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Russie : la politique étrangère et l’armée

dimanche 28 septembre 2014, par Robert Paris

LA POLITIQUE ETRANGERE ET L’ARMEE

DE LA REVOLUTION MONDIALE AU "STATU QUO"

La politique étrangère est toujours et partout la continuation de la politique intérieure, car elle est celle de la même classe dominante et poursuit les mêmes fins. La dégénérescence de la caste dirigeante de l’U.R.S.S. ne pouvait manquer de s’accompagner d’une modification correspondante des fins et des méthodes de la diplomatie soviétique. La "théorie" du socialisme dans un seul pays, pour la première fois énoncée au cours de l’automne 1924, signifiait le désir de délivrer la politique étrangère des Soviets du programme de la révolution internationale. La bureaucratie n’envisagea pourtant pas la rupture de ses relations avec l’Internationale communiste, car celle-ci se fût inévitablement transformée en une organisation d’opposition internationale, d’où des conséquences assez fâcheuses pour le rapport des forces en U.R.S.S. Au contraire, moins la politique du Kremlin s’inspirait de l’ancien internationalisme et plus fortement les dirigeants se cramponnaient au gouvernail de la IIIe Internationale. Sous son appellation d’autrefois, il fallait que l’Internationale communiste servit à de nouvelles fins. Celles-ci exigeaient des hommes nouveaux. A partir de 1923, l’histoire de l’Internationale communiste est celle du renouvellement de son état-major moscovite et des états-majors de ses sections nationales par des révolutions de palais, des épurations commandées, des exclusions, etc. A l’heure présente l’Internationale communiste n’est plus qu’un appareil parfaitement docile, prêt à tous les zigzags, au service de la politique étrangère soviétique [1].

La bureaucratie n’a pas seulement rompu avec le passé, elle a aussi perdu la faculté d’en comprendre les leçons capitales. La principale est que le pouvoir des Soviets n’eût pas tenu douze mois sans l’appui immédiat du prolétariat mondial, européen d’abord, et sans le mouvement révolutionnaire des peuples des colonies. Le militarisme austro-allemand ne put pousser à fond son offensive contre la Russie des Soviets parce qu’il sentait sur sa nuque l’haleine brûlante de la révolution. Les révolutions d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie annulèrent au bout de neuf mois le traité de Brest-Litovsk. Les mutineries de la flotte de la mer Noire, en avril 1919, contraignirent le gouvernement de la IIIe République à renoncer à l’extension des opérations dans le sud du pays soviétique. C’est sous la pression directe des ouvriers britanniques que le gouvernement anglais évacua le nord en septembre 1919. Après la retraite des armées rouges sous Varsovie, en 1920, seule une puissante vague de protestations révolutionnaires empêcha l’Entente de venir en aide à la Pologne pour infliger aux Soviets une défaite décisive. Lord Curzon, quand il adressa en 1923 son ultimatum à Moscou, eut les mains liées par la résistance des organisations ouvrières d’Angleterre. Ces épisodes saisissants ne sont pas isolés ; ils caractérisent la première période, la plus difficile, de l’existence des Soviets. Bien que la révolution n’ait vaincu nulle part ailleurs qu’en Russie, les espérances fondées sur elle n’ont pas été vaines.

Le gouvernement des Soviets signa dès lors divers traités avec des Etats bourgeois : le traité de Brest-Litovsk en mars 1918 ; le traité avec l’Estonie en février 1920 ; le traité de Riga avec la Pologne en octobre 1920 ; le traité de Rapallo avec l’Allemagne en avril 1922 et d’autres accords diplomatiques moins importants. Il ne vint cependant jamais à l’idée du gouvernement de Moscou ni d’aucun de ses membres de présenter comme des "amis de la paix" leurs partenaires bourgeois ou, à plus forte raison, d’inviter les partis communistes d’Allemagne, d’Estonie ou de Pologne à soutenir de leurs votes les gouvernements bourgeois signataires de ces traités. Or cette question a précisément une importance décisive pour l’éducation révolutionnaire des masses. Les Soviets ne pouvaient pas ne pas signer la paix de Brest-Litovsk de même que des grévistes à bout de forces ne peuvent pas repousser les conditions les plus dures du patronat ; mais l’approbation de ce traité par la social-démocratie allemande, sous la forme hypocrite de l’abstention au vote, fut flétrie par les bolcheviks comme un soutien aux forbans et à leur violence. Bien que le traité de Rapallo ait été, quatre ans plus tard, conclu sur les bases d’une égalité formelle des parties contractantes, le parti communiste allemand, s’il avait songé, à cette occasion, à exprimer sa confiance à la diplomatie de son pays, eût été aussitôt exclu de l’Internationale. L’idée maîtresse de la politique étrangère des Soviets était que les accords commerciaux, diplomatiques, militaires, de l’Etat soviétique avec les impérialistes, accords inévitables, ne devaient en aucun cas freiner ou affaiblir l’action du prolétariat des pays capitalistes intéressés, le salut de l’Etat ouvrier ne pouvant en définitive être assuré que par le développement de la révolution mondiale. Quand Tchitchérine proposa, pendant la préparation de la conférence de Gênes, d’apporter, pour satisfaire "l’opinion publique" américaine, des modifications "démocratiques" à la constitution soviétique, Lénine insista dans une lettre officielle du 23 janvier 1922 sur la nécessité d’envoyer sans délai Tchitchérine se reposer dans un sanatorium. Si quelqu’un s’était permis en ce temps-là de proposer de payer les bonnes dispositions de l’impérialisme d’une adhésion, soit dit à titre d’exemple, au pacte vide et faux qu’est le pacte Kellog, ou d’une atténuation de l’action de l’Internationale communiste, Lénine n’eût pas manqué de proposer l’envoi de ce novateur dans une maison de fous — et n’eût certainement pas rencontré d’objections au bureau politique. Les dirigeants, à cette époque, se montraient particulièrement intraitables en ce qui concernait les illusions pacifistes de toutes sortes, la Société des Nations, la sécurité collective, l’arbitrage, le désarmement, etc., n’y voyant que les moyens d’endormir la vigilance des masses ouvrières pour mieux les surprendre au moment où éclaterait la nouvelle guerre. Le programme du parti, élaboré par Lénine et adopté par le congrès de 1919, contient sur ce sujet le passage suivant, dépourvu de toute équivoque : "La pression grandissante du prolétariat et surtout ses victoires dans certains pays accroissent la résistance des exploiteurs et les amènent à de nouvelles formes d’associations capitalistes internationales (la Société des Nations, etc.) qui, organisant à l’échelle mondiale l’exploitation systématique des peuples du globe, cherchent avant tout à réprimer le mouvement révolutionnaire des prolétaires de tous les pays. Tout cela entraîne inévitablement des guerres civiles au sein de divers Etats, coïncidant avec les guerres révolutionnaires des pays prolétariens qui se défendent et des peuples opprimés soulevés contre les puissances impérialistes. Dans ces conditions, les mots d’ordre du pacifisme, tels que le désarmement international en régime capitaliste, les tribunaux d’arbitrage, etc., ne relèvent pas seulement de l’utopisme réactionnaire, mais constituent encore à l’égard des travailleurs une duperie manifeste tendant à les désarmer et à les détourner de la tâche de désarmer les exploiteurs." Ces lignes du programme bolchevique formulent par anticipation un jugement impitoyable sur la politique étrangère de l’U.R.S.S. d’aujourd’hui, la politique de l’Internationale communiste et celle de tous leurs "amis" pacifistes dans toutes les parties du monde...

Après la période d’intervention et de blocus, la pression économique et militaire du monde capitaliste sur l’Union soviétique fut, il est vrai, beaucoup moins forte qu’on n’avait pu le craindre. L’Europe vivait encore sous le signe de la guerre passée et non sous celui de la guerre prochaine. Survint ensuite une crise économique mondiale d’une extrême gravité qui plongea les classes dirigeantes du monde entier dans la prostration. Cette situation permit à l’U.R.S.S. de s’infliger impunément les épreuves du premier plan quinquennal, le pays redevenant la proie de la guerre civile, de la famine et des épidémies. Les premières années du deuxième plan quinquennal, apportant une amélioration évidente de la situation intérieure, coïncidèrent avec le début d’une atténuation de la crise dans les pays capitalistes, avec un afflux d’espérances, de convoitises, d’impatience et enfin avec la reprise des armements. Le danger d’une agression combinée contre l’U.R.S.S. n’est à nos yeux un danger concret que parce que le pays des Soviets est encore isolé ; parce que "la sixième partie du monde" est pour une grande part de ses territoires le royaume de la barbarie primitive ; parce que le rendement du travail y est encore, en dépit de la nationalisation des moyens de production, beaucoup plus bas que dans les pays capitalistes ; enfin parce que — et c’est en ce moment le fait capital — les principaux contingents du prolétariat mondial sont défaits, manquent d’assurance et de direction sûre. Ainsi la révolution d’Octobre, que ses chefs considéraient comme le début de la révolution mondiale, mais qui, par la force des choses, est temporairement devenue un facteur en soi, révèle dans cette phase nouvelle de l’histoire à quel point elle dépend du développement international. Il devient de nouveau évident que la question historique "qui l’emportera ?" ne peut pas être tranchée dans des limites nationales ; que les succès ou les insuccès de l’intérieur ne font que préparer les conditions plus ou moins favorables d’une solution internationale du problème.

La bureaucratie soviétique, rendons-lui cette justice, a acquis une vaste expérience dans le maniement des masses humaines, qu’il s’agisse de les endormir, de les diviser, de les affaiblir ou tout bonnement de les tromper afin d’exercer sur elles un pouvoir absolu. Mais, précisément pour cette raison, elle a perdu toute possibilité de leur donner une éducation révolutionnaire. Ayant étouffé la spontanéité de l’initiative des masses populaires dans son propre pays, elle ne peut pas susciter dans le monde la pensée critique et l’audace révolutionnaire. Elle apprécie d’ailleurs infiniment plus, en tant que formation dirigeante et privilégiée, l’aide et l’amitié des radicaux bourgeois, des parlementaires réformistes, des bureaucrates syndicaux d’Occident que celle des ouvriers séparés d’elle par un abîme. Ce n’est pas le lieu de faire l’histoire du déclin et de la dégénérescence de la IIIe Internationale, sujet auquel l’auteur a consacré plusieurs études spéciales traduites dans presque toutes les langues des pays civilisés. Le fait est qu’en sa qualité de dirigeante de l’Internationale communiste, la bureaucratie soviétique, ignorante et irresponsable, conservatrice et imbue d’un esprit national très borné, n’a valu au mouvement ouvrier du monde que des calamités. Comme par une sorte de rançon historique, la situation internationale de l’U.R.S.S. à l’heure actuelle est bien moins déterminée par les conséquences des succès de l’édification du socialisme dans un pays isolé que par celles des défaites du prolétariat mondial. Il suffit de rappeler que la débâcle de la Révolution chinoise en 1925-27, qui délia les mains au militarisme japonais en Extrême-Orient, et la débâcle du prolétariat allemand qui a conduit au triomphe d’Hitler et à la frénésie des armements du IIIe Reich, sont pareillement les fruits de la politique de l’Internationale communiste.

Ayant trahi la révolution mondiale, mais s’estimant trahie par elle, la bureaucratie thermidorienne s’assigne pour objectif principal de "neutraliser" la bourgeoisie. Elle doit, à cette fin, se donner l’apparence modérée et solide d’une véritable gardienne de l’ordre. Mais pour le paraître durablement, il faut à la longue le devenir. L’évolution organique des milieux dirigeants y a pourvu. Reculant ainsi peu à peu devant les conséquences de ses propres fautes, la bureaucratie a fini par concevoir, pour assurer la sécurité de l’U.R.S.S., l’intégration de celle-ci dans le système du statu quo de l’Europe occidentale. Quoi de meilleur qu’un pacte perpétuel de non-agression entre le socialisme et le capitalisme ? La formule actuelle de la politique étrangère officielle, largement publiée par la diplomatie soviétique, à laquelle il est bien permis de parler le langage conventionnel de la carrière, et aussi par l’Internationale communiste, qui devrait, semble-t-il, s’exprimer dans la langue de la révolution, dit : "Nous ne voulons pas un pouce de territoire étranger, mais nous n’en céderons pas un du nôtre." Comme s’il s’agissait de simples conflits territoriaux et non de la lutte mondiale de deux systèmes inconciliables !

