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Le marxisme a-t-il raison de se prétendre scientifique ?

mercredi 7 mai 2014, par Robert Paris

Le marxisme a-t-il raison de se prétendre scientifique ?

S’il est une revendication clairement affirmée de Marx concernant l’ensemble de sa pensée, et de celle de Engels, c’est bien l’attribution à ce travail du qualificatif de « science ». Car cela n’est pas une médaille en chocolat que souhaite s’attribuer ainsi Marx mais c’est un choix de méthode de travail, un choix de buts, de conceptions, d’étude, de recherche.

Marx récuse l’idée que le domaine politique, juridique, social, économique ou philosophique devrait être exclu du domaine des sciences. Il combat l’idée que dans ces domaines, chacun développe les perspectives qui lui chantent et qu’il n’y aurait aucune loi, aucune nécessité objective mais seulement des propositions qui n’auraient qu’à recueillir ou pas les suffrages des hommes, individuellement ou collectivement. Chacun pourrait proposer la politique économique qui lui chante, chacun pourrait proposer les changements sociaux qui lui plaisent, chacun pourrait imaginer les changements de société que lui permettent son imagination. Pas de loi en politique ? Pas de loi en économie ? Pas de loi de l’évolution sociale des sociétés humaines ? Pas de loi au sens où on parle de loi de la physique, de la chimie ou de la biologie ?

Bien entendu, parler de démarche scientifique dans l’œuvre de Marx nécessite de ne pas réserver cette catégorie à l’étude de la matière et de ne pas la récuser concernant la société humaine. La signification de la démarche scientifique postule l’étude des conditions objectives de la réalité, conditions qui sont liées à chaque époque historique et pas créées pour l’éternité, conditions qui sont aussi celles des changements radicaux pour sauter d’un état à un autre, et ceci aussi qu’il s’agisse de la matière, inerte ou vivante, que de la société humaine.

Cependant, il importe de rejeter toute conception selon laquelle la science serait séparée de la pensée humaine, serait infaillible, indiscutable, imbattable, séparable de la philosophie. Parler de « conception scientifique » ne signifie pas en faire un domaine réservé à des spécialistes, seuls aptes à trancher.

Les sciences, même celles dites « dures, ont besoin d’être discutées, remises en question, car elles continuent d’évoluer, de se transformer, d’entrer en contradiction. Elles ne mènent pas à un déterminisme strict dans lequel le hasard n’aurait pas droit de cité, dans lequel il n’y aurait pas un spectre des possibles, dans lequel il n’y aurait pas plusieurs solutions et des sauts qualitatifs entre ces solutions. L’existence de la liberté humaine n’exclue pas les lois pas plus que l’agitation des éléments de la matière n’exclue l’ordre ni que la production permanente de diversité dans le vivant n’exclue pas l’ordre génétique.

L’idée d’un « marxisme scientifique » ou d’un « socialisme scientifique » a été critiquée de divers bords et les critiques ont été amplifiées depuis le stalinisme du fait de la caricature qu’a représenté ce prétendu « marxisme dialectique » stalinien ou maoïste.

Certains auteurs y voient une manière d’imposer des conclusions absurdes à la science à la Lyssenko de la même manière qu’il s’agit d’imposer par la dictature une évolution absurde et antidémocratique à la société. D’autres affirment que le marxisme a ainsi un désir de se transformer en dogme indiscutable paré du titre glorieux et respectable de la science. D’autres enfin considèrent comme inacceptable d’appeler science tout domaine concernant la société humaine, du fait de la liberté humaine, du fait de l’imprédictibilité de l’action humaine, du fait du choix humain, du fait de la conscience de l’homme sur lui-même, tout cela empêchant selon eux toute objectivité de l’étude, l’acteur se confondant avec l’observateur.

La discussion de cette question nécessite bien entendu de se mettre d’accord sur ce que signifie une science, ce qu’on lui attribue comme critère, comme méthode, comme moyen de vérification, comme outils de recherche, comme qualités, comme mode de transformation, comme potentialités, comme domaine d’efficacité, etc…

Or cette question même est déjà très controversée, et bien au-delà de la question du statut du marxisme elle-même.

Les uns affirment qu’il n’y a de science qu’au travers de lois mathématiques. Les autres prétendent qu’il n’y a de science que prédictive. Les suivants, les poppériens, prétendent que toute science doit être falsifiable.

Cependant, les définitions restrictives précédentes sont loin de n’exclure que le marxisme. Elles rejettent hors du domaine de la science le darwinisme, l’évo-développement, l’étude des animaux, la psychanalyse et même la médecine, sans parler de la psychiatrie, de l’économie, de la sociologie ou de l’anthropologie.

Bien des données de la physique elle-même, pourtant science « dure » par excellence, ne sont pas intégrées par de telles définitions comme la climatologie, la géologie, l’astrophysique ou la cosmologie, ces sciences étant historiques et l’homme ne pouvant reproduire deux fois le même climat ni deux fois la formation d’une étoile, d’une galaxie, d’un trou noir ou la formation de l’univers.

Ce n’est pas parce qu’un critère unique de la science fait défaut qu’on ne saurait pas dire ce qu’est la démarche scientifique. Cette démarche n’est pas un résultat définitif, fondé de manière éternelle, mais est au contraire, le produit sans cesse remis en question d’un développement historique et contradictoire, avec des avancées et des reculs. La science n’est pas un domaine à part, isolé dans une bulle de verre, mais, au contraire liée sans cesse aux développements économiques, sociaux, techniques de la société humaine dont elle est le produit, y compris quand il s’agit des sciences physiques, chimiques ou biologiques. Toutes ces sciences sont historiques, aucune n’est poppérisable. Aucune n’est prédictive. Aucune n’est fondée sur l’action directe, linéaire et formelle « de cause à effet ». Toutes sont du domaine des rétroactions en cascade qui produisent des lois émergentes intégrant le désordre au sein des lois statistiques, un ordre supérieur étant le produit des agitations à l’ordre inférieur. La non-linéarité, la sensibilité aux conditions initiales, l’émergence de structure entraînent la formation de lois ne sont pas prédictives mais produisent un petit nombre d’évolutions possibles.

L’existence d’une « nécessité objective » ne signifie nullement que les lois soient du type « A entraîne B », de la causalité directe, linéaire, unidirectionnelle et strictement prédictive. Ces « causalités » linéaires et formelles ont été considérées à tort comme le paradigme de la science.

La science exprime l’intégration au sein d’un couple dialectique de l’aspiration vers la nouveauté et des interdits de la nécessité. Ainsi, les hommes auraient volontiers affirmé autrefois que l’homme n’était pas fait pour voler, que l’homme ne pouvait pas lui-même produire du vivant, que les astres étaient le domaine des dieux, inatteignables aux véhicules produits par l’homme, que l’homme ne peut pas intervenir artificiellement dans la production d’enfants, etc…

Bien des affirmations actuelles de la science auraient été traitées de pure fiction par les générations précédentes de scientifiques, et de sorcellerie par les vieilles sociétés.

L’utopie a bel et bien un caractère actif au sein des sciences. Il ne s’agit nullement de « se contenter d’observer ce que l’on voit ». L’expérimentation elle-même doit être pensée et elle ne consiste pas seulement à regarder la réalité. Quant à la théorie, elle est loin de se fonder seulement sur l’observation mais a un besoin absolu de la théorie. Cette dernière, elle-même nécessite des conceptions philosophiques ayant évolué de manière rétroactive avec les sciences.

Une science qui se serait développée indépendamment des aspirations, des utopies humaines, n’a jamais existé et n’existera jamais.

Par contre, une prétendue science qui se contenterait de ces aspirations sans chercher de fondement logique, de cadre théorique, de lien avec les autres théories et connaissances ne serait qu’un dogme indiscutable.

L’un des buts fondamentaux de Marx a été de tirer le socialisme de son impasse utopiste. L’utopisme socialiste est issu notamment de la déception provoquée dans la petite bourgeoisie et dans les milieux populaires par les résultats sociaux et politiques de la révolution française. Une révolution pour la liberté, pour le bien-être du peuple, pour l’égalité a donné naissance à la dictature de classe de la bourgeoisie, à une plus grande mainmise des richesses et du pouvoir par une minorité, à de plus grandes inégalités, à une division de classe encore plus marquée. Faut-il répondre à ce constat par des projets utopiques de société, ces projets prétendant permettre la construction de nouvelles sociétés ou étudier la nouvelle société capitaliste issue de la révolution bourgeoise, en tirer les lois économiques et les lois d’évolution pour en déduire les évolutions historiques possibles ? C’est deux démarches opposées : socialisme utopique et socialisme scientifique, expliquent Marx et Engels…

« Sur le terrain de l’économie politique la libre et scientifique recherche rencontre bien plus d’ennemis que dans ses autres champs d’exploration… Tout jugement inspiré par une critique vraiment scientifique est pour moi le bienvenu. Vis à vis des préjugés de ce qu’on appelle l’opinion publique à laquelle je n’ai jamais fait de concessions, j’ai pour devise, après comme avant, la parole du grand Florentin : « Suis ton chemin et laisse dire les gens ! »

Karl Marx, Le Capital, Livre I

Marx expose le plan de son travail dans « Le Capital » :

« L’exposé, je veux dire la manière, est tout à fait scientifique, donc ne contrevient pas aux règlements de police au sens habituel. »

Il écrit à Lassalle sur son oeuvre :

« Elle représente pour la première fois d’une façon scientifique une importante manière de voir les rapports sociaux. »

Dans Die Zukunft du 11 août 1869, Engels écrit à propos du « Capital » : « Cet ouvrage contient le résultat des études de toute une vie. C’est l’économie politique de la classe laborieuse réduite à son expression scientifique. »

Marx lui-même considérait « Le Capital » comme une véritable arme de guerre : « C’est certainement le plus terrible missile qui ait encore jamais été lancé à la face des bourgeois (y compris les propriétaires fonciers). » (Marx à J.-B. Becker, 17 avril 1867.)

