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Pourquoi Staline a-t-il vaincu ?

lundi 28 octobre 2013, par Robert Paris

Staline, souriant et songeur, aux funérailles de Lénine POURQUOI STALINE A-T-IL VAINCU ?

L’historien de l’U.R.S.S. ne pourra pas manquer de conclure que la politique de la bureaucratie dirigeante a été, dans les grandes questions, contradictoire et faite d’une série de zigzags. L’explication ou la justification de ces zigzags par le "changement des circonstances" est visiblement inconsistante. Gouverner c’est, dans une certaine mesure tout au moins, prévoir. La fraction Staline n’a pas prévu le moins du monde les inévitables résultats du développement qui l’ont accablée à plusieurs reprises. Elle a réagi par des réflexes administratifs, créant après coup la théorie de ses tournants, sans se soucier de ce qu’elle enseignait la veille. Les faits et les documents incontestables obligeront aussi l’historien à conclure que l’opposition de gauche a donné une analyse infiniment plus juste des évolutions en cours dans le pays et a prévu beaucoup mieux leur cours ultérieur.

Cette affirmation paraît à première vue en contradiction avec le simple fait que la fraction du parti la moins capable de prévoir remporta d’incessantes victoires, tandis que le groupe plus perspicace alla de défaite en défaite. Cette objection, qui se présente d’elle-même à l’esprit, n’est convaincante que pour celui qui, appliquant la pensée rationnelle à la politique, n’y voit qu’un débat logique ou une partie d’échecs. Or la lutte politique est au fond celle des intérêts et des forces, non des arguments. Les qualités des dirigeants n’y sont nullement indifférentes à l’issue des combats, mais elles n’en sont pas le seul facteur ni le facteur décisif. Les camps adverses exigent d’ailleurs chacun des chefs à leur image.

Si la révolution de Février a porté au pouvoir Kerensky et Tseretelli, ce n’est pas qu’ils aient été "plus intelligents" ou "plus habiles" que la camarilla gouvernante du tsar, c’est qu’ils représentaient, temporairement tout au moins, les masses populaires révolutionnaires dressées contre l’ancien régime. Si Kerensky a pu contraindre Lénine à l’illégalité et jeter en prison d’autres leaders bolcheviques, ce n’est pas que ses qualités personnelles lui aient donné sur eux la supériorité, c’est que la majorité des ouvriers et des soldats suivaient encore en ces journées la petite bourgeoisie patriote. La "supériorité" personnelle de Kerensky, si ce mot n’est pas déplacé, était précisément de ne pas voir plus loin que la grande majorité. Les bolcheviks vainquirent à leur tour la démocratie petite-bourgeoise, non grâce à la précellence de leurs chefs, mais grâce à un regroupement des forces, le prolétariat ayant enfin réussi à entraîner contre la bourgeoisie la paysannerie mécontente.

La continuité des étapes de la grande Révolution française, à sa montée comme à son déclin, montre de façon tout aussi convaincante que la force des "chefs" et des "héros" consistait avant tout dans leur accord avec le caractère des classes et des couches sociales qui les appuyaient ; cette correspondance seule, et non des supériorités absolues, permit à chacun d’entre eux de marquer de sa personnalité une certaine période historique. Il y a dans la succession au pouvoir des Mirabeau, Brissot, Robespierre, Barras, Bonaparte, une légitimité objective infiniment plus puissante que les traits particuliers des protagonistes historiques eux-mêmes.

On sait suffisamment que toutes les révolutions ont jusqu’ici suscité après elles des réactions et même des contre-révolutions qui, il est vrai, n’ont jamais réussi à ramener la nation jusqu’à son point de départ, tout en lui ravissant toujours la part du lion de ses conquêtes. En règle générale, les pionniers, les initiateurs, les meneurs qui s’étaient trouvés à la tête des masses dans la première période sont les victimes de la première vague de réaction, tandis qu’on voit apparaître au premier plan des hommes du second plan unis aux ennemis d’hier de la révolution. Les duels dramatiques des grands premiers rôles sur la scène politique masquent des glissements dans les rapports entre les classes et, ce qui n’est pas moins important, de profonds changements dans la psychologie des masses, révolutionnaires la veille encore...

Répondant a de nombreux camarades qui demandaient avec étonnement ce qu’était devenue l’activité du parti bolchevique et de la classe ouvrière, leur initiative révolutionnaire, leur fierté plébéienne, d’où surgissait, à la place de ces qualités, tant de vilenie, de lâcheté, de pusillanimité et d’arrivisme, Rakovsky évoquait les péripéties de la Révolution française du XVIIIe siècle et l’exemple de Babeuf qui, sortant de la prison de l’Abbaye, se demandait lui aussi avec stupeur ce qu’était devenu le peuple héroïque des faubourgs de Paris. La révolution est une grande dévoreuse d’énergies individuelles et collectives. Les nerfs n’y tiennent pas, les consciences fléchissent, les caractères s’usent. Les événements vont trop vite pour que l’afflux de forces nouvelles puisse compenser les déperditions. La famine, le chômage, la perte des cadres de la révolution, l’élimination des masses des postes dirigeants avaient amené une telle anémie physique et morale des faubourgs qu’il leur fallut plus de trente ans pour se lever de nouveau.

L’affirmation axiomatique des publicistes soviétiques, selon laquelle les lois des révolutions bourgeoises sont "inapplicables" à la révolution prolétarienne, est dépourvue de tout contenu scientifique. Le caractère prolétarien de la révolution d’Octobre résulte de la situation mondiale et d’un certain rapport des forces à l’intérieur. Mais les classes elles-mêmes, en Russie, s’étaient formées au sein de la barbarie tsariste et d’un capitalisme arriéré, et n’avaient pas été préparées sur commande à la révolution socialiste. Bien au contraire : c’est précisément parce que le prolétariat russe, encore arriéré à bien des égards, avait fait en quelques mois le saut, sans précédent dans l’histoire, d’une monarchie semi-féodale à la dictature socialiste, que la réaction devait inéluctablement faire valoir ses droits dans ses propres rangs. Elle grandit au cours des guerres qui suivirent. Les conditions extérieures et les événements la nourrirent sans arrêt. Une intervention suivait l’autre. Les pays d’Occident ne donnaient pas d’aide directe. Au lieu du bien-être attendu, le pays vit la misère s’installer chez lui pour longtemps. Les représentants les plus remarquables de la classe ouvrière avaient péri dans la guerre civile ou, s’élevant de quelques degrés, s’étaient détachés des masses. Ainsi survint, après une tension prodigieuse des forces, des espérances et des illusions, une longue période de fatigue, de dépression et de désillusion. Le reflux de la "fierté plébéienne" eut pour suite un afflux d’arrivisme et de pusillanimité. Ces marées portèrent au pouvoir une nouvelle couche de dirigeants.

La démobilisation d’une armée rouge de cinq millions d’hommes devait jouer dans la formation de la bureaucratie un rôle considérable. Les commandants victorieux prirent les postes importants dans les soviets locaux, dans la production, dans les écoles, et ce fut pour apporter partout, obstinément, le régime qui leur avait fait gagner la guerre civile. Les masses furent partout peu à peu éliminées de la participation effective au pouvoir.

Ce phénomène au sein du prolétariat fit naître de grandes espérances et une grande assurance dans la petite bourgeoisie des villes et des campagnes qui, appelée par la Nep à une vie nouvelle, s’enhardissait de plus en plus. La jeune bureaucratie, formée au début pour servir le prolétariat, se sentit l’arbitre entre les classes. Elle fut de mois en mois plus autonome.

La situation internationale agissait puissamment dans le même sens. La bureaucratie soviétique gagnait en assurance au fur et à mesure que la classe ouvrière internationale subissait de plus lourdes défaites. Entre ces deux faits, la relation n’est pas seulement chronologique, elle est causale et réciproque : la direction bureaucratique du mouvement contribuait aux défaites ; les défaites affermissaient la bureaucratie. La défaite de l’insurrection bulgare et la retraite sans gloire des ouvriers allemands en 1923. l’échec d’une tentative de soulèvement en Esthonie en 1924, la perfide liquidation de la grève générale en Angleterre et la conduite indigne des communistes polonais lors du coup de force de Pilsudsky en 1926, l’effroyable défaite de la Révolution chinoise en 1927, les défaites plus graves encore qui suivirent en Allemagne et en Autriche — telles sont les catastrophes historiques qui ont ruiné la confiance des masses en la révolution mondiale et permis à la bureaucratie soviétique de s’élever de plus en plus haut comme un phare indiquant la voie du salut.

