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Argentine, 1976 : la contre-révolution contre la classe ouvrière après la contre-révolution au Chili en 1973. Nunca màs ? Jamais plus ?

samedi 15 octobre 2011, par Robert Paris

Les disparus de la dictature

La junte militaire de 1976

La contre-révolution de 1976 en Argentine a eu pour racine les débuts insurrectionnels de 1969. Quand les travailleurs chiliens ont montré leur combativité et que les travailleurs argentins ont recommencé à démontrer un désir d’entrer en lutte, les classes dirigeantes d’Argentine ont déclenché la contre-révolution préventive de 1976.

En Argentine, quinze ans après la chute de Peron, une révolte populaire, mêlant ouvriers de l’automobile et étudiants, secoua la ville industrielle de Cordoba en 1969. Au matin du 29 mai 1969, dans la ville de Cordoba, de nombreux ouvriers sortent des principaux centres industriels pour se diriger vers le centre manifester contre la politique de répression et d’ajustements économique mis en place par le gouvernement militaire de Ongania.

La protestation ouvrière est aussi accompagnée par des centaines d’étudiants et d’universitaires qui se regroupent dans le quartier de Clinicas pour attendre l’arrivée des ouvriers.

Alors que les étudiants et les ouvriers se rejoignent dans les rues de la ville, une énorme quantité d’effectifs policiers se placent autour de cette place principale pour empêcher le regroupement. La répression ne se fait pas attendre…

Ce qui commence comme une simple manifestation, termine comme une véritable rébellion populaire. Aux étudiants et aux ouvriers viennent alors se joindre les habitants du quartier, et en quelques minutes, la ville de Cordoba flambe.

La rébellion communément appelé le « Cordobazo » est étouffée uniquement dans l’après midi du jour suivant quand l’armée occupe l’ensemble de la ville. Une nouvelle ère dans la politique argentine, la mobilisation et la lutte populaire vont s’installer dans cette période d’agitation et de violence.

Ce fut le point de départ d’une mobilisation ouvrière croissante. Pour faire face à la situation, la bourgeoisie se résigna à faire appel au vieux général Peron qui, rappelé d’exil, fut triomphalement élu président. Mais il n’était pas question cette fois-ci pour Peron de satisfaire quelques revendications ouvrières que ce fût. Son aura de défenseur des pauvres, acquise trente ans auparavant, il l’utilisa pour mettre au pas les ouvriers et les étudiants en lutte. De son retour d’exil à sa mort un an plus tard, Peron a préparé les conditions qui ont permis à l’armée de prendre directement le pouvoir en 1976.

Une période de répression à grande échelle s’est alors ouverte à la suite de ce coup d’État, contre tous les militants argentins qui avaient eu tant d’illusion dans le péronisme. 30 000 victimes ont disparu pendant les sept ans de la dictature, des jeunes intellectuels, mais aussi des milliers de militants ouvriers.

Dès le 24 mars 1976, la junte militaire dissout le parlement, remplace la Cour suprême et entame un processus de « Réorganisation Nationale ». Ayant ainsi écarté toute institution démocratique, la junte gouverne seule, au moyen de décrets. Le 24 mars, elle ordonne la suspension de toute activité politique et décide d’interdire cinq partis (le Parti Communiste Révolutionnaire, le Parti Socialiste des Travailleurs, le Parti Politique des Travailleurs, le Parti Trotskyste des Travailleurs et le Parti Communiste Marxiste-Léniniste) ainsi que les « 62 Organisations », coalition composée notamment de divers syndicats. Le même jour, elle rétablit la peine de mort pour certaines activités qualifiées de « subversives » et aggrave les peines sanctionnant différentes actions politiques. Des « Principes et Procédures » sont établis pour limiter l’activité journalistique et censurer la presse. En outre, le 29 mars, la junte suspend le droit d’option . La junte entreprend, en partie grâce à ces nouvelles lois, une véritable « guerre contre-révolutionnaire ». Les plus hauts responsables de la junte, dont le Président et Commandant en Chef Videla lui-même, n’hésitent pas à annoncer qu’ils procèderont à « l’annihilation » de la subversion, dans une optique de « guerre totale ».

Parallèlement, la répression s’intensifie, principalement envers les activistes politiques ou syndicaux, des avocats, et des personnes impliquées dans des organisations religieuses. Des milliers de personnes sont enlevées, emprisonnées sans procès, torturées et maintenues dans des camps de concentration. La grande majorité de ces personnes disparaissent sans laisser de trace, leurs corps n’étant que rarement retrouvés. Au début de la dictature, il est de ce fait difficile de se rendre compte de l’ampleur de la répression, et l’on conçoit mal ce qui arrive aux disparus, même si de nombreux enlèvements se font en plein jour et si les ‘Ford Falcon’ vertes, du même modèle que les voitures militaires et les voitures de police, se déplacent en convoi à travers le pays pour des kidnappings en masse. De nombreux enfants sont également enlevés avec leurs parents et seront parfois adoptés par la suite, crimes donnant naissance aux Grands-Mères de la place de Mai qui s’efforceront, jusqu’à aujourd’hui encore, de retrouver leurs petits-enfants disparus avec leurs parents. On compte entre dix et trente mille disparus, ainsi que dix mille prisonniers politiques dès 1976. La situation reste assez méconnue en Argentine même et à l’étranger jusqu’en 1978 du fait de la stratégie de discrétion adoptée par la junte.

Rappelons en passant que l’armée argentine, tout comme l’armée chilienne, et l’armée brésilienne au pouvoir depuis 1964, ont bénéficié des conseils en répression de l’armée française qui a envoyé des officiers, forts de l’expérience acquise en Algérie, donner des cours de torture. Le sinistre Aussaresses a ainsi été envoyé en mission dans les années soixante-dix pour prodiguer ses conseils aux officiers brésiliens à une période où les dictatures d’Amérique du Sud s’entraidaient pour assassiner les opposants des pays voisins en exil chez elles, ce qu’elles ont appelé le « plan Condor ».

Mais il faut rendre aux USA ce qui leur appartient : le rôle principal dans le soutien aux dictatures militaires qui ont souvent pesé sur les épaules des classes populaires d’Amérique latine. La CIA et l’armée américaine ont entraîné des dizaines de milliers d’officiers latino-américains aux techniques de répression, à la contre-guérilla, à la chasse à tout ce qui de près ou de loin ressemblait à des communistes. Ces officiers sont devenus bien souvent les cadres de dictatures pro-USA. Les États-Unis possèdent même une école militaire spécialisée pour cela, appelée l’École des Amériques, implantée jusque dans les années quatre-vingt au Panama, dans la zone du canal directement sous leur administration.

L’intervention de l’impérialisme n’enlève rien au caractère de lutte de classe des contre-révolutions qu’a connu l’Amérique latine. Les prolétaires menaçaient les classes dirigeantes et c’est elles qui ont réagi, via les armées. La direction de l’armée n’est rien d’autre qu’un outil des classes dirigeantes locales. Accuser l’impérialisme ne doit pas servir à blanchir les bourgeoisies sud-américaines.

Usée jusqu’à la corde, vomie par la grande majorité de la population, la dictature argentine, après l’aventure de la guerre des Malouines, a dû céder la place à un régime parlementaire en 1983. Mais cela n’a en rien arrêté l’appauvrissement de la population laborieuse en Argentine. Au cours des années quatre-vingt-dix, la privatisation massive de toutes les entreprises d’État, au prix de 300 000 licenciements, menée - ironie de l’Histoire - par un politicien se réclamant de l’héritage de Peron, a dégagé 50 milliards de dollars qui ont atterri dans les coffres des banques étrangères. Les retraites ont été baissées, les salaires des fonctionnaires aussi, et même carrément non versés dans les provinces éloignées de Buenos Aires. Le pays a souffert d’hyperinflation. Le gouvernement a arrimé la monnaie au dollar. Rien de tout ça n’a empêché la dette de gonfler dans des proportions gigantesques. Les économies de la petite bourgeoisie ont même été bloquées pour éviter l’effondrement du système bancaire.

Appuyé par l’État américain, l’état-major a pris le pouvoir en mars 1976. De 1976 à 1983, Videla et l’armée argentine ont exercé une dictature sanglante, arrêtant, emprisonnant, torturant et assassinant 30 000 militants ouvrier et jeunes. Sous le nom de « plan Condor », le junte argentine a pratiqué aussi le terrorisme à l’extérieur de ses frontières, en assassinant les réfugiés dans d’autres pays en collaboration avec les autres dictatures du continent et la CIA.

Mais l’impérialisme français a apporté aussi sa contribution à la dictature des généraux argentins. La République bourgeoise (si chère au PCF, au PS, au PT…), la « démocratie » française, a accumulé une grande expérience de la terreur envers les populations coloniales et de l’usage de la torture. Elle a en fait profiter la junte argentine :

Rien n’indiquait au départ que l’instruction pour « séquestration suivie de tortures » sur plainte des proches de quinze disparus français, non seulement conduirait vers des officiers français en poste à la mission militaire française permanente en Argentine… La mobilisation judiciaire… a ainsi conduit à mettre en relief la filiation entre les méthodes développées contre le FLN algérien et celles utilisées contre les démocrates latino-américains, une véritable pédagogie de la torture… Après la guerre d’Algérie, le général Aussarres a été « instructeur à la lutte anti-subversive » aux États-Unis, au début de la guerre du Vietnam. Surtout, on le retrouve ensuite comme attaché militaire français au Brésil entre 1973 et 1975… L’enseignement alors dispensé aux Argentins a un maître à penser, le lieutenant-colonel Trinquier… et le commandant Aussarres… « En Argentine, nous avons tout d’abord reçu l’influence française, puis nord-américaine… » déclarera en 1981 le général Ramon Camps, chef de la police sous la dictature du général Videla… Le colonel Robert Servant aurait même été installé au quartier général de l’armée de terre à Buenos Aires, alors dirigé par le général Videla. « Le Point » précise qu’il dépendait directement du premier ministre d’alors, Jacques Chirac… (Le Monde, 16 juin 2001)

L’armée argentine a su écraser son peuple durant plusieurs années, torturer les militants ouvriers, mais a échoué dans sa tentative de confrontation militaire aux Iles malouines avec l’impérialisme britannique en 1982. De retour aux affaires, les gouvernements radicaux et péronistes ont vendu une large part du potentiel productif à l’étranger et ouvert le pays au capital financier international, dont les groupes français Carrefour, Crédit agricole, BNP Paribas, EDF, TotalFinaElf, Danone, Peugeot, Renault, etc : la bourgeoisie française a eu sa récompense pour l’aide de son État en conseils « contre la subversion » et son prêt de spécialistes de la torture.

Aujourd’hui, Renault, le principal producteur automobile en Argentine, a réduit son effectif de 23 %. Le chiffre d’affaires de Carrefour, première entreprise de distribution en Argentine, a chuté d’environ 10 % cette année. Le gouvernement français, par la voix de Védrine, est inquiet et en appelle au nouveau président Duhalde :

Nous sommes convaincus que vous vous efforcerez de protéger nos entreprises qui ont beaucoup investi en Argentine (Le Monde, 8 janvier 2002)

Aujourd’hui comme hier, la bourgeoisie française se situe aux côtés de la bourgeoisie argentine contre les travailleurs argentins. Le prolétariat français a décidément les mêmes ennemis que le prolétariat argentin.

Argentine, 1976 : la contre-révolution contre la classe ouvrière après la contre-révolution au Chili en 1973. Nunca màs ? Jamais plus ?

le 24 mars 1976, la junte militaire dissout le parlement, remplace la Cour suprême et entame un processus de « Réorganisation Nationale ». Ayant ainsi écarté toute institution démocratique, la junte gouverne seule, au moyen de décrets. Le 24 mars, elle ordonne la suspension de toute activité politique et décide d’interdire cinq partis (le Parti Communiste Révolutionnaire, le Parti Socialiste des Travailleurs, le Parti Politique des Travailleurs, le Parti Trotskyste des Travailleurs et le Parti Communiste Marxiste-Léniniste) ainsi que les « 62 Organisations », coalition composée notamment de divers syndicats. Le même jour, elle rétablit la peine de mort pour certaines activités qualifiées de « subversives » et aggrave les peines sanctionnant différentes actions politiques. Des « Principes et Procédures » sont établis pour limiter l’activité journalistique et censurer la presse. En outre, le 29 mars, la junte suspend le droit d’option . La junte entreprend, en partie grâce à ces nouvelles lois, une véritable « guerre contre-révolutionnaire ». Les plus hauts responsables de la junte, dont le Président et Commandant en Chef Videla lui-même, n’hésitent pas à annoncer qu’ils procèderont à « l’annihilation » de la subversion, dans une optique de « guerre totale ».

Une répression chaque fois plus drastique et généralisée

Parallèlement, la répression s’intensifie, principalement envers les activistes politiques ou syndicaux, des avocats, et des personnes impliquées dans des organisations religieuses. Des milliers de personnes sont enlevées, emprisonnées sans procès, torturées et maintenues dans des camps de concentration. La grande majorité de ces personnes disparaissent sans laisser de trace, leurs corps n’étant que rarement retrouvés. Au début de la dictature, il est de ce fait difficile de se rendre compte de l’ampleur de la répression, et l’on conçoit mal ce qui arrive aux disparus, même si de nombreux enlèvements se font en plein jour et si les ‘Ford Falcon’ vertes, du même modèle que les voitures militaires et les voitures de police, se déplacent en convoi à travers le pays pour des kidnappings en masse. De nombreux enfants sont également enlevés avec leurs parents et seront parfois adoptés par la suite, crimes donnant naissance aux Grands-Mères de la place de Mai qui s’efforceront, jusqu’à aujourd’hui encore, de retrouver leurs petits-enfants disparus avec leurs parents. On compte entre dix et trente mille disparus, ainsi que dix mille prisonniers politiques dès 1976. La situation reste assez méconnue en Argentine même et à l’étranger jusqu’en 1978 du fait de la stratégie de discrétion adoptée par la junte.

