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L’évolution politique de l’Egypte du XIXème siècle à Nasser (4)

mardi 28 septembre 2010, par Alex

Fin du chapitre V et du livre "L’Egypte nassérienne" du marxiste égyptien Hassan Riad

- 4) l’expérience nassérienne et l’analyse marxiste
- 5) le tiers monde en proie au néo-colonialisme

Ces passages sont la conclusion du livre.

Au début du 4), Hassan Riad rappelle ce qui est censé être la théorie marxiste de la « révolution socialiste mondiale », élaborée « par Lénine et Mao-Tsé-Toung. » Car Ces deux théoriciens sont censés avoir « complété le marxisme » de Marx, qui n’avait élaboré qu’une théorie de la révolution dans les pays capitalistes avancés. Ces passages (mis en italique dans cet article) ne sont pas corrects, aucune citation de Lénine ne vient d’ailleurs l’appuyer. Lénine, tout au long de ses écrits, a au contraire montré qu’il ne faisait qu’appliquer la méthode de Marx à la Russie. En fait c’est le point de vue maoïste qui est exprimé par l’auteur. La bourgeoisie locale n’étant pas l’ennemi principal (c’est l’impérialisme), elle devient un allié. Cette théorie aboutit à mettre le prolétariat à la remorque des petites-bourgeoisies des pays du Tiers-Monde.

L’auteur semble dans le paragraphe Une schématisation dogmatique aller lui-même contre cette théorie maoïste : Les marxistes égyptiens ont ignoré ce que nous avons cru devoir dégager dans ce livre comme étant l’aspect fondamental de l’évolution concrète de l’Egypte contemporaine : la montée de la petite-bourgeoisie, sa transformation en une nouvelle classe dirigeante locale. Il y a donc bien une bourgeoisie nationale à combattre en Egypte, elle est l’ennemi numéro 1. L’auteure ne le dit pas clairement, mais il caractérise sans ambiguïté les régimes issus de la décolonisation : dans les pays arriérés, la bourgeoisie nationale libérale, comme la bourgeoisie d’État qui lui succède, ne sont, nous l’avons vu, que l’appendice des bourgeoisies impérialistes dominantes.

Le groupe qui prend le pouvoir par la révolution nassérienne est donc bien, semble-t-il, une classe sociale. Mais le contraire est dit un peu plus loin. Ces erreurs et ces incertitudes proviennent de cette forme de schématisme qui voulait que l’on ignorât tout du rôle spécifique des groupes sociaux qui ne sont pas des classes sociales.

Tour cela aboutit à un trait typique des théories maoïstes : Compte tenu de l’arriération culturelle des masses paysannes, de la faiblesse du prolétariat, etc., ces couches petites-bourgeoises sont parvenues dans certaines conditions à se placer à l’avant-garde de la lutte nationale. Ce seraient donc des conditions objectives qui empêcheraient le prolétariat de prendre la direction d’une révolution sociale. Le caractère, « subjectif » à savoir les choix politiques des communistes locaux sont vus comme un facteur secondaire. A l’époque et dans le pays où le maoïsme est né, Chen-Du-Xiu, dans sa « Lettre à tous les membres du parti communiste chinois » qui fait en 1929 le bilan de l’échec de la révolution chinoise de 1927 (voir sur ce site l’article Problèmes de la révolution chinoise), Chen Du Xiu dénonce déjà ce point de vue : Je reconnais très nettement que les causes objectives de l’échec de la révolution chinoise sont d’importance secondaire et que le point principal est que l’erreur de l’opportunisme est l’erreur de notre politique à l’égard du Kuomintang de la bourgeoisie.

D’ailleurs les luttes des pauvres (paysans, ouvriers, prolétariat urbain) ne sont pas du tout au centre du livre, qui est plutôt celui d’un sociologue maoïsant. Il reste très intéressant car il donne de nombreux éléments pour une discussions, et constitue le point de vue d’une tendance que tous les communistes militants en Afrique ou en Asie ont à affronter : le maoïsme et ses avatars, qui sont une des formes du nationalisme bourgeois.

Le paragraphe Le Tiers-Monde en proie au néocolonialisme a le mérite de proposer une caractérisation des régimes issus de la décolonisation. Aucune spécificité nationale, tribale, religieuse n’est mise en avant, c’est une analyse en termes d’alliance de classes sociales à l’échelle mondiale.

