme". Kautsky restait indifférent à l’égard du problème de la dialectique, un peu comme le camarade Shachtman. Mehring était un propagandiste et un défenseur inlassable du matérialisme dialectique.

Pendant des décades il suivit toutes les innovations de la philosophie et de la littérature et dénonça avec une ardeur infatigable l’essence réactionnaire de l’idéalisme, du néokantisme, de l’utilitarisme, de toutes les formes du mysticisme, etc. Le destin politique de ces trois hommes est bien connu. Bernstein acheva sa vie en démocrate petit-bourgeois obtus. Kautsky le centriste se transforma en un vulgaire opportuniste. Quant à Mehring il mourut communiste et révolutionnaire.

En Russie, trois marxistes académiques fort connus, Strouve, Boulgakov et Berdiaev [5] commencèrent par rejeter la doctrine philosophique du marxisme et finirent dans le camp de la réaction et de l’Eglise orthodoxe. Aux Etats-Unis, Max Eastman, Sidney Hook et leurs amis utilisèrent leur opposition à la dialectique comme couverture à leur transformation, de compagnons de route du prolétariat en compagnons de route de la bourgeoisie.

On peut trouver dans d’autres pays des exemples similaires par leurs résultats. L’exemple de Plekhanov [6], qui parait une exception, ne fait en réalité que confirmer la règle. Plekhanov fut un propagandiste remarquable du matérialisme dialectique mais, de toute sa vie entière, il n’eut jamais l’occasion de participer à la lutte des classes réelle. Sa pensée était en divorce avec sa pratique. La révolution de 1905 et la guerre mondiale qui suivirent le jetèrent dans le camp de la démocratie petite-bourgeoise et le contraignirent à renoncer au matérialisme dialectique. Pendant la guerre mondiale, Plekhanov se fit ouvertement le propagandiste de l’Impératif catégorique kantien dans le domaine des relations internationales : "Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu’ils vous fassent". L’exemple de Plekhanov prouve seulement que le matérialisme dialectique par lui-même ne suffit pas pour faire d’un homme un révolutionnaire

Shachtman, de son côté, s’appuie sur le fait que Liebknecht laissa une oeuvre posthume, écrite en prison, contre le matérialisme dialectique. Toutes sortes d’idées passent dans la tête d’un homme en prison, et que l’on ne peut contrôler par la communication avec d’autres hommes. Liebknecht, que personne et lui-même en particulier ne considérait comme un théoricien, est devenu un symbole d’héroïsme pour le mouvement ouvrier international. Si l’un des opposants américains à la dialectique fait preuve d’autant d’indépendance à l’égard du patriotisme et d’esprit de sacrifice en cas de guerre, nous lui rendrons ce qui lui sera dû en tant que révolutionnaire. Mais cela ne résoudra pas pour autant le problème de la méthode dialectique.

Il est impossible de dire ce qu’auraient été les conclusions ultimes de Liebknecht en liberté. De toute façon avant de publier son travail il l’aurait sans aucun doute montré à ses amis, plus compétents, Franz Mehring et Rosa Luxemburg. Il est fort probable que, sur leur conseil, il aurait tout simplement jeté son manuscrit au feu. Supposons toutefois que, contre l’avis de camarades qui le dépassaient de cent coudées dans le domaine de la théorie, il se soit cependant décidé à publier son travail. Mehring, Luxemburg, Lénine et les autres n’auraient évidemment pas proposé pour cela son exclusion du parti ; ils seraient au contraire vigoureusement intervenus pour le défendre si quelqu’un avait fait une proposition aussi stupide. Mais en même temps ils n’auraient pas formé un bloc philosophique avec lui, ils auraient pris leurs distances de manière rigoureuse avec ses erreurs théoriques.

La conduite du camarade Shachtman est, nous le voyons, tout à fait différente. "Remarquez-le -dit-il, et cela pour éduquer la jeunesse- Plekhanov fut un théoricien éminent du matérialisme dialectique, mais il finit en opportuniste ; Liebknecht était un révolutionnaire remarquable, mais il avait des doutes sur le matérialisme dialectique." ["Les Intellectuels en retraite",[7]] S’il a une quelconque signification, cet argument signifie que le matérialisme dialectique n’est absolument pas nécessaire à un révolutionnaire. Avec ces exemples de Liebknecht et de Plekhanov, sortis artificiellement de l’histoire, Shachtman renforce et "approfondit" l’idée contenue dans son article de l’an dernier et qui est que la politique ne dépend pas de la méthode, la méthode étant séparée de la politique par l’intervention divine de l’inconséquence. En interprétant de façon erronée deux "exceptions", Shachtman entend renverser la règle. Si cela est un argument dans la bouche d’un "défenseur" du marxisme, que pouvons-nous attendre de la part d’un de ses adversaires ! La révision du marxisme transforme ici en liquidation totale, plus encore en liquidation de toute doctrine et de toute méthode.

Que proposez-vous en échange ?

Le matérialisme dialectique n’est évidemment pas une philosophie éternelle et immuable. Penser autrement ce serait contredire à l’esprit de la dialectique. Le nouveau développement de la pensée scientifique créera sans nul doute une doctrine plus profonde dans laquelle le matérialisme dialectique entrera simplement comme un matériau de construction. Rien cependant ne permet de penser que cette révolution philosophique s’accomplira sous le régime bourgeois pourrissant. D’ailleurs, sans parler même du fait que des Marx ne naissent pas tous les ans ni toutes les décennies, la tâche vitale qui attend le prolétariat aujourd’hui ne consiste pas à interpréter le monde d’une nouvelle façon, mais à le transformer de fond en comble. Dans la prochaine période nous pouvons nous attendre à l’émergence de grands révolutionnaires d’action, mais certainement pas à l’émergence de nouveaux Marx. Ce n’est que sur la base de la culture socialiste que l’humanité ressentira le besoin de remettre en question l’héritage idéologique du passé et nous dépassera sans aucun doute de très loin, non seulement dans le domaine de l’économie mais aussi dans celui de la création intellectuelle. Le régime de la bureaucratie bonapartiste en U.R.S.S. est criminel non seulement parce qu’il crée une inégalité sans cesse croissante dans tous les domaines de la vie, mais aussi parce qu’il abaisse l’activité intellectuelle du pays au niveau des lourdauds déchaînés du Guépéou.

Admettons toutefois que, contrairement à notre supposition, le prolétariat ait la chance, en cette époque présente des guerres et des révolutions, de produire un nouveau théoricien ou une nouvelle pléiade de théoriciens qui dépasseraient le marxisme et qui, en particulier, élèveraient la logique au-dessus de la dialectique matérialiste. Bien entendu, tous les travailleurs d’avant-garde iraient apprendre chez ces nouveaux maîtres et les anciens devraient se recycler.

Mais cela c’est de la musique du futur. Ou me tromperai-je ? Peut-être allez-vous me montrer les oeuvres qui devraient supplanter, pour le prolétariat, le système du matérialisme dialectique ? Si vous les aviez sous la main, vous ne refuseriez certainement pas de mener la lutte contre l’opium de la dialectique. Mais elles n’existent pas. Tout en essayant de discréditer la philosophie du marxisme, vous ne proposez rien pour la remplacer.

Tentez donc de vous imaginer un jeune médecin dilettante qui entreprendrait d’expliquer à un chirurgien armé de son scalpel que l’anatomie moderne, la neurologie, etc., ne valent rien, qu’il y a dans ces disciplines beaucoup d’obscur et d’inachevé et que seuls les "bureaucrates conservateurs" peuvent manier le scalpel en s’appuyant sur ces pseudo-sciences. Je crois que le chirurgien demanderait à son collègue irresponsable de quitter la salle d’opération. Et nous non plus, camarade Burnham, nous ne pouvons nous contenter de railleries à bon marché sur la philosophie du socialisme scientifique. Bien au contraire, aujourd’hui que le cours de la lutte fractionnelle a posé carrément ce problème, nous dirons à l’intention de tous les membres du parti et particulièrement des jeunes : attention à l’infiltration du scepticisme bourgeois dans vos rangs. Rappelez-vous qu’à ce jour le socialisme n’a pas trouvé d’expression scientifique plus élevée que le marxisme. Rappelez-vous que le matérialisme dialectique est la méthode du socialisme scientifique. Travaillez sérieusement sur vos livres. Etudiez Marx, Engels, Franz Mehring, Plekhanov, Lénine, c’est cent fois plus important pour vous que l’étude des traités tendancieux, stériles et quelque peu risibles sur le conservatisme de Cannon. Que la discussion actuelle produise au moins ce résultat positif, que les jeunes essaient de se mettre dans la tête un fondement théorique sérieux pour le combat révolutionnaire !