Quelle position de la France ?

Les réactions de la communauté internationale face à la dictature argentine sont, de ce fait, moins vives qu’elles ne l’ont été pour le Chili. La France, qui lors du coup d’état chilien avait ouvert les portes de son ambassade à Santiago pour accueillir des réfugiés, ne démontre pas ce genre d’engagement au début de la dictature argentine. La position de la France demeure quelques temps ambiguë. Selon certains, comme Marie-Monique Robin, auteur d’un film et d’un livre intitulés tous deux Escadrons de la mort : l’école française, l’armée française a participé au début des années 1960 à la formation des cadres militaires argentins dont certains sont devenus des tortionnaires, et des contacts se seraient maintenus. La mission de coopération militaire française, qui comprend des officiers anciens de la guerre d’Algérie, installée à Buenos-Aires en 1959 y est demeurée jusqu’en 1981. Selon ce film, « l’ordre de bataille de mars 1976 est une copie de la bataille d’Algérie » : le quadrillage du territoire argentin (un général contrôlant chaque zone) et les tortures rappellent les méthodes de certains militaires français en Indochine et en Algérie. Dans les années 1950, les méthodes utilisées pendant la Bataille d’Alger avaient été enseignées à des officiers argentins au sein de l’Ecole supérieure de la guerre de Paris. En 1959, l’Etat-major argentin a financé la venue d’experts français pour que ceux-ci forment des militaires argentins dans le cadre de la « guerre anti-subversive ».

Il y a débat sur le contenu et le niveau de la coopération entre militaires et forces de police françaises et argentines entre 1976 et 1981. Le député Rolan Blum, auteur en décembre 2003 d’un rapport sur « le rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d’Amérique latine entre 1973 et 1984 » affirme ainsi que « l’attitude de la France à l’égard de cette période sombre a été, et reste, dépourvue de toute ambiguïté, comme l’avait montré par exemple la décision prise de relever immédiatement de ses fonctions l’attaché militaire français en Argentine qui avait déclaré publiquement sa compréhension à l’égard de la Junte. Certes il n’est pas inenvisageable que des personnes de nationalité française aient pu participer à des activités de répression, mais si cela a été le cas, ce fut à titre individuel : de tels comportements ne relevant alors pas d’une commission d’enquête, mais de la justice. […] Les allégations reposent en effet largement sur des raccourcis discutables liés à la prétendue invention par l’armée française du concept de ‘guerre subversive’ ».

L’attitude du personnel de l’ambassade évolue à partir de 1978 : elle soustrait aux militaires M. Dousdebes, qui, emprisonné de 1976 à 1978 pour activités subversives, risquait de se faire enlever et de disparaître. Il demeure caché dans les locaux de l’ambassade durant un an, le temps que l’ambassade parvienne à organiser son départ vers la France, où il obtiendra le statut de réfugié en 1979. L’aide du consul général, qui a œuvré au transfert de M. Dousdebes vers l’ambassade, puis de l’ambassadeur, de ses conseillers mais aussi d’agents de recrutement local (lui apportant à manger) éclaire d’un jour intéressant le rôle complexe joué par l’ambassade durant la dictature. De même Mme Morel-Caputo, vice-consul à Buenos-Aires au début des années 1980, témoigne quant à elle que « sous la dictature [elle] a vécu, aux côtés de [son] mari, M. Dante Caputo, la lutte politique clandestine d’un groupe de jeunes intellectuels, sociologues et avocats, regroupés autour de CISEA, Centre de Recherche sur l’Etat et l’Administration, ayant fait souvent des études doctorales en France. »

Un groupe d’experts sur les disparitions involontaires et forcées de personnes

Lors d’un Colloque organisé par le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) les 26 et 27 mai 1983, l’ancien Directeur des Nations Unies et Organisations Internationales du Ministère des Affaires Etrangères a témoigné avoir soumis en 1980 et fait approuver par la Commission des droits de l’homme des Nations unies, la création d’un « groupe d’experts sur les « disparitions involontaires et forcées » de personnes, cette nouvelle forme de violation dont l’Argentine notamment s’est rendue coupable (avec peut-être 30.000 disparus). Lancée par la délégation française, cette idée a été approuvée finalement, malgré l’opposition acharnée de l’Argentine et des pays de l’Est, et ce groupe d’experts s’est mis au travail dès 1980. » Cette initiative a débouché, 25 ans plus tard, sur l’élaboration d’une Convention que le nouveau Conseil de droits de l’homme a adoptée à l’unanimité à sa première session en juin 2006.

Pour comprendre la singularité et les particularités de la dernière dictature argentine (1976-1983), la plus cruelle expérience en matière de violation des droits de l’homme dans le Cône Sud de l’Amérique Latine, il convient de la replacer dans le contexte historique du XXe siècle argentin.

Le régime militaire, qui a débuté en 1976, n’est pas une expérience isolée mais représente le point culminant d’une série d’interventions militaires (1930-1932, 1943-1946, 1955-1958, 1962-1963, 1966-1973). On peut expliquer cette succession d’expériences autoritaires, constante de l’histoire argentine au XXe siècle, au moyen de différentes perspectives et dimensions d’analyse. En premier lieu, les analystes du système politique font appel au concept de « prétorianisme » pour rendre compte de la naturalisation de l’alternance entre partis politiques et militaires tacitement engagés dans un mouvement pendulaire entre autoritarisme et démocratie au sein du même régime politique. Dans ce schéma, les interventions militaires ne signifient pas une sortie hors du système politique, mais une option valide du jeu politique. L’alternative est validée par la « perte de foi dans la démocratie » de la majeure partie des citoyens qui soutiennent ces actions en les légitimant (Quiroga, 2004).

D’autres auteurs se sont particulièrement intéressés à la dynamique sociale, sans perdre de vue la relation État-société, et considèrent que ce processus est concomitant d’une logique ascendante de militarisation de la société et de politisation des forces armées. Ainsi, en 1930, les protagonistes du coup militaire étaient un général à la retraite et les cadets du Collège Militaire ; et en 1976, les instigateurs sont les commandants en chef de la corporation militaire (Mallimaci, 1995 : 233). C’est ce qui a permis la création de modèles de sociabilité et le partage de significations à la base d’une culture politique et idéologique qui naturalise le recours à la violence comme une forme efficace et légitime pour résoudre les conflits. Le début du siècle est inauguré par une batterie de lois destinées à discipliner la société. Ont été adoptées : en 1901 la loi 4.031 sur le service militaire obligatoire, pour « civiliser » la population masculine ; en 1902 la loi 4.144 sur la résidence, pour expulser les étrangers « dissolus » ; et en 1910 la loi 7.029 sur la défense sociale, qui interdisait les associations et/ou les réunions de propagande anarchistes et considérait le retour des expulsés comme un délit.

Progressivement, s’est installé, au fil des interventions militaires, un climat social de forte tolérance envers le traitement de « l’autre » au moyen de méthodes répressives. Déjà, au cours de l’intervention militaire qui a débuté en 1930, la « Section Spéciale » de la Police Fédérale, spécialisée dans le combat contre le communisme, a été créée ; dirigée par Leopoldo Lugones fils, elle est connue pour ses innovations techniques (usage de la gégène lors des interrogatoires des prisonniers politiques) (Funes, 2004 : 36). À partir de ce moment, la torture est devenue une modalité systématique, appliquée aussi bien aux prisonniers politiques qu’à ceux de droit commun (Calveiro, 1998 : 25). Mais la pratique répressive n’a pas été l’apanage des seules institutions pénitentiaires ; elle s’est manifestée de diverses façons dans l’espace public : en 1955, le bombardement d’un rassemblement de civils sur la place de Mai, du Palais du Gouvernement (Casa de Gobiern o ), et de la Résidence Présidentielle par 29 avions de la Marine, s’est soldé par plus de 300 morts et des centaines de blessés, dans une tentative infructueuse pour mettre fin à l’expérience péroniste. Cet évènement a entraîné l’interdiction du parti politique majoritaire pendant 18 ans. L’interdiction politique a été suivie par l’enlèvement du cadavre d’Eva Perón, la répression des dirigeants du mouvement, et une tentative de « déperoniser la société » par la force qui a entraîné jusqu’à l’interdiction par décret de prononcer le nom du dirigeant et de faire des allusions au péronisme (Calveiro, 2006 : 28).

Pour certains analystes, l’interdiction du péronisme, déclarée dans le cadre d’une expérience démocratique faiblement républicaine et pluraliste, et conformément à la croyance selon laquelle la démocratie « formelle » ne devait pas faire obstacle à la démocratie « réelle », a détruit la crédibilité de la restauration démocratique. Dans ce contexte d’érosion de la légitimité démocratique, le système politique a perdu son efficacité pour résoudre les conflits sociaux, qui se sont alors orienté vers d’autres arènes où les agents corporatifs (patronat, syndicalistes, militaires et spécialistes religieux) ont gagné en importance (Romero, 2001). Les gouvernements élus de Frondizi (1958-1962) et Illia (1963-1966), qui ont émergé de ce processus, ont dû vivre dans le « corset » d’une « liberté surveillée » agitée par une succession de pronunciamientos militaires qui ont débouché sur des coups d’État qui ont mis fin à chacune de ces périodes.

L’usage de la force corporative coexistait avec le recours à la violence comme une alternative naturelle. La résolution sanglante du soulèvement civil et militaire de juin 1956 est un autre évènement marquant de cette dynamique sociale. La rébellion péroniste, à laquelle ont essentiellement pris part des sous-officiers avec un soutien et une participation civile s’inscrivait dans le contexte effervescent d’une résistance ouvrière suffisamment organisée pour mettre en pratique tout un dispositif protestataire : grèves, sabotages de la production, actions armées. Les alliances entre les syndicalistes et les militaires ont déclenché une réponse implacable du gouvernement militaire au pouvoir, qui a décrété la loi martiale, organisé des procès expéditifs et condamné les leaders et autres suspects de rébellion à être fusillés (Rouquié, 1978 : 137). Au total, 27 personnes ont été exécutées, et le scandale connu sous le nom d’« opération massacre » a éclaté. Le journaliste Rodolfo Walsh a dénoncé l’exécution du général Juan José Valle (qui a assumé publiquement la responsabilité du soulèvement) alors que le la loi martiale était devenue caduque ; mais aussi l’exécution du lieutenant Alberto Abadie, sorti de force de l’hôpital où il passait sa convalescence, et l’enlèvement d’une dizaine d’ouvriers péronistes qui ont été conduits de chez eux à la décharge de José León Suárez pour qu’ils y soient massacrés (Duhalde, 1999 : 35). Le dévoilement de ces évènements n’a pas empêché le processus de sophistication bureaucratique de l’appareil répressif, qui a commencé à grandir, toujours plus, indépendamment du fait que les gouvernements soient civils ou militaires. Ainsi, un très grand nombre de militants péronistes ont été détenus sur la base de dispositions sécuritaires adoptées par le gouvernement Frondizi. La mesure la plus remarquable a été l’application du plan CONINTES (Choc Interne de l’État - Conmoción Interna de Estad o ) qui reconnaissait d’amples attributions aux forces armées pour combattre les « éléments » qui créaient des « troubles internes » (James, 1990 : 167). Le catalogue se distinguait par l’inclusion du « péronisme », aux côtés du « communisme » de caractère international, fiché et surveillé sans interruption mais avec une intensité variable depuis les premières décennies du siècle.

Parallèlement, dans le climat de la guerre froide, est inauguré en 1961 en présence du Président Frondizi un cours interaméricain de guerre contre-révolutionnaire dans l’Ecole Supérieure de Guerre à Buenos Aires, auquel participent des instructeurs français qui ont acquis leur expérience pendant les guerres du Vietnam, d’Indochine et d’Algérie (Rouquié, 1978 : 159). Les relations entre les militaires argentins et les instructeurs français se sont construites à la fois dans cet espace institutionnel d’échange ouvert, au siège de l’armée, et autour de relations informelles avec les officiers français rentrés clandestinement en Argentine parce qu’ils avaient fui la France pour leur condamnation à mort pour leur participation à l’OAS – Organisation de l’Armée Secrète - (Robin, 2005).

En parallèle, les relations entre les militaires argentins et américains ont été approfondies. Obéissant à la pression de l’armée, le Président Illia a signé en 1964 un traité d’assistance militaire avec les États-Unis en vertu duquel l’Argentine recevra du « matériel » pour un montant de 18 millions de dollars entre 1964 et 1965. Ce traité est venu s’ajouter aux relations d’échange doctrinaire nouées pendant les cours de l’Ecole des Amériques, ouverte en 1946.

Tant l’école française que l’école américaine ont été décisives dans la consolidation de la compétence professionnelle en matière de techniques de guerre contre-révolutionnaire.