Quand l’U.R.S.S. a cru sage de céder au Japon le chemin de fer de la Chine orientale, cet acte de faiblesse préparé par la défaite de la Révolution chinoise a été loué comme une manifestation de force et d’assurance au service de la paix. Livrant en réalité à l’ennemi une voie stratégique extrémement importante, le gouvernement soviétique facilitait au Japon ses conquêtes ultérieures dans le nord de la Chine et ses attentats contre la Mongolie. Le sacrifice obligé ne signifiait pas une neutralisation du danger, mais, au mieux, un bref répit ; et il excitait au plus haut point les appétits de la camarilla militaire de Tokio.

La question de la Mongolie est celle des positions stratégiques avancées du Japon dans la guerre contre l’U.R.S.S. Le gouvernement soviétique s’est vu contraint de déclarer cette fois qu’il répondrait par la guerre à l’invasion de la Mongolie. Or il ne s’agit pas ici de la défense de "notre territoire" : la Mongolie est un Etat indépendant. La défense passive des frontières soviétiques paraissait suffisante quand personne ne les menaçait sérieusement. La véritable défense de l’U.R.S.S. consiste à affaiblir les positions de l’impérialisme et à affermir les positions du prolétariat et des peuples coloniaux dans le monde entier. Un rapport désavantageux des forces peut nous amener à céder bien des pouces de territoire, comme c’est arrivé au moment de la paix de Brest-Litovsk, puis à la signature de la paix de Riga et enfin lors de la cession du chemin de fer de la Chine orientale. La lutte pour la modification favorable du rapport des forces mondiales impose à l’Etat ouvrier le devoir constant de venir en aide aux mouvements émancipateurs des autres pays, tâche essentielle qui est justement inconciliable avec la politique conservatrice du statu quo. LA SOCIETE DES NATIONS ET L’INTERNATIONALE COMMUNISTE

Dû à la victoire du national-socialisme, le rapprochement avec la France, devenu bientôt un accord militaire, assure à la France, gardienne principale du statu quo, beaucoup plus d’avantages qu’à l’U.R.S.S. Le concours militaire de l’U.R.S.S. à la France est, d’après le pacte, promis sans conditions ; au contraire, le concours de la France à l’U.R.S.S. est conditionné par le consentement préalable de l’Angleterre et de l’Italie, ce qui ouvre un champ illimité aux machinations contre l’U.R.S.S. Les événements ont montré, à l’occasion de l’entrée des troupes hitlériennes dans la zone rhénane, que Moscou pouvait en faisant preuve de plus de fermeté, obtenir de la France des garanties bien plus sérieuses, si tant est que les traités puissent constituer des garanties à une époque de tournants brusques, de crises diplomatiques permanentes, de rapprochements et de ruptures. Mais ce n’est pas la première fois qu’on voit la diplomatie soviétique se montrer infiniment plus ferme dans la lutte contre les ouvriers de son propre pays que dans les négociations avec les diplomates bourgeois.

L’argument selon lequel le secours de l’U.R.S.S. à la France serait peu efficace faute d’une frontière commune entre l’U.R.S.S. et le Reich ne peut pas être pris au sérieux. En cas d’agression allemande contre l’U.R.S.S., l’agresseur trouvera évidemment la frontière indispensable. En cas d’agression allemande contre l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la France, la Pologne ne pourra pas rester neutre un seul jour : si elle remplit envers la France ses obligations d’alliée, elle ouvrira immédiatement ses frontières à l’armée rouge ; si, au contraire, elle déchire le traité d’alliance, elle devient l’auxiliaire de l’Allemagne, et l’U.R.S.S. découvre sans peine la "frontière commune". Les "frontières" maritimes et aériennes joueront d’ailleurs dans la guerre future un rôle tout aussi grand que les frontières terrestres.

L’entrée de l’U.R.S.S. dans la Société des Nations, présentée au pays, à l’aide d’une propagande digne de Goebbels, comme le triomphe du socialisme et le résultat de la "pression" du prolétariat mondial, n’est devenue acceptable pour la bourgeoisie que par suite de l’extrême affaiblissement du danger révolutionnaire et n’a pas été une victoire de l’U.R.S.S. mais une capitulation de la bureaucratie thermidorienne devant l’institution de Genève, profondément compromise, et qui, d’après le programme bolchevique que nous connaissons déjà, "consacre ses efforts immédiats à réprimer les mouvements révolutionnaires ". Qu’est-ce donc qui a changé si radicalement depuis le jour où fut adoptée la charte du bolchevisme ? La nature de la Société des Nations ? La fonction du pacifisme dans la société capitaliste ? Ou la politique des Soviets ? Poser la question, c’est y répondre.

L’expérience a promptement montré que la participation à la Société des Nations n’ajoutait rien aux avantages pratiques qui pouvaient être assurés par des accords séparés avec les Etats bourgeois, mais imposait par contre des restrictions et des obligations méticuleusement remplies par l’U.R.S.S. dans l’intérêt de son récent prestige conservateur. La nécessité d’adapter sa politique à celle de la France et de ses alliés a imposé à l’U.R.S.S. une attitude des plus équivoques dans le conflit italo-abyssin. Tandis que Litvinov, qui n’était à Genève que l’ombre de Laval, exprimait sa gratitude aux diplomates français et anglais pour leurs efforts "en faveur de la paix", si heureusement couronnés par la conquête de l’Abyssinie, le pétrole du Caucase continuait à ravitailler la flotte italienne. On peut comprendre que le gouvernement de Moscou ait évité de rompre ouvertement un contrat commercial ; mais les syndicats soviétiques n’étaient nullement tenus de compter avec les obligations du commissariat du commerce extérieur. De fait, la cessation de l’exportation du pétrole soviétique en Italie, par décision des syndicats soviétiques, eût certainement été le point de départ d’un mouvement international de boycottage beaucoup plus efficace que les perfides "sanctions" mesurées à l’avance par les diplomates et les juristes d’accord avec Mussolini. Et si les syndicats soviétiques, qui en 1920 recueillaient ouvertement des fonds, par millions de roubles, pour soutenir la grève des mineurs britanniques, n’ont absolument rien fait cette fois-ci, c’est que la bureaucratie dirigeante leur a interdit toute initiative de ce genre, principalement par complaisance envers la France. Mais, dans la guerre qui vient, aucune alliance militaire ne compensera pour l’U.R.S.S. la perte de la confiance des peuples des colonies et des masses laborieuses en général.

Est-il possible qu’on ne le comprenne pas au Kremlin ? "Le but essentiel du fascisme allemand, nous répond l’organe officieux de Moscou, était d’isoler l’U.R.S.S... Eh bien ? l’U.R.S.S. a aujourd’hui dans le monde plus d’amis que jamais." (Izvestia, 17 septembre 1935.) Le prolétariat italien est sous le talon du fascisme ; la Révolution chinoise est vaincue ; le prolétariat allemand est si profondément défait que les plébiscites hitlériens ne rencontrent de sa part aucune résistance ; le prolétariat d’Autriche a pieds et poings liés ; les partis révolutionnaires des Balkans sont hors la loi ; en France et en Espagne les ouvriers se sont mis à la remorque de la bourgeoisie radicale. Mais le gouvernement des Soviets a, depuis son entrée dans la Société des Nations, "plus d’amis que jamais dans le monde" ! Cette vantardise, fantastique à première vue, cesse d’être une vantardise si on la rapporte, non plus à l’Etat ouvrier, mais à ses dirigeants. Car ce sont justement les cruelles défaites du prolétariat mondial qui ont permis à la bureaucratie soviétique d’usurper le pouvoir dans son propre pays et d’obtenir plus ou moins les bonnes grâces de l’"opinion publique" des pays capitalistes. Moins l’Internationale communiste est capable de menacer les positions du capital et plus le gouvernement du Kremlin paraît solvable aux bourgeoisies française, tchécoslovaque et autres. La force de la bureaucratie, à l’intérieur et à l’extérieur, est ainsi en proportion inverse de celle de l’U.R.S.S., Etat socialiste et base de la révolution prolétarienne. Mais ce n’est encore là que l’avers de la médaille ; et il y a un revers.

Lloyd George, dont les variations et les manifestations sensationnelles ne sont pas dépourvues d’éclairs de perspicacité, mettait en garde, en novembre 1934, la Chambre des communes contre une condamnation de l’Allemagne fasciste appelée à devenir le plus sûr rempart de l’Europe en face du communisme. "Nous la saluerons un jour comme une amie !" Paroles significatives ! Les éloges mi-protecteurs, mi-ironiques décernés par la bourgeoisie mondiale au Kremlin ne garantissent pas le moins du monde la paix et n’entraînent même pas une atténuation du danger de guerre. L’évolution de la bureaucratie soviétique intéresse surtout la bourgeoisie mondiale sous l’angle de la modification des formes de la propriété. Napoléon Ier, bien qu’il eût radicalement rompu avec les traditions du jacobinisme, pris la couronne et restauré la religion catholique, demeura un objet de haine pour toute l’Europe dirigeante semi-féodale parce qu’il continuait à défendre la nouvelle propriété issue de la révolution. Tant que le monopole du commerce extérieur n’est pas aboli, tant que les droits du capital ne sont pas rétablis, l’U.R.S.S., malgré tous les mérites de ses gouvernants, reste aux yeux de la bourgeoisie du monde entier un ennemi irréconciliable et le national-socialisme allemand un ami sinon d’aujourd’hui, du moins de demain. Lors des négociations entre Barthou et Laval et Moscou, la grande bourgeoisie française se refusa obstinément à jouer la carte soviétique malgré la gravité du péril hitlérien et la brusque conversion du parti communiste français au patriotisme. Après la signature du pacte franco-soviétique, Laval fut accusé à gauche d’avoir, en agitant à Berlin le spectre de Moscou, recherché en réalité un rapprochement avec Berlin et Rome contre Moscou. Ces appréciations anticipent peut-être quelque peu sur les événements sans être toutefois en contradiction avec leur cours normal.

Quelque opinion qu’on puisse avoir des avantages et des inconvénients du pacte franco-soviétique, nul politique révolutionnaire sérieux ne contestera à l’Etat soviétique le droit de rechercher un appui complémentaire dans des accords momentanés avec tel ou tel impérialisme. Il importe seulement d’indiquer aux masses avec netteté et franchise la place que tient un accord tactique, partiel, de ce genre dans le système d’ensemble des forces historiques. Point n’est besoin, en particulier, pour mettre à profit l’antagonisme entre la France et l’Allemagne, d’idéaliser l’allié bourgeois ou la combinaison impérialiste momentanément camouflée par la Société des Nations. Or, la diplomatie soviétique, suivie en cela par la IIIe Internationale, transforme systématiquement les alliés épisodiques de Moscou en "amis de la paix", trompe les ouvriers en parlant de "sécurité collective" et de "désarmement" et devient dès lors une filiale politique des impérialistes au sein des masses ouvrières.