Un pseudo-"réalisme" politique.

Le problème que vous posez ne se limite pas à la dialectique. Le passage de votre résolution affirmant que vous ne soumettriez pas maintenant au parti pour qu’elle soit tranchée la question de la nature de l’Etat soviétique signifie en réalité que vous posez cette question, sinon juridiquement, du moins théoriquement et politiquement. Seuls des gamins pourraient ne pas comprendre cela. Cette phrase a de plus une autre signification, bien plus pernicieuse et dangereuse. Elle signifie que vous séparez la politique de la sociologie marxiste. Et pourtant pour nous le noeud de la question se trouve précisément là. S’il est possible de donner une définition correcte de l’Etat sans utiliser la méthode du matérialisme dialectique, s’il est possible de définir une politique correcte sans donner une analyse de classe de l’Etat, alors la question se pose : à quoi sert donc le marxisme ?

En désaccord entre eux sur la nature de classe de l’Etat soviétique, les dirigeants de l’opposition s’accordent sur un point : la politique extérieure du Kremlin doit être qualifiée "d’impérialiste" et l’on ne peut soutenir l’U.R.S.S. "inconditionnellement".

Plateforme remarquablement large ! Et quand la "clique" adverse soulève carrément au congrès la question de la nature de l’Etat soviétique (quel crime !) vous vous êtes à l’avance accordés... pour être en désaccord entre vous, c’est-à-dire pour voter différemment. Il y eut un précédent dans le gouvernement "national" britannique où les ministres s’accordaient pour "être en désaccord", c’est-à-dire pour voter différemment. Mais les ministres de Sa Majesté avaient cette supériorité qu’ils connaissaient fort bien la nature de leur Etat et pouvaient s’offrir le luxe de désaccords sur des problèmes secondaires. Les dirigeants de l’opposition sont dans une situation bien pire. Ils se permettent le luxe d’être en désaccord sur les questions fondamentales pour se solidariser sur les questions secondaires. Si cela c’est le marxisme, si cela c’est une politique de principes, alors je ne sais plus ce que veut dire une combinaison sans principes.

Vous semblez apparemment considérer qu’en refusant de discuter sur le matérialisme dialectique et la nature de classe de l’Etat soviétique au nom des "problèmes concrets" vous agissez en homme politique réaliste. Cette illusion découle de votre connaissance insuffisante de l’histoire des cinquante dernières années de luttes de fractions dans le mouvement ouvrier. Dans chaque conflit sur les principes, sans aucune exception, les marxistes se sont invariablement efforcés de confronter le parti directement avec les problèmes fondamentaux de doctrine et de programme, considérant que c’est seulement dans ces conditions que les problèmes "concrets" trouvent leur place et leur proportion véritables. Les opportunistes de toutes nuances, au contraire, et particulièrement ceux qui avaient déjà subi quelques défaites sur le terrain de la discussion sur les principes, opposaient invariablement à l’analyse de classe marxiste des évaluations conjoncturelles "concrètes" qu’ils formulaient, selon l’usage, sous la pression de la démocratie bourgeoise. Pendant des décennies de luttes entre fractions cette division des rôles s’est perpétuée. L’opposition, je vous l’assure, n’a rien inventé de nouveau. Elle continue la tradition du révisionnisme dans le domaine de la théorie et de l’opportunisme dans celui de la politique.

Vers la fin du siècle dernier, les tentatives révisionnistes de Bernstein qui, en Angleterre, passa sous l’influence de l’empirisme et de l’utilitarisme anglo-saxon -la plus misérable de toutes les philosophies- furent impitoyablement repoussées. Après quoi, les opportunistes allemands étalèrent un profond dégoût à l’égard de la philosophie et de la sociologie. Dans les congrès et dans la presse ils ne cessaient de s’élever contre les "pédants" marxistes qui substituent aux "problèmes politiques concrets" des considérations générales sur les principes. Relisez les documents de la social-démocratie allemande de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci et vous serez vous-mêmes étonnés à quel point, comme on le dit en français, le mort saisit le vif.

Vous n’êtes pas sans savoir quel rôle énorme a joué l’Iskra [8] dans le développement du marxisme russe. L’Iskra commença par lutter contre le prétendu "économisme" dans le mouvement ouvrier et contre les narodniki (le parti des socialistes révolutionnaires [9]). L’objection principale que lui opposaient les "économistes" [10] était que l’Iskra voguait dans les sphères de la théorie pendant qu’eux, les "économistes", se proposaient de diriger le mouvement ouvrier concret. L’argument principal des socialistes-révolutionnaires était le suivant : "L’Iskra veut fonder une école de matérialisme dialectique tandis que nous voulons renverser l’autocratie tsariste". Il faut dire que les terroristes narodniki prenaient leurs propres propos très au sérieux : la bombe à la main ils sacrifiaient leur vie. Nous leur rétorquions : "Dans certaines circonstances une bombe est une excellente chose, mais il faut avant tout faire régner la clarté dans notre tête". L’expérience historique a montré que la plus grande révolution de l’histoire ne fut pas dirigée par le parti qui commença par des bombes, mais par celui qui commença par le matérialisme dialectique.

Quand les bolcheviks et les mencheviks étaient encore membres du même parti, la préparation des congrès et les congrès eux-mêmes voyaient invariablement se dérouler de furieuses batailles sur l’ordre du jour. Lénine avait l’habitude de proposer comme premiers points de l’ordre du jour des questions telles que la clarification de la nature de la monarchie tsariste, la définition du caractère de classe de la révolution, l’évaluation de l’étape de la révolution que nous vivons, etc. Martov et Dan [11], les dirigeants mencheviks, répondaient invariablement nous ne sommes pas un club de sociologie, mais un parti politique ; nous devons nous mettre d’accord non pas sur la nature de classe de la monarchie tsariste, mais sur les "tâches politiques concrètes". Je cite ici de mémoire, mais je ne cours aucun risque de me tromper étant donné que ces batailles se répétaient chaque année et qu’elles prirent un caractère stéréotypé. J’ajouterai que, personnellement, j’ai commis pas mal de péchés dans ce domaine. Mais depuis cette époque j’ai appris quelque chose.

Lénine expliquait aux amateurs de "problèmes politiques concrets" que notre politique n’est pas de caractère conjoncturel mais principiel ; que la tactique est subordonnée à la stratégie ; que, pour nous, le sens fondamental de chaque campagne politique est de mener les travailleurs des questions particulières aux problèmes généraux, c’est-à-dire de les amener à la compréhension de la société moderne et du caractère de ses forces fondamentales. Dans leur milieu instable les mencheviks avaient toujours besoin d’émousser les divergences de principes en les évitant, alors que Lénine, au contraire, posait carrément les questions de principe. L’argumentation actuelle de l’opposition contre la philosophie et la sociologie en faveur des "problèmes politiques concrets" n’est qu’une répétition retardée des arguments de Dan. Pas un mot nouveau ! Il est vraiment triste que Shachtman ne respecte les principes politiques du marxisme que lorsqu’ils sont assez vieux pour figurer dans les archives.