Le coup d’État de 1966-1973 inaugure la modalité répressive de la disparition de personnes, bien qu’elle n’ait alors été utilisée que sporadiquement et sans qu’elle ne se cristallise en un modus operandi. Entre 1970 et 1972, une douzaine de disparitions ont été perpétrées ; seul un corps a été récupéré (Duhalde, 1999 : 39-40). Le régime inaugure, également, un nouveau type d’intervention : l’intervention armée n’est plus transitoire, entre un pouvoir civil et un autre, mais embrasse désormais un projet refondateur de la politique et de la société, avec des objectifs sans limite temporelle, et orientée à institutionnaliser la fonction tutélaire du corps militaire sur l’État.

En même temps, dans le climat triomphant de la révolution cubaine, la violence politique par la voie insurrectionnelle s’installe socialement comme une alternative plausible et légitime pour s’opposer à la répression militaire et mettre en oeuvre le changement social. Les organisations armées réalisent leurs premières actions entre 1968 et 1970. Pendant cette étape, ces dernières cherchent l’efficacité symbolique et l’adhésion sociale, dans le style « Robin des Bois », plus que la destruction de l’ennemi militaire. Pour cela, elles combinent un usage minimal de la violence avec une haute sélectivité de leurs objectifs, afin d’avoir une efficacité symbolique pour gagner l’appui et la collaboration du public. En ce sens, la guérilla urbaine pratiquée se différencie de la stratégie de violence au hasard et indiscriminée, caractéristique des « actions terroristes » (Gillespie, 1987 : 109), qui cherchent à semer la terreur parmi la société civile et démontrer l’incapacité de l’État à garantir la sécurité et l’ordre public.

Parallèlement, entre 1969 et 1971 se déroule un cycle contestataire ouvrier et étudiant dans le centre du pays (en particulier à Córdoba, Tucumán, Rosario et Mendoza), d’une violence peu commune. On a appelé « Cordobazo » (1969) l’explosion sociale de trois jours qui s’est soldée par 16 morts, de nombreux blessés, et plus de 2000 détenus (Rapoport, 2007 : 619). Les évènements du Cordobazo marquent le « début de la fin » du gouvernement du général Juan Carlos Onganía ; mais c’est en fait les répercussions sociales de l’assassinat du général à la retraite Aramburu, en juin 1970, commis par l’organisation politico-militaire Montoneros, qui y a définitivement mis fin. Onganía a été déposé par le haut commandement militaire, dix jours après l’assassinat. Le changement de Président de la République (le général Roberto Levingston a remplacé le général Onganía) a été suivie d’un changement de politiques, avec l’adoption de mesures d’ouverture et de libéralisation du régime.

La recherche d’une solution politique n’a toutefois pas empêché de nouveaux épisodes de violence répressive, et le mois d’août 1972 a été tragique pour les organisations armées. La tentative d’évasion de prisonniers politiques des Montoneros, de l’Armée Révolutionnaire du Peuple (ERP) et des Forces Armées Péronistes (FAR) de la prison de Rawson s’est soldé en bonne partie par un échec et le « massacre de Trelew ». Seize (16) des 25 individus qui avaient préparé l’évasion n’ont pas pu atteindre l’avion qui les attendait à l’aéroport de Trelew ; on les a obligés à se rendre et emmenés à la base Amiral Zar où ils ont été fusillés clandestinement (Gillespie, 1987 : 149). Ces exécutions illégales ont été accompagnées d’assassinats (une centaine), de détentions et de tortures (environ 500 cas) perpétrés sur l’ensemble de la période 1966-1973, selon les dénonciations des Montoneros (Gillespie, 1987 : 148). La répression illégale coexistait avec une stratégie de création de dispositifs légaux destinés à punir la violence politique. En mai 1971, le président militaire Alejandro Agustín Lanusse a créé avec la loi 19.053 la Chambre Fédérale de la Nation en matière Pénale (Cámara Federal en lo Penal de la Nació n ) qui est compétente sur l’ensemble du territoire national pour juger en dernière instance les crimes contre « le système institutionnel argentin et qui affectent directement les plus hauts intérêts de la Nation » (Mensaje de Elevación del Proyecto - Jurisprudencia Argentina, Anuario de Legislación Nacional – Provincial, Tome 1971a : 407).

Malgré cela, après sept années de régime militaire, les organisations armées étaient toujours présentes sur la scène politique ; dans certains cas, leur pouvoir d’attraction et leur influence politique ont même augmenté. Tandis que les organisations guévaristes ont poursuivi leur stratégie militariste, les Montoneros ont capitalisé l’espoir du retour du péronisme au pouvoir par la voie électorale ; cet espoir est né du démembrement du Grand Accord National par Perón et par le succès des alliances entre les différentes forces politiques qui réclamaient un processus électoral « sans vetos ni interdits ». Dans ce contexte nouveau, les Montoneros ont révisé leur stratégie, se sont concentrés sur les activités légales et ont articulé leurs actions avec celles des différentes organisations de masse.

Au lieu d’unir les différents fronts de lutte, la victoire électorale du péronisme en 1973 et son retour au pouvoir ont rendu flagrante la polarisation idéologique au sein des organisations politiques. À l’occasion du retour tant attendu de Perón après 18 ans d’exil, les différentes composantes du péronisme ont mesuré leurs forces respectives, ce qui a débouché sur un affrontement armé entre les secteurs « révolutionnaires » du péronisme et ses expressions plus « orthodoxes » liées à la « bureaucratie syndicale » au cours du « massacre d’Ezeiza ». Rapidement, le chef du gouvernement s’est incliné en faveur de ces derniers. Une mesure emblématique a été la réforme du Code Pénal introduisant des peines plus sévères pour les actions de guérilla que celles en vigueur sous le régime militaire, et qui a autorisé la répression des grèves considérées illégales (De Riz, 2000 : 149). Après la mort de Perón, en juillet 1974, l’aile révolutionnaire du mouvement a décidé de reprendre ses actions clandestines. La stratégie initiale de conserver des organisations de « surface » a échoué rapidement : il était devenu évident que les différentes organisations de masse des jeunesses péronistes, qui participaient à la dénommée Tendance Révolutionnaire, s’identifiaient fortement avec les Montoneros ; ils étaient donc trop vulnérables à la répression pour jouer le rôle de vitrine légale au service de leur stratégie politique. À partir de cette date, la militarisation croissante de l’organisation a été perçue comme un progrès politique. Cette escalade militaire a érodé le travail de liaison avec les masses et s’est traduit dans la pratique par une plus grande sophistication militaire pour contrebalancer la perte d’appui social. Les « traîtres » du mouvement péroniste sont devenus la cible de l’organisation, ainsi que certains patrons des grands monopoles, et les « uniformes » (c’est-à-dire les membres de l’armée et les paramilitaires). Les plans de leurs opérations militaires envisageaient une action conjointe avec les organisations guévaristes. Mais même au cours de cette escalade militaire et de ce processus d’isolement social, ils ont conservé un ennemi bien défini et n’ont pas commis d’actes terroristes au hasard dans des lieux publics fréquentés, comme le terrorisme européen. Toutefois, puisque la terreur est par définition un phénomène subjectif, sa définition est en partie soumise aux circonstances spécifiques, qui sont également déterminantes pour distinguer si un acte de violence individuel est « terroriste » ou non (Gillespie, 1987 : 109). Cet argumentaire a été proposé par Gillespie (1987) pour répondre au débat théorique sur la distinction entre les méthodes de la guérilla urbaine et celles du terrorisme politique. Mais il existe aussi un « tabou nominaliste » partagé par de nombreux acteurs qui ont répugné, dans la période post-dictature, à utiliser le terme « terrorisme » pour désigner les pratiques armées des années 60 et 70 : les protagonistes eux-mêmes, les agents de mémoire, et certains analystes des sciences sociales (Vezzeti, 2009 : 83).

La décision des Montoneros de revenir à la clandestinité en 1974 ne constituait pas seulement une réponse à la perception de l’épuisement des possibilités légales, mais aussi, en bonne partie, une stratégie défensive face à l’offensive croissante de groupes paramilitaires tels que « l’alliance anticommuniste argentine » ou le « commando des libérateurs de l’Amérique » liés à des fonctionnaires de l’appareil d’État, et qui sont responsables d’au moins 900 assassinats pendant la période 1973-1975 (Novaro et Palermo, 2003 : 73).

Vers la fin de l’année 1974, l’assassinat du chef de la Police Fédérale, Alberto Villar, par les Montoneros, a provoqué la déclaration de l’état de siège, alors que, parallèlement, se multipliaient les détentions de personnes à la disposition du pouvoir exécutif ; lors du coup d’État de 1976, le nombre de détenus s’élevait à 5.182 (CONADEP, 1984 : 408). La publication en 1975 du décret présidentiel N°261 (02/02/1975), entériné par le Congrès, ordonnant « l’anéantissement des activités subversives » dans la province de Tucumán, cherchait essentiellement à éteindre le foyer d’insurrection de l’ERP. Ce genre de mesures, prises sous le gouvernement civil de María Estela Martínez de Perón, a rendu possible l’incorporation d’anciens groupes paramilitaires à la bureaucratie répressive spécialisée. La dénommée « Opération Indépendance », mise en oeuvre à Tucumán, a testé à petite échelle des procédés de répression clandestine qui seraient amplifiés et perfectionnés durant la dernière dictature militaire.

À partir du coup d’État de 1976, le système de la « disparition » de personnes a été appliqué à l’échelle nationale et a acquis une sophistication bureaucratique grâce à l’utilisation des ressources et des installations de l’État : la disparition est devenue la modalité répressive par excellence (cf. Calveiro, 2006). Si, après l’intervention militaire, la junte de gouvernement composée par les trois forces de l’armée (Armée de Terre, Armée de l’Air, Marine) a établi des conseils de guerre militaires habilités à prononcer la peine capitale, cet instrument n’a été utilisé que dans des cas considérés comme présentant une « dangerosité minimale » ; la majorité d’entre eux ont ainsi été condamnés après avoir circulé dans le système illégal (Novaro et Palermo, 2003 : 82). De fait, la stratégie répressive n’était plus structurée autour du système pénitentiaire légal mais autour du système clandestin de détention et de disparition de personnes. Cette stratégie, qui serait conceptualisée par la suite comme un « terrorisme d’État », s’est fondée sur une division proportionnelle du territoire national qui définissait les zones d’influence des différentes forces armées. Sous la dictature, des zones spéciales sous la juridiction de la Marine et de l’Armée de l’Air ont été ajoutées à la division en cinq zones tracée par l’Armée de Terre en 1975 (chacune de ces zones correspondant à un corps). Mais la littérature diverge sur ce point. Vázquez a relevé l’existence de quatre zones, et non de cinq : la Patagonie sous le contrôle du 5e corps de l’Armée, la capitale fédérale sous le premier, le littoral sous le second et le Nord sous le troisième (Vázquez, 1985 : 28). À leur tour, les zones étaient divisées en sous-zones sous la responsabilité de brigades, et les sous-zones en territoires sous la responsabilité de différents régiments (Novaro et Palermo, 2003 : 118). Pendant cette période, on a enregistré l’existence de 340 centres clandestins de détention (CCD) dans 11 des 23 provinces argentines. Dans certains cas, il s’agissait de cellules qui fonctionnaient déjà auparavant comme des lieux de détention. Dans d’autres, ils ont été ouverts dans des locaux civils, de police ou des zones militaires. Les CCD avaient une double direction : d’une part, les dénommés « Groupe de Travail » (GT, Grupo de tare a ) ou « patota s » (groupes de choc), composés de la force armée à laquelle appartenait le local, sous la direction d’un chef, et, d’autre part, les responsables de chaque zone en question (CONADEP, 1984 : 257). Cette mécanique était articulée aux réseaux du renseignement militaire et civil, qui se chargeaient de suivre, ficher et classifier les victimes potentielles, d’archiver l’information obtenue des personnes enlevées, et d’élaborer les rapports pour la hiérarchie militaire.

La séquence des « opérations » menées par les GT suivait un modus operandi relativement stable. Le premier pas reposait sur la coordination des différentes forces répressives. Cela supposait de demander le « feu vert » à la Police pour pouvoir agir. Une fois que la voie était libre, on procédait à l’enlèvement de la victime, depuis son domicile légal (62%), sur la voie publique (24,6%), sur son lieu de travail (7%) ou d’études (6%). La majorité des enlèvements était réalisée de nuit (62%) (CONADEP, 1984 : 17, 25). La victime était alors enlevée (« aspirée », chupad a ), encagoulée (« emmurée », tabicad a ), et internée dans un CCD. Le rite initiatique était alors la torture pour obtenir le plus d’information le plus vite possible ; dans de nombreux cas, cependant, la torture tant physique que psychologique se prolongeait pendant la période de captivité. Selon la Commission Nationale sur la Disparition des Personnes (CONADEP), l’éventail des méthodes utilisées « saisit d’effroi par l’imagination déployéee » (1984 :26). La déshumanisation de la victime identifiée par un numéro, ainsi que les terribles conditions sanitaires et alimentaires de la détention faisaient partie de ce tortueux processus. Il pouvait aboutir à la « récupération » ou intégration au staff de la répression, à la « libération », généralement associée à une légalisation par la mise à la disposition du pouvoir exécutif, ou au « transfert », synonyme d’assassinat et de disparition du corps. « L’opération » incluait le saccage des biens de la victime au moment de l’enlèvement à son domicile, ou lors d’une deuxième incursion. Le « trésor de guerre » incluait les bébés qui étaient détenus avec leur mères ou nés en captivité, volés puis donnés en adoption.