Pour les causes des défaites du prolétariat mondial au cours des treize dernières années, l’auteur se voit contraint de se référer à ses ouvrages précédents, dans lesquels il s’est efforcé de faire ressortir le rôle funeste qu’ont joué, dans le mouvement révolutionnaire de tous les pays, les dirigeants conservateurs du Kremlin. Ce qui nous intéresse surtout ici, c’est le fait édifiant et incontestable que les défaites continues de la révolution en Europe et en Asie, tout en affaiblissant la situation internationale de l’U.R.S.S., ont extraordinairement affermi la bureaucratie soviétique. Deux dates surtout sont mémorables dans cette série historique. Dans la seconde moitié de 1923, l’attention des ouvriers soviétiques se concentra avec passion sur l’Allemagne où le prolétariat paraissait avancer la main vers le pouvoir ; la retraite panique du Parti communiste allemand fut pour les masses ouvrières de l’U.R.S.S. une pénible déception. La bureaucratie soviétique déclencha aussitôt sa campagne contre la "révolution permanente" et infligea à l’opposition de gauche sa première cruelle défaite. En 1926-27 la population de l’U.R.S.S. eut un nouvel afflux d’espoir ; tous les regards se portèrent cette fois sur l’Orient où se déroulait le drame de la Révolution chinoise. L’opposition de gauche se remit de ses revers et recruta de nouveaux militants. A la fin de 1927, la Révolution chinoise fut torpillée par le bourreau Tchang Kai-chek auquel les dirigeants de l’Internationale communiste avaient littéralement livré les ouvriers et les paysans chinois. Une vague glacée de désenchantement passa sur les masses de l’U.R.S.S. Après une campagne frénétique dans la presse et les réunions, la bureaucratie se décida enfin à procéder à des arrestations en masse d’opposants (1928).

Des dizaines de milliers de militants révolutionnaires s’étaient, il est vrai, rassemblés sous le drapeau des bolcheviks-léninistes. Les ouvriers considéraient l’opposition avec une sympathie certaine. Mais une sympathie qui restait passive, car on ne croyait déjà plus pouvoir modifier la situation en luttant. Or la bureaucratie affirmait : "L’opposition se prépare à nous jeter dans une guerre révolutionnaire pour la révolution internationale. Assez de bouleversements ! Nous avons mérité quelque repos. Nous bâtirons chez nous la société socialiste. Comptez sur nous qui sommes vos chefs !" Cette propagande du repos, cimentant le bloc des fonctionnaires et des militaires, trouvait à n’en pas douter un écho chez les ouvriers fatigués, et plus encore dans les masses paysannes. On se demandait si l’opposition n’était pas disposée à sacrifier les intérêts de l’U.R.S.S. à la "révolution permanente". En fait, c’étaient les intérêts vitaux de l’U.R.S.S. qui étaient en jeu. En dix ans, la politique erronée de l’Internationale communiste avait assuré la victoire de Hitler en Allemagne, c’est-à-dire un grave danger de guerre à l’ouest ; une politique non moins erronée fortifiait l’impérialisme japonais et rapprochait au plus haut point le danger à l’est. Mais les périodes de réaction sont surtout caractérisées par le manque de courage intellectuel.

L’opposition se trouva isolée. La bureaucratie battait le fer tant qu’il était chaud. Exploitant le désarroi et la passivité des travailleurs, dressant les plus arriérés contre les plus avancés, s’appuyant toujours plus hardiment sur le koulak et de façon générale sur l’allié petit-bourgeois, la bureaucratie réussit à triompher en quelques années de l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat. Il serait naïf de croire que Staline, inconnu des masses, sortit tout à coup des coulisses armé d’un plan stratégique tout fait. Non. Avant qu’il n’ait lui-même entrevu sa voie, la bureaucratie l’avait choisi. Il lui donnait toutes les garanties désirables : le prestige d’un vieux-bolchevik, un caractère ferme, un esprit étroit, une liaison indissoluble avec les bureaux, seule source de son influence personnelle. Staline fut au début surpris lui-même par son succès. C’était l’approbation unanime d’une nouvelle couche dirigeante qui cherchait à s’affranchir des vieux principes comme du contrôle des masses et qui avait besoin d’un arbitre sûr dans ses affaires intérieures. Figure de second plan pour les masses et la révolution, Staline se révéla le chef incontesté de la bureaucratie thermidorienne, le premier d’entre les thermidoriens.

Il apparut bientôt que la nouvelle couche dirigeante avait ses idées, ses sentiments et, ce qui importe davantage, ses intérêts propres. La très grande majorité des bureaucrates de la génération actuelle étaient, pendant la révolution d’Octobre, de l’autre côté de la barricade (c’est le cas, pour ne considérer que les diplomates soviétiques, de MM. Troyanovski, Mayski, Potemkine, Souritz, Khintchouk et autres...) ou, dans le meilleur des cas, à l’écart de la lutte. Ceux d’entre les bureaucrates d’aujourd’hui qui, aux jours d’Octobre, étaient avec les bolcheviks, n’avaient pas, pour la plupart, de rôle tant soit peu important. Quant aux jeunes bureaucrates, ils sont formés et sélectionnés par les vieux et souvent dans leur propre progéniture. Ces hommes n’auraient pas fait la révolution d’Octobre. Ils se trouvèrent les mieux adaptés pour l’exploiter.

Les facteurs individuels n’ont pas été, naturellement, sans influence dans cette succession de chapitres historiques. Il est certain que la maladie et la mort de Lénine ont hâté le dénouement. Si Lénine avait vécu plus longtemps, l’avance de la puissance bureaucratique eût été plus lente, tout au moins dans les premières années. Mais, dès 1926, Kroupskaïa disait à des opposants de gauche : "Si Lénine était vivant, il serait certainement en prison." Les prévisions et les appréhensions de Lénine étaient encore fraîches dans sa mémoire et elle ne se faisait pas d’illusions sur sa puissance à s’opposer aux vents et aux courants contraires de l’histoire.

La bureaucratie n’a pas vaincu la seule opposition de gauche, elle a aussi vaincu le parti bolchevique. Elle a vaincu le programme de Lénine, qui voyait le danger principal dans la transformation des organes de l’Etat "de serviteurs de la société en maîtres de la société". Elle a vaincu tous ses adversaires — l’opposition, le parti de Lénine — non à l’aide d’arguments et d’idées, mais en les écrasant sous son propre poids social. L’arrière-train plombé s’est trouvé plus lourd que la tête de la révolution. Telle est l’explication du Thermidor soviétique. LA DEGENERESCENCE DU PARTI BOLCHEVIQUE

Le parti bolchevique avait préparé et remporté la victoire d’Octobre. Il avait bâti l’Etat soviétique en lui donnant une ferme ossature. La dégénérescence du parti fut la cause et la conséquence de la bureaucratisation de l’Etat. Il importe de montrer tout au moins brièvement comment les choses se sont passées.

Le régime intérieur du parti bolchevique est caractérisé par les méthodes du centralisme démocratique. L’union de ces deux notions n’implique aucune contradiction. Le parti veillait à ce que ses frontières fussent toujours strictement délimitées, mais il entendait que tous ceux qui pénétraient à l’intérieur de ces frontières eussent réellement le droit de déterminer l’orientation de sa politique. La libre critique et la lutte des idées formaient le contenu intangible de la démocratie du parti. La doctrine actuelle, qui proclame l’incompatibilité du bolchevisme avec l’existence des fractions, est en désaccord avec les faits. C’est un mythe de la décadence. L’histoire du bolchevisme est en réalité celle de la lutte des fractions. Et comment une organisation authentiquement révolutionnaire qui se donne pour but de retourner le monde et rassemble sous ses enseignes des négateurs, des révoltés et des combattants de toute témérité, pourrait-elle vivre et croître sans conflits idéologiques, sans groupements, sans formations fractionnelles temporaires.