Votre appel à laisser de côté la théorie marxiste au profit des "problèmes politiques concrets" est particulièrement maladroit et déplacé dans votre bouche, camarade Burnham, car ce n’est pas moi, c’est vous qui avez soulevé la question de la nature de l’U.R.S.S., me contraignant par là-même à poser le problème de la méthode avec laquelle on peut définir la nature de classe d’un Etat. Vous avez, il est vrai, retiré votre résolution. Mais cette manoeuvre fractionnelle n’a aucune signification objective. Vous tirez vos conclusions politiques de vos prémices sociologiques, même si vous avez temporairement caché ces dernières dans votre serviette. Shachtman tire exactement la même conclusion politique de l’absence de prémices sociologiques : il s’adapte à vous. Abern tente d’utiliser de la même façon les prémices cachés de l’un et l’absence de prémices de l’autre pour ses combinaisons "organisationnelles". Telle est la situation réelle et non diplomatique dans le camp de l’opposition.

Vous procédez en anti-marxiste ; Shachtman et Abern en marxistes platoniques. Il est mal aisé de dire quel est le pire des deux.

La dialectique de la discussion actuelle.

Face au front diplomatique de nos opposants aux prémices cachés ou sans prémices, nous, les "conservateurs", nous répondons naturellement : une discussion fructueuse sur les "questions concrètes" n’est possible que Si vous spécifiez clairement de quelles prémices de classe vous partez. Nous ne sommes pas obligés de nous en tenir aux thèmes de discussion que vous avez sélectionnés artificiellement. Si quelqu’un me propose de discuter, comme question "concrète", de l’invasion de la Suisse par la flotte soviétique ou de la longueur de la queue des sorcières du Bronx, j’ai le droit de poser les questions préalables : la Suisse a-t-elle un rivage marin et les sorcières existent-elles vraiment ?

Toute discussion sérieuse se développe en partant du particulier et même de l’accidentel pour aller vers le général et le fondamental. Les causes et les motifs immédiats d’une discussion n’ont d’intérêt le plus souvent que comme symptômes. Ce sont les problèmes de principe que la discussion soulève dans son développement qui ont une signification politique réelle. Pour certains intellectuels, désireux de dénoncer les traces du "bureaucratisme conservateur" et de mettre en valeur leur "dynamisme", il peut sembler que les problèmes touchant à la dialectique, le marxisme, la nature de l’Etat, le centralisme, sont soulevés "artificiellement" et que la direction s’est engagée dans une direction "fausse". Mais la discussion a sa propre logique objective qui ne coïncide pas du tout avec la logique subjective d’individus et de groupes isolés. Le caractère dialectique de la discussion découle du fait que son cours objectif est déterminé par le conflit vivant de tendances opposées et non pas par un plan logique préconçu. La base matérialiste de la discussion réside dans le fait qu’elle réfracte la pression des différentes classes. Ainsi la discussion actuelle dans le S.W.P., tout comme le processus historique dans sa totalité, se développe, avec ou sans notre permission, camarade Burnham, selon les lois du matérialisme dialectique. On ne peut échapper à ces lois.

La "science" contre le marxisme et les "expériences" contre le programme.

En accusant vos adversaires de "conservatisme bureaucratique" (pure abstraction psychologique dans la mesure où sous ce "conservatisme" on ne peut indiquer aucun intérêt social défini), vous réclamez dans votre document que la politique conservatrice soit remplacée par "une politique critique et expérimentale, en un mot par une politique scientifique" (p. 32). Cette phrase, au premier regard innocente et creuse, malgré toute sa grandiloquence, a toute la valeur d’une révélation. Vous ne parlez pas de politique marxiste, vous ne parlez pas de politique prolétarienne, vous parlez de politique "expérimentale", "critique", "scientifique". D’où vient cette terminologie prétentieuse et délibérément vague, si inhabituelle dans nos rangs. Je vais vous le dire. Elle représente le résultat de votre adaptation, camarade Burnham, à l’opinion publique bourgeoise et de l’adaptation de Shachtman et d’Abern à votre adaptation. Le marxisme est passé de mode dans de larges cercles de l’intelligentsia bourgeoise... Et puis, en parlant de marxisme, on pourrait se voir prendre pour un matérialiste dialectique. Il vaut mieux éviter ce mot compromettant. Par quoi le remplacer ? Par la science, bien sûr, et même par la Science avec un S majuscule, et la science, comme on sait, est fondée sur la "critique" et sur les "expériences". Cela sonne solidement, sans étroitesse d’esprit, sans sectarisme, de façon professorale. On peut intervenir, cette formule à la bouche, dans n’importe quel salon démocratique.

Relisez, s’il vous plaît, une fois de plus votre propre phrase : "à la place d’une politique conservatrice nous devons promouvoir une politique audacieuse, souple, critique et expérimentale, en un mot une politique scientifique". On ne saurait mieux dire. Mais c’est précisément la formule que tous les empiristes petits-bourgeois, les révisionnistes et, en bon rang dans le lot, les aventuristes politiques opposent au marxisme "étroit", "limité", "dogmatique" et "conservateur".

Buffon dit un jour que le style c’était l’homme. La terminologie politique ce n’est pas seulement l’homme, c’est aussi le parti. La terminologie est un des éléments de la lutte des classes. Seuls des pédants sans vie peuvent ne pas comprendre cela. Dans vos documents, camarade Burnham, vous faites soigneusement disparaître, vous précisément camarade Burnham, non seulement les termes comme dialectique et matérialisme, mais celui de marxisme aussi. Vous êtes au-dessus de cela ! Vous êtes l’homme de la science "critique" et "expérimentale". C’est pour la même raison que vous avez choisi de coller l’étiquette d’"impérialisme" sur la politique extérieure du Kremlin. Cette innovation vous permet de vous démarquer de la terminologie trop gênante de la IVe Internationale en définissant des formules moins "sectaires", moins "religieuses", plus libres, et que vous avez en commun -heureux hasard !- avec la démocratie bourgeoise.

Vous voulez expérimenter ? Permettez-moi cependant de vous rappeler que le mouvement ouvrier a une longue histoire qui ne manque ni d’expérience ni, si vous le voulez, d’expérimentation.

Cette expérience cher payée s’est cristallisée sous la forme d’une doctrine définie, ce même marxisme dont vous évitez soigneusement le nom. Avant de vous donner le droit à des expérimentations, le parti a le droit de vous demander quelle méthode vous utiliserez ? Ford ne permettrait certainement pas qu’un homme qui n’aurait pas assimilé les résultats nécessaires du développement préalable de l’économie et de la chaîne infinie des expériences déjà effectuées se livre à des expériences dans son usine. En outre les laboratoires de recherche sont, dans les entreprises, soigneusement distincts des services de la production de masse. Les expériences de rebouteux sont infiniment moins admissibles encore dans le domaine du mouvement ouvrier, même placées sous le drapeau de la "science" anonyme. Pour nous la science du mouvement ouvrier c’est le marxisme. Nous laissons la science sociale anonyme, la Science avec un S majuscule à la pleine et entière disposition d’Eastman et de ses amis.

Je sais que vous polémiquez contre Eastman et, sur certains points, de façon excellente. Mais votre polémique contre lui vise un représentant de votre milieu et non un agent de l’ennemi de classe. Vous le révélez très clairement dans l’article que vous avez écrit avec Shachtman et que vous concluez par l’invitation inattendue adressée à Eastman, Hook, Lyons [12] et autres de définir leurs positions dans les colonnes de New International. Vous n’avez même pas craint, ce faisant, qu’ils puissent poser le problème de la dialectique et vous débouter ainsi de votre silence diplomatique.

Le 20 janvier de l’année passée, donc bien avant la discussion engagée, j’ai insisté, dans une lettre adressée au camarade Shachtman, sur la nécessité de suivre avec attention les processus qui se développent dans le parti stalinien. "C’est mille fois plus importants -écrivais-je- que d’inviter Eastman, Lyons et d’autres à exhaler leurs vapeurs personnelles. Je me suis un peu étonné que vous ayez ouvert vos colonnes au dernier article misérable et impudent d’Eastman. Il a à sa disposition le Harper’s Magazine, le Modern Monthly, le Common Sense, etc. Mais je suis absolument stupéfait que vous, personnellement, vous invitiez ces messieurs à souiller les pages (si peu nombreuses !) de New International. La prolongation de cette polémique peut intéresser quelques intellectuels petits-bourgeois, mais pas des éléments révolutionnaires. Ma conviction profonde est qu’une certaine réorganisation de New International et de Socialist Appeal est indispensable. Un peu plus loin d’Eastman, de Lyons, etc., et un peu plus près des travailleurs et, en ce sens, du parti stalinien."