*****

Fin du chapitre 5

4) L’expérience nassérienne et l’analyse marxiste

L’analyse des marxistes égyptiens a sous-estime le rôle de la petite-bourgeoisie. Elle s’est condamnée ainsi à ne pas comprendre la vraie signification du nassérisme. Est-ce à dire que la prise en considération nécessaire de ce phénomène central de l’histoire de l’Egypte moderne réfute les thèses marxistes sur le pouvoir politique et les perspectives du socialisme dans les pays arriérés ?

Selon la théorie marxiste, Je pouvoir politique est détenu en dernière analyse par la classe possédante qui contrôle les principaux moyens de production. A notre époque, cette classe est, dans l’ensemble du monde capitaliste, la bourgeoisie impérialiste des pays capitalistes avancés. Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, la domination de cette bourgeoisie impérialiste s’exerce le plus souvent par l’intermédiaire de certaines classes possédantes locales : la chefferie traditionnelle, l’aristocratie foncière, la grande bourgeoisie commerçante liée à l’exploitation impérialiste, etc.

La tâche de la révolution socialiste mondiale est de renverser partout le pouvoir de cette bourgeoisie impérialiste. La classe chargée de cette tâche historique est le prolétariat international. Dans les pays avancés, le prolétariat devra, lorsque les conditions de la révolution socialiste auront mûri, monter directement à l’assaut du pouvoir bourgeois national, sous la direction de son parti révolutionnaire.

Mais dans les pays arriérés, le prolétariat, numériquement trop faible, devra d’abord, dans une première phase, prendre la tête d’une large alliance démocratique nationale, dirigée à la fois contre la bourgeoisie impérialiste mondiale et les classes dirigeantes locales. Tel est l’apport de la théorie léniniste de la révolution socialiste mondiale appliquée à un pays capitaliste arriéré. Tel est aussi l’apport de la théorie léniniste de la révolution socialiste mondiale appliquée aux pays coloniaux et semi coloniaux. La révolution démocratique nationale triomphante dirigée par le prolétariat ouvre la voie à la construction progressive d’une société socialiste en même temps qu’elle permet la liquidation du retard historique des pays arriérés par une accumulation accélérée du capital.

La révolution socialiste est certes un phénomène mondial, parce que le capitalisme a unifié, conquis le monde entier. Mais cette révolution ne se déroule pas partout en même temps. Et entre le type de cette révolution dans les métropoles capitalistes avancées, seul entrevu par Marx, et le type de cette révolution dans les pays arriérés, défini par Lénine et Mao Tsé-Toung, il y a une différence qualitative : dans les pays avancés, l’ennemi principal est directement la bourgeoisie impérialiste, qui est une classe sociale nationale ; dans les pays arriérés, l’ennemi fondamental n’est pas la bourgeoisie nationale. Dans le cas de la Russie, l’accent est mis par Lénine sur le caractère « démocratique » de l’alliance de classes révolutionnaires, l’ennemi immédiat étant, non la bourgeoisie nationale, mais l’aristocratie foncière nationale. Dans le cas chinois, l’accent est mis par Mao Tsé-Toung sur le caractère « national » de cette alliance, l’ennemi principal étant l’impérialisme étranger. Venue trop tard, la bourgeoisie nationale ne peut, pour cette raison, diriger contre l’aristocratie nationale et l’impérialisme étranger une véritable révolution bourgeoise. C’est au prolétariat qu’incombe la tâche historique d’accomplir la révolution bourgeoise, puis de la dépasser, en ouvrant la voie à la construction d’une société sans classes.

Une schématisation dogmatique

Tel est le noyau essentiel de la théorie marxiste de la révolution socialiste mondiale. Mais le noyau essentiel n’est pas tout. Jamais une compréhension authentique du marxisme n’aurait dû interdire d’étudier les conditions concrètes des rapports de classes dans chaque pays, à chaque moment historique.

L’exemple des erreurs, finalement fondamentales, auxquelles le mépris de cette analyse concrète a conduit les marxistes égyptiens démontre une fois de plus les dangers de la schématisation dogmatique. Les marxistes égyptiens ont ignoré ce que nous avons cru devoir dégager dans ce livre comme étant l’aspect fondamental de l’évolution concrète de l’Egypte contemporaine : la montée de la petite-bourgeoisie, sa transformation en une nouvelle classe dirigeante locale, la bourgeoisie d’Etat, qui a remplacé l’ancienne classe dirigeante, l’aristocratie bourgeoise. Que le lecteur compare les thèses soutenues ici avec les explications que les communistes égyptiens donnaient du nassérisme en 1959 : un groupe de communistes considéraient Nasser et sa « clique » comme des aventuriers à la solde de l’impérialisme, mais un autre groupe comme le représentant d’une révolution bourgeoise nationale anti-impérialiste, l’homme de la « bourgeoisie nationale ». Plus tard, après Bandoung, après la nationalisation du canal de Suez (juillet 1956) et surtout après l’intervention de Suez (octobre-décembre 1956) et les premières lois de nationalisation (février 1957), les communistes égyptiens, unifiés à partir de février 1958, ont fait leur la théorie de la « démocratie nationale », voie nouvelle possible du socialisme dans les pays arriérés, sorte de Front national groupant, sous une direction disputée, la bourgeoisie nationale antiimpérialiste, le prolétariat et les classes intermédiaires, petite paysannerie, petite-bourgeoisie, etc.