La mémorable interview donnée par Staline au président de la Scripps-Howard Newspapers, M. Roy Howard, le 1er mars 1935, constitue un document inappréciable caractérisant l’aveuglement bureaucratique dans les grandes questions de la politique mondiale et l’hypocrisie des relations entre les chefs de l’U.R.S.S. et le mouvement ouvrier mondial. A la question : "La guerre est-elle inévitable ?" Staline répond : "Je considère que les positions des amis de la paix s’affermissent ; ils peuvent travailler au grand jour, ils sont soutenus par l’opinion publique, ils disposent de moyens tels que la Société des Nations." Pas le moindre sens des réalités dans ces mots ! Les Etats bourgeois ne se divisent nullement en "amis" et "ennemis" de la paix ; d’autant moins qu’il n’y a pas de "paix" en soi. Chaque pays impérialiste est intéressé au maintien de sa paix et l’est d’autant plus que cette paix est plus lourde à ses adversaires. La formule commune à Staline, Baldwin, Léon Blum et autres : "La paix serait vraiment assurée si tous les Etats se groupaient dans la Société des Nations pour la défendre", signifie seulement que la paix serait assurée s’il n’y avait pas de raison d’y porter atteinte. L’idée est sans doute juste, mais peu substantielle. Les grandes puissances restées à l’écart de la Société des Nations préfèrent visiblement leur liberté de mouvement à cette abstraction "la paix". Pourquoi ont-elles besoin de leur liberté de mouvement ? C’est ce qu’elles montreront le temps venu. Les Etats qui se retirent de la Société des Nations, comme le Japon et l’Allemagne, ou "s’en écartent" momentanément, comme l’Italie, ont aussi pour cela des raisons suffisantes. Leur rupture avec la Societé des Nations ne fait que modifier la forme diplomatique des antagonismes existants sans leur porter atteinte fondamentalement et sans toucher à la nature même de la Société des Nations. Les justes, qui vont jurant fidélité inébranlable à la Société des Nations, entendent tirer résolument parti de celle-ci pour le maintien de leur paix. Mais il n’y a pas d’accord entre eux. L’Angleterre est parfaitement disposée à prolonger la paix en sacrifiant les intérêts de la France en Europe ou en Afrique. La France est disposée à sacrifier la sécurité des communications maritimes de l’Empire britannique pour obtenir l’appui de l’Italie. Pour défendre ses propres intérêts, chaque puissance est néanmoins prête à recourir à la guerre, à une guerre qui serait naturellement la plus juste des guerres. Les petits Etats enfin, qui, faute de mieux, cherchent un abri sous le toit de la Société des Nations, se trouveront finalement non du côté de la paix, mais du côté du groupement le plus fort dans la guerre.

La Société des Nations défend le statu quo ; ce n’est pas l’organisation de la "paix", mais celle de la violence impérialiste de la minorité contre l’immense majorité de l’humanité. Cet "ordre" ne peut être maintenu que par des guerres incessantes, petites et grandes, aujourd’hui aux colonies, demain entre les métropoles. La fidélité impérialiste au statu quo n’a qu’un caractère conventionnel, temporaire et limité. L’Italie se prononçait hier pour le statu quo en Europe, mais pas en Afrique ; quelle sera demain sa politique en Europe, nul ne le sait. Mais la modification des frontières en Afrique a déjà sa répercussion en Europe. Hitler ne s’est permis de faire entrer ses troupes dans la zone rhénane que parce que Mussolini envahissait l’Ethiopie. Il serait malaisé de compter l’Italie parmi les "amis" de la paix. La France, cependant, tient bien davantage à l’amitié italienne qu’à l’amitié soviétique. L’Angleterre, de son côté, recherche l’amitié de l’Allemagne. Les groupements changent, les appétits subsistent. La tâche des partisans du statu quo consiste en réalité à trouver dans la Société des Nations la combinaison de forces la plus favorable et le camouflage le plus commode pour la préparation de la prochaine guerre. Qui la commencera et quand, cela dépendra de circonstances secondaires, mais il faudra bien que quelqu’un commence, car le statu quo n’est qu’une vaste poudrière.

Le programme du "désarmement" n’est qu’une fiction des plus néfastes tant que subsistent les antagonismes impérialistes. Même s’il se trouvait réalisé par des conventions — hypothèse vraiment fantastique ! — ce ne serait pas un empêchement à la guerre. Ce n’est pas parce qu’ils ont des armes que les impérialistes font la guerre ; ils forgent au contraire des armes quand ils ont besoin de faire la guerre. La technique moderne crée la possibilité d’un réarmement extrêmement rapide. Toutes les conventions de désarmement ou de limitation des armements n’empêcheront pas les usines de guerre, les laboratoires, les industries capitalistes dans leur ensemble de garder leur potentiel. L’Allemagne désarmée sous le contrôle attentif de ses vainqueurs (seule forme réelle de "désarmement", soit dit en passant) redevient ainsi, grâce à sa puissante industrie, la citadelle du militarisme européen. Elle se prépare à "désarmer" à son tour certains de ses voisins. L’idée du "désarmement progressif" se réduit à la tentative de diminuer en temps de paix des dépenses militaires exagérées ; il s’agit de la caisse et non de l’amour de la paix. Et cette idée aussi se révèle irréalisable ! Par suite des différences de situation géographique, de puissance économique et de saturation coloniale, toute norme de désarmement entrainerait une modification du rapport des forces en faveur des uns et au détriment des autres. De là la stérilité des tentatives genevoises. En près de vingt ans, les négociations et les conversations sur le désarmement n’ont amené qu’une nouvelle rivalité d’armements qui laisse loin derrière elle tout ce qu’on avait vu jusqu’ici. Fonder la politique révolutionnaire du prolétariat sur le programme du désarmement, ce n’est même pas la bâtir sur le sable, c’est tenter de la fonder sur l’écran de fumée masquant le militarisme.

Le refoulement de la lutte des classes au profit de la guerre impérialiste ne peut être assuré qu’avec le concours des leaders des organisations ouvrières de masses. Les mots d’ordre qui permirent en 1914 de mener cette tâche à bien : la "dernière guerre", la "guerre contre le militarisme prussien", la "guerre de la démocratie", sont trop dévalorisés par l’histoire des vingt années écoulées. La "sécurité collective" et le "désarmement général" les remplacent. Sous prétexte de soutenir la Société des Nations, les leaders des organisations ouvrières d’Europe préparent une réédition de l’union sacrée, non moins nécessaire à la guerre que les tanks, l’aviation et les gaz asphyxiants "prohibés".

La IIIe Internationale est née d’une protestation indignée contre le social-patriotisme. Mais le contenu révolutionnaire que lui avait insufflé la révolution d’Octobre est depuis longtemps dilapidé. L’Internationale communiste se place maintenant sous le signe de la Société des Nations, comme la IIe Internationale, mais avec une provision plus fraîche de cynisme. Quand le socialiste anglais Mr. Stafford Cripps, appelle la Société des Nations une association internationale de brigands, ce qui n’est sans doute pas poli mais ne manque pas de vérité, le Times demande ironiquement : "Comment expliquer en ce cas l’adhésion de l’U.R.S.S. à la Société des Nations ?" Il n’est pas facile de lui répondre. La bureaucratie moscovite apporte un puissant concours au social-patriotisme auquel la révolution d’Octobre porta en son temps un coup terrible.

M. Roy Howard a aussi tenté d’obtenir à ce sujet une explication. "Qu’en est-il, a-t-il demandé à Staline, de vos plans et de vos intentions de révolution mondiale ?" — "Nous n’avons jamais eu de semblables desseins." — "Mais pourtant..." — "C’est le fruit d’un malentendu." — "Un tragique malentendu ?" — "Non, comique ou plutôt tragi-comique." Nous citons textuellement. "Quel danger (continue Staline) les Etats environnants peuvent-ils voir dans les idées des citoyens soviétiques, si ces Etats sont vraiment bien en selle ?" L’interviewer aurait pu demander ici : Et s’ils ne sont pas bien en selle ? Staline fournit d’ailleurs un autre argument rassurant : "L’exportation des révolutions est une blague. Chaque pays peut faire sa révolution s’il le désire, mais s’il ne le veut pas, il n’y aura pas de révolution. Ainsi, notre pays a voulu faire une révolution et il l’a faite..." Nous citons textuellement. De la théorie du socialisme dans un seul pays, la transition est toute naturelle à la théorie de la révolution dans un seul pays. Mais pourquoi dès lors l’Internationale existe-t-elle ? aurait pu demander l’interviewer, s’il n’avait connu, visiblement, les légitimes limites de la curiosité. Les rassurantes explications de Staline, lues par les ouvriers autant que par les capitalistes, sont pleines de lacunes. Avant que "notre pays" n’ait voulu faire la révolution, nous y avions importé les idées marxistes empruntées à d’autres pays et nous avions mis à profit l’expérience d’autrui... Nous avons eu pendant des dizaines d’années une émigration révolutionnaire qui dirigeait la lutte en Russie. Nous avons été moralement et matériellement soutenus par les organisations ouvrières d’Europe et d’Amérique. Nous avons organisé au lendemain de notre victoire, en 1919, l’internationale communiste. Nous avons maintes fois proclamé que le prolétariat du pays révolutionnaire victorieux est moralement tenu de venir en aide aux classes opprimées et révoltées, et ce, non seulement sur le terrain des idées mais aussi, si possible, les armes à la main. Nous ne nous sommes pas contentés de le déclarer. Nous avons soutenu par la force des armes les ouvriers de Finlande, de Lettonie, d’Estonie, de Géorgie. Nous avons tenté, en faisant marcher sur Varsovie les armées rouges, de donner au prolétariat polonais l’occasion d’un soulèvement. Nous avons envoyé des organisateurs et des instructeurs militaires aux révolutionnaires chinois. Nous avons, en 1926, réuni des millions de roubles pour les grévistes anglais. Il apparaît à présent que ce n’était qu’un malentendu. Tragique ? Non, comique. Staline n’a pas eu tort de dire que la vie en U.R.S.S. est devenue "gaie" : l’Internationale communiste elle-même, de personne sérieuse est devenue une personne comique.

Staline eût mieux convaincu son interlocuteur si, au lieu de calomnier le passé, il avait nettement affirmé l’opposition de la politique thermidorienne à celle d’Octobre. "Aux yeux de Lénine, pouvait-il dire, la Société des Nations était destinée à préparer de nouvelles guerres impérialistes. Nous y voyons l’instrument de la paix. Lénine tenait les guerres révolutionnaires pour inévitables. Nous considérons l’exportation des révolutions comme une blague. Lénine flétrissait comme une trahison l’alliance du prolétariat et de la bourgeoisie impérialiste. Nous y poussons de toutes nos forces le prolétariat international. Lénine raillait le mot d’ordre du désarmement en régime capitaliste ; il y voyait une duperie pour les travailleurs. Nous bâtissons toute notre politique sur ce mot d’ordre. Et votre malentendu tragi-comique, pouvait conclure Staline, consiste à nous prendre pour les continuateurs du bolchevisme alors que nous en sommes les fossoyeurs." L’ARMEE ROUGE ET SA DOCTRINE

Le soldat russe d’autrefois, formé dans les conditions patriarcales de la "paix" villageoise, se distinguait surtout par son esprit aveuglément grégaire. Souvorov, généralissime des armées de Catherine II et de Paul Ier, fut le maître incontesté d’armées de serfs. La grande Révolution française liquida à jamais l’art militaire de la vieille Europe et des tsars. Sans doute l’empire ajouta-t-il plus tard à son histoire de grandes conquêtes, mais il ne connut plus de victoires sur les armées des pays civilisés. Il fallut des défaites dans les guerres étrangères et des convulsions à l’intérieur pour retremper le caractère national des armées russes. L’armée rouge ne pouvait naître que sur une base sociale et psychologique nouvelle. La passivité, l’esprit grégaire et la soumission à la nature firent place, dans les jeunes générations, à l’audace et au culte de la technique. En même temps que l’individu s’éveillait, le niveau culturel s’améliorait. Les conscrits illettrés devenaient de moins en moins nombreux ; l’armée rouge ne libère pas un homme qui ne sache lire et écrire. Tous les sports y sont pratiqués avec fougue et s’étendent hors de l’armée. L’insigne du bon tireur est devenu populaire parmi les employés, les ouvriers, les étudiants. Les skis prêtent en hiver aux unités de troupe une mobilité inconnue auparavant. Des résultats remarquables ont été obtenus dans le parachutisme, le vol à voile et l’aviation. Les exploits de l’aviation dans l’Arctique et dans la stratosphère sont présents à tous les esprits. Ces sommets indiquent toute une chaîne de hauteurs conquises.

Point n’est besoin d’idéaliser l’organisation ou les qualités opératives qui furent celles de l’armée rouge pendant la guerre civile. Ces années furent pour les jeunes cadres celles d’un grand baptême. De simples soldats de l’armée impériale, des sous-officiers, des sous-lieutenants se révélaient organisateurs et capitaines ; leur volonté se trempait en de vastes luttes. Ces autodidactes furent souvent battus, mais ils finirent par vaincre. Les meilleurs d’entre eux se mirent ensuite à l’étude avec application. Des chefs militaires d’aujourd’hui qui, tous, ont passé par l’école de la guerre civile, la plupart ont achevé leurs études à l’Académie militaire ou suivi des cours spéciaux de perfectionnement. Près de la moitié des officiers supérieurs ont reçu une instruction militaire adéquate, les autres ont une instruction moyenne. La théorie leur a donné la discipline indispensable de la pensée, sans tuer l’audace stimulée par les opérations dramatiques de la guerre civile. Cette génération a maintenant entre quarante et cinquante ans, l’âge de l’équilibre des forces physiques et morales, où l’initiative hardie s’appuie sur l’expérience sans être alourdie par elle.