Comme toujours en de pareilles occasions, Shachtman me répondit de façon distraite et nonchalante. Le problème fut réglé dans la pratique par le refus que les ennemis du marxisme invités par vos soins opposèrent à votre invitation. L’épisode mérite cependant que l’on y prête une attention soutenue. D’un côté, camarade Burnham, vous invitez, avec le soutien de Shachtman, des démocrates bourgeois à d’amicales explications dans les colonnes de l’organe du parti. D’un autre côté avec le soutien du même Shachtman vous refusez d’engager la discussion avec moi sur le problème de la dialectique et de la nature de classe de l’Etat soviétique. Cela ne signifie-t-il pas qu’avec votre allié Shachtman vous avez légèrement tourné votre visage vers des demi-adversaires bourgeois... et le dos à votre propre parti ?

Abern incline depuis longtemps déjà à penser que le marxisme est une doctrine tout à fait respectable, mais qu’une bonne combinaison oppositionnelle est une chose plus réelle. Pendant ce temps Shachtman s’enfonce, s’enfonce toujours plus bas et se console par des plaisanteries. Je suppose cependant que votre coeur se serre. Quand Shachtman sera descendu jusqu’à un certain point, j’espère qu’il se ressaisira et remontera la pente. Nous espérons que sa politique fractionnelle "expérimentale", servira, au moins, les intérêts de la science.

Le "dialecticien inconscient".

Reprenant ma remarque sur Darwin, Shachtman a déclaré à votre sujet, m’écrit-on, que vous étiez un "dialecticien inconscient". Il y a un grain de vérité dans ce compliment à double sens. Tout homme est, à un certain degré, un dialecticien et, dans la plupart des cas un dialecticien inconscient. Toute ménagère sait qu’une certaine quantité de sel donne un goût agréable au potage et qu’une poignée de trop le rend immangeable. La paysanne inculte se conduit vis-à-vis de son potage en obéissant à la loi hégélienne de la transformation de la quantité en qualité. On peut tirer une quantité innombrable d’exemples de ce type de la réalité quotidienne. Même les animaux établissent leurs conclusions pratiques non seulement sur la base du syllogisme aristotélicien mais aussi sur la base de la dialectique hégélienne. C’est ainsi que le renard sait que les quadrupèdes et les oiseaux sont nourrissants et ont bon goût. A la vue d’un lièvre, d’un lapin, d’une poule le renard réfléchit : cet être appartient à tel type, qui est savoureux et nourrissant... et il donne la chasse à sa victime. Nous avons là, sous les yeux, l’exemple d’un parfait syllogisme bien que le renard n’ait certainement pas lu Aristote. Cependant lorsque le même renard tombe pour la première fois sur un animal aux dimensions plus grandes que les siennes, par exemple, sur un loup, il se représente très vite que la quantité se transforme en qualité et il se lance à la chasse aux canards. Une chose est claire : les pattes du renard ont des tendances hégéliennes, quoi qu’elles ne soient pas pleinement conscientes. Pour en venir au fait, tout cela montre que les procédés de notre réflexion, tant ceux qui relèvent de la logique formelle que ceux qui appartiennent à la dialectique ne sont pas des constructions arbitraires de notre intellect, mais expriment les rapports réels de la nature même.

En ce sens le cosmos est tout entier traversé par une dialectique "inconsciente". Mais la nature ne s’est pas arrêtée là. Elle a dépensé pas mal d’efforts pour transférer ses rapports internes dans la langue de la conscience du renard et de l’homme, puis elle a donné à l’homme la possibilité de généraliser ces formes de connaissance et de les transformer en catégories logiques (dialectiques), créant par là-même la possibilité pour nous de pénétrer plus profondément le monde qui nous entoure.

Jusqu’à ce jour ce sont Hegel et Marx qui ont donné leur expression la plus achevée aux lois de la dialectique qui règnent dans la nature et dans la société. Bien que Darwin ne se soit pas intéressé à la vérification de ses méthodes logiques, son empirisme génial s’est hissé dans le domaine des sciences de la nature jusqu’aux plus hautes généralisations dialectiques. En ce sens Darwin, comme je l’ai dit dans mon article passé, était un "dialecticien inconscient". Cependant nous apprécions Darwin non pas pour le fait qu’il n’a pas pu se hisser jusqu’à la dialectique, mais pour le fait que, malgré son arriération philosophique, il nous a expliqué l’origine des espèces. Engels, d’ailleurs, s’indignait contre l’empirisme limité de la méthode darwinienne bien que, comme Marx, il eût compris immédiatement la grandeur de la théorie de la sélection naturelle. Pourtant Darwin -malheureusement- jusqu’à la fin de sa vie ne comprit pas le sens de la sociologie de Marx. Si Darwin était intervenu par écrit contre la dialectique ou contre le matérialisme, Marx et Engels lui seraient tombé dessus avec une vigueur redoublée pour l’empêcher de couvrir la réaction idéologique de son autorité.

Dans la déclaration avocassière faite par Shachtman et suivant laquelle vous êtes un "dialecticien inconscient", il faut mettre l’accent sur le mot inconscient. Le but de Shachtman (en partie aussi inconscient) est de défendre le bloc qu’il a constitué avec vous en humiliant le matérialisme dialectique. En réalité Shachtman déclare : la différence entre un dialecticien "conscient" et "inconscient" n’est pas si importante qu’il faille se battre là-dessus. C’est ainsi que Shachtman s’efforce de discréditer la méthode marxiste.

Le malheur cependant est qu’il ne se limite pas à cela. Il y a énormément de dialecticiens conscients ou à demi-conscients dans le monde. Quelques-uns d’entre eux appliquent admirablement la dialectique matérialiste à la politique, bien qu’ils ne se soient jamais occupés des problèmes de méthode. S’en prendre à ces camarades serait faire vraiment preuve d’une stupidité pédante. Il en va tout autrement avec vous, camarade Burnham. Vous êtes le rédacteur en chef d’une revue théorique dont la tâche consiste à éduquer le parti dans l’esprit de la méthode marxiste. En même temps vous apparaissez comme un adversaire conscient de la dialectique et pas du tout comme un dialecticien inconscient. Même si vous appliquiez avec succès la dialectique dans les problèmes politiques, comme l’assure Shachtman, c’est-à-dire même si vous possédiez un "instinct" dialectique, nous serions cependant obligés d’engager le combat contre vous, parce qu’il est impossible de greffer sur d’autres votre instinct dialectique, en tant que qualité individuelle, alors que l’on peut à un certain degré faire de la méthode dialectique consciente le bien commun de tout le parti.

La dialectique et Dies.

Même si vous avez un instinct dialectique -et je ne vais pas en discuter- alors il est bien étouffé sous la routine académique et sous la morgue intellectuelle. Ce que nous appelons l’instinct de classe d’un travailleur prend avec une relative facilité la forme d’une manière dialectique d’aborder les problèmes. Il ne peut être question d’un pareil instinct chez un intellectuel bourgeois. Ce n’est que par un dépassement conscient de son caractère petit-bourgeois qu’un intellectuel isolé du prolétariat peut se hisser jusqu’à la politique marxiste. Par malheur Shachtman et Abern font tout pour vous barrer cette voie. Et vous soutenant, ils vous rendent un bien mauvais service, camarade Burnham !

A l’aide de votre bloc que l’on peut appeler la Ligue de l’exaspération fractionnelle, vous commettez faute sur faute en philosophie, en sociologie, en politique, dans le domaine de l’organisation. Vos fautes ne découlent pas du hasard. Vous prenez chaque question isolément, en dehors de son lien avec les autres questions, en dehors de son lien avec les facteurs sociaux et indépendamment de l’expérience internationale. La méthode dialectique vous manque. Malgré votre culture vous intervenez dans la politique comme un rebouteux.

