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Qui était Robert Owen, le socialiste utopique ?

lundi 19 mai 2014, par Robert Paris

Le produit le plus inattendu du capitalisme industriel arrivé au stade du machinisme en Angleterre a été Robert Owen : le patron de la plus grande filature industrielle de coton d’Angleterre et fondateur du communisme utopiste. Il n’a pas seulement milité contre la surexploitation des salariés, pour imposer aux patrons et à l’Etat des législations sociales ou pour des buts philanthropiques. Il était militant communiste et aussi matérialiste et anticlérical.

Robert Owen : (« Un monde où le mensonge sous aucune forme n’aura plus de raison d’être, un monde où l’argent n’aura plus aucune influence, où la pauvreté et l’inhumanité seront inconnues ; un monde où tous les biens seront produits en abondance et où tous pourront jouir de cette abondance ; un monde où l’esclavage et la servitude n’existeront plus, mais où la plus grande liberté se conciliera avec l’union la plus étroite, union tissée par les liens puissants de l’intérêt et les fils de soie de l’amour. »

« Nous devons, par les efforts de notre pensée et l’énergie de notre âme, transformer la terre de telle sorte que la justice du ciel y règne, afin de trouver un jour ce ciel si promis à nos vœux. »

« En Angleterre, c’est Robert Owen qui jeta les germes du système coopératif ; les entreprises des ouvriers, tentées sur le continent, ne furent en fait que la réalisation pratique des théories non découvertes, mais hautement proclamées en 1848. En même temps, l’expérience de cette période (1848-1864) a prouvé jusqu’à l’évidence que, si excellent qu’il fût en principe, si utile qu’il se montrât dans l’application, le travail coopératif, limité étroitement aux efforts accidentels et particuliers des ouvriers, ne pourra jamais arrêter le développement, en proportion géométrique, du monopole, ni affranchir les masses, ni même alléger un tant soit peu le fardeau de leurs misères. »

Karl Marx, Manifeste de l’A.I.T.

« Quand Robert Owen, immédiatement après les dix premières années de ce siècle, soutint théoriquement non seulement la nécessité d’une limitation de la journée de travail, mais encore établit réellement la journée de dix-heures dans sa fabrique de New-Lamark, on se moqua de cette innovation comme d’une utopie communiste. On persifla son « union du travail productif avec l’éducation des enfants », et les coopérations ouvrières qu’il appela le premier à la vie. Aujourd’hui la première de ces utopies est une loi de l’Etat, la seconde figure comme phrase officielle dans tous les Factory Acts, et la troisième va jusqu’à servir de manteau pour couvrir des manœuvres réactionnaires. »

Karl Marx, Le Capital, Livre premier, IIIème section, chap X

Qui était Robert Owen, le socialiste utopique ?

Engels dans l’ « Anti-Dühring » :

« Tandis qu’en France l’ouragan de la Révolution balayait le pays, un bouleversement plus silencieux, mais non moins puissant, s’accomplissait en Angleterre. La vapeur et le machinisme nouveau transformèrent la manufacture en grande indutrie moderne et révolutionnèrent ainsi tout le fondement de la société bourgeoise. La marche somnolente de la période manufacturière se transforma en une période d’ardeur irrésistible de la production. A une vitesse constamment accrue s’opéra la division de la société en grands capitalistes et en prolétaires non possédants, entre lesquels, au lieu de la classe moyenne stable d’autrefois, une masse mouvante d’artisans et de petits commerçants avaient maintenant une existence mal assurée, en formant la partie la plus fluctuante de la population. Le nouveau mode de production n’était encore qu’au début de sa branche ascendante ; il était encore le mode de production normal, le seul possible dans ces circonstances. Mais déjà il engendrait des anomalies sociales criantes : agglomération d’une population déracinée dans les pires taudis des grandes villes, - dissolution de tous les liens traditionnels de filiation, de subordination patriarcale dans la famille, - surtravail, surtout pour les femmes et les enfants, à une échelle épouvantable, - démoralisation massive de la classe travailleuse jetée brusquement dans des conditions tout à fait nouvelles, passant de la campagne à la ville, de l’agriculture à l’industrie, de conditions stables dans des conditions précaires qui changeaient chaque jour. C’est alors qu’apparut en réformateur un fabricant de 29 ans, homme d’une simplicité de caractère enfantine qui allait jusqu’au sublime et, en même temps, conducteur-né pour les hommes comme il n’y en a pas beaucoup. Robert Owen s’était assimilé la doctrine des philosophes matérialistes de l’ère des lumières, selon laquelle le caractère de l’homme est le produit, d’une part, de son organisation native et, d’autre part, des circonstances qui entourent l’homme durant sa vie, mais surtout pendant la période où il se forme. Dans la révolution industrielle, la plupart des hommes de son groupe social ne voyaient que confusion et chaos, où il faisait bon pêcher en eau trouble et s’enrichir rapidement. Il y vit l’occasion d’appliquer sa thèse favorite et de mettre par là de l’ordre dans le chaos. Il s’y était déjà essayé avec succès à Manchester, comme dirigeant des 500 ouvriers d’une fabrique ; de 1800 à 1829, il régit comme associé gérant la grande filature de coton de New-Lanark en Écosse et il le fit dans le même esprit, mais avec une plus grande liberté d’action et un succès qui lui valut une réputation européenne. Une population qui monta peu à peu jusqu’à 2.500 âmes et se composait à l’origine des éléments les plus mêlés, pour la plupart fortement démoralisés, fut transformée par lui en une parfaite colonie modèle où ivrognerie, police, justice pénale, procès, assistance publique et besoin de charité étaient choses inconnues. Et cela tout simplement en plaçant les gens dans des circonstances plus dignes de l’homme, et surtout en faisant donner une éducation soignée à la génération grandissante. Il fut l’inventeur des écoles maternelles et le premier à les introduire. Dès l’âge de deux ans, les enfants allaient à l’école, où ils s’amusaient tellement qu’on avait peine à les ramener à la maison. Tandis que ses concurrents travaillaient de treize à quatorze heures par jour, on ne travaillait à New-Lanark que dix heures et demie. Lorsqu’une crise du coton arrêta le travail pendant quatre mois, les ouvriers chômeurs continuèrent à toucher leur salaire entier. Ce qui n’empêcha pas l’établissement d’augmenter en valeur de plus du double et de donner jusqu’au bout de gros bénéfices aux propriétaires. Mais tout cela ne satisfaisait pas Owen. L’existence qu’il avait faite à ses ouvriers était, à ses yeux, loin encore d’être digne de l’homme ; “ les gens étaient mes esclaves ” : les circonstances relativement favorables dans lesquelles il les avait placés, étaient encore bien loin de permettre un développement complet et rationnel du caractère et de l’intelligence, et encore moins une libre activité vitale. “ Et, pourtant, la partie laborieuse de ces 2500 hommes produisait autant de richesse réelle pour la société qu’à peine un demi-siècle auparavant une population de 600 000 âmes pouvait en produire. Je me demandais : qu’advient-il de la différence entre la richesse consommée par 2.500 personnes et celle qu’il aurait fallu pour la consommation des 600 000 ? ” La réponse était claire. La richesse avait été employée à assurer aux propriétaires de l’établissement 5 % d’intérêt sur leur mise de fonds et en outre, un bénéfice de plus de 300.000 livres sterling (6 millions de marks). Et ce qui était vrai pour New-Lanark l’était à plus forte raison pour toutes les fabriques d’Angleterre. “ Sans cette nouvelle richesse créée par les machines, on n’aurait pas pu mener à bonne fin les guerres pour renverser Napoléon et maintenir les principes aristocratiques de la société. Et pourtant, cette puissance nouvelle était la création de la classe ouvrière ”. C’est donc à elle qu’en revenaient les fruits. Les forces de production nouvelles et puissantes, qui n’avaient servi jusque-là qu’à l’enrichissement de quelques-uns et à l’asservissement des masses, offraient pour Owen la base d’une réorganisation sociale et étaient destinées à ne travailler que pour le bien-être commun, comme propriété commune de tous. C’est de cette pure réflexion de l’homme d’affaires, comme fruit pour ainsi dire du calcul commercial, que naquit le communisme owénien. Il conserve toujours ce même caractère tourné vers la pratique. C’est ainsi qu’en 1823, Owen, proposant de remédier à la misère de l’Irlande par des colonies communistes, joignit à son projet un devis complet des frais d’établissement, des dépenses annuelle set des gains prévisibles. Ainsi encore, dans son plan définitif d’avenir, l’élaboration technique des, détails est faite avec une telle compétence que, une fois admise la méthode de réforme sociale d’Owen, il y a peu de chose à dire contre le détail de l’organisation, même du point de vue technique. Le passage au communisme fut le tournant de la vie d’Owen. Tant qu’il s’était contenté du rôle de philanthrope, il n’avait récolté que richesse, approbation, honneur et renommée. Il était l’homme le plus populaire d’Europe ; non seulement ses collègues, mais aussi des hommes d’État et des princes l’écoutaient et l’approuvaient. Mais lorsqu’il se présenta avec ses théories communistes, tout changea. Il y avait trois grands obstacles qui semblaient lui barrer surtout la route de la réforme sociale : la propriété privée, la religion et la forme actuelle du mariage. Il savait ce qui l’attendait s’il les attaquait : universelle mise au ban de la société officielle, perte de toute sa situation sociale. Mais il ne se laissa pas détourner de les attaquer sans ménagement, et il arriva ce qu’il avait prévu. Banni de la société officielle, enseveli sous la conspiration du silence de la presse, ruiné par ses expériences communistes manquées en Amérique, expériences dans lesquelles il avait sacrifié toute sa fortune, il se tourna directement vers la classe ouvrière et continua trente ans encore d’agir dans son sein. Tous les mouvements sociaux, tous les progrès réels qui furent menés à bien en Angleterre dans l’intérêt des travailleurs se rattachent au nom d’Owen. C’est ainsi qu’après cinq ans d’efforts, il fit passer en 1819 la première loi limitant le travail des femmes et des enfants dans les fabriques. C’est ainsi qu’il présida le premier congrès au cours duquel les trade-unions de toute l’Angleterre s’assemblèrent en une seule grande association syndicale. C’est ainsi qu’il introduisit, comme mesure de transition menant à une organisation entièrement communiste de la société, d’une part, les sociétés coopératives (coopératives de consommation et de production) qui, depuis, ont au moins fourni la preuve pratique que le marchand ainsi que le fabricant sont des personnages dont on peut très bien se passer ; d’autre part, les bazars du travail, établissements pour l’échange de produits du travail au moyen d’une monnaie-papier du travail, dont l’unité était constituée par l’heure de travail ; ces établissements, nécessairement voués à l’échec, étaient une anticipation complète de la banque d’échange que Proudhon devait instituer bien plus tard, et ne s’en distinguaient que par le fait qu’ils ne représentaient pas la panacée des maux sociaux, mais seulement un premier pas vers une transformation bien plus radicale de la société.