« La critique de l’économie politique, pierre angulaire du socialisme scientifique, a été pendant presque toute sa vie une des préoccupations dominantes de Karl Marx et le thème essentiel de ses recherches… En étudiant l’économie classique, il est arrivé à un certain nombre de conclusions qui mettent en lumière les contradictions fondamentales du régime bourgeois et les impasses auxquelles aboutit l’œuvre de ses théoriciens. La classe ouvrière peut disposer maintenant d’une base scientifique pour fonder son action révolutionnaire. »

Emile Botigelli, Introduction à la « Critique de l’Economie politique » de Karl Marx

« L’instinct de classe des prolétaires est fait du pressentiment de la société communautaire et collectiviste, rationnellement organisée par les producteurs associés pour l’épanouissement matériel et intellectuel de l’humanité, tout autant que de la réaction d’hostilité aux conditions de vie et de travail créées par la production capitaliste. Les utopistes furent les premiers porte-parole des masses laborieuses, en quelque sorte les théoriciens de leurs aspirations, à un moment ou les conditions historiques ne fournissaient pas encore au prolétariat les moyens matériels et politiques de son émancipation. Cependant, à l’aube de la société capitaliste, ils connaissaient déjà les méfaits de la production capitaliste, et ce n’est pas par hasard qu’un Owen, par exemple, fut aussi bien un chantre de la société future qu’un réformateur hardi, de sa propre fabrique, où il introduisit le travail associé et diminua de manière draconienne les heures de travail. Marx et Engels ne renient ni l’instinct profond des masses ni la vision du futur des utopistes. Ils les dépouillent de leurs éléments idéalistes et fantastiques, en leur donnant une assise critique et scientifique, sans tomber en conséquence dans l’objectivisme agnostique de ceux pour qui la science ne s’applique qu’aux objets inertes et aux faits « constatables » du passé et du présent… Marx-Engels ne purent établir leur théorie moderne du communisme, fondée sur le matérialisme économique et historique, qu’en s’appuyant sur des développements sociaux du capitalisme. La théorie « allemande » dut pour cela s’appuyer sur les données politiques de la France et économiques de l’Angleterre, où la bourgeoisie était enfin parvenue au pouvoir en 1830. Si l’économie anglaise montre aux autres nations du continent quelle sera « l’image de leur proche avenir » (préface allemande du Capital), c’est le parti chartiste qui fournit le modèle de l’organisation du prolétariat moderne (cf. le dernier chapitre de Misère de la philosophie), où Marx expose l’évolution du parti chartiste, solidement relié à la classe ouvrière par l’intermédiaire des syndicats et des luttes revendicatives. C’est pourquoi, le Manifeste a pu affirmer que « les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées ou des principes découverts ou inventés par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression théorique des conditions réelles de la lutte des classes. » Le socialisme scientifique ou programme communiste du prolétariat moderne n’a donc pu être élaboré qu’au contact avec la classe ouvrière allemande, française et surtout anglaise, et n’a pu surgir qu’en liaison avec la création d’une organisation internationale que Marx-Engels s’efforcèrent de fonder avec les Démocrates fraternels, c’est-à-dire les chartistes de gauche qui étaient partisans de la violence révolutionnaire. …. Pour déchiffrer l’histoire afin d’en appliquer les enseignements aux batailles non plus critiques, mais violentes et armées entre les classes, il faut avant tout dégager une connaissance précise des rapports sociaux qui, d’une forme de production à l’autre, s’établissent dans la base économique et assurent le passage révolutionnaire du capitalisme au socialisme … En fait « Le Capital » est la démonstration du caractère éminemment transitoire de la forme de production capitaliste, c’est sa nécrologie, non l’étude de la vie et du fonctionnement du capital. »

R. Dangeville dans son introduction à « Le parti de classe » de Marx-Engels

« L’homme de science était loin d’être en lui la moitié de l’homme. La science était pour Marx une force révolutionnaire, historiquement déterminante. Marx était par-dessus tout un révolutionnaire. Coopérer d’une manière ou de l’autre au bouleversement de la société capitaliste et des institutions politiques crées par elle, contribuer à la libération du prolétariat moderne, auquel il a, le premier, donné la conscience de sa situation propre et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation... telle était sa vraie vocation. »

Hommage funèbre de Friedrich Engels à son camarade et ami Karl Marx, dans "Der Sozialdemokrat" du 22 mars 1883 « Karl Marx, histoire de sa vie » par Franz Mehring : « La science était pour Marx une force qui actionnait l’histoire, une force révolutionnaire. Si pure que fut la joie qu’il pouvait avoir à une découverte dans une science théorique quelconque dont il peut être impossible d’envisager l’application pratique, sa joie était tout autre lorsqu’il s’agissait d’une découverte d’une portée révolutionnaire immédiate pour l’industrie ou, en général, pour le développement historique. (…) Car Marx était avant tout un révolutionnaire. Contribuer, d’une façon ou d’une autre, au renversement de la société capitaliste et des institutions d’Etat qu’elle a créées, collaborer à l’affranchissement du prolétariat moderne, auquel il avait donné le premier la conscience de sa propre situation et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation, telle était sa véritable vocation. »

Marx discute ainsi de sa méthode scientifique en citant un de ses critiques dans « Le Capital », Livre premier :

« Le Messager européen, revue russe, publiée à Saint-Pétersbourg, dans un article entièrement consacré à la méthode du Capital, déclare que mon procédé d’investigation est rigoureusement réaliste, mais que ma méthode d’exposition est malheureusement dans la manière dialectique. « A première vue, dit-il, si l’on juge d’après la forme extérieure de l’exposition, Marx est un idéaliste renforcé, et cela dans le sens allemand, c’est-à-dire dans le mauvais sens du mot. En fait, il est infiniment plus réaliste qu’aucun de ceux qui l’ont précédé dans le champ de l’économie critique... On ne peut en aucune façon l’appeler idéaliste. »

L’auteur continue ainsi :

« Une seule chose préoccupe Marx : trouver la loi des phénomènes qu’il étudie ; non seulement la loi qui les régit sous leur forme arrêtée et dans leur liaison observable pendant une période de temps donnée. Non, ce qui lui importe, par-dessus tout, c’est la loi de leur changement, de leur développement, c’est-à-dire la loi de leur passage d’une forme à l’autre, d’un ordre de liaison dans un autre. Une fois qu’il a découvert cette loi, il examine en détail les effets par lesquels elle se manifeste dans la vie sociale... Ainsi donc, Marx ne s’inquiète que d’une chose ; démontrer par une recherche rigoureusement scientifique, la nécessité d’ordres déterminés de rapports sociaux, et, autant que possible, vérifier les faits qui lui ont servi de point de départ et de point d’appui. Pour cela il suffit qu’il démontre, en même temps que la nécessité de l’organisation actuelle, la nécessité d’une autre organisation dans laquelle la première doit inévitablement passer, que l’humanité y croie ou non, qu’elle en ait ou non conscience. Il envisage le mouvement social comme un enchaînement naturel de phénomènes historiques, enchaînement soumis à des lois qui, non seulement sont indépendantes de la volonté, de la conscience et des desseins de l’homme, mais qui, au contraire, déterminent sa volonté, sa conscience et ses desseins... Si l’élément conscient joue un rôle aussi secondaire dans l’histoire de la civilisation, il va de soi que la critique, dont l’objet est la civilisation même, ne peut avoir pour base aucune forme de la conscience ni aucun fait de la conscience. Ce n’est pas l’idée, mais seulement le phénomène extérieur qui peut lui servir de point de départ. La critique se borne à comparer, à confronter un fait, non avec l’idée, mais avec un autre fait ; seulement elle exige que les deux faits aient été observés aussi exactement que possible, et que dans la réalité ils constituent vis-à-vis l’un de l’autre deux phases de développement différentes ; par-dessus tout elle exige que la série des phénomènes, l’ordre dans lequel ils apparaissent comme phases d’évolution successives, soient étudiés avec non moins de rigueur. Mais, dira-t-on, les lois générales de la vie économique sont unes, toujours les mêmes, qu’elles s’appliquent au présent ou au passé. C’est précisément ce que Marx conteste ; pour lui ces lois abstraites n’existent pas... Dès que la vie s’est retirée d’une période de développement donnée, dès qu’elle passe d’une phase dans une autre, elle commence aussi à être régie par d’autres lois. En un mot, la vie économique présente dans son développement historique les mêmes phénomènes que l’on rencontre en d’autres branches de la biologie... Les vieux économistes se trompaient sur la nature des lois économiques, lorsqu’ils les comparaient aux lois de la physique et de la chimie. Une analyse plus approfondie des phénomènes a montré que les organismes sociaux se distinguent autant les uns des autres que les organismes animaux et végétaux. Bien plus, un seul et même phénomène obéit à des lois absolument différentes, lorsque la structure totale de ces organismes diffère, lorsque leurs organes particuliers viennent à varier, lorsque les conditions dans lesquelles ils fonctionnent viennent à changer, etc. Marx nie, par exemple, que la loi de la population soit la même en tout temps et en tout lieu. Il affirme, au contraire, que chaque époque économique a sa loi de population propre... Avec différents développements de la force productive, les rapports sociaux changent de même que leurs lois régulatrices... En se plaçant à ce point de vue pour examiner l’ordre économique capitaliste, Marx ne fait que formuler d’une façon rigoureusement scientifique la tâche imposée à toute étude exacte de la vie économique. La valeur scientifique particulière d’une telle étude, c’est de mettre en lumière les lois qui régissent la naissance, la vie, la croissance et la mort d’un organisme social donné, et son remplacement par un autre supérieur ; c’est cette valeur-là que possède l’ouvrage de Marx. »