Votre empirisme de guérisseur est apparu de façon aussi éclatante dans le problème de la commission Dies [13] que dans la question de la Finlande. A mes arguments en faveur de la nécessité d’utiliser cet organisme parlementaire, vous avez répondu que ce n’étaient pas des considérations de principe qui réglaient la question, mais des circonstances particulières qui vous sont propres à vous seul et que vous vous êtes bien gardé de définir. Je vais vous dire quelles sont ces circonstances : c’est votre dépendance idéologique vis-à-vis de l’opinion publique bourgeoise. Bien que dans tous ses secteurs la démocratie bourgeoise porte la pleine responsabilité du régime capitaliste et y compris de la commission Dies, elle est contrainte, dans les intérêts du même capitalisme, de détourner les yeux pudiquement des organismes qui sont trop ouvertement ceux de ce régime. Pure et simple division du travail ! Vieille supercherie qui continue cependant à faire son effet. En ce qui concerne les travailleurs auxquels vous faites vaguement allusion, une partie d’entre eux -et une bonne partie !- se trouve, comme vous, sous l’influence de la démocratie bourgeoise. Et pourtant le travailleur moyen, qui n’est pas infecté par les préjugés de l’aristocratie ouvrière saluera avec joie toute parole audacieuse et révolutionnaire jetée à la face de l’ennemie de classe. Et plus est réactionnaire l’institution dans laquelle se produit l’affrontement, plus pleine sera la satisfaction du travailleur. Toute l’expérience historique le démontre. Dies lui-même, en prenant peur et en reculant à temps, a démontré à quel point votre position était fausse. Il vaut toujours mieux contraindre l’adversaire à reculer que de se cacher soi-même sans combat !

Mais ici j’aperçois le visage indigné de Shachtman, qui s’efforce de m’arrêter d’un geste de protestation "l’opposition n’est pas responsable de l’opinion de Burnham sur la commission Dies ; cette question n’a pas de caractère fractionnel ; etc.". Je le sais... Et il n’aurait vraiment plus manqué que cela ! Que l’opposition tout entière se soit prononcée pour la tactique du boycott dans ce cas parfaitement absurde ! Il suffit que l’un des dirigeants de l’opposition, qui a ses propres opinions et les expose publiquement, se soit exprimé dans le sens du boycott. Si pour votre part vous êtes sorti de l’âge où l’on discute de "religion", pour ma part, je l’avoue, j’ai toujours considéré que la Quatrième Internationale tout entière était sortie de l’âge ou l’on considère l’absentéisme comme la plus révolutionnaire des politiques. Outre l’absence de méthode, vous avez révélé dans ce cas précis un évident manque de flair politique. Un révolutionnaire n’avait pas besoin, dans cette situation, de réfléchir longuement pour bondir par la porte que l’ennemi avait ouverte et pour utiliser la situation jusqu’au bout. Quant aux membres de l’opposition qui ont exprimé avec vous leur hostilité à une participation à la commission Dies -et il y en a pas mal !- il faudrait, a mon avis, mettre sur pied des cours de formation particuliers pour leur expliquer les vérités élémentaires de la tactique révolutionnaire qui n’a rien de commun avec l’absentéisme pseudo-radical des cercles d’intellectuels.

Les "questions politiques concrètes".

Là où l’opposition se montre la plus faible c’est là où elle se croit particulièrement forte : dans le domaine de la politique révolutionnaire quotidienne. Et cela s’applique surtout à vous, camarade Burnham. Votre impuissance devant les grands événements est apparue chez vous, comme dans toute l’opposition, de façon particulièrement éclatante dans les problèmes de la Pologne, de la Baltique et de la Finlande. Shachtman trouva d’abord la pierre philosophale : il fallait déclencher une insurrection simultanée contre Hitler et contre Staline. Magnifique décision ! Il était seulement bien triste que Shachtman fût privé de la possibilité de s’occuper de sa mise en pratique. Les travailleurs d’avant-garde en Pologne orientale avaient le droit de déclarer : "Il est peut-être commode de déclencher, de Bronx, un soulèvement simultané contre Hitler et contre Staline, dans un pays occupé par des troupes. Ici, sur place, c’est plus difficile ; nous voudrions bien que Burnham et Shachtman nous répondent à la "question politique concrète" suivante : que devons-nous faire jusqu’au soulèvement prochain ?". Et pendant ce temps le haut-commandement soviétique invitait les paysans et les ouvriers à s’emparer de la terre et des usines. Dans la vie d’un pays occupé, cet appel, soutenu par la force des armes, avait une énorme signification. Les journaux de Moscou étaient gorgés de communiqués sur l’"enthousiasme" débordant des ouvriers et de la paysannerie pauvre. On peut et l’on doit adopter à l’égard de ces informations un scepticisme légitime : il n’y a pas de limites au mensonge. Mais il est impossible cependant de fermer les yeux sur les faits : l’appel à régler leurs comptes aux gros propriétaires terriens et à chasser les capitalistes ne pouvait pas ne pas enflammer le paysan et l’ouvrier ukrainien et biélorusse persécutés et opprimés et qui voient dans le gros propriétaire polonais un ennemi à double titre.

Le journal des mencheviks [14], publié à Paris et qui est solidaire de la démocratie bourgeoise en France et non pas de la Quatrième Internationale déclare sans ambage que l’avance de l’Armée rouge s’est accompagnée d’une vague d’élan révolutionnaire dont les échos ont résonné jusqu’au sein des masses paysannes de Roumanie. Les liens étroits qui unissent les mencheviks aux dirigeants du Bund [15] européen, du Parti socialiste polonais [16] et d’autres organisations hostiles au Kremlin et qui ont fui la Pologne donnent aux indications de ce journal un poids particulier. C’est pourquoi nous étions tout à fait fondés à déclarer à un bolchevik de Pologne orientale "en même temps que les ouvriers et les paysans, en avant d’eux, mène la lutte contre les gros propriétaires terriens et les capitalistes ; ne te coupe pas des masses, malgré toutes leurs illusions, comme les révolutionnaires russes ont su ne pas se couper des masses qui ne s’étaient pas encore libérées de leurs espérances dans le tsar (le dimanche rouge du 22 janvier 19O5) ; éclaire les masses dans le processus de la lutte, préviens-les contre les espoirs naïfs qu’elles placent en Moscou, mais ne te coupe pas d’elles ; combats dans leur camp, efforce-toi d’élargir et d’approfondir leur lutte, de lui donner la plus grande indépendance possible : c’est seulement ainsi que tu prépareras le futur soulèvement contre Staline".

La marche des événements en Pologne a complètement vérifié ces directives, qui constituaient le prolongement et le développement de toute notre politique précédente, en particulier en Espagne.

Etant donné qu’il n’y a pas de différence de principe entre la situation en Finlande et en Pologne, nous n’avons aucun fondement pour modifier nos directives. Cependant l’opposition qui n’avait pas compris le sens des événements en Pologne s’efforce maintenant de s’accrocher à la Finlande comme à une bouée de sauvetage. "Où est la guerre civile en Finlande ? Trotsky parlait de guerre civile. Nous n’avons rien entendu de pareil, etc." La question de la Finlande apparaît à l’opposition principiellement différente de la question de l’Ukraine orientale et de la Biélorussie. Elle examine chaque question isolément, en dehors de son lien avec la marche générale du développement. Culbutée par la marche des événements, l’opposition cherche appui à chaque fois sur des circonstances passagères, secondaires et fortuites.

Le vacarme sur l’absence de guerre civile en Finlande signifie-t-il que l’opposition aurait adopté notre politique si la guerre civile avait effectivement éclaté en Finlande ? Oui ou non ? Si c’est oui alors l’opposition condamne par là même sa politique vis-à-vis de la Pologne car là, malgré la guerre civile, elle s’en est tenue au refus de prendre part aux événements dans l’attente d’un soulèvement simultané contre Staline et Hitler. Il est clair, camarade Burnham que vous et vos alliés vous n’avez pas réfléchi à ce problème jusqu’au bout.