L’année 1958 fut marquée par de grandes discussions au sein du nouveau parti communiste unique : certains voulaient apporter un soutien sans conditions au régime nassérien, reprenaient les thèmes de la théorie de la « démocratie nationale » et les poussaient jusqu’à leur ultime conséquence. D’autres hésitaient encore. L’Union nationale, parti unique que le président Nasser se proposait de mettre en place par en haut, fut qualifiée par l’aile gauche du parti de « parti de la dictature de la bourgeoisie nationale anti-impérialiste et anti-populaire », le caractère de « Front national démocratique » lui étant refusé. Ce n’était qu’un pas très timide vers une meilleure compréhension du problème, car on se gardait d’étudier les origines de cette « bourgeoisie nationale » et sa structure ; on refusait de considérer que la petite-bourgeoisie bureaucratique pût être devenue en quelque sorte la nouvelle classe dirigeante, une bourgeoisie d’État. C’est tout de même cette attitude critique des communistes égyptiens — cette position semblait devoir finir par l’emporter au sein même du parti - - à l’égard de l’Union nationale, comme l’accueil critique qu’ils firent à la forme que prit l’Union syro-égyptienne (février 1958), dans laquelle l’expansionnisme de la nouvelle classe dirigeante égyptienne se manifestait, qui fut à l’origine de la répression qui a suivi.

Ces erreurs et ces incertitudes proviennent de cette forme de schématisme qui voulait que l’on ignorât tout du rôle spécifique des groupes sociaux qui ne sont pas des classes sociales, des partis politiques, des idéologies, en un mot tous les problèmes liés aux corps sociaux spécialisés chargés de remplir certaines fonctions que les classes dirigeantes ne sont pas toujours capables de remplir par elles-mêmes (51).

Pourtant, la réhabilitation du rôle de ces corps sociaux et de la petite-bourgeoisie, notamment bureaucratique, ne remet pas en question l’essence de la théorie marxiste de la révolution socialiste mondiale. Le cœur de cette théorie, le point de départ de son analyse, c’est l’affirmation qu’à l’échelle du monde non socialiste tout entier la classe dominante est la bourgeoisie impérialiste. La domination de cette classe s’exerçait hier dans les colonies et les semi-colonies par l’intermédiaire des colons, des chefferies traditionnelles, des aristocraties foncières et des couches supérieures de la bourgeoisie nationale commerçante. Mais la colonisation elle-même a développé, en modernisant des colonies et semi-colonies, l’importance des couches petites-bourgeoises, notamment bureaucratiques. Compte tenu de l’arriération culturelle des masses paysannes, de la faiblesse du prolétariat, etc., ces couches petites-bourgeoises sont parvenues dans certaines conditions à se placer à l’avant-garde de la lutte nationale. L’étude du cas égyptien montre comment dans ces conditions la révolution anti- impérialiste dirigée par le courant idéologique petit-bourgeois, plus puissant que le courant prolétarien, avorte, comment la petite-bourgeoisie bureaucratique au pouvoir se transforme en une nouvelle classe dirigeante, la bourgeoisie d’État (52).