En définissant ce qu’il appelle ma méthode d’investigation avec tant de justesse, et en ce qui concerne l’application que j’en ai faite, tant de bienveillance, qu’est-ce donc que l’auteur a défini, si ce n’est la méthode dialectique ? Certes, le procédé d’exposition doit se distinguer formellement du procédé d’investigation. A l’investigation de faire la matière sienne dans tous ses détails, d’en analyser les diverses formes de développement, et de découvrir leur lien intime. Une fois cette tâche accomplie, mais seulement alors, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble. Si l’on y réussit, de sorte que la vie de la matière se réfléchisse dans sa reproduction idéale, ce mirage peut faire croire à une construction a priori.

Ma méthode dialectique, non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est même l’exact opposé. Pour Hegel le mouvement de la pensée, qu’il personnifie sous le nom de l’idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n’est que la forme phénoménale de l’idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme.

J’ai critiqué le côté mystique de la dialectique hégélienne il y a près de trente ans, à une époque où elle était encore à la mode... Mais bien que, grâce à son quiproquo, Hegel défigure la dialectique par le mysticisme, ce n’en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d’ensemble. Chez lui elle marche sur la tête ; il suffit de la remettre sur les pieds pour lui trouver la physionomie tout à fait raisonnable. Sous son aspect mystique, la dialectique devint une mode en Allemagne, parce qu’elle semblait glorifier les choses existantes. Sous son aspect rationnel, elle est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes, et leurs idéologues doctrinaires, parce que dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l’intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire ; parce que saisissant le mouvement même, dont toute forme faite n’est qu’une configuration transitoire, rien ne saurait lui imposer ; qu’elle est essentiellement critique et révolutionnaire.

Le mouvement contradictoire de la société capitaliste se fait sentir au bourgeois pratique de la façon la plus frappante, par les vicissitudes de l’industrie moderne à travers son cycle périodique, dont le point culminant est la crise générale. Déjà nous apercevons le retour de ses prodromes ; elle approche de nouveau ; par l’universalité de son champ d’action et l’intensité de ses effets, elle va faire entrer la dialectique dans la tête même aux tripoteurs qui ont poussé comme champignons dans le nouveau Saint-Empire prusso-allemand. »

l’analyse scientifique démontre que la production capitaliste est d’une nature spéciale, qu’elle est déterminée historiquement et que, de même que tout autre système de production, elle a comme condition un stade déterminé du développement et de la morphologie des forces productives, condition qui est le résultat historique et le produit d’un processus antérieur, base déterminée du processus nouveau. Cette analyse établit encore que les rapports de production adéquats à ce système déterminé historiquement - rapports que les hommes observent dans leur vie sociale - ont un caractère spécifique, historique et transitoire, et que les rapports de la répartition sont essentiellement identiques à ceux de la production, dont elles représentent la seconde face, si bien qu’elles ont tous les deux le même caractère historique et transitoire. Dans l’observation des conditions de la répartition, on part de ce prétendu fait que le produit annuel se subdivise en salaire, profit et rente, fait inexact lorsqu’il est présenté sous cette forme. Le produit se divise en capital et en revenus. L’un de ceux-ci, le salaire, ne prend la forme de revenu des ouvriers, qu’après avoir été opposé à ces mêmes ouvriers sous forme de capital. L’opposition comme capital des moyens de production et des produits du travail en général aux producteurs immédiats implique d’avance que les conditions matérielles du travail se présentent à l’égard des ouvriers avec un caractère social déterminé, et que dans la production même il existe un rapport donné entre eux et les propriétaires des moyens de travail. De son côté la conversion de ceux-ci en capital implique que les producteurs immédiats sont expropriés du sol et du sous-sol, et que la propriété foncière prend une forme déterminée. Si l’une des parties du produit ne se convertissait pas en capital, l’autre ne se transformerait pas en salaire, profit et rente. D’autre part, la production capitaliste, par ce fait qu’elle suppose que les conditions de la production ont tel caractère social déterminé, les reproduit continuellement avec la même caractéristique. Elle engendre non seulement les produits matériels, mais reproduit continuellement les conditions de production dans lesquelles ceux-ci sont obtenus ; elle reproduit en même temps les conditions de répartition qui y correspondent. D’une manière générale on peut dire que le capital, avec la propriété foncière qui en est le corollaire, implique par lui-même une répartition : l’expropriation des travailleurs des moyens de travail, la concentration de ceux-ci aux mains d’une minorité d’individus et l’appropriation exclusive du sol et du sous-sol au profit de quelques autres, en un mot les rapports que nous avons exposés dans le livre I, chap. XXV, en parlant de l’accumulation primitive. Mais cette répartition est absolument différente de celle dont on entend parler quand on dit que les rapports de la répartition ont un caractère historique comme les rapports de la production et qui fixe les droits des individus à la part du produit destinée à leur consommation individuelle. Ces conditions de la production sont la base de fonctions sociales spéciales, qui dans la production même sont assignées à des agents déterminés de celle-ci, distincts des producteurs immédiats. Elles communiquent aux conditions et aux représentants de la production une qualité sociale spécifique et déterminent entièrement le caractère et le mouvement de la production. Karl Marx dans « Le Capital », Livre III, Les rapports de distribution et les rapports de production « J’ai étudié naguère avec beaucoup de soin le premier fascicule paru à Berlin : la Contribution à la critique de l’économie politique, et j’avoue qu’aucun livre, si volumineux fût-il, ne m’a jamais apporté autant d’enseignements, autant de notions neuves et positives que cet opuscule. Aussi en ai je attendu la suite avec beaucoup d’impatience. Vous exprimez pour la première fois sous une forme claire, irréfutable, scientifique, ce qui désormais constituera la tendance consciente de l’évolution historique : subordonner à la conscience humaine le processus social de production qui, jusqu’à présent, n’était qu’une force aveugle de la nature. Votre oeuvre immortelle, Monsieur, c’est d’avoir fourni un fondement rationnel à cette tendance, d’avoir fait comprendre que notre production est anarchique. Notre époque vous doit, pour cette découverte, une reconnaissance éternelle. »

Lettre de Josef Dietzgen à Karl Marx à propos du « Capital », 24 octobre 1867

« Ces deux grandes découvertes : la conception matérialiste de l’histoire et la révélation du mystère de la production capitaliste au moyen de la plus-value, nous les devons à Marx. Et c’est grâce à elles que le socialisme est devenu une science. » Friedrich Engels dans l’Antidühring

Ci-après un texte du WSWS :