… Non seulement Owen a prêché le “ communisme résolu ”, mais il l’a aussi pratiqué pendant cinq ans (fin des années 30 et début des années 40) dans la colonie de Harmony Hall dans le Hampshire, dont le communisme ne laissait rien à désirer en fait de “ résolution ”. J’ai moi-même connu plusieurs anciens membres de cette expérience communiste modèle. Mais de tout cela, comme en général de l’activité de Owen entre 1836 et 1850, Sargant ne sait absolument rien, et c’est pourquoi la “manière plus profonde d’écrire l’histoire” dont se vante M. Dühring, reste dans une noire ignorance. M. Dühring appelle Owen “ un vrai monstre, à tous égards, d’indiscrétion philanthropique ”. Mais lorsque le même M. Dühring nous instruit du contenu de livres dont il connaît à peine le titre et l’épigraphe, nous n’avons, ma foi, pas le droit de dire qu’il est “ à tous égards, un vrai monstre d’ignorante indiscrétion ”, car dans notre bouche, ce serait là une “ injure ”. »

Owen prit en 1791 la direction d’une filature de coton qui devint rapidement l’un des plus grands établissements de Grande-Bretagne, employant 4 500 personnes. Dans cette manufacture, Owen utilisa les premiers sacs de coton importés dans le pays depuis les États du Sud américain. Owen apporta aussi de remarquables perfectionnements dans la filature du coton. Il n’y a aucune raison de douter que très jeune il n’ait été le premier entrepreneur de filature d’Angleterre, position due à son seul génie et à ses connaissances en matière de commerce.

En 1794 ou 1795, il devint le directeur et l’un des associés de la Chorlton Twist Company à Manchester. Lors d’une visite à Glasgow, il s’éprit de la fille du propriétaire de la filature de New Lanark, David Dale. Owen incita ses associés à acquérir la New Lanark et après son mariage avec Mademoiselle Dale, il devint patron et pour partie propriétaire des filatures (1800). Encouragé par ses succès dans la gestion des manufactures de coton à Manchester, il décida alors de diriger New Lanark selon des principes plus élevés que les règles commerciales en vigueur.

La manufacture de New Lanark fut fondée en 1784 par Dale et Richard Arkwright. Elle utilisait l’énergie hydraulique fournie par les chutes d’eau de la Clyde. La filature employait environ 2000 personnes dont 500 enfants issus pour la plupart dès cinq ou six ans des orphelinats d’Édimbourg et de Glasgow. Les enfants étaient exceptionnellement bien traités par Dale, mais les conditions de vie des ouvriers en général étaient déplorables. C’était une population misérable, qui ne pouvait se permettre de refuser les longues heures de travail et les corvées démoralisantes ; vol et alcoolisme étaient courants, l’éducation et l’hygiène négligées, nombre de familles vivant dans une seule pièce. Owen entreprit alors prudemment d’élever le niveau de vie de ses ouvriers. Il améliora les habitations et s’appliqua à inculquer des notions d’ordre, de propreté et de prévoyance. Il ouvrit un magasin où l’on pouvait acheter des produits de bonne qualité à des prix à peine supérieurs aux prix coûtants. La vente d’alcool y était strictement réglementée. Cependant, il connut sa plus grande réussite dans l’éducation de la jeunesse, chose à laquelle il tenait particulièrement. Il fut le créateur de l’école primaire en Angleterre, et fut influencé notamment par les travaux de Johann Heinrich Pestalozzi (à qui il rendit visite dans son école d’Yverdon-les-Bains) et de Jean Frédéric Oberlin.

Dans tous ses projets Owen obtint de grands succès. Bien que la population fût méfiante à son égard dans les débuts, il acquit finalement sa confiance. Pourtant, malgré l’essor et les succès commerciaux des filatures, la mise en pratique de certains projets d’Owen impliquaient d’énormes dépenses, ce qui n’était pas sans déplaire à ses associés. Lassé par ces gens qui ne cherchaient que le profit, Owen fonda une nouvelle société grâce à laquelle il allait donner libre cours à ses projets philanthropiques (1813). Jeremy Bentham et le célèbre quaker William Allen furent ses associés. La même année, Owen publia ses premiers essais, où il put exposer les principes fondateurs de son système pédagogique. Très jeune, il avait perdu toute croyance religieuse et avait créé son propre credo qu’il considérait comme une découverte originale. Sa philosophie était fondée sur l’idée que l’homme ne forme pas son caractère lui-même ; qu’il est façonné par sa destinée, sur laquelle il n’a aucune prise ; qu’il n’y a donc pas lieu de le féliciter pour ses efforts ni de le blâmer pour ses erreurs. De ces principes il tirait la conclusion pratique suivante : la seule façon de façonner le caractère de l’homme consiste à le soumettre dès son plus jeune âge à des influences physiques, morales et sociales appropriées. Ces principes — irresponsabilité de l’homme et réceptivité du jeune enfant — forment la clé de voûte de tout le système éducatif et social d’Owen qui les exposa dans le premier de ses quatre essais intitulé Nouveau Regard sur la société ou Essai sur le principe de formation du caractère humain, publié en 1813.

Les années suivantes, les travaux d’Owen à New Lanark connurent une portée nationale et même européenne. Ses projets d’éducation des travailleurs connurent leur apogée dans l’ouverture d’une maison de santé à New Lanark en 1816. En 1817, il lança le mot d’ordre : « 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil » , qui devint ensuite le slogan de la 1re Internationale et du mouvement ouvrier français. Le peintre et affichiste anarchiste Jules Grandjouan l’illustra par un dessin célèbre de 1906.

Owen fut en revanche très déçu par le Factory Act (1819), issu d’un projet de législation industrielle dont il fut l’un des artisans. Il obtint des entrevues avec les principaux membres du gouvernement dont le premier ministre, Lord Liverpool, ainsi qu’avec de nombreux dirigeants et hommes d’État européens. New Lanark devint un lieu de pèlerinage très fréquenté par les réformateurs socialistes, hommes d’État, personnages royaux et même par Nicolas, futur tsar. De l’avis général des visiteurs, les résultats obtenus par Owen étaient extraordinaires. Les enfants étaient joyeux, aimables, gracieux et respiraient la santé et le bien-être. L’alcoolisme était inconnu et les naissances illégitimes extrêmement rares. Il existait entre Owen et ses ouvriers une entente réelle qui rendait le fonctionnement de la filature aisé et harmonieux. Les résultats de l’entreprise s’en ressentaient avantageusement.

Les travaux d’Owen étaient bien perçus comme ceux d’un philanthrope, avec cette différence due à sa modernité, son originalité et son désintéressement. Il se rapprocha du socialisme dès 1817 et ses idées furent rapportées par la commission de la loi sur la pauvreté de la Chambre des Lords.

La misère générale et le marasme économique dus aux guerres napoléoniennes monopolisaient l’attention de tout le pays. Après avoir décrit les causes guerrières qui avaient contribué à ce déplorable état de faits, Owen établit que la cause principale de la misère était à rechercher dans la rivalité entre le monde ouvrier et le système, et que la seule parade pour les hommes consistait à s’unir pour contrôler l’outil de travail. Ses propositions pour combattre le paupérisme (la pauvreté) étaient basées sur ces principes. Il préconisait l’installation de communautés d’environ 1200 personnes, toutes bénéficiaires d’un emploi, vivant dans un seul immeuble avec cuisines et salles à manger communes ; chaque couple disposant d’un appartement privé et élevant ses enfants jusqu’à l’âge de trois ans ; âge auquel ceux-ci auraient été pris en charge par la communauté. La famille se serait néanmoins retrouvée au complet lors des repas et à d’autres moments privilégiés. Les communautés, fondées par des individus, des communes, des comtés ou des États, auraient été, dans tous les cas, supervisées par des personnes hautement qualifiées. Owen fut sans doute inspiré par New Lanark pour définir la taille de ces communautés, et il devait bientôt considérer ce projet comme seul capable d’offrir une nouvelle organisation de société. Dans sa forme la plus aboutie, ce projet comportait une évolution. Owen considérait qu’un nombre de 500 à 3000 personnes était idéal pour une bonne organisation du travail de la communauté. Essentiellement agricole, celle-ci devrait posséder du matériel moderne, offrir nombre d’emplois différents et être, autant que possible, autonome. Ces cantons (comme il les nommait), de plus en plus nombreux, fédérés et unis se seraient développés par dizaines, centaines, milliers ; jusqu’à rassembler le monde entier dans une organisation et un intérêt communs.

Ses projets de lutte contre la misère étaient accueillis avec grand intérêt. Le Times, le Morning Post et de nombreuses personnalités les approuvaient. Le duc de Kent, père de la reine Victoria, comptait parmi l’un de ses plus fervents supporters. Owen avait déjà attiré l’attention en proclamant lors d’une conférence à Londres son hostilité envers toute forme de religion. L’opinion publique en fut choquée et les théories d’Owen devinrent dès lors suspectes, car se heurtant à un sentiment religieux très fort. Mais Owen ne s’en émut pas et s’employa dès lors à mettre ses idées en pratique. En 1825, une expérimentation grandeur nature fut entreprise sous la direction d’un de ses émules, Abraham Combe, à Orbiston (près de Glasgow) et une autre l’année suivante, conduite par Owen lui-même à New Harmony dans l’Indiana (États-Unis). Dans les deux cas, ce fut un échec total au terme de deux ans. Il faut dire que la population était extrêmement hétérogène, accueillant aussi bien d’honnêtes gens que des vagabonds ou des aventuriers.