La clairvoyance de la direction du parti réussit maintes fois à atténuer et à abréger les luttes fractionnelles, mais ne put faire davantage. Le comité central s’appuyait sur cette base effervescente, il y puisait la hardiesse de décider et d’ordonner. La justesse manifeste de ses vues à toutes les étapes critiques lui conférait une haute autorité, précieux capital moral de la centralisation.

Le régime du parti bolchevique, surtout avant la prise du pouvoir, était donc aux antipodes de celui de l’Internationale communiste actuellement, avec ses "chefs" nommés hiérarchiquement, ses tournants exécutés sur commande, ses bureaux incontrôlés, son dédain de la base, sa servilité envers le Kremlin. Dans les premières années qui suivirent la prise du pouvoir, quand le parti commençait à se couvrir de la rouille bureaucratique, n’importe quel bolchevik, et Staline comme tout autre, eût traité d’infâme calomniateur quiconque eût projeté sur l’écran l’image du parti tel qu’il devait devenir dix ou quinze ans plus tard.

Lénine et ses collaborateurs eurent pour invariable premier souci de préserver les rangs du parti bolchevique des tares du pouvoir. Pourtant, l’étroite connexion et quelquefois la fusion des organes du parti et de l’Etat portèrent dès les premières années un préjudice certain à la liberté et à l’élasticité du régime intérieur du parti. La démocratie se rétrécissait au fur et à mesure que croissaient les difficultés. Le parti voulut et espéra d’abord conserver dans le cadre des soviets la liberté des luttes politiques. La guerre civile apporta à cet espoir un correctif sévère. Les partis d’opposition furent supprimés l’un après l’autre. Les chefs du bolchevisme voyaient dans ces mesures, en contradiction évidente avec l’esprit de la démocratie soviétique, non des décisions de principe, mais des nécessites épisodiques de la défense.

La rapide croissance du parti gouvernant, en présence de la nouveauté et de l’immensité des tâches, engendrait inévitablement des divergences de vues. Les courants d’opposition, sous-jacents dans le pays, exerçaient de diverses façons leurs pressions sur le seul parti légal, aggravant l’âpreté des luttes fractionnelles. Vers la fin de la guerre civile, cette lutte revêtit des formes si vives qu’elle menaça d’ébranler le pouvoir. En mars 1921, au moment du soulèvement de Cronstadt, qui entraîna pas mal de bolcheviks, le Xe congrès du parti se vit contraint de recourir à l’interdiction des fractions, c’est-à-dire d’étendre à la vie intérieure du parti dirigeant le régime politique de l’Etat. L’interdiction des fractions était, répétons-le, conçue comme une mesure exceptionnelle appelée à tomber en désuétude dès la première amélioration sérieuse de la situation. Le comité central se montrait d’ailleurs extrêmement circonspect dans l’application de la nouvelle loi, et surtout soucieux de ne pas étouffer la vie intérieure du parti.

Mais ce qui n’avait été dans les intentions du début que le tribut payé par nécessité à de pénibles circonstances, se trouva fort du goût de la bureaucratie, qui se mettait à considérer la vie intérieure du parti sous l’angle exclusif de la commodité des gouvernants. Dès 1922, sa santé s’étant momentanément améliorée, Lénine s’effraya de la croissance menaçante de la bureaucratie et prépara une offensive contre la fraction Staline, devenue le pivot de l’appareil du parti avant de s’emparer de celui de l’Etat. La seconde attaque du mal, puis la mort, ne lui donnèrent pas la possibilité de mesurer ses forces à celles de la réaction.

Tous les efforts de Staline, avec lequel marchaient à ce moment Zinoviev et Kamenev, tendirent désormais à libérer l’appareil du parti du contrôle des membres. Staline fut, dans cette lutte pour la "stabilité" du comité central, plus conséquent et plus ferme que ses alliés. Il n’avait pas à se détourner des problèmes internationaux dont il ne s’était jamais occupé. La mentalité petite-bourgeoise de la nouvelle couche dirigeante était la sienne propre. Il croyait profondément que la construction du socialisme était d’ordre national et administratif. Il considérait l’Internationale communiste comme un mal nécessaire dont il fallait, autant que faire se pouvait, tirer parti à des fins de politique étrangère. Le parti n’avait de prix à ses yeux que comme la base obéissante des bureaux.

En même temps que la théorie du socialisme dans un seul pays, une autre théorie fut formulée à l’usage de la bureaucratie, selon laquelle, pour le bolchevisme, le comité central est tout, le parti rien. Cette seconde théorie fut en tout cas réalisée avec plus de succès que la première. Mettant à profit la mort de Lénine, la bureaucratie commença la campagne de recrutement dite de la "promotion de Lénine". Les portes du parti, jusqu’alors bien gardées, s’ouvrirent toutes grandes : les ouvriers, les employés, les fonctionnaires s’y engouffrèrent en masse. Politiquement, il s’agissait de résorber l’avant-garde révolutionnaire dans un matériel humain dépourvu d’expérience et de personnalité, mais accoutumé en revanche à obéir aux chefs. Ce dessein réussit. En libérant la bureaucratie du contrôle de l’avant-garde prolétarienne, la "promotion de Lénine" porta un coup mortel au parti de Lénine. Les bureaux avaient conquis l’indépendance qui leur était nécessaire. Le centralisme démocratique fit place au centralisme bureaucratique. Les services du parti furent radicalement remaniés du haut en bas. L’obéissance devint la principale vertu du bolchevik. Sous le drapeau de la lutte contre l’opposition, on se mit à remplacer les révolutionnaires par des fonctionnaires. L’histoire du parti bolchevique devint celle de sa prompte dégénérescence.

La signification politique de la lutte en cours s’obscurcissait pour beaucoup du fait que les dirigeants des trois tendances, la droite, le centre et la gauche, appartenaient à un seul état-major, celui du Kremlin, le bureau politique : les esprits superficiels croyaient à des rivalités personnelles, à la lutte pour la "succession" de Lénine. Mais, sous une dictature de fer, les antagonismes sociaux ne pouvaient en réalité se manifester, au début, qu’à travers les institutions du parti gouvernant. Bien des thermidoriens sortirent du parti jacobin dont Bonaparte commença par être un des adhérents ; et ce fut parmi les anciens jacobins que le Premier consul et, par la suite, l’empereur des Français trouva ses serviteurs les plus fidèles. Les temps changent et les jacobins, y compris ceux du XXe siècle, changent avec les temps.

Du bureau politique du temps de Lénine, il ne reste que Staline : deux de ses membres, Zinoviev et Kamenev, qui furent pendant les longues années d’émigration les collaborateurs les plus intimes de Lénine, purgent, au moment où j’écris, une peine de dix années de réclusion pour un crime qu’ils n’ont pas commis ; trois autres, Rykov, Boukharine et Tomski sont tout à fait écartés du pouvoir, bien qu’on ait récompensé leur résignation en leur accordant des fonctions de second plan ; enfin, l’auteur de ces lignes est banni. La veuve de Lénine, Kroupskaïa, est tenue en suspicion, n’ayant pas su, quels qu’aient été ses efforts dans ce sens, s’adapter à Thermidor.

Les membres actuels du bureau politique ont occupé dans l’histoire du parti bolchevique des places secondaires. Si quelqu’un avait prophétisé leur élévation dans les premières années de la révolution, ils en eussent été stupéfaits eux-mêmes. La règle selon laquelle le bureau politique a toujours raison, et que personne ne saurait en tout cas avoir raison contre lui, n’en est appliquée qu’avec plus de rigueur. Mais le bureau politique lui-même ne saurait avoir raison contre Staline qui, ne pouvant se tromper, ne peut par conséquent avoir raison contre lui-même.

La revendication du retour du parti à la démocratie fut en son temps la plus obstinée et la plus désespérée des revendications de tous les groupements d’opposition. La plate-forme de l’opposition de gauche de 1927 exigeait l’introduction dans le code pénal d’un article "punissant comme un crime grave contre l’Etat toute persécution directe ou indirecte d’un ouvrier en raison de critiques qu’il aurait formulées..." On trouva plus tard dans le code pénal un article à appliquer à l’opposition.