Une science de l’histoire est-elle possible ? Il n’y a pas d’aspect du marxisme qui ait soulevé autant d’opposition que sa revendication d’avoir placé le socialisme sur une base scientifique. D’une façon ou d’une autre, ces critiques trouvent cette déclaration inacceptable, non plausible ou même impossible. Partant du fait évident que les lois du développement socio-économique que le marxisme revendique avoir découvertes n’ont pas la précision et la spécificité qui sont celles des lois découvertes par les physiciens, les chimistes et les mathématiciens, ces critiques affirment que le marxisme ne peut être considéré comme une science. Si cette critique est valide, elle signifie qu’aucune théorie scientifique de l’histoire et du développement social n’est possible — simplement parce que, de par sa nature même, la société humaine ne peut pas être ramenée à et circonscrite par des formules mathématiques. Mais le caractère scientifique du marxisme dépend, dans une grande mesure, du fait que 1) les lois qu’il dit avoir découvertes révèlent les mécanismes objectifs réels du développement socio-économique ; 2) la découverte de ces lois peut expliquer de façon adéquate l’évolution historique précédente de l’humanité ; et 3) la compréhension de ces lois rend possible des prédictions significatives quant au développement futur de la société humaine. Parmi les critiques les plus véhéments de la possibilité d’une science de la société capable de faire des prédictions d’avenir significatives se trouvait le philosophe austro-anglais Karl Popper. Il rejetait ce qu’il appelait l’« historicisme », ce par quoi il entendait « une approche des sciences sociales qui suppose que la prédiction historique est leur principal objectif et qui suppose que ce but peut être atteint en découvrant les "rythmes" ou les "modèles", les "lois" ou les "tendances" qui sous-tendent l’évolution de l’histoire. » Popper écrivit qu’il était « convaincu que de telles doctrines ou méthodes historicistes sont au fond responsables de l’état insatisfaisant de la théorie des sciences sociales... » [1] Popper affirmait avoir démontré que la prédiction historique était impossible, une conclusion qu’il basait sur l’interrelation entre les axiomes suivants : « Le cours de l’histoire humaine est fortement influencé par la croissance de la connaissance humaine. « Nous ne pouvons prédire, par des méthodes rationnelles ou scientifiques, la croissance future de nos connaissances scientifiques. « Nous ne pouvons de ce fait, prédire le cours futur de l’histoire humaine. Cela signifie que nous devons rejeter la possibilité d’une histoire théorique ; c’est-à-dire d’une science sociale historique qui correspondrait à la physique théorique. Il ne peut pas y avoir de théorie scientifique du développement historique qui serve de base à la prédiction historique. « Le but fondamental des méthodes historicistes est de ce fait une erreur de conception et l’historicisme s’effondre » [2] La critique de Popper est idéaliste de part en part : la base du développement historique, argumente-t-il, est la pensée et la connaissance ; et puisque nous ne pouvons pas savoir aujourd’hui ce que nous saurons dans une semaine, un mois, un an ou même davantage, la prédiction historique est impossible. La conception idéaliste de l’histoire de Popper échoue à prendre en compte la question des origines historiques de la pensée et de la connaissance. La tentative de Popper d’invoquer les limites de la connaissance comme une barrière absolue pour une histoire scientifique échoue dans la mesure où l’on peut montrer que la croissance de la connaissance humaine est elle-même un produit du développement historique et qu’elle est soumise à ses lois. Le fondement de l’histoire humaine se trouve non pas dans l’accroissement de la connaissance, mais dans le développement du travail — l’essentielle et première catégorie ontologique de l’être social. J’entends cela dans le sens indiqué par Engels — que l’apparition de l’espèce humaine, la croissance du cerveau humain, et le développement de formes de conscience spécifiquement humaines sont le résultat de l’évolution du travail. L’établissement de la primauté ontologique du travail a servi dans l’œuvre de Marx de fondation à la conception matérialiste de l’histoire, qui fournit une explication du processus de transformation sociale qui n’est pas dépendant de la conscience — sans, bien sûr, en être jamais absolument indépendant. On peut montrer que son identification de l’interaction des rapports de production (dans lesquels les hommes entrent indépendamment de leur conscience) et des forces de production matérielles conserve sa validité sur une durée significative de temps historique pendant lequel, on peut le présumer sans risque, la connaissance humaine s’est développée. Ce qui fournit l’impulsion essentielle du changement historique, ce n’est pas l’ampleur ni le niveau de la connaissance en elle-même, mais les interactions dialectiques des forces productives et des rapports sociaux de production, qui constituent, dans leur unité et leur conflictualité, les fondations économiques de la société. Pour revenir à Popper, ce qu’il veut dire, quand il déclare que la prédiction historique est impossible parce que nous ne savons pas ce que nous saurons demain, n’est pas clair. Une interprétation de cet axiome est que l’acquisition de quelque forme ou type de connaissance nouveau pourrait modifier la condition humaine de façon si radicale qu’elle pourrait placer l’humanité sur une trajectoire nouvelle et jamais imaginée jusque-là de développement social, invalidant par là toutes les prédictions. Mais qu’est-ce que cela pourrait être ? Imaginons quelque chose de vraiment exceptionnel, la découverte soudaine d’une technologie qui multiplierait du jour au lendemain la productivité de l’humanité par 1000. Pourtant, même dans un cas aussi extraordinaire, l’ossature théorique du marxisme ne serait pas réduite à néant. Cette croissance jusque-là inimaginable du pouvoir des forces productives aurait un impact énorme sur les rapports de propriété existants. De plus, comme toujours sous le capitalisme, l’usage et l’impact des avancées de la connaissance et de la technique seraient déterminés par les besoins et les intérêts du marché capitaliste. Envisageons une autre signification possible de l’axiome de Popper : une connaissance nouvelle viendrait invalider le matérialisme historique en tant que théorie du développement socio-économique de l’homme. Si nous admettons la possibilité que le développement à venir de la connaissance vienne démontrer le caractère inadéquat du matérialisme historique, cela impliquerait qu’il a été remplacé par une théorie qui rendrait possible une compréhension plus profonde de la nature du développement historique. Si cette nouvelle théorie venait démontrer que l’accent mis par Marx sur les fondations socio-économique était inadéquat ou incorrect, elle ferait cela en mettant à jour une autre impulsion, préalablement non découverte, du développement historique. En d’autres mots, l’expansion de la connaissance ne rendrait pas la prédiction historique impossible, elle rendrait bien plutôt possible des prédictions de nature plus profonde, plus exhaustive et plus précise. Il est bien plus facile de retourner contre Popper lui-même la croissance de la connaissance, dont il fait la pierre d’angle de son procès contre Marx Au cours de son argumentation, Popper est obligé de reconnaître que « l’historicisme », c’est-à-dire le marxisme, établit bien qu’il existe « des directions ou tendances » dans le changement social dont « l’existence peut difficilement être contestée... » Mais, insiste-t-il « les tendances ne sont pas des lois. » Une loi est intemporelle, universellement valable pour toutes époques et conditions. Une direction ou une tendance, d’un autre côté, bien qu’elle puisse avoir persisté « pendant des centaines ou des milliers d’années peut changer en une décennie, ou même plus rapidement que cela... Il est important de faire remarquer que lois et tendances sont des choses radicalement différentes. » [3] Sur la base d’un tel raisonnement il serait possible à Popper d’argumenter que l’unité et le conflit entre les forces productives et les relations sociales, bien qu’ils persistent depuis des milliers d’années dans l’histoire humaine ne sont qu’une tendance. La même chose pourrait être dite de la lutte des classes en général. Que la lutte des classes ait joué un rôle clé dans l’histoire depuis cinq mille ans est bien possible, mais cela pourrait ne plus être vrai à l’avenir et par conséquent la lutte des classes est seulement une tendance. Le postulat d’une distinction absolue entre loi et tendance est un exercice de logique métaphysique, qui viole la nature d’une réalité sociale complexe. La vaste hétérogénéité du phénomène social, dans lequel des millions d’individus poursuivent consciemment ce qu’ils perçoivent, de façon correcte ou incorrecte, comme étant leurs intérêts, produit une situation dans laquelle les lois « peuvent seulement s’accomplir elles-mêmes dans le monde réel en tant que tendances et en tant que nécessités seulement dans l’enchevêtrement de force en opposition, seulement dans une médiation se faisant par l’intermédiaire d’accidents sans fin. » [4] La base ultime du rejet du marxisme par Popper (qui, avec toutes sortes de variations mineures, est largement partagé) est la conception qu’il y a tout simplement trop de facteurs, trop d’interactions, trop de variables imprévues dans la conduite humaine. Comment une vision déterministe de la société humaine peut-elle être réconciliée avec le fait social indéniable que des évènements insensés, qui semblent provenir de nulle part, se produisent ? Il y a juste trop de Texas Book Depositories et de Dealey Plazas (respectivement l’immeuble d’où furent tirés les coups de feu lors de l’assassinat de J.F. Kennedy, le 22 novembre 1963 et l’endroit où se trouvait alors la voiture du président américain, N.D.T) dans le monde pour nous autoriser à faire des prédictions avec le degré de certitude exigé par la science véritable. C’est pourquoi, pour parler comme feu Sir Popper « Les sciences sociales ne semblent pas avoir jusqu’à présent trouvé leur Galilée. »[5] En laissant de côté pour une autre fois les problèmes complexes des relations entre hasard et nécessité, il faut dire que l’histoire partage avec beaucoup d’autres sciences l’impossibilité de faire des prédictions absolues à propos des évènements futurs. La météorologie est une science, mais les météorologues ne peuvent garantir la justesse de leur prévision pour le lendemain sans même parler de la semaine suivante. Bien qu’il soit probable que leurs capacités de prévision continueront à s’améliorer, il est peu probable que les météorologues atteignent une prédictibilité absolue. Néanmoins, même s’ils ne peuvent pas prédire si le barbecue que nous avons prévu de faire dans notre jardin la semaine prochaine aura lieu, comme souhaité, sous des cieux sans nuages, leur capacité à analyser des modèles météorologiques et de prévoir des tendances climatiques joue un rôle déterminant et indispensable dans d’innombrables aspects de la vie socio-économique. La prédictibilité rencontre tout aussi bien des limites dans les sciences biologiques, l’astronomie et la géologie. Comme l’explique le physicien prix Nobel Steven Weinberg : « Même un système très simple peut présenter un phénomène connu sous la dénomination de chaos et qui fait échouer nos efforts pour prédire l’avenir de ce système. La caractéristique d’un système chaotique est qu’à partir de conditions initiales similaires, il peut aboutir, après un certain temps, à des résultats entièrement différents. La possibilité du chaos dans des systèmes simples est en fait connue depuis le début du siècle ; le mathématicien et physicien Henri Poincaré a montré à cette époque que le chaos peut se développer même dans un système aussi simple qu’un système solaire avec seulement deux planètes. On a compris pendant des années les espaces sombres entre les anneaux de Saturne comme se produisant précisément aux endroits de l’anneau d’où toute particule en orbite serait éjectée par son mouvement chaotique. Ce qui est nouveau et excitant à propos de l’étude du chaos, ce n’est pas que le chaos existe, mais que certaines formes de chaos montrent des propriétés quasi universelles qui peuvent être analysées mathématiquement. « L’existence du chaos ne signifie pas que le comportement d’un système comme les anneaux de Saturne ne soit pas, de quelque façon, complètement déterminé par les lois du mouvement et de la gravitation et par ses conditions initiales, mais signifie seulement que, de façon pratique, nous ne pouvons pas calculer comment certaines choses (comme l’orbite des particules dans les espaces sombres entre les anneaux de Saturne) évoluent. Pour être un peu plus précis : la présence du chaos dans un système signifie que pour n’importe quelle précision donnée avec laquelle nous décrivons les conditions initiales, il arrivera finalement un moment où nous perdrons la capacité de prédire comment le système se comportera... En d’autres mots, la découverte du chaos n’abolit pas le déterminisme de la physique pré-quantique, mais il nous force à être un peu plus prudent lorsque nous disons ce que nous entendons par ce déterminisme. La mécanique quantique n’est pas déterministe dans le même sens que la mécanique de Newton ; le principe d’incertitude de Heisenberg nous avertit de ce que nous ne pouvons pas mesurer précisément en même temps la position et la vélocité d’une particule, et, même si nous effectuons toutes les mesures qui sont possibles à un moment donné, nous ne pouvons émettre que des probabilités pour ce qui est des résultats d’expériences à tout autre moment futur. Néanmoins, nous verrons que même dans la physique quantique, il y a toujours un sens dans lequel le comportement de n’importe quel système physique est entièrement déterminé par les conditions initiales et les lois de la nature. » [6] Le caractère scientifique du marxisme ne dépend pas de sa capacité à prédire les manchettes sur la première page du New York Times de demain. Ceux qui recherchent ce type de prédiction devraient consulter un astrologue. Le marxisme, en tant que méthode d’analyse et conception matérialiste du monde, a bien plutôt mis à jour les lois qui gouvernent les processus sociaux-économiques et politiques. La connaissance de ces lois dévoile des directions et des tendances sur la base desquelles peuvent être fondées des « prédictions » historiques solides et qui donnent la possibilité d’intervenir consciemment, de façon à pouvoir atteindre un résultat favorable à la classe ouvrière. L’attaque de Popper sur la légitimité du marxisme et son rejet de la possibilité d’une prédiction historique manque dans ce sens le test le plus crucial de tous : celui de l’expérience historique concrète. Le développement du matérialisme historique a représenté un bond majeur dans la compréhension de la société humaine, une avancée de la théorie sociale scientifique qui donnait à la pratique sociale humaine, en tout premier lieu dans la sphère politique, un degré de prise de conscience historique de soi sans précédent. A un degré qui ne pouvait pas être atteint auparavant, la révélation des lois du développement socio-économique a permis à l’homme de situer sa propre pratique dans un processus objectif de causalité historique. La prophétie a été remplacée par la science de la perspective politique.