La bourgeoisie d’Etat

Pour ces raisons tenant à son origine historique, la nouvelle bourgeoisie d’État qui remplace ça et là, d’une manière plus ou moins radicale et intégrale selon les circonstances, les anciennes classes dirigeantes, ne peut, ne pourra jamais s’affranchir véritablement de la domination impérialiste. La bourgeoisie impérialiste d’Occident reste la classe dominante à l’échelle de l’ensemble du monde non socialiste. Malgré les luttes, parfois sanglantes, que cette nouvelle classe dirigeante doit mener contre l’Occident, qui aurait sans doute préféré continuer à avoir affaire à ses alliés traditionnels, la nouvelle bourgeoisie d’État ne peut rompre définitivement avec l’impérialisme. La révolution nationaliste dirigée par la petite-bourgeoisie débouche sur la constitution d’une nouvelle bourgeoisie, bureaucratique, d’État, non sur une « évolution vers le socialisme ». Le lecteur a vu comment en Egypte ce processus de constitution d’une nouvelle classe dirigeante de type bourgeois s’est déroulé concrètement. Il a vu quelles ont été les formes concrètes particulières de cette domination de classe d’un type nouveau. Il a vu les limites du nouveau régime, son incapacité de mobiliser les masses et, partant, de résoudre le problème du retard historique, de préparer les bases d’une société socialiste. Cette incapacité congénitale rejetera tôt ou tard la bourgeoisie d’État dans le camp de l’impérialisme dont elle continuera à dépendre économiquement, même si pendant quelque temps l’exploitation d’une situation internationale lui a permis de s’en affranchir partiellement grâce à l’aide des pays de l’Est. Incapable de résoudre le préalable de l’accumulation du capital, la bourgeoisie d’État ne peut, à long terme, que devenir l’appendice dans le Tiers Monde de la bourgeoisie impérialiste et remplacer les anciennes classes dirigeantes locales qu’elle a détrônées, d’une manière plus ou moins radicale, dans leur rôle d’intermédiaire, d’agent local de l’impérialisme.

Le renversement du pouvoir des anciennes classes dirigeantes au profit de la nouvelle bourgeoisie d’État ne modifie donc pas les données essentielles du problème : celui du renversement du pouvoir de la bourgeoisie impérialiste dans l’ensemble du monde qui n’a pas fait de révolution sous la direction idéologique du prolétariat. Mais il marque une nouvelle étape de l’évolution : la liquidation du système colonial classique, son remplacement par le système néo-colonial de domination de la bourgeoisie impérialiste. Le néo-colonialisme est un nouveau système d’alliances internationales de classes, il remplace un système d’alliances devenu caduque parce qu’impuissant à retenir la marée montante des masses populaires.

On a le droit de se demander pourquoi les marxistes ont ignoré la montée de la petite-bourgeoisie dans les pays arriérés, sa tendance à se transformer en bourgeoisie d’État, les formes « étatiques » du nouveau système d’exploitation ; pourquoi ils ont confondu cette bureaucratie bourgeoise avec un régime de transition vers le socialisme. C’est que, dans l’esprit de la plupart des communistes, le socialisme était devenu synonyme de la propriété publique, collective, des moyens de production, sans plus. On avait oublié que le socialisme achevé implique autre chose que la forme publique de la propriété des moyens de production : un niveau culturel, un niveau de productivité supérieurs à celui du capitalisme et le pouvoir réel des masses. La volonté de masquer un certain nombre de phénomènes propres à l’histoire de l’Union soviétique est sans conteste à l’origine de cette schématisation. C’est un fait que la révolution socialiste triomphante dans la Russie arriérée, s’est heurtée à des obstacles objectifs, à l’organisation rapide d’une démocratie socialiste authentique : masses paysannes prédominantes qui n’avaient soutenu la révolution socialiste que pour des raisons non proprement socialistes (la paix, le partage des terres), classe ouvrière dans son ensemble peu évoluée, niveau général de culture et de productivité très bas. Dans ces conditions, il existait un risque de déviation bureaucratique. Tant que le socialisme n’aura pas triomphé dans les pays avancés, ce risque
- nous disons bien risque et non nécessité objective — subsistera. Il est lié aux nécessités de l’accumulation accélérée du capital à laquelle la révolution doit faire face : sacrifices nécessaires, oppositions plus ou moins ouvertes qui peuvent en résulter, modes de rémunération inégalitaires comme stimulants à l’augmentation de la productivité, etc., tendent à renforcer les pouvoirs et les privilèges d’une minorité, d’une « élite » de type bureaucratique. Pour masquer les faits caractéristiques de cette déviation bureaucratique, il a été plus facile de vider l’analyse marxiste de son contenu, de réduire le socialisme à un système défini par la seule forme de la propriété publique des moyens de production.