De la démocratie du parti, il ne reste que des souvenirs dans la mémoire de la vieille génération. Avec elle, la démocratie des soviets, des syndicats, des coopératives, des organisations sportives et culturelles s’est évanouie. La hiérarchie des secrétaires domine tout et tous. Le régime avait acquis un caractère totalitaire plusieurs années avant que le terme ne nous vint d’Allemagne. "A l’aide des méthodes démoralisantes qui transforment les communistes pensants en automates, tuent la volonté, le caractère, la dignité humaine", écrivait Rakovsky en 1928, "la coterie gouvernante a su devenir une oligarchie inamovible et inviolable ; et elle s’est substituée à la classe et au parti." Depuis que ces lignes indignées ont eté écrites, la dégénérescence a fait d’immenses progrès. La Guépéou est devenu le facteur décisif de la vie intérieure du parti. Si Molotov a pu, en mars 1936, se féliciter devant un journaliste français de ce que le parti gouvernant ne connaisse plus de luttes fractionnelles, c’est uniquement parce que les divergences de vues y sont désormais réglées par l’intervention mécanique de la police politique. Le vieux parti bolchevique est mort, aucune force ne le ressuscitera.

Parallèlement à la dégénérescence politique du parti s’accentuait la corruption d’une bureaucratie échappant à tout contrôle. Appliqué au gros fonctionnaire privilégié, le mot "sovbour " — bourgeois soviétique — entra de bonne heure dans le vocabulaire ouvrier. Avec la Nep, les tendances bourgeoises bénéficièrent d’un terrain plus favorable. Lénine mettait en garde le XIe congrès du parti, en mars 1922, contre la corruption des milieux dirigeants. Il est plus d’une fois arrivé dans l’histoire, disait-il, que le vainqueur ait adopté la civilisation du vaincu, si celle-ci était supérieure. La culture de la bourgeoisie et de la bureaucratie russes était misérable, sans doute. Mais, hélas ! les nouvelles couches dirigeantes le cèdent encore à cette culture-là. "Quatre mille sept cents communistes responsables dirigent à Moscou la machine gouvernementale. Qui dirige et qui est dirigé ? Je doute fort qu’on puisse dire que ce sont les communistes qui dirigent..." Lénine n’eut plus à prendre la parole dans les congrès du parti. Mais toute sa pensée, dans les derniers mois de sa vie, fut tendue vers la nécessité de prémunir et d’armer les ouvriers contre l’oppression, l’arbitraire et la corruption bureaucratiques. Il ne lui avait été donné cependant que d’observer les premiers symptômes du mal.

Christian Rakovsky, l’ancien président du Conseil des commissaires du peuple d’Ukraine, qui fut plus tard ambassadeur des Soviets à Londres et à Paris, se trouvant en déportation, envoya en 1928 à ses amis une courte étude sur la bureaucratie à laquelle nous avons déjà emprunté quelques lignes plus haut, car elle reste ce qui a été écrit de mieux sur ce sujet [1]. "Dans l’esprit de Lénine et dans tous nos esprits, écrit Rakovsky, l’objet de la direction du parti était précisément de préserver le parti et la classe ouvrière de l’action dissolvante des privilèges, des avantages et des faveurs propres au pouvoir, de les préserver de tout rapprochement avec les restes de l’ancienne noblesse et de l’ancienne petite bourgeoisie, de l’influence démoralisante de la Nep, de la séduction des moeurs bourgeoises et de leur idéologie... Il faut dire franchement, nettement, bien haut, que cette tâche, les bureaux du parti ne l’ont point remplie, qu’ils ont fait preuve dans leur double rôle de préservation et d’éducation d’une incapacité complète, fait banqueroute, manqué au devoir..."

Il est vrai que Rakovsky, brisé par la répression bureaucratique, a par la suite renié ses critiques. Mais le septuagénaire Galilée fut contraint, dans les tenailles de la Sainte Inquisition, d’abjurer le système de Copernic, ce qui n’empêcha pas la terre de tourner. Nous ne croyons pas à l’abjuration du sexagénaire Rakovsky, car il a lui-même fait plus d’une fois l’analyse impitoyable d’abjurations de ce genre. Mais sa critique politique a trouvé dans les faits objectifs une base beaucoup plus sûre que dans la fermeté subjective de son auteur.

La conquête du pouvoir ne modifie pas seulement l’attitude du prolétariat envers les autres classes, elle change aussi sa structure intérieure. L’exercice du pouvoir devient la spécialité d’un groupement social déterminé, qui tend avec d’autant plus d’impatience à trancher sa propre "question sociale" qu’il a une idée plus haute de sa mission. "Dans l’Etat prolétarien, où l’accumulation capitaliste n’est pas permise aux membres du parti dirigeant, la différenciation est d’abord fonctionnelle, puis elle devient sociale. Je ne dis pas qu’elle devienne une différenciation de classe, je dis qu’elle devient une différenciation sociale..." Rakovsky explique : "La position sociale du communiste qui a à sa disposition une auto, un bon logement, des congés réguliers et qui reçoit le maximum d’appointements fixé par le parti diffère de celle du communiste qui, travaillant dans les houillères, gagne de 50 à 60 roubles par mois."

Enumérant les causes de la dégénérescence des jacobins au pouvoir, l’enrichissement, les fournitures de l’Etat, etc., Rakovsky cite une curieuse remarque de Babeuf sur le rôle joué dans cette évolution par les femmes de la noblesse, très recherchées des jacobins. "Que faites-vous, s’exclame Babeuf, lâches plébéiens ? Elles vous embrassent aujourd’hui, elles vous égorgeront demain." Le recensement des épouses des dirigeants, en U.R.S.S., donnerait un tableau analogue. Sosnovsky, journaliste soviétique connu, indiquait le rôle du "facteur auto-garage" dans la formation de la bureaucratie. Il est vrai que, avec Rakovsky, Sosnovsky s’est repenti et est revenu de Sibérie. Les moeurs de la bureaucratie n’en ont pas été améliorées. Au contraire, le repentir d’un Sosnovsky prouve les progrès de la démoralisation.

Les vieux articles de Sosnovsky, qui passaient naguère de mains en mains à l’état de manuscrits, contiennent précisément d’inoubliables épisodes de la vie des nouveaux dirigeants montrant bien à quel point les vainqueurs se sont assimilé les moeurs des vaincus. Sans revenir aux années révolues — Sosnovsky ayant en 1934 troqué définitivement son fouet contre une lyre —, bornons-nous à des exemples récents empruntés à la presse soviétique, en choisissant non les "abus", mais les faits ordinaires, officiellement admis par l’opinion publique.

Le directeur d’une usine moscovite, communiste connu, se félicite dans la Pravda du développement culturel de son entreprise. Un mécanicien lui téléphone : "M’ordonnez-vous d’arrêter le martin ou de patienter ?" — "Je réponds, dit-il, attends un moment..." Le mécanicien lui parle avec déférence, le directeur tutoie le mécanicien. Et ce dialogue indigne, impossible dans un pays capitaliste civilisé, le directeur le relate lui-même comme tout à fait banal ! La rédaction n’y fait pas d’objections, ne remarquant rien ; les lecteurs ne protestent pas, ayant l’habitude. Ne nous étonnons pas non plus : aux audiences solennelles du Kremlin, les "chefs" et les commissaires du peuple tutoient leurs subordonnés, directeurs d’usines, présidents de kolkhozes, contremaîtres et ouvrières invités pour être décorés. Comment ne pas se rappeler que l’un des mots d’ordre révolutionnaires les plus populaires sous l’ancien régime exigeait la fin du tutoiement des subordonnés par les chefs ?

Etonnants par leur sans-gêne seigneurial, les dialogues des dirigeants du Kremlin avec le "peuple" attestent sans erreur possible qu’en dépit de la révolution d’Octobre, de la nationalisation des moyens de production, de la collectivisation et de la "liquidation des koulaks en tant que classe", les rapports entre les hommes, et ce, tout au sommet de la pyramide soviétique, loin de s’élever jusqu’au socialisme, n’accèdent pas encore sous bien des rapports au niveau du capitalisme cultivé. Un très grand pas en arrière a été fait dans cet important domaine au cours des dernières années, le Thermidor soviétique qui a donné à une bureaucratie peu cultivée une indépendance complète, soustraite à tout contrôle, et aux masses la fameuse directive du silence et de l’obéissance, étant incontestablement la cause des récidives de la vieille barbarie russe.