Josiah Warren, l’un des membres de cette "New Harmony Society" prétendit que la communauté était vouée à l’échec du fait d’une absence de dirigeants et aussi parce que la propriété privée n’y existait pas. Il en parlait en ces termes : « Nous avons refait un monde en miniature… Nous avons recréé les conditions qui ont amené la Révolution française en privilégiant l’entité et en désespérant les cœurs… Les lois naturelles de la diversité ont repris le dessus… l’intérêt unitaire était en opposition avec les individualités, les circonstances et l’instinct de conservation de chacun… » (Periodical Letter II, 1856). Les remarques de Warren sur les raisons de l’échec de la communauté contribuèrent au développement de l’anarchisme individualiste américain dont il fut le principal théoricien.

Après une longue période de frictions avec William Allen et ses autres associés, Owen abandonna en 1828 toute participation dans la New Lanark. De retour des États-Unis, il concentra ses activités sur Londres. Déçu par l’échec de sa communauté de New Harmony, il abandonna ses activités capitalistes et prit la tête d’une campagne de propagande mêlant socialisme et laïcité. L’une des innovations majeures de ce mouvement fut en 1832 l’instauration d’une bourse du travail équitable basée sur des annonces d’emploi, et d’où les intermédiaires habituels étaient supprimés.

Le mot « socialisme » commença à être souvent entendu dans les débats de l’"Association of all Classes of all Nations" fondée en 1835 par Owen. Pendant toutes ces années, ses idées sur la laïcité gagnèrent suffisamment de terrain chez les ouvriers pour que la Westminster Review annonce en 1839 qu’une grande partie d’entre eux partageait ces vues.

D’autres expérimentations de type communiste furent tentées à cette époque, Ralahine dans le comté de Clare (Irlande) et Tytherly dans le Hampsire. Cette dernière, fondé en 1831, fonctionna pendant trois ans et demi, puis fut vendue par son propriétaire, ruiné par le jeu. Tytherly, fondé en 1831 fut également un échec.

En 1846, des idées d’Owen pourtant largement relayées par les journaux, ses écrits et ses conférences, ne subsistait plus que le mouvement coopératif, et le temps passant, elles disparurent progressivement. Owen, pendant ses dernières années se tourna vers le spiritualisme avant de mourir dans sa ville natale le 17 novembre 1858.

Edouard Dolléans dans « Robert Owen » :

PREMIÈRE PARTIE

L’HOMME

CHAPITRE PREMIER

L’HOMME. — SA FORMATION PRATIQUE

(1771-1800)

Robert Owen n’est pas une figure banale.

Grand capitaliste, il devient un grand réformateur socialiste : inventeur de système, il ne reste pas un théoricien de cabinet, mais n’hésite pas à risquer sa fortune pour mettre ses idées en pratique.

Parti de chez lui à l’âge de dix ans avec dix shillings en poche, il dirige à 19 ans 500 ouvriers et la première filature de colon fin du Royaume-Uni ; pendant plus de soixante ans il est l’un des industriels les plus habiles du monde cotonnier et l’un des plus justement renommés pour ses qualités commerciales.

Robert Owen n’est pas seulement un puissant capitaine d’industrie ; il est aussi le patron philanthrope qui, après avoir le premier cherché à améliorer les conditions de vie de son personnel ouvrier, devient le promoteur de la Législation protectrice du travail. Les sentiments de son cœur généreux le mènent au communisme : Owen place son argent en des entreprises communistes ou en d’équitables banques d’échanges de travail, et sa vie est une série d’expériences sociales. Il exerce sur le mouvement social de son temps une influence considérable : lorsqu’ apparaît en Angleterre le mot de socialisme, il est longtemps synonyme d’owenisme : les premiers socialistes anglais sont ses disciples. L’influence d’Owen ne se limite pas à son temps : elle se prolonge dans les institutions coopératives comme dans toute la série des lois protectrices du travail dont il a été l’initiateur : sa pensée, rectifiée par des disciples plus réalistes et plus modestes dans leurs ambitions, inspire la moderne coopération. Enfin les conceptions d’Owen que, sous le nom de socialisme utopique. On oppose aujourd’hui au socialisme dit scientifique, demeurent la trame sur laquelle les socialistes contemporains se livrent au travail de Pénélope.

L’intérêt le plus puissant qui s attache au récit de sa vie est dans le contraste qui donne tant d’originalité à sa physionomie et qui fait de Robert Owen le type de l’homme d’action au service de l’utopie. Il y a autant de sens pratique dans ses actes que de chimère dans les créations de sa pensée. Son caractère est à la fois très moderne et très archaïque ; il a été le premier à comprendre la force de rayonnement que la publicité donne à l’apostolat, car ce commerçant expert est un apôtre, il a l’âme d’un des premiers chrétiens.

Sa formation pratique et sa formation intellectuelle, les tendances qui lui viennent du milieu, du moment ou de la profession et celles qu’il doit à son tempérament expliquent ce contraste : aussi cette première partie sera-t-elle consacrée à l’analyse de cette double formation, à l’exposé des traits distinctifs de son caractère et de sa doctrine.

Robert Owen est né, le 14 mai 1771, dans le nord du Pays de Galles, à Newtown, petite ville d’un millier d’habitants située sur les bords de la Severn. Son père exerçait les métiers de sellier, de forgeron et de maître de poste ; sa mère, fille d’un fermier des environs, était, nous dit Owen dans son autobiographie, une personne fort distinguée pour sa condition. Envoyé à l’école à Tàge de quatre ans et demi, Owen y reçoit les rudiments d’instruction qu’on donne alors dans ces petites villes : il apprend à lire couramment, à écrire d une façon lisible, il s’initie aux premières règles de l’arithmétique. A sept ans, le maître d’école demande à son père l’autorisation de le garder auprès de lui comme assistant.

Owen a la passion de la lecture, mais pour y satisfaire il ne possède que les bibliothèques du pasteur, du médecin et du magistrat ; il leur emprunte les ouvrages les plus divers, depuis Robinson Crusoé et le Paradis Perdu de Milton, jusqu’aux Pensées nocturnes de Young et aux romans de Richardson, depuis les voyages de circum-navigation jusqu à l’Histoire ancienne de Hollin : il lit avec ardeur toutes les vies des hommes et philosophes illustres.

A l’âge de huit ans, trois demoiselles méthodistes se prennent d affection pour lui et, désirant le convertir à leurs idées, lui prêtent des ouvrages religieux : « mais à mesure que je lisais et étudiais les livres de toutes les sectes religieuses, je m’aperçus avec surprise de l’antagonisme qui opposait entre elles les différentes confessions chrétiennes, des haines mortelles qui existaient entre les juifs, les chrétiens, les mahométans, les Indous, les Chinois, etc., et entre ceux-ci et ceux qu’ils appellent païens et infidèles. Ces croyances combatives et les haines qu’elles inspiraient me firent douter de leur vérité. Je réfléchissais et étudiais avec ardeur ces questions ; j’écrivis même trois sermons qui me firent appeler le Petit Pasteur. Ces lectures m’amenèrent à penser, dès l’âge de dix ans, qu’il devait exister au fond de toutes les religions quelque erreur fondamentale. »

La lecture n’absorbe pas le jeune Owen qui ne méprise ni le mouvement, ni l’effort physique : il joue comme les autres enfants et excelle dans tous les exercices du corps. Il est le meilleur danseur de l’école, le premier à la course et au saut. Un jour d’été, au temps de la fenaison.

Owen se promène avec son ami préféré, son cousin Richard : « Trop couverts et anéantis par la chaleur, nous allions flânant le long d’un large champ, de nombreux faneurs travaillaient activement. Nous les trouvions frais et dispos, nous qui n’avions rien fait et qui cependant étions accablés par la chaleur. Je dis à mon cousin :

(« Richard, comment expliquer ce phénomène. Ces ouvriers actifs jouissent d’une plaisante fraîcheur et ne souffrent pas comme nous de la chaleur. Il doit y avoir à ce fait quelque raison secrète. Tâchons donc de la découvrir. Faisons exactement ce qu’ils font et travaillons comme eux. » Mon cousin accepte ma proposition de bon cœur. J’avais alors entre 9 et 10 ans, et lui entre 8 et 9. Observant que tous ces hommes avaient retiré leurs vestes et gilets et avaient ouvert leurs chemises, nous adoptons cette manière de faire, nous nous procurons les fourches et les râteaux les plus légers et débarrassés de nos lourds vêtements, nous nous mettons à l’ouvrage pendant plusieurs heures, plus frais et moins fatigués que lorsque nous étions oisifs.

Cette expérience nous fut par la suite une bonne leçon, car nous nous sentions bien plus dispos, occupés à un travail actif, que désœuvrés à ne rien faire. »

Tout à la fois charmant et sérieux, Owen est l’enfant gâté de cette petite ville. Dans sa famille il est le préféré : pendant les deux dernières années de son séjour à la maison, ses parents le consultent toutes les fois qu’il s’agit de prendre une décision dans une circonstance importante. Tandis que ses frères et sœurs reçoivent le fouet, Robert Owen évite les punitions en devançant les désirs de son père et de sa mère, en se montrant toujours prêt à faire tout ce qu’on lui demande. Une seule fois, il attire contre lui la colère de ses parents ; l’histoire de cette unique correction mérite d’être racontée, elle révèle l’irréductible ténacité d’Owen.