Cette conception de la répression a la particularité d’avoir fonctionné comme une mécanique d’engrenage, dont la segmentation divisait le travail en diluant les responsabilités et donnait aux procédés une apparence bureaucratique (répétition de tâches routinières et mécaniques), tout en réussissant à impliquer une grande partie de l’ensemble de la corporation militaire.

Bien que la « lutte contre la subversion » ait fonctionné comme un puissant facteur de cohésion interne, et de légitimation externe des forces de sécurité, elle n’a pas été épargnée par les nombreux conflits à l’intérieur et entre les forces armées (Canelo, 2004). Le soulèvement du commandant du III corps de l’Armée, Luciano B. Menéndez, contre le commandant en chef Roberto Viola, face à la « libération » du détenu Jacobo Timerman, ex-directeur du Journal La Opinió n le 28 août 1979 est un exemple emblématique de ces tensions (Canelo, 2004 : 286). À son tour, la stratégie répressive a impliqué la participation de civils qui, pragmatiquement, se sont faits l’écho de la nécessité d’« éradiquer la subversion en Argentine ». Ce processus a été porteur d’une rationalisation des diverses structures institutionnelles : entreprises, écoles, syndicats, églises… Par exemple, la dénonciation de soi-disant « terroristes » a souvent été une manière efficace de résoudre des problèmes syndicaux. Le cas de l’usine Ford, dans la ville de General Pacheco (Province de Buenos Aires), où a fonctionné un CCD pendant plusieurs mois, en est un exemple paradigmatique (Novaro et Palermo 2003 : 115).

Quant aux responsabilités, « le fonctionnement de l’appareil répressif clandestin impliquait ainsi le haut commandement des forces armées (presque au complet dans l’Armée de terre), plusieurs milliers d’officiers et de sous-officiers militaires et policiers, et un nombre considérable d’agents civils » (Novaro et Palermo 2003 : 118).

L’effondrement précipité du régime après la défaite dans la guerre des Malouines a accéléré la transition vers la démocratie, tout en activant des mécanismes corporatistes destinés à clore la question des responsabilités vis-à-vis des crimes perpétrés. Le « document final de la junte militaire sur la subversion et la lutte contre le terrorisme » a été publié à cet effet, tout comme l’approbation de la loi 22.924 de « pacification nationale », connue comme la loi d’« autoamnistie ». Les deux textes consacraient la non-révision de ce qui avait été fait dans la « lutte contre la subversion » ; la seconde déclarait, dans son article 1er « caduques les actions pénales liées aux délits commis par motivation ou dans une finalité terroriste ou subversive, depuis le 25 mai 1973 jusqu’au 17 juin 1982. Le bénéfice de cette loi s’étend donc à tous les faits de nature pénale réalisés à l’occasion ou au motif des actions destinées à prévenir, empêcher ou mettre fin aux activités terroristes ou subversives en question, quelle qu’ait été leur nature ou le bien juridique lésé. Les effets de cette loi concernent les auteurs, participants, instigateurs, les complices ou complices par omission et comprend les délits communs connexes et les délits militaires connexes ».

Comment l’Argentine de 1976 est liée aux mobilisations prolétariennes en Amérique latine

La lutte des ouvriers de la ville industrielle de Cordoba en 1969 a été particulièrement importante. Elle a donné lieu à une semaine de confrontation armée entre le prolétariat et l’armée argentine, et a constitué un formidable stimulant aux luttes à travers l’Argentine, l’Amérique latine et le monde. Elle a été le début d’une vague de luttes qui a culminé en Argentine en 1975, avec la lutte des métallurgistes de Villa Constitución, le centre de production d’acier le plus important du pays. Les travailleurs de Villa Constitución ont été confrontés à la pleine puissance de l’Etat, la classe dominante souhaitant faire un exemple de l’écrasement de leur lutte. Il en est résulté un très haut niveau de confrontation entre bourgeoisie et prolétariat : "La ville a été placée sous l’occupation militaire de 4.000 hommes... Le ratissage systématique de chaque quartier et l’emprisonnement d’ouvriers (...) ne firent que provoquer la colère des ouvriers : 20.000 travailleurs de la région se sont mis en grève et ont occupé les usines. Malgré des assassinats et le bombardement de maisons ouvrières, un Comité de Lutte s’est immédiatement créé en dehors du syndicat. A quatre reprises, la direction de la lutte a été emprisonnée ; mais à chaque fois, le Comité resurgissait, plus fort qu’avant. Comme à Cordoba en 1969, des groupes d’ouvriers armés ont pris en charge la défense des quartiers ouvriers et ont mis fin aux activités des bandes paramilitaires.

L’action des ouvriers sidérurgistes et métallurgistes qui demandaient une augmentation de salaire de 70% a rapidement bénéficié de la solidarité des travailleurs d’autres entreprises du pays, à Rosario, Cordoba et Buenos Aires. Dans cette dernière ville, par exemple, les ouvriers de Propulsora, qui étaient entrés en grève par solidarité et avaient arraché toutes les augmentations de salaires qu’ils exigeaient (130.000 pesos par mois), ont décidé de donner la moitié de leur salaire aux ouvriers de Villa Constitución".

De même, c’est en défense de leurs propres intérêts de classe que les ouvriers au Chili, au début des années 1970, ont refusé les sacrifices que leur demandait le gouvernement d’Unité Populaire d’Allende : "La résistance de la classe ouvrière à Allende a commencé en 1970. En décembre 1970, 4 000 mineurs de Chuquicamata se mettaient en grève, exigeant des salaires plus élevés. En juillet 1971, 10 000 mineurs cessaient le travail à la mine Lota Schwager. Quasiment en même temps, de nouvelles grèves se répandent dans les mines de El Salvador, El Teniente, Chuquicamata, La Exotica et Rio Blanco, demandant des augmentations de salaires... En mai-juin 1973, les mineurs se remettaient en mouvement. 10 000 d’entre eux partaient en grève dans les mines de El Teniente et Chuquicamata. Les mineurs de El Teniente exigeaient une augmentation de 40%. C’est Allende qui a placé les provinces de O’Higgins et de Santiago sous contrôle militaire, parce que la paralysie de El Teniente constituait une sérieuse menace pour l’économie".

Des luttes importantes se sont déroulées également dans d’autres concentrations prolétariennes significatives d’Amérique latine. Au Pérou en 1976, des grèves semi-insurrectionnelles éclataient à Lima et étaient écrasées dans le sang. Quelques mois après, les mineurs de Centramin se mettaient en grève. En Equateur, avait lieu une grève générale à Riobamba. Au Mexique avait lieu une vague de luttes en janvier de la même année. En 1978, de nouveau des grèves générales au Pérou. Et au Brésil, après 10 ans de pause, 200 000 ouvriers métallurgistes se mettaient à la tête d’une vague de grèves qui dura de mai à octobre. Au Chili, en 1976, les grèves reprenaient chez les employés du métro de Santiago et dans les mines. En Argentine, malgré la terreur imposée par la junte militaire, des grèves éclataient à nouveau en 1976, dans l’électricité, l’automobile à Cordoba avec des affrontements violents avec les forces de l’armée. En Bolivie, au Guatemala, en Uruguay, toutes ces années ont également été marquées par la lutte de classe.


La suite des événements

Argentine : De la crise économique à la crise sociale

Le bon élève du FMI est donc devenu d’un seul coup sa bête noire. Défaut de paiement de la dette, dévaluation, activité industrielle en chute libre, banques menacées de faillite. Une bonne partie de la petite bourgeoisie, soutien traditionnel du régime, tombe dans le paupérisme, lequel touche désormais 45 % de la population.

Les 19 et 20 décembre 2002, la population a affronté les forces de l’ordre durant deux jours dans les rues de Buenos Aires : la police a fait plus de trente morts, des milliers de blessés et des milliers d’arrestations sans parvenir à se faire craindre. Le calme n’est revenu que lorsque le ministre de l’économie, le détesté Domingo Cavallo, et le président Fernando De la Rua ont démissionné et levé l’état de siège.

Depuis, on se repasse le pouvoir en haut lieu comme une patate chaude : quatre présidents (Saa, Puerta, Camano, Duhalde) se succèdent en quelques jours. Le dernier en date, Eduardo Duhalde, s’est vanté d’arrêter la crise sociale en ouvrant « un vaste dialogue » et en dévaluant le peso : les concerts de casseroles se sont poursuivis et les manifestations d’ouvriers et de chômeurs n’ont pas faibli.

Le soulèvement populaire des 19 et 20 décembre 2002 a été une surprise. Mais la crise sociale couvait depuis deux ans. C’est ce que montre le développement de la situation depuis l’année 2000. La situation économique à la chute de Carlos Menem en décembre 1999

Quand Menem quitte la présidence en décembre 1999, il laisse à son successeur, Fernando De la Rua, une situation économique au bord du gouffre. Il a financé la dette du pays en privatisant tous les biens de l’État mais aussi en arrimant le peso au dollar. Le capital étranger se précipite : 90 % des banques et 40 % de la production appartiennent à des trusts essentiellement espagnols, français et américains. S’ensuit une prospérité éphémère avec la formation d’une petite bourgeoisie nombreuse, se fondant sur l’entrée massive des capitaux étrangers sans un développement des exportations permettant de compenser les sorties de bénéfices. L’Argentine était alors le pays des fortunes faciles pour les possesseurs de capitaux, proposant le plus fort taux de profit de toute l’Amérique latine. Les capitaux internationaux ont rapatrié des profits colossaux, laissant le pays exsangue. Les Argentins fortunés ont suivi le mouvement, faisant sortir du pays environ 150 milliards de dollars, l’équivalent de la dette publique. Compagnies des eaux et télécoms espagnols et français ont rendu les services en question inaccessibles aux plus pauvres (l’eau, simple exemple, a augmenté de 400 % dans certaines provinces !).

L’argent du FMI sert exclusivement à financer le paiement des intérêts de la dette extérieure, de plus en plus exorbitants. Les agios sont passés de 25,4 % à 58,2 % de 1994 à 1998. Dans le même temps, la part du paiement des intérêts est passé de 25 % à 81 % des exportations. La seule augmentation du coût des intérêts de la dette représente 7 milliards de dollars en quatre ans, à comparer au petit milliard que le FMI a refusé en décembre dernier. Très vite, il est clair que De la Rua va poursuivre la politique d’austérité dictée par le FMI : réduction des dépenses publiques, réduction des salaires et des emplois, attaques contre la santé, l’éducation et tous les services publics au nom du credo du « déficit zéro ». Certaines manifestations auront lieu sur ce seul mot d’ordre : « à bas le déficit zéro » !

Le recul économique, qui avait débuté en 1998, ne s’arrête plus. Les partisans de l’« économie de marché » ont tué le marché ! Les mesures d’austérité, la baisse du niveau de vie (y compris de la petite bourgeoisie), écrasent la demande intérieure alors que la production nationale vise très peu l’exportation. Fermetures d’usines, licenciements, nouvel effondrement de la consommation solvable. C’est l’effet boule de neige de la récession. Mai 2000 : les chômeurs affrontent le pouvoir

Au mois de mai 2000, le mouvement des chômeurs connaît à Tartagal et Mosconi (dans la région de Salta, zone de grande pauvreté à la frontière de la Bolivie) ses premiers affrontements directs avec le pouvoir. Les fameux piqueteros sont des groupes de chômeurs (le piquete) qui organisent les coupures de route reprenant le mode d’action initié par les chômeurs en 1996. Ils réclament des aides et du travail. Ils reçoivent le soutien des villageois du voisinage qui participent volontiers à certaines de leurs mobilisations. Leur organisation et leurs actions contribuent à changer le climat de désespoir parmi les sans travail. Salta va être un exemple pour tous les piqueteros d’Argentine et d’abord dans tous les quartiers misérables du nord de la région : on peut se faire respecter et obtenir des aides si on s’organise et se fait craindre. Par contre, les forces de l’ordre ne prennent pas de gants avec les chômeurs. Les blessés et les arrestations se multiplient. Il y aura bientôt des morts. Printemps et été 2000 : grèves, journées nationales et « trêves syndicales »

En mars et avril 2000, la législation du travail proposée par le gouvernement de De la Rua est contestée dans de nombreuses manifestations ouvrières qui culminent par une journée nationale de grève le 5 mai 2000. Suite à cette grève, le syndicat CGT scissionne pour donner la « CGT rebelle » : une partie de la bureaucratie de la CGT tente de mettre à son crédit l’envie d’en découdre des travailleurs du secteur des transports qui contestent l’alignement de la CGT sur le pouvoir et le patronat.

9 Juin 2000, deuxième journée nationale de grève contre De la Rua, suite aux grèves des fonctionnaires contre une réduction de 10 % de leurs salaires. En fait, la bureaucratie syndicale, la CGT officielle franchement, les deux autres centrales en faisant semblant de s’y opposer, ne cherche nullement à favoriser une montée des luttes, mais signe immédiatement une nouvelle trêve.