Nous ne songeons pas à opposer à l’abstraction dictature l’abstraction démocratie pour peser leurs qualités respectives sur les balances de la raison pure. Tout est relatif en ce monde ou il n’est de permanent que le changement. La dictature du parti bolchevique fut dans l’histoire l’un des instruments les plus puissants du progrès. Mais ici, comme dit le poète, Vernunft wird Unsinn, wohltat Plage[2]. L’interdiction des partis d’opposition entraîna l’interdiction des fractions ; l’interdiction des fractions aboutit à l’interdiction de penser autrement que le chef infaillible. Le monolithisme policier du parti eut pour conséquence l’impunité bureaucratique, qui devint à son tour la cause de toutes les variétés de démoralisation et de corruption. LES CAUSES SOCIALES DE THERMIDOR

Nous avons défini le Thermidor soviétique comme la victoire de la bureaucratie sur les masses. Nous avons essayé de montrer les conditions historiques de cette victoire. L’avant-garde révolutionnaire du prolétariat fut en partie absorbée par les services de l’Etat et peu à peu démoralisée, en partie détruite dans la guerre civile, en partie éliminée et écrasée. Les masses fatiguées et déçues n’avaient qu’indifférence pour ce qui se passait dans les milieux dirigeants. Ces conditions, si importantes qu’elles soient, ne suffisent nullement à nous expliquer comment la bureaucratie a réussi à s’élever au-dessus de la société et à prendre pour longtemps en main les destinées de celle-ci ; sa seule volonté eût été en tout cas insuffisante ; la formation d’une nouvelle couche dirigeante doit avoir des causes sociales plus profondes.

La lassitude des masses et la démoralisation des cadres ont aussi contribué au XVIIIe siècle à la victoire des thermidoriens sur les jacobins. Mais un processus organique et historique plus profond s’accomplissait sous ces phénomènes, en réalité secondaires. Les jacobins avaient leur appui dans les couches inférieures de la petite bourgeoisie, soulevées par la puissante vague ; or la révolution du XVIIIe siècle, répondant au développement des forces productives, ne pouvait manquer d’amener enfin au pouvoir la grande bourgeoisie. Thermidor ne fut qu’une des étapes de cette évolution inévitable. Quelle nécessité sociale s’exprime donc dans le Thermidor soviétique ? Nous avons tenté dans un chapitre précédent de donner une explication préalable du triomphe du gendarme. Force nous est de continuer ici l’analyse des conditions du passage du capitalisme au socialisme et du rôle qu’y joue l’Etat. Confrontons une fois de plus la prévision théorique et la réalité. "Il est encore nécessaire de contraindre la bourgeoisie", écrivait Lénine en 1917, traitant de la période qui devait suivre la conquête du pouvoir, "mais l’organe de la contrainte, c’est déjà la majorité de la population et non plus la minorité, comme ce fut toujours le cas jusqu’à présent... En ce sens, l’Etat commence à dépérir." En quoi s’exprime son dépérissement ? D’abord en ce qu’au lieu "d’institutions spéciales appartenant à la minorité privilégiée" (fonctionnaires privilégiés, commandement de l’armée permanente), la majorité peut elle-même "remplir" les fonctions de coercition. Lénine formule plus loin une thèse indiscutable sous sa forme axiomatique : "Plus les fonctions du pouvoir deviennent celles du peuple entier et moins ce pouvoir est nécessaire." L’abolition de la propriété privée des moyens de production élimine la tâche principale de l’Etat formé par l’histoire : la défense des privilèges de propriété de la minorité contre la très grande majorité.

Le dépérissement de l’Etat commence, d’après Lénine, dès le lendemain de l’expropriation des expropriateurs, c’est-à-dire avant que le nouveau régime ait pu aborder ses tâches économiques et culturelles. Chaque succès dans l’accomplissement de ces tâches signifie une nouvelle étape de la résorption de l’Etat dans la société socialiste. Le degré de cette résorption est le meilleur indice de la profondeur et de l’efficacité de l’édification socialiste. On peut formuler le théorème sociologique suivant : la contrainte exercée par les masses dans l’état ouvrier est directement proportionelle aux forces tendant à l’exploitation ou à la restauration capitaliste et inversement proportionnelle à la solidarité sociale et au dévouement commun au nouveau régime. La bureaucratie — en d’autres termes, "les fonctionnaires privilégiés et le commandement de l’armée permanente" — répond à une variété particulière de la contrainte que les masses ne peuvent pas ou ne veulent pas appliquer et qui s’exerce d’une façon ou d’une autre contre elles.

Si les soviets démocratiques avaient conservé jusqu’à ce jour leur force et leur indépendance, tout en demeurant tenus de recourir à la coercition dans la même mesure qu’au cours des premières années, ce fait eût suffi à nous inquiéter sérieusement. Quelle ne doit pas être notre inquiétude en présence d’une situation où les soviets des masses ont définitivement quitté la scène, cédant leurs fonctions coercitives à Staline, Iagoda et Cie ! Et quelles fonctions coercitives ! Demandons-nous pour commencer quelle est la cause sociale de cette vitalité opiniâtre de l’Etat et par-dessus tout de sa "gendarmisation". L’importance de cette question est par elle-même évidente : selon la réponse que nous lui donnerons, nous devrons ou réviser radicalement nos idées traditionnelles sur la société socialiste en général ou repousser tout aussi radicalement les appréciations officielles sur l’U.R.S.S.

Prenons dans un numéro récent d’un journal de Moscou la caractéristique stéréotypée du régime soviétique actuel, l’une de ces caractéristiques que l’on répète chaque jour et que les écoliers apprennent par coeur. "Les classes parasites des capitalistes, des propriétaires fonciers et des paysans riches sont à jamais liquidées en U.R.S.S. où l’on a de la sorte mis fin pour toujours à l’exploitation de l’homme par l’homme. Toute l’économie nationale est devenue socialiste et le mouvement Stakhanov grandissant prépare les conditions du passage du socialisme au communisme." (Pravda, 4 avril 1936). La presse mondiale de l’Internationale communiste ne dit pas autre chose, comme de juste. Mais si l’on a mis fin "pour toujours" à l’exploitation, si le pays est réellement engagé dans la voie du communisme, c’est-à-dire dans la phase supérieure, il ne reste à la société qu’à jeter bas, enfin, la camisole de force de l’Etat. Au lieu de quoi — et c’est là un contraste à peine concevable ! — l’Etat soviétique prend un aspect bureaucratique et totalitaire. On peut faire ressortir la même contradiction fatale en évoquant le sort du parti, La question se formule à peu près ainsi : Pourquoi pouvait-on en 1917-21, quand les anciennes classes dominantes résistaient encore les armes à la main, quand les impérialistes du monde entier les soutenaient effectivement, quand les koulaks armés sabotaient la défense et le ravitaillement du pays, discuter librement, sans crainte, dans le parti, de toutes les questions les plus graves de la politique ? Pourquoi ne peut-on pas maintenant, après la fin de l’intervention, la défaite des classes d’exploiteurs, les succès incontestables de l’industrialisation, la collectivisation de la grande majorité des paysans, admettre la moindre critique à l’adresse de dirigeants inamovibles ? Pourquoi tout bolchevik qui s’aviserait, conformément aux statuts du parti, de réclamer la convocation d’un congrès serait-il aussitôt exclu ? Tout citoyen qui émettrait tout haut des doutes sur l’infaillibilité de Staline serait aussitôt traité à peu près comme un comploteur terroriste. D’où vient cette terrible, cette monstrueuse, cette intolérable puissance de la répression et de l’appareil policier ? La théorie n’est pas une lettre de change que l’on puisse à tout moment faire acquitter. Si elle s’est trouvée en défaut, il convient de la réviser ou de combler ses lacunes. Dévoilons les forces sociales réelles qui ont fait naître la contradiction entre la réalité soviétique et le marxisme traditionnel. On ne peut pas, en tout cas, errer dans les ténèbres en répétant les phrases rituelles, peut-être utiles au prestige des chefs, mais qui soufflettent la réalité vivante. Nous le verrons à l’instant grâce à un exemple convaincant.