(« Un jour, nous dit-il, ma mère me posa une question à laquelle il me semblait que je devais répondre non. Et je répondis non selon mon habitude, supposant que telle était la réponse attendue par elle. Ne comprenant pas mon intention de lui plaire et croyant que je refusais de faire ce qu’elle me demandait, elle me dit aussitôt et sur un ton plus vif que de coutume car elle avait pour habitude de me parler avec bonté) : « Quoi, tu ne veux pas m’obéir ! » Ma première réponse ayant été non, je pensai que, si je disais oui, je me contredirais et ferais un mensonge ; aussi répondis-je de nouveau : non. Si ma mère avait cherché à découvrir avec patience et calme quels étaient mes pensées et mes sentiments, elle aurait compris ce qui en était et tout se serait passé comme à l’ordinaire. Mais ma mère, ne comprenant pas mes sentiments et mes pensées, me parla avec plus de vivacité encore et même avec colère, car jusqu’alors je ne lui avais jamais désobéi et elle était surprise et ennuyée de mon refus répété.

Ma mère appela mon père et lui dit ce qui s’était passé. On me demanda si je voulais faire ce que ma mère me demandait, et je répondis avec fermeté : non. Alors on me donna le fouet et je répondis non, et, chaque fois qu’interrogé de nouveau je fis la même réponse, on recommença. A la fin je dis avec calme, mais avec fermeté : (« Vous pouvez me tuer, je ne le ferai pas. » Ces paroles mirent fin à la contestation. On n’essaya plus par la suite de me corriger : et, après une prompte réconciliation, je continuai à être le favori que j’avais toujours été. Mes propres sentiments d’enfant dont je me souviens bien m’ont souvent convaincu que les punitions ne sont pas seulement inutiles, mais véritablement nuisibles, et font du tort à celui qui les donne comme à celui qui les reçoit. »

A 9 ans, Owen quitte l’école et passe un an encore à Newtown chez M. Moore, épicier et mercier ; mais il commence déjà à se sentir trop à l’étroit dans cette petite ville campagnarde dont les mœurs ne plaisent pas à ses habitudes de réflexion et d’extrême tempérance. A 10 ans, il quitte la maison paternelle avec 40 shillings dans sa poche, les frais de diligence payés, et rejoint à Londres son frère aîné qui avait pris la suite d’un sellier et épousé sa veuve. Un ami de son frère lui procura une place chez James McGulfog, marchand à Stamford (Lincolnshire) : il devait être nourri, logé, blanchi et recevoir l’année suivante un salaire de £ 8. Depuis cette époque, dès l’âge de 10 ans, il s’est toujours suffi à lui-même sans jamais faire appel à l’aide des siens.

Dans son autobiographie, Owen se félicite d’avoir fait son premier apprentissage de la vie active chez ce Gulfog, Ecossais foncièrement honnête et excellent commerçant, méthodique, bon, libéral et très respecté, pour sa ponctualité et son bon sens, de ses clients, de ses voisins et de ses vendeurs. N’était-ce pas un « professeur d’énergie » pour Owen que ce Gulfog, qui avait commencé sa fortune avec une pièce de 10 sous, et qui, après avoir été successivement pédestre colporteur, puis marchand ambulant, avait ouvert sur les instances de sa clientèle de haute respectabilité, la noblesse et les principales familles des environs de Stamfort, une boutique des articles les plus fins de la toilette féminine.

Mc Gulfog initie Owen à la routine des affaires, l’habitue à l’ordre, à une attention minutieuse.

Owen se familiarise avec les plus délicats produits d’un grand nombre de manufactures : beaucoup d’entre eux demandent, pour ne point se détériorer, à être maniés avec une extrême délicatesse et conservés avec soin. Le magasin de Mc Gulfog, rendez-vous de la plus haute noblesse du royaume, permet à Owen d’étudier les mœurs de cette classe de la société : « Ces circonstances de ma vie, pour quelque vulgaires qu’elles apparaissent, me rendirent de grands services quand plus tard je devins grand industriel et commerçant, car elles me préparaient dans une certaine mesure aux relations que j’eus dans la suite avec ce qu’on appelle le grand monde. »

Owen use librement de la bibliothèque de Mc Gulfog, lisant cinq heures par jour, transcrivant certains principes de morale de Sénèque sur un petit livre qu’il porte toujours dans sa poche. Il s’efforce de découvrir la véritable religion : grandement embarrassé en voyant toutes les sectes réclamer pour elles le monopole de la vérité et comparant soigneusement les religions entre elles, « car j’avais, nous dit-il, des inclinations religieuses... », Owen se dit contraint de rejeter toutes les religions en bloc : car il avait découvert « qu’elles étaient toutes fondées sur la même croyance absurde que chacun de nous est l’auteur de ses propres qualités, détermine à son gré ses pensées, sa volonté et ses actes et est responsable de ce libre choix envers Dieu et envers ses semblables ». Si l’on en croit son autobiographie, c’est dès cette époque que se seraient formées dans son esprit ses idées sur l’irresponsabilité humaine et sa théorie des circonstances : « Mes réflexions, dit-il, m’amenaient à des conclusions toutes différentes : ma raison m’apprenait que je ne pouvais être l’auteur d’aucune de mes qualités, que la nature me les avait données, que la société m’imposait mon langage, ma religion, mes habitudes, que j’étais entièrement l’enfant de la nature et de la société... Mais mes sentiments religieux furent immédiatement remplacés par un esprit d’universelle charité pour toute la race humaine et par un désir ardent de lui faire du bien. » Cet aveu est à retenir : Owen enfant a une âme profondément religieuse, et, lorsque les haines et antagonismes entretenus par les différentes confessions l’ont désabusé des sectes religieuses, ses tendances mystiques se convertissent en sentiments d’amour et de charité.

Cependant, quoi qu’en dise Owen dans son autobiographie, il ne faut pas croire qu’à cette époque ses croyances philosophiques et religieuses fussent aussi précises. Quelques lignes plus loin il écrit qu’il n’en était pas moins chrétien : très scandalisé de ce qu’à Stamford on ne respectait pas le dimanche, il lui vint même à l’esprit, à l’âge de 12 ou 13 ans, d’écrire au premier ministre Pitt pour lui demander de prendre des mesures pour faire respecter le jour du sabbat. A quelque temps de là, Mc Gulfog, à qui il avait dit l’envoi de cette lettre, lui apporta un journal de Londres en s’écriant : Voilà la réponse de M. Pitt.

« Je n’attendais pas de réponse, et tout surpris je demandai en rougissant quelle elle était ; et Mc Gulfog de répondre que c’était une longue proclamation du gouvernement recommandant à tous de respecter plus strictement le jour du sabbat. » Cette anecdote ne prouve pas seulement qu’à cette époque Owen était encore plus croyant qu’il ne le prétend ; sa lettre à Pitt commence la série des discours et de pétitions qu’il adressa toute sa vie à tous les souverains et ministres de l’Europe.

Désirant acquérir une connaissance plus complète des affaires, R. Owen quitte Mc Gulfog et retourne à Londres, où il entre chez Flint and Palmer, une vieille maison de London Bridje qui fut la première à vendre au comptant et à petit bénéfice. Logé et nourri, il reçoit £ 25 par an.

Ici c’est une toute autre clientèle, une clientèle populaire ; un prix peu élevé est marqué sur chaque article, on ne perd pas de temps à marchander. Le magasin ne désemplit pas du matin au soir : l’article demandé est offert, pris et payé en un instant, tout cela en grande hâte, car les clients se succèdent rapidement. Dès 8 heures du matin, les employés doivent être au travail, les cheveux poudrés, pommadés et frisés ; ils doivent prendre leurs repas à la hâte, chacun à tour de rôle. Après le départ du dernier acheteur, vers 10 heures du soir, une nouvelle tâche commence : il faut ranger les innombrables articles de mercerie présentés aux acheteurs et qui sont dans le plus grand désordre. Ce n’est souvent qu à 2 heures du matin, lorsque tout est prêt pour le lendemain, qu’Owen peut dormir quelques heures : « Dans cette situation, dit-il, j’acquis des habitudes de rapidité et de diligence que je conservai, et j’eus connaissance d’une autre classe de la société et d’une autre façon de comprendre les affaires que chez Mc Gulfog. »

Owen va ensuite à Manchester, chez M. Satterfield, maison de commerce de gros et de détail, où il est logé, nourri et blanchi et reçoit £ 40 par an. Owen reste là jusqu’à i8 ans. Parmi les articles vendus, se trouvent des fils métalliques pour les chapeaux de femmes ; celui qui les fabrique est un artisan du nom de Jones, qui parle à Owen des inventions extraordinaires qu’on commence à introduire à Manchester dans la filature du coton, il lui parle de cette nouvelle et curieuse machine, la mule-jenny. Un jour, Jones dit à Owen qu’il a réussi à voir travailler ces machines et qu’il est sûr de pouvoir les fabriquer, mais qu’il ne peut commencer sans un capital de 100 £ ; si Owen consent à le lui avancer, il aura la moitié des gros bénéfices qui résulteront de leur association. Owen écrit à Londres à son frère William, qui lui envoie immédiatement les 100 £. Bientôt les deux associés ont sous leurs ordres 40 ouvriers et ils se procurent à crédit le bois, le fer et le laiton nécessaires à la construction des métiers.

Owen s’aperçoit bientôt que Jones n’est qu’un manœuvre incapable de diriger des ouvriers et de mener à bien leur entreprise. « Je n’avais pas, dit Owen, la moindre idée de ces métiers, ne les ayant jamais vus à l’œuvre ; mais, ayant engagé des ouvriers, je savais qu il fallait les payer et que, si on ne les surveillait pas bien, nous ferions bientôt faillite. »

Owen, se trouvant associé à un homme qui ne savait rien, entreprend de tout faire par lui-même : il doit tenir les comptes : il est le premier et le dernier à l’atelier, surveillant les hommes et les différents travaux, « bien qu’en réalité, dit-il, je n’y entendisse pas le moindre mot » : mais il observe tout avec une extrême attention et fait régner dans l’établissement l’ordre et la régularité. Owen fabrique ainsi des métiers à filer qu’il vend. Les affaires marchent si bien qu’un capitaliste, ignorant qu’Owen est l’âme de l’entreprise, propose à Jones d’augmenter son capital et de désintéresser son associé. Heureux de se séparer d’un associé incapable, Owen accepte leur proposition et reçoit pour sa part dans l’association six métiers, un dévidoir et une machine à empaqueter les chevaux de fils tout prêts pour la vente. Owen a 19 ans : il engage trois ouvriers et commence à travailler pour son propre compte avec trois métiers (1790). Comme il n’a pas de machine pour faire le boudinage, Owen paye 12 shillings la livre de matière première, il fabrique des paquets de poignées d’écheveaux de 5 livres et les revend au représentant d’une maison de Glasgow 22 shillings la livre. Avec ses trois métiers, son profit moyen par semaine est de £ 6 ; son logement ne lui coûte rien, car il a sous-loué à d’autres personnes, pour un loyer égal à celui qu’il doit payer, les parties de la maison dont il ne fait pas usage.