Malgré les limites mises par les directions syndicales, des syndicalistes locaux parviennent à impulser des luttes dans plusieurs secteurs comme le transport, les raffineries de sucre, le secteur du poisson et les céramistes. Octobre 2000 : les céramistes de l’usine zanon, à neuquen, entrent en lutte

Le 10 octobre 2000, les ouvriers de la plus grande usine de production de céramique du pays, celle de Zanon à Neuquen (une ville à l’ouest de Buenos Aires comprenant quatre usines de céramique), débutent une lutte pour des salaires impayés qui va devenir une lutte contre des licenciements, puis contre le lock-out et finalement contre la fermeture de l’entreprise. Cette lutte aura un impact national et dure encore aujourd’hui. Influencés par des militants d’extrême gauche du PTS, les syndicalistes locaux du SOeCN , ne vont pas seulement couper des routes ou manifester. Ils vont chercher à s’adresser aux travailleurs de toute la région, devenir un pôle pour tous les militants ouvriers combatifs et contacter les travailleurs qui se battent dans le reste du pays.

Chômeurs, ouvriers, hospitaliers et étudiants vont militer avec les ouvriers de Zanon. Ils vont constituer en janvier 2001 une réunion intersyndicale qui tente de passer par-dessus les appareils syndicaux pour unir les luttes ouvrières et encourager les travailleurs qui mènent des luttes difficiles contre les fermetures et les licenciements. Ils vont ainsi obtenir que les ouvriers emprisonnés soient libérés et qu’on leur reconnaisse le droit de se servir des stocks pour payer les salaires dus. Ils vendront des céramiques dans le pays, que les travailleurs achètent au nom de la solidarité ouvrière. Ils fourniront également en céramiques des hôpitaux (qui n’ont pas de fonds pour se payer le revêtement des murs) afin de démontrer que les travailleurs seraient bien plus efficaces pour gérer les problèmes sans les profiteurs. Novembre 2000 : grévistes et piqueteros se rejoignent

Au début du mois de novembre 2000, la mobilisation des chômeurs connaît une nouvelle montée, atteignant Matanza, un quartier de plusieurs millions de travailleurs (dont une forte proportion de chômeurs) aux portes de Buenos Aires, la capitale. Les quartiers de Matanza s’organisent, forment des assemblées, choisissent des délégués, unifient leur lutte. Des milliers de chômeurs coupent les routes et sont suivis par d’autres régions, dans le sud. A Tartagal (dans la province de Salta dans le Nord) où les chômeurs s’étaient déjà mobilisés, les travailleurs licenciés d’une entreprise de transports coupent eux aussi les routes. Un travailleur du transport est assassiné par la police.

Devant l’émotion générale, les centrales syndicales organisent une grève nationale de 36 heures les 23 et 24 novembre. La grève n’a pas le train-train syndical habituel. Les gens ne rentrent pas chez eux mais font des piquets, barrent les routes, les ponts, les rues de Buenos Aires. Aux six millions et demi de grévistes s’est rajoutée l’activité de plus de 150 000 piqueteros. Pour la première fois, chômeurs et ouvriers se sont unis pour agir à l’échelle nationale.

En somme, par trois fois au cours de l’année 2000 (en mars, juin et novembre), la mobilisation des travailleurs et des chômeurs a grimpé. A chaque fois, les directions syndicales ont commencé par freiner au maximum, puis ont appelé à une journée d’action pour finalement signer une nouvelle trêve avec le gouvernement, cassant net la montée ouvrière. Avec quelques nuances, les trois centrales syndicales se sont prêtées aux mêmes manoeuvres. Mars 2001 : et un ministre de l’économie de moins, un !

Le 3 décembre 2000, le gouvernement met en place le corralito ce petit corral signifie le parc à enfants pour encadrer les sorties d’argent des particuliers : limités à 1000 pesos par semaine et 10 000 pesos pour la sortie du pays. Cette mesure va entraîner des difficultés considérables pour les commerçants et les petits entrepreneurs qui ont déjà vu leurs revenus diminuer de plus de 20 % du fait de la récession et ne disposent plus de liquidités. Elle va entraîner une véritable révolte de la petite bourgeoisie qui voit ses économies volées pour aider les banquiers.

En mars 2001, le ministre de l’économie Lopez Murphy, prévoit des coupes claires dans le budget de l’État et des collectivités locales. Trop de secteurs sont menacés en même temps et la colère se propage rapidement. Directement menacés, les fonctionnaires : les enseignants réagissent immédiatement par 48 heures de grève. Le 20 mars, le mouvement des chômeurs reprend dans la banlieue de Buenos Aires. Le 21 mars, la CGT dissidente, dite « rebelle », et la Central de los Trabajadores de Argentina appellent à une nouvelle journée nationale de grève. Le ministre est finalement contraint de démissionner. Mais cela ne signifie pas que le mouvement a fait reculer les classes dirigeantes qui remplacent Murphy par Domingo Cavallo, ancien ministre de l’économie de Carlos Menem, chassé déjà par la mobilisation, et auparavant gouverneur de la Banque Centrale pendant les deux dernières années de la dictature (1976-1983). 2001 : multiplication des grèves défensives, répression, radicalisation des formes d’action

En mai 2001, les travailleurs de l’aéronautique (pilotes, stewards, personnels au sol) entrent en lutte parce que les compagnies privatisées veulent imposer, sous menace de liquidation, 220 licenciements alors que depuis la privatisation 5000 emplois ont déjà été supprimés. Leur lutte, avec blocage total des vols par des piquets et des manifestations de milliers de travailleurs, va durer des mois et avoir un grand écho dans la population car ils dénoncent radicalement les privatisations et la mainmise par le capital international (espagnol en l’occurrence). Les syndicats du secteur s’appuyant sur la popularité du mouvement, organisent la solidarité (un concert de soutien va rassembler jusqu’à 50 000 participants). La lutte de l’aéronautique sert de porte-drapeau à la dénonciation des privatisations mais au nom du nationalisme puisque ce sont les patrons espagnols qui sont désignés du doigt sous le slogan "à bas les gallegos ! (les Espagnols). La lutte est emblématique, mais les syndicats se gardent d’en faire le centre d’une mobilisation de tous les secteurs concernés par les mêmes licenciements.

Le 17 juin 2001, dans la province de Salta (Nord-est), une coupure de route organisée par des chômeurs est violemment réprimée, faisant deux morts. La révolte et la mobilisation qui s’ensuit dans la région nord de Salta donnent naissance à l’un des mouvements de chômeurs les plus actifs. Le 20 juin, les conflits violents se multiplient dans tout le pays. Les manifestants libèrent de prison leurs dirigeants emprisonnés. Le 24 juillet 2001 a lieu la première assemblée populaire de chômeurs à l’échelle nationale, à Matanza qui regroupent diverses coordinations de piqueteros. Elle vote un plan national de lutte. Au 31 juillet 2001, cette coordination de la lutte des chômeurs a un premier effet : une journée de protestation au cours de laquelle des routes sont coupées un peu partout en même temps aux abords des grandes villes dans tout le pays. Juillet et août vont connaître un recrudescence d’actions. On est passé de 500 points de barrages de routes en 2000 à 900 en 2001. On assiste à une radicalisation des couches les plus pauvres, mais malheureusement, sans coordination avec la classe ouvrière en activité.

Pourtant la classe ouvrière se bat, même si c’est défensivement. Le 16 juillet, le journal La Nacion titre : « chiffre record des grèves ». Le 21 juillet 2001, c’est la journée nationale de grève appelée par les syndicats contre le septième plan d’austérité qui prévoit une diminution de 13 % des salaires et des retraites. La journée est précédée, deux jours avant, par la grève des fonctionnaires : elle se termine par des incendies d’autobus, de wagons et de taxis à Buenos Aires et des émeutes dans des villes de l’intérieur du pays.

Les luttes défensives contre des licenciements se multiplient (entre autres à Volswagen en juin, à l’usine sidérurgique Aceros Zapla dans le nord, en septembre). Le 5 octobre 2001, c’est au tour des mineurs de Rio Turbio, une mine de charbon de la région de Santa Cruz, au sud du pays, de se battre contre des licenciements. Ils occupent les puits et maintiennent un piquet au fond. Ils occupent la municipalité, rendent publique leur action. Le 1er novembre, ils se joignent aux chômeurs de la région et coupent les routes de la Terre de Feu. Octobre 2001 : le vote de la colère

Le 14 octobre 2001, le mécontentement social s’exprime également sur le terrain électoral par le « voto bronca » (le vote de la colère), qui désigne à la fois le vote blanc (en Argentine le vote est obligatoire) et la montée d’une opposition électorale en dehors du clivage traditionnel entre péronistes et radicaux. Mais l’écrasante majorité des candidats de l’extrême gauche, ou d’opposition, n’a pu se présenter que dans la capitale qui regroupe 40 % des Argentins. Résultat : 26,3 % d’abstentions en dépit de l’obligation de voter et 21,1 % de votes blancs ou nuls.

Ainsi, et essentiellement sur Buenos Aires, la Gauche Unie (dont fait partie le groupe trotskyste MST) 574.923 voix, Parti Ouvrier 241 386, Autodétermination et Liberté 132 982, Parti des Travailleurs pour le Socialisme PTS trotskyste 105 354. Le PCR, un groupe d’extrême gauche parmi les plus implantés appelait au vote blanc ou nul.

En fait, les élections ne font que refléter le mécontentement populaire qui se manifeste dans des luttes. En septembre 2001, les employés de tous les services publics (écoles, hôpitaux et administrations) de la région de Misiones, au nord du pays à la frontière avec la Bolivie et le Paraguay, sont en grève totale pendant quinze jours. En octobre 2001, l’occupation de la mine de charbon de Rio Turbio, évoquée plus haut. D’octobre à décembre, les travailleurs de l’entreprise pétrolière YPF mènent une lutte contre les licenciements avec l’appui de la population. Décembre 2001 : le FMI déclare l’Argentine en faillite

En décembre 2001, la banque nord-américaine d’investissement Morgan classe l’Argentine pays « dangereux », en lui attribuant un indice de risque pour les investissements plus défavorable que le Nigéria ! Le FMI déclare que les projets gouvernementaux ne prévoient pas suffisamment d’augmentations d’impôts, de baisses de salaires et de licenciements de fonctionnaires. Début décembre, l’annonce par le FMI, sur un ton volontairement catastrophiste, qu’il refuse un prêt de 1264 millions de dollars donne le coup de grâce. L’Argentine se retrouve en défaut de paiement de sa dette extérieure et les financiers se retirent en catastrophe. Des milliards de dollars sortent du pays en quelques jours. Mais la crise n’a pas été une surprise pour tout le monde. Les riches argentins avaient pris leurs précautions et fait sortir massivement leurs capitaux (on estime l’évasion des fortunes à plus de 130 milliards de dollars, soit 2/3 de la dette argentine) et s’étaient réfugiés à l’étranger ou dans les luxueuses stations balnéaires de Mar del Plata, quelques semaines auparavant.

La crise sociale a certes pris une nouvelle dimension avec la paupérisation brutale de pans entiers des classes moyennes. Mais si la presse occidentale s’est émue de son sort, en invoquant surtout les restrictions bancaires (dans un pays où seuls 10 % des adultes disposent d’un compte courant), le caractère explosif des journées des 19 et 20 décembre est surtout l’aboutissement des luttes et de la contestation ouvrière (chômeurs compris) qui se sont accumulées et radicalisées depuis deux ans. 13 au 18 décembre : la tempête sociale commence

Le 13 décembre 2001 la journée de grève nationale, la septième en deux ans du gouvernement De la Rua, a eu un effet important. Ce n’est pas dû aux centrales syndicales, les deux CGT ayant appelé sur des mots d’ordre très loin des préoccupations des travailleurs : arrêt de la parité du peso et du dollar et dévaluation... ce qui se résume à faire baisser le niveau de vie de la classe ouvrière. Les travailleurs à près de 70 % ne sont pas allés au travail, mais lassés par les discours des bureaucrates se sont rendus peu nombreux aux manifestations. Mais chose nouvelle, pour la première fois, les petits commerçants ont baissé les stores. Les pillages de supermarchés (notamment Carrefour) dans les quartiers pauvres commencent. Il ne s’agit pas seulement de bandes mais de familles, d’ouvriers récemment licenciés, de gens qui ont basculé du jour au lendemain dans la pauvreté absolue. Le lundi précédant l’explosion, la grève des cheminots du Grand Buenos Aires s’était heurtée à une forte répression de la police et l’on avait également assisté à l’affrontement entre bureaucrates péronistes et militants d’extrême gauche qui appelaient à l’extension de la lutte.

La tempête sociale commence cette fois à Buenos Aires (dont l’agglomération comprend 40 % de la population argentine), alors que ce genre d’explosions, allant jusqu’à des révoltes quasi-insurrectionnelles comme à Jujuy dans le Nord, étaient jusque-là plutôt réservées aux provinces de l’intérieur. Le blocage complet des transports en commun donne un caractère particulièrement fort à la grève. Cette fois, les employés de banque se sont joints au mouvement. Dans de nombreuses villes, les fonctionnaires en grève font cortège commun avec les chômeurs. Les commerçants se rallient à la grève ouvrière. Les chômeurs s’y rallient en coupant des routes. Les étudiants font de même. C’est le concert pour dénoncer les classes dirigeantes. Chacun son instrument : les commerçants avec des casseroles, les fonctionnaires avec les bombos (des grosses caisses), les camionneurs avec des bocinazos, concert de klaxons. La journée est accompagnée de révoltes et d’émeutes dans l’intérieur du pays : à Neuquen, Cordoba, Rosario et Pergamino. A Neuquen, 5000 manifestants se heurtent aux forces de l’ordre. Le lendemain, des mouvements continuent comme celui des enseignants et des employés de banque de La Plata, celui du personnel technique des entreprises aéronautiques se battant contre une réduction de salaires de 13 à 25 %. Le « Front contre la pauvreté »

Du 13 au 15 décembre, c’est la grande opération du Front contre la pauvreté, le FRENAPO (Frente Nacional contra la Pobreza), un cartel d’organisations qui « dénonce le modèle libéral ». La gauche réformiste tente de se construire en Argentine après des années de mainmise péroniste sur les milieux populaires. Ce n’est pas la première tentative. Il y avait eu dans les années précédentes le Frente Grande. Mais l’essentiel de cette gauche avait fini dans les anciens partis politiques et participé au pouvoir. Le Front pour un Pays Solidaire (FREPASO) s’était allié au parti radical Union Civique Radicale (UCR) en décembre 1999 pour donner ... le gouvernement de la Rua !