Notes

[1] Traduit de l’anglais : “Historicism,” in Popper, Selections, ed. David Miller (Princeton : Princeton University Press, 1985), p. 290.

[2] Traduit de l’anglais : The Poverty of Historicism (London and New York : Routledge, 2002), pp. xi-xii.

[3] Traduit de l’anglais : The Poverty of Historicism, p. 106.

[4] Traduit de l’anglais : Georg Lukács, The Ontology of Social Being, Volume 2 : Marx (London : Merlin Press, 1978), p. 103.

[5] Traduit de l’anglais : The Poverty of Historicism, p. 1.

[6] Traduit de l’anglais : Dreams of a Final Theory : The Scientist’s Search for the Ultimate Laws of Nature (New York : Vintage, 1994), pp. 36-37.

Puissance et limites du marxisme [Serge] Paru dans Masses n° 3 (nouvelle série), mars 1939. Le Marxisme a subi, depuis la publication du Manifeste Communiste en 1848, bien des transformations et bien des attaques. Il se trouve encore des critiques – et parfois bien intentionnés – pour l’affirmer périmé, réfuté, ruiné par l’histoire. L’obscure mais énergique conscience de classe des derniers défenseurs du monde capitaliste de la production voit pourtant en lui son ennemi spirituel et social le plus dangereux. Les contre-révolutions préventives d’Italie et d’Allemagne se réclament à juste titre de l’antimarxisme. Par contre, presque tous les mouvements ouvriers qui ont atteint à une certaine puissance se sont inspirés du marxisme. La C.N.T. d’Espagne fait seule exception à cette règle et l’expérience n’a que trop fait ressortir jusqu’ici la gravité de sa carence idéologique à un moment où la conscience du prolétariat était appelée à devenir l’un des facteurs décisifs d’une révolution en cours, d’une révolution peut-être avortée aujourd’hui précisément par suite de l’incapacité politique des révolutionnaires. L’actif historique du marxisme n’est pas contestable. Les partis marxistes de la IIe Internationale ont rassemblé, organisé, amené à une dignité nouvelle, formé aux mœurs démocratiques la classe ouvrière d’avant-guerre. Ils se sont révélés en 1914 prisonniers du capitalisme qu’ils combattaient tout en s’y adaptant (ils s’y adaptaient davantage en réalité qu’ils ne le combattaient) ; mais c’est un parti marxiste qui sut démêler dans la chaotique tourmente de la révolution russe, les principales lignes de forces, s’y intégrer avec le constant souci de l’intérêt supérieur des travailleurs, se faire au sens le plus réaliste du mot l’accoucheur d’un monde nouveau. Tout le poids des luttes sociales de l’après-guerre fut assumé par des marxistes, spartakistes en Allemagne, Tiessniaki en Bulgarie, communistes partout. Plus tard, au moment de son plus bel essor, la révolution chinoise subit fortement l’influence du marxisme révolutionnaire des Russes – déjà très déformé du reste par la réaction qui monte en U.R.S.S. Le marxisme allemand, sous ses deux formes, social-démocrate et communiste, s’est révélé incapable de résistance virile en présence de l’offensive nazie. C’est sans doute là, notons-le en passant, avec la dégénérescence du bolchevisme la plus grande défaite que le marxisme ait subie. Il s’en relève pourtant à l’échelle internationale. Pendant que des oppositions irréductibles se font persécuter et exterminer par le stalinisme, les socialistes autrichiens livrent un combat désespéré mais héroïque et qui les sauve de la démoralisation ; les mineurs socialistes des Asturies portent en 34 au fascisme espagnol ce qu’on peut appeler le « coup d’arrêt ». Il serait ridicule de séparer la pensée marxiste de ces réalités sociales. Le marxisme est bien plus qu’une doctrine scientifique un fait historique qu’il convient, pour l’apprécier, d’embrasser dans toute son ampleur. On s’aperçoit alors que depuis la naissance, l’avènement et la corruption du christianisme, il n’y a pas eu dans la vie de l’humanité d’événement plus considérable. II Ce fait déborde de toute évidence le domaine de la lutte des classes et s’incorpore à la conscience de l’homme moderne – quelle que soit, du reste, l’attitude de cet homme à l’égard du marxisme. Il est très secondaire de se demander si la théorie de la valeur ou de la plus-value, ou celle de l’accumulation du capital, demeure intégralement vraie… Question vaine, au fond, et même entachée de puérilité. La science n’est jamais faite, elle se fait toujours. La science pourrait-elle être autre chose que révision constante d’elle-même, recherche incessante d’une approximation plus grande de la vérité ? Pourrait-elle se passer de l’hypothèse et de l’erreur – de l’erreur de demain qu’est la vérité (l’approximation la plus grande de la vérité) d’hier ? Secondaire aussi de constater que certaines prévisions de Marx et d’Engels n’ont pas été confirmées par l’histoire et que par contre bien des faits se sont produits qu’ils n’avaient pas prévus… Marx et Engels furent trop grands – trop intelligents – pour se croire infaillibles et prétendre au prophétisme. Il est vrai – mais il n’importe – que leurs continuateurs n’ont pas toujours été à la hauteur de leur sagesse. Ce qui reste, c’est que le marxisme a modifié le mode de penser de l’homme de ce temps. Nous lui devons un renouvellement et un accroissement de conscience. Sur quels points ? Nul ne conteste sérieusement, depuis Marx, le rôle de l’économique dans l’histoire. Les rapports entre l’économique, le psychologique, le social, le moral apparaissent aujourd’hui, même aux adversaires du marxisme, sous des aspects tout à fait différents de ceux qu’on leur prêtait avant Marx. Il en est de même du rôle de l’individu dans l’histoire ; du rapport de l’individu avec les masses et la collectivité. Le marxisme enfin nous apporte un sens que j’appellerai le sens historique : il nous fait prendre conscience de vivre dans un univers en voie de transformation, nous éclaire sur notre fonction possible – et nos limites – dans cette lutte et cette création continues, nous apprend à nous intégrer, avec toute notre volonté, toutes nos capacités, à l’accomplissement de processus nécessaires, inévitables ou souhaitables, selon le cas. Et c’est ainsi qu’il nous permet de conférer à nos existences isolées une haute signification en les ramenant, par une prise de conscience qui exalte et enrichit la vie spirituelle, à la vie collective, innombrable et permanente dont l’histoire n’est que le récit. Cette prise de conscience commande l’action et dès lors l’unité de l’acte et de la pensée. Voici l’homme réconcilié avec lui-même, quel que soit le poids de son destin. Il ne se sent plus le jouet des forces aveugles et démesurées. Il ouvre les yeux sur les pires tragédies et même au plus noir des défaites se sent grandi par sa capacité de comprendre, sa volonté d’agir et de résister, le sentiment indestructible d’être lié dans toutes ses aspirations aux masses humaines en marche à travers le temps. III On ne peut plus méconnaître le rôle de l’économique dans l’histoire que la sphéricité de la Terre… Et ceux-là mêmes qui le discutent ne le méconnaissent point. Je voudrais souligner ici un fait important auquel on n’a pas jusqu’ici porté attention suffisante. Les adversaires de la classe ouvrière se sont largement assimilé l’apport du marxisme. Les gouvernements, les chefs de l’industrie et de la finance, les meneurs de foules font quelquefois brûler les œuvres de Marx et jeter les marxistes en prison ; mais traitant de la réalité sociale, ils rendraient des points aux économistes et aux politiques marxistes. Et si les universitaires qu’ils rétribuent réfutent la théorie de la plus-value, ils n’en mettent pas moins la plus grande énergie et la plus grande dureté à défendre la part prélevée par les classes riches sur le revenu de la collectivité. Le marxisme inavoué des ennemis du socialisme est peut-être en train de devenir un des plus redoutables moyens de défense des classes privilégiées. IV Le marxisme subit, dans sa propre histoire, les conditions de développement qu’il analyse. Il ne saurait les surmonter que dans une faible mesure, toute prise de conscience étant effet avant de devenir cause et demeurant liée (soumise) à des conditions matérielles (sociales) préexistante. _ « L’existence sociale détermine (préexiste à) la conscience. » Le marxisme de l’apogée du capitalisme a été conformiste dans son ensemble. Fort peu de ses tenants, une Rosa Luxembourg, un Lénine, un Trotsky, un Hermann Gorter, entrevirent dans le temps présent des horizons plus vastes que ceux de la prospérité capitaliste. Ou ce ne fut que d’une hauteur philosophique détachée de l’action immédiate. Ou par des réminiscences du vieil utopisme chrétien (qui fut hébreu – dans notre civilisation – avant d’être chrétien : relisez prophètes). Le marxisme de l’époque impérialiste s’est scindé. National et contre-révolutionnaire dans les pays où il avait été réformiste ; révolutionnaire et internationaliste en Russie, dans le seul pays où l’effondrement d’un ancien régime obligea le prolétariat à remplir pleinement sa mission. Le marxisme de la révolution russe a été d’abord ardemment internationaliste et libertaire (la doctrine de l’Etat-Commune, le fédéralisme soviétique) ; puis il est devenu, de bonne heure, de par l’état de siège, de plus en plus autoritaire et intolérant. Le marxisme de la décadence du bolchevisme – c’est-à-dire celui de la bureaucratie qui a évincé du pouvoir la classe ouvrière – est totalitaire, despotique, amoral et opportuniste. I1 aboutit aux plus curieuses et aux plus révoltantes négations de lui-même. Qu’est-ce à dire sinon que la conscience sociale sous ses formes les plus élevées ne s’évade pas des réalités qu’elle exprime, qu’elle éclaire et qu’elle tend à surmonter ? V Telle est la vérité du marxisme qu’elle se nourrit de ses propres défaites. Sans doute conviendrait-il de discriminer ici entre la méthode sociologique, scientifique à proprement parler, et les déductions, les applications qu’on en fait dans l’action. (Inséparables, en réalité, et ce n’est pas le cas de la seule sociologie marxiste, mais de toutes les disciplines de connaissance liées à l’activité humaine d’une façon immédiate.) Il ne nous appartient ni de forcer les événements ni de les diriger, ni même de les prévoir, encore que nous fassions sans cesse tout cela avec des succès divers ; notre action, étant créatrice, s’aventure forcément