Depuis l’invention par Arkwright du nouveau métier à filer, les bénéfices élevés de la filature du coton attiraient les capitaux. Un riche manufacturier de Manchester, Drinkwater, avait fait construire et avait placé sous la direction d’un homme jouissant d’une réputation scientifique considérable, George Lee, un établissement modèle pour la fabrication des filés les plus fins. George Lee ayant donné sa démission, Owen apprend par les annonces que Drinkwater a besoin d’un nouveau directeur et va postuler cette situation :

« M. Drinkwater me dit immédiatement : Vous êtes trop jeune. — C’est là une objection qu’on pouvait me faire il y a quatre ou cinq ans, mais je ne m’attendais pas à me la voir faire aujourd’hui. — Quel âge avez-vous ? — vingt ans en mai prochain. — Combien de fois vous enivrez-vous par semaine. (C’était là un défaut général à Manchester et en Lancashire à cette époque) — Je n’ai jamais été ivre de ma vie, répondis-je en rougissant à cette question inattendue. Ma réponse et la façon dont je la fis impressionnèrent favorablement mon interlocuteur, car il me demanda ensuite : - Quel traitement voulez-vous ? — Trois cents livres par an. — Quoi, dit M. Drinkwater avec quelque surprise, trois cents livres ! J’ai reçu ce matin je ne sais combien de postulants et je ne crois pas que toutes leurs prétentions réunies s’élèvent au chiffre que vous réclamez ! — Je ne puis prendre pour règle les prétentions des autres et je ne puis rien rabattre sur les miennes, car à l’heure actuelle c’est exactement ce que je gagne — Pouvez-vous me le prouver ? — Oui, je veux vous montrer mon établissement et mes livres. — Eh bien, je vais avec vous de ce pas pour m’en rendre compte. »

Owen fait la preuve de ce qu’il a avancé, donne comme références ses anciens patrons, et, après renseignements pris, il entre chez M. Drinkwater.

Owen n’a pas encore vingt ans et, le voilà à la tête de cinq cents ouvriers et d’une fabrique considérée comme l’une des merveilles du monde industriel, 11 se trouve en face d’une lourde tâche, sans direction ni indication aucunes, très défiant de lui-même et se rendant compte de l’éducation imparfaite qu’il a reçue, très timide et ne pouvant parler à un étranger sans rougir. « Si j’avais réfléchi un instant à la tâche que j’entreprenais et qui m’était presque entièrement nouvelle, si j’avais seulement vu l’établissement auparavant, je ne me serais jamais jeté dans une entreprise aussi présomptueuse. » Il doit acheter la matière première, fabriquer les machines, filer le coton, s’occuper de la vente, tenir les comptes, payer les salaires et, en un mot, supporter toute la responsabilité dans la première fabrique de filés de coton fins, à une fabrique installée par l’un des hommes les plus savants de l’époque, par un homme d’une grande culture et un mathématicien de premier ordre ». Owen examine tous les détails de l’établissement ; le premier levé et le dernier couché, il se met avec un soin extrême au courant de tout, et peu à peu apporte même des améliorations. Son prédécesseur avait atteint un degré de finesse qu’on considérait comme extraordinaire en produisant 120 poignées par livre.

Bientôt Owen en perfectionne la qualité de la fabrication. Il écoule peu à peu, mais difficilement, le stock des marchandises fabriquées par G. Lee, car la clientèle préfère les nouveaux produits aux anciens. La population ouvrière est bien disciplinée et satisfaite de la nouvelle direction : l’influence qu’Owen exercera sur les hommes apparaît dès la première occasion qui lui est donnée de faire usage de ses qualités d’autorité et de bonté. Notre réformateur commence à Manchester à remplir la mission du bon patron conscient et soucieux de ses devoirs, mission qu’il ne pourra porter au point de perfection qu’il ambitionne que lorsqu’il sera le maître à New-Lanark.

Owen est entré chez M. Drinkwater en 1790 : au bout d’un an, il trouve le moyen d’augmenter encore la finesse du fil en portant de 120 à 300 le nombre de poignées par livre. La qualité du fil qu’il fabrique est d’une telle supériorité qu’elle est payée comptant 5o % au-dessus de la liste des prix moyens. Payant 5 shillings la livre de coton qu’il transforme en fil fin pour les tisseurs de mousseline, il arrive, au commencement de 1792, à vendre la livret 9 shillings. Owen apporte une attention extrême au choix de la matière première et il est considéré par les courtiers en coton comme l’un des meilleurs juges de la qualité. En 1791 l’un de ces courtiers, Robert Spear, est chargé de trouver un filateur compétent pour faire l’essai des deux premières balles de coton américain et donner son appréciation sur leur valeur ; il s’adresse à Owen qui fait le premier l’expérience du coton envoyé par les de mon administration, je possédais sur eux la plus complète influence ; leur bon ordre et leur discipline n’existaient nulle part au même degré dans aucun autre établissement de Manchester, et mes ouvriers étaient un exemple étonnant de sobriété et d’obéissance. »

Dès cette époque, Owen passe pour le premier filateur en coton fin du monde. Son nom a une notoriété publique. Les produits qui portent sa marque se vendent 40 % au-dessus de ceux des meilleurs fabricants. Et pendant quarante ans, Owen, qui a pris une part active au développement de l’industrie cotonnière, va rester l’un des plus grands industriels anglais, toujours le premier à rechercher et à introduire de nouveaux perfectionnements techniques, économiques et sociaux.

Malgré les rares loisirs que lui laisse la direction de l’usine Drinkwater, Owen aime à prendre part aux causeries intimes qui réunissent au Manchester Collège le Dr Dalton, Coleridge et quelques autres. Dans ces réunions, où l’on discute les questions de science, de morale et de religion, Owen critique déjà toutes les religions du monde : on lui donne le surnom de « le raisonneur » parce que, dit-on, il fait de l’homme un automate vivant, « une simple machine à raisonner, créée à cette seule fin par la nature et la société ». Bien que ses opinions soient loin d’être orthodoxes, on sollicite l’adhésion d’Owen à la Société littéraire et philosophique de Manchester. Il devient même membre du comité, et c’est dans une de ces réunions qu’il prend pour la première fois la parole en public. On traitait la question cotonnière ; sur la demande du président qui le prie de faire profiter l’assemblée de sa compétence en cette matière, Owen, ému et rougissant, prononce quelques phrases incohérentes, tout honteux, dit-il, de faire apparaître ainsi son ignorance et sa gaucherie.

« Sans cet incident, il est probable que je ne me serais jamais hasardé à parler en public. » Peu à peu il acquiert des qualités de conférencier qui furent un de ses moyens les plus puissants de séduction et d’action. Du reste, même dans ce milieu d’hommes dont la culture et la capacité impressionnent sa modestie, Owen n’en développe pas moins, malgré sa timidité, ses conceptions personnelles et ses opinions subversives. Un jour que la discussion porte sur les découvertes de Lavoisier et de Chaptal, il déclare que l’univers lui apparaît comme un vaste laboratoire, que l’homme n’est selon lui qu’un composé chimique plus compliqué que les autres. A partir de ce moment, on ne l’appelle plus que « Le philosophe qui prétendait que l’homme était un chimiste ».

Six mois après son entrée chez M. Drinkwater, Owen avait vu son patron élever son traitement et lui proposer de l’associer. Mais, M. Drinkwater lui ayant demandé de renoncer à cette proposition, Owen déchire l’acte d’association et reprend en 1794 sa liberté. Il s’associe avec deux riches et très anciennes maisons de Londres et de Manchester, MM. Borrodale et Atkinson et M. Bartons pour former la « Chorlton Twist Cy ». Sous sa direction, la société devient bientôt prospère et acquiert une excellente réputation commerciale : elle a en Ecosse une nombreuse clientèle qui nécessite de la part de son directeur des voyages à Glasgow. C’est au cours d’un de ces voyages qu’Owen rencontre miss Dale, la fille d’un riche propriétaire de filatures, grand industriel, commerçant, banquier et prédicateur écossais. Ils ébauchent ensemble un petit roman qui, après les quelques difficultés obligatoires, finit bien, car Owen obtient de M, Dale la main de sa fille, et, avec le concours de ses associés, lui achète les établissements de New-Lanark. Le 10 janvier 1800, à 29 ans, Owen prend la direction de ces importantes filatures.

Exercé depuis l’âge de dix ans à la pratique des affaires, Owen a acquis une grande expérience commerciale. Filateur, il a vécu en quelque sorte, en y participant, la révolution industrielle qui a marqué la fin du XVI ème siècle : en effet, la filature était alors le domaine exclusif de la grande industrie. Vivement frappé du développement du machinisme et de la productivité qui suivit les inventions d’Arkwright et de Watt, Owen a compris les conséquences sociales qui en devaient résulter. La première empreinte un peu forte qu’a reçue sa pensée est cette leçon de choses donnée par les faits, cette culture industrielle et pratique qui, en se joignant à son tempérament sentimental et chrétien et au tour d’esprit rationaliste de son temps, formera son caractère et sa doctrine.

CHAPITHE II

L’HOMME. — SA FORMATION INTELLECTUELLE

On a dit Owen qu’il n’avait jamais eu qu’une idée ; lui-même reconnaît dans son autobiographie qu’il était l’homme d un principe fondamental appliqué dans toutes ses conséquences.