Dans le FRENAPO on trouve la fédération syndicale social-démocrate des enseignants et fonctionnaires, la Central de Tabajadores de Argentina CTA de De Gennaro, des mouvements de chômeurs dirigés par des modérés comme Tierra y Viviendas de D’Elia, le Pôle Social du prêtre tiers-mondiste Luis Farinello, la gauche unie ou IU (qui rassemble notamment le Parti Communiste Argentin et le groupe trotskyste MST), les mères de la Place de Mai (qui ont tenu tête des années à la dictature militaire pour dénoncer la disparition de leurs enfants), le mouvement oecuménique des droits de l’homme de la soeur Pelloni et du rabbin Goldman et on y trouve aussi le banquier Heller et des politiciens qui ont voté bien des plans anti-sociaux.

Le référendum populaire du FRENAPO est organisé pendant trois jours sous le nom de « consultation pour le travail et la production ». Il s’agit de répondre oui ou non à trois questions : êtes-vous pour un contrat emploi-formation de 380 pesos pour les chefs de famille au chômage, une aide de 60 pesos pour chaque enfant de moins de 18 ans et de 150 pesos pour les retraités sans revenus. La consultation a été organisée avec l’aide du ministère de l’intérieur et de gouverneurs ou de politiciens de droite ou péronistes. Ce front pour « une redistribution plus égalitaire des richesses » ne prône absolument pas de faire payer les riches. Mais les milieux ouvriers et populaires y ont vu l’occasion de dénoncer réellement la pauvreté, d’exprimer massivement des revendications et la participation a été massive (des millions de votants). Les émeutes de la faim

Le 14 décembre commence à Rosario (ville où eurent lieu il y a quelques années des grèves générales violentes) et Mendoza le mouvement d’attaques des supermarchés, une émeute de la faim qui allait se développer dans tout le pays, et atteindre la capitale le 19 décembre. Des jeunes affamés, des mères de famille portant des enfants dans les bras, des chômeurs se groupent, organisent des colonnes pour attaquer les grandes surfaces. Le 16 décembre, c’est la grève des chemins de fer contre un concessionnaire privé qui veut licencier 30 % du personnel et réduire les salaires. L’ensemble des cheminots a décidé de faire grève en solidarité en apprenant que le patron voulait seulement payer 70 % de la paie de novembre. C’est aussi la grève illimitée de dix mille camionneurs du nord du pays. Le 18 décembre, des groupes de chômeurs attaquent des magasins dans de nombreuses villes (Rosario, Entre Rios, Mendoza, Santa Fe) et les saccages de supermarchés s’approchent de la capitale. Les journées insurrectionnelles du 19 et 20 décembre 2001

La révolte n’a été prévue ni organisée par personne même si bien des militants de groupes de chômeurs, des syndicalistes de base ou de militants d’extrême-gauche y ont participé. Il s’est agi d’une explosion spontanée de colère populaire qui représentait toutefois un point culminant de plusieurs mois de luttes et d’exaspération chez les ouvriers, employés et chômeurs. C’est aussi le soir du 19 décembre que cette montée ouvrière a été rejointe par la petite bourgeoisie.

Mais ce ne sont pas seulement les concerts de casseroles des quartiers petits bourgeois de Buenos Aires qui ont eu raison du président. Ce sont les affrontements menés par des travailleurs, des chômeurs, des jeunes, des mères de familles. Plusieurs colonnes d’assaillants constituées sur place spontanément se sont battues à coups de pierre contre les autorités pendant ces deux jours.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase n’est pas seulement le refus du gouvernement d’autoriser les détenteurs de compte en banque d’en tirer leur épargne (le corralito). La révolte est venue également du fait que l’on tue des affamés, y compris des mères de famille et des enfants, qui cherchent dans les supermarchés simplement de quoi ne pas mourir de faim. « Imbécile, l’état de siège tu peux te le mettre au cul ! »

Tout a commencé le 19 décembre par une émeute de la faim se généralisant à tout le pays. Dans de nombreuses villes, des groupes de plus en plus nombreux ont attaqué les supermarchés afin d’y trouver de la nourriture et ont bravé les forces de l’ordre qui voulaient les en empêcher. Et, pour la première fois ces attaques de supermarchés gagnaient la capitale. A Buenos Aires, des manifestants s’en sont pris au président De la Rua, lui ont lancé des oeufs et tiré sur sa voiture à coups de pierres. En même temps à Cordoba, une ville de l’industrie automobile au nord ouest de Buenos Aires des travailleurs protestant contre les réductions de salaires et autres mesures d’austérité ont occupé le siège du gouvernement provincial et y ont mis le feu alors que la police tirait aux gaz lacrymogènes et aux balles plastiques. A La Plata, ce sont deux mille employés du public qui ont organisé une marche le 19 et se sont affrontés avec les forces de l’ordre en voulant forcer les portes du palais législatif. A Rosario, il y a eu des attaques de magasins et de supermarchés pendant la journée du 19. La révolte de la faim a été attaquée aux gaz lacrymogènes et coups de fusils.

Mais ce qui a fait sortir les gens de leurs gonds, c’est l’intervention télévisée du président De la Rua. Il affirme que les manifestations sont organisées par « des ennemis de la république ». Il suspend les garanties constitutionnelles pour répondre à la multiplication des attaques de supermarchés et instaure l’état de siège pour trente jours afin de pouvoir faire intervenir l’armée. Symboliquement il était entré dans le palais présidentiel entouré des principaux chefs militaires. De la Rua a ainsi rappelé aux Argentins les pires moments de la dictature militaire qu’a connu le pays de 1976 à 1983 et qu’ils croyaient ne plus jamais revoir. A peine terminé le discours du président que les habitants de Buenos Aires sont des dizaines de milliers à descendre d’abord sur le pas de la porte puis à se regrouper, à lancer le concert de casseroles, à manifester. Dans la nuit du 19 au 20 décembre, ils sont plus de 50 000 à crier leur haine du pouvoir et à défier l’état de siège. Un immense cortège s’est constitué vers le centre ville mêlant jeunes, mères de famille, travailleurs, chômeurs, retraités, petits bourgeois. Spontanément le rassemblement de toute la population s’est réalisé pour conspuer le ministre Domingo Cavallo et de la Rua aux cris de « Cavallo, fils de pute ! » et « Imbécile ! L’état de siège, tu peux te le mettre au cul ! ».

Certains des manifestants sont prêts à en découdre avec les forces de l’ordre qui tirent à balles et vont faire plus de trente morts. Sans mot d’ordre ni convocation, des centaines de milliers de personnes s’amoncellent sur la Place de Mai et les forces de l’ordre sont incapables de les en faire partir. Toutes les autorités politiques, patronales, syndicales et sociales se réunissent pour une réunion de crise de quatre heures. A la sortie, le président est pris à partie par des manifestants, injurié, reçoit des oeufs et sa voiture subit des jets de pierre. Le 19, le plus détesté des ministres de l’économie, Domingo Cavallo, qui voit quatre mille personnes manifester en permanence devant sa maison, donne sa démission (c’est le troisième ministre de l’économie à chuter en un an). Le 20 décembre : la bataille de la Place de mai

A une heure du matin, une violente répression commence. La police à cheval organise des charges, la police à pied envoie des gaz lacrymogènes, tire sur les manifestants, les fait refluer à l’aide de véhicules lance-eau sur une partie de la Place de Mai. Toute la journée du 20 décembre la capitale va être le siège d’une véritable intifada, pierres contre balles ; certains essaient même de prendre d’assaut le palais présidentiel ! Le peuple se bat pour tenir la place centrale de Buenos Aires. Les journaux évoquent cette journée comme « la bataille de la Place de Mai ». Le journal argentin Pagina/12 du 20 décembre décrit ainsi la situation : « La bataille de la Place de Mai. C’étaient des jeunes, des mères avec des enfants, des familles, des gens vivant de débrouillardise. La police montée les chargeait avec une violence inhabituelle mais ensuite ils revenaient. La répression utilisait non seulement les gaz mais aussi les balles de 9 millimètres. C’est la révolte : la cité est incendiée par ceux qui ont été expulsés de la place. Ils sont expulsés de tout. Les uns de leur travail, les autres de leur maison, de la table de repas, de l’éducation, d’une vie digne. Mais ils se sont révoltés. Ils l’ont fait sans chefs pour le plaisir de tenir la rue et de se battre. »

Puis les affrontements se généralisèrent à tout le centre ville. Le nombre de morts et de blessés continue d’augmenter. Le journal conservateur La Nacion titre « cinq morts dans une véritable guerre ». Finalement c’est le président De la Rua qui non seulement démissionne mais s’enfuit en hélicoptère d’un palais présidentiel assiégé par les manifestants. Le lendemain, les deux syndicats CGT, soutiens traditionnels du pouvoir, lèvent la grève nationale à durée illimitée qu’ils avaient d’abord annoncée, au prétexte que « l’objectif est réalisé » : De la Rua (qu’ils soutenaient) et Cavallo ont démissionné et l’état de siège est levé ! C’est leur totale absence durant les deux journées de révolte qui sera surtout remarquée.

Des affrontements se déroulent également à l’intérieur du pays, à Cordoba, Rosario et Entre Rios (trois villes au nord de Buenos Aires), et là aussi des morts et des blessés. A Cordoba (deuxième ville du pays), on s’attaque au domicile des politiciens et des hauts fonctionnaires et aussi aux banques. Partout les gens sont descendus dans la rue par centaines, par milliers, à l’annonce de l’état de siège de sinistre mémoire. Là aussi les forces de l’ordre ont riposté par des balles et des gaz lacrymogènes contre les pierres des manifestants. Un mouvement sans direction

Le 20 décembre à 20 heures, la CGT « rebelle » appelait à la grève... et à 22 heures elle n’y appelait plus ! Il est vrai que les deux syndicats CGT appuyaient le gouvernement et n’ont cessé de le faire que lorsqu’il est tombé.

Les syndicats péronistes ne sont pas les seuls à s’être abstenus dans ces journées de révolte. Le Front contre la pauvreté, le FRENAPO, lui aussi était absent, comme ses leaders les plus connus. Une des caractéristiques de ces journées, c’est l’absence totale des organisations classiques, politiques, associatives ou syndicales, mises à part les mères de la place de mai et l’extrême gauche. Les syndicats étaient du côté du pouvoir et n’ont pas montré leur nez et même les principales organisations de chômeurs étaient absentes. Cela montre que les leaders de plusieurs organisations de piqueteros font elles aussi des calculs du même type que ceux des dirigeants syndicaux.

Fin décembre, « Qu’ils s’en aillent tous ! » (slogan des manifestants)

Le 27 décembre, les manifestants s’en prennent à la Cour Suprême qu’ils accusent de couvrir les politiciens corrompus comme Menem et les anciens tortionnaires de la dictature militaire de 1976-1983.

Le 28 décembre c’est à nouveau la rue, à Buenos Aires, qui fait chuter le nouveau président Rodriguez Saa, lequel avait le soutien des syndicats CGT et de certains membres du Front contre la Pauvreté. Les manifestants se sont retrouvés à nouveau sur la Place de Mai et devant le Palais du Congrès. Une partie d’entre eux fait le traditionnel concert de casseroles. Une partie vient pour en découdre avec les forces de l’ordre, tente d’attaquer le Palais présidentiel et provoque un incendie du Congrès. On annonce la démission du président : les émeutes se poursuivent toute la nuit. Janvier 2002 : la politique de « On n’a pas voté pour lui »

Le nouveau président nommé le 2 janvier 2002, Eduardo Duhalde (celui que les manifestants appellent « on n’a pas voté pour lui » (« No lo voté »), déclare : « l’Argentine n’a plus un peso ». C’est dire que la politique d’austérité continue. Il annonce la fin de la parité peso/dollar, la dévaluation (de 28,5 % au début et qui passera très vite à 40 %). Loin de faire payer les banques étrangères ou les entreprises pétrolières comme il le prétendait, il va faire payer la population. Pour le moment sa politique est au « dialogue ». Il fait appel à l’Eglise comme organisatrice de tables de discussion, il écoute les organisations de chômeurs et autres organisations syndicales. Mais il est difficile de créer l’illusion d’un changement.