Le président du conseil des commissaires du peuple déclarait en janvier 1936 à l’Exécutif : "L’économie nationale est devenue socialiste (applaudissements). Sous ce rapport, nous avons résolu le problème de la liquidation des classes (applaudissements)". Le passé nous laisse pourtant encore des "éléments foncièrement hostiles", débris des classes autrefois dominantes. On trouve en outre parmi les travailleurs des kolkhozes, les fonctionnaires de l’Etat, parfois même parmi les ouvriers, de "minuscules spéculateurs", des "dilapidateurs des biens de l’Etat et des kolkhozes", des "colporteurs de potins antisoviétiques" etc. De là la nécessité d’affermir encore la dictature. Contrairement à ce qu’attendait Engels, l’Etat ouvrier, au lieu de "s’assoupir" doit devenir de plus en plus vigilant.

Le tableau peint par le chef de l’Etat soviétique serait au plus haut point rassurant s’il ne recélait une contradiction mortelle. Le socialisme s’est définitivement installé dans le pays : "sous ce rapport" les classes sont anéanties (si elles le sont sous ce rapport, elles le sont aussi sous tout autre). Sans doute l’harmonie sociale est-elle çà et là troublée par les scories et débris du passé. On ne peut tout de même pas penser que des gens dispersés, privés de pouvoir et de propriété, rêvant de la restauration du capitalisme, puissent avec de "minuscules spéculateurs" (ce ne sont pas même des spéculateurs tout court !) renverser la société sans classes. Tout est, semble-t-il, pour le mieux. Mais encore une fois, pourquoi dans ce cas la dictature d’airain de la bureaucratie ?

Les rêveurs réactionnaires disparaissent peu à peu, il faut le croire. Des soviets archidémocratiques se chargeraient bien de "minuscules spéculateurs" et de "cancaniers". "Voyous ne sommes pas des utopistes", répliquait Lénine en 1917 aux théoriciens bourgeois et réformistes de l’Etat bureaucratique, "nous ne contestons nullement la possibilité et l’inéluctabilité d’excès commis par des individus et aussi la nécessité de réprimer ces excès... Mais point n’est besoin à cette fin d’un appareil spécial de répression ; le peuple armé y suffira avec autant d’aisance et de facilité qu’une foule civilisée sépare des hommes en train de se battre ou ne laisse pas insulter une femme." Ces paroles paraissent avoir été destinées à réfuter les considérations de l’un des successeurs de Lénine à la tête de l’Etat. On étudie Lénine dans les écoles de l’U.R.S.S., mais visiblement pas au Conseil des commissaires du peuple. Ou bien la décision pour laquelle un Molotov emploie sans y réfléchir les arguments contre lesquels Lenine dirigeait son arme acérée ne s’expliquerait pas. Flagrante contradiction entre le fondateur et les épigones ! Alors que Lénine tenait pour possible, sans appareil bureaucratique, la liquidation des classes d’exploiteurs, Molotov, pour justifier après la liquidation des classes l’étouffement de toute initiative populaire par la machine bureaucratique, ne trouve rien de mieux que d’invoquer les "débris" des classes liquidées !

Mais il devient d’autant plus difficile de se nourrir de ces "débris" que, de l’aveu des représentants autorisés de la bureaucratie, les ennemis de classe d’hier sont assimilés avec succès par la société soviétique. Postychev, l’un des secrétaires du comité central, disait en avril 1936 au congrès des Jeunesses communistes : "De nombreux saboteurs se sont sincèrement repentis... et ont rejoint les rangs du peuple soviétique..." Vu le succès de la collectivisation, "les enfants des koulaks ne doivent pas payer pour leurs parents". Ce n’est pas tout ; "Le koulak lui-même ne croit sans doute plus aujourd’hui pouvoir recouvrer sa situation d’exploiteur au village." Ce n‘est pas sans raison que le gouvernement a commencé l’abolition des restrictions légales résultant des origines sociales ! Mais si les affirmations de Postychev, approuvées sans réserve par Molotov, ont un sens, ce ne peut être que celui-ci : la bureaucratie est devenue un monstrueux anachronisme et la contrainte étatique n’a plus d’objet sur la terre des soviets. Ni Molotov ni Postychev n’admettent cependant cette conclusion rigoureusement logique. Ils préfèrent garder le pouvoir, fût-ce en se contredisant. En réalité, ils ne peuvent pas y renoncer. En termes objectifs : la société soviétique actuelle ne peut pas se passer de l’Etat, et même — dans une certaine mesure — de la bureaucratie. Et ce ne sont pas les misérables restes du passé, mais les puissantes tendances du présent qui créent cette situation. La justification de l’Etat soviétique, considéré comme un mécanisme de contrainte, c’est que la période transitoire actuelle est encore pleine de contradictions sociales qui, dans le domaine de la consommation — le plus familier et le plus sensible à tout le monde — revêtent un caractère extrêmement grave, menaçant à tout moment de se faire jour dans le domaine de la production. La victoire du socialisme ne peut dès lors être dite ni définitive ni assurée.

L’autorité bureaucratique a pour base la pauvreté en articles de consommation et la lutte contre tous qui en résulte. Quand il y a assez de marchandises au magasin, les chalands peuvent venir à tout moment. Quand il y a peu de marchandises, les acheteurs sont obligés de faire la queue à la porte. Sitôt que la queue devient très longue, la présence d’un agent de police s’impose pour le maintien de l’ordre. Tel est le point de départ de la bureaucratie soviétique. Elle "sait" à qui donner et qui doit patienter.

L’amélioration de la situation matérielle et culturelle devrait, à première vue, amoindrir la nécessité des privilèges, rétrécir le domaine du "droit bourgeois" et par là même dérober le sol sous les pieds de la bureaucratie, gardienne de ces droits. Mais c’est l’inverse qui s’est produit : l’accroissement des forces productives s’est accompagné jusqu’ici d’un développement extrême de toutes les formes de l’inégalité et des privilèges et aussi de la bureaucratie. Et ce n’est pas non plus sans raison.

Le régime sovietique a incontestablement eu dans sa première période un caractère beaucoup plus égalitaire et moins bureaucratique qu’aujourd’hui. Mais son égalité était celle de la misère commune. Les ressources du pays étaient si restreintes qu’elles ne permettaient pas de détacher des masses des milieux tant soit peu privilégiés. Le salaire "égalitaire", en supprimant le stimulant individuel, devenait un obstacle au développement des forces productives. L’économie soviétique devait sortir quelque peu de son indigence pour que l’accumulation de ces matières grasses que sont les privilèges devint possible. L’état actuel de la production est encore très loin d’assurer à tous le nécessaire. Mais il permet déjà d’accorder des avantages importants à la minorité et de faire de l’inégalité un aiguillon pour la majorité. Telle est la raison première pour laquelle l’accroissement de la production a jusqu’ici renforcé les traits bourgeois et non socialistes de l’Etat. Cette raison n’est pas la seule. A côté du facteur économique qui commande dans la phase présente de recourir aux méthodes capitalistes de rémunération du travail, agit le facteur politique incarné par la bureaucratie elle-même. De par sa nature, celle-ci crée et défend des privilèges. Elle surgit tout au début comme l’organe bourgeois de la classe ouvrière. Etablissant et maintenant les privilèges de la minorité, elle s’attribue naturellement la meilleure part : celui qui distribue les biens ne s’est encore jamais lesé. Ainsi nait du besoin de la société un organe qui, dépassant de beaucoup sa fonction sociale nécessaire, devient un facteur autonome et en même temps la source de grands dangers pour tout l’organisme social.

La signification du Thermidor soviétique commence à se préciser devant nous. La pauvreté et l’inculture des masses se concrétisent de nouveau sous les formes menaçantes du chef armé d’un puissant gourdin. Congédiée et flétrie autrefois, la bureaucratie est, de servante de la société, devenue maîtresse. En le devenant, elle s’est, socialement et moralement, éloignée à tel point des masses qu’elle ne peut plus admettre aucun contrôle sur ses actes et sur ses revenus.