On a ainsi cherché à « justifier historiquement » les régimes de bourgeoisie d’État, de type nassérien, en suggérant une comparaison formaliste, et partant fondamentalement fausse, entre ces systèmes et les systèmes soviétiques. Si la bourgeoisie d’État est capable de résoudre le préalable de l’accumulation accélérée du capital, n’apparaît-elle pas comme une « nécessité historique progressive » ? Ne doit-on pas alors lui « pardonner » ses excès, les « comprendre » comme les communistes ont essayé de comprendre les excès de Staline ? Mais, précisément, nous avons montré dans ce livre que le régime nassérien en Egypte se révèle incapable de résoudre le préalable de l’accumulation accélérée du capital. Pourquoi donc ? C’est qu’en U. R. S. S. les excès bureaucratiques sont de véritables déviations. Ils n’étaient pas inclus dans le système de la révolution d’Octobre, dans l’idéologie de cette révolution. L’accumulation primitive accélérée du capital en URSS s’est faite malgré ces dévoilions bureaucratiques, que l’on peut certes expliquer historiquement, mais qui n’étaient pas fatales. Certains diront peut-être que c’est grâce à elles que l’accumulation du capital a pu se faire à un rythme réellement accéléré, mais cela constitue un autre problème auquel nous ne saurions répondre ici. Toujours est-il que, par leur origine historique, le sort des élites bureaucratiques privilégiées soviétiques était lié au succès de la construction du socialisme. Leur attachement, malgré toutes les déformations qu’elles lui ont fait subir, à l’idéologie prolétarienne révolutionnaire témoigne de cette origine historique et de cette solidarité de fait. C’est grâce à cette idéologie prolétarienne que les masses ont pu être mobilisées au service de la construction socialiste et le retard historique rattrapé. C’est pourquoi la bureaucratie soviétique ne s’est pas transformée en une nouvelle classe dominante. Son idéologie est restée fondamentalement celle de la révolution prolétarienne. L’œuvre qu’elle a dirigée, l’accumulation accélérée, en faisant monter chaque année des rangs des milliers de cadres nouveaux, l’oblige à s’élargir sans cesse et prépare les conditions de son dépassement. Au contraire, le pouvoir de la bureaucratie des pays arriérés issu du mouvement nationaliste petit-bourgeois porte en lui dès le départ la transformation de cette bureaucratie en une nouvelle classe dirigeante, la bourgeoisie d’État. La nouvelle classe dominante partage avec toutes les anciennes classes dominantes de l’histoire une idéologie réactionnaire, fondée sur le respect de la hiérarchie, de l’ordre, de la religion, de la tradition, fût-ce dans le cadre de la propriété publique. Idéologie réactionnaire, même baptisée socialisme, même qualifiée du bout des lèvres de scientifique. Idéologie qui est responsable, par son respect de la tradition, de l’échec des faibles tentatives de mobiliser les masses parce que, sans la mutation idéologique des élites et des masses, l’abandon de la tradition, rien n’est possible. Le développement économique insuffisant amène la nouvelle bourgeoisie d’État non à s’élargir sans cesse, mais au contraire à se fermer de plus en plus sur elle-même, comme toutes les classes possédantes.

Les tendances profondes qui sont à l’origine du régime nassérien manifestent leur existence un peu partout dans le Tiers Monde.

L’alliance de classe entre la bourgeoisie impérialiste d’Occident et les dusses possédantes locales traditionnelles des pays arriereés sur laquelle a été fondé sur le système colonial date de la conquête européenne, du XIXème siècel ou même du XVIIIème siècle. Cette alliance avait pour but de réduire les frais de la gfestion coloniale. La bourgeoisie impérialiste d’Occidentr l’a d’ailleurs étendu, pour ces raisons, à de nouvelles classes possédantes, issues ou tout au moins enrichies par la colonisation : les bourgeoisies nationales commerçantes ou même industrielles. Selon les cas, cette nouvelle bourgeoisie est sortie de l’aristocratie foncière, comme en Egypte, ou d’autres milieux sociaux. Des contradictions secondaires entre cette nouvelle bourgeoisie d’une part, le capitalisme occidental dominant et les classes dirigeantes traditionnelles d’autre part, ont pu de ce fait se manifester au travers de luttes parfois bruyantes. Dans certains cas exceptionnels, la bourgeoisie occidentale dominante ayant trouvé dans un peuplement de colons européens son agent local principal (Algérie, Kenya), les classes dirigeantes locales, ou ce qu’il en restait, comme la bourgeoisie nouvelle, dans la mesure où elle a pu se constituer, ont été amenées à remettre en question la domination coloniale « classique ». Il en a été de même dans certaines colonies tropicales administrées brutalement par un corps de fonctionnaires métropolitains, au détriment de l’ensemble de la population locale, y compris jusqu’à un certain point de couches dirigeantes traditionnelles.