Eduardo Duhalde a beau cumuler le soutien de tous les partis bourgeois (radical et péroniste notamment), de l’Eglise, il ne s’appuie là que sur des forces qui perdent pied. Alors, Duhalde agite la menace : « Nous sommes tombés de plus en plus bas, étape par étape : récession, dépression anarchique, chaos. Une étape de plus et c’est le bain de sang » déclare-t-il en parlant de la « période la plus dramatique de l’histoire du pays ». Alors, c’est quoi, ce Duhalde ? Il donne lui-même la réponse. Le 21 octobre 2001 il déclare au journal espagnol El Pais (cité par le Monde Diplomatique de février 2002) : « Nous sommes une classe dirigeante de merde et j’en fais partie ». « Piquets et casseroles ensemble ! » (slogan des manifestations)

En janvier 2002, la mobilisation continue. Elle est plus marquée par les luttes ouvrières dans l’intérieur du pays et plus par la petite bourgeoisie dans la capitale. Les grèves contre les licenciements se poursuivent, la répression aussi.

Le 11 janvier, par exemple, se déroulent en même temps la manifestation des professions de santé à Buenos Aires, celle des fonctionnaires à San Juan, celle des jeunes chômeurs à Neuquen. En ce même mois de janvier, des milliers d’employés municipaux demandent leurs arriérés de salaires à Formosa (Nord-Est), Santiago del Estero (Nord), San Juan (Est). La situation est explosive dans la province de Jujuy, région particulièrement pauvre à la frontière de la Bolivie. Certaines luttes durent depuis longtemps, comme celle des chauffeurs de bus de La Plata qui revendiquent depuis septembre 2001 le paiement de leurs salaires. Les travailleurs de l’usine céramique Zanon à Neuquen continuent leur lutte contre les licenciements. Le 11 janvier à Neuquen, les travailleurs ont organisé une manifestation contre le lock-out qui a réussi à souder la population de la ville. Le soir même, la répression s’est abattue sur les représentants syndicaux : arrestations pour appel à l’insurrection.

Certains ouvriers occupent leurs usines comme ceux de plusieurs sites industriels de Cordoba (suite aux fermetures ou au chômage technique). Le 16 janvier, c’est une vague d’attaques de banques notamment à Jujuy et Santa Fe. Des manifestations ont également lieu quotidiennement devant la Cour suprême pour demander la démission de tous les juges. Leurs maisons particulières sont la cible d’attaques. Le 18 janvier, affrontement avec les forces de l’ordre à Rio Cuarto, au sud de la province de Cordoba, suite à un concert de casseroles. Le même jour, la police tire à balles plastiques et envoie les gaz lacrymogènes sur les 300 employés de Santiago del Estero qui réclament trois mois de salaires impayés. Le 24 janvier, dans la station balnéaire de Mar del Plata, 2500 chômeurs et retraités défilent en réclamant des aides des pouvoirs publics. Dans la province de San Juan (ouest) des fonctionnaires occupent les bâtiments publics et barrent les rues pour réclamer leurs salaires impayés.

Les attaques de banques et les coupures de routes se poursuivent dans tout le pays. Les villes de l’intérieur du pays connaissent quotidiennement des manifestations pour réclamer du travail. « Que le peuple décide ! » (slogan des assemblées populaires)

A partir de début janvier, des assemblées populaires se sont créées dans tous les quartiers de la capitale et elles sont également apparues à la mi-janvier dans de nombreuses villes de province. Y participent des travailleurs, des étudiants, des habitants. A l’initiative des assemblées populaires de quartier Buenos Aires comme les villes de province ont organisé le vendredi 25 janvier une manifestation massive et un gigantesque concert national de casseroles contre le blocage des comptes en banque. A Buenos Aires, on a vu se mettre en place des réunions de quartiers, des assemblées. De l’ordre de quelques dizaines, dans presque tous les quartiers, certaines ont réuni jusqu’à 400 personnes. De même chaque semaine on assiste à la réunion inter-quartiers, interbarrial, qui regroupe jusqu’à 4000 personnes souvent déléguées. C’est essentiellement autour des problèmes de la répression que ces comités voient le jour, mais c’est autour de questions politiques ou plus pratiques comme l’approvisionnement que se centrent les discussions. La méfiance à l’encontre des organisations politiques est énorme : seuls quelques anciens militants d’extrême gauche connus (tels Zamora) arrivent à avoir un certain crédit. La jeunesse ouvrière et pauvre, quant à elle, se tient en dehors de ces lieux de débat et préfère les discussions ouvertes sur les places et les squares de Buenos Aires, qui sans être des assemblées permettent de lancer des actions, par groupes de quartier. Mais surtout elle refuse toute intervention autre que personnelle, que ce soit au nom d’un syndicat ou d’un parti politique. C’est bien sûr la marque de la défiance vis-à-vis des politiciens bourgeois et aussi vis-à-vis du mouvement péroniste encore très fort. Mais c’est aussi une limite du mouvement.

La petite bourgeoisie est loin d’être la seule à se mobiliser. Les chômeurs de la Matanza, un énorme quartier de chômeurs et de travailleurs à une vingtaine de kilomètres de Buenos Aires organisé derrière Courant Combatif de Classe, le CCC, et Fédération Terre et Logement de d’Elia ont occupé le 14 janvier le marché central de la capitale mais cela s’est mal terminé avec un affrontement entre pauvres. Le 28 janvier, ce sont les chômeurs de Matanza qui ont pris la tête d’une manifestation massive des chômeurs à Buenos Aires. Pour la première fois, la capitale a accueilli favorablement les chômeurs et a même manifesté avec eux sous le slogan « piquets et casseroles, tous ensemble ! » Par contre, cela a été l’occasion, pour les dirigeants de ces organisations qui tiennent le devant de la scène à Matanza, Courant Combatif de Classe (le CCC de Alderete) et Tierra y Viviendas de D’Elia, de participer à un dialogue avec Eduardo Duhalde. En jouant ainsi le jeu du dialogue que désire le pouvoir, ils ont obtenu quelques concessions, comme des distributions alimentaires et quelques centaines de Plan Trabajar (sorte de CES). Cela dit, même si quelques dirigeants des piqueteros se font ainsi récupérés, le développement du mouvement ne cesse de prendre de l’ampleur et a bien d’autres structures. Des coordinations de militants syndicalistes combatifs

Nombre de militants syndicalistes combatifs et de militants d’extrême gauche se sont rapidement donné pour objectif de déborder les appareils syndicaux péronistes et de collaboration, de rompre avec cette politique faite d’actions suivies de trêves et d’alliance avec le patronat. C’est l’orientation de certains groupes d’extrême gauche comme le Parti Ouvrier et le Parti des Travailleurs pour le Socialisme.

En juillet 2001, il y avait déjà eu la tentative du secrétaire général de la CGT de San Lorenzo (sympathisant de l’extrême gauche) de fédérer des syndicalistes combatifs avec des militants du mouvement des chômeurs. Le 2 décembre, le syndicat des céramistes de Zanon à Neuquen, le SOeCN, avait réuni des ouvriers céramistes, des hospitaliers, des enseignants et des chômeurs. Peu avant l’explosion de fin décembre, il avait été également à l’initiative d’une intersyndicale multisectorielle et d’une coordination régionale de Neuquen et de la région du Rio Negro. A chaque fois, il s’agit d’éviter l’isolement de secteurs ouvriers en lutte mais aussi de lier travailleurs en activité et chômeurs. Le 3 décembre c’était au tour des travailleurs de la construction navale de Rio Santiago d’en faire autant et la coordination est parvenue à organiser divers rassemblements et manifestations.

Dans quelques centres métallurgiques (SIDERAR), de construction navale (Rio Santiago), automobile (Grand Buenos Aires), de production d’électricité (Cordoba) on a vu, dès le 20 décembre, se mettre en place des assemblées (lesquelles sont essentiellement des lieux de discussion). Le 29 décembre ce sont les fonctionnaires de Buenos Aires qui ont mis en place leur coordination avec notamment des militants du groupe d’extrême gauche Parti Ouvrier. On peut également citer la coordination du nord de Salta autour de la lutte des piqueteros, le congrès du charbon autour des mineurs de Rio Turbio, l’assemblée populaire de la terre de feu. Cela dit, il faut savoir qu’à ce jour, ces initiatives ont du mal à percer et à déborder les appareils au-delà de l’influence locale de ces militants combatifs. Quelles perspectives et quelles menaces ?

Depuis la fin de l’année dernière, l’économie de l’Argentine s’effondre à une vitesse impressionnante. Les uns après les autres, les présidents tombent et pour la première fois dans l’histoire du pays, c’est la révolte populaire qui les fait chuter, pas un coup d’état militaire. Le système politique argentin est complètement discrédité. Corruption, usure des partis et crise ont eu raison de la patience de la population. La situation sociale est catastrophique avec une hausse vertigineuse du chômage et de la misère. Les entreprises licencient ou ferment. Tous les services publics, privatisés ou non, subissent des coupes budgétaires et licencient. Il n’y a plus de santé publique. Les fonctionnaires et les employés communaux sont massivement licenciés. Les salaires, du public et du privé, sont baissés, payés en monnaie de singe (monnaies locales) ou pas payés du tout. La petite bourgeoisie dont le niveau de vie s’effondre craint de ne jamais récupérer son argent. Les retraités n’ont plus rien pour vivre.

La population est descendue dans la rue à plusieurs reprises malgré une répression violente. Des émeutes de la faim parcourent le pays. Les chômeurs, au travers de leurs actions offensives, sont devenus une véritable force dont le pouvoir doit tenir compte : marches, coupures de routes, grèves, saccages de magasins et supermarchés, émeutes se succèdent, avec à chaque fois des morts, des blessés et des arrestations.

La bourgeoisie ne voit pas d’issue, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique, ni sur le plan social à court ou moyen terme. A ce jour Eduardo Duhalde a néanmoins permis de ressouder la bourgeoisie, du moins provisoirement : la dévaluation est acceptée par les dirigeants du patronat, l’État argentin se porte garant des dettes des banques et des entreprises, ce qui accroît d’autant la dette extérieure, et pour finir on envisage en haut lieu une réforme constitutionnelle. Cette dernière pourrait envisager de réformer le Sénat, la Cour Suprême, afin de donner des gages à la petite bourgeoisie. De même l’intégration des assemblées de quartiers, comme interlocuteurs du pouvoir, est sérieusement envisagée pour canaliser la contestation sociale. Mais les marges du pouvoir restent étroites.

Chaque jour, 2000 personnes tombent en dessous du seuil de pauvreté. Et cela s’aggrave : en un an, il y a eu 500 000 chômeurs de plus sur un total de deux millions et demi, sans compter les 1,4 million en sous-emploi. La cassure entre riches et pauvres s’accroît. Le phénomène nouveau, c’est que la petite bourgeoisie d’Argentine, une des seules d’Amérique latine qui était autrefois prospère et soutenait le pouvoir à l’époque où le revenu par habitant y était de 7500 dollars, est sortie de ses gonds et descendue dans la rue. C’est effectivement le signe du degré de gravité de la crise sociale puisque les couches sociales qui soutenaient le régime ont cessé de la faire.

Mais la classe ouvrière a été active dans ces événements. Les petits bourgeois n’ont rejoint la révolte que le 19 décembre au soir. Il y a d’ailleurs quelques bémols à mettre à ce qui est dit sur les « classes moyennes ». Une bonne moitié d’entre elles sont simplement des salariés, des fonctionnaires ou des employés de bureau qui n’ont rien de petits propriétaires. Une partie des professions dites « indépendantes » sont simplement des gens qui se débrouillent en se donnant eux-mêmes un travail mais ne sont pas fortunés pour autant. Seuls les grands bourgeois n’ont pas eu de mal à faire sortir leur argent du pays en faillite.

Cela dit, ce n’est pas parce que le régime a perdu l’essentiel de sa base sociale petite bourgeoise, que ces classes moyennes paupérisées vont tout naturellement choisir le camp de la classe ouvrière. Pour l’heure, elles se sentent surtout solidaires des chômeurs et des plus pauvres. Mais elles peuvent aussi voir d’un bon oeil toutes les opérations « de gauche » qui consistent à « dialoguer » avec le pouvoir pour donner quelques miettes aux plus pauvres. Leur révolte pourrait également demain se retourner contre la classe ouvrière si celle-ci ne se met pas à la tête de la révolte de toutes les couches contestataires. Le jeu des syndicats ouvriers est, dans cette affaire, toujours aussi nuisible puisqu’il laisse croire que les travailleurs participent du système par le biais de leurs chefs syndicaux.

Même sans perspective, sans solution économique ou sociale acceptable pour les couches populaires, la bourgeoisie argentine va s’accrocher à tout prix au pouvoir, quitte à le faire au prix du sang des travailleurs et de toute la population. Ce n’est pas parce que la tentative de déclarer l’état de siège de De la Rua a échoué que le retour aux pratiques de la dictature militaire n’est plus une menace.

Le journal Clarin titrait le 21 décembre : « les militaires sont prêts à aider à rétablir l’ordre » et les chefs des forces armées déclaraient avoir un plan de maintien de l’ordre. Il expliquait ainsi que les forces armées avaient adopté un plan d’urgence « à un moment où les manifestants semblaient avoir débordé la police ». Il expliquait d’ailleurs qu’il n’était pas nécessaire de toucher à l’ordre constitutionnel pour employer l’armée comme force supplétive des forces de police. Le général Ricardo Brinzoni, chef d’état major de l’armée déclare : « l’armée souhaite servir la société dont elle fait partie en étant une protagoniste et non pas un simple observateur. »

En 2001, on a vu la réapparition en Argentine de groupes para-policiers, comme celui qui enlevé séquestré et torturé une des filles de madame Hebe de Bonafini, la présidente des mères de la place de mai. Le Service de Paix et Justice, le Serpaj, est spécialisé dans les brigades d’intervention musclées pour faire passer l’austérité. Et c’est ainsi qu’il faut comprendre la libération d’Astiz, le tortionnaire de l’Ecole de Mécanique de la Navale, par le Ministère de la Défense. En refusant l’extradition pour l’Europe (Suède et France), le pouvoir donne un signe à l’armée faisant rimer loyauté et impunité.