dans l’incertain ; et ce que nous ignorons l’emportant de coutume sur ce que nous savons, nos succès sont des réussites assez étonnantes. Il suffirait à l’action marxiste d’enregistrer le prodigieux succès du parti bolchevik en 1917 (Lénine – Trotski), les prédictions d’Engels sur la grande guerre de l’avenir et ses conséquences, quelques lignes de la motion du Congrès international de Bâle (1913) pour être justifiée comme l’action la plus rigoureusement scientifiquement pensée de ce temps. Mais jusque au plus profond de la défaite, il en est de même. Veut-on comprendre les défaites du socialisme ? On ne le peut que par l’analyse marxiste de l’histoire. Le marxisme s’est révélé impuissant en Allemagne devant la contre-révolution nazie ; mais seul il nous rend compte de cette victoire d’un parti de déclassés payé et soutenu, pendant une crise économique sans issue, par les dirigeants de la haute bourgeoisie. Cette passe complexe de la lutte des classes, préparée par l’humiliation nationale de Versailles et par les massacres de prolétaires révolutionnaires (Noske, 1918-l921) nous est rendue pleinement intelligible par la seule pensée scientifique de la classe vaincue. Et c’est une des raisons qui rend cette pensée si redoutable aux vainqueurs. Il en est de même de l’effroyable dégénérescence de la dictature du prolétariat en U.R.S.S. Là encore, le supplice des vieux révolutionnaires exterminés par le régime qu’ils ont créé n’est qu’un fait de lutte de classes ; le prolétariat évincé du pouvoir par la caste des parvenus installée dans le nouvel Etat ne peut se rendre compte des raisons profondes de sa défaite et s’orienter vers les luttes de demain que par les moyens d’analyse marxiste. VI Le marxisme du temps de la prospérité capitaliste a naturellement manqué d’esprit révolutionnaire, il n’a osé ni concevoir ni vouloir la fin de la société où il vivait. Manquant de cette audace il s’est renié lorsqu’elle est devenue nécessaire, car il est des heures où vivre c’est oser. Le marxisme de la première grande crise révolutionnaire du monde contemporain, principalement représenté par les Russes, c’est-à-dire par des hommes formés à l’école du despotisme a fait preuve d’un autre manque d’audace tout aussi funeste : il n’a pas osé se montrer libertaire. Ou plutôt, il l’a fait en paroles et pendant peu de temps, pendant la courte période de démocratie soviétique qui va d’octobre 1917 à l’été 1918. Puis, il s’est ressaisi et résolument engagé dans la voie du vieil étatisme autoritaire et bientôt totalitaire. Il a manqué d’esprit de liberté. Il est facile d’expliquer – et même de justifier – par des périls mortels, la politique de salut public magnifiquement énergique de Lénine, de Trotski, de Dzerjinski – cette évolution du marxisme bolchevik. Facile et juste de reconnaître qu’elle a d’abord assuré la victoire des travailleurs et une victoire acquise au milieu de difficultés réellement inouïes. Il convient de reconnaître qu’elle a ensuite entraîné la défaite des travailleurs par la bureaucratie. Les chefs du bolchevisme des grandes années n’ont manqué ni de savoir, ni d’intelligence, ni d’énergie ; ils ont manqué d’audace révolutionnaire toutes les fois qu’il eût fallu chercher (après 1918) des solutions dans la liberté des masses et non dans la contrainte gouvernementale. Ils ont systématiquement bâti non l’Etat-Commune libertaire qu’ils avaient annoncé, mais un Etat fort au sens vieux du mot, fort de sa police, de sa censure, de ses monopoles, de ses bureaux tout-puissants. Le contraste est saisissant, à cet égard, entre le programme du bolchevisme de 1917 et l’œuvre étatique du bolchevisme à partir de 1919. Après la victoire dans la guerre civile, la solution socialiste des problèmes de la nouvelle organisation sociale eût dû être recherchée dans la démocratie ouvrière, l’émulation des initiatives, la liberté d’opinion, la liberté des groupements ouvriers – et non, comme elle le fut dans le monopole du pouvoir, la répression des hérésies, le « monolithisme » du parti unique, l’étroite orthodoxie d’une pensée gouvernementale. L’autorité et la pensée d’un seul parti devaient faire prévoir l’autorité et la pensée d’un seul chef. Cette extrême concentration du pouvoir, cette horreur de la liberté et de la variété idéologique, cette accoutumance à l’autorité absolue désarmèrent les masses et entraînèrent l’affermissement de la bureaucratie. Quand Lénine et Trotski s’aperçurent du danger et voulurent réagir (timidement d’abord : la plus grande hardiesse de l’opposition de gauche du parti bolchevik fut de réclamer le retour à la démocratie intérieure du parti et jamais elle n’osa contester la théorie du parti unique), il était trop tard. La peur de la liberté, qui est peur des masses, marque presque tout le développement de la révolution russe. S’il s’en dégage un enseignement capital susceptible de vivifier et d’assainir le marxisme, aujourd’hui plus menacé que jamais par la fin du bolchevisme, on le peut formuler en ces termes : le socialisme est démocratique en son essence, le mot démocratique devant être pris ici en son sens libertaire. On voit aujourd’hui en U.R.S.S. que sans liberté d’opinion, de parole, de critique, d’initiative, la production socialiste ne peut qu’aller de crises en crises. La liberté est aussi nécessaire au socialisme, l’esprit de liberté est aussi nécessaire au marxisme que l’oxygène aux êtres vivants. Précisément à la suite de son éclatante victoire spirituelle et politique dans la révolution russe, le marxisme est aujourd’hui menacé d’un immense discrédit et, dans le mouvement ouvrier, d’une démoralisation sans nom. Il serait vain de se le dissimuler. On a vu, au pays de la victoire socialiste, le parti marxiste jouissant du prestige le plus grand, le plus légitime, subir en quinze années une dégénérescence déconcertante ; en arriver à déshonorer et massacrer ses héros de naguère ; tirer de leur dévouement même, pour des impostures judiciaires fondées sur des faux éclatants, des effets plus sinistres encore que déroutants. On a vu la dictature du prolétariat se transformer presque insensiblement en une dictature de fonctionnaires et de policiers sur le prolétariat ; la classe ouvrière, encore enthousiasmée par ses récentes conquêtes, vouée à une condition morale et matérielle sensiblement inférieure à celle qu’elle avait sous l’ancien régime ; les paysans dépossédés et déportés par millions, l’agriculture ruinée par la collectivisation forcée ; la science, la littérature, la pensée littéralement enchaînées ; le marxisme réduit à des formules fréquemment remaniées, vidées de leur contenu vivant, falsifiées, grossièrement adaptées aux intérêts d’un régime antisocialiste par ses mœurs, ses manifestations, les formes nouvelles de l’exploitation du travail qu’il institue sur les bases de la propriété collective des moyens de production. On a vu, on voit enfin l’indescriptible spectacle de la Terreur noire, établie en permanence dans l’U.R.S.S. ; on a vu, on voit le culte du Chef, la corruption des intellectuels et des organisations ouvrières de l’étranger, le mensonge systématique répandu par une presse à grand tirage dite « communiste », la police secrète de Moscou assassinant ou ravissant jusqu’en Espagne, jusqu’en Suisse, ses adversaires ; on a vu cette gangrène se communiquer à l’Espagne en révolution pour y compromettre peut-être irrémédiablement (à ce moment de l’histoire) le sort des classes laborieuses… Et ce n’est pas fini. Toutes les valeurs qui font la grandeur du socialisme sont dès lors compromises, oblitérées, souillées. Une division mortelle, entre aveuglés et clairvoyants, fourbes et honnêtes s’approfondit dans la classe ouvrière, provoquant déjà des luttes fratricides, rendant en tout cas (momentanément) impossible tout progrès spirituel : car il n’est plus question d’aborder avec bonne foi et courage intellectuel une seule question théorique ou pratique ressortissant du marxisme. La catastrophe sociale de l’U.R.S.S. atteint ainsi dans sa croissance, dans sa vitalité, la conscience de l’homme moderne. J’écrivais à André Gide, en mai 1936, avant qu’il ne partît pour la Russie : « Nous faisons front contre le fascisme. Comment lui barrer la route avec tant de camps de concentration derrière nous ? Le devoir n’est plus simple, vous le voyez. Il n’appartient plus à personne de le simplifier. Nul conformisme nouveau, nul mensonge sacré ne saurait empêcher le suintement de cette plaie… En un sens seulement, l’U.R.S.S. demeure la plus grande espérance des hommes de notre temps : c’est que le prolétariat soviétique n’a pas dit son dernier mot ». Toute lutte sociale est aussi une émulation. Pour que le socialisme l’emporte sur le fascisme, il faut qu’il lui soit nettement supérieur par la condition qu’il apporte à l’homme. VIII Est-il besoin de souligner une fois de plus que le marxisme obscurci, falsifié et ensanglanté des fusilleurs de Moscou, n’est plus du marxisme ? . Qu’il se ruine, se dément, se réfute, se démasque, se paralyse lui-même ? . Les masses, par malheur, mettront du temps à s’en apercevoir. Elles ne vivent pas sur une pensée claire et rationnelle, mais sur des sentiments que l’expérience modifie lentement par voie de réactions… Comme tout cela se passe sous les enseignes usurpées du marxisme, il faut nous attendre, de la part des masses incapables d’appliquer à cette tragédie l’analyse marxiste, à une réaction contre le marxisme. Nos ennemis ont beau jeu. La pensée scientifique ne pourra cependant pas rétrograder en-deçà du marxisme ; ni la classe ouvrière se passer de cette arme intellectuelle. Au demeurant, la classe ouvrière d’Europe achève en ce moment de récupérer ses forces amoindries par les saignées de la guerre mondiale. Une nouvelle classe ouvrière se reconstitue en U.R.S.S. sur une base industrielle considérablement élargie. La lutte des classes continue ; on entend distinctement craquer, en dépit des replâtrages totalitaires, la charpente du vieil édifice social. Le marxisme connaîtra encore bien des fortunes diverses ; peut-être même des éclipses. Sa puissance, conditionnée par les circonstances historiques n’en apparaît pas moins indéfectible en définitive puisqu’elle est celle du savoir alliée à la nécessité révolutionnaire. Victor SERGE.