Et, en effet, si l’on consulte l’un quelconque de ses ouvrages, ses brochures, ses discours, ses rapports ou les journaux publiés sous son inspiration, on peut être sûr d’y rencontrer, leitmotiv invariable, sa fameuse théorie de la formation du caractère par les circonstances extérieures. La même phrase revient éternellement sur ses lèvres ou sous sa plume : « Le caractère de l’homme est un produit dont il n’est que la matière première. » Toute sa vie, sous des formes diverses et le plus souvent sous la même forme, Robert Owen a inlassablement répété la même pensée qui était l’idée centrale de sa philosophie morale et sociale, on peut même dire son idée fixe. Dès son arrivée à New-Lanark en 1800, la théorie des circonstances va être le principe directeur de sa conduite vis-à-vis de son personnel, et, en 1867, dans son autobiographie il s’écrie : « Une fois pour toutes, maintenant que j’approche de mes quatre-vingt-six ans, après avoir acquis une grande et extraordinaire expérience, après une vie passée dans de nombreux pays, au milieu de toutes les classes de la société, de tous les credos et parmi des hommes de toutes les couleurs, je veux encore affirmer cette conviction, fortement imprimée dans mon esprit : en dehors d’une transformation radicale dans les principes et dans la pratique de la race humaine, tous les pauvres petits projets de réforme des différents partis politiques et religieux ne sont pas seulement sans valeur, mais font obstacle à la réalisation immédiate de la bonté, de la sagesse et du bonheur dans l’univers. »

Pendant près de 60 ans, Owen s’est donné pour mission de combattre une erreur qu’il dénonce comme l’erreur fondamentale : la croyance à la liberté et à la responsabilité humaines.

Comme il l’a dit, la grande affaire de sa vie fut de détruire, dans l’esprit de tous ceux qu’il rencontrait, la conviction que les hommes sont maîtres de leurs vertus et de leurs vices et par conséquent responsables de leurs actions et de leurs caractères devant Dieu et devant les hommes.

C’est selon lui de cette erreur fondamentale que sont nés tous les maux dont souffre l’espèce humaine.

La nature humaine subit passivement l’influence toute-puissante des circonstances extérieures : les caractères sont le produit de la nature et de la société ; la nature est bonne et la société est mauvaise ; le mal est dans les institutions et non dans l’homme ; toutes les misères et souffrances sociales viennent de la façon dont l’homme se gouverne et dont il est gouverné.

Puisque les caractères sont le produit du milieu social, c’est le milieu social qu’il faut modifier si l’on veut améliorer l’existence humaine. La société est mal faite et repose sur des fondements irrationnels, contraires aux lois de nature ; mais il serait aisé pour un habile en relations des conséquences désastreuses de cette erreur fatale de l’espèce humaine, et de leur montrer que c’était elle qui avait créé le crime et la misère, tandis que sans elle l’ignorance, le crime et la misère seraient inconnus dans le monde. Les maux dont cette erreur est la cause étaient toujours présents à mon esprit et je pris l’habitude de la combattre toujours et partout, sous toutes ses formes et dans tous ses mauvais effets. »

Au système irrationnel existant, il faut substituer un système radicalement nouveau, le Système rationnel de société : « La nature, dit Owen, nous avait donné un sol capable de produire en abondance tout ce que l’homme désire le plus ; dans notre ignorance nous avons planté l’épine au lieu de la vigne. » La nature humaine est une pâte malléable façonnée par les circonstances extérieures ; les institutions sont responsables de la malfaçon des caractères : il suffit donc d’agir sur les circonstances extérieures et sur les institutions pour faire de l’homme un être bon, sage, heureux, utile à ses semblables, et de la vie sociale un paradis terrestre : « Le contrôle des circonstances extérieures peut amener les hommes à produire dans le monde facilement et sûrement un bien ou un mal universel. » De toutes les circonstances extérieures qui forment l’homme la plus puissante est l’éducation : « Des principes aussi certains que ceux des mathématiques peuvent être appliqués à la formation générale de n’importe quel caractère. » Aussi l’éducation est-elle pour Owen la plus importante des institutions sociales et un système rationnel d’éducation, appliqué à tous les individus, est-il le premier des services publics. L’éducation rationnelle n’est du reste qu’une des pièces du système social. A n’envisager que les lignes générales de la conception Oweniste, la réforme sociale peut déjà se définir : la création artificielle d’un milieu extérieur qui détermine l’homme à la vertu et au bonheur.

Ce simple exposé montre immédiatement la source à laquelle Owen avait puisé ses idées : ses théories sociales apparaissent comme une déduction logique de la philosophie du XVIIIe siècle.

Cet appel à la raison et ce retour aux lois de nature, cette croyance à la possibilité d’une transformation immédiate et de toutes pièces de la nature humaine et de la société par l’application quasi automatique d’un système sont bien les traits qui caractérisent la pensée du temps. La même idée d’une simple réfection de la machine sociale, réfection suffisante pour réaliser le paradis sur la terre, se retrouve chez tous les entrepreneurs de reconstruction sociale, chez tous les philosophes sociaux de celle époque. L’origine de tous les romans sociaux, imaginés par des hommes qui se piquaient d’athéisme et de matérialisme, est dans une conception chrétienne qui s’est laïcisée : l’état de nature antérieur au péché reporté du passé dans l’avenir.

C’est à la philosophie sociale du XVIIIe siècle qu’en Angleterre, comme en France, les premiers socialistes ont emprunté l’esprit et les principes essentiels de leurs systèmes. Il convient de rapprocher ici le nom de Fourier de celui d’Owen.

Sous des apparences très différentes, leurs conceptions sont très semblables, non seulement dans leur inspiration générale, mais aussi dans leurs détails. Sans doute Owen, dont le système plus simpliste manque de variété et est d’une exposition souvent monotone, n’a pas l’imagination exubérante de Fourier qui se complaît à décrire par le menu le jeu et les effets du mécanisme compliqué dont il est l’inventeur. Mais les deux représentants-types du socialisme utopique n’ont donné que les variantes, française et anglaise, du même système, d’un système qui a pour fondement les lois de nature et la croyance en la bonté des passions humaines, d’un système qui s’inspire du même automatisme social et conduit au même autoritarisme inconscient. La similitude de leurs deux doctrines n’a pas échappé à Fourier,

Les lettres à Muiron du 8 avril et du 25 avril 1822 nous renseignent sur les démarches faites par Fourier auprès d’Owen : le 8 avril 1822 « D’après l’annonce du Bulletin, j’ai adressé 2 exemplaires du Traité de l’Association domestique-agricole (paru en 1822) à M. Owen en l’avertissant de la prochaine publication de l’abrégé et lui disant que, s’il peut fonder une compagnie pour l’essai de l’association, je lui offre de servir aux appointements du dernier commis de son établissement... » ... et le 25 avril « J’ai reçu une longue lettre du secrétaire de M. Owen. Il loue beaucoup mon ouvrage et ’apprend que M. Owen va fonder un nouvel établissement... si j’étais engagé là, je pourrais au printemps prochain faire le coup de partir... »

Fourier a accusé Owen de plagiat, après avoir espéré trouver en lui le bailleur de fonds de l’expérience phalanstérienne. Elle s’explique par le milieu et le moment où ils ont vécu ; tous deux nés presque la même année, l’un en 1771 et l’autre en 1772, tous deux mêlés à la vie pratique, l’un grand industriel et l’autre employé de commerce, ils ont emprunté au milieu intellectuel les mêmes tendances d’esprit rationalistes et au milieu économique les problèmes posés par la révolution industrielle et commerciale qu’ils avaient sous les yeux. Produits du même état d’esprit général, leurs doctrines se distinguent de celles des saints simoniens et des socialistes plus récents par le même caractère agraire. Au delà de la même préoccupation immédiate d’une expérience d’initiative privée, elles tendent au même interventionnisme déguisé sous des apparences de libre obéissance à la raison et aux lois de la nature. La seule différence qui existe entre eux, c’est qu’Owen était un capitaliste et que Fourier a dû en chercher un toute sa vie.

Né au XVIII e siècle, Owen en a respiré l’atmosphère intellectuelle et ceci suffirait à expliquer que ses théories portent cette empreinte. Mais on ne peut se demander si, en dehors de cette influence générale qu’exerce sur chacun de nous l’esprit de son temps, Owen n’a pas subi une influence plus directe due à ses lectures. Dans les écrits d’Owen on ne trouve jamais de renvoi à aucun auteur, car il avait le plus profond mépris pour les livres et la prétention d’être un pur réaliste uniquement intéressé par les faits. Du reste, son existence active, la nécessité où il avait été de très bonne heure de gagner sa vie, ses occupations personnelles, auxquelles vint s’ajouter bientôt la charge de sa carrière publique et philantropique, ne paraissent pas lui avoir laissé beaucoup de temps pour d’autres lectures que celles des journaux. Cette impression première est confirmée par le passage suivant de Robert Dale-Owen, qui, dans un livre charmant, donne de précieux détails sur le caractère et les habitudes de son père : « Mon plus lointain souvenir de lui me le rappelle lisant beaucoup mais surtout un ou deux quotidiens de Londres et autres périodiques. Ce n’était point dans le vrai sens du mot un homme d’étude et il n’en pouvait guère être autrement de l’homme qui, depuis l’âge de dix ans, avait fait son chemin dans la vie sans un dollar. Je n’ai jamais trouvé dans sa vaste bibliothèque un livre avec une note de lui en marge ou un trait de crayon sur une seule page. Il avait l’habitude de parcourir les livres sans en dégager la substantielle moelle. Souvent il les abandonnait en faisant une brève remarque comme celle-ci : les erreurs radicales que partagent tous les hommes font que les livres ont relativement peu de valeur. A l’exception des ouvrages statistiques et surtout de son livre favori : les Ressources de l’Empire britannique par Colquhoun, je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu prendre des notes dans aucun livre. »

Si, en général, Owen faisait peu de cas des livres, il n’en résulte pas qu’il n’ait pas subi, sans s’en rendre compte, l’influence de penseurs contemporains : celle de William Godwin n’est pas douteuse et les Recherches sur la Justice politique, parues en 1798 et rééditées en 1795-98, ont dû exercer sur sa pensée une action très forte, bien qu’inconsciente. A notre avis, c’est par Godwin qu’Owen a reçu l’empreinte précise du XVIIIe siècle.