Le parti, les Jeunesses communistes, les syndicats, indépendamment même de la façon dont ils s’acquittent de leur mission socialiste, forment d’innombrables cadres d’administrateurs accoutumés à manier les masses humaines et les masses de marchandises et à s’identifier avec l’Etat : telles sont les réserves naturelles des cadres de l’armée. La préparation de la jeunesse au service militaire constitue une autre réserve. Les étudiants forment des bataillons scolaires capables, en cas de mobilisation, de devenir des écoles d’aspirants.

Il suffit, pour se rendre compte de l’importance de ces ressources, d’indiquer que le nombre des étudiants sortis des écoles supérieures atteint en ce moment 80 000 par an, le nombre total des étudiants dépassant le demi-million et celui des élèves de l’ensemble des établissements d’enseignement approchant de vingt-huit millions.

Dans le domaine de l’économie et surtout dans celui de l’industrie, la révolution sociale a assuré à la défense du pays des avantages auxquels l’ancienne Russie ne pouvait pas songer. Les méthodes de planification signifient en réalité la mobilisation de l’industrie et permettent de se placer du point de vue de la défense dès la construction et l’outillage de nouvelles entreprises. On peut considérer le rapport entre la force vive et la force technique de l’armée rouge comme étant au niveau de celui des armées les plus avancées d’Occident. Le renouvellement du matériel d’artillerie s’est accompli avec un succès décisif pendant la première période quinquennale. Des sommes énormes sont consacrées à la construction des autos blindées et des camions, des tanks et des avions Le pays a près d’un demi-million de tracteurs et il doit en fabriquer 60 000 en 1936, d’une force globale de 8,5 millions de chevaux-vapeur. La construction des chars d’assaut se poursuit parallèlement. On prévoit de trente à quarante cinq chars pour un kilomètre de front actif en cas de mobilisation.

A la suite de la Grande Guerre, la flotte se trouvait réduite de 548 000 tonnes en 1917 à 82 000 tonnes en 1928. Il fallait commencer par le commencement. En janvier 1936 Toukhatchevsky déclarait à l’Exécutif : "Nous créons une flotte puissante en concentrant nos premiers efforts sur les sous-marins." L’amirauté japonaise est, il faut l’admettre, bien informée des succès obtenus dans ce domaine. La Baltique fait à présent l’objet d’une attention équivalente. Et pourtant, dans les années à venir, la flotte de haute mer ne pourra prétendre qu’à un rôle auxiliaire dans la défense des frontières maritimes.

En revanche, la flotte aérienne a pris un bel essor. Il y a plus de deux ans qu’une délégation de techniciens français de l’aviation exprimait à ce sujet, d’après la presse, "son étonnement et son admiration". Elle avait pu, notamment, se convaincre que l’armée rouge construit en nombre grandissant de lourds avions de bombardement d’un rayon d’action de 1 200 et 1 500 kilomètres. En cas de conflit en Extrême-Orient les centres politiques et économiques du Japon seraient donc exposés aux coups de l’aviation de la région maritime de Vladivostok. Les renseignements livrés à la presse font savoir que le plan quinquennal prévoyait la formation de soixante-deux régiments d’aviation capables de mettre en ligne cinq mille appareils (pour 1935). Il n’y a pas lieu de douter qu’à cet égard le plan ait été exécuté, et il a probablement été dépassé.

L’aviation est indissolublement liée à un domaine de l’industrie qui n’existait pas autrefois en Russie, mais qui a fait de très grands progrès au cours des derniers temps : la chimie. Ce n’est pas un secret que le gouvernement soviétique, comme d’ailleurs tous les gouvernements, n’a pas cru un seul instant aux "interdictions" répétées de la guerre des gaz. L’oeuvre des civilisateurs italiens en Abyssinie a montré une nouvelle fois ce que valent les limitations humanitaires du brigandage international. On peut penser que l’armée rouge est prémunie contre les surprises catastrophiques de la guerre chimique ou bactériologique — ces régions les plus mystérieuses et les plus terrifiantes de l’armement — autant que les armées d’Occident.

La qualité des produits de l’industrie de guerre doit provoquer des doutes légitimes. Rappelons à ce propos que les moyens de production sont en U.R.S.S. de meilleure qualité que les articles de consommation. Là où les commandes sont passées par les groupements influents de la bureaucratie dirigeante elle-même, la qualité de la production s’élève sensiblement au-dessus de son niveau ordinaire, qui est très bas. Les services de la guerre sont les clients les plus influents de l’industrie. Ne nous étonnons donc pas que les appareils de destruction soient d’une qualité supérieure aux articles de consommation et même aux moyens de production. L’industrie de guerre reste pourtant une partie de l’industrie en général et reflète, bien qu’en les atténuant, tous les défauts de celle-ci. Vorochilov et Toukhatchevsky ne manquent pas une occasion de dire publiquement aux administrateurs : "Nous ne sommes pas toujours satisfaits de la qualité de la production que vous donnez à l’armée rouge." Il y a lieu de croire qu’on s’exprime en termes plus nets entre dirigeants de la défense. En règle générale, les fournitures de l’intendance sont inférieures en qualité à celles de l’armement et des munitions. Les bottes sont moins bonnes que les mitrailleuses. Le moteur d’avion, en dépit des grands progrès réalisés, est encore en retard sur les meilleurs modèles de l’Occident. L’ancien objectif — se rapprocher le plus possible du niveau atteint par l’ennemi futur — subsiste quant à la technique de la guerre.

La situation est plus fâcheuse dans l’agriculture. On répète fréquemment à Moscou que, le revenu de l’industrie ayant dépassé celui de l’agriculture, la prépondérance est passée en U.R.S.S. de l’agriculture à l’industrie. A la vérité, les proportions nouvelles des revenus sont déterminées moins par l’accroissement de l’industrie, si important qu’il soit, que par le niveau extrêmement bas de l’agriculture. L’esprit extraordinairement conciliant dont la diplomatie soviétique a fait preuve pendant des années à l’égard du Japon était dû, entre autres causes, à de graves difficultés de ravitaillement. Les trois dernières années ont pourtant amené une amélioration réelle et permis de créer des bases de ravitaillement sérieuses pour la défense de l’Extrême-Orient.

Si paradoxal que cela paraisse, c’est le manque de chevaux qui constitue pour l’armée le point le plus vulnérable. La collectivisation totale a provoqué la perte de près de 55% des chevaux. Or, malgré la motorisation, l’armée actuelle a besoin d’un cheval pour trois soldats, comme au temps de Napoléon. Un tournant favorable a été marqué l’année passée à cet égard, le nombre des chevaux ayant commencé à s’accroître. En tout cas, même si la guerre éclatait dans quelques mois, un pays de 170 millions d’habitants aura toujours la possibilité de mobiliser les ressources et les chevaux nécessaires pour le front, au détriment, cela va de soi, de l’ensemble de la population. Mais en cas, de guerre les masses populaires de tous les pays ne peuvent s’attendre en général qu’à la faim, aux gaz et aux épidémies.

La grande Révolution française créa son armée en amalgamant les formations nouvelles et les troupes de lignes de l’armée royale. La révolution d’Octobre liquida complètement l’armée de l’ancien régime. L’armée rouge fut une création nouvelle, commencée par la base. Née en même temps que le régime soviétique, elle partagea toutes ses vicissitudes. Sa supériorité incommensurable sur l’armée du tsar, elle la dut exclusivement à la profonde transformation sociale. Elle n’a pas été épargnée par la dégénérescence du régime soviétique ; celle-ci, au contraire, a trouvé dans l’armée son expression la plus achevée. Avant d’essayer de déterminer le rôle possible de l’armée rouge dans le prochain cataclysme, il faut que nous nous arrêtions un moment sur l’évolution de ses idées maîtresses et de sa structure.

Le décret du conseil des commissaires du peuple du 12 janvier 1918, qui créa une armée régulière, fixait en ces termes sa destination : "Le passage du pouvoir aux classes laborieuses et exploitées rend nécessaire une armée nouvelle qui sera le rempart du pouvoir des soviets... et l’appui de la prochaine révolution socialiste de l’Europe." En répétant le 1er mai le "serment socialiste" dont le texte a été maintenu depuis 1918 et l’est encore pour le moment, les jeunes soldats rouges s’engagent "devant les classes laborieuses de la Russie et du monde" à combattre "pour le socialisme et la fraternité des peuples sans ménager leurs forces ni leur vie". Quant Staline dit aujourd’hui que l’internationalisme de la révolution est un "malentendu comique", il manque, entre autres, de respect envers les décrets fondamentaux du pouvoir des soviets, non abrogés à ce jour.

L’armée vivait, naturellement, des mêmes idées que le parti et l’Etat. La législation, la presse, l’agitation s’inspiraient au même titre de la révolution mondiale, conçue comme un objectif. Le programme de l’internationalisme révolutionnaire revêtit maintes fois un aspect excessif dans les services de la guerre. Feu Goussiev, qui fut pendant un certain temps le chef du service politique de l’armée, et plus tard l’un des plus proches collaborateurs de Staline, écrivait en 1921 dans une revue militaire : "Nous préparons l’armée de classe du prolétariat... non seulement à la défense contre la contre-révolution bourgeoise et seigneuriale, mais aussi à des guerres révolutionnaires (défensives et offensives) contre les puissances impérialistes." Goussiev reprochait au chef de l’armée rouge[2] de préparer insuffisamment cette armée à ses tâches internationales. L’auteur expliqua dans la presse au camarade Goussiev que la force armée étrangère est appelée à jouer dans les révolutions un rôle auxiliaire et non principal ; elle ne peut hâter le dénouement et faciliter la victoire que si des conditions favorables sont données. "L’intervention militaire est utile comme les forceps de l’accoucheur ; employée à temps, elle peut abréger les douleurs de l’enfantement ; employée prématurément, elle ne peut aboutir qu’à des avortements." (5 décembre 1921.) Nous ne pouvons malheureusement pas exposer ici comme il conviendrait l’histoire des idées sur cet important chapitre. Notons cependant que Toukhatchevsky, aujourd’hui maréchal, proposa en 1921 au congrès de l’Internationale communiste de constituer auprès du bureau de l’internationale communiste un "état-major international" : cette lettre intéressante fut publiée à l’époque dans un volume d’articles intitulé La Guerre des classes. Doué pour le commandement, mais d’une impétuosité exagérée, ce capitaine dut apprendre d’un article écrit à son intention que "l’état-major international pourrait être créé par les états-majors nationaux des divers Etats prolétariens ; tant qu’il n’en est pas ainsi, un état-major international deviendrait inévitablement caricatural". Staline évitait le plus possible de prendre position sur les questions de principe, surtout nouvelles, mais nombre de ses futurs compagnons se situaient en ces années-là, "à gauche" de la direction du parti et de l’armée. Leurs idées comportaient nombre d’exagérations naïves ou, si l’on préfère, de "malentendus comiques". Une grande révolution est-elle possible sans cela ? Nous combattions la "caricature" extrémiste de l’internationalisme longtemps avant de devoir tourner nos armes contre la théorie non moins caricaturale du "socialisme dans un seul pays".

A l’encontre des conceptions qui s’établirent rétrospectivement par la suite, la vie idéologique du bolchevisme fut très intense précisément à l’époque la plus pénible de la guerre civile. De larges discussions se poursuivaient à tous les degrés du parti, de l’Etat ou de l’armée, surtout sur les questions militaires ; la politique des dirigeants était soumise à une critique libre et souvent cruelle. Le chef de l’armée [3] écrivait alors dans la revue militaire la plus influente, à propos des excès de zèle de la censure : "Je conviens volontiers que la censure a fait énormément de bêtises et je tiens pour très nécessaire de rappeler cette honorable personne à plus de modestie. La censure a pour mission de veiller sur les secrets de guerre... Le reste ne la regarde pas." (23 février 1919.)