Le fait nouveau qui prend chaque jour plus d’importance est la montée de la petite-bourgeoisie. Ce fait est le fruit même de la colonisation, de la modernisation de l’économie et de l’administration, de l’urbanisation liée au développement de l’économie de marché. Partout dans les pays arriérés, l’importance politique de cette petite bourgeoisie, qui constitue la grande masse de la population des villes, a pris au cours des trente dernières années plus d’ampleur. Face à l’apathie des campagnes étouffées dans le carcan de la tradition, la turbulence du petit peuple des villes emplit l’histoire politique moderne des pays coloniaux et semi-coloniaux. Souvent, cette petite-bourgeoisie urbaine s’est faite le fer de lance du mouvement nationaliste bourgeois. Les partis politiques nationalistes, animés par l’afflux des masses petites-bourgeoises, sont devenus les porte-parole de la bourgeoisie commerçante et de la bourgeoisie rurale. Il en a été ainsi, dans des conditions différentes, dans l’Inde comme au Ghana, en Côte d’Ivoire ou au Maroc. La bourgeoisie nationale, parfois même la chefferie traditionnelle et l’aristocratie foncière, ont été amenées à « revendiquer » l’indépendance. L’indépendance n’a fait que confirmer la prépondérance politique des classes possédantes traditionnelles et de la bourgeoisie nationale. Des compromis, variables selon les circonstances, ont assuré, tantôt à la chefferie et à l’aristocratie foncière, tantôt à la bourgeoisie nationale, la prééminence dans cette nouvelle alliance de classes patronnée par l’Occident. Des éléments de la petite-bourgeoisie urbaine, de plus en plus nombreux, manifestent leur déception en désertant les grands partis nationalistes. C’est ainsi que des partis autrefois puissants et populaires se sont étiolés, transformés en « cliques » dont l’impopularité grandit. L’Inde, le Nigeria, la Côte d’Ivoire et bien d’autres pays du Tiers Monde ont suivi ce chemin.

Mais parfois le mouvement nationaliste petit-bourgeois a refusé de se laisser domestiquer par les classes possédantes locales. C’est ainsi qu’en Egypte la déception causée par la timidité du Wafd à l’égard de la Grande-Bretagne et de l’aristocratie bourgeoise a amené un groupe de petits-bour-geois à assumer seuls les responsabilités du coup d’État d’où est sorti le régime nassérien. C’est ainsi également que dans des conditions différentes, la bourgeoisie nationale étant quasi inexistante et les classes dirigeantes traditionnelles dépassées par l’évolution, la petite-bourgeoisie urbaine a monopolisé la direction du mouvemeiit d’indépendance, en Guinée, au Mali, ou encore en Algérie. Dans toute une série de pays dépendants et coloniaux comme l’Egypte, l’Algérie, le Mali, la Guinée, le Ghana, l’Indonésie, la Birmanie, le pouvoir politique a été ainsi été transféré à des groupes petits-bourgeois. Que pouvoir soit contesté par les classes possédantes traditionnelles et l Ia bourgeoisie nationale ou qu’il ne le soit pas, qu’il soit amené à des compromis avec avec ces classes ou qu’il exerce seul sa dictature, ne change rien à son caractère.

Même dans les pays où l’indépendance récente n’a pas donné le pouvoir à des groupes issus de la petite-bourgeoisie, celle-ci exprime chaque jour davantage ses aspirations à la la direction des affaires locales. C’est dans ce cadre qu’il faut situer ses critiques de la « féodalité », du « capitalisme » et de la « domination de l’argent », ses aspirations « socialistes ». C’est sous la pression de ces couches.dirigeantes bureaucratiques nouvelles sorties de la petite-geoisie qu’un régime comme celui du Néo-Destour en Tunisie glisse peu à peu vers une sorte de nassérisme, le « socialisme destourien ». Dans tous les pays arabes, le rôle grandissant de cette petite-bourgeoisie se manifeste avec évidence. Telle est la signification de classe des régimes successifs de Kassem et de Aref en Irak depuis le coup d’État de juillet 1958, telle est aussi la signification des nombreuses variantes des régimes baassistes qui se succèdent en Syrie depuis l’éclatement de la R. A. U. Une fraction au moins de l’opposition au Maroc se situe également dans ce cadre.