Godwin lui-même s’inspirait d’Helvétius : celui-ci nous apparaît comme le grand théoricien de la philosophie socialiste, celui qui le premier en a donné les formules. Dans ses ouvrages « De l’esprit » (1708) et « De l’homme », il expose la théorie des circonstances, la théorie de la toute-puissance de l’éducation et des lois pour fabriquer des hommes bons, justes et heureux. Voir notamment : « De l’homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation. — Section II : « Que les mots une fois définis, les propositions de morale, de politique et de métaphysique deviendront aussi démontrables que les vérités géométriques ; que les hommes adoptant alors les mêmes principes parviendront aux mêmes conséquences... »

Section 12 : Les hommes communément bien organisés sont tous susceptibles du même degré de passion : leur force inégale est toujours en eux fonction de la différence des positions où le hasard les place ; le caractère original de chaque homme n’est que le produit de ses premières habitudes.

Chap. XXIV : L’inégalité des esprits n’est qu’un pur effet de la différence de leur éducation (dans laquelle différence je comprends celle des positions où le hasard les place).

Section \ III : Des causes du malheur de presque toutes les nations : que le défaut des bonnes lois, que le partage trop inégal des richesses nationales sont les causes de ce malheur presque universel...

Enfin : Des obstacles qui s’opposent à la perfection de l’éducation morale de l’homme.

Ch. VIII : De l’intérêt du prêtre, premier obstacle.

Ch. IX : Imperfection de la plupart des gouvernements, second obstacle à la perfection de l’éducation morale de l’homme.

Ch. X : Toute réforme importante dans la partie morale de l’éducation en suppose une dans les lois et dans la forme du gouvernement.

Sa théorie des circonstances est empruntée de toutes pièces au livre de la Justice politique. Cette influence, qui se révèle par l’emploi des mêmes expressions, apparaît nettement, si, laissant de côté les conclusions d’art auxquelles leurs théories les conduit, on rapproche des idées d’Owen les idées générales du livre de Godwin. Le chapitre IV du livre I qui a pour titre : « Les caractères des hommes sont le produit des circonstances extérieures » est la source même de toute la conception d’Owen. Selon Godwin, les actions et dispositions de l’espèce humaine sont le produit des circonstances et des événements ; car des différents ordres de faits qui, en dehors des circonstances extérieures, peuvent affecter l’esprit humain, principes innés, instincts, différences originelles de structure, les uns sont très discutables, les autres n’ont sur la formation de l’homme qu’une influence négligeable. Godwin déclare que, si les différences originelles qui existent entre les hommes à leur naissance doivent, en stricte arithmétique, entrer en ligne de compte, elles peuvent être considérées comme n’ayant presqu’aucune importance ; les caractères sont déterminés par l’éducation et leurs défauts peuvent être corrigés par l’éducation. Godwin prend le mot éducation dans un sens très large et distingue différents modes d’éducation parmi lesquels ce qu’il appelle l’éducation politique — c’est-à-dire les modifications que nos idées reçoivent de la forme du gouvernement sous lequel nous vivons.

Dès le début de son livre, Godwin pose la théorie des circonstances et affirme la toute-puissance de l’éducation et des institutions politiques sur la formation des caractères. Mais est-il possible d’améliorer les institutions sociales .Oui si l’on cherche à agir sur les opinions des hommes en faisant appel à la raison.

Les actions volontaires des hommes procèdent de leurs opinions et la raison doit régler les actes de l’espèce humaine. Après avoir établi que les actions volontaires des hommes sont conformes aux déductions de leur intelligence, Godwin tire de cette proposition fondamentale les cinq corollaires suivants : 1° Un raisonnement sain peut communiquer la vérité et la faire triompher de l’erreur. Cette proposition, dit-il, est évidente, car on ne peut imaginer qu’entre un raisonnement sain et un sophisme la victoire puisse être douteuse. 2° Il est possible de communiquer au\ autres la saine raison et la vérité : si le champion de la vérité est suffisamment maître de son sujet, il doit réussir immédiatement dans son entreprise. 3° La vérité est toute-puissante. 4° Les infirmités morales de l’homme ne sont pas invincibles, parce qu’elles sont fondées sur l’ignorance et l’erreur ; la vérité peut les faire disparaître et les remplacer par des principes plus nobles et plus bienfaisants. 5° La dernière proposition résulte de toutes les autres, c’est l’affirmation de la perfectibilité humaine : l’homme est susceptible d’un progrès indéfini.

Ainsi les principes essentiels de la doctrine d’Owen se trouvent déjà chez Godwin, la théorie des circonstances comme la croyance à la perfectibilité humaine sous l’influence toute-puissante de la raison, comme aussi la doctrine de la nécessité morale et de l’irresponsabilité. Si nous avons quelque peu insisté sur les idées de Godwin, c’est justement parce qu’elles soulignent et précisent le caractère mécanique et rationaliste des conceptions d’Owen.

Robert Owen aurait pu se donner comme l’illustration de sa doctrine de circonstances : ses théories ne sont pas seulement le produit de la philosophie de son temps, mais aussi des événements de sa vie active et professionnelle. Tout d’abord, sous les yeux même d’Owen, le développement du machinisme et de la grande industrie et les souffrances qui en sont résultées posaient d’une façon vivante la question sociale, et, en révoltant son cœur, ont amené le patron philanthrope à réfléchir au problème de la misère et à en chercher le remède. En un autre sens encore, l’expérience industrielle a agi sur ses conceptions et, par une coïncidence curieuse, a imprimé à sa doctrine la même direction que celle qu’elle recevait d’autre part des idées régnantes. Les habitudes d’esprit acquises comme chef d’atelier, le spectacle des opérations mécaniques de la fabrique, où l’homme n’était plus u’une partie de la machine et semblait agir automatiquement, ont renforcé dans l’esprit d’Owen la tendance de son siècle à l’automatisme social. Le moment où Owen a vécu, sa formation pratique et sa formation intellectuelle déterminent et expliquent les traits distinctifs de son socialisme. Ce socialisme, qui inspire encore, bien qu’à leur insu peut-être, la pensée de nombreux réformateurs, a un triple caractère : il est mécanique, rationaliste et agraire ; et, par ce dernier caractère seulement, il s’oppose au socialisme moderne. Mais le principe du socialisme demeure le même. Quelque différentes qu’apparaissent les formes qu’il a successivement revêtues, il repose toujours sur l’automatisme social.

La conception d’Owen est une conception mécanique : Owen considère la société comme un produit manufacturé et le système des institutions comme un organisme mécanique dont les rouages sont transformables à volonté. Le Système social est applicable comme une invention, une machine nouvelle qui doit donner un plus grand rendement de bonheur. L’influence de la vie industrielle sur l’esprit d’Owen est sensible jusque dans les expressions dont il se sert : à propos du Système social, il parle de la « nouveau machinisme », et, à propos de l’éducation, il emploie le mot comme nous l’avons montré dans l’introduction, demeure essentiellement sentimental et utopique. (...)

Owen a été le premier homme de son temps à comprendre l’esprit moderne de la législation du travail et à avoir nettement conscience des raisons qui la justifient ; il a été le premier industriel à faire l’expérience de conditions de travail plus normales, avant toute mesure législative et pour donner à celle qu’il réclamait un précédent dans les faits. Enfin l’acte de 1802 n’a pas du tout le caractère d’une mesure protectrice du travail : on s’en rend compte lorsqu’on connaît ses précédents, sa portée et ses résultats.

L’acte de 1802 se rattache étroitement à la législation des pauvres dont il n’est qu’une pousse tardive. La Poor Law d’Elisabeth, en 1601, avait déclaré que les enfants pauvres et orphelins seraient mis par les paroisses en apprentissage dans quelque métier. Les paroisses en profitaient pour se débarrasser des enfants le plus tôt possible et elles ne mettaient aucune condition aux contrats d’apprentissage qu’elles passaient avec les maîtres, si bien que les petits apprentis étaient livrés sans protection aux exactions, mauvais traitements et surtravail que leur infligeaient leurs maîtres. Du reste ces enfants pauvres mis en apprentissage par les paroisses n’étaient pas les seuls à souffrir du surtravail ; l’exploitation des enfants était une condition générale qu’on retrouvait presque partout au XVIIIe siècle ; les tisseurs et les filateurs à la main avaient l’habitude de faire travailler, dès leur plus jeune âge, leurs enfants le même nombre d’heures de travail qu’eux-mêmes. « Le système manufacturier et le développement du machinisme n’ont fait que s’emparer des conditions du travail qu’ils trouvèrent : le mépris qu’on avait de la vie des enfants, l’avidité avec laquelle on abusait de leur travail, la mauvaise administration de la loi des pauvres avaient préparé, pendant le XVIIIe siècle et probablement bien avant, les matériaux humains qui allaient être exploités sans merci. »

L’exploitation du travail des enfants existait déjà dans les métiers, elle n’a pas été introduite par le machinisme et la grande industrie ; et après la révolution industrielle qui caractérise la fin du XVIIIe siècle, comme aujourd’hui, les pires conditions de travail se rencontraient dans l’industrie à domicile et non dans les fabriques, dans le tissage à la main et non dans la grande filature.

Le bon marché de la main-d’œuvre enfantine était la cause de cette exploitation : l’économie réalisable était une tentation irrésistible pour les parents travaillant à domicile comme pour les maîtres des petits métiers ou les patrons de la grande industrie.