Qu’en est-il donc cependant de mon affirmation concernant la guerre civile en Finlande ? Au moment de l’ouverture des opérations on pouvait supposer que Moscou désirait obtenir à l’aide d’une petite expédition punitive, un changement du gouvernement à Helsinki et établir avec la Finlande les mêmes relations qu’avec les autres pays baltes. La constitution du gouvernement Kuusinen à Terioki a pourtant montré que les plans et les buts de Moscou sont différents. On a vu paraître des communiqués sur la création d’une Armée rouge finnoise. Bien entendu il ne pouvait s’agir que de petites formations fabriquées d’en haut. Kuusinen a publié un programme. Puis sont apparus les premiers télégrammes sur la distribution des grandes propriétés terriennes entre les paysans pauvres. Dans leur ensemble ces communiqués témoignaient que Moscou faisait un pas vers l’organisation de la guerre civile. Bien entendu c’est une guerre civile d’un type particulier. Elle ne jaillit pas spontanément des profondeurs populaires. Elle ne se mène pas sous la direction d’un parti révolutionnaire finlandais, s’appuyant sur les masses. Elle est importée de l’extérieur à la pointe des baïonnettes. Elle est contrôlée par la bureaucratie de Moscou. Nous savons tout cela, nous avons discuté ces caractéristiques lorsqu’il s’agissait de la Pologne. Mais il s’agit néanmoins d’une guerre civile, d’un appel aux couches inférieures, à la paysannerie pauvre, d’un appel à exproprier les riches, à les chasser, les arrêter, etc. Je ne connais pas d’autre nom à ces actes que celui de guerre civile.

"Mais la guerre civile ne s’est pas développée en Finlande, objectent les dirigeants de l’opposition. Cela signifie que vos calculs ne se sont pas vérifiés." Avec la défaite et la retraite de l’Armée rouge, répondons-nous, la guerre civile ne pouvait pas, bien entendu, se développer en Finlande sous les baïonnettes de Mannerheim. Ce fait n’est pas un argument contre moi mais contre Shachtman, car il montre que dans la première période de la guerre, lorsque la discipline de l’armée est encore rigoureuse, il est beaucoup plus facile de déclencher un soulèvement -et ce encore sur deux fronts- de Bronx que de Terioki.

Nous n’avions pas prévu les défaites des premiers détachements de l’Armée rouge. Nous ne pouvions prévoir à quel point la stupidité et la démoralisation règnent au Kremlin et dans les sommets de son armée décapitée. Il ne s’agit pourtant là que d’un épisode militaire qui ne peut définir notre ligne politique. Si Moscou, après une première expérience malencontreuse, se refusait absolument à mener une nouvelle offensive contre la Finlande, alors la question même qui aujourd’hui offusque aux yeux de l’opposition toute la situation mondiale serait retirée de l’ordre du jour. On ne peut cependant s’y attendre. Mais si l’Angleterre, la France et les U.S.A., s’appuyant sur les pays scandinaves, apportent une aide militaire à la Finlande, la question finlandaise se dissoudrait dans la guerre entre l’U.R.S.S. et les pays impérialistes. Dans ce cas, nous devons le supposer, même la majorité des opposants se souviendraient du programme de la Quatrième Internationale.

Ce ne sont cependant pas ces deux variantes de la situation qui intéressent aujourd’hui l’opposition : l’arrêt de l’offensive de l’U.R.S.S. ou le début de la guerre entre l’U.R.S.S. et les démocraties impérialistes. Ce qui intéresse l’opposition c’est le problème, pris à part, de l’invasion de la Finlande par l’U.R.S.S. C’est de là que nous allons partir. Si la seconde offensive, comme il faut le supposer, est mieux préparée et menée, alors l’avance de l’Armée rouge au sein du pays mettra le problème de la guerre civile à l’ordre du jour et cela plus largement qu’au cours de la première tentative qui s’est honteusement effondrée. Nos directives, en conséquences, gardent toute leur force, aussi longtemps que la question elle-même reste à l’ordre du jour.

Et que propose donc l’opposition dans le cas d’un succès de l’invasion de la Finlande par l’Armée rouge et du développement de la guerre civile dans ce pays ? L’opposition ne pense pas du tout, visiblement, à cela, car elle vit au jour le jour, au fil des événements, elle s’accroche à des épisodes, à des phrases détachées d’un éditorial, elle se nourrit de sympathies et d’antipathies et elle se construit ainsi un succédané de plateforme. La faiblesse des empiristes et des impressionnistes apparaît toujours avec une évidence particulière dans leur manière d’aborder les "questions politiques concrètes".

Le désarroi théorique et l’absentéisme politique.

Dans toutes les hésitations et toutes les oscillations de l’opposition -si contradictoires soient-elles- il y a deux traits communs qui, des hauteurs de la théorie caractérisent jusqu’aux épisodes les plus ténus de la politique. Le premier trait commun c’est l’absence de conception globale. Les dirigeants de l’opposition séparent la sociologie du matérialisme dialectique. Ils séparent la politique de la sociologie. Dans le domaine de la politique, ils séparent nos tâches en Pologne de notre expérience en Espagne ; nos tâches vis-à-vis de la Finlande de notre position vis-à-vis de la Pologne. L’histoire se transforme en une série de cas exceptionnels, la politique en une série d’improvisations. Nous avons là, au plein sens du mot, la désintégration du marxisme, la désintégration de la pensée théorique, la désintégration de la politique en leurs éléments constituants. L’empirisme et son frère de lait, l’impressionnisme, dominent sur toute la ligne. Voila pourquoi la direction idéologique de l’opposition vous revient, camarade Burnham, en tant qu’opposant à la dialectique et en tant qu’empiriste qui ne dissimule pas son propre empirisme.

Dans les hésitations et les oscillations de l’opposition, il y a un autre trait commun, étroitement lié au premier, à savoir la tendance à se détourner de l’action, à l’auto-abstention, à l’absentéisme, cachés, bien évidemment, sous le masque de phrases archi-radicales. Vous êtes pour le renversement de Hitler et de Staline en Pologne, de Staline et de Mannerheim en Finlande et, en attendant, vous repoussez également les deux parties en lutte, en d’autres mots vous vous maintenez en dehors du combat et, entre autres, en dehors de la guerre civile. La référence à l’absence de guerre civile en Finlande n’est qu’un argument circonstanciel et transitoire. Si la guerre civile se développe, l’opposition s’efforcera de ne pas la remarquer, tout comme elle s’est efforcée de ne pas la remarquer en Pologne. Ou bien elle déclarera qu’étant donné le caractère "impérialiste" de la politique menée par la bureaucratie de Moscou, "nous" ne nous mêlons pas de cette sale affaire. Alors qu’en paroles elle court après les "questions politiques concrètes", l’opposition se place, en fait, en dehors du processus historique. Votre position, camarade Burnham, à l’égard du Comité Dies mérite l’attention précisément parce qu’elle est une expression éclatante de la même tendance à l’absentéisme, produit du désarroi. Le principe qui vous guide est toujours le même : "Je vous remercie, je ne fume pas".

Tout homme, tout parti, toute classe même, peuvent sombrer dans le désarroi. Mais pour la petite-bourgeoisie le désarroi, et en particulier le désarroi devant les grands événements, apparaît comme un état inévitable et, pour ainsi dire, organique. L’intelligentsia s’efforce de transférer son état de désarroi dans le langage de la science. Les contradictions de la plateforme de l’opposition expriment un désarroi petit-bourgeois en le traduisant dans le langage prétentieux de l’intelligentsia. Il n’y a là rien de prolétarien.

La petite-bourgeoisie et le centralisme.

Dans le domaine de l’organisation, vos opinions sont tout aussi schématiques, empiriques et non révolutionnaires que dans le domaine de la théorie et de la politique. Un Stolberg, une lanterne à la main, se met en quête d’une révolution idéale, sans le moindre excès et contenant en elle-même des garanties contre Thermidor et la contre-révolution ; et vous, de la même façon, vous vous mettez en quête d’une démocratie idéale dans le parti, qui garantirait pour toujours et pour tout un chacun la possibilité de dire et de faire tout ce qui peut lui passer par la tête et qui garantirait le parti contre la dégénérescence bureaucratique. Vous avez simplement oublié un petit détail, à savoir que le parti n’est pas une arène où s’affirmeraient des individus libres, mais un instrument de la révolution prolétarienne ; que seule une révolution victorieuse est capable d’empêcher la dégénérescence non seulement du parti mais du prolétariat lui-même et de toute la civilisation moderne. Vous ne voyez pas que notre section américaine n’est pas malade d’un excès de centralisme -il est même risible d’en parler- mais d’un monstrueux abus et d’une caricature de la démocratie de la part d’éléments petits-bourgeois. Là est la racine de la crise actuelle.