L’épisode de l’état-major international fut de peu d’importance dans la lutte idéologique qui, tout en ne sortant pas des limites tracées par la discipline de l’action, amena la formation d’une sorte de fraction d’opposition dans l’armée, tout au moins dans ses milieux dirigeants. L’école de la "doctrine prolétarienne de la guerre", à laquelle appartenaient ou adhéraient Frounzé, Toukhatchevsky, Goussiev, Vorochilov et d’autres, procédait de la conviction a priori que l’armée rouge, dans ses fins politiques et sa structure comme dans sa stratégie et sa tactique, ne devait rien avoir de commun avec les armées nationales des pays capitalistes. La nouvelle classe dominante devait avoir à tous égards un système politique distinct. Il ne restait qu’à le créer. Pendant la guerre civile, on se borna à formuler des protestations de principe contre l’utilisation des généraux, c’est-à-dire des anciens officiers de l’armée du tsar, et à fronder le commandement supérieur en lutte avec les improvisations locales et les atteintes incessantes à la discipline. Les promoteurs les plus décidés de la nouvelle parole tentèrent même de condamner, au nom des principes de la "manoeuvre" et de l’"offensive", érigés en impératifs absolus, l’organisation centralisée de l’armée, qui risquait d’entraver l’initiative révolutionnaire sur les futurs champs de bataille internationaux. C’était au fond une tentative pour élever les méthodes de la guerre des partisans du début de la guerre civile à la hauteur d’un système permanent et universel. Des capitaines se prononçaient avec d’autant plus de chaleur pour la nouvelle doctrine qu’ils ne voulaient pas étudier l’ancienne. Tsaritsyne (aujourd’hui Stalingrad) était le foyer principal de ces idées ; Boudienny, Vorochilov (et un peu plus tard Staline) y avaient commencé leur activité militaire.

Ce n’est que la paix venue qu’on tenta de coordonner ces tendances novatrices et d’en faire une doctrine. L’un des meilleurs chefs de la guerre civile, un ancien forçat politique Frounzé, prit cette initiative, soutenu par Vorochilov et, partiellement, par Toukhatchevsky. Au fond, la doctrine prolétarienne de la guerre était fort analogue à celle de la "culture prolétarienne", dont elle partageait entièrement le caractère schématique et métaphysique. Les quelques travaux laissés par ses auteurs ne renferment que peu de recettes pratiques et nullement neuves, tirées par déduction d’une définition-standard du prolétariat, classe internationale en cours d’offensive, c’est-à-dire d’abstractions psychologiques et non inspirées par les conditions réelles de lieu et de temps. Le marxisme, prôné à chaque ligne, faisait place au plus pur idéalisme. Tenant compte de la sincérité de ces errements, il n’est pas difficile d’y découvrir néanmoins le germe de la suffisance bureaucratique désireuse de penser et d’obliger les autres à penser qu’elle est capable d’accomplir en tous domaines, sans préparation spéciale et même sans bases matérielles, des miracles historiques.

Le chef de l’armée répondait à l’époque à Frounzé : "Je ne doute pas de mon côté que, si un pays pourvu d’une économie socialiste développée se voyait contraint de faire la guerre à un pays bourgeois, sa stratégie aurait un tout autre aspect. Mais cela ne nous donne pas de raisons de vouloir aujourd’hui imaginer une stratégie prolétarienne... En développant l’économie socialiste, en élevant le niveau culturel des masses, ... nous enrichirons sans nul doute l’art militaire de nouvelles méthodes." Pour cela, mettons-nous avec méthode à l’école des pays capitalistes avancés, sans tenter "de déduire, par des procédés logiques, de la nature révolutionnaire du prolétariat une stratégie nouvelle" (1er avril 1922.) Archimède promettait de soulever la Terre, pourvu qu’on lui donnât un point d’appui. C’était bien dit. Mais si on lui avait offert le point d’appui, il se serait aperçu que le levier lui faisait défaut. La révolution victorieuse nous donnait un nouveau point d’appui. Mais pour soulever le monde, les leviers restent encore à construire.

La "doctrine prolétarienne de la guerre" fut repoussée par le parti comme sa soeur aînée, la doctrine de la "culture prolétarienne". Par la suite, leurs destinées furent différente. Staline et Boukharine relevèrent le drapeau de la "culture prolétarienne", sans résultats appréciables, il est vrai, pendant les sept années qui séparent la proclamation du socialisme dans un seul pays de la liquidation de toutes les classes (1924-1931). La "doctrine prolétarienne de la guerre", en revanche n’a pas connu de renaissance, bien que ses anciens promoteurs se fussent assez promptement trouvés au pouvoir. La différence entre les destinées de deux doctrines si parentes est très caractéristique de la société soviétique. La "culture prolétarienne" embrassait des impondérables et la bureaucratie proposait d’autant plus généreusement cette compensation au prolétariat qu’elle l’écartait plus brutalement du pouvoir. La doctrine militaire, au contraire, touchait au vif les intérêts de la défense et ceux de la couche dirigeante. Elle ne laissait pas de place aux fantaisies idéologiques. Les anciens adversaires de l’utilisation des généraux étaient dans l’intervalle devenus eux-mêmes des généraux ; les promoteurs de l’état-major international s’étaient assagis sous l’égide de l’"état-major dans un seul pays" ; la doctrine de la "sécurité collective" se substituait à celle de la "guerre des classes" ; la perspective de la révolution mondiale cédait la place au culte du statu quo. Il fallait, pour inspirer confiance aux alliés hypothétiques et ne point trop irriter les adversaires, ressembler le plus possible aux armées capitalistes et non s’en distinguer à tout prix. Les modifications de doctrine et de façade dissimulaient cependant des processus sociaux d’une importance historique. L’année 1935 fut marquée pour l’armée par une sorte de coup d’Etat double : à l’égard du système des milices et à l’égard des cadres. LIQUIDATION DES MILICES ET RETABLISSEMENT DES GRADES

Dans quelle mesure les forces armées soviétiques répondent-elles, près de vingt ans après la révolution, au type voulu par le programme du parti bolchevique ?

L’armée de la dictature du prolétariat doit, conformément au programme du parti "avoir un caractère de classe net, c’est-à-dire se composer exclusivement de prolétaires et de paysans appartenant aux couches pauvres semi-prolétariennes de la population des campagnes. Cette armée de classe ne deviendra une milice socialiste du peuple entier qu’après la suppression des classes". Renonçant pour un temps à une armée représentant la totalité du peuple, le parti ne renonçait pas au système des milices. Au contraire, une décision du VIIIe congrès du parti communiste dit : "Nous fondons les milices sur une base de classe et les transformons en milices socialistes." L’objectif était de créer une armée "autant que possible sans casernes, c’est-à-dire placée dans des conditions voisines de celles de la classe ouvrière au travail". Les diverses unités devaient finalement correspondre aux usines, aux mines, aux bourgs, aux communes agricoles et à d’autres formations organiques "pourvues d’un commandement local et de réserves locales d’armement et de ravitaillement". La cohésion régionale, scolaire, industrielle et sportive de la jeunesse devait remplacer avantageusement l’esprit militaire inculqué par la caserne et implanter une discipline consciente sans recourir à un corps d’officiers de métier dominant l’armée.

Etant ce qui répond le mieux à la nature de la société socialiste, la milice exige une économie avancée. L’armée encasernée est placée dans des conditions artificielles ; l’armée territoriale exprime beaucoup plus directement l’état réel du pays. Plus la culture est primitive, plus grande est la différence entre la ville et la campagne, moins la milice sera homogène et bien organisée. L’insuffisance des voies ferrées, des routes et des voies fluviales, le manque d’autoroutes, la faiblesse du transport automobile condamnent l’armée territoriale, dans les premières semaines critiques et les premiers mois de la guerre, à une extrême lenteur. Pour assurer la couverture des frontières pendant la mobilisation, ainsi que les transports stratégiques et la concentration des forces, il importe de disposer en même temps que des milices d’une armée permanente. L’armée rouge fut dès le début conçue comme un compromis obligatoire des deux systèmes, l’armée permanente y prévalant toutefois.

Le chef de l’armée écrivait en 1924 : "Il faut avoir toujours en vue les deux considérations suivantes : si l’établissement du régime soviétique crée pour la première fois la possibilité d’un système de milices, le temps que nous mettrons à y parvenir sera déterminé par l’état général de la culture du pays — technique, communications, instruction, etc. Les assises politiques des milices sont fermement établies chez nous, mais leurs assises économiques et culturelles sont très arriérées." Si les conditions matérielles souhaitables étaient données, l’armée territoriale, loin de le céder à l’armée permanente, lui serait nettement supérieure. L’U.R.S.S. paie cher sa défense parce qu’elle est trop pauvre pour avoir une armée territoriale qui reviendrait moins cher. Ne nous en étonnons pas : c’est précisément parce qu’elle est pauvre que l’U.R.S.S. ploie sous le fardeau d’une coûteuse bureaucratie.

Le même problème se présente à nous avec une remarquable constance dans tous les domaines de la vie sociale sans exception, et c’est celui de la disproportion entre le fondement économique et la superstructure sociale. A la fabrique, au kolkhoze, dans la famille, à l’école, dans la littérature, à l’armée, tous les rapports reposent sur la contradiction entre le bas niveau (même du point de vue capitaliste) des forces de production et les formes, socialistes en principe, de la propriété.

Les nouveaux rapports sociaux provoquent une hausse de la culture. Mais la culture insuffisante rabaisse les formes sociales. La réalité soviétique est la résultante de ces deux tendances. Dans l’armée, grâce à la structure parfaitement nette de l’organisme, la résultante est mesurée par des chiffres assez exacts. Les proportions des unités permanentes et territoriales peuvent servir d’indices, mesurer la progression vers le socialisme.

La nature et l’histoire ont attribué à l’U.R.S.S. des frontières ouvertes, à 10 000 kilomètres l’une de l’autre, avec une population espacée et de mauvaises routes. Le 15 octobre 1924, l’ancienne direction de l’armée, dans les derniers mois de son activité, invitait une nouvelle fois le pays à ne pas l’oublier : "L’organisation des milices ne pourra avoir dans l’avenir immédiat qu’un caractère nécessairement préparatoire. Toute progression dans ce sens doit nous être commandée par la vérification rigoureuse les résultats acquis." Mais en 1925 s’ouvre une ère nouvelle : les anciens protagonistes de la "doctrine prolétarienne de la guerre" arrivent au pouvoir. En vérité, l’armée territoriale était radicalement en contradiction avec l’idéal d’"offensive" et de "manoeuvre" qui avait été celui de cette école. Mais on oubliait peu à peu la révolution mondiale. Les nouveaux chefs espéraient éviter les guerres en "neutralisant" la bourgeoisie. Dans les années qui suivirent, 74% des effectifs de l’armée passèrent au système des milices !

Tant que l’Allemagne resta désarmée, et d’ailleurs "amie", le quartier général de Moscou compta, en ce qui concerne les frontières occidentales, avec les forces les voisins de l’U.R.S.S. : Pologne, Roumanie, Lithuanie, Lettonie, Estonie, Finlande, ces adversaires devant être probablement appuyés par de plus grandes puissances et surtout par la France. En ces temps lointains (ils prirent fin en 1933), la France n’était pas encore l’amie providentielle de la paix. Les Etats limitrophes pouvaient, tous ensemble, mettre en ligne près de 120 divisions d’infanterie, soit 3 500 000 hommes environ. Le plan de mobilisation de l’armée rouge tendait à assurer la concentration à la frontière occidentale de forces à peu près équivalentes. En Extrême-Orient, les conditions particulières du théâtre de la guerre obligent aussi à compter avec des centaines de milliers de combattants. Pour 100 hommes au feu, il faut en un an 75 remplaçants. Deux années de guerre devaient coûter au pays — en négligeant les soldats qui, au sortir lies hôpitaux, repartiraient pour le front — 10 à 12 millions d’hommes. L’armée rouge ne comptait jusqu’en 1935 que 562 000 hommes, 620 000 hommes avec les troupes de la Guépéou, dont 40 000 officiers. De ces forces, répétons-le, 74% appartenaient aux divisions territoriales et 26% seulement à des unités encasernées. Pouvait-on souhaiter meilleure preuve de la victoire du système des milices — dans une mesure non de 100%, mais de 74% — et en tout cas à titre "définitif et irrévocable" ?