La fin du XVIIIe siècle est marquée par un commencement de réaction contre les conditions de travail anti-hygiéniques et les mauvais traitements infligés aux enfants. En 1782, les magistrats de Manchester prennent une résolution qui paraît la première tentative faite par une autorité pour limiter les heures de travail des enfants : à la suite d’un rapport du Dr Percival sur une fièvre contagieuse qui s était déclarée dans les filatures de coton de Radclifte, il fut décidé qu’on interdirait de passer aucun contrat d’apprentissage avec les propriétaires des fabriques de coton où les enfants seraient obligés de travailler la nuit ou plus de 10 heures par jour. En 1793, un acte autorise les juges de paix à infliger une amende de quarante shillings aux maîtres convaincus d’avoir maltraité un apprenti. Eu 1795, le Dr Percival forme avec quelques amis « le Manchester Board of Health » qui, dans sa séance du 26 janvier 1796, adopte une résolution réclamant l’intervention législative pour réglementer les conditions du travail dans les fabriques de coton et limiter les heures de travail. Des écrivains philanthropes, comme William Sabatier et T. Gisborne se préoccupent de la situation des enfants et réclament aussi l’intervention du législateur. Enfin, en 1801, une sentence du juge de Justice Grose condamne à 12 mois de « hard labour » un employeur qui a fait travailler 60 enfants, apprentis de paroisses, dans des conditions telles qu’ils resteront déformés et invalides pour la vie.

Le juge censure sévèrement les administrateurs de paroisse assez négligents pour ne point se soucier des conditions dans lesquelles les enfants étaient mis en apprentissage et dit : « Si les employeurs déclarent qu’ils ne peuvent, sans le travail de ces enfants, mènera bien leurs affaires, il faut leur déclarer qu’on ne doit pas continuer le métier par soif de gain, mais qu’il faut l’abandonner immédiatement dans l’intérêt même de la société. »

C’est à la suite de cette sentence que Robert Peel fait voter en 1802 Tact connu sous le nom de loi sur la santé et la moralité des apprentis. Robert Peel justifie sa proposition de loi en disant que, convaincu des nombreux abus existant dans ses propres fabriques et n’ayant pas le temps d’y mettre ordre lui-même, il demande au Parlement une loi pour y apporter remède à sa place.

Le titre même de l’acte précise son objet et limite sa portée : il ne s’applique qu’aux enfants pauvres mis en apprentissage par les paroisses. La durée du travail des apprentis est fixée à 12 heures, le travail de nuit est interdit ; l’employeur doit chaque année habiller ses apprentis complètement à neuf, leur faire apprendre à lire et à écrire, et les mener à l’église au moins une fois par mois ; les fabriques doivent être blanchies à la chaux deux fois l’an et en tout temps convenablement aérées ; les apprentis des deux sexes doivent dormir dans des dortoirs séparés et pas plus de deux par lit. Les juges de paix sont chargés de nommer deux inspecteurs pour visiter les fabriques et assurer l’exécution de l’acte, et, en cas d’infraction, ils ont le droit d’infliger des amendes. La discussion parlementaire montre la portée restreinte de l’acte de 1802. On souleva la question de savoir si l’acte serait applicable à toutes les fabriques ou seulement à celles qui employaient les apprentis des paroisses. Dans le préambule on déclara l’acte applicable aux fabriques de coton et de laine occupant plus de 20 ouvriers. Mais la clause limitative des heures de travail ne concernait que les seuls apprentis.

M. Newton voulant rendre les clauses de l’acte applicables à toutes les personnes employées dans les manufactures, on lui objecta qu’il était absurde de vouloir étendre un acte qui n’avait pour objet que l’apprentissage : cette réponse prouve bien que l’acte n’était regardé que comme un chapitre de la Législation des Pauvres. L’acte de 1802 resta sans effet pour une double raison. On avait abandonné l’inspection aux Justices de paix qui, sauf de rares exceptions, négligèrent d’assurer l’application de l’acte. Les patrons du reste préféraient employer des enfants « libres » : ceux-ci ne leur imposaient point les mêmes charges ni la même responsabilité que les apprentis qu’ils devaient habiller, loger et nourrir. La question des apprentis cessa ainsi bientôt d’avoir la même importance : ce fut la seconde cause de l’échec de l’acte de 1802.

Au lieu de réclamer, comme Robert Peel, un acte au Parlement pour réglementer sa propre fabrique, Owen commença par réaliser chez lui les conditions du travail qu’il voulait offrir en exemple aux autres et par faire de la fabrique qu’il dirigeait un établissement modèle. Tous les arguments qu’il va développer devant la commission d’enquête sont tirés de l’expérience personnelle qu’il a faite à New-Lanark d’une réduction graduelle de la durée du travail. Ce n’est pas seulement cet effort personnel et cette réforme d’initiative privée qui justifient le nom donné par nous à Robert Owen ; mais plus encore peut-être, la conception générale qu’il a de la législation du travail et des raisons qui la légitiment. Son projet primitif interdit l’emploi des enfants avant l’âge de 10 ans, limité à 10 heures 1/2, entre 10 et 18 ans, le temps de travail dans les fabriques occupant plus de 20 ouvriers et assure la nomination d’inspecteurs capables et appointés pour faire appliquer l’acte.

Les raisons, apportées par Owen en faveur de ces prescriptions, montrent qu’il était peut-être le seul à avoir compris l’influence de la réduction du temps de travail sur la productivité.

Owen a vu nettement le double motif qui sert de fondement à la législation moderne du travail : la raison sociale, le loisir dû à l’ouvrier ; la raison économique, le lien entre la durée du travail et sa productivité.

Owen considère en l’ouvrier — et l’instrument de travail qui donne un rendement proportionné aux soins dont on l’entoure, et l’homme qui a droit au repos non seulement pour réparer ses forces physiques, mais pour développer ses facultés mentales.

Après avoir adressé aux Chambres du Parlement son discours de Glasgow, Owen rend visite aux membres les plus influents des deux Chambres afin d’essayer de les intéresser à son projet.

On lui conseille de faire présenter ce projet par Robert Peel qui a fait passer l’acte de 1802. Robert Peel accepte ; mais Robert Peel est lui-même un industriel, il n’est pas insensible aux intérêts et aux sollicitations des manufacturiers. Sous l’influence de ses collègues industriels, il fait traîner le projet pendant quatre sessions et y apporte de tels amendements qu’il en amoindrit singulièrement la portée.

Pendant ces quatre années, presque seul, en butte à toutes les attaques, Owen défend son projet ; par tous les moyens les grands patrons s’efforcent de le décourager, d’affaiblir son autorité afin de faire échouer le bill de limitation. Deux objections préalables avaient été faites : on invoquait la liberté patronale pour affirmer que l’Etat n’a pas le droit d’intervenir dans l’administration de 1 industrie privée. On prétendait de plus qu’il n’y avait aucun danger pour la santé des enfants à les faire travailler 10 et 16 heures par jour dans une atmosphère surchauffée et emplie de duvet de coton.

Robert Peel consentit à la nomination d’une commission d’enquête. Grâce à ces délais favorables, les grands manufacturiers purent agir et faire, dès le début, écarter du projet les industries de la laine, de la soie et du lin.

Sauf quelques patrons éclairés, les Arkwright, Strutts et Fieldens, Owen avait soulevé contre son projet tous les grands industriels qui cherchèrent à diminuer son autorité par des procédés déloyaux dont voici un exemple qui tourna à leur confusion. Un filateur de Glasgow, Houldsworth, avait été chargé par ses confrères d’une mission de confiance : il devait rechercher un gros scandale qui put discréditer Owen. Ayant appris que le ministre de Old-Lanark était un ennemi du bon patron, Houldsworth s’adresse à lui et lui demande s’il connaît un fait quelconque qui puisse détruire l’autorité d’Owen : « J’ai votre affaire, répond le ministre. Le premier janvier de cette année, à l’ouverture de la nouvelle institution pour la formation du caractère, il a prononcé un discours de trahison contre l’Etat et l’Eglise.

— Y assistiez-vous ? — Non, mais Melle Menzies et ma famille y étaient et Melle Menzies m’a répété fidèlement toutes ses paroles. » Sur quoi les adversaires d’Owen emmènent notre ministre à Londres et lui paient les frais du voyage. Ils demandent audience à lord Sidmoutli : « Nous actons, lui disent-ils, pour accuser M. Owen. — Quel crime a-t-il donc commis ? Je connais Owen très bien. — Voici M. Menzies, ministre de la paroisse de Lanark, qui va vous le dire — Eh bien, M. Menzies, de quoi accusez-vous Owen — J’ai à déclarer que le 12 janvier dernier, à l’ouverture de ce qu’il appelle la Nouvelle institution pour la formation du caractère, ouverture à laquelle assistait tout son personnel et toute la bourgeoisie du pays, M. Owen a prononcé le discours le plus extraordinaire qui ait jamais été entendu en Ecosse, un discours incendiaire, un discours de trahison. — Etiez- vous présent et avez-vous écouté attentivement tout ce qu’il a dit ?

— Non, Monseigneur, je n’étais point présent, mais ma femme était là ainsi que ma famille, de nombreux ministres des environs et la bourgeoisie du pays. — Et vous savez tout ce que contenait ce discours ? — Je sais, d’après ce que m’en ont rapporté ma femme et d’autres auditeurs, que c’était un discours incendiaire, un discours de trahison. » Là-dessus lord Sidmoulli demande aux membres de la députation s’ils ont à lui faire part de quelque autre accusation contre Owen. « C’est tout ce que nous avons à dire — Eh bien donc je vous congédie et vous renvoie des fins de votre plainte qui est au suprême degré futile et injustifiée : il y a six mois que le gouvernement a entre les mains un exemplaire de ce discours qui vous eût fait honneur si vous aviez été capables de le prononcer. »

Dégoûté de la campagne déloyale entreprise contre lui et des mutilations que son projet subissait, Owen, à partir de 1817, laissa à Nathaniel Gould et à Richard Oastler le soin de défendre ses idées devant la commission d’enquête. Pendant deux sessions il avait assisté à toutes les séances de cette commission et il y avait rempli une lourde tâche. Presque seul il avait dû défendre son projet ; il avait dû démontrer les abus qui résultaient de l’âge et de la longueur du travail des enfants employés dans les manufactures, combattre les arguments qu’on opposait à l’intervention législative, exposer l’expérience de New-Lanark, développer ensuite les raisons qui militaient en faveur de la réduction et les heureux effets qu’elle pouvait avoir.

Courte exposition d’un système social rationnel par Robert Owen

Propositions fondamentales du système de la communauté des biens

Système social rationnel

De la grève générale à la doctrine du syndicalisme

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