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  • « Que toute science reflète plus ou moins les tendances de la classe dominante, c’est incontestable. Plus une science s’attache étroitement aux tâches pratiques de domination de la nature (la physique, la chimie, les sciences naturelles en général), plus grand est son apport humain, hors des considérations de classe. Plus une science est liée profondément au mécanisme social de l’exploitation (l’économie politique), ou plus elle généralise abstraitement l’expérience humaine (comme la psychologie, non dans son sens expérimental et physiologique, mais au sens dit " philosophique "), plus alors elle se subordonne à l’égoïsme de classe de la bourgeoisie, et moindre est l’importance de sa contribution à la somme générale de la connaissance humaine. Le domaine des sciences expérimentales connaît à son tour différents degrés d’intégrité et d’objectivité scientifique, en fonction de l’ampleur des généralisations qui sont faites. En règle générale, les tendances bourgeoises se développent le plus librement dans les hautes sphères de la philosophie méthodologique, de la " conception du monde ". C’est pourquoi il est nécessaire de nettoyer l’édifice de la science du bas jusqu’en haut, ou plus exactement, du haut jusqu’en bas, car il faut commencer par les étages supérieurs. Il serait toutefois naïf de penser que le prolétariat, avant d’appliquer à l’édification socialiste la science héritée de la bourgeoisie, doit la soumettre entièrement à une révision critique. Ce serait à peu près la même chose que de dire, avec les moralistes utopiques : avant de construire une société nouvelle, le prolétariat doit s’élever à la hauteur de la morale communiste. En fait, le prolétariat transformera radicalement la morale, aussi bien que la science, seulement après qu’il aura construit la société nouvelle, fût-ce à l’état d’ébauche. Ne tombons-nous pas là dans un cercle vicieux ? Comment construire une société nouvelle à l’aide de la vieille science et de la vieille morale ? Il faut ici un peu de dialectique, de cette même dialectique que nous répandons à profusion dans la poésie lyrique, l’administration, la soupe aux choux et la kacha. Pour commencer à travailler, l’avant-garde prolétarienne a absolument besoin de certains points d’appui, de certaines méthodes scientifiques susceptibles de libérer la conscience du joug idéologique de la bourgeoisie ; en partie elle les possède déjà, en partie elle doit encore les acquérir. Elle a déjà éprouvé sa méthode fondamentale dans de nombreuses batailles et dans les conditions les plus variées. Il y a encore très loin de là à une science prolétarienne. La classe révolutionnaire ne peut interrompre son combat parce que le parti n’a pas encore décidé s’il doit accepter ou non l’hypothèse des électrons et des ions, la théorie psychanalytique de Freud, la génétique, les nouvelles découvertes mathématiques de la relativité, etc. Certes, après avoir conquis le pouvoir, le prolétariat aura des possibilités beaucoup plus grandes pour assimiler la science et la réviser. Mais là aussi, les choses sont plus aisément dites que faites. Il n’est pas question que le prolétariat ajourne l’édification du socialisme jusqu’à ce que ses nouveaux savants, dont beaucoup en sont encore à courir en culottes courtes, aient vérifié et épuré tous les instruments et toutes les voies de la connaissance. Rejetant ce qui est manifestement inutile, faux, réactionnaire, le prolétariat utilise dans les divers domaines de son œuvre d’édification les méthodes et les résultats de la science actuelle, en les prenant nécessairement avec le pourcentage d’éléments de classe, réactionnaires, qu’ils contiennent. Le résultat pratique se justifiera dans l’ensemble, parce que la pratique, soumise au contrôle des buts socialistes, opérera graduellement une vérification et une sélection de la théorie, de ses méthodes et de ses conclusions. Entre-temps auront grandi des savants éduqués dans les conditions nouvelles. De toute manière, le prolétariat devra amener son œuvre d’édification socialiste jusqu’à un niveau assez élevé, c’est-à-dire jusqu’à une satisfaction réelle des besoins matériels et culturels de la société, avant de pouvoir entreprendre le nettoyage général de la science, du haut jusqu’en bas. Je n’entends rien dire par là contre le travail de critique marxiste que de nombreux petits cercles et des séminaires s’efforcent de réaliser dans divers domaines. Ce travail est nécessaire et fructueux. Il doit être étendu et approfondi de toutes les manières. Nous devons conserver toutefois le sens marxiste de la mesure pour apprécier le poids spécifique qu’ont aujourd’hui ces expériences et ces tentatives par rapport à la dimension générale de notre travail historique. »

    Léon Trotsky, Littérature et révolution

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  • Le marxisme a-t-il raison de se prétendre scientifique ? 18 avril 2015 07:49, par Robert Paris