Le système de domination néo-colonialiste de la bourgeoisie impérialiste est fondé sur ce renouvellement des alliances de classes. Certes, il faut se garder de schématiser et dire que, partout, à l’heure actuelle, le néo-colonialisme, c’est l’alliance de la bourgeoisie occidentale et de la petite bourgeoisie bureaucratique des pays arriérés. Là où les alliances de classes traditionnelles sont suffisantes pour maintenir les masses populaires, l’Occident s’emploie à soutenir les équipes en place. Mais partout où il se révèle nécessaire, pour désarmer l’opposition populaire, de renouveler ces alliances, l’Occident est maintenant résolu à le faire. La décolonisation n’est pas autre chose. Ainsi pour ce qui est des colonies françaises d’Afrique, la loi-cadre de 1956 avait pour objet de créer rapidement, pour le compte de l’impérialisme français, cet allié de classe solide qui lui faisait jusqu’alors défaut, de mettre en place rapidement des équipes bureaucratiques locales issues, soit des classes possédantes locales, soit, à défaut, de la petite-bourgeoisie. Le retournement de la politique française en Algérie, qui décida brutalement d’abandonner les colons pour transiger avec la direction petite-bourgeoise du F. L. N., s’inscrit dans le même ligne.

C’est peu à peu que l’Occident en est venu à cette nouvelle stratégie. Comme toujours, les concessions qu’impliquait ce renouvellement des alliances ont été faites sous la pression de événements. C’est ce qui explique que le nassérisme, premier exemple du genre de régime authentique-ment petit-bourgeois, ait eu à s’imposer à l’Occident dans des luttes relativement violentes ; de même, et encore davantage, pour des raisons propres à la politique intérieure française, le F. L. N., ou encore la Guinée.

Ce type nouveau de pouvoir politique dans les pays arriérés conduit nécessairement au développement du capitalisme d’État parce que la nouvelle couche dirigeante issue de la petite-bourgeoisie n’a pas d’autre moyen de s’enrichir, de s’affirmer sur le plan économique.

On ne peut en effet répéter histoire de l’Europe, commencer par de petites entreprises familiales à la taille des possibilités du financement privé, puis laisser la concurrence peu à peu faire son œuvre de concentration. Il faut directement créer des entreprises qui répondent à la technique du xx" siècle et pour cela ne sont pas à la taille des finances privées. D’autre part, la bourgeoisie des pays arriérés ne se sent à l’aise que protégée par l’appareil d’État : elle y retrouve des traditions bureaucratiques parfois très anciennes ; elle n’a jamais assimilé la culture occidentale ; elle ne connaît pas l’individualisme « bourgeois ».

Bien entendu, dans ce développement, des degrés très variables sont possibles, suivant les circonstances. A l’une des extrémités de la chaîne se situent les pays dans lesquels les capitaux étrangers ont été épargnés. La stratégie néo-colonialiste consiste alors à associer la nouvelle classe dirigeante bureaucratique à ses affaires : création d’entreprises mixtes, nomination de hauts fonctionnaires dans les conseils d’administration, sont une forme de la corruption politique de ces couches dirigeantes issues de la petite bourgeoisie. Une association analogue est mise en œuvre dans les pays où le pouvoir politique a été transféré à la bourgeoisie locale de planteurs, commerçants, voire industriels. Dans ces cas extrêmes, le pouvoir prétend demeurer « libéral », « anti-étatiste », comme par exemple en Côte d’Ivoire. En fait, il ne l’est déjà plus tout à fait, et la fusion des couches bureaucratiques nouvelles avec la bourgeoisie nationale témoigne de la puissance de ces forces objectives qui vont dans le sens du développement du capitalisme d’État. A l’autre extrémité de la chaîne de ces possibilités se situe l’Egypte nassérienne, où le monopole du pouvoir de la bureaucratie petite-bourgeoise a déterminé un développement prodigieux du capitalisme d’État. La bureaucratie s’est alors transformée en bourgeoisie d’État. C’est entre ces deux extrêmes que se situent la majorité des pays comme la Tunisie, l’Indonésie ou la Birmanie.

La bureaucratie d’origine petite-bourgeoise devenue bourgeoisie d’État apparaît alors comme l’appendice dans les pays arriérés de la bourgeoisie impérialiste d’Occident. Incapable de réaliser l’accumulation accélérée du capital et de libérer son pays de la dépendance économique extérieure, la nouvelle couche dirigeante prend seulement la place des anciennes classes possédantes locales. La transformation de la couche dirigeante bureaucratique petite-bourgeoise en bourgeoisie d’État parasitaire devient dans ces pays l’aspect essentiel de la nouvelle différenciation de classe.