L’enjeu est d’importance. La question du rapport de forces va devenir une question cruciale pour la classe ouvrière et ses organisations. Tout le monde se souvient de la dictature militaire qui a dominé le pays pendant de nombreuses années, faisant 30 000 morts et supprimant physiquement tous ses opposants, en particulier les militants ouvriers et les militants politiques radicaux. Il ne serait plus alors question d’intégration des syndicats à l’État et aux entreprises ni de façade démocratique mais de destruction de l’un et de l’autre et d’utilisation des forces armées, des forces spéciales et même d’utilisation de l’embrigadement de couches misérables pour écraser dans le sang le prolétariat argentin.

Duhalde a affirmé que son « rôle était de maintenir la paix sociale » et qu’il n’était « pas un homme faible ». Les discours du nouveau président Duhalde disent clairement au peuple argentin : si vous tentez de me renverser moi aussi, ce sera la guerre civile.

Pour le moment, ni Duhalde ni aucun homme politique n’est en mesure de s’attaquer aux couches populaires mobilisées. Les gouvernants sont contraints de « dialoguer » . Ils ressortent leurs évêques pour organiser des « tables de dialogue ». Ils vont chercher tous les réformistes, tous les catholiques, tous les bourgeois réformistes, tous les bureaucrates syndicaux. Mais ils savent qu’il ne s’agit que de gagner du temps. Il n’y a pas de marge pour de vraies réformes sociales au moment où les financiers leur demandent de faire accepter des sacrifices supplémentaires. Ils vont donc temporiser en faisant semblant de dialoguer. En attendant ils se préparent. La classe ouvrière peut également mettre à profit cette période pour se préparer. D’abord en étant consciente de l’enjeu, en ne se laissant pas tromper par cette prétendue volonté de trouver des « solutions ». Ensuite en développant ses luttes et son organisation autonome car le principal obstacle aux luttes de la classe ouvrière reste la politique des syndicats péronistes. Enfin en développant son organisation politique ouvrière révolutionnaire.

Il n’y a pas d’autre perspective que de renverser cette classe dirigeante pourrie. C’est la seule réponse possible aux aspirations de la population qui revendiquent « qu’ils s’en aillent tous » sans pour autant se poser aujourd’hui le problème du pouvoir. Car cette « classe dirigeante de merde », pour reprendre les mots de Duhalde, il n’y a vraiment que la révolution qu’elle n’aurait pas volée !

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La dictadura militar en Argentina

24 de marzo de 1976 - 10 de diciembre de 1983

El 24 de marzo de 1976 ocurrió lo que muchos esperaban : Isabel Perón fue detenida y trasladada a Neuquén. La Junta de Comandantes asumió el poder, integrada por el Teniente Gral. Jorge Rafael Videla, el Almirante Eduardo Emilio Massera y el Brigadier Gral. Orlando R. Agosti. Designó como presidente de facto a Jorge Rafael Videla. Dispuso que la Armada, el Ejército y la Fuerza Aérea compondrían el futuro gobierno con igual participación. Comenzó el audodenominado "Proceso de Reorganización Nacional".

José Martínez de Hoz fue designado ministro de Economía y, el 2 de abril, anunció su plan para contener la inflación, detener la especulación y estimular las inversiones extranjeras.

La gestión de Martínez de Hoz, en el contexto de la dictadura en que se desenvolvió, fue totalmente coherente con los objetivos que los militares se propusieron.

Durante este período, la deuda empresaria y las deudas externas pública y privada se duplicaron. La deuda privada pronto se estatizó, cercenando aún más la capacidad de regulación estatal.

Con ese clima económico, la Junta Militar impuso el terrorismo de Estado que, fuera de enfrentar las acciones guerrilleras, desarrolló un proyecto planificado, dirigido a destruir toda forma de participación popular. El régimen militar puso en marcha una represión implacable sobre todas las fuerzas democráticas : políticas, sociales y sindicales, con el objetivo de someter a la población mediante el terror de Estado para instaurar terror en la población y así imponer el "orden", sin ninguna voz disidente. Se inauguró el proceso autoritario más sangriento que registra la historia de nuestro país. Estudiantes, sindicalistas, intelectuales, profesionales y otros fueron secuestrados, asesinados y "desaparecieron". Mientras tanto, mucha gente se exilió.

Algunas acciones del nuevo gobierno :

Suspende la actividad política Suspende los derechos de los trabajadores. Interviene los sindicatos. Prohíbe las huelgas. Disuelve el Congreso. Disuelve los partidos políticos. Destituye la Corte Suprema de Justicia. Interviene la CGT. Interviene la Confederación General Económica (CGE). Suspende la vigencia del Estatuto del Docente. Clausura locales nocturnos. Ordena el corte de pelo para los hombres. Quema miles de libros y revistas considerados peligrosos. Censura los medios de comunicación. Se apodera de numerosos organismos.

La censura

Comunicado N° 19, 24/03/76 Se comunica a la población que la Junta de Comandantes Generales ha resuelto que sea reprimido con la pena de reclusión por tiempo indeterminado el que por cualquier medio difundiere, divulgare o propagare comunicados o imágenes provenientes o atribuidas a asociaciones ilícitas o personas o grupos notoriamente dedicados a actividades subversivas o al terrorismo. Será reprimido con reclusión de hasta diez años, el que por cualquier medio difundiere, divulgare o propagare noticias, comunicados o imágenes, con el propósito de perturbar, perjudicar o desprestigiar las actividades de las Fuerzas Armadas, de Seguridad o Policiales. (Diario "La Prensa", 24 de marzo de 1976).

Los "subversivos"

El término "subversión" englobaba a las organizaciones guerrilleras -prácticamente ya extinguidas en marzo de 1976- pero también a los activistas o simpatizantes de cualquier movimiento de protesta o crítica social : obreros, universitarios, comerciantes, profesionales, intelectuales, sacerdotes, empresarios y más... No hubo "errores" ni "excesos", sino un plan deliberado. (Historia Visual de la Argentina contemporánea, Clarín, El "Proceso" Militar).

La guerra sucia

La "desaparición" fue la fórmula más siniestra de la "guerra sucia" : el "objetivo" era secuestrado ("chupado") por un comando paramilitar ("grupo de tareas" o "patota") donde, convertido en un número y sin ninguna garantía legal, quedaba a merced de sus captores. La desaparición de personas fue un programa de acción, planificada con anticipación, estableciéndose los métodos por los cuales llevarlo a la práctica : arrojando a los "desaparecidos" al Río de la Plata (previa aplicación de sedantes) desde aviones o helicópteros militares y en fosas comunes ; fusilamientos y ocultamiento de cadáveres, sin ningún tipo de identificación.

La tortura

Todos estaban incluidos en la categoría de "enemigos de la nación". La metodología implementada consistió en la desaparición de personas, las cuales en realidad eran llevadas a centros clandestinos de detención, operados por las FFAA., donde se los sometía a interrogatorios basados en tormentos físicos.

Los campos de detención

Se levantaron centros clandestinos de detención y torturas. En estos laboratorios del horror se detenía, se torturaba y se asesinaba a personas. Se encontraban en el propio centro de las ciudades del país, con nombres tristemente famosos, como la ESMA, el Vesubio, El Garage Olimpo, El Pozo de Banfield o La Perla. Existieron 340 distribuidos por todo el territorio. Locales civiles, dependencias policiales o de las propias fuerzas armadas fueron acondicionados para funcionar como centros clandestinos. Estas cárceles clandestinas tenían una estructura similar : una zona dedicada a los interrogatorios y tortura, y otra, donde permanecían los secuestrados. Ser secuestrado o "chupado", según la jerga represora, significaba ser fusilado o ser arrojado al río desde un avión o helicóptero.

Los desaparecidos

Debido a la naturaleza, una desaparición encubre la identidad de su autor. Si no hay preso, ni cadáver, ni víctima, entonces nadie presumiblemente es acusado de nada. (Amnistía Internacional, en su informe sobre la desaparición de personas por motivos políticos). Hubo miles de desaparecidos : la Conadep constató más de 9.000 casos. Los organismos de derechos humanos hablan de más de 30.000.

Apropiación de chicos

Además del secuestro de adultos, hubo un plan sistemático de apropiación de niños. Los niños robados o que las madres parían en los centros de detención fueron inscriptos como hijos propios por muchos miembros de la represión, vendidos o abandonados en institutos. Durante la dictadura, los militares consideraban que los hijos de los desaparecidos debían perder su identidad. Por eso los hacían desaparecer y los entregaban a familias de militares. Ellos pensaban que la subversión era casi hereditaria o que se trasmitía a través del vínculo familiar. De la misma forma que a los hijos de desaparecidos se intentó quitarles su familia, a la sociedad en general se intentó quitarle esos antecedentes que, como los padres de esos chicos, eran considerados subversivos. (Diario "Página 12", 10 de diciembre de 1995)

La noche de los lápices (16/9/76)

La operación conocida como la “Noche de los lápices”, que se desarrolló entre agosto y octubre de 1976, implicó el secuestro y desaparición de estudiantes secundarios de la ciudad de La Plata, que habían luchado en defensa de un boleto estudiantil.

Madres de Plaza de Mayo

El grupo Madres de Plaza de Mayo nació en 1977, integrado precisamente por madres de desaparecidos, cuya lista engrosaron también algunas de sus fundadoras. Se convirtieron en el más activo sector de oposición al gobierno.

Desindustrialización

La pequeña y mediana empresa fue sacrificada en el altar de la eficiencia, iniciándose un proceso de acelerada desindustralizacion, ante la imposibilidad de competir con productos provenientes del exterior. La aplicación de las recetas neoliberales no resolvió, sino que profundizó los problemas económicos.

Especulación

A comienzos de 1977, el ministro de Economía, José Martínez de Hoz, inició un experimento monetario, denominado "la tablita". Fue un sistema de devaluaciones preanunciadas que, sumado a la "ley de entidades financieras" de junio de ese año (que liberó el mercado de dinero y dio garantía estatal a los depósitos a plazo fijo), dio comienzo a la especulación o "bicicleta financiera".

La plata dulce

La dictadura implementó un plan basado en el liberalismo monetario, que era apoyado por bancos extranjeros y organismos internacionales. El funcionario encargado de cumplir el plan económico de los militares fue José Alfredo Martínez de Hoz. Puso fin al Estado intervencionista, a la protección del mercado interno y al subsidio a empresas. Se congelaron los sueldos. Dejó actuar al mercado libremente. Los resultados finales fueron desastrosos. Hubo un gran endeudamiento externo, las industrias quebraron y, al finalizar la dictadura, se desató la inflación.

El conflicto del Beagle

Las cuestiones limítrofes entre la Argentina y Chile estuvieron condicionadas por las circunstancias políticas imperantes en cada país. Bajo regímenes dictatoriales en ambas naciones, las diferencias fronterizas estuvieron a punto de derivar en una guerra abierta. En 1978, luego de que la Argentina rechazó el fallo arbitral británico, el conflicto por el Beagle alcanzó su punto más álgido. El 8 de enero de 1979, la Argentina y Chile firmaron el Acta de Montevideo, que sometía el entredicho a la mediación del Papa. Finalmente, la propuesta papal, conocida a través del cardenal Antonio Samoré, se dio a conocer el 12 de diciembre de 1980 y fue aceptada por la Argentina en 1984 después de una consulta popular no vinculante, en la que el "sí" al acuerdo se impuso por un amplio margen de votos. (Historia Visual de la Argentina contemporánea, Clarín, La Política Exterior)

El Mundial ’78

El triunfo final de la selección argentina en el Mundial de Fútbol ha supuesto que la Junta Militar que dirige el Gral. Videla haya cubierto con creces los objetivos que se propuso al emprender la organización del campeonato. Durante 25 días, los problemas del país argentino han pasado a un segundo plano y el título mundial conseguido por su selección los mantendrá oculto por más tiempo aún. (Diario "El País", junio de 1978)

1982 : La guerra de las Malvinas

En medio de la crisis política, económica y social del régimen militar, sorpresivamente el 2 de abril de 1982, tropas argentinas recuperaron las islas Malvinas. Tras frustrados intentos diplomáticos, la fuerza de tareas británica llegó al Atlántico sur y comenzaron las hostilidades. Con hitos como el hundimiento del crucero "General Belgrano" -que produjo 322 muertos- y del destructor británico "Sheffield", la guerra concluyó el 14 de junio, con la rendición argentina. La derrota marcó el derrumbe político del régimen. El regreso de los soldados arrojó luz sobre las sospechas de lo que habían padecido, sin los pertrechos y el entrenamiento suficientes para enfrentar a los británicos. Para defender las islas del ataque de ingleses bien entrenados y equipados, la junta militar procedió a reclutar jóvenes argentinos, sin instrucción militar, la mayoría de los cuales provenía de provincias pobres del interior del país. La derrota catastrófica de Malvinas y el conocimiento de la muerte de centenares de jóvenes argentinos (más de 600), deterioraron el frente militar, pero sobre todo, la reputación del ejército, al cual se consideró como mayor responsable del desastre.

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