Un ouvrier passe sa journée à l’usine. Il ne lui reste que relativement peu d’heures pour le parti. Dans les réunions il veut apprendre l’essentiel : l’évaluation correcte de la situation et les conclusions politiques. Il apprécie les dirigeants qui le font sous la forme la plus claire et la plus précise et qui marchent au pas des événements Les petits-bourgeois et surtout les éléments déclassés, coupés du prolétariat, végètent dans un univers clos et bigarré. Ils ont amplement le temps de barboter dans la politique ou dans ses ersatz.

Ils potinent, répandent toutes sortes de ragots sur ce qui se passe dans les "sommets du parti". Il se trouve toujours un chef qui les introduise dans tous les "secrets". La discussion est leur élément naturel. Aucune démocratie n’est suffisante pour eux. Pour leur logomachie ils coupent les cheveux en quatre, s’énervent, tournent dans un cercle vicieux et se saoulent de mots. Voulez-vous connaître le programme organisationnel de l’opposition ? C’est une tentative de couper les cheveux en quatre sur le terrain de la démocratie. Pratiquement cela signifie enterrer la politique sous la discussion, enterrer le centralisme sous l’anarchie des cercles intellectuels. Quand quelques milliers d’ouvriers rejoindront le parti, ils rappelleront à l’ordre les petits-bourgeois anarchistes. Et le plus tôt sera le mieux.

Conclusions.

Pourquoi m’adressai-je à vous et non aux autres chefs de l’opposition ? Parce que vous êtes le chef idéologique du bloc. La fraction du camarade Abern, sans programme ni drapeau, a besoin d’une couverture. Shachtman fut un moment cette couverture, puis Muste et Spector, et maintenant c’est votre tour. Shachtman s’adapte à vous. Je considère votre idéologie comme l’expression de l’influence bourgeoise sur le prolétariat.

Le ton de cette lettre paraîtra peut-être trop brutal à certains camarades. J’ai fait cependant tout mon possible pour me retenir. Car, après tout, il ne s’agit de rien moins que d’une tentative de renverser, de rejeter, de discréditer les fondements théoriques, les principes politiques et les méthodes organisationnelles de notre mouvement.

Mon article précédent a fait dire au camarade Abern, à ce que l’on raconte : "C’est la scission !". Une telle réaction démontre simplement que Abern manque d’attachement envers le parti et envers la Quatrième Internationale, c’est un homme de cercles. De toute façon les menaces de scission ne nous empêcheront pas de donner une analyse marxiste des divergences. Pour nous, marxistes, il ne s’agit pas là de scission, mais d’éducation du parti. J’ai le ferme espoir que le prochain congrès repoussera impitoyablement les révisionnistes.

A mon avis le congrès doit déclarer catégoriquement que, dans leur tentative de séparer la sociologie du matérialisme dialectique et la politique de la sociologie, les dirigeants de l’opposition rompent avec le marxisme et deviennent la courroie de transmission de l’empirisme petit-bourgeois. Tout en réaffirmant de manière décidée sa fidélité totale à l’égard de la doctrine marxiste et des méthodes politiques et organisationnelles du bolchévisme, tout en contraignant les comités de rédaction de ses publications officielles à développer et à défendre cette doctrine et ces méthodes, le parti ouvrira bien évidemment les pages de ses publications à ses membres qui se jugent capables d’ajouter quelque chose de nouveau à la doctrine marxiste. Mais il ne permettra pas que l’on joue à cache-cache avec le marxisme, ni qu’il soit raillé avec désinvolture.

La politique d’un parti a un caractère de classe. Sans une analyse de classe de l’Etat, des partis et des tendances idéologiques, il est impossible de définir une orientation politique correcte. Le parti doit condamner, comme opportunisme vulgaire, la tentative de déterminer la politique par rapport à l’URSS à partir de cas particuliers et indépendamment de la nature de classe de l’Etat soviétique.

Le déclin du capitalisme qui engendre un profond mécontentement dans la petite-bourgeoisie et pousse ses couches profondes vers la gauche, ouvre de vastes possibilités mais contient également de sérieux dangers. Les seuls émigrés de la petite-bourgeoisie qui soient nécessaires à la Quatrième Internationale sont ceux qui ont complètement rompu avec leur passé social et se sont rangés sans ambiguïté sur les positions du prolétariat.

Ce passage théorique et politique doit s’accompagner d’une rupture de fait avec le vieux milieu et de l’établissement de liens étroits avec les travailleurs en particulier par la participation au recrutement et à l’éducation de prolétaires pour le parti. Les émigrés venus des milieux petits-bourgeois, qui apparaissent incapables de s’insérer dans le milieu prolétarien, doivent, après un certain délai, être ramenés du statut de membres du parti à celui de sympathisants.

On ne doit pas placer à des postes de responsables des membres du parti qui ne sont pas passés au feu de la lutte des classes. Si talentueux et dévoué au socialisme que soit un émigré venu d’un milieu bourgeois, il doit, avant de devenir un éducateur, apprendre auprès de la classe ouvrière. On ne doit pas mettre des jeunes intellectuels à la tête de jeunes intellectuels, mais les envoyer en province, dans les centres purement prolétariens, pour plusieurs années, afin d’y accomplir un sévère travail pratique.

La composition de classe du parti doit correspondre à son programme de classe. La section américaine de la IVe Internationale deviendra prolétarienne ou cessera tout simplement d’exister.

Camarade Burnham ! Si nous pouvons arriver à un accord avec vous sur la base de ces principes, nous élaborerons sans peine une politique correcte vis-à-vis de la Pologne, de la Finlande et même de l’Inde. En même temps je vous promets que, de mon côté, je vous aiderai à mener la lutte contre toute manifestation de bureaucratisme et de conservatisme. Telles sont, a mon avis, les conditions nécessaires pour sortir de la crise actuelle.

Avec mes salutations bolchéviques.

Léon Trotsky

Coyoacan,

Le 7 janvier 1940. Notes

[1] voir note [1] de "L’OPPOSITION PETITE-BOURGEOISE DANS LE SOCIALIST WORKERS PARTY"

[2] Franz Mehring (1846-1919), d’abord journaliste libéral, adhéra en 1891 au parti social-démocrate allemand. Auteur de l’Histoire de la social-démocratie allemande (1897) et d’une biographie de Karl Marx (1918) ; membre de l’aile gauche de la social-démocratie, fut l’un des dirigeants de la Ligue Spartakus, créée en 1916 par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Il mourut le 29 janvier 1919, deux semaines après l’assassinat par les sbires de la social-démocratie allemande de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg, dont il était l’ami.

[3] Edouard Bernstein (1850-1932). Dirigeant social-démocrate allemand. Auteur du livre Les prémisses du socialisme et les tâches de la social-démocratie (1898) qui affirmait que la révolution était dépassée, le capitalisme ayant trouvé, grâce aux cartels et aux trusts, le moyen de stabiliser et de pallier pacifiquement ses crises. Bernstein s’appuyant sur cette "découverte" en concluait qu’il fallait édifier brique par brique le socialisme à l’intérieur de l’édifice bourgeois par des réformes progressives. Il rassemblait cette théorie dans la formule : "Le but n’est rien, le mouvement est tout."