Tous ces calculs, assez précaires par eux-mêmes, furent mis en question à l’arrivée de Hitler au pouvoir. L’Allemagne s’arma fiévreusement, et ce fut en premier lieu contre l’U.R.S.S. La perspective d’une cohabitation pacifique avec le capitalisme s’estompa tout de suite. La menace de guerre, de plus en plus précise, obligea le gouvernement soviétique à modifier radicalement la structure de l’armée rouge, tout en portant ses effectifs à 1 300 000 hommes. A l’heure actuelle, l’armée comprend 77% de divisions dites "de cadres" et 23% de divisions territoriales ! Cette élimination des formations territoriales ressemble fort à l’abandon du système des milices, si l’on songe que ce n’est pas une paix sans nuages, mais bien la possibilité de la guerre qui rend l’armée indispensable. L’expérience historique révèle ainsi que, surtout dans un domaine où les plaisanteries sont, moins que dans tout autre, de mise, l’on ne conquiert "définitivement et irrévocablement" que ce qui est assuré par la base de production de la société.

La chute de 74% à 23% paraît tout de même excessive. Il faut croire qu’elle ne s’est pas produite sans une pression "amicale" de l’état-major français. Il est plus probable encore que la bureaucratie a saisi l’occasion propice d’en finir avec ce système pour des raisons dictées dans une large mesure par la politique. Les divisions territoriales sont par définition sous la dépendance directe de la population et c’est, du point de vue socialiste, le gros avantage des milices ; c’est aussi leur inconvénient du point de vue du Kremlin. C’est, en effet, à cause de la crainte d’une trop grande proximité de l’armée et du peuple que les autorités des pays capitalistes avancés, où techniquement le système des milices serait parfaitement réalisable, le repoussent. La vive fermentation de l’armée rouge pendant l’exécution du premier plan quinquennal a certainement été un motif de plus pour réformer les divisions territoriales.

Notre hypothèse serait, à coup sûr, confirmée par un diagramme donnant la composition de l’armée rouge avant et après la réforme ; mais nous ne l’avons pas et, si nous l’avions, nous ne nous permettrions pas de le commenter ici. Un fait est notoire, qui n’est susceptible que d’une interprétation : au moment où le gouvernement soviétique réduit de 51% l’importance spécifique des milices territoriales, il rétablit les unités cosaques, seules formations territoriales de l’ancien régime ! La cavalerie est toujours l’élément privilégié et conservateur d’une armée. Les cosaques formèrent autrefois la partie la plus conservatrice de la cavalerie. Pendant la guerre et la révolution, ils servirent de force de police, au tsar d’abord, à Kerensky ensuite. Sous le régime des Soviets, ils furent invariablement des Vendéens. La collectivisation, poursuivie parmi eux avec une violence particulière, n’a pu modifier ni leurs traditions ni leur mentalité En revanche, le droit leur a été accordé à titre exceptionnel de posséder des chevaux. D’autres faveurs ne leur manquent pas cela va de soi Les cavaliers des steppes se trouveront de nouveau du côté des privilégiés, contre les mécontents faut-il en douter ? En présence des incessantes mesures de répression prises contre la jeunesse ouvrière d’opposition, la réapparition des galons et des cosaques aux coiffures batailleuses devient l’un des signes les plus frappants de Thermidor !

Le décret rétablissant le corps des officiers dans toute sa splendeur bourgeoise a porté aux principes de la révolution d’Octobre un coup encore plus dur. Avec leurs défauts, mais aussi leurs qualités inappréciables, les cadres de l’armée rouge s’étaient formés dans la révolution et la guerre civile. La jeunesse, privée d’activité politique libre, donne encore d’excellents commandants rouges. D’autre part, la dégénérescence progressive de l’Etat n’a pas manqué de se faire sentir dans le commandement. Vorochilov, énonçant dans une conférence publique des vérités premières sur l’exemple que les commandants doivent donner à leurs subordonnés, crut bon d’avouer : "Je ne puis, à mon grand regret, m’en flatter" ; "les cadres n’arrivent pas assez souvent à suivre les progrès" réalisés dans le rang ; "les commandants sont souvent incapables de bien faire face aux situations nouvelles", etc. Ces amers aveux du plus haut placé des chefs de l’armée, formellement du moins, peuvent inquiéter, mais non étonner : ce que Vorochilov dit du commandement se rapporte à toute la bureaucratie. Il est vrai que l’orateur n’admet pas lui-même que l’on puisse ranger les dirigeants parmi les "arriérés", puisqu’ils tancent en toutes circonstances tout le monde et multiplient les injonctions d’être à la hauteur. Mais la réalité, c’est que la corporation incontrôlée des "chefs", à laquelle appartient Vorochilov, est la principale cause des états arriérés, des routines et de bien d’autres choses.

L’armée n’est qu’un élément de la société et souffre de toutes les maladies de celle-ci ; elle souffre surtout quand monte la température. Le métier de la guerre est trop sévère pour s’accommoder de fictions et de falsifications. L’armée d’une révolution a besoin du grand air de la critique. Le commandement a besoin d’un contrôle démocratique. Les organisateurs de l’armée rouge le virent bien dès le début, qui crurent nécessaire de préparer l’éligibilité des chefs. La décision capitale du parti à ce sujet dit : "L’accroissement de l’esprit de corps des unités et la formation de l’esprit critique des soldats à l’égard d’eux-mêmes et de leurs chefs créent les conditions favorables à l’application de plus en plus large du principe de l’éligibilité des chefs". Mais quinze ans après l’adoption de cette motion — temps bien suffisant, semble-t-il, pour affermir l’esprit de corps et l’autocritique — les dirigeants soviétiques prennent le chemin opposé.

Le monde civilisé, ami et ennemi, apprit non sans stupeur, en septembre 1935, que l’armée rouge aurait désormais une hiérarchie d’officiers commençant au lieutenant et finissant au maréchal. Le chef réel de l’armée, Toukhatchevsky, expliqua que "le rétablissement des grades créait une base plus stable aux cadres de l’armée, tant techniques que de commandement". Explication intentionnellement équivoque. Le commandement s’affermit avant tout grâce à la confiance des hommes. C’est précisément pourquoi l’armée rouge commença par la liquidation du corps des officiers. Le rétablissement d’une caste hiérarchique n’est nullement exigé par l’intérêt de la défense. Ce qui importe pratiquement, c’est le poste de commandement et non le grade. Les ingénieurs et les médecins n’ont pas de grades ; la société trouve néanmoins le moyen de les mettre à leurs places. Le droit à un poste de commandement est assuré par les connaissances, le talent, le caractère, l’expérience, facteurs qui nécessitent une appréciation incessante et individuelle. Le grade de major n’ajoute rien au commandant d’un bataillon. Les étoiles des maréchaux ne confèrent aux cinq chefs supérieurs de l’armée rouge ni de nouveaux talents ni plus d autorité. La "base stable" est en réalité offerte non à l’armée, mais au corps des officiers au prix de son éloignement de l’armée. Cette réforme poursuit une fin purement politique : donner au corps des officiers un poids social. Molotov le dit en somme quand il justifie le décret par le besoin "d’augmenter l’importance des cadres dirigeants de l’armée". On ne se borne pas, ce faisant, à rétablir les grades. On construit à la hâte des habitations pour les officiers. En 1936, 47 000 chambres doivent être mises à leur disposition ; une somme, supérieure de 57% aux crédits de l’année précédente, est consacrée à leurs traitements. "Augmenter l’importance des cadres dirigeants", c’est donc rattacher plus étroitement les officiers aux milieux dirigeants, en affaiblissant leur liaison avec l’armée.

Fait digne d’être souligné, les réformateurs n’ont pas cru devoir inventer pour les grades des appellations nouvelles ; au contraire, ils ont manifestement tenu à imiter l’Occident. Ils ont, par la même occasion, révélé leur talon d’Achille en n’osant pas rétablir le grade de général qui, en russe, suscite trop d’ironie. La presse soviétique, commentant la promotion de cinq maréchaux — choisis, notons-le en passant, plus pour leur dévouement personnel à Staline que pour leurs talents et les services rendus — ne manqua pas d’évoquer l’ancienne armée du tsar, "avec son esprit de caste, sa vénération des grades et sa servilité hiérarchique". Pourquoi donc l’imiter si bassement ? La bureaucratie, créant des privilèges, use à tout instant des arguments qui servirent naguère à la destruction des anciens privilèges. L’insolence se combine ainsi avec la pusillanimité et se complète de doses de plus en plus fortes d’hypocrisie.

Si inattendu qu’ait pu paraître le rétablissement de "l’esprit de caste, de la vénération des grades et de la servilité hiérarchique", le gouvernement n’avait probablement pas le choix. La désignation des commandants en vertu de leurs qualités personnelles n’est possible que si la critique et l’initiative se manifestent librement dans une armée placée sous le contrôle de l’opinion publique. Une rigoureuse discipline peut très bien s’accommoder d’une large démocratie et même y trouver appui. Mais aucune armée ne peut être plus démocratique que le régime qui la nourrit. Le bureaucratisme, avec sa routine et sa suffisance, ne dérive pas des besoins spéciaux de l’organisation militaire, mais des besoins politiques des dirigeants. Ces besoins trouvent seulement dans l’armée leur expression la plus achevée. Le rétablissement de la caste des officiers, dix-huit ans après sa suppression révolutionnaire, atteste avec une force égale quel est l’abîme creusé entre les dirigeants et les dirigés, combien l’armée a déjà perdu les qualités essentielles qui lui permettaient de s’appeler une armée rouge [4] et quel est le cynisme de la bureaucratie qui fait loi des conséquences de cette démoralisation.

La presse bourgeoise ne s’est pas trompée sur le sens de cette contre-réforme. Le Temps écrivait, le 25 septembre 1935 : "Cette transformation extérieure est un des signes de la transformation profonde qui s’accomplit en ce moment dans l’Union soviétique tout entière. Le régime maintenant définitivement consolidé se stabilise graduellement. Les habitudes et les coutumes révolutionnaires font place, à l’intérieur de la famille et de la société soviétique, aux sentiments et aux moeurs qui continuent à régner à l’intérieur des pays dits capitalistes. Les Soviets s’embourgeoisent." Nous n’avons presque rien à ajouter à cette appréciation. L’U.R.S.S. ET LA GUERRE

Le danger de guerre n’est que l’une des expressions de la dépendance de l’U.R.S.S. à l’égard du monde et, par conséquent, l’un des arguments contre l’utopie d’une société socialiste isolée ; argument redoutable qui se présente maintenant au premier plan.

Il serait vain de vouloir prévoir tous les facteurs de la prochaine mêlée des peuples : si un calcul de ce genre était possible, le conflit des intérêts se résoudrait toujours par quelque paisible transaction de comptable. Il y a trop d’inconnues dans la sanglante équation de la guerre. L’U.R.S.S. bénéficie en tout cas de gros avantages hérités du passé et créés par le nouveau régime. L’expérience de l’intervention pendant la guerre civile a démontré que son étendue constitue comme par le passé pour la Russie une très grande supériorité. La petite Hongrie soviétique fut renversée en quelques jours par l’impérialisme étranger, aidé, il est vrai, du malencontreux dictateur Bela Kun. La Russie des Soviets, coupée, dès le début, de sa périphérie, résista trois ans à l’intervention ; à certains moments, le territoire de la révolution se réduisit presque à celui de l’ancien grand-duché de Moscovie ; mais il n’en fallut pas davantage pour tenir et vaincre par la suite.

La réserve humaine constitue un second avantage considérable. La population de l’U.R.S.S., s’accroissant de trois millions d’âmes par an, a dépassé les 170 millions. Une classe comprend actuellement 1 300 000 jeunes gens. La sélection la plus rigoureuse, physique et politique, n’en élimine pas plus de 400 000. Les réserves, que l’on peut estimer à dix-huit ou vingt millions d’hommes, sont pratiquement inépuisables.