La peur, mystique au premier abord, de la bureaucratie en présence de "minuscules spéculateurs, de gens sans scrupules et des cancaniers" trouve là son explication naturelle. N’étant pas encore en mesure de satisfaire les besoins élémentaires de la population, l’économie soviétique engendre à chaque pas des tendances à la spéculation et à la fraude intéressée. D’autre part, les privilèges de la nouvelle aristocratie incitent les masses à prêter l’oreille aux "rumeurs antisoviétiques", c’est-à-dire à toute critique, serait-elle formulée à mi-voix, des autorités arbitraires et insatiables. Il ne s’agit donc pas des fantômes du passé, des restes de ce qui n’est plus, en un mot de la neige de l’an dernier, mais de nouvelles et puissantes tendances, sans cesse renaissantes, à l’accumulation personnelle. Le premier afflux de bien-être, fort modeste, a, précisément à cause de sa faiblesse, non affaibli mais fortifié ces tendances centrifuges. Les non-privilégiés cependant ont senti s’accroître le sourd désir de modérer sans ménagement les appétits des nouveaux notables. La lutte sociale s’aggrave de nouveau. Telles sont les sources de la puissance de la bureaucratie. Ce sont aussi celles des périls qui menacent cette puissance. Notes

[1] Reproduite dans Les Bolcheviks contre Staline.

[2] La raison devient folie, le bienfait tourment.

Léon Trotsky, La révolution trahie

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1 Message

  • Pourquoi Staline a-t-il vaincu ? 6 février 2018 08:35

    « On m’a demandé plus d’une fois, on me demande encore : Comment avez-vous pu perdre le pouvoir ? Le plus souvent, cette question montre que l’interlocuteur se représente assez naïvement le pouvoir comme un objet matériel qu’on aurait laissé tomber, comme une montre ou un carnet qu’on aurait perdu. En réalité, lorsque des révolutionnaires qui ont dirigé la conquête du pouvoir arrivent à le perdre « sans combat » ou par catastrophe à une certaine étape, cela signifie que l’influence de certaines idées et de certains états d’âme est décroissante dans la sphère dirigeante de la révolution, ou bien que la décadence de l’esprit révolutionnaire a lieu dans les masses mêmes, ou bien enfin que l’un et l’autre milieu sont à leur déclin.

    Les cadres dirigeants de ce parti sortis de l’action clandestine étaient animés par des tendances révolutionnaires que les leaders de la première période de la révolution formulèrent le plus clairement et le mieux, qu’ils mirent en pratique le plus complètement et avec le plus de succès. C’est cela qui, précisément, fit d’eux les leaders du parti, et par l’intermédiaire du parti, les leaders de la classe ouvrière et, par la classe ouvrière, les conducteurs du pays. C’est par cette voie que certains hommes concentrèrent le pouvoir entre leurs mains.

    Mais les idées de la première période de la révolution perdaient insensiblement de leur influence sur les esprits de la sphère du parti qui possédaient le pouvoir immédiat pour gouverner le pays. Dans le pays même, des processus avaient lieu que l’on peut englober sous le terme général de réaction. Ces processus atteignirent plus ou moins la classe ouvrière, et notamment, les éléments ouvriers du parti. La sphère qui composait l’appareil du pouvoir eut alors des desseins nouveaux, distincts, auxquels elle s’efforça de subordonner la révolution. Entre les leaders qui traçaient la ligne historique de la classe et qui savaient voir par-dessus l’appareil, et cet appareil lui-même —énorme, lourd à manier, de composition hétérogène, qui absorbe facilement le communiste moyen,— une disjonction commença à s’esquisser. D’abord elle fut de caractère plus psychologique que politique. Les journées de la veille étaient encore trop récentes. Les mots d’ordre d’Octobre ne s’étaient pas encore effacés dans les mémoires. L’autorité personnelle des leaders de la première période était grande. Mais, sous le couvert des formes traditionnelles, une nouvelle psychologie se formait. Les perspectives internationales s’estompaient. Le travail quotidien absorbait totalement les hommes. De nouvelles méthodes, qui devaient servir à atteindre les buts fixés naguère, créaient de nouveaux desseins et, avant tout, une nouvelle psychologie. Pour nombre et nombre de gens, une situation temporaire apparut comme une station terminus. Un type nouveau se forma.

    Les révolutionnaires, en fin de compte, sont faits de la même matière sociale que tous les autres hommes. Mais ils doivent avoir certaines particularités personnelles saillantes qui ont permis au processus historique de les distinguer des autres et de les grouper séparément. La vie commune, le travail théorique, la lutte sous un certain drapeau, la discipline collective, la trempe acquise sous le feu des dangers forment peu à peu le type révolutionnaire. On a pleinement le droit de parler du type psychologique du bolchevik pour l’opposer, par exemple, à celui du menchévik. Avec une suffisante expérience, on distingue même, à vue d’oeil, un bolchevik d’un menchévik, et le pourcentage des erreurs n’est pas élevé.

    Cela ne signifie pourtant pas que, dans un bolchevik, tout ait toujours été du bolchevisme.

    Transformer une certaine conception du monde en chair et en os, lui subordonner tous les aspects de sa conscience et combiner avec elle un monde de sentiments personnels —cela n’est pas donné à tous, c’est plutôt le privilège d’un petit nombre. Dans la masse ouvrière, cela est compensé par l’instinct de classe qui, dans les époques critiques, atteint à une grande subtilité.

    Il y a, cependant, dans le parti et dans l’Etat, un grand nombre de révolutionnaires qui, quoique sortis en majorité de la masse, se sont depuis longtemps détachés d’elle et qui, par leur situation, s’opposent à elle. L’instinct de classe, en eux, s’est déjà évaporé. D’autre part, il leur manque une stabilité théorique et la largeur de vue pour embrasser le processus dans son ensemble. Dans leur psychologie, il subsiste un bon nombre d’endroits non défendus, à travers lesquels —lorsque la situation change— pénètrent librement des influences idéologiques hétérogènes et hostiles.

    Dans les périodes de lutte clandestine, de soulèvements, de guerre civile, les éléments de cette sorte n’étaient que des soldats du parti. Dans leur conscience, une seule corde résonnait, et elle était au diapason du parti. Mais lorsque la tension fut moindre, lorsque les nomades de la révolution en vinrent à se fixer sur place, en eux se réveillèrent, s’animèrent et se développèrent les traits de caractère de l’homme du commun, les sympathies et les goûts de fonctionnaires contents d’eux-mêmes.

    Fréquemment, certaines observations qui échappaient à Kalinine, à Vorochilov, à Staline, à Rykov, donnèrent de l’inquiétude. D’où cela vient-il ? me demandai-je. De quel trou cela sort-il ? Arrivant à telle ou telle séance, je trouvais des groupes en conversations qui cessaient souvent en ma présence. Dans ces causeries il n’y avait rien qui fût dirigé contre moi. Il n’y avait rien de contraire aux principes du parti. Mais l’état d’esprit était celui d’une tranquillisation morale, de la satisfaction de soi-même, d’un contentement trivial. Les gens éprouvaient tout à coup le besoin de se confesser entre eux de ce nouvel état d’esprit, et il est à propos de dire que les bavardages malveillants prenaient là leur large place. Auparavant, ces hommes en auraient éprouvé de la gêne non seulement devant Lénine et moi, mais devant eux-mêmes. Quand la vulgarité se révélait, par exemple dans une parole de Staline, Lénine, sans relever sa tête penchée très bas sur un papier, promenait de côté et d’autre un regard en-dessous, comme pour voir si quelqu’un d’autre que lui avait compris à quel point le propos de Staline était intolérable. En de tels cas, il suffisait d’un bref coup d’oeil ou d’une intonation pour que notre solidarité à Lénine et à moi nous apparût incontestable dans ces jugements psychologiques. Si je n’ai pas pris part aux distractions qui entraient de plus en plus dans les moeurs de la nouvelle sphère dirigeante, ce n’est pas par moralité ; c’est simplement parce que je n’avais pas envie de subir les épreuves du pire ennui. Aller en visite les uns chez les autres, être assidu à des représentations de ballets, assister à des beuveries collectives dans lesquelles on médisait des absents, cela ne me séduisait pas du tout. La nouvelle sphère supérieure sentait que ce genre de vie ne me convenait pas. Elle ne tâchait même pas de m’y engager. C’est pour cette même raison que bien des causeries de groupes cessaient dès que j’apparaissais et que les causeurs se séparaient, un peu confus pour eux-mêmes, avec une certaine hostilité à mon égard. Et cela marqua, si l’on veut, que je commençais à perdre le pouvoir.