[4] Karl Kautsky (1814-1938). "Pape du socialisme allemand", théoricien officiel de la social-démocratie allemande et de la Deuxième Internationale tout entière, de sa fondation à la guerre mondiale, vulgarisateur du marxisme qu’il exposa en de nombreux ouvrages. inspirateur du "centre" de la social-démocratie, se rallia à la défense nationale en 1914, puis fut -avec Bernstein- l’un des dirigeants du Parti Social-Démocrate Indépendant fondé en 1916 et de son aile droite. Violemment hostile à la Révolution d’Octobre et au bolchevisme qu’il dénonça entre autre dans Terrorisme et Communisme (1919), pamphlet auquel Trotsky répondit par un pamphlet du même nom.

[5] S. N. Boulgakov (1871-1944), Nicolas Berdiaev (1874-1948) et Pierre Strouve (1870-1944), appartinrent tous les trois au courant du "marxisme légal" dans les années 90 en Russie (c’est-à-dire aux partisans de la propagande légale de l’explication marxiste du capitalisme). Au début du siècle rompirent avec le marxisme, participèrent à la fondation du Parti bourgeois constitutionnel démocrate (ou Cadet) et ne cessèrent d’évoluer vers la droite et vers le mysticisme. Boulgakov devint prêtre.

[6] Georges Plekhanov (1856-1918). Introducteur du marxisme en Russie. Fonda en 1883 la première organisation se réclamant du marxisme dans l’empire tsariste : L’Emancipation du travail. Popularisa le marxisme par de nombreux écrits dont La conception moniste de l’histoire (1895). En 1903, lors de la scission du POSDR se rangea d’abord aux côtés de Lénine, puis, au bout de quelques mois, rejoignit le camp des menchéviks. Lors de la deuxième guerre mondiale sombra dans le chauvinisme. Construisit un petit groupe en 1913, appelé L’unité qui représenta lors de la révolution russe l’extrême-droite du menchévisme. S’opposa à la Révolution d’Octobre.

[7] voir note [1] de "L’OPPOSITION PETITE-BOURGEOISE DANS LE SOCIALIST WORKERS PARTY"

[8] L’Iskra : journal fondé en décembre 1900 par Lénine, Plekhanov et Martov et qui fut le centre nerveux de la construction du Parti ouvrier social-démocrate Russe. Tomba aux mains des mencheviks lorsqu’au début de 1904 Plekhanov rejoignit leurs rangs.

[9] Narodniki : courant révolutionnaire russe petit-bourgeois, florissant au cours des années 1870-1890 qui présentait la paysannerie russe comme la force révolutionnaire décisive de l’empire tsariste et prônait l’attentat et le terrorisme individuel et exemplaire comme forme de lutte supérieure susceptible d’exalter et d’entraîner les masses à l’assaut du régime. Le courant des narodniki donna naissance au Parti socialiste révolutionnaire qui, en 1917, s’opposa à la Révolution d’Octobre et utilisa ensuite le terrorisme individuel contre les bolcheviks.

[10] Economisme : courant du mouvement ouvrier russe qui se développa un bref moment entre 1895-1902 et qui affirmait que la lutte de la classe ouvrière devait être centrée sur les revendications immédiates et laisser de côté les mots d’ordre politiques. C’est contre l’économisme en particulier que Lénine écrit Que faire ?

[11] Jules Martov (1873-1923) : dirigeant des mencheviks dès la scission entre bolcheviks et mencheviks en 1903. Se retrouve à partir de 1914 à l’aile gauche du menchévisme, constitue pendant la révolution un groupe de mencheviks-internationalistes. Mourut dans l’émigration.

[12] Sidney Hook, Eugène Lyons, Benjamin Stolberg, Edmund Wilson, James Rorty, James T. Farrel, Dwight Mac Donald, Philip Rahr étaient des publicistes et des intellectuels "radicaux" (au sens que le mot possède en américain) qui sympathisèrent avec le.trotskysme à compter de 1934-35, comme Max Eastman l’avait fait quelques années plus tôt. Certains, comme Mac Donald, entrèrent même dans ses rangs. Sous leur impulsion la revue Partisan Review, dirigée par Philip Rahr et William Philipps, fondée jadis par des sympathisants du P.C. américain, devînt pendant quelques mois une revue littéraire aux sympathies trotskystes affichées. Les secousses des procès de Moscou, la discussion sur Cronstadt et sur la "responsabilité de Trotsky lancée à la fin de 1937 et au début de 1938 par Serge, Souvarine, W. Thomas, l’anarchiste E. Goldman poussèrent la plupart de ces intellectuels, en train de glisser de l’antistalinisme à l’anticommunisme, à rompre rapidement avec le trotskysme, en général au nom des critères de la morale éternelle. C’est la campagne sur ces critères moraux que Trotsky dénonce en février 1938 dans Leur morale et la nôtre, puis en juin 1939 dans "Moralistes et Sycophantes contre le marxisme". Tous ces intellectuels retournèrent par des voies diverses dans le giron de la bourgeoisie. Dwight Mac Donald appartint quelques mois et J.-T. Farrell quelques années au Workers Party fondé par Shachtman en 1940.

[13] Commission Dies : Désigne le "Comité spécial d’investigation sur les activités non-américaines" House Un-Americain Activities Committee (H.U.A.C.), mis en place par la Chambre des Représentants des U.S.A. et que présidait le politicien réactionnaire, le démocrate texan Dies. Le 12 octobre 1939 ce Comité invita Trotsky à se présenter comme témoin devant lui à Austin dans le Texas, afin de lui "présenter un compte-rendu complet de l’histoire du stalinisme". Le Comité proposait à Trotsky de répondre, s’il le désirait, à des questions qui lui seraient soumises à l’avance. Trotsky répondit : "J’accepte votre invitation comme une tâche politique...". Le 17 octobre 1939, James Burnham déposa au Comité politique du S.W.P. une motion condamnant l’acceptation de Trotsky, lui demandant de revenir sur elle et de refuser de témoigner, et proposant que dans le cas contraire le S.W.P. désavoue publiquement Trotsky. En même temps les staliniens déclaraient que Trotsky acceptaient de témoigner sur les "activités des communistes mexicains et sud-américains". Finalement M. Dies abandonna l’idée d’inviter Trotsky à venir faire une déposition publique aux U.S.A. et lui demanda de rédiger une déposition écrite ; Trotsky refusa, le renvoyant, s’il en avait le désir, à ses livres. Voir à ce sujet Writings of Leon Trotsky 1939-40, Merit Publishers, New York, pp. 51-53 et 125-126.

[14] Il s’agit du Sotsialistitcherski Vestnik, organe en russe des mencheviks, publié sous la direction de Fiodor Dan, dirigeant menchevik depuis 1905 et qui, pendant la deuxième guerre mondiale se ralliera au stalinisme avant de mourir en 1946. L’article en question a été publié dans le numéro d’octobre 1939.

[15] Le B.U.N.D. : Ligue des ouvriers juifs (parti ouvrier socialiste juif) fondé en 1897 dans l’empire russe et qui dans la social-démocratie russe soutenait les positions des mencheviks.

[16] P.P.S. : Parti Socialiste Polonais, parti constitué au cours des années 80, social-démocrate et nationaliste dont l’un des dirigeants fut Josef Pildsudski. Devint de plus en plus nationaliste. Accéda au pouvoir en 1926 à travers le coup d’Etat de Pildsudski. L’authentique parti socialiste de Pologne était dirigé par Rosa Luxemburg et son mari Leo Jogisches.

Lire aussi :

Lettre à un ouvrier communiste allemand, membre du Parti communiste allemand - décembre 1931

Aux membres du Comité Central et de la Commision Centrale de Contrôle - 8 octobre 1923

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1 Message

  • Quelques lettres de Trotsky 21 mai 2015 00:59

    Le but de la classe ouvrière, c’est de chasser du pouvoir la bourgeoisie, de détruire ses instruments d’oppression et de contrainte, de créer ses propres organes de dictature ouvrière afin d’écraser la résistance de la bourgeoisie et de transformer le plus rapidement possible tous les rapports sociaux dans le sens communiste. Celui qui, sous prétexte d’anarchisme, n’admet pas ce but — la dictature du prolétariat — n’est pas un révolutionnaire, mais un petit bourgeois grognon. Pour celui-là pas de place parmi nous. D’ailleurs, nous aurons à revenir plus tard sur ce sujet.

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