Mais la nature et les hommes ne sont que la matière première de la guerre. Le "potentiel" militaire dépend avant tout de la puissance économique de l’Etat. Sous ce rapport, les avantages de l’U.R.S.S. sont immenses relativement à l’ancienne Russie. Nous avons déjà indiqué que c’est précisément dans le domaine militaire que l’économie planifiée a donné le plus de résultats jusqu’à présent. L’industrialisation des régions éloignées, de la Sibérie principalement, donne aux étendues de steppes et de forêts une nouvelle importance. L’U.R.S.S. reste pourtant un pays arriéré. Le bas rendement du travail, la médiocre qualité de la production, la faiblesse des transports ne sont compensés que partiellement par l’étendue, les richesses naturelles et la population. En temps de paix, la mesure des forces économiques de systèmes sociaux opposés peut être différée — pendant longtemps, mais pas à jamais — par des initiatives politiques et principalement par le monopole du commerce extérieur. En temps de guerre, l’épreuve est directe, sur les champs de bataille. De là le danger.

Les défaites, bien qu’elles provoquent d’habitude de grands changements politiques, sont loin de mener toujours à des bouleversements économiques. Un régime social assurant un haut niveau de culture et une grande richesse ne peut pas être renversé par les baïonnettes. Au contraire, on voit les vainqueurs adopter les usages du vaincu quand celui-ci leur est supérieur par son développement. Les formes de la propriété ne peuvent être modifiées par la guerre que si elles sont gravement en contradiction avec les assises économiques du pays. La défaite de l’Allemagne dans une guerre contre l’U.R.S.S. entraînerait inévitablement la chute de Hitler et aussi du système capitaliste. On ne peut guère douter, d’autre part, que la défaite ne soit fatale aux dirigeants de l’U.R.S.S. et aux bases sociales de ce pays. L’instabilité du régime actuel de l’Allemagne provient de ce que ses forces productives ont depuis longtemps dépassé les formes de la propriété capitaliste. L’instabilité du régime soviétique, au contraire, est due au fait que ses forces productives sont encore loin d’être à la hauteur de la propriété socialiste. Les bases sociales de l’U.R.S.S. sont menacées par la guerre pour les raisons mêmes qui font qu’en temps de paix elles ont besoin de la bureaucratie et du monopole du commerce extérieur, c’est-à-dire du fait de leur faiblesse.

Peut-on espérer que l’U.R.S.S. sortira de la prochaine guerre sans défaite ? Répondons nettement à une question posée en toute netteté : si la guerre n’était qu’une guerre, la défaite de l’U.R.S.S. serait inévitable. Sous les rapports de la technique de l’économie et de l’art militaire, l’impérialisme est infiniment plus puissant que l’U.R.S.S. S’il n’est pas paralysé par la révolution en Occident, il détruira le régime né de la révolution d’Octobre.

A quoi l’on peut répondre que l’impérialisme est une abstraction, puisqu’il est déchiré par ses contradictions propres. Il est vrai ; et sans elles, il y a beau temps que l’U.R.S.S. aurait quitté la scène. Les accords diplomatiques et militaires de l’U.R.S.S. reposent en partie sur ces contradictions. Mais on commettrait une funeste erreur en se refusant à voir qu’il y a une limite au-delà de laquelle ces déchirements doivent cesser. De même que la lutte des partis bourgeois et petits-bourgeois, des plus réactionnaires aux plus social-démocrates, cesse devant le péril immédiat de la révolution prolétarienne, les antagonismes impérialistes se résoudront toujours par un compromis pour empêcher la victoire militaire de l’U.R.S.S.

Les accords diplomatiques ne sont que "chiffons de papier" ; selon le mot non dépourvu de sens d’un chancelier du Reich. Il n’est écrit nulle part qu’ils dureront jusqu’à la guerre. Aucun traité avec l’U.R.S.S. ne résistera à la menacé d’une révolution imminente dans quelque partie que ce soit de l’Europe. Il suffirait que la crise politique de l’Espagne (pour ne point parler de la France) entre dans une phase révolutionnaire pour que l’espoir en Hitler-Sauveur, prôné par Lloyd George, gagne irrésistiblement tous les gouvernements bourgeois. D’ailleurs, si la situation instable de l’Espagne, de la France, de la Belgique avait pour issue une victoire de la réaction, il ne resterait pas trace davantage des pactes soviétiques. Enfin, en admettant que les "chiffons de papier" gardent leur force dans la première phase des opérations militaires, on ne peut douter que le groupement des forces dans la phase décisive ne soit déterminé par des facteurs d’une puissance beaucoup plus grande que les engagements solennels des diplomates précisément spécialisés dans la félonie.

La situation changerait du tout au tout si les gouvernements bourgeois obtenaient des garanties matérielles leur assurant que le gouvernement de Moscou se place non seulement de leur côté dans la guerre, mais encore dans la lutte des classes. Mettant à profit les difficultés de l’U.R.S.S. tombée entre deux feux, les "amis" capitalistes "de la paix" prendront, cela va de soi, toutes les mesures pour entamer le monopole du commerce extérieur et les lois soviétiques régissant la propriété. Le mouvement de défense nationale qui grandit parmi les émigrés russes de France et de Tchécoslovaquie se nourrit de ces espoirs. Et s’il faut compter que la lutte mondiale ne sera résolue que par la guerre, les alliés auront de grandes chances d’atteindre leur but. Sans intervention de la révolution, les bases sociales de l’U.R.S.S. doivent s’effondrer en cas de victoire comme en cas de défaite.

Il y a plus de deux ans qu’un document-programme intitulé La IVe Internationale et la guerre esquissait en ces termes cette perspective : "Sous l’influence du vif besoin d’articles de première nécessité éprouvé par l’Etat, les tendances individualistes de l’économie rurale seraient renforcées et les forces centrifuges s’accroîtraient de mois en mois au sein des kolkhozes... On pourrait s’attendre... dans l’atmosphère surchauffée de la guerre, à un appel aux capitaux étrangers "alliés", à des atteintes au monopole du commerce extérieur, à l’affaiblissement du contrôle de l’Etat sur les trusts, à l’aggravation de la concurrence des trusts entre eux, à des conflits entre trusts et ouvriers, etc. En d’autres termes, une guerre longue, si le prolétariat international demeurait passif, pourrait et devrait même amener les contradictions internes de l’U.R.S.S. à se résoudre par une contre-révolution bonapartiste." Les événements des deux dernières années n’ont fait que doubler cette probabilité.

Tout ce qui précède ne commande cependant en aucune façon des conclusions "pessimistes". Nous ne voulons ni fermer les yeux sur l’énorme supériorité matérielle du monde capitaliste ni ignorer l’inévitable félonie des "alliés" impérialistes, ni nous leurrer sur les contradictions internes du régime soviétique ; mais nous ne sommes pas enclins du tout à surestimer la solidité du système capitaliste dans les pays hostiles comme dans les pays alliés. Bien avant que la guerre d’usure n’ait pu mettre à l’épreuve le rapport de forces, elle soumettra la stabilité relative de ces régimes à un rude examen. Tous les théoriciens sérieux du futur massacre des peuples comptent avec la probabilité et même avec la certitude de révolutions. L’idée, de plus en plus souvent émise dans certaines sphères, de petites armées professionnelles, idée à peine plus réaliste que celle d’un duel de héros inspiré du précédent de David et Goliath, révèle, par ce qu’elle a de fantastique, la crainte que l’on éprouve du peuple en armes. Hitler ne manque pas une occasion de souligner son désir de paix en faisant allusion à l’inéluctable déferlement du bolchevisme que la guerre provoquerait en Occident. La force qui contient encore la guerre prête à se déchaîner n’est ni dans la Société des Nations ni dans les pactes de garantie, ni dans les référendums pacifistes, mais exclusivement dans la crainte salutaire que les puissants ont de la révolution.

Les régimes sociaux doivent, comme tous les phénomènes, être jugés par comparaison. En dépit de ses contradictions, le régime soviétique a, sous le rapport de la stabilité, d’immenses avantages sur les régimes de ses adversaires probables. La possibilité même de la domination des nazis sur le peuple allemand est due à la tension prodigieuse des antagonismes sociaux en Allemagne. Ces antagonismes ne sont ni écartés ni atténués ; la dalle du fascisme ne fait que les comprimer. La guerre les extérioriserait. Hitler a beaucoup moins de chances que n’en avait Guillaume II de mener la guerre à bonne fin. Une révolution faite à temps pourrait seule, en épargnant la guerre à l’Allemagne, lui éviter une nouvelle défaite.

La presse mondiale présente les assassinats de ministres japonais par des officiers comme les manifestations imprudentes d’un patriotisme passionné. En réalité, ces actes se classent, malgré la différence des idéologies, dans la même rubrique que les bombes jetées par les nihilistes russes contre la bureaucratie du tsar. La population du Japon étouffe sous le joug combiné d’une exploitation agraire asiatique et d’un capitalisme ultra-moderne. Au premier relâchement des contraintes militaires, la Corée, le Mandchoukouo, la Chine se lèveront contre la tyrannie nipponne. La guerre plongera l’empire dans un cataclysme social.

La situation de la Pologne n’est pas sensiblement meilleure. Le régime institué par Pilsudsky, le plus stérile qui soit, n’a pas même réussi à adoucir l’asservissement des paysans. L’Ukraine occidentale (la Galicie) subit une cruelle oppression qui lèse tous ses sentiments nationaux. Les grèves et les émeutes se suivent dans les centres ouvriers. La bourgeoisie polonaise, en cherchant à assurer l’avenir par l’alliance avec la France et l’amitié avec l’Allemagne, ne réussira qu’à hâter la guerre pour y trouver sa perte.

Le danger de guerre et celui d’une défaite de l’U.R.S.S. sont des réalités. Si la révolution n’empêche pas la guerre, la guerre pourra aider la révolution. Un second accouchement est généralement plus facile que le premier. La première révolte ne se fera pas attendre, dans la prochaine guerre, deux ans et demi ! Et, une fois commencées, les révolutions ne s’arrêteront pas à mi-chemin. Le destin de l’U.R.S.S. se décidera en définitive non sur la carte des états-majors, mais dans la lutte des classes. Seul le prolétariat européen, irréductiblement dressé contre sa bourgeoisie, y compris ses "amis de la paix", pourra empêcher l’U.R.S.S. d’être défaite ou poignardée dans le dos par ses "alliés". Et la défaite même de l’U.R.S.S. ne serait qu’un épisode de courte durée si le prolétariat remportait la victoire dans d’autres pays. Par contre, aucune victoire militaire ne sauvera l’héritage de la révolution d’Octobre si l’impérialisme se maintient dans le reste du monde.

Les suiveurs de la bureaucratie vont dire que nous "sous-estimons" les forces intérieures de l’U.R.S.S., l’armée rouge, etc., comme ils ont dit naguère que nous "niions" la possibilité de l’édification socialiste dans un seul pays. Ces arguments-là sont de si basse qualité qu’ils ne permettent pas même un échange de vues tant soit peu fécond. Sans armée rouge, l’U.R.S.S. eût été vaincue et démembrée à l’instar de la Chine. Sa longue résistance héroïque et opiniâtre pourra seule créer les conditions favorables au déploiement de la lutte des classes dans les pays impérialistes. L’armée rouge est ainsi un facteur d’une importance historique inappréciable.

Il nous suffit qu’elle puisse donner une puissante impulsion à la révolution. Mais seule la révolution pourra accomplir la tâche principale, qui est au-dessus des forces de l’armée rouge.

Personne n’exige du gouvernement soviétique qu’il s’expose à des aventures internationales, cesse d’obéir à la raison, tente de forcer le cours des événements mondiaux. Les tentatives de ce genre faites par le passé (Bulgarie, Estonie, Canton...) n’ont servi qu’à la réaction et ont été en leur temps condamnées par l’opposition de gauche. Il s’agit de l’orientation générale de la politique soviétique. La contradiction entre la politique étrangère de l’U.R.S.S. et les intérêts du prolétariat mondial international et des peuples coloniaux trouve son expression la plus funeste dans la subordination de l’Internationale communiste à la bureaucratie conservatrice et à sa nouvelle religion de l’immobilité.