    « De même que les économistes sont les sont les représentants scientifiques de la classe bourgeoise, de même les socialistes et les communistes sont les théoriciens de la classe prolétaire (…) La science de la société produite par le mouvement historique et s’y associant en pleine connaissance de cause a cessé d’être doctrinaire, elle est devenue révolutionnaire. (…) Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées ou des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne font qu’exprimer, en termes généraux, les conditions réelles d’une lutte de classes qui existe, d’un mouvement historique qui se déroule sous nos yeux. (….) La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec le système traditionnel de la propriété. Rien d’étonnant à ce que, dans le cours de son développement, la rupture avec les idées traditionnelles soit la plus radicale. »

    Karl Marx

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    • Pas tellement convaincu par tous ces arguments qui n ont rien de scientifique.
      . Vouloir séparer le monde en deux camps, les bourgeois et les prolétaires, n est ce pas manichéen. Il y a une multitudes de classes, les femmes, les hommes, les habitants de ... et les autres, les paysans et les citadins, les parisiens et les provinciaux, les footeux et ceux qui n aiment pas le foot, etc.. à l infini, et chaque groupe peux nous ratacher ou nous éloigner entre nous. Le secret pour moi est de créer des ponts entre chacun , de partager, d apprendre de l autre, sinon s installe la peur et la haine.
      Alors les gentils d un côté et les méchants de l autre, très peu pour moi.
      Si tu as des enfants et que tu cherches à les élever, tu verras qu ils ont besoin d avoir d avoir des choses à eux et ensuite tu leur apprendra à partager, mais si tu fais passer tes idées en force, tu n arrivera à rien ou tu les brisera. C est juste du bon sens. Marx pour moi s est juste laissé grisé par ses propres raisonnements basés sur des axiomes trop simpliste pour expliquer la complexité du monde.

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      • Le marxisme a-t-il raison de se prétendre scientifique ? 23 mai 2017 08:25, par Robert Paris

        Cher lecteur,
        la lutte des classes marxiste ne signifie nullement que nous cherchons à séparer le monde en deux camps : bourgeois et prolétaires mais que nous pensons que le capitalisme le fait et encore s’agit-il seulement des deux classes principales de l’Histoire, les deux qui aient des perspectives. Le fait qu’à un moment ou un autre elles doivent se confronter de manière révolutionnaire n’est nullement causé par les marxistes mais par le capitalisme. C’est un fait objectif.

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      • Le marxisme a-t-il raison de se prétendre scientifique ? 14 février 15:03, par GuilhèmCamisard

        En plus Marx ne divise pas le monde en deux classes, au contraire il met en évidence l’existence de bien d’autres classes (14 classes dans la France des années 1870 si je me souviens bien)

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  • Le marxisme a-t-il raison de se prétendre scientifique ? 1er septembre 2016 11:20, par alain

    Je ne vois pas pourquoi la science devrait suivre comme un toutou le marxisme, que je ne réfute pas pour autant, mais dont les présupposés ne sont nullement nécessaires à l’interprétation des phénomènes naturels.

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  • Le marxisme a-t-il raison de se prétendre scientifique ? 1er septembre 2016 11:21, par Robert Paris

    Bien sûr, tu as en partie raison : il n’est pas question de demander aux scientifiques de devenir obligatoirement marxistes. Comme le disait Marx, nous ne demandons pas au monde de tomber à genoux devant une vérité révélée. Karl Marx écrivait dans sa lettre à Arnold Ruge en 1843 :

    “Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec un principe nouveau : voici la vérité, à genoux devant elle ! Nous apportons au monde les principes que le monde lui-même a développé dans son sein. Nous ne lui disons pas : laisse-là tes combats, ce sont des fadaises ; nous allons te crier le vrai mot d’ordre du combat. Nous lui montrons seulement pourquoi il combat exactement, la conscience de lui-même est une chose qu’il devra acquérir, qu’il le veuille ou non.”

    La science n’a pas besoin de prophètes ni de devins ni encore de conceptions idéalistes la mettant sous la domination de doctrinaires. Mais elle a besoin de philosophies. Elle n’est pas une île, indépendante des autres études humaines. Elle n’est pas indépendante de la pensée humaine car elle ne peut se contenter d’observer, d’expérimenter, de calculer. Elle doit impérativement penser le monde. La pensée sur le monde, voilà qui concerne directement le marxisme. Ensuite, nous remarquons que la physique est contrainte d’être une pensée historique et non une pensée définitive. Il est impossible de comprendre les notions de physique sans reconstruire la démarche historique qui a été celle de cette science. Sans le parcours des pensées des hommes qui l’ont construite, la physique est incompréhensible. C’est ce cheminement qui explique le choix des concepts, la manière de poser les questions, de concevoir les relations entre les paramètres, y compris la façon de calculer et de mesurer, d’interpréter les expériences. Rien n’imposait un tel parcours. C’est l’Histoire qui l’a construite. Une histoire humaine. Ce n’est pas la nature qui a dicté directement la forme qu’a prise la physique, c’est la pensée historique de l’homme. Et c’est une pensée dialectique parce qu’elle a sans cesse dû intégrer les contradictions qui apparaissaient dans le fonctionnement de la nature. Par exemple, la physique a dû unifier les notions contradictoires de position et de mouvement, de vitesse et d’accélération, d’électricité statique et dynamique, d’électricité et de magnétisme, d’électromagnétisme et de lumière, de lumière et de matière, d’onde et de particule, de chaos et de déterminisme, de continu et de discontinu, de matière et de vide, de microscopique et de macroscopique, de quantique et de classique, de relativiste et de quantique, de probabiliste et non-probabiliste, de fermion et de boson, de matière et d’antimatière, de matière et d’énergie. Ces unifications des contraires interdépendants, indispensables l’un à l’autre, se changeant en leur contraire, provient, qu’on en ait conscience ou pas, de relations dialectiques existant dans la nature et qui ne peuvent être interprêtées que par une philosophie dialectique. Or la physique ne peut se contenter d’observer et de calculer, elle doit interpréter.

    D’autre part, la physique est une démarche matérialiste parce qu’elle est contrainte de considérer la nature de manière objective, comme une réalité qui ne dépend pas de l’interprétation individuelle, mais qui obéit à des lois générales que tout le monde est amené à accepter. Qui plus est ces lois physiques sont respectées par tous les niveaux de la réalité, par la matière dite inerte mais aussi par la matière vivante, par les êtres vivants, par les hommes, par tout l’univers, y compris celui de la physiologie et de la psychologie animale et humaine. La démarche de la physique est aussi contrainte d’être matérialiste, même si bien des scientifiques sont des idéalistes dans leurs concpetions personnelles, et ils ont parfaitement le droit de l’être, bien entendu ! Personne n’empêche le premier homme qui a posé le pied sur la lune de baiser le sol et de prier dieu mais ce n’est pas sa religion qui a guidé ce voyage. C’est la connaissance scientifique d’un monde matériel. Alors que sa religion affirmait que la lune faisait partie du domaine des dieux, contrairement à la terre, les scienctifiques affirmaient comme Galilée que la lune est une pierre et le voyage humain a permis de la toucher, fût-ce pour baiser le sol par religiosité ! Même le plus religieux des hommes a des pratiques matérialistes, ne serait-ce que pour manger, dormir, pour vivre… Mais, surtout, la démarche de la physique est matérialiste parce qu’elle ne se contente pas de discours, d’idées, mais doit nécessairement les vérifier par des faits réels. La mathématique, par exemple, n’est pas contrainte à de telles vérifications et peut se contenter de la cohérence interne de pensée, comme la religion et comme tous les idéalismes.

    Certains scientifiques affirment comme toi que la science n’a pas besoin d’obéir à une quelconque philosophie, et pas plus matérialiste dialectique qu’une autre. C’est une erreur. Ils croient seulement ne pas utiliser de philosophie mais aucun être humain, qu’il soit ou pas physicien, ne peut se passer de penser philosophiquement. Il peut seulement ignorer qu’il subit une philosophie qui est diffusée par la société et ne pas y avoir pensé. Il peut ainsi renoncer à disposer des réflexions philosophiques du passé. C’est un peu comme s’il renonçait à disposer des progrès intellectuels et techniques. On n’est pas obligés de redécouvrir tout seul les avancées de la pensée des siècles précédents.

    Certains voient également dans le matérialisme dialectique le mode de pensée du stalinisme. Rien n’est plus étranger à la bureaucratie stalinienne que la pensée révolutionnaire de Hegel à Marx et Engels. La bureaucratie n’est liée à aucune autre pensée que celle de s’accrocher à son pouvoir volé au prolétariat, à la faveur des défaites révolutionnaires dans le monde et de l’isolement du prolétariat russe épuisé par le plus grand combat de l’Histoire. Ce n’est pas la bureaucratie russe qui a combattu, elle ne dispose donc pas d’une pensée de combat. Comme elle a détourné le pouvoir, détourné le parti, détourné l’internationale communiste, elle a aussi détourné l’idéologie révolutionnaire. Celle-ci ne lui appartenait pas et elle ne lui appartient toujours pas. Le marxisme n’est en rien lié au stalinisme qui n’obéit à aucune pensée sur le monde, ni le matérialisme ni la dialectique mais à la « pensée » du gardien de prison tortionnaire.

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