    Je me borne ici au côté psychologique de l’affaire, laissant à part les dessous sociaux, c’est-à-dire les modifications anatomiques de la société révolutionnaire. En fin de compte, ce sont, bien entendu, ces modifications qui décident. Mais on est obligé de prendre un contact immédiat avec leurs reflets psychologiques. Les événements internes se développaient relativement lentement, facilitant les processus moléculaires de la dégénérescence de la sphère supérieure et ne laissant presque pas de place pour que les deux positions inconciliables pussent s’affronter devant les masses. A cela, il faut encore ajouter que le nouvel état d’esprit resta longtemps et reste encore masqué par des formules traditionnelles. Il n’en était que plus difficile de déterminer jusqu’à quelle profondeur allait le processus de dégénérescence. Le complot de Thermidor, à la fin du XVIIIe siècle, préparé par la marche même de la révolution, avait éclaté d’un seul coup et avait pris la forme d’un dénouement sanglant. Notre Thermidor à nous traîna en longueur. La guillotine fut remplacée, du moins pour un laps de temps qu’on ne saurait déterminer, par le mensonge. La falsification du passé, systématique, organisée selon la méthode de la « chaîne », devint l’instrument d’une transformation de l’armement idéologique du parti officiel. La maladie de Lénine, et l’expectative où l’on se tenait pour le cas où il reviendrait à la direction, créèrent une situation provisoire indéterminée qui dura, avec un intervalle, près de deux ans. Si le mouvement révolutionnaire avait été en période ascendante, les atermoiements auraient profité à l’opposition. Mais la révolution essuyait alors, dans le plan international, défaites sur défaites, et les ajournements profitèrent au réformisme national, fortifiant automatiquement la bureaucratie de Staline contre moi et mes amis politiques. La campagne engagée contre la théorie de la révolution permanente, campagne due à de vrais philistins, à des ignorants, persécution tout simplement bête, provint précisément de ces sources psychologiques. Jacassant devant une bouteille ou revenant d’un spectacle de ballets, tel fonctionnaire content de lui-même, disait à tel autre non moins satisfait : « Trotsky n’a en tête que la révolution permanente. » A cela se rattachent les accusations qui ont été portées contre moi de n’avoir pas le sentiment de l’équipe, d’être un individualiste, un aristocrate. « On ne peut pas tout faire et agir tout le temps pour la révolution ; il faut aussi songer à soi »— cet état d’esprit se traduisait ainsi : « A bas la révolution permanente ! » La protestation élevée contre les exigences théoriques du marxisme et les exigences politiques de la révolution prenaient graduellement, pour ces gens-là, la. forme d’une lutte contre le « trotskysme ». Sous cette enseigne, le petit bourgeois se dégageait dans le bolchevik. Voilà en quoi consista la perte par moi du pouvoir, et ce qui détermina les formes dans lesquelles cette perte eut lieu.

    J’ai raconté comment, sur son lit de mort, Lénine avait dirigé son coup contre Staline et ses alliés, Dzerjinsky et Ordjonikidzé. Lénine appréciait hautement Dzerjinsky. Il y eut entre eux un refroidissement lorsque Dzerjinsky comprit que Lénine ne le jugeait pas capable de diriger un travail d’économie. C’est précisément ce qui poussa Dzerjinsky dans la direction de Staline. Alors, Lénine estima nécessaire de frapper sur Dzerjinsky comme sur l’appui de Staline. Quant à Ordjonikidzé, Lénine voulait l’exclure du parti pour avoir démontré des qualités de général-gouverneur. Le billet dans lequel Lénine promettait aux bolcheviks de Géorgie de les soutenir sans réserves contre Staline, Dzerjinsky et Ordjonikidzé, était adressé à Mdivani. Le sort de ces quatre montre le plus clairement quel revirement a été fait par la fraction stalinienne dans le parti. Après la mort de Lénine, Dzerjinsky fut placé à la tête du conseil supérieur de l’économie publique, c’est-à-dire à la tête de toute l’industrie d’Etat. Ordjonikidzé, que Lénine voulait exclure du parti, fut mis à la tête de la commission centrale de contrôle. Staline ne resta pas seulement, malgré Lénine, secrétaire général du parti, mais il obtint de l’appareil des pouvoirs inouïs. Enfin, Boudou Mdivani, avec qui Lénine se solidarisait contre Staline, est actuellement enfermé dans la prison de Tobolsk. Le même « regroupement » a été fait dans toute la direction du parti, du haut en bas. Bien plus : dans tous les partis de l’Internationale sans exception. Entre l’époque des épigones et celle de Lénine, il n’y a pas seulement un abîme idéologique, il y a aussi un changement d’organisation très achevé.

    Staline a été l’instrument principal de cette transformation. Il a du sens pratique, de la persévérance, de l’insistance dans la poursuite des buts qu’il s’est assignés. L’étendue de ses vues politiques est extrêmement limitée. Son niveau théorique est tout à fait primitif. Son ouvrage de compilateur, Les Bases du Léninisme, dans lequel il a essayé de payer son tribut aux traditions théoriques du parti, foisonne en erreurs d’écolier. Comme il ne connaît pas les langues étrangères, il est forcé de suivre la vie politique des autres pays uniquement d’après ce qui lui en est rapporté. Par sa formation d’esprit, cet empirique entêté manque d’imagination créatrice. Pour la sphère supérieure du parti (dans les cercles plus larges, on ne le connaissait pas en général) il a toujours paru créé pour jouer des rôles de deuxième et de troisième ordre. Et le fait qu’il joue maintenant le premier rôle est caractéristique, non pas tant pour lui que pour la période transitoire du glissement politique. Déjà Helvétius disait : « Toute époque a ses grands hommes, et, quand elle ne les a pas, elle les invente. » Le stalinisme est, avant tout, le travail automatique d’un appareil sans personnalité au déclin de la révolution...

    La calomnie ne peut être une force que si elle correspond à un besoin historique. Je me disais en moi-même : il y a donc quelque chose de changé dans les rapports sociaux ou dans les opinions politiques si la calomnie trouve de si formidables débouchés. Il faut analyser à fond le contenu de la calomnie. Etant alité, j’en avais suffisamment le temps. D’où venait que l’on accusât Trotsky de chercher à « dépouiller le moujik » —formule que les agrariens réactionnaires, les socialistes-chrétiens et les fascistes dirigent toujours contre les socialistes et, d’autant plus, contre les communistes ? D’où venait cette persécution furieuse contre l’idée marxiste de la révolution permanente ? D’où venait cette fanfaronnade nationaliste, la promesse d’édifier le socialisme dans un seul pays ? Quelles étaient les couches de la population qui réclamaient de telles fadaises réactionnaires ? Enfin, d’où venait, et pourquoi, cet abaissement du niveau théorique, cet abêtissement politique ? Je feuillette dans mon lit mes articles d’autrefois et je tombe sur les lignes suivantes, écrites par moi, en 1909, lorsque la réaction stolypinienne battait son plein :

    « Lorsque la courbe du développement historique est ascendante, l’opinion publique devient plus pénétrante, plus hardie, plus intelligente. Elle saisit au vol les faits et c’est au vol qu’elle les rattache par le fil de la généralisation... Mais lorsque la courbe politique est en décroissance, la sottise s’empare de l’opinion. Le précieux talent de la généralisation politique disparaît on ne sait où, sans laisser de traces. La sottise devient insolente, montre les dents et se moque de toute tentative de généralisation. Sentant qu’elle a du champ derrière elle, elle commence à instrumenter par ses propres moyens. » Un des principaux moyens qu’elle emploie, c’est la calomnie.

    Je me dis : nous passons par une période de réaction. Ce qui a lieu, c’est un déplacement politique des classes, c’est une modification dans la conscience des classes. Après la grande tension, il y a reflux. Jusqu’à quel point ira-t-il ? En tout cas, il n’ira pas jusqu’à l’extrême. Mais nul ne saurait indiquer d’avance la limite. Elle sera déterminée dans la lutte des forces intérieures. Il importe avant tout de comprendre ce qui se passe. Les profonds processus moléculaires de la réaction se font jour. Ils essaient de liquider ou du moins d’affaiblir l’état de dépendance de l’opinion publique à l’égard des idées, des mots d’ordre et des figures vivantes d’Octobre. Voilà le sens de ce qui se passe. Ne tombons pas dans le subjectivisme. Ne faisons pas les capricieux, ne nous vexons pas à constater que l’histoire mène son affaire par des voies compliquées et embrouillées. Comprendre ce qui se passe, c’est déjà assurer à moitié la victoire. Rira bien qui rira le dernier. »

    Léon Trotsky

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