Ce n’est pas sous le drapeau du statu quo que les ouvriers européens et les peuples des colonies peuvent se lever contre l’impérialisme et la guerre qui doit éclater et renverser le statu quo, aussi inéluctablement que l’enfant venu à terme vient troubler le statu quo de la grossesse. Les travailleurs n’ont pas le moindre intérêt à défendre les frontières actuelles, surtout en Europe, que ce soit sous les ordres de leurs bourgeoisies ou dans l’insurrection révolutionnaire. La décadence de l’Europe résulte précisément du fait qu’elle est économiquement morcelée en près de quarante Etats quasi nationaux qui, avec leurs douanes, leurs passeports, leurs systèmes monétaires et leurs armées monstrueuses au service du particularisme national, sont devenus les plus grands obstacles au développement économique de l’humanité et à la civilisation.

La tâche du prolétariat européen n’est pas d’éterniser les frontières, mais de les supprimer révolutionnairement. Statu quo ? Non ! Etats-Unis socialistes d’Europe ! Notes

[1] L’Internationale communiste a été dissoute par Staline en 1943.

[2] A l’époque Trotsky était commissaire du peuple à la guerre et président du Conseil supérieur de la guerre.

[3] Il s’agit toujours de Trotsky

[4] Elle a pris depuis lors le nom d’"armée soviétique"

Léon Trotsky, La révolution trahie

L’U.R.S.S. et les tâches de l’époque de transition

L’UNION SOVIÉTIQUE est sortie de la révolution d’Octobre comme un État ouvrier. L’étatisation des moyens de production, condition nécessaire du développement socialiste, a ouvert la possibilité d’une croissance rapide des forces productives. Mais l’appareil d’État ouvrier a subi entre-temps une dégénérescence complète, se transformant d’instrument de la classe ouvrière en instrument de violence bureaucratique contre la classe ouvrière et, de plus en plus, en instrument de sabotage de l’économie. La bureaucratisation d’un État ouvrier arriéré et isolé et la transformation de la bureaucratie en caste privilégiée toute-puissante sont la réfutation la plus convaincante - non seulement théorique, mais pratique - de la théorie du socialisme dans un seul pays.

Ainsi, le régime de URSS renferme en soi des contradictions menaçantes. Mais il continue à rester un ÉTAT OUVRIER DÉGÉNÉRÉ. Tel est le diagnostic social.

Le pronostic politique a un caractère alternatif : ou la bureaucratie, devenant de plus en plus l’organe de la bourgeoisie mondiale dans l’État ouvrier, renversera les nouvelles formes de propriété et rejettera le pays dans le capitalisme ; ou la classe ouvrière écrasera la bureaucratie et ouvrira une issue vers le socialisme.

Pour les sections de la IV° Internationale, les procès de Moscou n’ont pas été une surprise ni le résultat de la démence personnelle du dictateur du Kremlin, mais les produits légitimes de Thermidor. Ils sont nés des frictions intolérables au sein de la bureaucratie soviétique, qui, à leur tour, reflètent les contradictions entre la bureaucratie et le peuple et, aussi, les antagonismes qui s’approfondissent à l’intérieur du "peuple" lui-même. Le "fantastique" sanglant des procès montre qu’elle est la force de tension des contradictions et annonce ainsi l’approche du dénouement.

Les déclarations publiques d’anciens agents du Kremlin à l’étranger, qui ont refusé de rentrer à Moscou, ont irréfutablement confirmé, à leur manière, qu’au sein de la bureaucratie il y a toutes les nuances de la pensée politique : depuis le véritable bolchevisme (I. Reiss) jusqu’au fascisme achevé (Th. Boutenko). Les éléments révolutionnaires de la bureaucratie, qui constituent une infime minorité, reflètent, passivement il est vrai, les intérêts socialistes du prolétariat. Les éléments fascistes, et en général contre-révolutionnaires, dont le nombre augmente sans cesse, expriment de façon de plus en plus conséquente les intérêts de l’impérialisme mondial. Ces candidats au rôle de compradores pensent, non sans raison, que la nouvelle couche dirigeante ne peut assurer ses positions privilégiées qu’en renonçant à la nationalisation, à la collectivisation et au monopole du commerce extérieur, au nom de l’assimilation de la "civilisation occidentale", c’est-à-dire du capitalisme. Entre ces deux pôles, se répartissent des tendances intermédiaires et floues, de caractère menchevique, socialistes-révolutionnaire ou libéral, qui gravitent vers la démocratie bourgeoise.

Dans la société dite "sans classes" elle-même, il y a, sans aucun doute, les mêmes groupements que dans la bureaucratie, mais avec une expression moins claire et dans une proportion inverse : les tendances capitalistes conscientes, propres surtout à la couche prospère des kolkhoziens, ne caractérisent qu’une infime minorité de la population. Mais elles se trouvent une large base dans les tendances petites-bourgeoises à l’accumulation privée qui naissent de la misère générale et que la bureaucratie encourage consciemment.

Sur la base de ce système d’antagonismes croissants, qui détruisent de plus en plus l’équilibre social, se maintient, par des méthodes de terreur, une oligarchie thermidorienne qui, maintenant, se réduit surtout à la clique bonapartiste de Staline.

Les derniers procès ont été un coup contre la gauche. Cela est vrai aussi de la répression contre les chefs de l’opposition de droite, car, du point de vue des intérêts et des tendances de la bureaucratie, le groupe de droite du vieux parti bolchevik représentait un danger de gauche. Le fait que la clique bonapartiste, qui craint aussi ses alliés de droite, du genre de Boutenko, se soit trouvée contrainte, pour assurer son maintien, de recourir à l’extermination presque générale de la génération des vieux bolcheviks, est la preuve indiscutable de la vitalité des traditions révolutionnaires dans les masses, comme du mécontentement croissant de ces dernières.

Les démocrates petits-bourgeois de l’Occident, qui acceptaient, hier encore, les procès de Moscou pour argent comptant, répètent aujourd’hui avec insistance qu’ "en URSS, il n’y a ni trotskysme ni trotskystes". Ils n’expliquent cependant pas pourquoi toute l’épuration se fait précisément sous le signe de la lutte contre ce danger. Si l’on prend le "trotskysme" comme un programme achevé, à plus forte raison comme une organisation, le "trostkysme" est sans doute extrêmement faible en URSS. Cependant, sa force invincible est d’exprimer, non seulement la tradition révolutionnaire, mais aussi l’opposition présente de la classe ouvrière elle-même. La haine sociale des ouvriers pour la bureaucratie - c’est précisément cela qui constitue, aux yeux de la clique du Kremlin, le "trotskysme". Elle craint mortellement, et avec pleine raison, la rencontre de la sourde révolte des ouvriers et de l’organisation de la IV° Internationale.

L’extermination de la génération des vieux bolcheviks et des représentants révolutionnaires de la génération intermédiaire et de la jeune génération a détruit encore davantage l’équilibre politique en faveur de l’aile droite, bourgeoise, de la bureaucratie et de ses alliés dans le pays. C’est de là, c’est-à-dire de la droite, qu’on peut s’attendre, dans la prochaine période, à des tentatives de plus en plus résolues de réviser le régime social de l’URSS, en le rapprochant de la "civilisation occidentale", avant tout de sa forme fasciste.

Cette perspective rend fort concrète la question de la "défense de l’URSS". Si demain la tendance bourgeoise-fasciste, bref la "fraction Boutenko", entre en lutte pour la conquête du pouvoir, la "fraction Reiss" prendra inévitablement sa place de l’autre côté de la barricade. Se trouvant momentanément l’alliée de Staline, elle défendra, bien entendu, non pas la clique bonapartiste de celui-ci, mais les bases sociales de l’URSS, c’est-à-dire la propriété arrachée aux capitalistes et étatisée. Si la "fraction Boutenko" se trouve en alliance militaire avec Hitler, la "fraction Reiss" défendra l’URSS contre l’intervention militaire, à l’intérieur de l’URSS, aussi bien que sur l’arène mondiale. Toute autre conduite serait une trahison.

Ainsi, s’il n’est pas possible de nier par avance la possibilité, dans des cas strictement déterminés, d’un "front unique" avec la partie thermidorienne de la bureaucratie contre l’offensive ouverte de la contre-révolution capitaliste, la principale tâche politique en URSS reste, malgré tout, le RENVERSEMENT DE LA BUREAUCRATIE THERMIDORIENNE ELLE-MÊME. Le prolongement de sa domination ébranle chaque jour davantage les éléments socialistes de l’économie et accroît les chances de restauration capitaliste. C’est dans le même sens qu’agit aussi l’Internationale communiste, agent et complice de la clique stalinienne dans l’étranglement de la révolution espagnole et dans la démoralisation du prolétariat international.

De même que dans les pays fascistes, la principale force de la bureaucratie n’est pas en elle-même, mais dans le découragement des masses, dans leur manque d’une perspective nouvelle. De même que dans les pays fascistes, dont l’appareil politique de Staline ne se distingue en rien, sinon par une plus grande frénésie, seul un travail préparatoire de propagande est actuellement possible en URSS. De même que dans les pays fascistes, ce sont les événements extérieurs qui donneront vraisemblablement l’impulsion au mouvement révolutionnaire des ouvriers soviétiques. La lutte contre l’I.C. sur l’arène mondiale est actuellement la plus importante partie de la lutte contre la dictature stalinienne. Bien des choses permettent de croire que la désagrégation de l’I.C., qui n’a pas d’appui direct dans la Guépéou, précédera la chute de la clique bonapartiste et de toute la bureaucratie thermidorienne en général.

La nouvelle montée de la révolution en URSS commencera, sans aucun doute, sous le drapeau de la LUTTE CONTRE L’INÉGALITÉ SOCIALE ET L’OPPRESSION POLITIQUE. A bas les privilèges de la bureaucratie ! A bas le stakhanovisme ! A bas l’aristocratie soviétique avec ses grades et ses décorations ! Plus d’égalité dans le salaire de toutes les formes de travail !

La lutte pour la liberté des syndicats et des comités d’usine, pour la liberté de réunion et de la presse, se développera en lutte pour la renaissance et l’épanouissement de la DEMOCRATIE SOVIÉTIQUE.

La bureaucratie a remplacé les soviets, en tant qu’organes de classe, par la fiction du suffrage universel, dans le style de Hitler-Goebbels. Il faut rendre aux soviets, non seulement leur libre forme démocratique, mais aussi leur contenu de classe. De même qu’auparavant la bourgeoisie et les Koulaks n’étaient pas admis dans les soviets, de même maintenant LA BUREAUCRATIE ET LA NOUVELLE ARISTOCRATIE DOIVENT ÊTRE CHASSÉES DES SOVIETS. Dans les soviets, il n’y a place que pour les représentants des ouvriers, des travailleurs des kolkhozes, des paysans et des soldats rouges.

La démocratisation des soviets est inconcevable sans la LÉGALISATION DES PARTIS SOVIETIQUES. Les ouvriers et les paysans eux-mêmes, par leurs libres suffrages, montreront quels partis sont soviétiques.

- RÉVISION DE L’ÉCONOMIE PLANIFIÉE du haut en bas, dans l’intérêt des producteurs et des consommateurs ! Les comités d’usine doivent reprendre le droit de contrôle sur la production. Les coopératives de consommation, démocratiquement organisées, doivent contrôler la qualité des produits et leurs prix.

- RÉORGANISATION DES KOLKHOZES en accord avec la volonté des kolkhoziens et selon leurs intérêts !

La politique internationale conservatrice de la bureaucratie doit faire place à la politique de l’internationalisme prolétarien. Toute la correspondance diplomatique du Kremlin doit être publiée. A BAS LA DIPLOMATIE SECRÈTE !

Tous les procès politiques montés par la bureaucratie thermidorienne doivent être révisés, dans les conditions d’une publicité complète et d’un libre examen. Les organisateurs des falsifications doivent en supporter le châtiment mérité.

Il est impossible de réaliser ce programme sans le renversement de la bureaucratie, qui se maintient par la violence et la falsification. Seul, le soulèvement révolutionnaire victorieux des masses opprimées peut régénérer le régime soviétique et assurer sa marche en avant vers le socialisme. Seul, le parti de la IV° Internationale est capable de mener les masses soviétiques à l’insurrection.

A bas la clique bonapartiste de Caïn-Staline !

Vive la démocratie soviétique !

Vive la révolution socialiste internationale !

Programme de Transition de Léon Trotsky

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