Les schématisations dogmatiques et les transpositions mécaniques ont amené les marxistes à ignorer systématiquement la petite-bourgeoisie des pays arriérés et à refuser d’analyser les différents courants idéologiques engagés dans la lutte contre l’impérialisme à l’époque coloniale. Or presque partout deux courants se sont disputés la direction de la lutte : l’un de caractère petit-bourgeois, idéologique-ment réactionnaire, l’autre de caractère progressiste, animé par le mouvement communiste. Pourquoi le courant progressiste l’a-t-il emporté en Chine, au Viet-Nam, à Cuba, et le courant traditionaliste petit-bourgeois en Algérie, en Guinée, au Mali, en Egypte en général dans tout le monde musulman et africain ? Les « conditions objectives de la société » ne constituent pas toujours une réponse suffisante. Parfois, comme en Egypte ou dans l’Inde, ces condi¬tions auraient été exceptionnellement favorables au succès des communistes : masses paysannes pauvres, noyaux prolétariens constitués, intelligentzia révolutionnaire... Le problème reste donc entier et la direction des recherches ne saurait être définie a priori. En tout cas, l’étude profonde de l’idéologie, de la tradition, de la religion, devra entrer dans le domaine de cette recherche si l’on veut sortir des lieux communs.

Pourquoi la couche dirigeante petite-bourgeoise devenue bourgeoisie d’État ne pourrait-elle pas résoudre le préalable de l’accumulation du capital dans le cadre du capitalisme d’État ? Pour les mêmes raisons qui ont fait l’échec de la bourgeoisie nationale « libérale » dans les pays arriérés. Certes, en Occident, c’est bien le capitalisme qui a apporté la solution historique à ce problème — il est vrai moins difficile qu’il ne l’est actuellement dans les pays arriérés surpeuplés comme l’Egypte. Mais, dans les pays arriérés, la bourgeoisie nationale libérale, comme la bourgeoisie d’État qui lui succède, ne sont, nous l’avons vu, que l’appendice des bourgeoisies impérialistes dominantes. Elles ne sont pas le fruit du développement interne de la société, mais celui de l’importation du capitalisme au travers du fait colonial.

La nouvelle bourgeoisie non seulement ne croit pas à la mobilisation active des masses en vue du développement économique, mais encore elle le craint, parce qu’elle sait que ce développement remettrait en cause ses privilèges. Face au problème des regroupements nécessaires en Afrique ou dans le monde arabe, par exemple, les joutes oratoires sur le thème de 1’ « unité africaine » ou de 1’ « unité arabe » représentent surtout des opérations de prestige. Le véritable obstacle à l’unité, ce ne sont pas les peuples, c’est l’intérêt des équipes en place, préoccupées le plus souvent de jouir de l’ « exploitation des charges publiques » et des subventions extérieures (53).

En Occident, depuis la Renaissance, l’homme a changé. Il a remis en question Dieu, la famille, la patrie, les ordres sociaux. Cette libération de l’individu est à l’origine du dynamisme bourgeois. Le socialisme marxiste conduira cette recherche perpétuelle du progrès jusqu’à ses ultimes conséquences : l’abolition des classes sociales. Mais les sociétés encore aujourd’hui arriérées n’ont été jusqu’à présent ébranlées que très superficiellement, et de l’extérieur. La bourgeoisie nationale libérale, issue de la colonisation, n’est pas une véritable bourgeoisie, mais seulement une caricature de la bourgeoisie occidentale. Même lorsqu’elle imite les modes et les façons extérieures de l’Occident, elle

L’évolution reste sans culture véritable, parce qu’elle n’en a pas eu besoin pour s’enrichir et s’imposer. La bureaucratie petite-bourgeoise se contente de ce même mimétisme superficiel ; ou bien au contraire elle s’efforce de « retourner » à la tradition, à la religion, qu’elle prétend avoir été violées par la bourgeoisie libérale. Mais dans un cas comme dans l’autre, rien n’a été sérieusement contesté, de Dieu, de la famille, ou de l’autorité traditionnelle. Seule l’idéologie du prolétariat pourra sans doute, en permettant la mobilisation active des masses populaires, remplir ce rôle libérateur.

(51) Maxime Rodinson, dans « L’Egypte au miroir marxiste » (Temps modernes, n° 203) insiste sur cette réhabilitation nécessaire de l’étude concrète.

(52) Phénomène décrit avec précision également dans un article de Révolution (n° 3, déc. 1963) consacré à l’Afrique de l’Ouest, « Luttes de classes en Afrique ».

(53) Les résolutions de la conférence des chefs d’État africains tenu à Addis-Abeba en 1963 sont à cet égard caractéristiques. La conférence avait en fait pour but, sous le couvert de l’unité afri¬caine, de constituer une sorte de Sainte Alliance des dirigeants au pouvoir, de mettre une sourdine à leurs querelles et de cesser de financer mutuellement les groupes d’opposition réfugiés chez les voisins.

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